La "loi Rothschild" de 1973 et le déclin français
Pompidou chez Rothschild, l'article 25, 3 500 milliards de dette : les pièces de la légende de 1973 sont authentiques. Ce que disent vraiment les archives.
Il se trouve toujours, dans les dîners où l'on refait la France, un convive pour poser sa fourchette et prononcer les mots de « loi de 1973 ». Le ton baisse d'un demi-registre ; on nous confie que tout a commencé là. Depuis cette loi, dite Pompidou-Giscard, dite Rothschild, l'État aurait perdu le droit de se financer sans frais auprès de sa banque centrale ; contraint d'emprunter avec intérêt aux banques privées, il se serait endetté pour payer les intérêts eux-mêmes ; et l'affaire aurait été conclue au sommet, par un président de la République qui fut, chacun le sait, directeur général de la banque Rothschild.
Il faut donner au récit ce qui lui revient : ses pièces sont authentiques. Georges Pompidou a bien dirigé la banque Rothschild de 1956 à 1962, avant Matignon, avant l'Élysée. La loi du 3 janvier 1973 existe bel et bien, et son article 25 dispose, en toutes lettres, que « le Trésor public ne peut être présentateur de ses propres effets à l'escompte de la Banque de France ». La dette publique, à peu près inexistante au début des années 1970, dépasse aujourd'hui 3 500 milliards d'euros, et sa seule charge d'intérêts atteindra 74 milliards cette année — davantage que le budget des armées. Voilà les faits, et ils sont troublants. Les manuels n'en parlent guère ; les journalistes qui s'y risquent expédient l'affaire en trois lignes et un ricanement, ce qui n'a jamais éteint une légende — cela l'arrose.
Trois questions se posent donc, et elles méritent mieux qu'un ricanement. Comment l'État se finançait-il au juste avant 1973, et qu'y avait-il de « gratuit » dans ce monde-là ? Qu'est-ce que la loi a changé, concrètement, dans la mécanique du Trésor — et qui tenait la plume ? Et la question que les deux camps esquivent : serait-il seulement sain que le déficit fût financé sans frais par la banque centrale ? Les textes, les conventions, les archives sont publics ; je les ai rouverts. Ce qu'on y trouve ne ressemble à aucun des deux récits qu'on nous vend — ni à la fable du complot d'un soir d'hiver, ni au conte du marché vertueux. Et le vrai scandale n'est pas celui qu'on croit.
Thibault de Varenne
https://www.lecourrierdesstrateges.fr/la-loi-rothschild-de-1973-et-le-declin-francais/
Erreur fréquente : Pompidou fut le promoteur de la maléfique loi du 3 janvier 1973, dite loi Rothschild
Selon une critique qui existe tant à gauche qu'à droite, cette loi aurait « soumis la France aux marchés financiers » en restreignant les conditions autorisant l'État à emprunter à la Banque de France.
L’attaque infondée contre la « Loi Rothschild »
La loi de 1973 surnommée « Loi Rothschild » aurait, entend-on, élevé le coût et le niveau de l’endettement public, et cela au profit d’intérêts bancaires privés. Il n’en est rien, cependant.
La critique de la situation d’endettement de la France conduit bien souvent à une autre : celle de la « Loi Rothschild », qui en serait la cause.
Dans son article 25 (section 3), la Loi du 3 janvier 1973 sur la Banque de France interdisait ainsi au Trésor de présenter « ses propres effets à l’escompte » de cette dernière. Sous le jargon mi-économique, mi-juridique, cela revenait simplement à priver le gouvernement du moyen de s’endetter sans frais, et donc sans fin.
La magie opérait comme suit : le ministère des Finances (le Trésor) écrivait une obligation sur lui-même de 100 francs (ses propres effets) qu’il vendait à rabais (à l’escompte, par exemple 99 francs) à la banque centrale du pays, pour lui racheter quelque temps plus tard à sa valeur nominale (100 francs).
Au fond, cela revenait pour le gouvernement à emprunter 99 francs à la Banque Centrale à un taux d’à peine plus de 1% — et en tout cas à un taux largement inférieur à ce qu’il lui en aurait coûté sur le marché.
Mais ce prix même de l’endettement public était pur artifice. En effet, où le gouvernement trouvait-il les 100 francs nécessaires pour conclure l’opération ? Il les empruntait à nouveau, se contentant d’écrire une seconde obligation qu’il rembourserait, le moment venu, de la même façon. De toute façon, la banque centrale appartenant à l’État, ce dernier en recevait finalement les dividendes.
Interdisant cette pratique et obligeant l’État à s’endetter auprès de créanciers privés, la loi de 1973 aurait, entend-on, élevé le coût (et donc, par un cercle vicieux, le niveau) de l’endettement public, et cela au profit d’intérêts bancaires privés (d’où le surnom de « Loi Rothschild » de cette législation en réalité proposée par Valéry Giscard d’Estaing sous Georges Pompidou, lequel avait été le directeur général de la Banque Rothschild de 1956 à 1962.)
Il n’en est rien, cependant. Élevant son coût, le nouveau dispositif limitait la capacité d’endettement de l’État et agissait ainsi comme un élément de discipline fiscale.
J’emploie l’imparfait, parce que la loi tant débattue est en réalité abrogée depuis près de 10 ans. Conformément à l’article 104 du Traité de Maastricht préparant l’Union monétaire, la loi du 4 Août 1993 est en effet venue renforcer celle de 1973, interdisant à la Banque de France d’accorder crédit aux acteurs publics, ou bien d’acquérir directement auprès d’eux des titres de leurs dettes.
Le problème, comme souvent, tient à « ce que l’on ne voit pas », c’est-à-dire au prix caché de la monétisation de la dette. Celui-ci est triple.
1. À peu de choses près, la situation d’avant 1973 autorisait le gouvernement à imprimer l’argent nécessaire à ses dépenses. Le coût caché, ici, est donc que ces dernières étaient, de ce point de vue, virtuellement sans frein.
2. Outre les conséquences néfastes du point précédent, cela se traduisait par une allégeance de la politique monétaire aux besoins de financement du gouvernement. Le coût caché, ici, est donc une inflation et une baisse du taux de change faisant payer au peuple, à commencer par les plus pauvres, l’endettement « gratuit » de l’État.
3. L’inflation n’élève pas seulement le coût de la vie présente, mais abaisse tout aussi bien le niveau de vie futur. Nuisant aux épargnants et aux investisseurs, elle se paie en cachette par moins d’emploi et de croissance — à nouveau, aux dépens des moins favorisés.
Derrière l’attaque contre la « Loi Rothschild » se trouve toujours une certaine théorie du complot selon laquelle les « politiciens » auraient soumis l’intérêt général à celui des « banksters ». Cette fiction parle peut-être à l’imagination, mais ne résiste pas à un simple début d’analyse.
En premier lieu, la nécessité de passer par le marché ne permet pas, mais au contraire interdit, que la vente d’obligations souveraines favorise certains intérêts particuliers. Les acteurs de telles enchères sont en effet non seulement nombreux et concurrents, mais en outre non nationaux, pour l’essentiel.
En second lieu, ces spécialistes en valeurs du Trésor sont de simples intermédiaires entre l’État et ceux qui désirent réellement détenir ses obligations sur le marché secondaire. En cette qualité, leur rôle est d’estimer le coût réel de l’emprunt public (en termes de taux d’intérêt, mais aussi de risque, d’inflation, de liquidité…). Si d’aventure ils y gagnaient un profit extraordinaire, les acheteurs se bousculeraient sur le marché primaire de la dette publique, et l’équilibre tendrait à se rétablir.
En vérité, la « Loi Rothschild » visait tout autre chose :
1. Permettre l’indépendance de la banque centrale, et donc de la politique monétaire, à l’égard du gouvernement — notamment dans sa lutte contre l’inflation et ses conséquences si néfastes ;
2. Discipliner la dépense publique en la rapprochant des capacités réelles de financement de l’État.
La débâcle souveraine peut prêter à rire devant ce dernier point. Ici encore, il faut cependant prendre garde à ce que l’on ne voit pas. Les gouvernements auraient-ils été autorisés à emprunter directement et sans frais auprès de la banque centrale, leur endettement aurait été plus désastreux encore et ce désastre moins perceptible, et donc plus insidieux.
Jérémie T.A. Rostan
Jérémie T.A. Rostan enseigne la philosophie et l’économie à San Francisco. Il est l’auteur, en plus de nombreux articles pour mises.org et Le Québécois libre, de guides de lecture aux travaux de Condillac et de Carl Menger, ainsi que d’un ouvrage, Le Capitalisme et sa Philosophie, et de la préface à la réédition de L’éthique de la liberté de Rothbard (Belles Lettres). Institut économique Molinari
Pour en finir avec la loi de 1973
Régulièrement, on voit fleurir, dans les commentaires ici ou ailleurs, une délicieuse référence à la fameuse Loi Giscard-Pompidou de 1973, qui interdirait à l’État de se financer sans intérêt, et qui serait directement responsable de son endettement total (ou pas loin). Et régulièrement, on indique en support à ces assertions les travaux de doctes économistes improvisés et autres vidéos palpitantes expliquant par le menu pourquoi l’État s’est vendu aux marchés et comment tout ceci est très méchant. Et là, je crie « foutaises ! »…
Pour le détail sur cette loi et les graphiques fantaisistes représentant la part d’intérêts dans les dettes de l’État français, je vous reporte à l’article du Parisien Libéral (aussi paru sur Contrepoints). L’article y décrit la loi, qui dit en substance :
« Le Trésor public ne peut être présentateur de ses propres effets à l’escompte de la Banque de France. »
Il fournit également quelques éléments de réflexions, qui ne semblent pas effleurer les tenants de la théorie quasi-conspirationniste de l’État vendant sa monnaie aux intérêts privés : pour ces derniers, avec une telle loi, l’État a abdiqué sa souveraineté et ne peut plus battre monnaie comme bon lui semble. Pire, il doit s’acquitter en plus d’un montant de plus en plus énorme d’intérêts (le pov’chou) créés de toute pièce par le méchant système bancaire.
L’une des vidéos en vogue sur le sujet (et que vous trouverez sans problème) relate correctement le mécanisme de réserve fractionnaire et la création monétaire par les banques commerciales, sans cependant détailler pourquoi ce système existe, pourquoi il fonctionne ainsi et quel rôle l’État a eu pour en arriver exactement à ça. C’est assez dommage, du reste, la démonstration gagnerait un angle intéressant si ce « petit » détail n’avait été omis. On y apprendrait par exemple le rôle primordial — démesuré, même — de l’État dans la façon dont fonctionnent les banques. Le code bancaire, maquis touffu et particulièrement complexe, est à lui seul la preuve (notamment par l’accroissement rocambolesque de sa taille pendant les trente dernières années) que le premier acteur dans le domaine bancaire est et reste l’État, tout puissant pour décider comment sa monnaie sera utilisée.
À ce sujet, la fumeuse vidéo n’évoque en rien l’aspect totalement monopolistique de la monnaie étatique : certes, les banques commerciales produisent une partie de la monnaie scripturale, mais force est de constater que c’est sous l’œil parfaitement politique des États qui en décident unilatéralement la dénomination et la force, par une pure politique monétariste.
En effet, avant 1973, la capacité de création monétaire de l’État était limitée par les accords de Bretton Woods, c’est-à-dire par le dollar américain, lui-même convertible en or. La fameuse loi de 1973 a été mise en place juste avant l’effondrement du système pour éviter, justement, que nos joyeux gouvernements n’usent et n’abusent de la planche à billet, à l’occasion de la fermeture de la gold-window par Nixon…
Évidemment, abroger la loi de 1973 ne redonnerait à l’État qu’une seule capacité : celle de faire exploser l’inflation comme bon lui semble, ce qui n’a jamais constitué une source de richesse. Dévaluer une monnaie (= en diminuer la qualité) n’a jamais provoqué autre chose, à moyen ou long terme, que la ruine des épargnants.
Ce que les tenants de la belle théorie exposée dans ces vidéos et dans ces graphiques ne comprennent pas, c’est que les monnaies fiat qui existent actuellement ne reposent que sur une unique valeur : la confiance qu’on leur donne. Lorsque les États ont, progressivement, décidé d’abandonner ouvertement la possibilité d’imprimer des billets de Monopoly, ils l’ont fait en l’échange de la confiance dans leur monnaie.
C’est exactement ce que traduisent les taux d’intérêts des banques privées lors des emprunts contractés par ces États.
Autrement dit, à la fermeture de la gold-window, les États ont décidé de passer par le marché essentiellement pour augmenter la confiance des prêteurs dans leur monnaie. Et c’était indispensable : moins une monnaie fait confiance, plus l’ensemble de l’économie qui l’utilise peine a générer de la richesse, chaque échange étant alors entaché d’une prime de risque de plus en plus grande (ça se traduit par une monnaie faible, fluctuante sur les marchés des devises, par des taux d’intérêts élevés pour les États et les entreprises, et par une inflation importante).
L’inflation importante provoque une baisse de l’épargne, baisse qui se traduit directement par un manque à gagner en capital dans les entreprises. Ce manque de capital finit tôt ou tard par se traduire par des pertes d’emplois, des délocalisations, une baisse d’innovations et une fuite des cerveaux. Si cela vous rappelle quelque chose, c’est normal.
Dans ces vidéos et autres articles, on ne parle du reste jamais de
l’éléphant dans le salon. Pourtant, il fait de joyeuses claquettes et se
résume à deux questions :
a/ qui, exactement, choisit de faire de la dette ?
b/ qui, exactement, prête les sommes dont l’État a besoin ?
Là encore, c’est furieusement dommage de ne pas aborder les réponses à ces deux questions parce qu’elles éclairent d’un jour limpide ce qui se passe sous nos petits yeux ébahis.
En effet, il n’y a aucune raison pour un État de créer de la dette. C’est tellement vrai que des douzaines d’États dans le monde ont l’équivalent de la loi tant décriée, mais qu’ils ont pourtant cette capacité de faire des budgets équilibrés. Et ces budgets équilibrés, ne créant pas de dette, n’entraînent en rien cette accumulation sur quarante années d’une masse colossale à devoir pour les trois ou quatre prochaines générations (en imaginant qu’on puisse vraiment rembourser, ce qui est un doux rêve).
Pour répondre à la première question, ce sont les politiciens qui ont choisi, clairement, de faire de la dette. Et ils l’ont choisi pour une seule raison : les électeurs ont trépigné pour. Évidemment, c’est nettement moins facile de cogner ensuite unilatéralement sur le système bancaire qui a été pressé d’un côté par l’État et de l’autre par les citoyens pour aboutir au système qu’on connaît maintenant.
Quant à la seconde question, la réponse est, là encore, très éclairante : ceux qui ont, massivement, prêté à l’État, ce sont … les citoyens eux-mêmes (de leur propre pays au départ, du reste du monde progressivement), tant que la confiance dans l’État et sa monnaie était bonne. Et si ces citoyens l’ont fait, c’est que ces fameux intérêts (qui remplissent d’effroi les vidéastes et économistes amateurs) constituaient pour eux … une échappatoire à l’inflation subie par la création monétaire pas du tout avisée de ces mêmes États.
Autrement dit, les assurances-vie, les fonds de pension ont massivement utilisé les émissions de dette des États pour obtenir un rendement raisonnable qui permettait de rémunérer ceux qui prêtaient et de leur éviter, tout simplement … de perdre de l’argent.
Pour résumer jusqu’ici, nous avons donc un État qui ne se gêne pas pour excréter de la dette comme un gros pachyderme mou et complaisant parce que ses citoyens en réclament à qui mieux-mieux, et de l’autre, des intérêts absolument nécessaires pour assurer que la monnaie fasse un minimum confiance, et qu’elle ne spolie pas complètement les épargnants.
Mais le pompon, c’est de comprendre que l’État a poussé le vice de la création de dette à son paroxysme en créant de la dette à chaque remboursement (ce qu’on appelle un roll-over). Ce roll-over peut fonctionner tant que la croissance est bonne (ce qui veut dire que l’inflation et la création réelle de richesse aident à gommer le montant des intérêts sur la nouvelle dette contractée). Évidemment, comme la croissance se réduit au fur et à mesure que l’État grossit (et pour cause), le montant des intérêts n’est plus gommé et vient s’empiler.
Là encore, conclure que l’État paye maintenant très majoritairement des intérêts, c’est une erreur grossière : l’État paye un credit-revolving qui a très mal tourné parce que ses revenus n’augmentent pas aussi vite que ses dettes. Et ses revenus n’augmentent pas assez vite parce que l’épargne a été, consciencieusement, sabotée pendant toutes ces années, par l’inflation et des taux d’emprunts artificiellement bas (là encore, demandez-vous qui, au final, fixe les taux directeurs, si ce n’est … des politiciens).
Autrement dit, l’État a absolument tout fait pour que le capitalisme soit découragé, et il a atteint la « vitesse de libération » lorsqu’il est clairement intervenu directement dans les banques commerciales les plus joufflues pour en éviter la faillite : théoriquement, la création monétaire est limitée par le ratio minimum de réserves, mais dans la pratique, l’existence même du nouveau paradigme introduit par nos politocards alter-comprenant du Too Big To Fail a fait sauter cette obligation en un clin d’œil.
Dès lors, le reste n’est qu’histoire : au fur et à mesure que les problèmes de dettes se sont faits plus aigus, la capacité de l’État à assurer ses remboursements s’est érodée, et avec, la confiance dans la monnaie qu’il utilise. Les notes des agences de notations ne sont qu’une traduction de cette érosion ; et les taux d’emprunt qui grimpent en flèche en sont une autre. Et le retrait de plus en plus important des fonds des assurances vie, constaté actuellement, en est une troisième.
De tous ces éléments, il n’est nulle trace dans les discours léni(ni)fiants de nos apprentis monétaristes. Pour eux, le retour à la souveraineté de l’État, c’est le retour d’un âge d’or (!) largement fantasmé : comment croire que des politiciens qui nous ont trimbalé de déficits en déficits, de crises en crises, de bobards en bobards, seraient à même de revenir à une situation saine, subitement ?
Et conséquemment, ce qui nous pend au nez, à présent, est évident : lorsque la base de la monnaie étatique, la confiance, s’évapore, la monnaie papier revient rapidement à sa valeur intrinsèque.
Monnaie
La monnaie est un instrument économique ayant pour fonction première de servir de moyen de paiement et donc de faciliter les échanges en permettant une division du travail très élaborée. Son autre fonction est de stocker de la valeur (dépôts, épargne).
Définition de la monnaie et différents types
On peut définir une monnaie dans son sens le plus large comme « un accord au sein d’une communauté pour utiliser quelque chose comme moyen d’échange ». C'est donc une convention sociale, spontanée ou imposée, destinée à faciliter les échanges de biens et services, et qui peut se matérialiser de différentes façons, y compris non matérielles. Ce n'est qu'une représentation de biens futurs, acquérables par l'échange volontaire comme l'écrit Arthur Schopenhauer : « L'argent n'est pas un article de consommation : il représente des biens réels, utiles, il n'est pas un bien en lui-même »[1].
Monnaie métallique
Historiquement, toute marchandise « universelle » a pu servir à mesurer les valeurs de biens échangés dans un troc. Mais le choix s'est porté rapidement sur les métaux précieux, du fait qu'ils sont recherchés par tous les peuples. Un métal précieux peut être utilisé comme monnaie-marchandise (commodity money). Un métal, tel l'or, est durable, homogène, facilement divisible et relativement rare (il y aurait 171 300 tonnes au total sur Terre[2]). Une production agricole n'a pas ces qualités monétaires.
Au fil des siècles, des métaux tels que l'argent et l'or se sont imposés. En effet, ils répondent parfaitement aux critères de durabilité, de relative rareté et de divisibilité. Le bimétallisme[3] a duré jusqu'au XIXe siècle, jusqu'à ce que l'or soit préféré.
Des entreprises spécialisées, les banques, sont apparues originellement pour stocker et protéger les dépôts de métaux précieux remis par les individus. Elles ont pu émettre des substituts papier à cette monnaie. Un tel substitut est le support monétaire d'une monnaie de référence. Ces substituts étaient des promesses de verser la monnaie métallique elle-même. Un tel substitut est une monnaie-promesse (representative money). Le dollar était à l'origine un substitut à une quantité fixe d'or. L'or restait la monnaie de référence (étalon-or). Les transactions n'étaient pas exprimées nécessairement en quantités d'or. L'or était un moyen de mesurer un valorimètre de monnaie, un moyen de mesurer la valeur des choses.
L'or et l'argent physique, bien qu'étant des investissements stériles, attirent de plus en plus les particuliers qui y voient une valeur refuge pour leurs économies. Au cours de la dernière décennie, les échanges de pièces de monnaie de collection comportant ces métaux précieux ont considérablement augmenté, d'autant qu'elles présentent un véritable anonymat et une échappatoire à l'ISF[4].
Monnaie fiduciaire
Au cours du XXe siècle, l'étalon-or a été abandonné. La monnaie n'est plus qu'une convention sociale, sans aucune valeur intrinsèque (papier-monnaie), à cours forcé par la loi. On parle alors de monnaie fiduciaire (fides : la confiance) ou de monnaie décrétée, dite encore monnaie-fiat (fiat money). La valeur des monnaies varie entre elles selon la quantité de crédit émise par chaque pays (une politique monétaire laxiste est pénalisée par une baisse de la valeur de la monnaie locale par rapport aux autres devises). Il n'y a plus de contrepartie métallique à la monnaie émise, seulement de la dette, c'est une masse de reconnaissances de dettes. La tentation est grande pour l'État de créer de la monnaie à partir de rien pour subvenir à ses besoins ou pour mettre en œuvre ses politiques. Le résultat est alors l'inflation et une baisse de la valeur de la monnaie.
Il n'est pas sans intérêt de rappeler que deux visions se sont de tous temps opposées sur la nature de la monnaie. Le grand savant Nicolas Oresme, évêque de Lisieux à la fin du XIVe siècle, remarqua ainsi, dans son Traité du commencement et première invention des monnaies (1366) que, pour les Grecs, elle était une émanation de la Cité et de la loi (nomos). De là, le terme « numismatique » qui en est dérivé. Cette optique relève donc du pur conventionnalisme, défendu en l'occurrence par Aristote. En revanche, le vocable latin moneta provient du verbe monere, qui signifie « avertir, informer ». Dans cette acception, la monnaie permet de réduire l'incertitude dans l'esprit des personnes contractant dans un échange. La préférence d'Oresme va à cette seconde interprétation, qui interdit au souverain de manipuler la monnaie. On rejoint là les préoccupations de l'École autrichienne qui voit la monnaie comme un instrument de mesure : pas plus qu'il n'est licite de changer la valeur du mètre ou du gramme, il n'est légitime de falsifier celle de la monnaie. On remarquera cependant que le mètre et le gramme sont définis de manière à être étalonnés relativement à des objets de référence, ce qui n'est plus le cas de la monnaie. La question de la valeur de la monnaie doit donc être envisagée sous un angle complètement différent de celui de la valeur du mètre ou du gramme.
Monnaie scripturale
La monnaie scripturale, comme son nom l'indique, n'existe que sous forme d'écritures comptables. Le support monétaire de la monnaie scripturale est aujourd'hui une information contenue dans des fichiers informatiques. Elle est constituée de l'ensemble des dépôts dans les organismes financiers. Elle circule par jeux d'écritures (électroniques le plus souvent) entre comptes par l'intermédiaire d'instruments tels que les chèques ou les virements. Elle a aussi un aspect fiduciaire (mais on réserve exclusivement le terme de fiduciaire à la monnaie qui se présente sous la forme de billets et de pièces).
Monnaie fiscale
La monnaie fiscale est une variété de monnaie scripturale utilisée par l'État pour remédier au problème de la dette publique.
Le rôle des banques
Une banque crée de la monnaie scripturale pour répondre à un prêt bancaire sollicité par un agent non financier. En échange, l'emprunteur remet une reconnaissance de dette à la banque. Dans le système actuel, cette création se fait selon certaines règles édictées par la banque centrale. La monnaie actuelle est une monnaie-promesse. Chaque support monétaire de monnaie fiduciaire ou de monnaie scripturale représente une promesse du monnayeur, c'est-à-dire de la banque qui a émis la monnaie.
Inversement, cet argent est « détruit » au cours du remboursement de cette dette. Une promesse envers soi-même ne vaut rien. Cette monnaie est une promesse qui ne vaut rien lorsqu'elle est entre les mains du monnayeur. On dit alors que la monnaie est détruite, démonétisée.
Dans le système monétaire actuel, une banque ne peut créer de la monnaie fiduciaire. Elle ne peut non plus créer de la monnaie scripturale pour régler ses dettes avec les autres banques (compensation, prêts interbancaires...). La création monétaire a donc des limites, renforcées par l'action de la banque centrale (taux d'intérêt, contrôle de la base monétaire, appelée « monnaie banque centrale »).
Monnaie privée
L'État cherche le plus souvent à monopoliser l'émission de monnaie, c'est là l'origine de la plupart des banques centrales aux XIXe et XXe siècles. Ainsi, en France, le monopole d’émission de la monnaie fut donné par Bonaparte à la Banque de France. La Banque de France était une des banques privées de l'époque. Elle avait soutenu financièrement son coup d’État. Bonaparte était un des fondateurs de cette banque. Elle fut nationalisée plus tard au XXe siècle, en 1945.
L'intérêt de l'État à contrôler la création monétaire (notamment depuis l'abandon de l'étalon-or) est évident d'un point de vue politique : il peut subventionner ses politiques « sociales » par la planche à billets (inflation) ou par l'endettement (qui peut mener jusqu'à la faillite, voir le cas de l'État argentin en 2001), la dette publique étant rachetée par la banque centrale (les États-Unis emploient le terme euphémistique de quantitative easing).
Pour les libéraux classiques, l’État doit se limiter à assurer la valeur de la monnaie sans jamais chercher à la dévaluer. Cependant ils reconnaissent que cela ne s'est jamais produit, l’État se comportant toujours en faux-monnayeur :
« Et pendant ce temps, à côté de ces voleurs, […] sur le trône, avec le prestige de la puissance suprême et croyant exercer un des droits inaliénables attribués à cette puissance, le gardien même de la probité commune, devenu un faussaire de profession, un voleur officiel et public, pratiquait en grand et d’une manière cent fois plus dommageable ces mêmes procédés de fraude et de dol ! »
— Frédéric Passy, Histoire d’une pièce de cinq francs et d’une feuille de papier, 1909
Cependant, une monnaie peut fonctionner sans être d'origine étatique : un contrat de monnaie privé remplace alors le cours forcé, lequel est imposé par la loi. L'intérêt d'une monnaie privée dépend de sa diffusion et de ses garanties. En pratique, quelques monnaies privées existent. Des monnaies privées ont pu exister, comme e-gold (devise or numérique) ou le Liberty dollar, basée sur l'argent. Sur Internet, des monnaies virtuelles sans « contrat de monnaie », comme Bitcoin, se développent.
Stabilité monétaire
Le premier et principal critère à considérer pour évaluer la stabilité d'une monnaie est la masse des créances douteuses détenues par l'émetteur de la monnaie. La question de stabilité de la Banque centrale est de savoir si la valeur des créances qu'elle détient reste supérieure à la masse monétaire émise. Cette condition est la condition majeure de la stabilité monétaire d'une monnaie. La masse de la dette dans un pays n'est pas une menace pour la stabilité, bien au contraire. Une dette importante signifie une grande quantité de monnaie, une économie en forte activité. Le système monétaire actuel est en bonne santé. Son fonctionnement est logique et cohérent. Cependant, son principal défaut est qu'il est difficile d'évaluer la valeur des créances sur les États avec suffisamment d'objectivité. Si un État fait faillite, la valeur des créances sur cet État diminue, les actifs de l'émetteur de monnaie diminuent. L'équilibre comptable de l'émetteur de monnaie peut s'en trouver alors déséquilibré. Les créances sur les agents économiques privés, individus et entreprises, sont évaluées et suffisamment maîtrisées par les banques commerciales. Il est légitime qu'un État s'endette, même pour des montants très importants. De la même manière, une entreprise peut s'endetter puisqu'elle a une valeur marchande. Mais un excès de l'endettement d'un État peut le conduire à la faillite. Or, la valeur d'une créance à long terme sur un État est difficile à évaluer. Elle dépend de la capacité d'un État à percevoir durablement une certaine masse d'impôts. Même un risque de faillite d'un émetteur de monnaie est faible, ce risque s'accroit actuellement à cause de l'endettement excessif de certains États.
Historique
Depuis des temps préhistoriques, les hommes ont compté leurs biens[5]. Rapidement, un étalon monétaire s'impose dans chaque groupe humain : coquillage, minéraux précieux ou utiles comme le sel, petit lingots de métal (fer, puis argent ou or), etc.
On en trouve les premières traces en Europe chez les Grecs anciens, au VIe siècle av. J.-C.
La monnaie représente une certaine quantité de biens qu'on ne peut pas manipuler facilement. L'étape suivante est la mise en place d'une monnaie de second niveau, qui elle-même représente une grande quantité de monnaie métallique laissée en dépôt en lieu sûr. Ainsi apparaît la monnaie-papier, laquelle est une monnaie-promesse. Le billet de banque est connu en Chine dès le VIIIe siècle. Il représente originellement une dette payable à vue sous forme de métal ou d'autres biens.
On peut distinguer plusieurs étapes dans l'évolution historique qui a conduit de la monnaie métallique à la monnaie fiduciaire que nous connaissons aujourd'hui :
- le système bi-métallique (jusqu'au XIXe siècle) : toutes les monnaies sont définies à la fois par rapport à l'or et par rapport à l'argent (métal). En fonction de ses disponibilités métalliques, chaque État utilise préférentiellement l'un ou l'autre métal, et se sert de l'autre comme appoint. Les découvertes minières et les évolutions financières dans une économie largement mondialisée à l'époque font fluctuer les proportions entre les deux métaux, et le développement de la monnaie-papier et du crédit permet de limiter les besoins de métal, et de supprimer l'argent-métal comme étalon.
- l'étalon-or classique (jusqu'en 1914) : toutes les monnaies sont définies par rapport à l'or. L'or est le valorimètre
des monnaies. La monnaie-papier est un substitut à l'or (une once d'or
équivaut à 20 dollars, 4 livres anglaises, etc.). Les taux de conversion
de chaque monnaie en or, et donc entre elles, sont fixes. Cela assure
la stabilité de la monnaie et empêche une inflation
provoquée artificiellement par une augmentation de la masse monétaire
(procédé auquel les États auront constamment recours par la suite).
- En 1865, est créée l'Union Latine, une convention monétaire entre la Belgique, la France, l'Italie et la Suisse, convention à laquelle adhère la Grèce en 1868. Cette convention est restée en vigueur, moyennant plusieurs aménagements, jusqu'au 1er janvier 1927. Elle avait pour but d'harmoniser les monnaies de ces pays (module, titre, poids) qui avaient ainsi une circulation transfrontalière.
- l'étalon de change-or (1914-1971) :
il s'agit d'un système mixte par lequel certains pays veulent conserver
les avantages de l'étalon-or, alors que d'autres veulent se garder la
latitude (via la planche à billets) d'avoir des taux de change variables. Ce système (critiqué par Jacques Rueff dans son livre Le Péché monétaire de l'Occident comme un abandon de l'étalon-or) va devenir caduc en quelques décennies :
- Première Guerre mondiale : en raison du coût de la guerre, toutes les monnaies européennes sont fortement dévaluées par rapport à l'or.
- 1922 : conférence de Gênes. Un nouvel ordre monétaire est mis en place où seuls les États-Unis conservent l'étalon-or classique. Le dollar repose sur l'or, la livre anglaise sur le dollar, et les autres monnaies européennes sur la livre anglaise.
- 1931 : le Royaume-Uni, conduit à augmenter sa masse monétaire, abandonne le système de change-or.
- 1934 : le dollar est défini comme 1/35 d'once d'or. Les citoyens américains n'ont pas le droit de posséder de l'or.
- 1944 : accords de Bretton Woods : le système monétaire repose sur le dollar, seule monnaie encore ancrée à l'or
- 1971 : sous Richard Nixon, les États-Unis, ne pouvant plus maintenir le prix de l'or à 35 dollars l'once ni éviter une dévaluation du dollar, abandonnent l'étalon-or.
- le régime des changes flottants (à partir de mars 1973) : après l'abandon des accords de Bretton Woods, les monnaies varient entre elles librement, suivant l'offre et la demande, et donc en principe selon la quantité de crédit émise par chaque pays (une politique monétaire laxiste est « punie » par une baisse de la valeur de la monnaie locale par rapport aux autres devises). Il n'y a plus de contrepartie métallique à la monnaie émise, seulement des reconnaissances de dettes.
Le système monétaire international actuel
Depuis 1973 et l'anarchie des changes flottants, chaque État conduit la politique de change qu’il souhaite :
- change fixe : taux de change fixe par rapport à une devise ou un panier de devises ;
- flottement limité (bandes de fluctuation, parités glissantes, etc.) ;
- flottement dirigé : ajustements et interventions non systématiques ;
- flottement pur : seul le marché détermine le taux de change.
Le FMI ne garantit plus la stabilité des taux de change dans une marge de 1 % (comme dans le système de Bretton Woods, avant 1976). Son rôle est d'être une sorte de « banque centrale des Banques Centrales et trésors publics ». Il a un rôle de prêteur en dernier ressort pour les pays qui subissent des difficultés graves de balance des paiements (autrement dit, qui sont surendettés), auxquels en contre-partie il impose des politiques économiques d’ajustements structurels.
L'origine de la monnaie
Décret ou contrat
On peut distinguer plusieurs façons de fonder une monnaie :
- la monnaie est imposée par un décret de l’État : c'est une monnaie-fiat ; peu importe sa nature (métal, papier...), c'est la contrainte étatique qui impose son emploi ; les libéraux estiment généralement qu'en ce cas il s'agit d'une mauvaise monnaie, puisqu'elle a besoin de la coercition pour circuler, contrairement aux autres biens et services disponibles sur le marché ;
- la monnaie est fondée sur un contrat : c'est une monnaie privée offerte par une banque, selon un contrat de monnaie ; assez analogues mais de périmètre plus limité sont les conventions privées émises par certaines entreprises (points de fidélisation des hypermarchés, monnaie virtuelle de Second Life, etc.) ;
- la monnaie est une dette ou un crédit qui a une valeur dans une communauté particulière (par exemple un SEL). Il n'y a ni décret ni contrat, juste une convention sociale.
Dans le dernier cas, il est possible que la monnaie repose sur un système décentralisé géré de façon informatique : Bitcoin (système anonyme, peer-to-peer, de production et d'échange de monnaie par transactions publiques et cryptographie asymétrique ECDSA), Ripple (système de reconnaissances de dettes basé sur des réseaux de confiance), Openmoney... Il n'y a plus un émetteur unique de monnaie. On peut d'ailleurs imaginer une monnaie qui repose au moins partiellement sur des reconnaissances de dettes (doctrine des effets commerciaux d'Adam Smith : Real Bills Doctrine).
Le théorème de régression de Mises
Comment s'explique le succès d'une monnaie donnée et qu'est-ce qui a permis, à l'origine, à cette monnaie de prospérer ?
Les gens cherchent à obtenir une monnaie parce qu'elle procure un pouvoir d'achat. Il y a donc une demande de monnaie actuelle découlant du pouvoir d'achat passé de cette monnaie. Mais ce pouvoir d'achat passé résultait lui-même d'une demande de monnaie antérieure. Il semble ainsi qu'il y ait une régression à l'infini et qu'on ne puisse pas trouver une origine à la monnaie en dehors du décret ou du contrat.
Le théorème de régression de Ludwig von Mises[6] affirme que toute monnaie a été un jour ou l'autre un bien marchand (ou en est issue). Selon Mises, nul bien ne peut être employé comme moyen d'échange, sans qu'au début même de son emploi il n'ait eu une valeur d'échange liée à d'autres utilisations. Comme le dit Georges Lane[7] :
« La régression s'arrête tout simplement au moment où une marchandise a vu le service de moyen d'échange qu'elle pouvait rendre commencer à être demandé par les individus. En d'autres termes, la régression prend fin au moment où la marchandise a vu sa demande augmenter car elle était demandée désormais non seulement pour la raison habituelle — qui lui donnait une valeur intrinsèque —, mais aussi pour la raison nouvelle — ce qui a correspondu à un véritable saut qualitatif de la demande. Depuis la nuit des temps, la marchandise en question avait une valeur d'échange qui n'était déterminée que par sa demande, de fait, « non monétaire ». Et c'est ainsi que Mises peut affirmer que, simultanément, il y a eu passage de l'échange direct à l'échange indirect, et apparition de la monnaie, véritable progrès social. »
— Georges Lane, Révolution technologique et avenir des monnaies
C'est ce théorème qui explique le succès des monnaies-fiat contemporaines : celles-ci reposaient auparavant sur l'or, elles n'auraient pu exister sans cela. Un système de prix complet existait avant que les gouvernements suppriment la couverture-or et imposent un cours forcé des monnaies ainsi privées de toute valeur autre que monétaire.
Ce théorème est remis en question par les monnaies virtuelles telles que bitcoin ou les SEL, où la monnaie a une valeur d'échange indépendante de toute valeur intrinsèque.
Les lois économiques qui régissent la monnaie
- Loi de Gresham : « La mauvaise monnaie chasse la bonne ». Quand deux monnaies se trouvent simultanément en circulation avec un taux de change légal fixe, les agents économiques préfèrent conserver la « bonne » monnaie, et par contre utilisent pour payer leurs échanges la « mauvaise » dans le but de s'en défaire au plus vite (car ils savent que sa valeur ne peut que baisser)[8].
- Loi de Gresham inversée : la loi de Gresham n'existe que parce que l'État impose un cours légal (monnaie-fiat à cours forcé). Dans un système de monnaies libres, c'est la bonne monnaie qui chasse la mauvaise, puisqu'elle est volontairement recherchée par les acteurs économiques.
- Triangle de Mundell : un pays ne peut pas avoir à la fois une politique monétaire indépendante, un taux de change fixe et la liberté des mouvements de capitaux, mais seulement deux de ces trois éléments en même temps.
- Formule de Baumol : le besoin de quantité de monnaie est proportionnel aux transactions.
- Loi de Goodhart (1975) : toute politique monétaire basée sur des indices ou des mesures est incohérente car il n'y a pas de « bon indicateur » (quand la mesure devient un objectif qu'on se fixe, elle cesse d'être une bonne mesure ; par exemple, si par hasard on adopte le bon « agrégat » pour mesurer la masse monétaire, cet indice cessera ipso facto de devenir un bon indicateur dès qu'on l’utilisera comme cible monétaire). Cela met en doute l'efficacité de règles telles que la règle de John B. Taylor pour fixer le taux d'intérêt décidé par la banque centrale.
Voir aussi :
Monnaie et utopie
De nombreux projets de monnaies ont été proposés dans l'histoire. La plupart de ces projets sont constructivistes et ne peuvent fonctionner que sous la coercition. Les SELs et les monnaies virtuelles comme Bitcoin sont des contre-exemples, puisqu'ils sont échangés librement.
Par exemple, la monnaie fondante (monnaie qui perd de sa valeur dans le temps) fut proposée en 1916 par Silvio Gesell pour lutter contre les prétendues spirales déflationnistes.
En 1944, Keynes propose une monnaie supranationale, le bancor, dans le but d'éviter des déséquilibres importants des balances extérieures.
Divers projets d'allocation universelle reposent sur un système monétaire particulier, avec une création monétaire qui profiterait à tout le monde de façon égale. D'autres projets à motivation écologique, tel celui de l'économiste Christian Arnsperger, promeuvent une monnaie liée à « une empreinte écologique maximale autorisée », dans une optique de décroissance.
L'argent comme tabou
L'historien Alan S. Kahan[9] cite trois tabous qui expriment le mépris des intellectuels, prédicateurs d’une « morale publique », pour l’argent :
- tu ne devrais pas gagner de l’argent (source aristotélicienne) ;
- tu ne devrais ni gagner de l’argent ni en avoir (don aux pauvres issu de la tradition chrétienne) ;
- tu ne devrais pas gagner davantage que les autres, parce que c’est injuste (tradition égalitaire).
Erreur fréquente : l'État serait nécessaire pour créer et gérer la monnaie
Il s'agit d'un sophisme post hoc, avec inversion du rapport de cause à effet : parce que de nos jours l'État gère la monnaie, on suppose qu'il ne peut en être autrement.
Seuls les étatistes estiment que la monnaie est un attribut de la puissance étatique. Comme le remarque Gustave de Molinari dans sa huitième soirée des Soirées de la rue Saint-Lazare, battre monnaie n'est pas plus un attribut de la souveraineté « que de fabriquer des clous ou des boutons de guêtres ».
La monnaie n'est pas liée nécessairement au pouvoir politique, même s'il est évident que le pouvoir trouve de grands avantages à la contrôler (car cela facilite l'autofinancement par la création monétaire, ou permet des emprunts à taux privilégié). Comme le disait Napoléon Bonaparte, devenu empereur :
« Je dois être le maître dans tout ce dont je me mêle et surtout dans ce qui concerne les affaires de la Banque, qui est bien plus à l'empereur qu'à ses actionnaires puisqu'elle bat monnaie. »
La monnaie comme outil d'échange est apparue bien avant les États. Elle est apparue comme « le résultat spontané d’efforts individuels et particuliers des différents membres de la société » (Carl Menger).
« La théorie d’un accord originel où un seul bien particulier aurait été choisi comme instrument d’échange est tout aussi dénuée de fondement que l’ancienne croyance en une institution fondatrice de la loi ou du langage. »
— William Ridgeway
L'Histoire montre que de nombreux supports monétaires ont été utilisés comme monnaie, et que de nouveaux apparaissent encore (monnaies électroniques, monnaies virtuelles comme Bitcoin).
La tendance semble être à ce que le pouvoir se désintéresse de la monnaie, conscient sans doute du rôle néfaste de toute manipulation artificielle de la monnaie. Ainsi un certain nombre d'États-Nations de l'Union européenne ont choisi de fusionner leurs monnaies nationales dans l'euro dont la gestion a été confiée à une même Banque centrale réputée indépendante. C'est la création de la BCE, Banque Centrale Européenne. Cependant, la politique prévaut généralement sur l'économie, et la planche à billets est préférée à la rigueur budgétaire, ce qui rend très douteuse cette indépendance des banques centrales par rapport au pouvoir.
Le point de vue libertarien concernant la monnaie est très clair : on reconnaît une bonne monnaie à une seule caractéristique, qui est qu'elle n'a pas besoin de la coercition légale pour circuler, elle est recherchée spontanément par ses utilisateurs. C'est ce qui différencie une monnaie-or, une monnaie communautaire (SEL) ou une monnaie virtuelle (bitcoin) de la monnaie-fiat imposée par la loi et manipulée par l’État.
Erreur fréquente : il suffit de créer de la monnaie pour résoudre tous les problèmes (et stimuler la croissance)
Cette erreur, qui est une illusion monétaire, résulte du fait que l'on confond monnaie et richesse. Créer plus de monnaie ne crée pas davantage de richesses, cela donne un avantage à celui qui crée cette monnaie (et l'utilise ensuite pour acheter des biens et services) au détriment de tous les autres. Cela génère une inflation des prix puisque davantage de monnaie est en quête de la même quantité de biens. Les plans de relance d'inspiration keynésienne sont fondés sur cette idée fausse que la richesse et la croissance peuvent découler de la création monétaire et/ou de la dépense étatique.
Cette erreur économique est très fréquente, on la retrouve par exemple en Suisse dans l'Initiative populaire fédérale Monnaie pleine (rejetée par le peuple le 10 juin 2018) qui prévoyait que la banque centrale (BNS) donnerait directement de l'argent aux pouvoirs publics pour alimenter l'économie.
En France, cette illusion se manifeste dans les critiques à l'encontre de la loi du 3 janvier 1973, dite loi Rothschild[10] (loi abrogée depuis le traité de Maastricht), qui empêche le gouvernement de s'endetter sans frais, et donc sans fin : faute d'une telle discipline monétaire, la banque centrale créerait continuellement de la monnaie à la demande de l’État, y compris pour « rembourser » cette même monnaie prêtée. Seul un frein privé peut faire obstacle à la folie publique, car le surendettement public se heurte vite au refus des acteurs privés de prêter de l'argent qu'ils risquent de ne jamais revoir. Les gouvernements sont enfin mis devant leur responsabilité s'ils veulent dépenser plus d'argent qu'ils n'en collectent et, par conséquent, augmenter la masse d'impôts futurs. La critique de la loi Rothschild relève donc de l'habituelle sacralisation étatique de l'action publique, action qui n'est jamais remise en question et qui devrait pouvoir disposer de ressources inépuisables. En réalité, cette action est toujours destructrice (voir loi de Bitur-Camember) et l'étape finale de cette destruction est l'inflation ou l'hyperinflation, conséquence inéluctable que refusent de considérer les partisans aveugles de la planche à billets. Le discours gauchiste essaie de faire croire que l’État devrait reprendre en main la monnaie pour le bien de tous ; en réalité, l’État a la monnaie en main plus que jamais, et s'il ne monétise pas sa dette directement, il l'écoule via les grandes banques qui ont accès à l’épargne mondiale :
« [Les politiciens] distribuent et dépensent ce qu'ils n'ont pas le courage de prélever par l'impôt. Ainsi par veulerie, lâcheté, appétit du lucre et médiocre volonté de puissance, les politiciens se mettent dans la position de dépendre, d'être les obligés des banquiers. Si la banque ou les marchés coupent les ressources, les gouvernements tombent. [...] On ne sait plus qui est le bras armé de l'autre. C'est ce système pourri que je désigne sous le nom de « capitalisme financiarisé monopolistique, de copinage, d'État et de banque centrale réunis » ! »
— Bruno Bertez, 19/12/2019
Pour l’École autrichienne d'économie, il n'y a même pas besoin de créer de la monnaie ni d'avoir une banque centrale, la monnaie en circulation suffit pour tous les échanges :
« Le meilleur des mondes, c'est celui où il y a une quantité de monnaie stable. Il n'est pas nécessaire dans une société quelconque de créer de la monnaie. À partir du moment où une certaine quantité de monnaie existe, il n'est pas nécessaire d'en créer. La quantité de monnaie existante peut satisfaire indéfiniment, pour l'éternité, les besoins monétaires : elle prend de la valeur, et le prix des biens diminue tandis que la valeur de la monnaie augmente. Tout le monde croit qu'il est nécessaire de créer de la monnaie et d'avoir une banque centrale. Pourquoi ? Parce que, implicitement, on fait le raisonnement que la création de la monnaie c'est la création de crédit, et la création d'investissements. »
— Pascal Salin
« L’idée que la masse monétaire doit croître afin de soutenir la croissance économique semble impliquer que la monnaie, d’une façon ou d’une autre, soutient l’activité économique. Si cela était vrai, alors la plupart des économies du tiers monde aurait déjà éliminé la pauvreté en imprimant une grande quantité de monnaie. »
— Frank Shostak[11]
« La monnaie, en soi, ne peut ni être consommée ni être utilisée directement en tant que bien de production au sein du processus productif. La monnaie, en soi, est donc improductive ; c’est un stock mort qui ne produit rien. »
— Murray Rothbard[12]
Une erreur similaire (sophisme du billet magique ou de la liquidation miraculeuse[13]) consiste à affirmer que l’économie ne souffre que d'un manque de liquidité, que la création monétaire permet de liquider toutes les dettes sans inflation et de façon transparente. En réalité, les hypothèses faites dans l'exposé de ce sophisme sont celles de dettes en système fermé, qui se compensent toutes exactement les unes les autres, contrairement à la dette publique.
Informations complémentaires
Notes et références
Bibliographie
- 1977, Frederic L Pryor, "The Origins of Money", Journal of Money, Credit and Banking, Vol 9, n°3, pp391-409
- 1997,
- John F Chown, "A History of Money: From AD 800",
- Jack Weatherford, "The history of money", Crown Pub.
- 1998, Dominique Augey, Gérard Bramoullé, "Économie monétaire", Précis. Paris : Dalloz (ISBN 2-247-02842-X) (fr)
- 2002, Glyn Davies, "A History of Money: From Ancient Times to the Present Day", University of Wales Press
- 2009,
- Philipp Bagus, « The Quality of Money ». The Quarterly Journal of Austrian Economics 12, n° 4 : 22-45. [lire en ligne] (en)
- Ludwig von Mises, The Theory of Money and Credit. Auburn, AL : Ludwig von Mises Institute. (ISBN 978-1-933550-55-8) [lire en ligne]
- 2012,
- Guido Hulsmann, "Monnaie et papier-monnaie", In: Mathieu Laine, dir., "Dictionnaire du libéralisme", Paris: Larousse, pp423-426
- Daniel Lahoud, "En torno al origen del dinero" ("À propos de l'origine de la monnaie"), Procesos de Mercado: Revista Europea de Economía Política, Vol IX, n°2, automne, pp381-394
- 2020, Stefano Battilossi, Youssef Cassis, Kazuhiko Yago, "Handbook of the History of Money and Currency", Springer
Liens externes
| Monnaie, Inflation Et Liberalisme (for) | |
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- (fr)Guide de lecture en théorie monétaire de Jörg Guido Hülsmann (avec 10 erreurs sur la monnaie)
- (fr)La Théorie de la monnaie et du crédit, ouvrage de Ludwig von Mises traduit par Hervé de Quengo
- (en)Money Facts and Monetary Controversies
- (en)
[pdf]Against fiduciary media par Hans-Hermann Hoppe - (en)Our Cherished Optimum Currency Area: Its Trials and Tribulations Anthony de Jasay
Articles connexes












