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juillet 25, 2026

LA MONTÉE EN PUISSANCE DE L’ ISLAMISME WOKE DANS LE MONDE OCCIDENTAL

LA MONTÉE EN PUISSANCE DE L’ ISLAMISME WOKE DANS LE MONDE OCCIDENTAL
 
RÉSUMÉ
Les dernières décennies ont vu une mutation de la stratégie et du discours de l’islam radical ainsi que de ses militants. Ces mutations résultent de la présence nombreuse et désormais durable de populations musulmanes dans le monde occidental. Devant l’irréalisme d’un projet originaire d’islamisation intégrale, ses militants ont évolué dans une double direction : la recherche d’une emprise maximale sur les communautés musulmanes occidentales et la promotion de leur vision et de leurs revendications auprès des institutions et des grands acteurs politiques, économiques, culturels et sociaux des pays d’accueil. Ces militants sont issus de nouvelles générations, nées et formées en Occident, la plupart du temps en sciences
sociales, et non plus dans les filières scientifiques et technologiques comme leurs aînés. Simultanément, ces nouveaux islamistes endossent des thèmes ultraprogressistes, leur permettant de conclure des alliances avec la gauche radicale. Les développements les plus récents ont ainsi vu se multiplier les ponts entre islam radical et ce qui est désormais nommé « culture woke », dans un contexte de propagation des contenus profondément modifié par les chaînes satellitaires et les réseaux sociaux. Cette note de Lorenzo Vidino, directeur du programme de recherche sur l’extrémisme à l’université George-Washington, présente les structures, soutiens et thèmes de cet « islamisme woke » ou « islamo-wokisme », mais aussi les réactions négatives, particulièrement en France et au sein même des musulmans occidentaux. L’auteur montre que les nouveaux militants islamistes utilisent rarement les références traditionnelles mais reprennent plutôt le langage de la discrimination, de l'antiracisme, de l'oppression intériorisée, de l'intersectionnalité et de la théorie postcoloniale. C’est cette nouvelle approche qui leur donne un accès au monde politique, médiatique et à la société civile, ce que leurs prédécesseurs n’auraient jamais osé espérer. Il demeure la question de savoir si une telle mutation traduit une adoption des valeurs occidentales par cette nouvelle génération de militants, via le progressisme, ou si, à l’inverse, le wokisme est en train de devenir un puissant vecteur de l’influence islamiste dans le monde occidental.
 
LA MONTÉE EN PUISSANCE DE L’ ISLAMISME WOKE DANS LE MONDE OCCIDENTAL

Lorenzo VIDINO

Directeur du programme sur l’extrémisme à l’université George-Washington. 
 
INTRODUCTION

L’islamisme dans le monde occidental a une histoire de près de soixante-dix ans, qui remonte à l’arrivée en Europe et en Amérique du Nord, à la fin des années 1950 et au début des années 1960, des premiers membres des Frères musulmans, qu’il s’agisse d’étudiants poursuivant des études supérieures dans des universités occidentales ou de hauts responsables fuyant les persécutions dans leur pays. Depuis lors, des militants liés à diverses branches des Frères musulmans dans le monde arabe et à d’autres mouvements du sous-continent indien (Jamaat-e-Islami) et de Turquie (Millî Görüş) appartenant à la grande famille de l’islam politique ont établi une présence stable en Occident. Ces mouvements ont depuis évolué sur le plan idéologique et organisationnel. Malgré leur taille encore relativement modeste, ils sont devenus des forces d’influence disproportionnées dans les communautés musulmanes hétérogènes du monde occidental. Certains aspects de cette présence n’ont pas beaucoup changé avec le temps. Par exemple, les rouages internes de nombreux réseaux islamistes occidentaux, tels qu’un processus de sélection scrupuleux, le secret interne et la structure hiérarchique, sont pratiquement identiques à ceux des premiers jours, reproduisant en substance ceux des structures mères des sociétés à majorité musulmane 1. Pourtant, au fil des ans, les membres occidentaux du mouvement islamiste, qui se caractérise par sa souplesse et son pragmatisme, ont compris que plusieurs aspects de leur matrice politique devaient être adaptés.

1. Pour en savoir plus sur ce sujet, voir les entretiens réalisés avec une douzaine d’anciens membres des
Frères musulmans dans divers pays occidentaux in Lorenzo Vidino, The Closed Circle. Joining and Leaving the Muslim Brotherhood in the West, Columbia University Press, 2020.
 
Tout d’abord, ils ont compris que les objectifs que le mouvement poursuivait pour les sociétés à majorité musulmane – l’islamisation de l’ensemble de la société et l’instauration d’un gouvernement islamique appliquant la charia – ne pouvaient être atteints de manière réaliste en Occident, où les musulmans ne constituent qu’une petite minorité. Les islamistes occidentaux ont ensuite considéré que deux objectifs étaient plus appropriés : d’une part, diffuser leur vision politico-religieuse du monde au sein des communautés musulmanes occidentales ; d’autre part, influencer les politiques publiques et les débats occidentaux sur les enjeux qui leur importent.

En outre, avec le temps, les islamistes occidentaux ont compris que non seulement leurs objectifs mais aussi leurs tactiques devaient être adaptés. Certains des récits, des schémas et du langage qui constituent
le répertoire traditionnel de l’islamisme sont restés inchangés. Cela s’est révélé particulièrement vrai parmi les anciens membres du mouvement, très soudés entre eux, et aussi lorsque le mouvement a cherché à toucher un public plus large, mais encore relativement restreint, de sympathisants conservateurs dans les communautés musulmanes occidentales. Mais, dans le même temps, les islamistes occidentaux ont considérablement modifié la façon dont ils se présentaient à deux de leurs principaux publics : les communautés musulmanes occidentales (dont la plupart des membres ont peu de connaissances ou d’intérêt pour l’islamisme) et les institutions occidentales (au sens large, les acteurs gouvernementaux, les médias et la société civile).

Il est d’une importance cruciale pour les islamistes occidentaux de toucher ces deux groupes cibles. Ils ont compris depuis le début des années 1980 que leur présence en Occident n’était pas temporaire et qu’ils pouvaient l’utiliser non seulement comme un refuge pour fuir les régimes du Moyen- Orient mais aussi pour y atteindre un nouvel ensemble d’objectifs. Les communautés musulmanes de l’Occident, récemment établies et en pleine expansion, ont été considérées comme un public parfaitement réceptif à la vision religieuse et sociopolitique des islamistes, et Yusuf Al-Qaradawi, le chef spirituel présumé du mouvement islamiste mondial, a affirmé que « le devoir du mouvement islamique [était] de ne pas laisser ces expatriés
[occidentaux] être emportés par le tourbillon matérialiste qui prévaut en Occident 2 ». Leur objectif étant d’influencer les institutions occidentales, au cours des trente dernières années les islamistes ont constamment cherché à se présenter comme des représentants légitimes des communautés musulmanes locales, comme des interlocuteurs fiables et modérés pour les gouvernements, les médias et la société dans son ensemble.

2. « The duty of the Islamic Movement [is] not to leave these [Western] expatriates to be swept by the whirlpool of the materialistic trend that prevails in the West » (Yusuf Al-Qaradawi, Priorities of the Islamic Movement in the Coming Phase, Awakening Publications, 2000, p. 88).
 

Afin de gagner à leur cause ces interlocuteurs, les islamistes occidentaux ont rapidement compris la nécessité d’adapter leurs messages et leurs méthodes. Ce processus d’adaptation linguistique a commencé il y a plusieurs décennies, mais il s’est approfondi et accéléré au cours des dix-quinze dernières années, avec l’arrivée d’une nouvelle génération de jeunes militants. Contrairement à la première génération d’islamistes arrivée du Moyen-Orient, cette nouvelle génération est plus au fait des sensibilités culturelles occidentales parce qu’elle est née en Occident et qu’elle a été formée principalement en sciences sociales, en sciences humaines et en communication (alors que la plupart des militants de la première génération ont eu tendance à se former dans des disciplines telles que l’ingénierie et la médecine). Nombre de ceux appartenant à cette nouvelle génération d’activistes islamistes ne conservent que des liens formels ténus avec les structures islamistes établies. Ils ont peut-être grandi sous l’influence de l’islam – parfois littéralement, car certains d’entre eux sont les enfants de pionniers de l’islam en Occident – en étant actifs dans des groupes de jeunes islamistes ou en donnant fréquemment des conférences dans des mosquées et lors d’événements liés au réseau, mais ils ont souvent bâti leurs propres moyens d’amplification de leur discours par la création de nouvelles organisations et par une présence en ligne multiplateforme. Leur degré de connexion avec les organisations islamistes traditionnelles est variable et il peut être assez limité, du moins formellement.


En outre, la plupart de ces jeunes acteurs islamistes n’utilisent que rarement des références islamistes et, s’ils le font, c’est généralement en termes quelque peu euphémisés. Ils parlent plutôt le langage de la discrimination, de l’antiracisme, de l’oppression intériorisée, de l’intersectionnalité et de la théorie postcoloniale. Plusieurs des causes qu’ils embrassent, comme l’environnement ou la réduction des frais universitaires, n’ont rien à voir avec l’islamisme. D’autres peuvent être considérées comme recoupant les griefs traditionnels de l’islamisme mais sont formulées en termes typiquement progressistes et sans islamisme apparent. Par exemple, l’adhésion récente des islamistes occidentaux aux appels à la « décolonisation » des programmes scolaires correspond à la nature anticoloniale inhérente à l’idéologie, mais elle est formulée en adoptant le langage couramment utilisé dans les cercles de gauche dits progressistes.


Ces approches ont permis à la nouvelle génération d’islamistes occidentaux un accès, qui était inespéré pour leurs prédécesseurs, à des cercles du monde politique, médiatique et de la société civile. En se débarrassant largement des topoï du langage islamiste et en adoptant des cadres de pensée et des causes progressistes, les jeunes islamistes occidentaux ont forgé de solides alliances dans la société dominante et ont fini par être largement acceptés par l’élite occidentale. Nombre d’entre eux ont donc intégré des partis politiques, ont publié des articles d’opinion et participé à des débats dans les médias grand public, se sont présentés aux élections, ont bâti des alliances avec un large éventail d’organisations progressistes et de leaders d’opinion. Ils ont reçu des subventions de la part de fondations et d’agences gouvernementales respectées.


Le temps est loin où les islamistes occidentaux brûlaient publiquement des livres, comme lors de l’affaire Rushdie 3 en 1988. De nombreux islamistes d’aujourd’hui utilisent des méthodes, embrassent des causes et concluent des alliances qui laissent perplexes non seulement les observateurs de longue date du mouvement mais aussi la première génération de pionniers. Certains, notamment en Europe, ont commencé à qualifier cette tendance d’« islamisme woke ». Ce terme est contesté et peut être considéré comme quelque peu péjoratif 4 , mais il est devenu relativement courant parmi les observateurs et les anciens de la scène islamiste en Occident, décrivant avec justesse une tendance qui s’est considérablement accélérée au cours des dernières années.


La présente note cherche à analyser certaines des dynamiques clés derrière l’islamisme woke en Occident, de ses origines à ses nombreuses manifestations. L’analyse de ce nouvel islamisme est relativement récente et complexe car l’évolution n’est pas la même d’un pays à l’autre, ce qui rend impossible une évaluation complète de ses aspects comme de ses implications. Malgré ces difficultés, cette note vise à faire la lumière sur un phénomène qui modifie considérablement le visage de l’islamisme en Occident et qui doit donc être compris aussi bien par les universitaires que par les décideurs politiques.


3. En 1988, Salman Rushdie, écrivain britannique d’origine indienne, publie un roman intitulé Les Versets
sataniques, jugé blasphématoire par de nombreux musulmans. Des manifestations et des autodafés ont
lieu dans le monde musulman et en Europe. Le 14 février 1989, l’ayatollah Khomeini condamne son auteur pour apostasie et émet une fatwa appelant à l’assassiner. Salman Rushdie vit depuis sous protection
policière. La fatwa lancée contre Rushdie concerne également tous ceux qui participent à la diffusion de
l’ouvrage. Le 28 février 1989, deux librairies de l’université de Californie et les bureaux du Riverdale Press, journal qui avait défendu le droit de le lire, furent la cible d’attentats à la bombe incendiaire. En 1991, le traducteur japonais du livre a été poignardé à mort, quelques jours après que le traducteur italien a survécu à une attaque similaire. En 1993, l’éditeur norvégien a réussi à survivre à plusieurs coups de feu. La même année, 37 personnes ont été assassinées dans un hôtel d’Istanbul incendié en raison de la présence de l’éditeur turc du livre. [NdT]
4. Par exemple, Karen Taylor, directrice de l’organisation European Network Against Racism (ENAR), basée à Bruxelles (une organisation qui, il faut le noter, entretient des liens étroits avec diverses entités islamistes), a déclaré : « En tant que voix du mouvement antiraciste en Europe, ENAR s’oppose à tout récit décrivant certaines organisations de la société civile et certains activistes comme des “islamistes” invisibles prêts à utiliser un agenda “woke” pour mettre en œuvre leurs objectifs politiques “cachés” et intolérants. Ces préjugés créent intentionnellement la peur et la division en Europe pour exclure une partie de la société.
Notre mission est de remettre en question les mythes et de combattre les stéréotypes sur les communautés
musulmanes jusqu’à ce que nous atteignions l’équité raciale [“racial equity”, NdT]. Notre priorité est de
veiller à ce que ces récits ne contribuent pas à la racialisation et à la criminalisation d’un groupe minoritaire et ne restreignent pas les droits fondamentaux » - citée in ENAR, « European day against islamophobia 2021: ENAR condemns “woke islamism” theory as a political weapon to further legitimise the demonisation of Muslims and those perceived as Muslims in Europe », communiqué de presse, 1er octobre 2021 ( www.enar-eu.org/European-Day-Against-Islamophobia-2021-ENAR-condemns-Woke-Islamism-theory-as-a/ )


I. ISLAMISME ET POLITIQUE ULTRAPROGRESSISTE


La relation entre la gauche et l’islamisme – deux termes qui, bien sûr, englobent un éventail très diversifié d’opinions et de courants politiques – est complexe. Même en limitant notre analyse à l’Occident, il est impossible de saisir, ne serait-ce que de loin, ses nombreuses facettes. Ce serait de toute façon une tâche qui dépasse le cadre de ce travail 5. Pourtant, il est juste de dire que l’une des tendances les plus marquantes qui a caractérisé la relation entre certains de ces éléments les plus progressistes, et parfois les
plus radicaux, de la gauche et de l’islamisme est la sympathie et le désir de coopérer.


À gauche, de nombreuses voix, y compris dans les milieux les plus progressistes, adoptent une approche nettement différente, en soulignant les nombreux enjeux sur lesquels les deux mouvements diffèrent fortement et en s’opposant à toute vision favorable de l’islamisme 6. Mais une fascination pour l’islamisme s’est emparée d’une grande partie de la gauche occidentale depuis les années 1950. Le puissant anticolonialisme de l’islamisme, son rejet de ce qu’il perçoit comme des constructions sociales et économiques imposées par l’Occident, son antiaméricanisme et son antisionisme ainsi que sa capacité à mobiliser les masses ont suscité l’admiration de larges pans de la gauche occidentale.

Cette sympathie, jointe à la perception d’ennemis communs, a conduit à admettre une alliance avec les islamistes. Ce point de vue a été partagé, ouvertement ou non, par de nombreux membres de la gauche occidentale, allant de personnalités éminentes à certains groupes d’extrême gauche marginaux et violents 7. Nombre de ces théories n’ont trouvé que peu ou pas de concrétisation. Cependant, au cours des vingt dernières années, plusieurs cas de l’alliance (parfois qualifiée de rouge-verte) ont eu lieu dans les milieux plus traditionnels de la gauche dans divers pays occidentaux. Nombreux sont ceux qui considèrent que l’alliance qui a émergé au Royaume-Uni au début des années 2000 autour de la coalition Stop the War (STWC) est un exemple typique de cette dynamique 8.


5. Pour en savoir plus sur les relations entre la gauche occidentale et l’islamisme, voir par exemple
John Jenkins, Islamism and the Left, Policy Exchange, 2021 ( https://policyexchange.org.uk/publication/
islamism-and-the-left/
), et Pascal Bruckner, La Tyrannie de la pénitence, Grasset, 2006.
6. Voir, par exemple, Nick Cohen, What’s Left? How the Left Lost its Way, Harper Perennial, 2007.
7. Il est révélateur, par exemple, qu’au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, des vestiges des
Brigades rouges italiennes aient plaidé en faveur d’une coopération avec des groupes tels que le Hamas, le Hezbollah, al-Qaida et les talibans (faisant d’ailleurs preuve d’une très faible compréhension des différences idéologiques pourtant substantielles entre ces organisations). Voir Lorenzo Vidino, « The Italian radical Left’s ambivalent fascination with Islamism », Dynamics of Asymmetric Conflict, vol. 5, n° 3, 2012, p. 172-182.
8. Voir Richard Phillips, « Standing together: the Muslim Association of Britain and the anti-war movement », Race & Class, vol. 50, n° 2, octobre 2008, p. 101-113, ainsi que Salma Yaqoob, « British Islamic Political Radicalism », in Tahir Abbas (dir.), Islamic Political Radicalism. A European Perspective, Edinburgh University Press, 2007, p. 279-294 

 À l’origine, il s’agissait d’un partenariat entre diverses organisations dirigées par le Socialist Workers Party et le Communist Party of Britain. À l’approche de la guerre en Iraq, en 2003, STWC a fait appel à la Muslim Association of Britain (MAB), fondée et dirigée par d’éminents militants des Frères musulmans établis au Royaume-Uni, tels que Kamal Helbawy, Azzam Tamimi et Anas al-Tikriti. Impressionnés par la participation à une manifestation anti-israélienne que la MAB avait organisée dans le centre de Londres en avril 2002, les dirigeants de STWC demandèrent à la MAB de rejoindre la coalition. Il convient de noter que la manifestation anti-israélienne de la MAB avait été largement critiquée pour la présence d’emblèmes du Hamas et du Hezbollah, et pour avoir brûlé des drapeaux israéliens et américains 9.


L’offre suscita un vif débat interne, les dirigeants de la MAB pesant les avantages d’étendre leur message à un niveau beaucoup plus large et les coûts potentiels qu’une alliance avec les marxistes, les athées et les homosexuels aurait pu leur causer, notamment parmi les segments les plus conservateurs de la communauté musulmane 10. En fin de compte, la MAB accepta d’entrer dans une forme de partenariat d’égal à égal, en coopérant étroitement mais en restant constitué comme un bloc autonome avec son propre agenda. L’association imposa également comme conditions nécessaires à sa participation la présence d’aliments halal, un hébergement adapté à sa pratique religieuse ainsi que des réunions et des manifestations où hommes et femmes seraient séparés 11. Malgré les protestations de certains de leurs
membres, les dirigeants du STWC auraient accepté toutes ces conditions 12.


La coopération entre la MAB et STWC a été un succès, puisque des centaines de milliers de manifestants ont participé à leurs différents événements. Elle a également conduit à la formation d’un parti politique, Respect/The Unity Coalition, qui a néanmoins remporté des succès mineurs dans les urnes. Parmi ses candidats figuraient des leaders d’extrême gauche comme le député Old Labour George Galloway et le leader trotskiste du Socialist Workers Party Lindsey German, des membres de la MAB comme Anas al-Tikriti, et d’autres activistes musulmans comme Salma Yaqoob et Yvonne Ridley, une journaliste britannique convertie à l’islam après avoir été retenue en captivité par les talibans.


9. Entretien avec Kamal Helbawi, Londres, décembre 2008, et Richard Phillips, art. cit.
10. Ibid.
11. Voir Richard Phillips, art. cit.
12. Entretien avec un militant anti-guerre, Londres, décembre 2008. Pour le débat dans les milieux
d’extrême gauche, voir par exemple Jane Kelly et Karen O’Toole, « Alliances and Coalitions in Britain: “Stopthe War” and “Respect” », internationalviewpoint.org, 16 avril 2005 ( https://internationalviewpoint.org/ spip.php?article672 )

Des formes de coopération assez similaires ont eu lieu dans d’autres pays occidentaux au cours des vingt années écoulées. Or, dans la dernière décennie, certaines fractions parmi les plus progressistes de la gauche occidentale ont adopté des thèmes, des modèles et une rhétorique sensiblement différents de ceux qu’elle utilisait traditionnellement. Les politiques identitaires, l’intersectionnalité, les préoccupations concernant les injustices et les préjugés systémiques sont devenus les thèmes prédominants parmi les militants de gauche, en particulier parmi la jeune génération. Le terme « woke », bien que contesté par certains pour être devenu quelque peu péjoratif de la tendance, est fréquemment utilisé pour décrire cette approche du militantisme politique. 

Le wokisme, dans ses diverses manifestations, constitue sans doute un vecteur politique parfait pour les islamistes. La tendance à blâmer la whiteness (« blanchité ») et la supposée tendance dominatrice de l’homme blanc et sa prétendue responsabilité dans la plupart des malheurs du monde sont, par exemple, parfaitement adaptées à une idéologie comme l’islamisme, née dans la première moitié du xxe siècle en opposition au colonialisme et qui, depuis, a imputé à l’Occident une grande partie des problèmes du monde musulman. De même, des formes radicales de politique identitaire correspondent parfaitement à la revendication de longue date des islamistes occidentaux selon laquelle les communautés musulmanes occidentales devraient avoir le droit à leurs propres structures sociales, éducatives et juridiques distinctes. Si, dans ses écrits des années 1990, Yussuf al-Qaradawi exhortait les islamistes occidentaux à « essayer d’avoir [leur] propre société au sein de la société dans son ensemble » et à « essayer d’avoir [leur] “ghetto
musulman” 13 », les politiques identitaires conflictuelles d’aujourd’hui offrent aux islamistes des arguments pour faire valoir que les musulmans ont besoin de safe spaces 14 [« espaces sûrs »] pour être protégés du « racisme structurel » et préserver leur identité.


De plus, le wokisme fournit aux islamistes occidentaux une arme rhétorique puissante et polyvalente : l’islamophobie. Il est certain que la haine et la discrimination à l’égard des musulmans sont malheureusement des problèmes assez répandus, qui se manifestent dans tout l’Occident à la fois de manière subtile et, parfois, par des actions violentes spectaculaires. Mais les islamistes ont tendance à amplifier et à instrumentaliser le problème pour servir leurs objectifs propres, différents, mais qui ont des points communs. Avec les communautés musulmanes, les islamistes occidentaux cherchent à
utiliser la carte de l’islamophobie pour promouvoir une identité islamique forte et se tailler une place de leader.


13. « I used to tell our brothers in foreign countries, “Try to have your small society within the larger
society […]. Try to have your own ‘Muslim ghetto’” » (Yusuf Al-Qaradawi, op. cit., p. 88).
14. Les safe spaces sont des espaces de réunion dans lesquels des groupes qui se considèrent opprimés
ou discriminés peuvent se réunir sans être en présence de membres de groupes dits dominants jugés
susceptibles de les indisposer par ce qu’ils sont ou par ce qu’ils représentent. Ces espaces peuvent être
physiques ou virtuels. [NdT] 

Les islamistes occidentaux ont compris depuis longtemps qu’aucun autre facteur n’a plus d’impact sur la formation d’une identité collective que l’existence ou la perception d’une force extérieure menaçant la communauté. Ils ont également fait preuve d’une grande habileté afin de s’imposer comme les principaux défenseurs de causes qui indignaient la majorité des musulmans, même ceux qui ne partageaient pas les penchants islamistes. De l’affaire Rushdie aux caricatures danoises 15, du conflit israélo-palestinien aux controverses sur le voile dans divers pays européens, les islamistes occidentaux ont utilisé leurs importantes ressources et leurs capacités de mobilisation pour mener des protestations contre des événements qu’ils décrivaient comme faisant partie d’un schéma d’agression occidentale contre les musulmans et l’islam.


Encourageant l’idée que les musulmans sont assiégés, discriminés et victimes, les islamistes occidentaux se sont présentés comme les seules voix désireuses et capables de défendre la communauté. En les présentant sous un angle qui les servait, ils ont exploité les crises politiques mondiales, les formes indéniables de discrimination qui ont touché les musulmans occidentaux et les tensions culturelles qui sont apparues régulièrement dans la plupart des pays occidentaux au cours des vingt dernières années. Une « communauté assiégée », pour reprendre une expression souvent employée dans les cercles des Frères musulmans après le 11-Septembre, est amenée à resserrer les rangs, à renforcer son identité communautaire et à s’appuyer sur des leaders agressifs et compétents qui peuvent la défendre 16. Ayant nourri cette culture de victimisation, les islamistes occidentaux, en tant qu’entrepreneurs identitaires accomplis, n’ont cessé d’exploiter les griefs des musulmans occidentaux et de se présenter comme la seule force capable « d’agir comme la première ligne de défense de l’islam et des musulmans du monde entier 17 ».


À l’extérieur, l’islamophobie sert deux objectifs principaux pour l’agenda des islamistes occidentaux. Le premier est de créer un large éventail 
d’alliances avec d’autres communautés confrontées à des discriminations et avec des organisations qui les combattent.


15. Le 30 septembre 2005, le quotidien danois Jyllands-Posten publie un article sur l’autocensure et la liberté de la presse illustré de caricatures de Mahomet. Aussitôt, un groupe extrémiste pakistanais met à prix la tête des dessinateurs. Des imams danois appellent les musulmans du monde entier à manifester. Le dessinateur principal, Kurt Westergaard, a fait l’objet de plusieurs tentatives d’assassinat. Le 2 juin 2008, un attentat contre l’ambassade du Danemark au Pakistan provoque la mort de 6 personnes. Il est revendiqué par al-Qaida. Les dessins du quotidien seront repris dans quelques journaux en Europe pour défendre les libertés de la presse et d’expression. C’est Charlie Hebdo qui témoignera de la plus grande solidarité, reproduisant les caricatures mises en cause, accompagnées de ses propres dessins. L’hebdomadaire français sera victime d’un tragique attentat le 7 janvier 2015, faisant 12 morts et 11 blessés. [NdT]
16. Le terme a ainsi été utilisé comme titre d’un livre de 2004 décrivant la communauté musulmane américaine par Ahmed Yousef, qui a été pendant des années directeur du groupe de réflexion United Association for Studies and Research (UASR) basé à Fairfax, en Virginie, aux États-Unis, et qui est devenu par la suite le principal conseiller politique du Premier ministre du Hamas, Ismail Haniyeh. Voir Ahmed Yousef, American Muslims. A Community Under Siege, UASR Publishing Group, 2004.
17. « To act as the first line of defence for Islam and Muslims all over the world » (MAB)

 Les islamistes occidentaux ont de plus en plus inscrit l’islamophobie dans le cadre des injustices structurelles qui, selon eux, gangrènent les sociétés occidentales et, sur cette base, ont formé des alliances avec des organisations très disparates luttant contre la discrimination. Cela inclut des entités appartenant à des groupes envers lesquels le mouvement islamiste a historiquement fait preuve d’hostilité, comme les organisations juives ou LGBTQ. Ces alliances permettent aux islamistes d’avoir un meilleur accès à la société dominante et de contrer les accusations d’intolérance dont ils ont eux-mêmes fait l’objet historiquement.


Et les islamistes occidentaux utilisent également l’islamophobie pour stigmatiser toute critique non seulement de l’islam et des musulmans mais aussi toute critique qui les vise eux-mêmes. Tout examen de l’idéologie islamiste et du comportement de ses acteurs peut aisément être qualifié de raciste ou être présenté comme une tentative des groupes sociaux privilégiés de faire taire les personnes de couleur marginalisées. Cette accusation est également portée à l’encontre de ceux qui, d’origine musulmane, critiquent l’islamisme, et il n’est pas rare qu’on les accuse aussi d’être islamophobes.


II. LES RÉSEAUX ISLAMISTES INVESTISSENT LE WOKISME


Tandis que le wokisme se répandait dans les sociétés occidentales au cours de la dernière décennie de notre siècle, les islamistes occidentaux l’ont également embrassé. Ils ont de plus en plus souvent replacé dans ce nouveau cadre plusieurs de leurs problèmes historiques, tels que la Palestine ou la discrimination antimusulmane. Ce nouveau cadre progressiste parfois accompagne mais le plus souvent remplace les cadres islamistes, au moins dans les apparences. Ils ont également adopté de nouveaux thèmes traditionnellement étrangers, voire contraires, au discours islamiste, tels que le programme anticapitaliste de lutte contre le changement climatique ou même l’égalité des sexes.


Cette nouvelle approche pose la question de sa sincérité. Un observateur sceptique pourrait affirmer qu’il s’agit d’une pure façade, que les islamistes utilisent le langage de la gauche progressiste simplement pour être perçus comme modérés, pour se débarrasser de la mauvaise image qui ternit les milieux islamistes dont ils sont issus et pour être acceptés dans les cercles dominants. La crainte des esprits critiques est que les islamistes n’aient pas abandonné leurs vues et aient simplement adopté habilement le wokisme comme outil politique pour mieux promouvoir leurs objectifs qui, en réalité, ont peu à voir avec les causes progressistes.


Comme on l’a vu, ces nouveaux activistes sont nés en Occident. Ils ont fait leurs débuts dans les milieux islamistes occidentaux. Ils ont surtout étudié dans des universités de sciences humaines et sociales, et non dans des universités techniques, contrairement aux pionniers du mouvement. Souvent, ils ont pris part aux activités d’associations non islamistes. Tout cela, considéré dans son ensemble, signifie que les nouveaux islamistes ont été profondément exposés au wokisme. Ils peuvent avoir véritablement adopté au moins quelques éléments de sa vision du monde et de son cadre d’interprétation. Sur le fond, il n’est pas impossible que les jeunes islamistes occidentaux aient véritablement intégré divers aspects du wokisme, en les juxtaposant et en les articulant aux éléments composant la vision du monde islamiste qu’ils ont également assimilés dans leur parcours d’activiste.


Conversion sincère ou discours de façade, il est impossible de déterminer laquelle des deux positions est la bonne. D’évidence, chaque cas doit être examiné individuellement. Plusieurs exemples montrent qu’une position intermédiaire est probablement plus appropriée, celle qui considère que les islamistes occidentaux à la fois embrassent des causes et des cadres progressistes par conviction authentique mais les utilisent aussi plus cyniquement pour faire avancer leur propre cause.


Ce qui semble clair dans cette tendance relativement nouvelle et en plein essor, c’est que, si des militants individuels peuvent adopter le wokisme à titre personnel et de manière indépendante, des organisations et des réseaux ayant des liens clairs et anciens avec l’islam jouent par ailleurs un rôle important pour favoriser ce processus. En substance, dans ce qui semble être un effort assez concerté, des groupes ou des structures islamistes établis ont mis en relation des activistes, avec ou sans antécédents islamistes, qui adoptent des positions imprégnées de wokisme de nature à faire avancer les objectifs du mouvement islamiste. Ils leur ont offert une plateforme et les ont soutenus financièrement. En substance, si l’adoption du wokisme a pu être spontanée, il existe de nombreuses preuves que les structures islamistes cherchent à l’encourager.


Les exemples de cette dynamique abondent. L’un des plus éloquents est celui d’Al Jazeera+ (plus connue sous le nom d’AJ+), qui prétend jeter « un regard de justice sociale dans un monde qui lutte pour le changement » : « AJ+ est une marque unique et mondiale d’informations et de récits numériques dédiée aux droits de l’homme et à l’égalité, obligeant le pouvoir à rendre des comptes et amplifiant les voix des communautés marginalisées qui cherchent à faire connaître et entendre leurs histoires. […] Lancée en 2014, AJ+ est l’idée pionnière novatrice d’esprits jeunes, créatifs et infatigables de l’Unité d’incubation et d’innovation d’Al Jazeera, qui ont vu avant tout le monde émerger l’opportunité de toucher la génération Y avec un produit d’information vidéo diffusé via les plateformes de médias sociaux. […] AJ+ fait partie du réseau médiatique Al Jazeera, une entité indépendante sur le plan éditorial, financée par le gouvernement du Qatar dans le cadre d’un investissement visant à promouvoir le “bien public” – de la même manière que le contribuable britannique finance la BBC 18. »


Al Jazeera Arabic, l’entité mère du groupe, est bien connue pour être composée de nombreux membres et de sympathisants des Frères musulmans et pour diffuser régulièrement des points de vue islamistes, ce qui a valu à la chaîne d’être interdite dans plusieurs pays arabes et de subir de sévères critiques en Occident. AJ+, qui est très présente sur les médias sociaux en quatre langues (anglais, espagnol, arabe et français), vise un public très différent de celui de la chaîne mère et adopte une approche radicalement opposée. AJ+, en effet, présente régulièrement des reportages axés sur des enjeux centraux pour le mouvement progressiste et formulés de manière typiquement woke.


La plupart des sujets d’AJ+ n’ont rien à voir ou presque avec les questions liées à l’islam, mais accusent systématiquement les sociétés occidentales d’un modèle omniprésent d’injustice et de discrimination à l’encontre de divers groupes de victimes, allant des minorités ethniques et religieuses à la communauté LGBTQ. Ces sujets, qui constituent l’épine dorsale de la ligne éditoriale d’AJ+, sont complétés par d’autres articles qui traitent de thèmes plus proches des intérêts traditionnels des islamistes, tels que les divers conflits au Moyen-Orient ou les sentiments antimusulmans en Occident. L’insertion de ces derniers dans un récit plus large et l’utilisation d’un langage similaire pour les aborder vise clairement à rendre les points de vue islamistes acceptables pour le public d’AJ+, dont une grande partie est de la génération Y et de jeunes individus sans antécédents musulmans. 

Par exemple, AJ+ English diabolise régulièrement le gouvernement américain pour diverses fautes passées et actuelles avec des articles ou des reportages filmés tels que « The Government Plot To Erase Native Languages 19 »,


18. « A social justice lens on a world struggling for change. AJ+ is a unique, global digital news and storytelling brand dedicated to human rights and equality, holding power to account, and amplifying the voices of marginalized communities seeking to make their stories seen and heard. […] AJ+, formally launched in 2014, is the trailblazing brainchild of the young-and-restless creative minds of Al Jazeera’s Incubation and Innovation Unit, who earlier than most saw the emerging opportunity to reach a millennial audience with a video news product delivered via social media platforms. […] AJ+ is part of the Al Jazeera Media Network, an editorially independent entity funded by the government of Qatar as an investment in promoting ‘the public good’ — in the way that the British taxpayer funds the BBC.” » (« A social justice lens on a world struggling for change » ajplus.net, s.d., www.ajplus.net/about ).
19. « The Government Plot To Erase Native Languages », reportage vidéo, ajplus.net, 23 août 2021
 (www.ajplus.net/stories/the-government-plot-to-erase-native-languages ).

« The Real Story of the Alamo 20 », « Capitalism Is A Disease 21 » ou « Raoul Peck’s Journey Into the Heart of Whiteness 22 ». On peut encore citer « Fleeing to the Heart of the Empire », un article qui compare les expériences des réfugiés vietnamiens et afghans en Amérique (« le cœur de l’empire ») : « Une fois de plus, lit-on dans l’article, ceux qui subissent les aventures impérialistes de l’Amérique se révoltent, cherchant à échapper à la conflagration au fur et à mesure du retrait des troupes. Et une fois de plus, ils se heurtent à l’indifférence générale 23. » Parmi les autres articles, on peut également citer « Resistance and the War on Terror in East Africa 24 », « Palestinians are Striking to Fight Apartheid 25» ou encore « On COVID, India and privilege 26 ».


Une dynamique similaire est visible pour la version francophone d’AJ+ 27. AJ+ français a lancé ou activement promu une série de campagnes, dont beaucoup sont imprégnées de la culture pop proche des membres de la génération Y et de leurs cadets, pour dénoncer des incidents considérés comme racistes dans la plus pure expression de la pensée woke. Il s’agit notamment de promouvoir le hashtag #BlackHogwarts pour souligner que les personnes de couleur sont gravement sous-représentées dans la série Harry Potter 28, de dénoncer le twerk de Miley Cyrus et la coiffure de Kylie Jenner comme des appropriations culturelles 29 ou de critiquer la Fédération française de football pour avoir mis en avant un joueur blanc, Antoine Griezmann, comme principal témoin de sa campagne antiraciste. Accompagnant ces messages, qui ne servent aucun objectif islamiste si ce n’est celui de dépeindre les pays occidentaux comme irrémédiablement racistes et d’affaiblir potentiellement l’attachement à leur pays que les 
jeunes peuvent éprouver, la chaîne française AJ+ diffuse des messages plus conformes aux points de vue islamistes traditionnels.


20. Samantha Grasso, « The Real Story of the Alamo », ajplus.net, 25 août 2021 ( www.ajplus.net/stories/the-real-story-of-the-alamo) .
21. William Shoki, « Capitalism Is A Disease », ajplus.net, 20 mai 2021 ( www.ajplus.net/stories/capitalism-is-a-disease ).
22. Tony Karon, « Raoul Peck’s Journey Into The Heart of Whiteness », ajplus.net, 26 avril 2021 ( www.ajplus.net/stories/raoul-pecks-journey-into-the-heart-of-whiteness ).
23. « Once again, those subject to America’s imperialist adventures are banging on the door, seeking to
escape the conflagration as troops pull out. And once again, they are met with widespread indifference »
(Sarah Leonard, « Fleeing to the Heart of the Empire », ajplus.net, 24 septembre 2021, www.ajplus.net/
stories/fleeing-to-the-heart-of-the-empire).
24. Alexia Underwood, « Resistance and the ‘War On Terror’ in East Africa », ajplus.net, 2 juillet 2021
( www.ajplus.net/stories/resisting-americas-secret-war-in-east-africa ).
25. Alexia Underwood, « Palestinians Are Striking to Fight Apartheid », ajplus.net, 18 mai 2021
( www.ajplus.net/stories/palestinians-are-striking-to-fight-apartheid ).
26. Samantha Grasso, « On COVID, India and privilege », ajplus.net, 12 mai 2021 ( www.ajplus.net/stories/on-covid-india-and-privilege ).
27. Voir Hadrien Mathoux, « “AJ+ français” : quand la propagande du Qatar se cache derrière un progressisme féministe et LGBT », marianne.net, 25 avril 2018 ( www.marianne.net/medias/aj-francais-quand-propagande-qatar-cache-derriere-progressisme-feministe-lgbt ).
28. Ibid.
29. AJ+ francais, message Twitter, 19 janvier 2018 ( https://twitter.com/ajplusfrancais/status/954398055465304064 ).

La chaîne a par exemple activement promu la campagne de soutien à Tariq Ramadan, lié aux Frères musulmans, après qu’il a été accusé par les autorités françaises de violences sexuelles sur plusieurs femmes 30. Au cours des deux dernières années, lorsque le gouvernement d’Emmanuel Macron a commencé à adopter des positions plus fermes face à l’islamisme, l’AJ+ française a intensifié sa rhétorique anti-France. Ainsi, à titre d’exemple, un article, compare la France à l’Afghanistan, à l’Arabie saoudite et à l’Iran, affirmant que les lois anti-hijab du pays européen sont identiques à celles des pays qui
dictent aux femmes ce qu’elles doivent porter.


Si AJ+ est une plateforme multimédia brillante ciblant la génération TikTok avec des messages courts et simples mais produits par des professionnels, d’autres entités ayant un passé islamiste incontestable cherchent à diffuser une version plus académique du wokisme islamiste. Un parfait exemple de cette dynamique est le Center for Islam and Global Affairs (CIGA), une « institution indépendante, à but non lucratif, de recherche et de politique publique basée à Istanbul, en Turquie, et affiliée à l’université Zaim d’Istanbul 31 ». Après un début modeste lors de sa création en 2010, l’université Zaim a été étroitement affiliée au Parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir en Turquie. Elle a bénéficié d’un financement gouvernemental important et a donc connu une croissance remarquable, atteignant le nombre de 10 000 étudiants inscrits en quelques années seulement 32.


Le CIGA a été créé à Zaim par l’éminent universitaire et militant palestinien Sami al-Arian 33, personnalité très connue dans les milieux islamistes et qui a été au cœur d’une affaire de terrorisme fortement médiatisée aux États-Unis 34. Il a été arrêté en février 2003 en Floride sur la base d’un acte d’accusation comportant dix-sept chefs d’accusation. Il a finalement plaidé coupable pour l’un des chefs d’accusation. Il a été condamné à cinquante-sept mois de prison pour avoir conspiré en vue de violer une loi fédérale qui interdit de faire ou de recevoir des contributions en fonds, en biens ou services à destination ou au profit du Jihad islamique palestinien 
22fondapol | l’innovation politique (JIP), classé SDT (Specially Designated Terrorist) 35.


30. AJ+ francais, message Twitter, 20 février 2018 ( https://twitter.com/ajplusfrancais/status/965994464903708672 ).
31. « An independent, nonprofit, research and public policy institution based in Istanbul, Turkey, and
affiliated with Istanbul Zaim University » (CIGA, « Mission », www.izu.edu.tr/en/ciga/about-us/our-center/vision-and-mission ).
32. Voir « AKP doneminde arazi tahsis edilen baska vakif universiteleri de var », evrensel.net, 9 décembre 2019 ( www.evrensel.net/haber/392736/akp-doneminde-arazi-tahsis-edilen-baska-vakif-universiteleri-de-var ).
33. Voir CIGA, « Coordinator », www.izu.edu.tr/en/ciga/about-us/staff/director.
34. Voir Department of Justice (États-Unis), « Sami Al-Arian Sentenced To 57 Months In Prison For Assisting Terrorist Group », justice.gov, 1er mai 2006 ( www.justice.gov/archive/opa/pr/2006/May/06_crm_260.html ).

35. Des personnes ou des entités sont qualifiées SDT par le secrétaire au Trésor américain si elles ont commis ou risquent de commettre des actes terroristes menaçant la sécurité nationale, l’économie, la politique étrangère des États-Unis. Les personnes qui contribuent financièrement ou sur le plan technologique à l’accomplissement d’actions ou à l’activité d’entités terroristes peuvent être désignées SDT. Les avoirs d’une personne ou d’une entité ainsi désignée sont gelés et toute transaction financière avec elle est interdite. [NdT]

 

Selon le ministère américain de la Justice, « dans son plaidoyer de culpabilité, al-Arian 36 a admis que, pendant la période allant de la fin des années 1980 au début et au milieu des années 1990, il a été associé au Jihad islamique palestinien, avec plusieurs de ses coconspirateurs. Il a également admis avoir fourni divers services au JIP en 1995 et par la suite, tout en sachant que le JIP avait été classé SDT et qu’il se livrait à des actes de violence horribles et meurtriers 37 ».


Après sa libération, al-Arian a obtenu l’asile politique en Turquie, où il a ouvert le CIGA 38. Sous la direction d’al-Arian, le CIGA s’est imposé comme une plaque tournante majeure des études sur l’islamophobie. Depuis 2018, le CIGA organise chaque année une grande conférence sur l’islamophobie, réunissant des dizaines d’universitaires et de militants parmi les plus engagés dans la recherche et la dénonciation de l’islamophobie 39. Une analyse des invités, des sponsors et des sujets des conférences du CIGA montre clairement un mélange entre l’islamisme traditionnel et l’ultraprogressisme, c’est-à-dire la combinaison parfaite du wokisme islamiste.


La conférence 2021 du CIGA qui, en raison de la pandémie de Covid-19, s’est tenue en ligne, a clairement mis en évidence ces caractéristiques 40. L’événement était coparrainé, entre autres, par l’université Ahmed-bin-Khalifa du Qatar et par Cage, une organisation britannique très controversée créée au début des années 2000 pour défendre la libération des détenus de Guantanamo Bay et qui a depuis embrassé diverses causes islamistes.



36. Sami Al-Arian a été arrêté en 2003 et inculpé de 17 chefs d’accusation liés au terrorisme. Il est le chef
présumé du Jihad islamique palestinien (JIP) aux États-Unis et le secrétaire de l’organisation internationale du JIP, identifiée comme une organisation terroriste internationale. Sept autres personnes sont aussi arrêtées, pour avoir, entre autres, « mené des activités de racket, comploté pour commettre des meurtres à l'étranger et offert un soutien matériel à des organisations terroristes », selon John Ashcroft, le ministre américain de la Justice de l’époque. L’affaire s’est soldée par un accord au terme duquel Sami Al-Arian a plaidé coupable pour complot en vue de fournir des services au JIP. Il a été condamné à 57 mois de prison et à 3 ans de liberté surveillée. Cependant, en 2007, il a refusé de témoigner dans le cadre d'une autre affaire portant sur les liens éventuels entre des groupes à but non lucratif de Virginie du Nord et des organisations terroristes. Il a été détenu jusqu'en 2015, date à laquelle il a été expulsé vers la Turquie. [NdT]
37. « In his guilty plea, al-Arian admitted that, during the period of the late 1980’s and early to mid-1990’s, he and several of his co-conspirators were associated with the Palestinian Islamic Jihad. He further admitted that he performed various services for the PIJ in 1995 and thereafter, knowing that the PIJ had been designated as a Specially Designated Terrorist and that the PIJ engaged in horrific and deadly acts of violence » (ibid.).
38. Voir Ozge Bulur, « Scholar with a purpose: Al-Arian brings Muslim world into spotlight at Istanbul
conference », dailysabah.com, 7 octobre 2017 ( www.dailysabah.com/feature/2017/10/07/scholar-with-a-
purpose-al-arian-brings-muslim-world-into-spotlight-at-istanbul-conference ).
39. Voir CIGA, « Islamophobia », www.izu.edu.tr/en/ciga/conferences/islamophobia.
40. Voir « Third International Conference on Islamophobia. Examining the Global War on Terror: Challenges,
Policies, and Consequences », programme de la conférence organisée par l’université Zaim et le CIGA,
Istanbul, 26-30 mars 2021 (www.izu.edu.tr/docs/default-source/ciga/!-ciga---3-islamophobia-conference-
program.pdf?sfvrsn=fa74589e_).

ISLAMISME ET PROGRESSISME: UNE FRACTURE DE PLUS EN PLUS ÉVIDENTE ENTRE LES MUSULMANS AMÉRICAINS

L’INÉVITABLE CONFLIT ENTRE ISLAMISME ET PROGRESSISME AUX ÉTATS‑UNIS

RÉSUMÉ

Dans le contexte tumultueux et incertain de l’après 11-septembre, les musulmans américains se sont rapprochés du Parti démocrate, dans le but de se protéger des politiques antimusulmanes du Parti républicain qui ont marqué la communauté dans les années 2000. Depuis, il semblait aller de soi que des organisations islamistes ainsi que des figures connues de la communauté musulmane appellent à voter pour les Démocrates et nvitent des élus du parti à s’exprimer dans les mosquées. L’âge d’or de cette alliance est révolu : des islamistes et des musulmans conservateurs, inquiets de voir la jeune génération confondre islam et progressisme, ont fait voler en éclats ce consensus, ce dont témoigne l’évolution du vote musulman lors de l’élection présidentielle de 2024.
 

 

Pour les courants conservateurs et islamistes, la situation actuelle n’est rien de moins qu’un combat pour sauver la foi des jeunes musulmans américains qui, aveuglés par leur engagement politique, s’éloigneraient des piliers de leur religion sans même s’en rendre compte. Si le conflit entre les interprétations plus conservatrices de l’islam et les idéaux progressistes n’est pas propre aux États-Unis, le premier amendement favorise l’expression de ces débats, à la vue de tous, en particulier sur les réseaux sociaux.

L’INÉVITABLE CONFLIT ENTRE
ISLAMISME ET PROGRESSISME
AUX ÉTATS‑UNIS

Martha LEE
Spécialiste des mouvements islamistes occidentaux. Elle vit aux États-Unis.

Imam Yasir Qadhi – « Mais jusqu'où pensez-vous qu'il soit réaliste d'aller avant que cela ne se retourne contre nous et n'aboutisse à un suicide existentiel pour notre communauté ? Allons-nous commencer à faire campagne et du lobbying pour interdire légalement la zin ā (fornication) et le khamr (alcool) ici 1 ? »

Professeur Abdullah bin Hamid Ali – « Shaykh, je pense que la position actuelle est celle qui aboutira à un suicide existentiel. Quel sera l'avenir de l'islam si nos enfants n'ont aucune clarté morale et sont désorientés en matière de sexe et de genre ? Pourquoi ne pouvons-nous pas faire du lobbying contre le zin ā et le khamr 2 ? »

INTRODUCTION :

UNE FRACTURE DE PLUS EN PLUS ÉVIDENTE ENTRE LES MUSULMANS AMÉRICAINS

Comme l'illustre l'échange ci-dessus, les musulmans américains sont divisés entre ceux qui estiment que la priorité absolue doit être de préserver la religion menacée – la jeune génération est de plus en plus influencée par les sociétés occidentales dans lesquelles elle vit –, et ceux qui sont réticents à adopter une approche aussi agressive, de peur de s’aliéner certains de leurs adeptes et d'attirer l'attention sur la communauté musulmane.
 
1. Yasir Qadhi, X, 23 juin 2022 [en ligne].
2. Abdullah bin Hamid Ali, X, 23 juin 2022 [en ligne]
 
Certains imams occidentaux et de nombreux militants musulmans, qui ne sont pas assimilables à des islamistes, se sont de plus en plus alignés sur les idées de gauche sur un certain nombre de questions, en particulier sur les droits LGBT, ce qui a amené plusieurs observateurs à juger cette alliance incongrue et à l’estimer aussi fructueuse pour les islamistes que dangereuse pour les sociétés libérales occidentales. En effet, cette alliance est régulièrement décrite comme permettant aux islamistes de s'infiltrer dans la politique sous la bannière de la gauche et d'accéder au pouvoir, tout en ayant encore la ferme intention de promouvoir les idéaux et objectifs classiques des islamistes. Mais cette analyse ne prend pas en compte les
dénonciations et les condamnations d'autres islamistes, convaincus que cette alliance – si on peut encore l'appeler ainsi – non seulement affaiblit les idées islamistes et leur transmission, mais conduit aussi les jeunes musulmans tout droit à l’apostasie sans même que ces derniers ne s’en rendent compte.

Ces dernières années, la diversité des interprétations, des mouvements et des sectes de l'islam a fait l'objet d'une attention accrue. Parallèlement, l'islamisme continue d'être présenté comme un mouvement unifié, qui ne serait divisé que par de légers désaccords stratégiques plutôt que par des convictions radicalement différentes. Mais cela ne reflète pas la réalité de l'islamisme en Occident, où les islamistes sont à l’évidence très divisés entre eux. Ces dernières années, les différends les plus notables sont ceux opposant
les islamistes convaincus que la représentation politique musulmane s'est avérée dangereuse et que les alliances avec la gauche diluent inévitablement l'islam afin de le rendre plus acceptable pour les sensibilités progressistes, à ceux qui évitent d'exprimer ce que leurs adversaires considéreraient comme des interprétations authentiquement islamiques sur des sujets controversés tels que l'homosexualité et l'avortement. Les premiers accusent les seconds d'avoir imprudemment conduit une génération de musulmans à penser que ce qui devrait, à leurs yeux, être manifestement « haram » (interdit) est en fait compatible avec l'islam.

Les islamistes nés aux États-Unis, avec leur anglais impeccable et leur connaissance approfondie des sociétés occidentales qu'ils dénoncent, semblent être bien placés pour influencer les musulmans sur les questions contemporaines, et il ne fait aucun doute que de nombreux musulmans américains attendent d'eux qu'ils le fassent. Pendant des décennies, l'islamisme occidental a été considéré comme influencé par l'islamisme plus « authentique » des pays musulmans et dépendant de celui-ci, mais la situation semble s’être inversée. C'est peut-être depuis les pays occidentaux que les islamistes contemporains sont les plus à même de développer leur idéologie, même si leur influence dépend davantage de la pertinence des idées développées que d'une masse d'adhérents occidentaux.
 
I. L'ISLAMISME ET (LA LIMITE DE) SES DÉFINITIONS

Il n'existe pas de définition universellement reconnue de l'islamisme.

Le terme fait généralement référence à des individus ou organisations inspirés par les idées de Hassan Al-Banna, Abul Ala Mawdudi, ou Sayyid Qutb. Il est associé au désir d’établir un califat sous l’égide duquel vivrait tout musulman maintenu sous le joug de la loi islamique telle qu’elle serait interprétée par les juristes partisans de ce projet. Le mot conserve une utilité indéniable, celle de distinguer l’islam en tant que religion de l’islamisme qui serait une idéologie politique. Mais à force d’être employé sans être défini,
le mot risque de donner la fausse impression que les musulmans regroupés sous cette étiquette forment un mouvement uni alors que l’islamisme comprend des courants qui s’opposent entre eux. Rendant la situation plus obscure encore, il est courant que des militants de gauche qui se trouvent être musulmans, et dont les idées ne diffèrent en rien de celles promues par leurs compagnons non musulmans, soient qualifiés d’islamistes. Des années se sont écoulées depuis l’élaboration idéologique des trois penseurs de la mouvance islamiste : l’islamisme d’aujourd’hui n’est pas identique à celui d’hier. L’idéologie des islamistes contemporains en Occident, influencés par différentes traditions et penseurs, est souvent plus subtile que celle de leurs prédécesseurs. Il est possible que le mot « islamisme » devienne de moins en moins pertinent au fur et à mesure que s’éloignent les idées et circonstances auxquelles il se rattache historiquement.

L'islamisme sera ici défini comme une interprétation rigide de l'islam, qui tend à délégitimer toutes les interprétations autres que la sienne et à considérer l'islam presque exclusivement à travers le prisme de la
loi islamique qui, selon ses idéologues, devrait être imposée autant que possible. Cette définition peut sembler trop large, mais elle est préférable au fait d’associer systématiquement – et sans preuve – l’islamisme au salafisme ou aux Frères musulmans. Il est vrai que de nombreux islamistes rejettent l'étiquette, mais c’est généralement pour des raisons pragmatiques. Ils affirment en effet que le terme est désormais purement péjoratif et utilisé pour les discréditer en laissant entendre qu'ils sont extrémistes. Il convient donc de préciser que le terme d’islamisme, tel qu'il est utilisé dans cette étude, ne doit pas être confondu avec celui de salafisme-djihadisme, ce dernier n'étant pas pertinent ici.

En ce qui concerne les Frères musulmans (al-ikhwan al-muslimin), si de nombreuses organisations islamistes influentes en Occident ont effectivement été fondées par des proches de la confrérie, l'influence idéologique s’est diffusée depuis. Ces organisations se concentrent désormais sur des questions plus politiques, telles que les droits civiques ou la défense des musulmans contre les discriminations, plutôt que sur la promotion d'objectifs purement islamistes. Leurs employés et représentants ont souvent des opinions, notamment concernant les droits des femmes, qui les placent en porte-à-faux avec les islamistes. Ces organisations seront donc décrites comme étant historiquement associées aux Frères musulmans. Les personnes travaillant au sein de ces organisations ont leurs propres opinions et peuvent souvent ignorer totalement l'histoire idéologique de leur employeur. D’après l’ancien Frère Musulman Kamel Helbawy, la plupart des employés du Secours Islamique (Islamic Relief), une association fondée par des Frères Musulmans égyptiens, ne connaissent absolument pas les liens unissant les deux organisations et les nieraient donc en toute sincérité. Il suffit d’observer le profil des jeunes gens engagés par les différentes associations historiquement liées aux Frères Musulmans pour vérifier la remarque de Kamel Helbawy.

Quant au salafisme, il n’existe aucune description qui puisse délimiter clairement un groupe comprenant une pléthore d'individus qui sont si fermement en désaccord les uns avec les autres. Comme une définition
doit néanmoins être tentée, on considèrera que les salafistes adoptent des points de vue intransigeants (plus que ceux des Frères musulmans) sur les questions contemporaines, privilégient une lecture littérale des textes religieux, et prétendent perpétuer l'héritage du prophète Mohammed et de ses compagnons. Bien que les salafistes soient souvent confondus avec les madkhalistes (un mouvement associé au savant saoudien Rabi al-Madkhali, critiqué par les islamistes pour sa loyauté jugée excessive envers les dirigeants saoudiens), on ne peut considérer que les deux termes soient synonymes, tout comme on ne peut raisonnablement affirmer que les salafistes qui n'expriment pas une opposition stricte au vote (une position
classique dans les années 1990 mais qui semble désormais surannée) ou à la participation politique soient simplement influencés par les idées des Frères musulmans et devraient être subsumés sous ce mouvement. Les lecteurs sont invités à garder à l'esprit que nombre de personnalités décrites dans cette étude, qui s'opposent aux compromis avec les mouvements de gauche, ne sont pas des madkhalistes et que leurs arguments ne doivent pas être réduits au rejet ferme de toute participation politique, position que l’on associe souvent aux salafistes.

II. MÉTHODOLOGIE

Cette étude s'appuie presque exclusivement sur des sources textuelles numériques – messages sur les réseaux sociaux, blogs, articles, sermons et débats en ligne, etc. – représentant des années de développement idéologique de l’islamisme en Occident. Si ces sources ont l’avantage de montrer les réactions spontanées des musulmans, elles présentent également des inconvénients : il arrive souvent que les publications disparaissent : elles peuvent être supprimées par leur auteur ou l’accès au compte de celui-ci peut avoir été restreint, comme cela arrive souvent sur X (anciennement Twitter). Ces événements se succédant très rapidement, cette note ne saurait en offrir une chronologie exhaustive. L’objectif ici est plutôt de refléter les développements idéologiques importants qui ont marqué la communauté musulmane américaine ces dernières années.

On pourrait objecter que certains imams ne sont pas actifs en ligne et que la sous-représentation des données obtenues sur le terrain affaiblit la crédibilité de la présente recherche. Il est vrai, bien sûr, que tous les acteurs religieux ne sont pas actifs en ligne, mais étant donné l'omniprésence des médias numériques, s'appuyer sur les tendances en ligne pour faire des déductions devrait être considéré comme raisonnable et suffisant. En outre, comme nous le verrons plus loin, les musulmans du monde entier suivent l'activité numérique des imams américains ; aucun autre média ne pourrait offrir un tel niveau d'influence à une telle vitesse.

Dans l'Égypte des années 1990, c'est par la distribution de cassettes contenant des sermons enregistrés que les interprétations islamistes se sont répandues. Il aurait alors été logique d'examiner les tendances idéologiques islamistes par le biais de ce média. Aujourd'hui, les interprétations et contre-interprétations islamistes peuvent être trouvées sur X, Facebook, YouTube, etc. Grâce à ce format, il est possible d'observer les diverses réactions et discussions suscitées par les messages islamistes sur les réseaux sociaux. Ce format est donc d’une certaine façon préférable au « travail de terrain » dans la mesure où, pour comprendre les tendances, il faut évaluer leur popularité et leurs répercussions, ce qui serait plus difficile à faire avec des échantillons plus petits pris, comme par exemple, dans une mosquée. Un autre exemple plus récent est celui des développements du Printemps arabe. Un rapport publié par le Pew Research Center conclut que « les réseaux sociaux ont effectivement joué un rôle dans les soulèvements arabes » et souligne que « les réseaux formés en ligne ont joué un rôle crucial dans l'organisation d'un noyau d'activistes, en particulier en Égypte 1 ». Le rapport note également que « la transmissiond'informations est un élément important du processus d'information ».

1. Pew Research Center, “The Role of Social Media in the Arab Uprisings”, 28 novembre 2012 [en ligne].

Étant donné que les divisions intra-islamistes sont rendues possibles par la transmission rapide d'informations et d'opinions liées à ces divisions, l'importance de la communication via les réseaux sociaux dans ce contexte ne devrait pas être sous-estimée.

Bien que les divisions entre personnalités religieuses ne soient en aucun cas limitées au contexte américain, cette étude se concentre sur les États-Unis, car la communauté musulmane de ce pays, parfois décrite comme « le Hollywood de l’oumma 1 », influence singulièrement les musulmans du monde entier. La communauté musulmane américaine évolue dans un environnement unique, rendu possible par le 1er amendement américain garantissant, entre autres, les libertés d’expression et de culte, et reconnaissant à ces dernières une étendue impensable ailleurs. C’est sous ce parapluie que ces différents individus peuvent donner libre cours à leurs débats en ligne, sans se soucier de conséquences judiciaires qui, dans d’autres pays, pourraient mettre un terme à ces conversations ou, du moins, les encourager à rester dans un cadre plus privé.

III. LE CONTEXTE

La compréhension des divisions nécessite une certaine mise en contexte.

Si l’on tente d’esquisser rapidement la situation actuelle, on distingue d’abord la dénonciation d’imams renommés par des détracteurs leur reprochant d'avoir édulcoré ou dilué l'islam pour plaire à la sensibilité contemporaine, en particulier sur la question des droits LGBT et du féminisme. À l’opposé se trouvent des politiciens musulmans que ces détracteurs considèrent comme pleinement alignés avec la gauche et rejetant implicitement l'islam par leurs actions. Ces élus, hommes comme femmes, sont régulièrement invités par des organisations musulmanes influentes à s'exprimer dans des mosquées et lors de conférences très prisées, ce qui ne fait qu'accentuer les désaccords. Les disputes qui en résultent sont diffusées sur les réseaux sociaux, que ce soit par le biais de vidéos ou de posts, et font leur chemin dans les différentes communautés.

1. L’oumma désigne la communauté musulmane globale.

1. Quels sont les principaux acteurs à l’origine de ces disputes ?

L'aspect le plus remarquable des divisions intra-islamistes telles qu'elles se sont développées ces dernières années aux États-Unis est qu'elles tendent à se concentrer sur des questions sociales et politiques plutôt que sur des questions plus strictement islamistes. Bien qu'il y ait eu quelques arguments et débats sur des sujets tels que la nécessité ou non d'un califat, ceux-ci ont tendance à être peu nombreux par rapport à la condamnation par les islamistes des droits LGBT, de l’accès à l'avortement, de l'activisme laïque en faveur de la Palestine et d'autres causes typiques de la gauche. Ismail Royer, un ancien djihadiste qui se consacre désormais à la sauvegarde des libertés religieuses des musulmans aux États-Unis, justifie cette orientation
en faisant remarquer que « les LGBT et l'avortement sont le fer de lance de la destruction de l'iman (la foi) dans la culture américaine 1 ». Il s'agit également d'une question particulièrement sensible car elle concerne les enfants musulmans. L'imam deobandi 2 Yasir Nadeem Al-Wajidi affirme que cette nouvelle tolérance pour les droits LGBT « affecte l'iman de nos enfants, affecte la vie de nos enfants 3 ».

Les observateurs extérieurs de l'évolution de l'islamisme ont coutume d'attribuer les divisions intra-islamistes à un désaccord sur la stratégie, par exemple, en comparant les objectifs à long terme des Frères musulmans, combinés avec leur pragmatisme, avec le point de vue plus intransigeant des salafistes, plutôt qu'à de véritables différences de compréhension et d'idéologie. Bien que la question de la stratégie et du réalisme ne doive pas être entièrement écartée, elle ne fournit pas une explication suffisante de ces divisions. L'influent prédicateur salafiste Daniel Haqiqatjou affirme qu'une « génération de musulmans “religieux” en Amérique a été sécularisée par la mafia de la da’wa 4 ». La « mafia de la da’wa », comme il
la définit, se compose de puissantes organisations musulmanes nationales, de religieux célèbres, d'élus et d'activistes, dont le refus de condamner les défenseurs des droits LGBT a pour conséquence de « répandre l'égarement et la déviance auprès de musulmans qui ne se doutent de rien 5 ». Aux États-Unis, Daniel Haqiqatjou joue peut-être le rôle le plus important en menant la charge contre la trahison perçue des imams célèbres et des organisations islamistes. Fils de chiites iraniens laïques, Daniel Haqiqatjou s'est converti au sunnisme à l'adolescence avant d'entrer à l'université de Harvard, où il a obtenu une licence en philosophie. Il a ensuite reçu une maîtrise en philosophie à l'université de Tufts.

1. Islam & Religious Freedom Action Team (@IslamRFI), X, 5 juillet 2022 [en ligne].
2. Courant islamiste d’Asie du Sud ayant donné naissance aux Talibans.
3. Suleyman Ahmed Khan (@SulKhan760), X, 27 avril 2023 [en ligne].
4. Da’wa (l’« appel » ou la « convocation » en arable) désigne l’invitation des non-musulmans à se convertir à l’islam ainsi que l’invitation des musulmans au respect de la pratique religieuse.
5. Daniel Haqiqatjou, Telegram, 16 juin 2022 [en ligne]
 
Daniel Haqiqatjou n’est souvent pas pris au sérieux par certains observateurs de l'islamisme et nombre d’activistes musulmans qui le considèrent comme une figure de la « pilule rouge » (red pill). Ce terme, inspiré du film Matrix, est associé à des individus et mouvements sur la droite de l’échiquier politique, qui se targueraient de voir le monde tel qu’il est réellement, contrairement à ceux qui auraient préféré prendre la pilule bleue et conserver leurs œillères. Selon ces détracteurs, la popularité de Daniel Haqiqatjou s’explique par ses opinions misogynes qui plaisent à beaucoup de ses adeptes, plutôt que sur un appel crédible à la religion. S'il est vrai que Daniel Haqiqatjou se plaît à écrire des posts provocateurs dénonçant la perspective laïque des droits des femmes et qu'il emploie parfois un vocabulaire qui rappelle davantage celui d'un militant masculiniste que celui d'un imam, ce serait une erreur de sous-estimer sa réputation religieuse dans certains cercles. Il se décrit comme salafiste et a pris la parole lors de plusieurs conférences
salafistes. Il a été invité en tant qu’intervenant par des organisations étudiantes musulmanes, ainsi que par des mosquées et une institution deobandie réputée. Ses arguments sont pris au sérieux par plusieurs imams
connus. Un de ses alliés n’est autre que l'imam Yasir Nadeem Al-Wajidi qui prend régulièrement sa défense. Ce dernier jouit d’une grande influence dans les milieux deobandis. Cette amitié est remarquable étant donné l’antagonisme historique opposant salafis et deobandis et démontre que le contexte américain permet des alliances impensables ailleurs. Par ailleurs, les points de vue de Daniel Haqiqatjou sur les femmes (comme leur devoir d'obéissance envers leur mari), que ses détracteurs considèrent comme inspirés par l'extrême droite, sont exprimés depuis des années par des imams jouissant d’une grande popularité.

Yasir Qadhi et Omar Suleiman, sans doute les imams les plus éminents des États-Unis, sont régulièrement la cible de la colère de Daniel Haqiqatjou parce qu'ils feraient partie de la « mafia de la da’wa » et qu'ils refusent de condamner ouvertement les personnalités pro-LGBT. Il faut noter que ces deux personnalités sont très instruites : Yasir Qadhi est titulaire d'une licence en génie chimique, d'une licence et d'une maîtrise de l'université islamique de Médine et d'un doctorat de l'université de Yale ; Omar Suleiman est titulaire de deux licences, l'une en droit islamique et l'autre en comptabilité, ainsi que de deux masters, l'un en finance islamique et l'autre en histoire politique, et d'un doctorat de l'Université islamique internationale de Malaisie. Omar Suleiman a prononcé la prière d'ouverture de la Chambre des représentants des États-Unis en 2019, ce qui donne une idée de la réputation dont il jouit. Les divisions idéologiques telles que celles évoquées dans cette étude sont rarement liées à l'idéologie seule, mais impliquent souvent aussi des liens personnels. En effet, Daniel Haqiqatjou a été proche des célèbres imams contre lesquels il s'insurge aujourd’hui. Il a étudié avec Yasir Qadhi, et travaillé pour Omar Suleiman. Ces divisions représentent donc un véritable clivage interne, et non pas l’histoire d’un étranger au sérail, dévoré par l’envie, se dressant contre deux personnalités respectables, comme cela a souvent été présenté par les partisans de ces deux imams. Daniel Haqiqatjou se moque des imams comme Yasir Qadhi et Omar Suleiman en les qualifiant d'« imams compatissants ». Ce terme péjoratif fait référence aux imams qui hésitent à exprimer des points de vue tranchés sur la loi islamique par crainte de s'aliéner leur public. Ils sont accusés de se concentrer sur les objectifs généraux (maqasid) de la loi islamique plutôt que sur la lettre de la loi, et de tolérer ce qui est légalement inadmissible, ou du moins indésirable, au nom d'un bien ou d'un avantage plus grand – en arabe, maslaha. En droit islamique, la maslaha permet d’évaluer le bien-fondé de telle ou telle chose en prenant en compte l’intérêt général. Le concept n’est pas nouveau mais des juristes musulmans contemporains s’en sont emparé et le mot est invoqué de part et d’autre de ces disputes.

Si le sens du terme « maslaha » est bien plus complexe et nuancé qu’il n’est possible de l’exprimer dans le cadre de ce travail, on peut néanmoins souligner qu’il porte souvent une connotation négative chez ceux qui critiquent les « imams compatissants » : ces derniers s’appuieraient sur la maslaha pour justifier leur positionnement politique en invoquant l’intérêt plus général de la communauté musulmane. Comme l'explique Daniel Haqiqatjou, il a longtemps été un admirateur des « imams compatissants » qu'il critique aujourd'hui. Cependant, il « les a vus adopter des positions de plus en plus libérales au détriment de l'islam et les a vus ravailler avec des politiciens et des activistes de plus en plus déviants et les soutenir 1 ». Selon lui, il a vu « ces compromis se multiplier » et a tenté en vain de leur faire comprendre leur erreur, jusqu'à ce qu'on lui dise que loin d'être une erreur innocente, ces positions libérales correspondaient à leurs convictions sincères. Que Daniel Haqiqatjou dise ou non la vérité, la réticence de ces imams à être honnêtes sur les opinions qui les mettent en porte-à-faux avec des idéaux progressistes leur a indéniablement permis d'acquérir un niveau d'influence qu'ils n'auraient peut-être pas atteint autrement. Bon nombre de ceux qui ont été pris pour cible par Daniel Haqiqatjou ont rejeté ses méthodes, les jugeant agressives, et ont demandé que les critiques soient exprimées exclusivement par le biais de canaux privés. Toutefois, étant donné la popularité de Daniel Haqiqatjou, il est difficile de ne pas se demander si cette préférence exprimée pour la naseeha (conseils) communiquée derrière des portes closes relève réellement de la courtoisie, plutôt que d'une tentative de faire taire le débat.

1. Daniel Haqiqatjou, Telegram, 26 juin 2022 [en ligne]

Quant aux activistes et politiciens les plus connus, il s'agit notamment de la militante propalestinienne Linda Sarsour, décrite dans le New York Times comme une « fille de Brooklyn avec un Hijab 1 », qui défend ouvertement les droits LGBT ; la députée américaine d'origine palestinienne Rashida Tlaib est dénoncée par les islamistes pour avoir dit que « mon [Dieu] est une elle 2 » et pour avoir soutenu les droits LGBT ; l'Américaine d'origine somalienne Ilhan Omar, également membre du Congrès, qui a présenté un projet de loi visant à empêcher l'exécution de peines légales islamiques au Brunei, et a assisté et dansé à des défilés de la Gay Pride. Le fait que ces trois personnes soient régulièrement, et à tort, qualifiées d'islamistes par les médias de droite, peut être principalement attribué au fait qu'elles ont été invitées comme intervenantes lors d'événements émanant d’organisations historiquement islamistes et à leurs prises de position hostiles à Israël. Bien que le rejet d’Israël et l’islamisme se rejoignent souvent, ces deux
systèmes d’opinion ne sont pas identiques. Linda Sarsour, Rashida Tlaib, et Ilhan Omar ne s’appuient pas sur un langage religieux pour exprimer leur opposition à Israël ; elles n’invoquent pas une quelconque supériorité islamique, comme le font les islamistes, mais plutôt les droits humains des Palestiniens en tant que peuple dit “indigène” à la région.

2. L’affinité entre le Parti démocrate et les musulmans

Pour comprendre ces divisions dans le contexte américain, il faut examiner les activités plus explicitement politiques de la communauté musulmane américaine. Les organisations musulmanes nationales ainsi que les militants musulmans aux États-Unis se sont étroitement et publiquement alignés sur le Parti démocrate, présenté comme la seule solution pour lutter contre l’islamophobie qui serait promue par le Parti Républicain (par exemple, un “Muslim ban” du Président Trump), que ce soit en soutenant les candidats démocrates en annonçant leur apporter les voix de la communauté musulmane ou en se présentant eux-mêmes pour le parti. De nombreux critiques attribuent cet alignement au contexte de l'après 11 septembre, lors duquel l’inquiétude régnait concernant des politiques malavisées affectant les musulmans ordinaires et les Démocrates apparaissaient alors comme des alliés protecteurs. Selon Yasir Qadhi lui-même, « les musulmans ont été largement dépeints comme l'ennemi » après le 11 septembre et « par souci pragmatique de survie politique (et, dans certains cas, littérale), les musulmans ont afflué vers les partis politiques

1. Alan Feuer, “Linda Sarsour Is a Brooklyn Homegirl in a Hijab”, The New York Times, 7 août 2015 [en ligne].
2. Elizabeth Dias, “For Rashida Tlaib, Palestinian Heritage Infuses a Detroit Sense of Community”, The New York Times, 14 août 2018 [en ligne].

libéraux du Canada et des États-Unis 1 ». Selon Yasir Qadhi, « de nombreux musulmans » qui avaient embrassé la gauche « ont commencé à aborder la politique non pas comme un outil, mais comme une idéologie 2 ». Les détracteurs de Yasir Qadhi pourraient être surpris de constater que leur propre avis rejoint ses remarques sur ces musulmans qui « se sont alors sentis motivés pour résoudre la dissonance cognitive entre leurs engagements politiques et leurs croyances religieuses, même si cela impliquait de réinterpréter radicalement la foi pour permettre un tel accommodement 3 ». 
 
Toutefois, comme le soulignent régulièrement certains musulmans, si la situation s'est considérablement améliorée depuis lors, les musulmans continuent de subir des pressions pour soutenir le Parti démocrate.

IV. LA « MASLAHA » : UNE ALLIANCE BAROQUE ENTRE MUSULMANS ET PROGRESSISTES

1. Le soutien des musulmans aux droits LGBT

L'alliance la plus controversée entre les figures de gauche et certains islamistes aux États-Unis concerne les droits LGBT. Dans les années 2010, certains islamistes ont semblé considérer que pour préserver au mieux leurs libertés religieuses aux États-Unis, il était judicieux de soutenir les droits LGBT dans l'espoir de se trouver des alliés qui leur renverraient l’ascenseur. Cela s'est produit dans un contexte où les musulmans étaient déjà généralement en accord avec la gauche américaine, comme nous le verrons plus loin. Selon ses détracteurs, cette alliance incongrue a été présentée comme une « maslaha », quelque chose qui serait dans le meilleur intérêt des musulmans.

L'institut Yaqeen, un important think tank fondé par le célèbre imam Omar Suleiman, a publié un article dans lequel l'universitaire Jonathan Brown expliquait que les musulmans devraient soutenir le mariage gay « parce que les musulmans et les groupes LGBTQ ont le même objectif : une notion du mariage selon laquelle les lois ne sont pas influencées par les mœurs occidentales-européennes/chrétiennes ». Selon Yaqeen, cette idée représente une « voie d'accommodement politique pour garantir des droits réciproques 

1. Yasir Qadhi, aljazeera.com, 19 juin 2023 [en ligne].
2. Ibid.
3. Ibid.


aux musulmans en tant que minorité religieuse 1 ». Depuis lors, de nombreux islamistes sont convaincus que la collaboration avec des organisations de gauche et la mentalité générale illustrée par l'article de Brown sur Yaqeen ont été une terrible erreur, qui hantera la communauté musulmane pour les années à venir. À la suite d’un déluge de critiques, Yaqeen a retiré l’article et l’a remplacé par une déclaration indiquant que Brown « reconnaît désormais que son traitement antérieur du sujet a été rendu obsolète par les arrêts de la Cour suprême qui consacrent et renforcent les interprétations de l'identité sexuelle et de genre dans la loi 2 ».

Ces développements se sont succédé très rapidement. Comme l'ont fait remarquer certains musulmans, l'une des préoccupations en 2016 était l'attrait du pérennialisme 3 ; qui aurait pu imaginer que, quelques années plus tard, « les politiciens musulmans [danseraient] lors des défilés de la Gay Pride 4 » ? L'imam populaire Shadee Elmasry s’interrogeait : « En 1998, auriez-vous pu imaginer que des livres, des sites web et de faux arguments de fiqh 5 existeraient pour défendre l'homosexualité dans l'islam ? 6 »

Siraaj Muhammad, qui dirige la célèbre revue en ligne Muslim Matters, est d'avis que « nous avons (à tort) essayé de soutenir le mariage gay en échange d'une contrepartie, et maintenant nous avons des absurdités intersectionnelles woke qui envahissent les écoles de nos enfants 7 ». Ce point de vue est partagé par Khalil Muhsin, du Lamppost Education Initiative, une organisation à but caritatif qui propose un enseignement islamique aux musulmans anglophones, qui a dénoncé la « politique purement utilitaire que les musulmans malavisés suivent en cherchant une sorte d'échange donnant-donnant 8 ». Selon Khalil Muhsin, la « position politique grossière et calculée consiste à dire que si les musulmans peuvent apporter leur "soutien" aux LGBTQ, la puissante force politique des LGBTQ soutiendra les musulmans sur des questions telles que les droits des Palestiniens et d'autres questions de politique étrangère 9 ». Khalil Muhsin reconnaît l'échec de cette démarche et affirme que « tout ce que la gauche libérale musulmane obtient, c'est la compromission du dîn (religion) et l'embarras politique 10 ».

1. Jonathan Brown and Shadee Elmasry, “LGBTQ and Islam Revisited: The Days of the Donald”, Yaqeen Institute, 14 décembre 2017 [en ligne].
2. Jonathan Brown et Shadee Elmasry, op. cit.
3. Courant selon lequel les humains partout et de tout temps ont reconnu la réalité d’un principe unique et
ont été guidés par celui-ci.
4. The Mad Mamluks, “Should Muslim Imams CONDEMN Liberal Muslim Politicians? Dr. Shadee Elmasry”, YouTube, 30 juin 2022 [en ligne].
5. Le fiqh est le droit islamique : il s’agit des différentes interprétations de la charia par les juristes musulmans.
6. Shadee Elmasry, Facebook, 5 août 2018 [en ligne].
7. Siraaj Muhammad, Facebook, 14 octobre 2021 [en ligne].
8. Hassan Shibly, Facebook, 11 juin 2021 [en ligne].
9. Ibid.
10. Ibid

2. L'activisme propalestinien et les suites de l'attentat du Hamas du 7 octobre

La Palestine est une question particulièrement épineuse. Plusieurs partisans notoires de la Palestine (dont Ilhan Omar, Linda Sarsour et Rashida Tlaib, déjà cités) défendent des causes telles que l'accès à l'avortement ou les droits LGBT et sont donc détestés par de nombreux islamistes. Abdullah bin Hamid Ali souligne qu'il « semble souvent que la seule question non négociable dans l’agenda politique national soit la Palestine » et que même « si un musulman propalestinien prononce des paroles clairement blasphématoires à l'égard de Dieu ou de son messager, il bénéficie toujours d'un laissez-passer et du soutien de la communauté 1 ». Mobeen Vaid, un intellectuel musulman connu, a félicité Abdullah bin Hamid Ali pour avoir souligné que « l'activisme palestinien est une question unique qui peut apparemment absoudre toute transgression morale, quand bien même elle serait indéfendable 2 ». Le fait que de nombreux militants progressistes musulmans arborent des drapeaux palestiniens dans leur biographie alors
qu'ils défendent ardemment les musulmans gays n'est pas passé inaperçu.

Le prédicateur islamiste britannique Mohammed Hijab a exprimé sa surprise et sa perplexité « quant au fait que le takfir 3 n'ait été prononcé par aucun haut responsable islamique 4 » à l'encontre d'Ilhan Omar et de Linda Sarsour. Les islamistes se plaignent que non seulement les imams les plus connus refusent d'ostraciser ces femmes, mais qu'elles soient toujours présentées comme des modèles et des sources d'inspiration pour les jeunes musulmans influençables, qui se rassemblent pour les écouter parler lors des conférences islamiques annuelles. Les thèmes de ces événements se sont indéniablement sécularisés au fil des ans. Daniel Haqiqatjou s'est plaint que la Société islamique d'Amérique du Nord (ISNA) soit passée
d'une « conférence musulmane annuelle bénéfique 5 » proposant des enseignements religieux à un événement axé, en 2020, sur « la lutte pour la justice sociale et raciale », avec Linda Sarsour comme conférencière principale.

Au Royaume-Uni, le religieux islamiste Moinul Abu Hamza a fait référence à Linda Sarsour lorsqu'il a annoncé son nouveau cours sur « la race et le genre » visant à préparer les étudiants à défendre l'islam face à l'activisme de gauche tel que celui qu'elle promeut 6. Malgré leurs opinions, Linda Sarsour et Ilhan Omar continuent d'être invités à des événements organisés par des organisations islamiques, ce quisuscite la colère et l'indignation d'un nombre croissant de musulmans.

1. Abdullah bin Hamid Ali, Facebook, 6 juin 2019 [en ligne].
2. Mobeeen Vaid, Facebook, 6 juin 2019 [en ligne].
3. Le takfir est une accusation déclarant une personne hors du champ de l’islam, ou excommunication.
4. Mohammed Hijab, (@mohammed_Mohammed Hijab), X, 4 juin 2022 [en ligne].
5. Daniel Haq, Facebook, 1er septembre 2020 [en ligne].
6. Moinul Abu Hamza, Facebook, 9 mai 2022 [en ligne] ; Mufti Moinul et al., “The Family Program”, The Quran
Institute, 29 janvier 2022 [en ligne].

Selon Daniel Haqiqatjou, « l'importance et la notoriété dont jouissent Ilhan Omar et Linda Sarsour dans la communauté musulmane conservatrice qui fréquente les masajid [mosquées] sont uniquement dues à des imams comme Yasir Qadhi et Omar Suleiman qui font campagne pour ces personnalités [et] leur ouvrent des portes 1 ». Mohammed Hijab affirme 2 que c'est parce que les femmes musulmanes voient que « le clergé religieux est silencieux » lorsqu'il s'agit d'Ilhan Omar et de Rashida Tlaib que « vous avez maintenant des sœurs en Amérique qui portent des Hijabs aux couleurs de l'arc-en-ciel ».

Les attaques du Hamas à l'encontre d'Israël le 7 octobre et les réactions des musulmans anglophones ont illustré l’obligation implicite à laquelle ont fait référence Mobeen Vaid et Abdullah bin Hamid Ali d’ériger la Palestine en cause souveraine, supérieure à toutes les autres. Les rares islamistes à oser condamner ouvertement les meurtres commis par le Hamas au lieu de e joindre à l’euphorie générale se sont rapidement tus. Depuis cette date, bien que quelques dissensions sur les sujets habituels aient persisté, telles que la décision du célèbre séminaire californien Zaytuna Institute d’inclure un texte sur la théologie hindoue au sein de leur publication, offrant donc une tolérance tacite envers ce culte d’après les critiques, les divisions autour du féminisme et des droits LGBT ont pratiquement cessé. Ainsi, la cause palestinienne a démontré la force de son pouvoir unificateur.

Cet effet s’est exprimé de façon assez imprévue lorsqu’il a favorisé, une fois n’est pas coutume, Daniel Haqiqatjou. Ce dernier avait été invité à intervenir au cours de l’événement « Analyzing the Israel-Palestine Conflict: A Multifaceted Examination 3 » organisé par l’association musulmane étudiante du Queens College à New York. Cette intervention a reçu une si forte couverture médiatique que la célèbre Anti-Defamation League a qualifié Daniel Haqiqatjou d’« antisémite 4 », l’accusant de faire circuler une rhétorique anti-LGBT et misogyne. S’il est certain que Daniel Haqiqatjou ne se formaliserait pas de cette description, peut-être a-t-il été étonné par la vague 5 de soutiens qui a suivi, y compris par ses critiques appelant à faire front autour de lui et à mettre leurs différends de côté, proclamant qu’une « attaque contre l’un d’entre nous est une attaque contre nous tous ».

1. The Muslim Skeptic, “Omar Suleiman, Yasir Qadhi, and LGBT: The Dark Legacy”, YouTube, 15 juin 2022 [en ligne].
2. 5 Pillars, “Takfir, American Duat & Ikhwani Pragmatism”, YouTube, 7 avril 2023[en ligne].
3. Zach Kessel, “Queens College Muslim Student Association to Host Event with Speaker Who Accused Israel of Creating ISIS and Involvement in 9/11, Jews of Pedophilia”, National Review, 21 février 2024 [en ligne].
4. Voir ADL [en ligne].
5. Hamza A. Tzortzis (HATzortzis), X, 29 mars 2023[en ligne].

3. Musulmans élus : les conséquences de la représentation politique en Occident

Tous ces différends ne restent pas et ne resteront pas en Amérique du Nord. Outre le fait que certaines des personnes régulièrement impliquées vivent à l'étranger, la nouvelle du dernier désaccord fait rapidement le tour du monde. Mobeen Vaid, décrivant la communauté musulmane américaine comme le « Hollywood de l'Oumma », remarque que « les musulmans américains d'aujourd'hui se retrouvent fréquemment au centre du discours musulman mondial », car leurs « querelles et disputes publiques deviennent des sujets d'un immense intérêt pour un grand nombre de musulmans du monde entier » et leurs « chefs religieux sont admirés et suivis dans les lieux les plus reculés 1 ». Comme le fait remarquer Mobeen Vaid, les étudiants étrangers « suivent de si près les activités des musulmans américains sur les réseaux sociaux » qu'ils sont capables de raconter en détail des « scandales sur les réseaux sociaux » datant d'il y a quelques années 2.

L'élection en 2023 du premier chef d'État musulman en Écosse, Humza Yousaf, est peut-être le meilleur exemple des préoccupations relatives à la représentation politique des musulmans. Humza Yousaf à peine élu, le prédicateur britannique Mohammed Hijab, soutenu en cela par de nombreux islamistes britanniques et américains, a déclaré que Humza Yousaf, en raison de son acceptation du mariage LGBT, n'était plus musulman 3. L'imam deobandi Yasir Al Wajidi, basé aux États-Unis, a publié 4 son propre takfir, déclarant que Humza Yousaf ne devrait pas être considéré comme le premier Premier ministre musulman. Roshan Salih, rédacteur en chef du site d’information islamiste britannique 5Pillars, a déclaré que « la victoire de Humza Yousaf est en fin de compte une victoire pour les tentatives du Royaume-Uni de déformer l'islam 5 » et que pour « ceux dont la priorité est la préservation de notre religion parfaite, c'est un jour très triste ». Roshan Salih s'est dit particulièrement irrité par le fait que M. Humza Yousaf « [dise] au monde qu'il est possible de mélanger le libéralisme laïque et l'islam 6 ».

Dilly Hussain, également membre de 5Pillars, a documenté 7 les « déclarations kufr [non croyantes] » de Humza Yousaf et son soutien envers des politiques « haram » concernant « les relations [conjugales], le genre, la sexualité, l’avortement et l’éducation des enfants ». L'élection de Humza Yousaf a mis en lumière la frustration de nombreux islamistes face à l'élection de musulmans.

1. Mobeen, "The Ummah's "Hollywood": On American Muslim Exceptionalism", occasionnalreflections.com, 20 février 2023 [en ligne].
2. Ibid.
3. Mohammed Hijab, “Humza Yousaf, This is too Far!”, YouTube, 1er avril 2023 [en ligne].
4. Voir en ligne.
5. Roshan Salih (@RmRoshan Salih), X, 28 mars 2023 [en ligne].
6. Roshan Salih (@RmRoshan Salih), X, 24 février 2023 [en ligne].
7. Dilly Hussain (@DillyDilly Hussain88), X, 1er avril 2023 [en ligne].
 
La colère de Dilly Hussain à l'égard de Humza Yousaf s'est étendue aux parlementaires musulmans qui avaient voté en faveur d'un projet de loi sur les droits LGBT, déclarant que lorsque « vos enfants vous disent qu'ils ont appris aujourd'hui qu'il n'y a pas de mal à être gay et musulman, c'est parce que ces [parlementaires] ont soutenu ce projet de loi 1 ».

Pendant ce temps, Mohammed Hijab a dénoncé « l’aile libérale du mouvement des Frères musulmans » qui « ne tient pas compte de ce que veulent réellement les musulmans ». Il a conclu que les mouvements occidentaux des Frères musulmans sont « déconnectés de ce à quoi les musulmans croient 2 ».

Il est bien sûr difficile de dire ce que croient les musulmans. Mohammed Hijab fait régulièrement l’objet de critiques sévères par des musulmans qui lui reprochent son discours démagogique et sa propension à attirer les projecteurs vers lui, comme lors de sa discussion filmée avec le psychologue canadien controversé Jordan Peterson. Certains voient Mohammed Hijab comme un grand provocateur, cherchant à semer le désordre par ses propos incendiaires. Il est néanmoins vrai des associations musulmanes semblent parfois prises de court par le tollé suscité par leurs publications sur les réseaux sociaux. La branche britannique d'Islamic Relief, sans doute l'organisation caritative la plus connue fondée par des membres des Frères musulmans égyptiens, a appris cette leçon à ses dépens lorsqu'elle a été condamnée pour un tweet montrant fièrement ses représentantes (des femmes ne portant pas de Hijab) posant avec Humza Yousaf 3. Le tweet a été supprimé à la suite de commentaires qualifiant leur soutien à Humza Yousaf de « honte absolue 4 ». Roshan Salih s'est moqué de la publication en déclarant que « si vous vous appelez “Islamic” Relief et que vous sollicitez des dons de la part de musulmans, alors s’afficher avec Humza Yousaf comme publicité n'est certainement pas une bonne idée 5 ». Il convient de noter que ce n'est pas la première fois qu'Islamic Relief fait marche arrière à la suite d'une réaction islamiste. L'année dernière, Islamic Relief Worldwide a publié un message appelant à mettre fin aux mariages d’hommes adultes avec des filles mineures. Le message a été supprimé après que Daniel Haqiqatjou a accusé l'organisation caritative de promouvoir « l'hégémonie féministe libérale sur le monde musulman 6 » en s’opposant au mariage des filles de moins de dix-huit ans.

1. 5Pillars, Youtube, 7 avril 2023 [en ligne].
2. Ibid.
3. Daniel Haqiqatjou, Telegram, 11 avril 2023 [en ligne].
4. @MusaHakeem010, X, 11 avril 2023 [en ligne].
5. Roshan Salih (@RmRoshan Salih), X, 11 avril 2023 [en ligne].
6. Daniel Haqiqatjou, Telegram, 9 décembre 2021 [en ligne]



Le Conseil musulman de Grande-Bretagne (MCB), influente association britannique historiquement liée aux Frères musulmans, ayant affirmé que les musulmans avaient accueilli la victoire de Humza Yousaf avec « enthousiasme, joie et admiration 1 », a également été la cible de dénonciations agressives émanant d'islamistes. La tentative de Yasir Qadhi d'apaiser les tensions en disant 2 aux musulmans qu'ils ne devraient pas avoir les mêmes critères pour les politiciens que pour les savants a également été condamnée sans surprise. Si certains islamistes se sont montrés réticents à l'idée d'accuser ouvertement Humza Yousaf d'athéisme, beaucoup ont reconnu que ses positions sur les questions susmentionnées ne pouvaient être conciliées avec l'islam.

Le maire de Londres, Sadiq Khan, a également suscité des inquiétudes. Alors que certains se réjouissaient de l'installation des lumières du Ramadan à Londres, Roshan Salih souhaitait débattre de la question de savoir si Khan était toujours musulman, compte tenu de son soutien aux droits des personnes LGBT. En juin 2022, Sadiq Khan a appelé les Londoniens à se joindre à lui « pour défiler dans la capitale en signe de
célébration et de protestation, afin de nous rappeler que les Londoniens LGBTQI+ ne marcheront jamais seuls 3 ». Un utilisateur de X a déclaré que les musulmans britanniques ne pouvaient pas en vouloir aux musulmans américains d'avoir « fait élire [la mécréante] Ilhan Omar » alors qu'ils avaient « Sadiq Khan comme maire de Londres, qui commet exactement les mêmes formes de [mécréance] qu'elle 4 ».

Aux États-Unis, les représentantes Ilhan Omar et Rashida Tlaib sont les musulmanes les plus en vue à avoir été élues. Daniel Haqiqatjou a reproché à Ilhan Omar d'avoir « présenté au Congrès une loi appelant
à sanctionner les pays musulmans qui appliquent la charia », ainsi que d'avoir « dansé publiquement avec des transgenres dans des clips musicaux et des défilés de la fierté LGBT 5 ». Il dénonce également Rashida Tlaib pour « avoir participé fréquemment à des marches LGBT et s'être battue avec acharnement pour la législation LGBT ». Son aversion pour ces personnalités publiques est de plus en plus appréciée par certains musulmans tandis que des organisations historiquement islamistes font régulièrement l'éloge d'Ilhan Omar, qu'elles considèrent comme une source d'inspiration pour la communauté musulmane, et l'invitent à prendre la parole lors de leurs événements. Pour Daniel Haqiqatjou et d'autres, il s'agit là d'une tentative flagrante d'égarer la communauté.

1. Muslim Council of Britain (@MuslimCouncil), X, 27 mars 2023 [en ligne].
2. Yasir Qadhi, Facebook, 30 mars 2023 [en ligne].
3. Sadiq Khan (@MayorofLondon), X, 1er juillet 2023 [en ligne].
4. @YounesIbnIslam, X, 10 octobre 2022 [en ligne].
5. Muslim Skeptic, 4 décembre 2021 [en ligne]

Dans ce contexte, il n'est pas surprenant que pour de nombreux islamistes, la représentation des musulmans soit non seulement dénuée de sens, mais constitue également une menace pour la communauté. Daniel Haqiqatjou explique que l'on a dit aux musulmans d'Occident que « la présence de musulmans dans les médias, en politique et dans les universités serait bénéfique pour la communauté musulmane 1 ». Cependant, il affirme que cette représentation n'a donné lieu qu'à des « musulmans de culture libéralisée, [dont la plupart] ne sont techniquement même pas musulmans » et « ne savent que s'approprier les ressources de la communauté pour faire avancer leur propre carrière 2 ». Cette idée est reprise ailleurs : Ismail Royer qualifie de « révélateur » le fait que le programme des politiciens musulmans ayant gagné leurs élections soit « indiscernable des programmes politiques des organisations athées 3 ». Comme cela a été dit lors d'une récente discussion entre l’imam Shadee Elmasry et les organisateurs du podcast The Mad Mamluks, « nous avons vu des musulmans s'engager, [...] réussir à se faire élire » et il n’y a « aucun » résultat 4.

V. LA RÉPONSE DES ISLAMISTES CONSERVATEURS

1. L’échec de la stratégie de « maslaha »

Il faut reconnaître que les islamistes conservateurs ont tardé à s’opposer à l’élaboration de cette alliance baroque entre une partie de l'islamisme et le progressisme. Beaucoup affirment que la réticence de certains imams et acteurs religieux musulmans à condamner ouvertement Ilhan Omar, Linda Sarsour ou Rashida Tlaib, peut s'expliquer par leur crainte de ne plus pouvoir prendre la parole lors de grandes conventions ou de risquer de ne pas être invités à certains événements et, de même, d'être privés des généreux honoraires versés aux orateurs ; plusieurs musulmans ont rapporté qu'il n'est pas rare que des « orateurs célèbres » reçoivent un cachet d’un montant qui se compte en milliers de dollars 5. Certains de ces acteurs religieux se seraient défendus en laissant entendre que s'ils exprimaient des opinions religieuses plus conservatrices, plus précisément sur la loi islamique, ils risqueraient de pousser les jeunes musulmans à s'éloigner davantage de l'islam. Il est également vrai que même si ces religieux condamnaient Ilhan Omar, Linda Sarsour ou Rashida Tlaib et se détournaient d'organisations musulmanes influentes, ils auraient du mal à reconstruire une base de soutien similaire parmi les musulmans qui considèrent qu’ils se sont gravement fourvoyés.

1. Daniel Haqiqatjou (@Daniel Haqiqatjou), Telegram, 29 septembre 2022 [en ligne].
2. Ibid.
3. Islam RFI, X, 9 novembre 2022 [en ligne].
4. The Mad Mamluks, EP 274, 29 juin 2022 [en ligne].
5. X, juillet 2023[en ligne]

Pendant ce temps, si leurs détracteurs sont peut-être animés par des convictions sincères, nombre d'entre eux deviennent également de plus en plus influents, mais aussi probablement plus riches, grâce à leurs positions.

Aujourd'hui, cependant, beaucoup estiment que cette logique maslaha a été un échec retentissant. Certains ont conclu que la stratégie consistant à « essayer d'être compatissant » pour « attirer » les mouvements de gauche a eu pour résultat le fait que les musulmans ont été « davantage attirés dans cette direction » plutôt que l'inverse. Comme Mohammed Hijab et Dilly Hussain en sont convenus lors d'une conversation en avril 2023, la théorie du « gradualisme » s'est effondrée car les politiques de gauche « changent progressivement les musulmans » alors que les musulmans ne changent pas la politique 1.

L'influence des islamistes qui s'opposent à ces alliances s'accroît. En effet, même si Siraaj Muhammad a déploré le fait que « la progression à tous les niveaux de la gauche a obligé les leaders de communautés à rester silencieux par crainte de la censure, d'un ostracisme ou d'une intervention des forces de l'ordre », il a également exprimé un optimisme prudent et a déclaré qu'il était « profondément encourageant de voir des leaders donner des conférences vidéo, délivrer des khutbas (sermons), établir es programmes et donner des khatirahs (conférences) qui proposent des contre-attaques 2 » sur des questions telles que l'avortement, les identités LGBT, ou la critique des convertis blancs.

Il est indéniable que cette « contre-attaque » face aux alliances avec la gauche a porté ses fruits. En septembre 2020, Daniel Haqiqatjou a publié une vidéo 3 dans laquelle il présentait des preuves visuelles montrant l'imam Omar Suleiman se livrant à ce qui serait un « rituel païen ». Omar Suleiman avait participé à une manifestation à la frontière avec le Mexique pour exprimer son opposition aux mauvais traitements infligés aux migrants. Les leaders de la manifestation ont versé de l'eau sur le sol dans le cadre d'un rituel commémorant les esprits des migrants décédés. Omar Suleiman a également été montré posant au milieu d'un « sandwich de prêtresse LGBT », selon la mémorable formule de Daniel Haqiqatjou. La vidéo de Daniel Haqiqatjou a suscité un tel tollé que Omar Suleiman a été contraint de « se repentir publiquement 4 » de ses actes, comme le rapporte le site 5Pillars.

1. 5Pillars, “Mohammed Hijab. Takfir, American Duat & Ikhwani Pragmatism”, YouTube, 7 avril 2023 [en ligne].
2. Siraaj Muhammad, Facebook, 28 juin 2022 [en ligne].
3. Muslim Skeptic, YouTube, 17 septembre 2020 [en ligne].
4. “Imam Omar Suleiman publicly repents for unknowingly participating in unIslamic ritual”, 5pillarsuk.com, 21 septembre 2020 [en ligne]
 
À l'époque, Siraaj Muhammad avait exprimé son inquiétude : « Si un dirigeant musulman instruit comme Shaykh Omar peut être pris au dépourvu lorsqu'il travaille avec de tels groupes, alors le reste d'entre nous, qui ne sommes ni des savants ni des du'at (prédicateurs) ou des imams formés, avons une bien plus grande chance de commettre des erreurs plus graves 1 ».

L'influence de Daniel Haqiqatjou s'est à nouveau manifestée en juin 2022, lorsqu'il est parvenu à contraindre l'une des principales organisations musulmanes des États-Unis à justifier publiquement ses décisions. À la suite de la vidéo 2 de Daniel Haqiqatjou dénonçant le Cercle islamique d'Amérique du Nord (ICNA), une organisation historiquement liée au mouvement islamiste sud-asiatique Jamaat-e-Islami, pour avoir invité Ilhan Omar à s'exprimer lors de sa conférence 3 (l'un des principaux événements annuel pour la communauté musulmane américaine), l'ICNA a publié une déclaration notant que « l'invitation d'un conférencier à l'ICNA ne peut pas être une approbation de toutes les opinions que cette personne défend ou professe 4 ». Le discours d'ouverture de Mohsin Ansari, président de l'ICNA, a insisté sur l'importance des valeurs morales dans le contexte de la condamnation des actes homosexuels.

Cependant, les adeptes de l'ICNA n'ont pas été convaincus, comme le démontrent les nombreux commentaires accompagnant la déclaration publiée par ICNA, sur Facebook. Un utilisateur de Facebook a posé la question suivante : « Quelles sont les valeurs morales conformes au Coran et à la Sunna ? Inviter Ilhan à s'exprimer lors de votre conférence "islamique", la même personne qui danse lors de défilés LGBTQ et d'événements de drag ? » Un autre a menacé : « Vous devrez rendre des comptes pour avoir induit en erreur les musulmans qui viennent à ces conférences pour acquérir des connaissances et obtenir des conseils de la part des orateurs et des "savants 5". »

Si Daniel Haqiqatjou est sans doute celui qui a l’impact sur les musulmans américains le plus visible sur internet, son influence se propage également, de proche en proche, dans les mosquées du pays. Hussam Ayloush, directeur de l'une des sections californiennes du Council on American-Islamic Relations (CAIR), a raconté avoir rencontré un jeune homme dans une mosquée qui avait récemment cessé d'écouter es savants (musulmans) parce qu'il avait appris qu'il s'agissait de « libéraux » et qu'il ne pouvait plus leur faire confiance.

1. Siraaj Muhammad, Facebook, 19 septembre 2020 [en ligne].
2. The Muslim Skeptic, YouTube, 15 juin 2022 [en ligne].
3. 47e convention annuelle ICNA-MAS, “Building A Just Society. The Mission Continues”, Baltimore, 28-30 mai 2022.
4. ICNA, Facebook, 3 juillet 2022 [en ligne].
5. Ibid.
 
M. Ayloush a alors été « choqué et troublé » d'entendre que le jeune homme considérait « certains des savants les plus respectés et les plus connus en Amérique » comme faisant partie de ces imams indignes de confiance. Le dirigeant du CAIR s’est dit très préoccupé 1 « par la campagne concertée et injuste visant
à discréditer et à diffamer des savants respectés et honorables par quelques individus louches et leurs fans, mus par l'ignorance ou la malveillance ». Il convient de noter que les inquiétudes d'Hussam Ayloush ne sont peut-être pas entièrement étrangères au fait que Daniel Haqiqatjou a documenté la participation d'Hussam Ayloush à la manifestation près de la frontière mexicaine, évoquée plus haut, décrivant Hussam Ayloush comme ayant « participé à un rituel chrétien et demandé à une prêtresse LGBT de lui mettre un crucifix sur le front ».

Les musulmans ne sont pas les seuls à être déçus par les résultats de cette alliance. En septembre 2023, le Washington Post a publié un article sur les tensions grandissantes entre la communauté LGBT et les élus locaux à Hamtramck, seule ville américaine à avoir un conseil municipal entièrement composé de musulmans. Ce dernier a interdit l’affichage du drapeau arc-en-ciel LGBT sur les propriétés appartenant à la ville, attisant la colère et un sentiment de trahison chez les membres de la communauté LGBT ainsi que chez leurs supporters. Une ancienne membre du conseil municipal, qui s’identifie comme gay, s’est ainsi adressée à celui-ci : « nous avons tout fait pour faciliter votre intégration ici, et c’est comme cela que vous nous remerciez, en nous plantant un couteau dans le dos ? 2 ».

2. Musulmans américains : vers un rejet du Parti démocrate aux États‑Unis ?

Les islamistes craignent de plus en plus que le fait de s'aligner sur la politique progressiste représente le plus grand danger pour la communauté musulmane et que des personnalités musulmanes influentes trahissent leur religion afin d'être invitées aux iftars 3 de la Maison Blanche et de faire avancer leur carrière. Un chercheur musulman a affirmé que le Parti démocrate ne voyait dans la communauté musulmane américaine rien de plus qu'un segment électoral : « ils n'ont jamais eu l'intention de protéger
l'islam traditionnel et orthodoxe de quoi que ce soit ; ils avaient simplement l'intention de transformer l'identité musulmane américaine en une autre ethnie soumise, un autre segment du vote [démocrate] permanent 4 ».

1. Hussam Ayloush, Facebook, 18 juillet 2023 [en ligne].
2. Allan Lengel, “A Pride flag ban sparks accusations of betrayal in tiny Michigan city”, The Washington Post, 16 septembre 2023 [en ligne].
3. Le diner iftar de la Maison Blanche est une réception annuelle tenue par le président des États-Unis et
célébrant le mois du ramadan.
4. Justin Parrott, Muslim Matters, 29 juillet 2022 [en ligne]


Siraaj Muhammad, le dirigeant de la publication Muslim Matters déplore que « les représentants musulmans centristes à Washington n'aient rien fait pour nous 1 ». Selon Ahmed Ghanim, écrivain et militant politique qui compte 126 000 abonnés sur Facebook, la communauté musulmane américaine « a besoin de leaders qui ne craignent pas les enseignements et les valeurs de l'islam, mais qui les défendent sans les déformer pour plaire à l'establishment », des leaders qui « comprennent que les musulmans n'appartiennent pas à un seul parti politique, et certainement pas à l'extrême gauche 2 ».

Les organisations et les militants islamiques prodémocrates, en particulier ceux qui prétendent défendre les droits civiques, ont été revigorés par l'élection et la présidence de Donald Trump. Cela leur a permis de se présenter comme les seuls défenseurs d'une communauté musulmane en péril et de balayer toutes les critiques, qu'elles viennent de musulmans ou d'islamistes. Un blogueur musulman anti-islamiste a affirmé que la présidence de Trump « a encouragé les organisations problématiques qui prétendent parler en notre nom à esquiver les critiques de leurs piètres performances » en brandissant l'« islamophobie » de Trump comme un bouclier 3. Dans le même temps, l’universitaire conservateur Abdullah bin Hamid Ali défendait l’idée qu'un programme national de gauche était imposé aux musulmans en raison de « l'opinion des organisations nationales selon laquelle les plus grandes menaces pour la communauté musulmane sont Trump et l'islamophobie 4 ».

Les islamistes reprochent régulièrement à ces organisations nationales de terrifier les musulmans afin qu'ils votent pour des candidats du Parti démocrate, en brandissant des menaces sur ce qui pourrait leur arriver sous une présidence des Républicains. Daniel Haqiqatjou, faisant référence à un imam qui lui avait envoyé un message sur la « période effrayante » qui suivrait l'élection de Donald Trump, s'est moqué de « ces imbéciles [qui] croyaient vraiment que Donald Trump allait jeter les musulmans dans des camps de concentration ». Daniel Haqiqatjou a également dénoncé les membres influents de la communauté qui disent aux musulmans de voter pour les politiciens les plus libéraux « sinon ils [les politiciens plus à droite] jetteront les musulmans dans des camps de concentration ». Ce sont les mêmes membres qui ordonnent aux musulmans de « soutenir les droits des homosexuels sinon [ils] ne pourront pas se marier 5 » et qui ont menacé les musulmans de mourir s'ils ne « [fermaient] pas toutes les mosquées et [n'annulaient] pas le hajj 6 » dans le contexte de la pandémie.

1. Siraaj Muhammad, Facebook, 28 juin 2022.
2. Ahmed Ghanim, Facebook, 10 avril 2023 [en ligne].
3. Mukashafat, 1er janvier 2021 [en ligne].
4. Abdullah bin Hamid Ali, Facebook, 6 juin 2019 [en ligne].
5. Daniel Haqiqatjou, Telegram, 26 juin 2022 [en ligne].
6. Le hajj désigne le « grand pèlerinage » à La Mecque.

Plus récemment, à la suite de l'attribution par le département d'État (U.S. State Department 1) de fonds « à des organisations engagées dans la pratique et la diffusion de l'athéisme et de l'humanisme » dans des pays
à majorité musulmane, Mobeen Vaid a écrit avec sarcasme qu'il attendait que quelqu'un dise : « si nous ne soutenons pas ce projet de loi ou, du moins, si nous ne restons pas silencieux à son sujet, ils fermeront nos masjids (mosquées) et nous rassembleront dans des camps 2 ».

Il convient de garder à l'esprit que les divisions dont il est question ici n'englobent pas tous les courants islamistes en politique. Par exemple, une influente islamiste cachemirienne, Ghazala Habib Khan, a encouragé ses partisans à voter pour Trump non pas en raison de préoccupations concernant les alliances LGBT, mais simplement parce qu'il était un « meilleur choix qu'une Indienne [en référence à la vice-présidente Kamala Harris dont la mère est indienne] 3 ».

L'élection du président Biden en 2020 a donné lieu à de nouvelles critiques à l'encontre des organisations nationales musulmanes qui ont présenté son élection comme une victoire pour les musulmans. Daniel Haqiqatjou et Abdullah bin Hamid Ali ont fait valoir tous deux que la situation des musulmans sous les administrations du Parti démocrate n'est pas du tout préférable. Daniel Haqiqatjou a écrit à ses followers : « toutes les politiques antimusulmanes les pires et les plus bigotes qui ont été mises en œuvre sous Barack Obama reviennent maintenant en force avec Joe Biden 4 ». Il a ajouté que « ces organisations inutiles de défense desroits civiques, comme le CAIR, sont silencieuses parce qu'elles se sont entièrement vendues pour devenir les auxiliaires de l'aile gauche » et qu'elles ont seulement « fait semblant d'être si dures et si exigeantes en matière de responsabilité des élus lorsqu’il s’agissait de Trump 5 ».

Les inquiétudes des islamistes quant à leur alignement sur le Parti démocrate vont au-delà des questions évidentes liées à l'adhésion à des politiques spécifiques et s'étendent aux musulmans qui, de ce fait, quittent complètement l'islam, peut-être sans même s'en rendre compte. Siraaj Muhammad prévient que « le résultat final de l'islam progressiste est la mécréance fonctionnelle 6 ». Selon lui, après avoir « imposé au Coran un cadre progressiste de gauche », « de nombreux musulmans ont abandonné leur croyance dans les origines divines du Coran sans l'exprimer publiquement parce qu'ils savent comment nous allons réagir 7 ».

1. Le département d’État des États-Unis est le département exécutif fédéral des États-Unis chargé des relations internationales (équivalent du ministère des Affaires étrangères).
2. Mobeen Vaid, Facebook, 5 juillet 2022 [en ligne].
3. Ghazala Habib Khan, Facebook, 28 octobre 2020 [en ligne].
4. Daniel Haqiqatjou, Telegram, 2 décembre 2021 [en ligne].
5. Ibid.
6. Siraaj Muhammad, Facebook, 17 juillet 2021 [en ligne].
7. Ibid.L’inévitable conflit entre islamisme et progressisme aux États-Unis


Le commentateur musulman Ismail Royer a expliqué que « les musulmans d'Amérique ne se préoccupent pas de l'avortement, des jeux d'argent et de la pornographie parce que leurs leaders militants leur ont appris que les questions qui les intéressent et les positions qu'ils devraient adopter à leur égard sont identiques à celles des ailes de gauche et d’ultra-gauche du Parti démocrate 1 ». Les intervenants lors d'une discussion organisée par le podcast à tendance islamiste « The Mad Mamluks » en août 2022 sont convenus que les jeunes musulmans croyaient à tort que « l'islam américain est parfaitement aligné sur le Parti démocrate 2 ».

À l'automne 2022, dans le Michigan, chrétiens et musulmans ont uni leurs forces pour s'opposer à l'enseignement de certains livres, jugés sexuellement explicites, dans les écoles locales – une préoccupation typique du Parti républicain. Alors que les islamistes ont salué l'initiative, la représentante Rashida Tlaib a publié une déclaration condamnant les manifestations et exprimant son refus de « rester silencieuse pendant que nos voisins de la communauté LGBTQ sont vilipendés 3 ». En réponse, Zain Siddiqui, un bénévole de l'organisation caritative islamiste Helping Hand, a posté : « Ne me dites jamais que cette personne représente les musulmans alors qu'elle est littéralement en train de vendre et de se retourner contre sa communauté musulmane locale, celle-là même qui l'a fait élire en premier lieu 4 ».

Au lendemain de la manifestation, Siraaj Muhammad, très désespéré, s'est plaint : « On nous a dit qu'il ne s'agissait que d'établir une coalition, que nous n'avions pas à participer aux défilés de la Gay Pride, et plus encore. Et maintenant ? Nos politiciens assistent aux défilés, ils font la fête, et nos activistes s’engagent partout en faveur des droits des transgenres. Et surtout, Rashida Tlaib, qui représente le district qui se bat contre cette pornographie a officiellement livré ses électeurs en pâture en les traitant d'extrémistes de droite 5 ».

Ces questions ont attiré l’attention d’un public extérieur à la communauté musulmane. Michelle Goldberg, chroniqueuse au New York Times, a publié un article d'opinion en juin 2023 dans lequel elle examine une « alliance naissante entre chrétiens conservateurs et musulmans marquant la résurrection d'un projet de droite qui a été interrompu, pour un temps, par les attentats du 11 septembre 6 ». Comme l'explique Mme Goldberg, les parents musulmans et chrétiens ont trouvé un terrain d'entente dans leurs préoccupations concernant « l'idéologie du genre ».

1. Voir en ligne.
2. The Mad Mamluks, 30 juin 2022, op. cit.
3. Zain Siddiqui (@chewhaqqa), X, 19 octobre 2022 [en ligne].
4. Ibid.
5. Siraaj Muhammad, Facebook, 23 octobre 2022 [en ligne].
6. Michelle Goldberg, “Creeping Shariah Has Nothing on the Woke Mob”, The New York Times, 16 juin 2023 [en ligne].


Quelques jours plus tard, Wajahat Ali, écrivain musulman vilipendé à la fois par les musulmans progressistes pour son opposition insuffisante à Israël et par les islamistes pour ses opinions libérales, a pris part au débat en publiant une tribune dans le New York Times demandant pourquoi les musulmans « se joignaient à l’attaque en règle contre les LGBTQ 1 ».

Dès lors, dans ces conditions, certains se sont demandé s'il était possible ou préférable de s'allier avec les Républicains. Il ne s'agirait pas d'une nouvelle évolution, car dans l'Amérique d'avant le 11 septembre, de nombreux musulmans soutenaient le Parti républicain. Certains musulmans sont ouverts à la possibilité de renouveler cette alliance, estimant que les positions du Parti républicain sur l'avortement et les droits LGBT leur conviennent davantage. D'autres, en revanche, considèrent que le choix se limite à un dilemme entre « soutenir le sionisme » – les Républicains – ou « soutenir les droits LGBT » – les Démocrates. Certains craignent également que les Républicains aient trop de préjugés à l'égard des musulmans, en particulier des femmes musulmanes, pour être des alliés fiables.

Le soutien du président Biden à Israël après les attaques du 7 octobre a officialisé la rupture entre son parti et les associations musulmanes les plus engagées à gauche. Nombre de celles-ci étaient déjà très critiques à son égard et préféraient garder leur image d’opposition intransigeante perfectionnée sous l’ère Trump plutôt que d’être perçues comme des alliées indéfectibles du Parti démocrate, trop centriste à leur goût. Tandis qu’en 2020, l’appel à voter Biden était quasiment unanime, quatre ans plus tard, ce dernier est  ésormais fustigé par ceux qui l’accusent d’être complice d’un « génocide » à Gaza et qui, en conséquence, lui refusent leur vote. Tout musulman ayant l’audace de se montrer en compagnie de représentants du gouvernement devient aussitôt la cible 2 d’internautes le taxant d’« agent sioniste » trahissant sa communauté. D’une certaine façon, il s’agit d’une victoire non pour les islamistes conservateurs, qu’ils
soient salafistes ou deobandis, qui restaient déjà à distance de l’engagement partisan, mais plutôt pour les individus et associations dont l’idéologie relève plutôt du décolonialisme que de l’islamisme, qui prônent un rejet du Parti démocrate, trop insensible, selon eux, à la question palestinienne.

1. Wajahat Ali, “We Muslims Used to Be the Culture War Scapegoats. Why Are Some of Us Joining the L.G.B.T.Q. Pile-On?”, The New York Times, 23 juin 2023 [en ligne].
2. Sana Saeed (@SanaSaeed), X, 30 mars 2023 [en ligne].

3. Wokisme et islamophobie : l’islamisme menacé de l’intérieur par la tendance identitaire

Les islamistes considèrent que les musulmans sont avant tout liés par les obligations religieuses qui, selon eux, sont inséparables d'une interprétation correcte de la foi. Ils se méfient donc des autres allégeances, comme le nationalisme ou l’attachement culturel, qui pourraient faire de l’ombre à la religion.

Alors que des organisations, dont certaines sont historiquement associées aux Frères musulmans, telles que le CAIR, mettent en avant la lutte contre l'« islamophobie », alors que des universitaires et des chercheurs tentent d'expliquer les mécanismes et les manifestations de la discrimination antimusulmane et que des militants cherchent à accroître la représentation des musulmans, l'islamisme et les politiques identitaires sont de plus en plus souvent en conflit. En faisant de l'auto-identification et de l'appartenance culturelle la principale définition de l'identité musulmane, les obligations religieuses que les islamistes associent à la foi semblent avoir été mises de côté. En effet, les islamistes s'inquiètent du fait que le CAIR et les musulmans de gauche conçoivent les musulmans comme formant une communauté politique, ethnique et culturelle plutôt que religieuse avant tout. La façon dont la plupart des organisations et des militants des droits civiques cherchent à défendre les intérêts des musulmans les met en porte-à-faux avec les objectifs traditionnellement islamistes.

Justin Parrot, converti à l'islam et chercheur au sein du think tank Yaqeen, affirme qu'« il devrait être clair à présent que l'alliance politique des musulmans américains avec les identitaires ou l'identitarisme a été une énorme erreur 1 ». Pour Parrot, le fait que des musulmans américains « soutiennent avec tant de ferveur ces alliés politiques apparents » a pour ultime conséquence que se forme une « nouvelle génération de jeunes musulmans si fortement influencés par la propagande du mouvement que l'islam traditionnel et orthodoxe leur apparaît comme un système supplémentaire d'oppression raciste et patriarcale 2 ». Il est probable, néanmoins, que ces jeunes musulmans auraient finalement choisi de se tourner vers la gauche, séduits par ce que Parrott appelle l’identitarisme, même en l’absence de cette alliance politique, comme nombre de jeunes américains qui n’ont aucun lien avec l’islam.

Les récentes interprétations de certaines doctrines ou textes islamiques sont influencées par des préoccupations très contemporaines. Un blogueur musulman a dénoncé la pratique répandue consistant à décrire la figure coranique d’Iblis, le djinn 1 qui a refusé de s'incliner devant Adam, comme « le premier

1. Justin Parrot, “The False Promise of Identitarianism”, muslimmatters.org, 29 juillet 2022 [en ligne].
2. Ibid

raciste 2 ». Ailleurs, de jeunes musulmans affirment que la destruction de la ville de Sodome, telle qu'elle est racontée dans le Coran, visait à condamner le viol, et non les actes homosexuels 3. En 2020, la Muslim American Society a publié une vidéo superposant les derniers mots de George Floyd avec un verset du Coran. Dans ce verset, le mot « hawa » (caprice, inclination) est traduit par « privilège 4 ». Plutôt que de rappeler aux humains de ne pas se laisser guider par des désirs éphémères, le verset semble désormais leur rappeler de garder à l'esprit leur privilège, en l'occurrence racial.

Comme l'a écrit l’imam Shadee Elmasry, « je crains que le terme “activiste musulman” ne soit aussi bien synonyme d'identité laïque et sociale que le seraient les termes “activiste turc” ou “activiste pakistanais” 5 ». Il ajoute que « cela ne connote pas un type d'activisme façonné par une compréhension active de la religion ». Pour Ismail Royer, de nombreux musulmans considèrent aujourd'hui l'islam moins comme une « religion qui revendique la vérité sur la nature de Dieu et la relation de l'homme avec lui que comme un groupe identitaire lésé parmi d'autres groupes identitaires 6 ». 
 
Sur les réseaux sociaux, certains musulmans s'en prennent de plus en plus aux « convertis blancs », qui sont parfois considérés comme des étrangers au sein d'une communauté bâtie sur des bases culturelles communes. Les convertis blancs qui adhèrent à des opinions conservatrices font l'objet d'une grande colère. Pour certains musulmans, en effet, les convertis ne peuvent pas avoir une véritable compréhension de l'islam ; il doit donc y avoir un motif suspect à leur conversion, la misogynie, par exemple. Les islamistes sont bien sûr horrifiés de voir cela, d'autant plus que plusieurs de ces musulmans sont prêts à dire, en ne plaisantant qu'à moitié, qu'ils quitteraient rapidement le paradis s'il s'avérait qu'il était peuplé de
convertis blancs.

Mobeen Vaid, respecté pour la pertinence de ses observations, prévient que « l'appel explicite aux "identités" et la refonte de l'islam en tant qu'"identité" procurant une appartenance fraternelle doivent faire l'objet d'un examen critique pour une communauté qui continue à chercher un point d'ancrage dans le paysage politique polarisé d'aujourd'hui 7 ».

1. Mot arabe renvoyant à des esprits invisibles créés à partir d’un feu sans fumée et à qui Dieu a accordé,
comme aux humains et contrairement aux anges, le libre arbitre.
2. Avdullah Yousef, Substack, 28 mars 2023 [en ligne].
3. Ghada Sasa, X, 3 juin 2023 [en ligne].
4. Muslim American Society - National, Facebook, 2 juin 2020 [en ligne].
5. Shadee Elmasry, Facebook, 2 octobre 2016 [en ligne].
6. Ismail Royer, “A Tale of Two Muslim Generations”, firstthings.com, 23 janvier 2023 [en ligne].
7. Mobeen Vaid, Medium, 6 décembre 2018, [en ligne]


Il remarque que les politiciens progressistes ont « assimilé la cause musulmane à leur plateforme d'oppression en constante expansion » dans laquelle « l'islamophobie, l'homophobie, la transphobie, le patriarcat et le racisme sont tous considérés comme intrinsèquement liés à la même matrice de haine 1 ». Sana Saeed, journaliste pakistano-canadienne résidant aux États-Unis, qui travaille pour le média numérique qatari AJ+, a involontairement mis en lumière la nature de cette même plateforme lorsqu'elle a dénoncé la matrice politique qui aboutit à des « projets de loi anti-charia, anti-BDS 2 [...] et anti-trans » et l'a décrit comme « le fascisme en action 3 ».

Les islamistes eux-mêmes ont condamné l'utilisation du mot « islamophobie » et s'en sont distanciés. Mobeen Vaid note, en outre, que le discours initial sur l'islamophobie, qui soulignait « les hégémonies du complexe militaro-industriel, la sécurisation agressive des espaces musulmans et la criminalisation injuste de la pensée musulmane », s'est trouvé « de plus en plus infiltré par une sorte de politique identitaire de salon 4 ».

Comme l'a demandé un islamiste : « Suis-je le seul à être fatigué du mot "islamophobie" et de la véritable industrie qui s'est développée autour de lui ? 5 ». À en juger par l'opposition croissante des islamistes à ce terme et à ce qu'il a fini par englober, cet islamiste est loin d'être le seul. Daniel Haqiqatjou s'est plaint que « nous avions l'habitude de célébrer les conquêtes islamiques et les exploits du pouvoir [...] et maintenant nous célébrons le fait d'être des fillettes qui crient "islamophobie !" chaque fois qu'un kafir [mécréant] dit quelque chose de méchant 6 ». De même, Abdullah bin Hamid Ali rejette l'importance d'une « menace physique » pour les musulmans, celle-ci pouvant être traitée par la « défense physique » ou le « martyre ». Selon Abdullah bin Hamid Ali « le plus grand ennemi est celui qui menace réellement votre foi 7 ».

Une opinion de plus en plus répandue parmi les islamistes est que « beaucoup de ceux qui “luttent contre l'islamophobie” sont eux-mêmesdes “islamophobes” engagés, ad hoc, qui résolvent ce paradoxe en redéfinissant hideusement l'islam 8 ». Cette critique vise les militants de gauche, musulmans ou d'origine musulmane, dont la tolérance et parfois le soutien aux droits LGBT, au féminisme ou à l'avortement les amènent, selon la perspective islamiste, à mutiler l'islam en le réinterprétant selon leurs désirs.

1. Mobeen Vaid, op. cit.
2. Les lois « anti-BDS », pour Boycott, Divestment and Sanctions, désignent des lois qui, dans le cadre du
conflit israélo-palestinien, répriment les personnes et les organisations engagées dans des boycotts contre
des entités affiliées à Israël.
3. Sana Saeed (@SanaSaeed), X, 5 mars 2022 [en ligne].
4. Mobeen Vaid, Facebook, 11 décembre 2020 [en ligne].
5. Hamzah Wald Maqbul, Facebook, 12 mars 2021 [en ligne].
6. Daniel Haqiqatjou, Telegram, 30 juillet 2021 [en ligne].
7. Abdullah bin Hamid Ali, Facebook, 6 juin 2019 [en ligne].
8. Hamza Wald Maqbul, Facebook, 12 mars 2021 [en ligne].

Daniel Haqiqatjou affirme en effet que la « lutte contre l'islamophobie » est devenue la véritable religion de ces militants, s’illustrant par leur volonté de « violer les commandements de Dieu sous prétexte que c'est le “seul moyen de lutter contre l'islamophobie” 1 ».

Certains musulmans ont en effet été tellement frustrés par les sympathies pro-LGBT des organisations musulmanes de défense des droits civils qu'ils ont décidé de fonder leur propre organisation. Des salafistes prévoient ainsi d’obtenir des accommodements conformes à la charia, mais sans céder à un programme libéral ou promouvoir la démocratie comme le font, selon eux, les autres organisations juridiques musulmanes.

Les divergences entre les islamistes et les jeunes musulmans de gauche concernant l'islamophobie se sont également illustrées par un incident très médiatisé. En décembre 2022, l'université de Hameline, dans le Minnesota, a mis fin au contrat de l'un de ses professeurs parce qu'elle avait montré à son cours d'arts islamiques une peinture du prophète Mahomet datant du xive siècle et avait ainsi contrarié une étudiante. Il serait naturel de supposer que cette étudiante, membre de la Muslim Student Association (MSA) de l'université, ait invoqué des arguments religieux pour justifier son opposition à la peinture. Au lieu de cela, l'étudiante semblait plutôt s'inspirer de la « politique identitaire intersectionnelle » décriée par les islamistes lorsqu'elle a déclaré au journal de l'école qu'« en tant que musulmane et noire, je ne me sens pas à ma place et je ne pense pas que j'aurai jamais ma place dans une communauté qui ne me considère pas comme un membre à part entière et qui ne me témoigne pas le même respect que celui que je lui porte 2 ».

Certains ont pensé que l'étudiant bénéficierait d'un large soutien islamiste. Mais ce ne fut pas le cas. Si la plainte de l'étudiante peut, à première vue, sembler motivée par un raisonnement islamiste, son désir de catégoriser les musulmans comme une minorité facilement « offensée » parmi d'autres minorités n'est pas facilement conciliable avec la conception islamiste de la supériorité inhérente de l'islam tel qu'ils l'interprètent. Hormis le soutien local d'imams d'Afrique de l'Est embrassant une forme d'islam très influencée par leurs pays d’origine, peu de savants musulmans ont défendu l'étudiante. Shadee Elmasry (suivi par plus de 60 000 personnes sur X), était tellement irrité qu'il a exprimé son désir d'envoyer « ces enfants morveux » à « Paris pour une demi-journée », où« ils se fichent éperdument de votre religion ».

1. Daniel Haqiqatjou, Facebook, 23 mai 2019 [en ligne].
2. Edward E. Curtis IV and Kayla Renée Wheeler, “The role of Blackness in the Hamline Islamic art controversy”, Richmond Free Press, 19 janvier 2023 [en ligne].

Selon lui, ce qui s'est passé à Hamline n'a absolument rien à voir avec l'islam. Il s'agissait plutôt de « wokisme [...] utilisant l'islamophobie comme un symbole ». Se référant à la déclaration de l'étudiante, Shadee Elmasry a déclaré qu'il « ne pouvait pas supporter ce langage » et « la négativité », déplorant que « cette génération ait appris à être si négative à propos de tout ». Shadee Elmasry n'a pas été plus tendre avec l'administration de l'université, l'accusant d'être « molle » et d'avoir « zéro autorité 1 ».

Ismail Royer, dans un article intitulé « A Tale of Two Muslim Generations 2 » (Conte de deux générations musulmanes), a établi un lien entre l'affaire Hamline et le fait qu'« il y a plus de vingt ans, de nombreux musulmans traditionnels ont pris la décision stratégique de déployer la rhétorique et la tactique du grief pour promouvoir les valeurs et les intérêts musulmans », et a estimé que cette décision « a eu des résultats désastreux pour la communauté même qu'ils souhaitaient sauvegarder ».

Les manifestations propalestiniennes dans les rues et campus américains après le 7 octobre ont reflété ces différends. D’un côté, une jeunesse qui affiche un soutien décomplexé au Hamas en tant que puissance décolonisatrice (et non islamiste) et qui semble vouloir davantage intimider plutôt que convaincre l’opinion publique, que ce soit en empêchant 3 les New-Yorkais de rentrer chez eux après le travail ou en perturbant par un discours à l’improviste 4 un dîner chez le doyen de la faculté de droit de Berkeley. De l’autre, des musulmans et islamistes souvent plus âgés et prudents qui craignent que cette stratégie ne se révèle contre-productive et écarte la population américaine de la cause palestinienne.

Après le 7 octobre, certains musulmans ont exprimé leur espoir que le soutien décolonial à la Palestine venant de la gauche s’efface devant l’aspect religieux de la cause. En dépit de ces appels, les derniers mois
ont montré que les progressistes maintiennent leur monopole sur la cause palestinienne et sont plus souvent à même d’influencer l’aile traditionaliste que l’inverse. L’institut Yaqeen l’a involontairement démontré dans un texte publié en mai 2024, donc bien après le début des manifestations étudiantes. Selon Yaqeen, manifester serait non seulement islamiquement permis mais obligatoire ; les musulmans se soustrayant à cette obligation tomberaient dans le péché. C’est une conclusion remarquable par son extrémisme adossée au maigre pilier d’une fatwa libyenne de 2009, mais il importe également de noter que Yaqeen a attendu des mois, peut-êtrepour s’assurer que les manifestations recevaient un soutien suffisamment étendu, avant de se prononcer en annonçant cette obligation supposée.

1. Shadee Elmasry, X, 11 janvier 2023.
2. Ismail Royer, op. cit.
3. Nerdeen Kiswani (@NerdeenKiswani), X, 3 janvier 2024 [en ligne].
4. Pete Suratos, “Confrontation at UC Berkeley dean’s house sparks debate over free speech”, nbcbayarea.
com, 11 avril 2024 [en ligne].

Peut-être pour compenser ce retard, Yaqeen s’en est-il ensuite pris 1 aux « porte-parole de gauche », les accusant d’exploiter les accomplissements de factions résistantes islamiques palestiniennes dans le but de promouvoir leur propre agenda, en « insultant donc les martyrs et la résistance ». Il n’en fallait pas plus pour éveiller la colère de Ghada Sasa, militante palestinienne de gauche résidant au Canada, qui a déclaré que Omar Suleiman, fondateur et dirigeant de Yaqeen, était un « fasciste et un vendu 2 ».

Les musulmans libéraux, de gauche et dits « woke » représentent sans doute la menace la plus dangereuse du point de vue des islamistes. Les ex-musulmans peuvent être problématiques d'un point de vue juridique
et moral, mais ils ne représentent pas un véritable défi car, au contraire, ils confirment l'idée que l'on ne peut pas s'engager dans certaines activités ou avoir certaines opinions tout en restant pieux. Shadee Elmasry affirme qu'il n'y a pas lieu de s'inquiéter de la personne qui a déclaré explicitement qu'elle n'était pas musulmane, car cette personne a pris la « takfir fatwa [décision juridique] pour vous de son propre chef 3 ».

Les réformistes musulmans, dans la mesure où ils critiquent régulièrement la religion et ont tendance à exprimer leurs idées en termes plus politiques que religieux, sont régulièrement rejetés par les islamistes ainsi que par de nombreux musulmans qui les considèrent comme des étrangers à la communauté. Le fait qu'ils soient manifestement moins intéressés par la discrimination antimusulmane ne fait que renforcer l'impression de nombreux musulmans que l'intérêt de ces personnalités ne coïncide pas avec le leur. Que ces réformistes dénoncent généralement l'islamisme et soutiennent des mesures anti-islamistes les place également en porte-à-faux par rapport à de nombreux musulmans qui se méfient des forces de l'ordre et attribuent cette focalisation sur les musulmans à de l'« islamophobie » plutôt qu'à une préoccupation sincère.

Les islamistes s’inquiètent surtout du fait que des musulmans peuvent simultanément – et sans y voir d’incongruité – craindre Dieu et faire certaines choses que de nombreux juristes considèrent interdites par la loi ; cela peut aller de préférences plus légères comme le port du vernis à ongles, à des questions plus sérieuses comme le refus de voir l'homosexualité comme étant incompatible avec l’islam. La menace ici n'est pas seulement que ces deux aspects soient combinés, mais qu'ils reposent sur une vision dumonde selon laquelle les actes de foi, tels que le port ou non du Hijab, sont un choix qui doit être pris librement et respecté pour cela.

1. Voir en ligne.
2. Ghada Sasa, X, 10 juillet 2024 [en ligne].
3. The Mad Mamluks, Youtube, 29 juin 2023 [en ligne].
 

Seulement les islamistes considèrent que la religion ne peut devenir une simple question de choix et d’interprétation. Selon eux, une société véritablement islamique se fonde, au contraire, sur le strict respect des obligations religieuses. 

D'un point de vue islamiste, ce danger est déjà apparent dans la manière dont les jeunes générations se comportent et dans leur manque de compréhension ou de respect pour des interprétations qui semblaient évidentes il n'y a pas si longtemps. Un imam a récemment été interrogé par de jeunes musulmans sur la manière de rendre les mosquées « LGBTQ- friendly 1 ». Lors des cours de religion pour adolescents proposés par une organisation historiquement islamiste bien connue et dispensés par des religieux réputés, les élèves ont exprimé leur malaise à l'idée de juger leurs amis parce qu'ils « [appartenaient] à la communauté LGBTQ+ ». Les instructeurs ont également été surpris lorsque des étudiantes se sont demandé pourquoi les femmes ne devraient pas être autorisées à avoir plusieurs maris.


De même, le décès de la reine Élisabeth II a illustré de manière éloquente le manque de connaissances religieuses élémentaires telles que les conçoivent les islamistes. Le Conseil musulman de Grande-Bretagne a été dénoncé par d'autres islamistes pour sa déclaration d' « Hommage à Sa Majesté la Reine Elizabeth II 2 ». Des musulmans ont ouvertement pleuré la reine et demandé à Dieu d'avoir pitié d'elle. Pire encore, du point de vue des islamistes, un imam dans une mosquée a chanté « God Save the King » avec des étudiants musulmans et, malgré la pression des islamistes, n'a pas été licencié. Sur X, un musulman s’est dit très inquiet du fait qu'« à ce stade, on ne peut même pas dire "regardez ces soufis" » et a souligné que jusque dans les mosquées deobandies et salafistes des musulmans se sont rendus coupables de pleurer la reine.

Avant cela, la mort de la journaliste palestinienne chrétienne Shireen Abu Akleh avait conduit des musulmans à annoncer qu'ils n'avaient aucun intérêt à aller au paradis si Abu Akleh n'y était pas. Plusieurs religieux et prédicateurs américains ont été choqués de voir des musulmans rejeter aussi ouvertement la doctrine selon laquelle seuls les musulmans peuvent- accéder au paradis.

1. Youssef Soussi, Facebook, 11 janvier 2020 [en ligne].
2. Muslim Council of Britain, “Muslim Council of Britain Pays Tribute to Her Majesty Queen Elizabeth II”, déclaration du 8 septembre 2022 [en ligne]

Les acteurs religieux sont de plus en plus contraints à choisir leur camp. Dans une déclaration de mai 2023 intitulée « Navigating Differences: Clarifying Sexual and Gender Ethics in Islam », d'éminents imams ont exprimé leurs inquiétudes face à la « pression croissante visant à promouvoir les valeurs LGBTQ auprès des enfants par le biais de la législation et de la réglementation ainsi que leur rejet de « toute tentative d'attribuer à l'islam des positions concernant l'éthique sexuelle et de genre qui vont à l'encontre d'un enseignement islamique bien établi 1 ». Ce document représente un changement prononcé de la part de ces imams, dont plusieurs avaient soigneusement évité de prendre une position ferme sur la question.

Malgré son ton anti-LGBT, la déclaration a été fustigée de part et d’autre. En effet, les réactions contradictoires qu'elle a suscitées illustrent parfaitement l'environnement complexe dans lequel les personnalités religieuses musulmanes doivent elles-mêmes naviguer. Selon Daniel Haqiqatjou, cette déclaration est la dernière itération de la « mafia de la da’wa » qui prétend condamner les personnes LGBT tout en « collaborant avec des activistes pro-LGBT, en promouvant des politiciens pro-LGBT, en les présentant lors de leurs conférences islamiques 2 ». Wajidi a estimé que la signature du document revenait à « reconnaître les pécheurs comme une minorité » et ouvrait « une porte pour que les musulmans nouent une alliance politique avec les pécheurs 3 ».

Pendant ce temps, de nombreux musulmans de gauche étaient furieux de cette déclaration pour des raisons radicalement différentes. Zareena Grewal, professeur à Yale, a condamné les signataires pour avoir prétendu que « ce sont les seules interprétations possibles de l'islam ou qu'elles l'ont toujours été 4 ». Su'ad Abdul Khabeer, professeur associé à l'université du Michigan, est allé plus loin en observant un lien entre la déclaration et « la rhétorique anti-LGBTQ [...] directement liée à la violence des groupes d'autodéfense contre les personnes homosexuelles », déclarant que cela allait « à l'encontre des fondements de la loi islamique 5 ». Plusieurs commentateurs musulmans ont noté que la colère des libéraux et des progressistes constituait une preuve supplémentaire que les signataires n'avaient pas été clairs quant à la position de l'islam sur les personnes LGBT 6.

1 . Déclaration publique, “Navigating Differences : Clarifying Sexual and Gender Ethics in Islam”, 23 mai 2023 [en ligne].
2. Daniel Haqiqatjou, Telegram, 23 mai 2023 [en ligne].
3. Yasir Nadeem al Wajidi (@Mufti_Yasir), X, 24 mai 2023 [en ligne].
4. Zareena Grewal (@ZareenaGrewal), X, 24 mai 2023 [en ligne].
5. Su'ad Abdul Khabeer (@DrSuad), X, 1er juin 2023 [en ligne].
6. Mohammed Azam (@mhdazamli), X, 26 mai 2023 [en ligne].

En effet, si la colère de ces critiques n'était pas surprenante, elle s'accompagnait régulièrement d'une déception sincère, suggérant qu'ils ne s'attendaient pas à ce que ces imams adoptent une telle position. Plutôt que d'y voir l'expression de l'interprétation de l'islam des signataires, aussi conservatrice soit-elle, de nombreux détracteurs y ont vu rien de moins qu’une rupture avec la religion. Observant ces réactions, Siraaj Muhammad a estimé que la déclaration, qu’il décrit comme une victoire historique, avait révélé « de nombreux universitaires, militants politiques et personnalités influentes pour ce qu'ils sont vraiment : des personnes qui s'identifient comme musulmanes, mais qui rejettent largement le Coran, la Sunna, les savants et, dans certains cas, même les prophètes 1 ».

VI. PERSPECTIVES

D’une certaine façon, le 7 octobre a marqué la fin des divisions entre islamistes et progressistes. Non pas que celles-ci aient entièrement cessé : sur les réseaux sociaux, des internautes musulmans continuent tant bien que mal de dénoncer les « imams compatissants » (compassionate imams) ou, au contraire, de défendre les alliances avec des mouvements de gauche, notamment dans le contexte de la guerre à Gaza. Cependant, ces divisions n’existent plus sous la forme qu’elles ont prises au cours des dernières années. Les « moteurs » responsables de leur essor s’en sont détournés : Daniel Haqiqatjou passe à présent son temps à analyser le Talmud dans le but d’éclairer les motivations israéliennes, et ses compagnons de route
se concentrent également sur la guerre en Palestine. De l’autre côté, l’élue Ilhan Omar, l’activiste Linda Sarsour, les imams célèbres qui, hier, étaient dénoncés pour leur silence sur la question LGBT, et les autres grandes figures des alliances avec la gauche, se dédient entièrement à la défense de la Palestine et ne sont plus obligés de justifier leurs positionnements politiques.

ll est important de rappeler que si les questions idéologiques sont pertinentes et méritent d’être examinées, les différents acteurs ont aussi des ambitions plus prosaïques. En mai 2024, Daniel Haqiqatjou et ses camarades ont invité 2 leurs partisans à dépenser plusieurs centaines d’euros par personne pour les rejoindre en Turquie dans le cadre d’une série d’ateliers concernant la découverte de soi, le développement intellectuel, ainsi que le renforcement physique.

1. Siraaj Muhammad, Facebook, 30 mai 2023 [en ligne].
2. Voir en ligne.

Cette conférence se distingue d’une autre, plus luxueuse, tenue à Istanbul en juillet et lors de laquelle les et en activisme selon le modèle prophétique en écoutant Yasir Qadhi et Omar Suleiman. Que ce soit d’un côté ou de l’autre, les affaires continuent. Une chose demeure indéniable : il n'existe pas de communauté musulmane unifiée en Occident. Les populations musulmanes occidentales sont composées d'une pléthore de personnes aux opinions divergentes, régulièrement en désaccord les unes avec les autres. Les décisions prises à l'avenir par les représentants auto-désignés des communautés musulmanes sont aussi susceptibles de refléter des calculs sur les divers avantages qu'elles présentent que des convictions sincères. Les désaccords analysés dans cette note ayant défilé à une vitesse vertigineuse, il faudra certainement du temps avant que l’importance de ces divisions ne soit entièrement comprise. Mais il est déjà possible d’observer qu’elles ont favorisé un débat inédit. Au lieu de la naseeha (conseil prodigué en privé) qui régnait avant, les personnalités influentes sont obligées de rendre des comptes. Au lieu d’être tenus éloignés des disputes qui auparavant demeuraient cachées, les musulmans « ordinaires » ont été placés aux premières loges des divergences, ce qui leur a permis de se faire une opinion et de l’exprimer en temps réel. Il s’agit assurément là des effets du développement d'un islam propre aux États-Unis, rendu possible par le premier amendement de la Constitution des États-Unis qui offre une liberté d’expression très étendue et qui contraste avec la culture du silence et des compromis officieux qui prévalaient ces dernières décennies au sein des mouvements islamistes

Martha LEE
Spécialiste des mouvements islamistes occidentaux. Elle vit aux États-Unis. 
FONDATION POUR L ’INNOVATION POLITIQUE
Un think tank libéral, progressiste et européen

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