L'UNIVERSITÉ LIBERTÉ

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octobre 18, 2014

Qui a peur du libéralisme ?

L'Université Libérale, vous convie à lire ce nouveau message. Des commentaires seraient souhaitables, notamment sur les posts référencés: à débattre, réflexions...Merci de vos lectures, et de vos analyses.

Le combat antilibéral, dont plusieurs mouvements altermondialistes se sont fait une image de marque, est une impasse. Prétendre que la pensée libérale est la cause unique du désordre économique et du désarroi social, prétendre aussi que le seul espoir d'un monde juste passe par la lutte acharnée contre le libéralisme, c'est se tromper d'adversaire, ignorer le terrain où le combat doit se livrer et quelles sont les seules armes encore efficaces. L'ennemi n'est pas le libéralisme, mais une forme redoutable de capitalisme, prédatrice et lourde d'instabilité. Le terrain n'est plus un monde calfeutré, où chaque Etat est libre de choisir son style d'économie, mais un monde ouvert où les choix des uns sont aussitôt sanctionnés par les autres.

Les armes les plus crédibles sont des modes de régulation et des pratiques de gouvernance qui ont été élaborées au sein de la tradition libérale. C'est du libéralisme que sont issues les formes pathologiques de l'ultralibéralisme d'aujourd'hui. Mais c'est du libéralisme aussi que viennent les meilleurs outils pour les combattre. Les idées libérales sont donc à la fois l'une des sources du problème et sa solution.

La pensée libérale a pris corps au XVIIe siècle autour de l'idée qu'il existe une sphère sociale, ou société, distincte de l'Etat et de l'Eglise, sphère en laquelle les activités humaines sont autonomes et libres. Le libéralisme s'est ensuite incarné dans un ensemble de thèses liées à la nature de l'ordre politique, à la séparation des pouvoirs, à la défense de la tolérance religieuse, des libertés fondamentales de la personne et à la promotion de la règle de droit, thèses qui lui ont donné son visage familier. Le combat pour les libertés inclut bien sûr la liberté économique: liberté d'entreprendre, de commercer, de contracter. En ce sens, le libéralisme économique ne saurait être dissocié du libéralisme politique et culturel.

 
Le libéralisme exprime d'abord une conception de l'homme et de la société. On peut ne pas la partager et se dire pour cette raison antilibéral. C'est le cas des courants conservateurs, qui dénoncent comme illusoires la liberté humaine et les prétentions des sociétés humaines à se régler elles-mêmes sans référence à une réalité transcendante. C'est le cas aussi du communisme politique qui considère que l'exercice des libertés économiques n'engendre que chaos et servitude, lorsqu'il est réglé par les contrats au lieu d'être régi par l'Etat. C'est le cas bien sûr de l'extrême droite qui associe le paternalisme corporatiste et l'exaltation de l'identité nationale à une rhétorique de rédemption sociale qui appelle au ressaisissement collectif.

Mais c'est le cas surtout de l'extrême gauche actuelle qui, avec son leitmotiv antilibéral, attise les derniers feux des utopies sociales. Elle donne voix à la nostalgie d'un Etat protecteur et interventionniste, d'un pouvoir gouvernemental souverainiste, et d'une démocratie de revendications, tout cela désigné de manière forfaitaire par l'euphémisme «retour du politique». Elle prône une transformation sociale radicale, méconnaît la divergence des intérêts, méprise la recherche des réformes progressives, et assoit son autorité en prétendant parler au nom d'un mouvement social légitime à ses yeux dans sa seule fraction vociférante et radicale.

Parmi toutes ces formes d'antilibéralisme, rares sont celles, surtout à gauche, qui seraient prêtes à expliciter les raisons de leur critique. Leur popularité dans l'opinion en serait vite mise à mal. Car derrière leur haine du libéralisme, qu'elle soit d'extrême droite ou d'extrême gauche, il y a un mépris d'ensemble à l'égard de l'individu moderne et une sourde méfiance devant la capacité des hommes à trouver par eux-mêmes, en tâtonnant, des normes d'existence collective. La passion antilibérale exalte des formes effervescentes et protestataires de démocratie, sans souci pour la nécessité d'éclairer les esprits et de pondérer les jugements. Elle amalgame à dessein les principes du marché et de la concurrence aux abus, monopoles et fraudes des formes pathologiques du capitalisme.

Dans cette réduction systématique au pire, l'Europe «libérale», c'est-à-dire l'Europe de l'ouverture et des normes, devient cette forme même de mondialisation que le modèle européen est censé combattre.

 
L'un des enjeux politiques majeurs pour la tradition libérale est de savoir comment régler l'exercice collectif des libertés, surtout économiques. Il suffit de considérer l'horreur de la misère ouvrière au début de la révolution industrielle, ou la dureté de la vie économique d'aujourd'hui, pour constater que le jeu des libertés crée souvent instabilité, corruption et drames sociaux. C'est depuis Adam Smith au moins que dans le camp libéral on critique le laisser-faire.

L'ouverture des marchés et l'allégement des contraintes qui pèsent sur la production des richesses sont des recommandations de la pensée libérale, mais pour un libéralisme cohérent, «durable» si l'on peut dire, elles doivent aller de pair avec un souci réel de l'équilibre social et du développement. Pour sauvegarder la liberté de tous, il peut être requis de limiter les libertés présentes, et il est nécessaire de garantir à chacun les moyens d'une liberté effective. Les conséquences concrètes de ces engagements sont une lutte acharnée contre la corruption et les abus de pouvoir, la volonté de garantir des moyens et atouts permettant l'exercice des libertés individuelles, l'exigence d'une formation dispensée à chacun tout au long de la vie, une aide active à la recherche d'emplois, et surtout un accès égal pour tous aux moyens d'émancipation personnelle que sont une éducation de qualité, un logement correct, des transports sûrs et des conditions d'existence décentes.

Par ailleurs, le constat de la diversité irréductible des opinions et des intérêts et la recherche de compromis orientés vers des finalités communes sont au cœur de la pensée libérale. Les organisations multilatérales, malgré leur manque de démocratie, assurent en gros cette fonction. Elles permettent aussi de faire valoir le droit et les raisons contre la force et l'abus (l'organe juridictionnel de l'OMC a ainsi plusieurs fois condamné les pays, dont les Etats-Unis, qui avaient contrevenu aux règles consenties par ses membres). C'est beaucoup, même si cela ne suffit pas. L'échec de l'OMC à Cancun a ainsi révélé, outre une inefficacité de structure, ce qui est une évidence pour un libéral: qu'il n'y a pas de négociation si les deux camps ne sont pas prêts à faire des concessions.

Ces institutions, modifiées dans leur composition et leur fonctionnement, pourraient aussi servir de moyens pour promouvoir peu à peu l'idée d'une redistribution mondiale. La mise en place du récent accord relatif à l'accès aux médicaments génériques pour les pays pauvres, l'aménagement de l'abandon progressif des subventions agricoles et la définition de normes de développement qui devraient accompagner l'ouverture des marchés sont de leur ressort. Ces tentatives sont encore modestes, mais elles montrent que l'exigence de solidarité peut être prise en compte dans un cadre libéral.


Se déprendre de la bien-pensance antilibérale si répandue aujourd'hui est la condition première pour ouvrir les immenses chantiers de réflexion qui sont au croisement d'un engagement libéral et d'une forte préoccupation sociale. Comment donner à chacun les atouts concrets qui lui permettent de se sentir sujet de son existence et de former un projet de vie? Comment faire pour que les conditions d'existence des plus démunis ne soient pas ressenties par eux comme une damnation sociale? Comment inscrire en amont même de la production de réelles orientations sociales? Comment libérer le travail de son caractère asservissant, l'affranchir des formes de pénibilité qui brisent l'individu, et restaurer dans chaque activité initiative et responsabilisation? Comment promouvoir une société civile consciente d'elle-même et capable de se critiquer? Comment réformer l'Etat et la société pour atteindre des objectifs communs en diffusant ressources d'action et garanties?
 
Ces questions sont au cœur des renouvellements politiques d'aujourd'hui. Elles sont rendues pressantes par les récentes mutations sociales et économiques. 


Elles sont en phase avec la manière dont les individus modernes se représentent leurs modes de vie et leurs actions. Les partis réformistes, de droite ou de gauche, qui les poseraient gagneraient sans doute en initiative intellectuelle et en crédibilité. 

Monique Canto-Sperber

 En philosophie politique, je défends le libéralisme tempéré contre le consensus anti-libéral qui règne en France aujourd’hui. Cette posture m’a valu de nombreuses critiques. Considérer la pensée libérale comme synonyme non plus de défense des libertés personnelles mais de dérégulation et de mondialisation sauvages, et donc comme cause unique du désordre social et économique contemporain, c’est se tromper d’ennemi. L’ennemi réel est bien plutôt le capitalisme dans ses formes les plus prédatrices.

 

Monique Canto-Sperber

De Wikiberal
 
Monique Canto-Sperber, née le 14 mai 1954, est une philosophe française. Elle s'intéresse à la philosophie antique (Platon notamment), à l’histoire des idées morales et à la philosophie morale et politique contemporaine. Elle a publié de nombreux ouvrages traduits en plusieurs langues.
Depuis 2005, elle dirige l’École normale supérieure.
 Ses travaux de philosophie grecque (consacrés à la théorie éthique et à la théorie de la connaissance) ont été accompagnés par plusieurs traductions commentées de Platon (Gorgias, Ion, Euthydème, Ménon) et ont fait l’objet de plusieurs ouvrages. Elle a participé au renouveau de la philosophie morale en France, avec la création en 1993 de la collection « Philosophie morale » (bientôt suivie de « Questions d’éthique », en 2000) aux Presses Universitaires de France. Elle a publié plusieurs ouvrages dans ce domaine. Elle a aussi travaillé sur l’éthique des relations internationales et consacré deux livres à cette question. Elle a contribué avec plusieurs ouvrages à l’étude historique et conceptuelle du libéralisme à gauche. La plupart de ses livres sont traduits dans plusieurs langues.
Monique Canto-Sperber développe une analyse du libéralisme visant à lui redonner une légitimité dans le cadre de la pensée politique socialiste[1]. Pour cette raison, les libéraux critiquent sa réduction du libéralisme à un liberalism anglo-saxon qui n'est pas autre chose que la social-démocratie ou le "social-libéralisme" :
On garde et récupère le mot [de libéralisme], mais en le vidant de son contenu classique et le rendant synonyme de socialisme de (semi) marché. À cette aune frelatée, Hayek, Mises et M. Friedman deviennent d’horribles « ultra-libéraux », tandis que les faux « vrais » libéraux sont J. Rawls, Strauss-Kahn ou Hilary Clinton. Cherchez l’erreur ! (Alain Laurent[2]
 
 

Université de tous les savoirs

Questions sur la démocratie - M. Canto-Sperber, JF Copé, P. Ndiaye, G. Fraisse, C. Tasca

 

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