L’euthanasie, ou le suicide promu au rang de service public
On nous présente l’euthanasie comme la conquête d’un nouveau droit : le « droit de mourir dans la dignité ». Mais un droit qui ne peut s’accomplir que par l’intervention des pouvoirs publics, et qu’il faut protéger par un délit d’entrave, n’est pas un droit. C’est un faux droit. Le symptôme le plus avancé du « droit-de-l’hommisme ». Et derrière le vocabulaire de la compassion se cache une opération bien réelle : transformer le suicide en service public, géré, financé et bientôt recommandé par l’État.
La question décisive : qu’est-ce qu’un vrai droit ?
Le débat sur l’euthanasie est presque toujours posé comme un débat de compassion contre cruauté. C’est une erreur de cadrage. La vraie question est philosophique, et elle est antérieure : qu’est-ce qu’un droit ?
Suivons ici Murray Rothbard et la tradition du droit naturel. Un droit authentique est un droit négatif : il n’exige d’autrui qu’une abstention. Mon droit à la vie m’assure que personne ne me tuera ; il ne contraint personne à me nourrir. Ma liberté d’expression oblige les autres à ne pas me bâillonner ; elle n’oblige personne à m’imprimer. Ces droits découlent tous de la propriété de soi (self-ownership) : je suis propriétaire de mon corps, donc nul ne peut en disposer sans mon consentement.
Le critère est limpide. Un vrai droit peut être exercé par tous, en même temps, sans rien prendre à personne. Il se réalise par le silence et l’inaction des autres.
Appliquons ce critère au suicide. Ai-je le droit de disposer de ma propre vie ? Du point de vue de la propriété de soi, on peut le soutenir. Mais alors ce droit est déjà entier, et il n’a besoin de personne. Celui qui veut se suicider aura toujours les moyens de le faire. Le suicide n’a jamais requis l’autorisation, ni le concours, ni le budget de l’État.
D’où vient donc l’euthanasie comme revendication politique ? Précisément du fait qu’on ne réclame pas la liberté de mourir — on l’a déjà —, mais un service. On réclame que la collectivité organise, finance et administre la mort. Et c’est ici que le droit bascule dans son contraire.
Du droit négatif au faux droit positif
Car « l’aide médicale à mourir » n’est pas un droit négatif. C’est un droit-créance, un droit positif. Il n’exige pas que les autres s’abstiennent : il exige qu’ils agissent. Il faut un médecin pour injecter, un budget public pour payer, une bureaucratie pour évaluer, des contribuables pour financer. On retrouve exactement la critique que Rothbard adressait à la Déclaration universelle : avoir mêlé les droits authentiques aux pseudo-droits sociaux, qui ne peuvent se réaliser qu’en imposant par la force une obligation à des tiers.
La conception socialiste pose que « ma liberté ne peut s’accomplir que par l’intervention de la société ». On donne alors au médecin de la Sécu le pouvoir de vie et de mort sur quiconque en exprime le besoin, et l’on crée un délit d’entrave à l’euthanasie.
Le délit d’entrave est le révélateur. Songez-y : on ne crée jamais de délit d’entrave pour protéger un droit négatif. Personne ne saurait « entraver » ma liberté de me taire ou de rester chez moi. On crée un délit d’entrave quand on veut forcer la participation de ceux qui refusent. Le délit d’entrave, c’est l’aveu que le prétendu droit ne tient pas debout tout seul : il faut briser les consciences récalcitrantes pour le faire exister.
Un droit qui ne peut s’accomplir que par l’intervention des pouvoirs publics, et qu’il faut défendre par un délit d’entrave, est un faux droit. Ce n’est pas une liberté qu’on protège, c’est un service qu’on impose.
Le « droit-de-l’hommisme » : la mort comme religion civile
Cette inversion porte un nom, c’est le droit-de-l’hommisme : la mutation des droits de l’homme en religion séculière. À l’origine, les droits de l’homme protégeaient un peuple contre son gouvernant. Retournés, ils deviennent un dissolvant : une fabrique de droits subjectifs illimités, déconnectés de tout devoir et de tout ordre social.
L’euthanasie d’État en est l’illustration parfaite. Le droit subjectif de l’individu à sa propre mort devient une créance sur la collectivité tout entière, qui doit désormais s’organiser autour de la production de la mort. Le serment d’Hippocrate — « d’abord, ne pas nuire » — est réécrit dans un sens orwellien : il vaut mieux tuer le patient. Une forme de « nihilisme thérapeutique ».
Il existe un libéralisme humaniste qui nous libère de la tyrannie en garantissant la propriété de soi ; et un faux libéralisme antihumaniste qui prétend nous libérer de la réalité elle-même — de la biologie, de la finitude, de la nature humaine. L’euthanasie érigée en droit relève du second. Elle repose sur l’idée que l’homme n’a pas de nature : à lui de décider jusqu’à ce qu’il est, et donc jusqu’à sa propre suppression. C’est la même matrice que l’animalisme ou le transhumanisme. Une fois la nature humaine niée, plus rien n’arrête la « libération ».
Que voulons-nous vraiment ?
Revenons à la question initiale : veut-on vraiment que le suicide devienne un service public ?
La position libérale classique n’est ni la cruauté ni l’acharnement. Elle est une distinction. Que l’individu souverain puisse, dans le secret de sa conscience, disposer de sa propre vie, c’est une chose — et nul État n’a jamais pu l’en empêcher. Que la collectivité s’organise pour administrer cette mort, la financer, la recommander et punir ceux qui s’y refusent, c’en est une tout autre. Ce n’est pas le rôle de la société de gérer la mort des individus.
La frontière est claire. La liberté de mourir n’a besoin de personne. Le « droit » à l’euthanasie a besoin de tout le monde — de gré ou de force. Le premier est une liberté. Le second est un pouvoir donné à l’État sur la vie des innocents, déguisé en compassion.
Conclusion
L’euthanasie d’État n’est pas l’aboutissement des droits de l’homme : elle en est la caricature. Elle transforme une liberté négative, que chacun possède déjà, en un service public assorti d’un délit d’entrave. Or un droit qui exige l’action d’autrui, qui réquisitionne le médecin et le contribuable, qui se protège en sanctionnant les objecteurs, n’est pas un droit. C’est un faux droit. Du droit-de-l’hommisme à l’état pur.
La vraie question n’est donc pas « avez-vous le droit de mourir ? » — vous l’avez toujours eu. Elle est : voulez-vous remettre à une bureaucratie, dont tous les intérêts poussent à la mort, le pouvoir de décider quelles vies ne valent plus la peine d’être financées ? Une civilisation se reconnaît à ce qu’elle protège ses faibles plutôt qu’elle ne les solde.
Damien Theillier
Damien Theillier est un philosophe et libéral français, fondateur de l'Institut Coppet et de l’École de la liberté, un site de cours en ligne. Il est professeur de philosophie, diplômé de l'université Paris-Sorbonne, co-auteur de Culture Générale (Pearson) et de Un chemin de liberté, la philosophie de l'Antiquité à nos jours, (Berg International). Il est directeur de publication de la revue Laissons Faire.Il fait partie des 100 auteurs et du comité de rédaction des livres Libres ! 100 idées, 100 auteurs et Libres !! - 100 idées / 100 auteurs / 100 feuillets. Il est co-auteur du livre Libéralisme et liberté d'expression (sous la direction d’Henri Lepage, Texquis, mai 2015).
Liens externes
- NICOMAQUE, Le blog de philo d'un prof de philo
- Articles dans Contrepoints
- Articles dans Le Québécois libre
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