Spinoza l’avait écrit avec une clarté glaciale : un État qui refuse aux citoyens la liberté d’opiner et de parler n’est plus un État libre, mais un régime qui prépare sa propre ruine. Il engendre l’hypocrisie, la rancune et, finalement, la sédition. Trois siècles et demi plus tard, la France de Macron offre une illustration presque scolaire de ce diagnostic.
Sous prétexte de « lutter contre l’ingérence », on a transformé la parole de résistance en acte suspect. Toute critique un peu nette de la ligne présidentielle -sur l’Ukraine, sur Gaza, l’UE, l’économie, sur les errances de la justice ou de la santé- se voit immédiatement taxée d’« ingérence étrangère » ou « de l’intérieur », de « complotisme », de « discours de haine » ou de « menace pour la cohésion nationale ». La lie de l’humanité, à savoir les défakateurs qui vivent du détournement d’argent public, veillent au grain.
Le mécanisme est toujours le même : on ne réfute plus l’argument, on le disqualifie par son origine supposée. On ne discute plus, on pathologise. Celui qui n’est pas d’accord n’est plus un citoyen qui pense librement, il est l’agent d’une puissance hostile. Cette opération a un nom : la fascisation de l’espace public. Macron et son appareil ont réussi à faire de la liberté d’expression une liberté conditionnelle, accordée seulement à ceux qui parlent « dans le bon sens ». Les médias trop critiques sont rappelés à l’ordre par l’Arcom au nom du « pluralisme » -ce pluralisme étrange qui consiste à imposer une diversité d’opinions… à condition qu’elles ne déplaisent pas au Prince.
Les personnalités publiques qui sortent du récit dominant sont signalées, harcelées, parfois poursuivies et excommuniées. Les caricatures, autrefois fierté nationale, deviennent dangereuses dès qu’elles ne visent plus « les bons ennemis ». Et sur les réseaux, la modération, sous pression constante de l’État et de Bruxelles, fait le travail de police que les juges n’osent plus assumer trop ouvertement.
Spinoza prévenait : quand on interdit aux hommes de dire ce qu’ils pensent, ils continuent de le penser, mais en silence, en amertume, en ressentiment. C’est exactement ce qui se produit. Une partie croissante du pays ne s’exprime plus dans l’espace public officiel. Elle se tait, ou elle se radicalise ailleurs. L’hypocrisie devient le mode de survie intellectuel. On apprend à parler en codes, à contourner, à ironiser, à se taire. Et pendant ce temps, le pouvoir se félicite d’avoir « préservé le débat démocratique »… en ayant soigneusement nettoyé le terrain de tout ce qui le dérangeait.
La France n’est pas encore une dictature. Elle reste un pays où l’on peut encore, en principe, écrire et publier. Mais elle est devenue un pays où la liberté d’expression est progressivement vidée de sa substance par un mélange de lois fascisantes, de délits d’opinion élargis, de régulation administrative et d’une rhétorique présidentielle qui transforme le désaccord en trahison. Sous Macron, la parole libre n’est plus un droit, elle est devenue un privilège concédé à ceux qui ne menacent pas le narratif officiel.
Spinoza aurait reconnu immédiatement le symptôme : un gouvernement qui a peur des opinions de ses propres citoyens est en perdition. Et un peuple qui doit sans cesse prouver qu’il n’est pas « influencé » pour avoir le droit de parler est un peuple en train de perdre l’usage de sa propre raison.
Commentaire: Eh oui, dictature, même si l'auteur de l'article ne la retient pas (pas tout à fait, pas encore). Dictature de nouveaux types de clercs. Les collectivistes, socialistes et communistes, n'ont rien à envier en la matière aux fascistes ni à l'Inquisition catholique romaine... Dominique Macquet
B) - Baruch Spinoza
Baruch Spinoza (24 novembre1632 - 21 février1677), est un philosophe hollandais,
né à Amsterdam dans une famille de commerçants juifs d'origine
portugaise. Très tôt, dès treize ans environ, le jeune Baruch (Bento en
portugais - béni) dut s'occuper des affaires commerciales de la maison
Spinoza, principalement après la mort de son père en 1654. Continuant
malgré tout des études religieuses dans un centre d'étude juive
(yeshiva), il y étudia les plus grands philosophes juifs. Suite à sa
rencontre avec le libre-penseur jésuite Franciscus van den Enden,
Spinoza va s'éloigner de plus en plus de la communauté juive
d'Amsterdam. Très ouvert aux idées hétérodoxes, ses fréquentations
clandestines sont jugées douteuses au point d'être surveillé et averti
par les chefs de la communauté juive. Son obstination intellectuelle va
le conduire à une séparation définitive, le 27 juillet 1656 (Spinoza est
excommunié de la communauté juive d'Amsterdam en raison de son
inconduite). Proclamant tout au long de sa vie la liberté de
philosopher, sa pensée eut une influence considérable sur ses
contemporains et sur nombre de penseurs postérieurs.
Philosophie
La philosophie de Spinoza est héritée de celles de Descartes et de
Hobbes, bien que son immanentisme et son panthéisme tranchent
radicalement avec toutes les philosophies qui l'ont précédée.
Selon l'approche spinoziste des catégories ontologiques,
la substance est indivisible, elle est cause de soi, la substance est
ce qui est en soi et est conçu par soi. Il appartient à la nature d'une
substance d'exister et d'être nécessairement infinie. Par attribut il
entend ce que la raison conçoit dans la substance comme constituant son
essence.
Selon l'attribut de l'étendue, la substance est « le monde »,
tandis que selon l'attribut de la pensée, la substance est Dieu. Il n'y a
pas de création ex nihilo, notion irrationnelle pour Spinoza. Un
individu est ainsi une modification temporelle de la substance unique,
telle une vague sur la mer, une réalité unique à la fois physique et
mentale : l'esprit et le corps sont une seule et même entité conçue
selon deux attributs, à l'opposé du dualisme de Descartes qui y voit
deux substances.
La métaphysique de Spinoza est davantage une métaphysique du devenir que de l'être ; il en tire une éthique
(nom de son principal ouvrage) et une sotériologie, autrement dit, une
doctrine du salut de l'âme. Un concept fondamental est celui de conatus,
effort de tout être pour conserver et même augmenter sa puissance
d'être, « effort naturel pour s'accomplir en plénitude », parfait
accomplissement de soi :
« Chaque chose, autant qu'il est en elle, s'efforce de persévérer dans son être. » — Éthique III, Proposition VI
Spinoza aboutit ainsi à une forme de volontarisme :
« On ne désire pas une chose parce qu'elle est bonne, c'est parce que
nous la désirons que nous la trouvons bonne ». C'est le désir qui
produit les valeurs et non l'inverse. Le conatus s'exprime en « nature naturante » et « nature naturée ». Il était « instinct de conservation »chez Hobbes, il sera plus tard vouloir-vivre chez Schopenhauer et volonté de puissance chez Nietzsche.
Nietzsche et Schopenhauer considèrent tous deux Spinoza comme un de
leurs précurseurs, mais alors que Nietzsche ne tarit pas d'éloges à son
sujet, Schopenhauer lui reproche son immoralisme (selon Spinoza, Traité politique : « chacun a autant de droit qu'il a de puissance »), son théisme (toujours présent bien que travesti sous une forme impersonnelle), son eudémonisme et l'optimisme injustifié qui en découle.
Ce volontarisme ne doit pas être interprété comme un finalisme. En effet, anticipant Schopenhauer
et la philosophie de l'absurde, en dépit de « l'émerveillement
panthéiste » auquel on relie souvent sa philosophie, Spinoza nie toute
finalité et même tout ordre dans la nature :
« Pour montrer que la nature n’a pas de fin qui lui
soit prescrite, et que toutes les causes finales ne sont que des
fictions humaines, il n’est pas besoin de beaucoup. » — Éthique, I, Appendice
« Et parce que ceux qui ne comprennent pas la nature
des choses, mais se bornent à imaginer les choses, n’affirment rien des
choses, et prennent l’imagination
pour l’intellect, à cause de cela ils croient fermement qu’il y a de
l’ordre dans les choses, sans rien savoir de la nature ni des choses ni
d’eux-mêmes ; [...] comme si l’ordre était quelque chose dans la nature,
indépendamment de notre imagination. » — Éthique, I, Appendice
La philosophie de Spinoza influencera durablement la philosophie occidentale, notamment allemande (Kant, Fichte, Hegel, Schopenhauer, Nietzsche...) après son retour en grâce au XIXe siècle lors de la « querelle de l'athéisme » (Atheismusstreit), et elle influencera plus tard aussi bien Leo Strauss que Ludwig Wittgenstein (le titre du Tractatus Logico-Philosophicus est un hommage au Tractatus Theologico-Politicus de Spinoza). Elle se prête à une interprétation qui peut être aussi bien athée que panthéiste (Deus sive natura). Einstein affirmera ainsi « croire au Dieu de Spinoza » alors que Marx rattache Spinoza au matérialisme.
Pensée religieuse
Dans le Traité théologico-politique Spinoza s'efforce de
démontrer que la liberté de penser et de philosopher peut se concilier
avec le maintien de la paix civile et l’exercice de la piété et de la
religion. L'objet principal de son ouvrage est d'arriver à cette
démonstration mais aussi à séparer la foi de la philosophie. Pour
Spinoza, celui qui fait preuve de la foi la meilleure est celui aussi
qui accomplit les meilleures œuvres de justice et de charité, que la
foi, à elle seule et sans les œuvres, est une foi morte. Selon lui, le
but et le fondement de la foi et de la raison sont opposés, pour lui le
but de la philosophie c'est la vérité, tandis que celui de la foi n’a en
vue que l’obéissance et la piété. Cette séparation de la philosophie et
de la théologie n'implique pas l’une des deux doit être exclue, aucune
subordination est attribuée de l'une sur l'autre, chacune reste
souveraine dans son domaine propre.
Spinoza est considéré tantôt comme un penseur religieux, tantôt accusé d'athéisme : pour Pierre Bayle il est « juif de naissance et puis déserteur du judaïsme », il a été un « athée de système, et d'une méthode toute nouvelle » [1]. Ses idées théologiques relèvent du panthéisme (le célèbre Dieu ou la nature) et s'opposent à la conception anthropomorphique d'un dieu personnel telle qu'elle existe dans le judaïsme ou le christianisme. Des analogies ont été soulignées entre sa doctrine et l'hindouisme (notamment l'école Vedanta, non-dualiste). Il serait donc erroné de le qualifier de penseur juif :
« Non seulement Spinoza fut de son vivant ostracisé et mis à
l’index par la communauté juive, mais lui-même, dans son âge mûr, ne se
voyait pas comme juif et recourait toujours à la troisième personne pour
parler des juifs. Bien qu’ayant reçu à la naissance le prénom hébraïque
Baruch, il ne l’a jamais utilisé en signature. Il signait Benedict ou
Benedictus. » (Shlomo Sand, Comment j’ai cessé d’être juif)
Sa conception historiciste de la rédaction de la Bible s'oppose aux
dogmes religieux de la transcendance divine ou d'une révélation
surnaturelle. En effet, il préconise une interprétation basée sur le
sens du texte pris dans son contexte historique et en rapport avec
l'esprit de la langue : il faut « expliquer l’Écriture par l’Écriture »
et « user de jugement et de raison pour lui accorder notre
assentiment ». Par ailleurs, Spinoza, à l'encontre de la tradition scolastique, opère une distinction tranchée entre la théologie, qui relève de la foi et de la morale,
et la philosophie, qui est une recherche de la vérité. Il conteste la
notion de miracle car « rien n'arrive qui aille contre la nature ».
C'est en raison de ses « mauvaises opinions » et de ses « horribles hérésies » qu'il est excommunié (déclaré herem) de la communauté juive d'Amsterdam le 27 juillet1656[2],
communauté issue comme lui de marranes du Portugal ou d'Espagne. On ne
connaît pas exactement les raisons de cette exclusion : critique de
l'immortalité de l'âme, assimilation de Dieu à la nature, négation du libre arbitre ?
Il reste dans la ville d'Amsterdam, puis s'établit à Rijnsburg, et pour
gagner sa vie, il se tourne vers l'artisanat scientifique (fabrication
de lentilles pour lunettes et microscopes). La légende veut qu'il ait
conservé de longues années son manteau troué par le poignard d'un juif
fanatique, après une agression manquée.
Pensée politique
Spinoza est un des grands philosophes de la liberté et de la tolérance du XVIIe siècle, à l'égal de son contemporain John Locke, tous deux préfigurant les Lumières. Il est plus hardi que Locke en ce qui concerne la liberté d'expression et la liberté de la presse (Locke refuse d'étendre sa tolérance aux catholiques et aux athées). Concernant la propriété
et plus généralement la société politique, il les fait dériver des
passions et du désir plutôt que de la raison ou d'un contrat social :
« Si les hommes étaient ainsi disposés par la Nature
qu’ils n’eussent de désir que pour ce qu’enseigne la vraie Raison,
certes la société n’aurait besoin d’aucunes lois, il suffirait
absolument d’éclairer les hommes par des enseignements moraux pour
qu’ils fissent d’eux-mêmes et d’une âme libérale ce qui est vraiment
utile. Mais tout autre est la disposition de la nature humaine ; tous
observent bien leur intérêt, mais ce n’est pas suivant l’enseignement de
la droite Raison ; c’est le plus souvent entraînés par leur seul
appétit de plaisir et les passions de l’âme (qui n’ont aucun égard à
l’avenir et ne tiennent compte que d’elles-mêmes) qu’ils désirent
quelque objet et le jugent utile. De là vient que nulle société ne peut
subsister sans un pouvoir de commandement et une force, et conséquemment
sans des lois qui modèrent et contraignent l’appétit du plaisir et les
passions sans frein. » — De Servitute, prop. 37
Contrairement à Hobbes qui confère au souverain une autorité à la fois politique et religieuse (Léviathan), Spinoza s'oppose à l'utilisation de la religion comme instrument du pouvoir :
la religion doit être soumise aux lois communes et au pouvoir
politique, elle ne doit s’occuper que d’enseigner le bien et la morale.
Il affirme l'importance de la liberté religieuse et de la liberté d'expression :
« Il est évident que les lois concernant les opinions
menacent non les criminels, mais les hommes de caractère indépendant,
qu’elles sont faites moins pour contenir les méchants que pour irriter
les plus honnêtes, et qu’elles ne peuvent être maintenues en conséquence
sans grand danger pour l’État. [...] Il n’y a rien de plus sûr pour
l’État que de renfermer la religion et la piété tout entière dans
l’exercice de la charité et de l’équité, de restreindre l’autorité du
souverain, aussi bien en ce qui concerne les choses sacrées que les
choses profanes, aux actes seuls, et de permettre, du reste, à chacun de
penser librement et d’exprimer librement sa pensée. » — Traité théologico-politique, chapitre XX : Où l’on montre que dans un État libre il est loisible à chacun de penser ce qu’il veut et de dire ce qu’il pense
On pourrait arguer que Spinoza est un libéral conservateur : sans adhérer à une conception individualiste lockéenne (pas de concept de propriété de soi), il n'a pas non plus une conception organiciste de l’État, telle que celle du Léviathan de Hobbes. Il a une définition immanente de la souveraineté (imperium) comme « droit que définit la puissance de la multitude » : sa théorie du droit naturel repose ainsi sur la puissance seule et non sur une éthique quelconque (il vante Machiavel pour ce qui est de la gestion de l’État). Il y a pour lui une identité entre le droit positif et le droit naturel,
car le droit du souverain sur ses sujets découle de sa puissance. Il
reconnaît l'importance d'avoir un État pérenne, qui permette à chacun
d'être libéré de la crainte (passion triste) et du « conflit des
passions » pour exercer sa liberté et poursuivre ses affects sans nuire à
l'intérêt commun : « la multitude veut être conduite comme par une
seule âme ». La société existe en raison de l'effort de chaque individu
pour se conserver (conatus) : la sociabilité de l'individu se fonde sur
le besoin qu'il a des autres pour subsister.
La puissance de contrainte de l’État peut cependant devenir un pouvoir de domination et Spinoza, malgré le sous-titre de son Traité Politique
(« Comment doit être organisée une société, soit monarchique, soit
aristocratique, pour qu’elle ne dégénère pas en tyrannie et que la paix
et la liberté des citoyens n’y éprouvent aucune atteinte ») ne répond
pas clairement à la question, si ce n'est en notant que « la multitude
est un objet de crainte pour les gouvernants et à cause de cela même
elle obtient quelque liberté ». Il propose comme gouvernements possibles
une monarchie
où le Conseil du roi se compose de personnes élues de plus de 50 ans,
ou une aristocratie menée par « un certain nombre de citoyens élus parmi
la multitude (assemblée de patriciens) » ; le cas du gouvernement
démocratique n'est quasiment pas développé dans le Traité Politique, si ce n'est pour en exclure « les femmes et les esclaves »...
Spinoza semble tétanisé par la multitude et la violence dont elle
est capable. Il a une vision assez pessimiste de la nature humaine,
prisonnière de ses affects, contrairement au philosophe qui fait tout
pour s'en libérer. Nettement plus démocrate que Hobbes, il semble
privilégier une aristocratie élue.
Spinoza s'est toujours tenu éloigné de l'arène politique. Cependant, il proteste contre le massacre de son ami Johan de Witt par les Orangistes en 1672, méfait digne des « derniers des barbares » (ultimi barbarorum).
Notes et références
Dictionnaire
historique et critique de Bayle, édition de 1740, article « Spinoza ».
Au début de cet article, Bayle essaie de répertorier les philosophes
prédécesseurs de Spinoza qui ont tenu des opinions analogues à son
monisme. On y trouve une curieuse description de ce qui s'appellera plus
tard le bouddhisme, « théologie d'une secte de Chinois », description probablement issue de comptes rendus des jésuites au XVIe siècle ou au XVIIe siècle.
1998, Christian Lazzeri, "Droit, pouvoir et liberté. Spinoza critique de Hobbes", Paris: PUF
2001, "Spinoza - a life, Steven Nadler, Cambridge University Press
Traduction en français en 2003, "Spinoza", Paris: Bayard
2010,
Ghislain Waterlot, "Aux sources de la pensée libérale, une généalogie
de la tolérance. Castellion, Spinoza, Bayle, Locke", In: G. Kevorkian,
dir., "La pensée libérale. Histoire et controverses", Paris, Ellipses,
pp211-226
« Une chose ne cesse pas d'être vraie parce qu'elle n'est pas acceptée par beaucoup d'hommes ».
« Les pires tyrans sont ceux qui savent se faire aimer ».
« Personne ne peut transférer à autrui son droit naturel,
c’est-à-dire sa faculté de raisonner librement et de juger librement de
toutes choses ; et personne ne peut y être contraint. C’est pourquoi
l’on considère qu’un État est violent quand il s’en prend aux âmes ».
« La nature humaine ne peut supporter d’être contrainte absolument ». (Traité Théologico-Politique, chap. V)
« Vouloir tout régenter par des lois c’est rendre les hommes mauvais ». (Traité Théologico-Politique, chap. XX)
« L’argent est devenu le condensé de
tous les biens, et c’est pourquoi d’habitude son image occupe
entièrement l’esprit du vulgaire, puisqu'on n’imagine plus guère aucune
espèce de joie qui ne soit accompagnée de l’idée de l’argent comme cause ». (Éthique, livre IV, Appendice, chapitre 28)
« L'expérience ne nous enseigne pas les essences des choses ». (Lettre à De Vries, 1663)
« Le monde veut être trompé ; qu'il le soit donc ».
« Un homme libre ne pense à aucune chose moins qu'à la mort, et sa sagesse est une méditation non de la mort, mais de la vie ». (Ethique)
« La fin dernière de l’État n’est pas
de dominer les hommes, de les retenir par la crainte, de les soumettre à
la volonté d’autrui, mais tout au contraire de permettre à chacun,
autant que possible, de vivre en sécurité, c’est-à-dire de conserver
intact le droit naturel qu’il a de vivre, sans dommage ni pour lui ni
pour autrui ». (Traité Théologico-Politique)
« Vouloir tout régler par des lois, c’est irriter les vices plutôt que les corriger ». (Traité théologico-politique)
Citations sur Spinoza
« J'ai un précurseur, et quel précurseur ! [...] Ce penseur,
le plus anormal et le plus solitaire qui soit, m'est vraiment très
proche. » (Friedrich Nietzsche, lettre à Franz Overbeck du 30 juillet 1881)
« Ne pas rire, ni pleurer, ni détester, mais comprendre dit
Spinoza, avec cette simplicité et cette élévation qui lui sont
propres. » (Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir, 333)
« Toute la philosophie de Spinoza est comme le déploiement
extraordinairement vaste et riche d'une variante de la preuve
ontologique. » (Jeanne Hersch, L'étonnement philosophique, 1981)
« Quand on commence à philosopher, il faut d'abord être spinoziste. » (Hegel, Histoire de la philosophie)
« Quand on est philosophe, on a deux philosophies : la sienne et celle de Spinoza. » (Henri Bergson)
« Spinoza fait partie de ces penseurs privés, qui renversent les
valeurs et font de la philosophie à coups de marteau, et non pas des
professeurs publics, ceux qui, suivant l’éloge de Leibniz, ne touchent pas aux sentiments établis, à l’ordre de la Morale et de la Police. » (Gilles Deleuze)
« [...] l’Éthique de Spinoza, une construction systématique qui
repose sur la croyance puérile en une puissance divine, au demeurant
aveugle, qui piloterait nos vies de créatures dénuées de toute capacité
d’autonomie et de choix. Je n’ai jamais compris comment un adulte
intelligent pouvait adhérer à ces fables plus de trois minutes. Mystère
insondable du dogmatisme que Lévinas, déjà, disséquait dans ses écrits
sur Spinoza que les disciples seraient bien avisés de lire ou de
relire. » (Luc Ferry, Folie du spinozisme, Le Figaro du 05/03/2020)
« En publiant en 1670 son Tractatus theologico-politicus,
il a créé un ébranlement puissant parce qu'il condamnait les religions
révélées et les pouvoirs exercés en leur nom. Les polémiques que cela a
déclenchées dans toute l'Europe et qui ont été virulentes pendant plus
d'un siècle, sont restées centrées sur la question de la religion et de
son rôle dans le maintien de l'ordre social. » (Jean François Billeter, Esquisses, 2016)
La liberté d'expression est l'absence de contrainte illégitime exercée à l'encontre d'individus en raison de l'expression de leurs opinions. Dans les démocraties modernes, son affirmation occupe une place primordiale et est reconnue unanimement comme un principe fondamental. La liberté
d'expression est un principe qui est très cher aux libéraux, pourtant,
nombreuses sont les démocraties dites libérales qui décrètent des lois
lui portant une atteinte flagrante. L'esprit de ces lois, bien que
débattues et discutées au sein d'institutions de pouvoir, sont en
discordance avec sa compréhension, sa portée et réelle application. Le
paradoxe est que le besoin de limiter le principe de liberté
d'expression semble être plus pressant plutôt que le réel besoin de le
respecter entièrement.
La liberté d'expression vue par les libéraux et les libertariens
En cohérence avec la conception libérale de la liberté
des individus, les libéraux défendent le droit pour chacun de pouvoir
exprimer toute idée ou information, par tous les moyens possibles, sans
être exposé à une quelconque nuisibilité ou danger. Même dans le
contexte où les opinions visent des personnes en particulier, le fait
d'exposer des opinions ou idées ne constitue pas une agression,
tant que cela ne cause pas des dommages certains et factuels, ceci
quelles que soient les divergences d'idées des parties. La liberté
d'expression s'applique entièrement dans un débat ou discussion critique
où chacun défend son champ d'idées.
Par conséquent, les libéraux s'opposent à toute forme de
répression visant toute forme d'expression d'idées, car exposer ses
idées n'est pas un crime,
tant qu'elles n'impliquent pas une atteinte aux personnes et aux biens
d'autrui. La liberté d'expression signifie que chaque personne dispose
librement de ses idées et opinions, même si elles ne concordent pas avec
les idées et opinions d'une autre personne.
Le libéralisme va donc plus loin que le droit positif,
qui limite toujours la liberté d'expression en la soumettant à la
législation, même quand cette dernière n'instaure pas d'interdiction
préalable, par exemple :
« La libre communication des pensées et des opinions
est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc
parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette
liberté, dans les cas déterminés par la Loi. » — article 11 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du citoyen
La réputation
d'un homme n'est pas sa propriété : elle n'a d'existence que dans
l'esprit des individus, et il n'appartient qu'à eux de choisir les
procédés par lesquels ils forment leurs opinions. Le droit de disposer
d'une partie de l'esprit d'autrui est radicalement rejeté par la théorie
libérale du droit.
En effet, c'est tout le problème des relations dites
« spéciales » ou « singulières » entre ce que pense un individu et son
propre comportement.
Une personne peut être en total désaccord avec ce qu'une autre
dit, et agir en conséquence. Par exemple, lorsqu'une chaîne de radio
profère des propos inadmissibles, il éteint sa radio. Si d'autres
apprécient ce que dit telle ou telle station de radio et choisissent
librement de l’écouter, il n'y a aucune raison de les en empêcher. Une
station de radio ne survit que par ses auditeurs, si elle les perd par
son comportement, elle devra soit rectifier le tir soit disparaître.
Rien n'empêche ses adversaires de lancer une radio concurrente, un
journal, un blog, un groupe pour combattre des propos jugés intolérables
en faisant usage de leur propre liberté d'expression.
D'une certaine manière, la liberté d'expression est la meilleure arme contre les débordements de la liberté d'expression.
Libéraux et libertariens sont donc opposés au délit d'opinion
(moyen de faire taire les dissidents), à la censure, à la police des
consciences, ou au délit de presse.
Un des premiers manifestes en faveur de la liberté d'expression est l'Areopagitica de l'écrivain John Milton, publié en 1644, qui s'élève contre la censure préalable, et dont le sous-titre est : pour la liberté d'imprimer sans autorisation ni censure. De même, Baruch Spinoza, dans son Traité théologico-politique paru en 1670 (chapitre XX : Où l’on montre que dans un État libre il est loisible à chacun de penser ce qu’il veut et de dire ce qu’il pense) s'élève contre la censure :
« Il est évident que les lois concernant les opinions
menacent non les criminels, mais les hommes de caractère indépendant,
qu’elles sont faites moins pour contenir les méchants que pour irriter
les plus honnêtes, et qu’elles ne peuvent être maintenues en conséquence
sans grand danger pour l’État[1] »
Idées fausses sur la liberté d'expression
La plus répandue des fausses idées sur la liberté d'expression est la confusion entre « droit de » et « droit à ».
Dans le premier cas il s'agit d'interdire l'usage de la contrainte en
raison des idées exprimées par une personne ; or, les libéraux sont a priori pour une liberté d'expression totale quelles que soient les idées exprimées, même les pires (racisme, xénophobie, apologie du nazisme ou du communisme, etc.). Dans le second, le désir qu'a une personne d'être entendue devrait l'emporter sur les droits de propriété
des autres. On légitime ainsi l'expropriation partielle de ressources
privées (les murs des bâtiments, du temps d'antenne télévisée, les
rues...) quand cela peut servir à faire passer ses idées ou simplement à
supporter une œuvre artistique. Comme l'exprimait Choderlos de Laclos
au XVIIIe siècle :
« Le seul homme qui ait le droit de m'empêcher de coller ma pensée sur un mur, c'est le propriétaire de la maison. »
De la même façon, les subventions étatiques aux journaux en panne de lecteurs sont illégitimes, puisqu'on force le contribuable à financer des journaux qui ne l'intéresse pas.
Autrement dit, pour un libéral, la liberté d'expression est totale, mais dans la mesure où elle respecte strictement le droit de propriété d'autrui.
La liberté d’expression consiste donc à ne pas empêcher de façon
coercitive l'expression des idées et des opinions. Cependant, elle ne
doit en aucun cas aboutir à :
une obligation inconditionnelle de donner à autrui la
possibilité de s'exprimer (par exemple un éditeur ou un groupe de presse
est maître de ses choix éditoriaux et de ses publications) ;
un relativismemoral, qui mettrait toutes les opinions sur le même plan (sophismes, idées nuisibles ou violentes, etc., que précisément la liberté d'expression permet de combattre sans violence).
Exemple de la vision libertarienne : peut-on, au nom de la liberté
d'expression, crier « au feu ! » dans une salle de théâtre bondée, alors
qu'il n'y a pas de feu ? Non, et ce non pas en raison des conséquences
possibles (encore que cela puisse constituer une circonstance
aggravante), mais parce qu'on enfreint les règles acceptées lors de
l'achat du billet et fixées par le propriétaire. Les victimes, s'il y en
a, se retourneront contre le propriétaire, qui se retournera contre le
fautif.
Autre exemple : peut-on, au nom de la liberté d'expression,
menacer quelqu'un, déclencher une fausse alerte à la bombe, etc. ? Une
menace n'est pas forcément une agression, elle n'acquiert ce caractère
que quand elle est directe et explicite (clear and present danger,
selon la loi américaine). Les victimes ont donc le droit de prendre des
mesures coercitives contre une agression qui se présente comme
manifeste et imminente.
Une insulte (une « agression verbale ») n'est pas, d'un point de
vue libertarien, une agression, et n'est sûrement pas à mettre sur le
même plan qu'une agression physique. Le « délit d'outrage », inventé
pour protéger les fonctionnaires (policiers, enseignants, magistrats...)
ou les symboles de la République (drapeau, hymne national), n'existe
tout simplement pas et fait partie des innombrables abus étatiques.
Dans quatorze pays d'Europe, le négationnisme (négation de
l'holocauste) fait l'objet d'une loi dont la transgression est punie par
la prison. Pourtant le négationnisme a des disciples en Europe dans
tous ces quatorze pays. Est-ce que la criminalisation des propos
négationnistes aide à la disparition de ce mouvement ? Absolument pas,
bien au contraire, la criminalisation les aide ! Dans la plupart des
cas, la criminalisation des propos négationnistes ou même révisionnistes
crée des martyrs et alimente ainsi la cause des groupes néo-nazis.
Brimer la liberté d'expression sous prétexte d'empêcher la
« banalisation » de propos racistes, xénophobes ou autres n'empêche pas
la survie de ces mouvements, car on ne peut empêcher les gens de penser
ce qu'ils veulent. La meilleure manière de combattre le néo-nazisme est
d'utiliser la raison et le ridicule et non pas de criminaliser une telle
expression. Si des propos néo-nazis perdurent, c'est à l'individu de
les combattre en s'exprimant en toute liberté. La liberté d'expression
elle-même est la meilleure arme contre les débordements de la liberté
d'expression.
Dans ce contexte, criminaliser l'expression des propos
négationnistes ou révisionnistes revient à juger irresponsable le
public, qui pourrait être « influencé » par de tels propos. Évidemment
une telle expression n'est pas rendue impossible par l'interdiction,
elle est seulement rendue clandestine, et d'autant plus intransigeante.
Autre exemple : la diffamation
Est-il permis de diffamer quelqu'un, c'est-à-dire de raconter à son
propos des mensonges qui pourraient lui causer du tort ? Les réponses
libérale et libertarienne divergent ici.
Pour les libéraux classiques, la diffamation est condamnable ; ainsi, Benjamin Constant d'écrire dans De la liberté des brochures, des pamphlets et des journaux au début du XIXe siècle[2] :
« [La
liberté d'expression] n'exclut point la répression des délits dont la
presse peut être l'instrument. Les lois doivent prononcer des peines
contre la calomnie, la provocation à la révolte, en un mot contre tous
les abus qui peuvent résulter de la manifestation des opinions. Les lois
ne nuisent point à la liberté ; elles la garantissent, au contraire.
Sans elles aucune liberté ne peut exister. »
D'un point de vue libertarien,
la diffamation ne doit cependant pas être poursuivie (ce qui ne
signifie pas qu'on l'approuve moralement). En effet, la diffamation ne
nuit jamais directement à personne. Si j'affirme que le pape est un
nazi, et que vous me croyez, c'est votre problème, pas le mien. Soutenir
le concept de diffamation suppose que les gens sont de parfaits
irresponsables et vont croire tout ce qu'on leur dit. C'est la même
façon de penser erronée qui conduit à interdire le négationnisme ou
l'expression de l'antisémitisme.
« En vertu des lois actuelles contre la diffamation,
(un individu) agit en violation de la loi dès lors qu’il a « l’intention
de nuire », même si l’information diffusée est vraie. Or le caractère
légal ou illégal d’une action devrait dépendre de sa nature objective et
non de la raison d’agir de l’acteur. Si une action est objectivement
non-agressive, elle doit être autorisée quelle que soit l’intention,
bienveillante ou malveillante, qui la motive (cette dernière pouvant,
par contre, être pertinente quant à la moralité de l’action). Sans
parler de l’énorme difficulté pour le juge de découvrir les motifs
subjectifs d’un individu » — Murray Rothbard
Rothbard indique deux effets pervers liés à l’illégalité de la
diffamation, qui impacte la population la moins aisée : elle est une
proie plus facile pour les calomniateurs, et on entrave sa capacité à
diffuser des vérités déplaisantes sur les puissants.
Faut-il accepter comme exception à ce principe le cas du faux
témoignage, car il semble bien y avoir un lien direct de cause à effet
entre ce qui a été dit (le faux témoignage) et la conséquence, qui peut
être la condamnation d'un innocent ou la relaxe d'un coupable ? Non pour
les libertariens, car le faux témoignage n'est pas condamnable en
raison des dommages provoqués, mais en raison du fait que le témoin
s'est engagé contractuellement (ou par serment) à dire la vérité. Ce
n'est pas l'accusé qui pourra poursuivre le faux témoin, mais le
tribunal. Il convient de préciser que les faux témoins étaient mis à mort
par les tribunaux, dans les temps anciens, car le faux témoignage était
associé à un très grave trouble à l'ordre public [domaine politique et
social] et à l'ordre spirituel, lié aux fondements de la conscience
[domaine moral et religieux], car le faux témoignage était par
définition attentatoire à la vérité.
Du point de vue du droit naturel,
la liberté d'expression est bien absolue, et le « délit » de
diffamation n'existe pas. Soutenir ce concept de diffamation revient
pour les libertariens à cautionner un extraordinaire recul du droit
d'expression, le délit de diffamation étant couramment utilisé par les
gouvernements pour faire taire leurs opposants (on pourrait même
l'utiliser contre les libertariens quand ils traitent les gouvernants
d'esclavagistes).
Alors que les libertariens cherchent à séparer ce qui n'est
condamnable que moralement (action immorale) et ce qui est condamnable
juridiquement (agression contre la personne ou sa propriété), en
présumant des intentions des acteurs le droit positif criminalise
certaines actions qui ne sont pas directement des agressions. Du point
de vue juridique, dans des conditions spécifiques et dans le cadre d'une
restriction de la liberté d'expression, la notion de dépôt de plainte
en dénonciation calomnieuse existe (et les individus peuvent donc
l'utiliser), et le faux témoignage (ou ladite diffamation) est constitué
tant que la personne qui en calomnie une autre n'a pas donné la ou les
preuve(s) de ce qu'elle avance, et/ou que la personne calomniée a prouvé
son honneur et sa moralité, suivant selon le système judiciaire
inquisitorial français, ou suivant selon le système judiciaire
accusatoire anglo-saxon. En pratique, l'arbitraire règne en ce domaine.
Le droit de se taire
De même qu'on ne peut empêcher quelqu'un de s'exprimer, il n'y a pas,
inversement, d'obligation à s'exprimer. Cela concerne aussi bien la
protection des sources des journalistes et les diverses sortes de secret
professionnel que le droit à ne pas être contraint à s’accuser soi-même
(droit à ne pas s’auto-incriminer), un droit tiré du principe de la
présomption d'innocence[3]. Pour les libertariens, cela relève de l'inaliénabilité de la volonté humaine.
Clientélisme et liberté d'expression
Les atteintes à la liberté d'expression obéissent souvent à un
clientélisme électoral. Voici un exemple de raisonnement de politicien
relativement à la répression de l'incitation à la haine :
les gens sont des faibles, les incitations à la haine pourraient les pousser à passer à l'acte ;
le pouvoir qui, lui, est une élite supérieure au reste de la population, sait ce qu'il faut faire ;
ainsi le pouvoir sait discriminer entre les bonnes interdictions et
les mauvaises : il peut décréter par exemple qu'on n'a pas le droit
d'exprimer de haine envers les juifs, les musulmans ou les homosexuels,
mais que c'est toléré envers les riches, les Blancs, les catholiques, les banquiers, etc. ; on aboutit ainsi à une forme de racisme et à l'établissement de privilèges ;
si un groupe de pression quelconque veut imposer une nouvelle
interdiction en sa faveur, sa demande sera examinée avec bienveillance
(il a intérêt à être assez nombreux, à faire un grand tapage médiatique
ou à être bien vu du pouvoir).
Le politicien pourra ensuite trouver a posteriori toutes sortes de justifications éthiques à des limitations à la liberté d'expression qui sont en réalité d'origine clientéliste.
Malgré les tentatives de contrôle, la liberté d'expression s'est
considérablement émancipée depuis l'avènement du Web. Il devient
difficile[4]
pour un pouvoir exécutif de mettre efficacement en œuvre les mesures de
répression de l'opinion décrites ci-dessus dès lors que cette dernière
s'exprime de façon libre, décentralisée, infiniment reproductible, et
indélébile sur Internet. Dans cette mesure, Internet est très souvent
comparé à deux grandes inventions de l'Histoire qui ont également
abaissé le coût d'accès à la connaissance, et contrecarré la censure: l'imprimerie et l'écriture.
L'écriture, inventée il y a quelques 5 000 ans en Mésopotamie, a signifié le début de la civilisation et de l'Antiquité. En ce qui concerne l'imprimerie qui vit le jour grâce à Johannes Gutenberg, elle a servi de catalyseur[5] au Schisme, à la Réforme, et donc à la Renaissance et aux Lumières.
Le 21e siècle a d'ailleurs connu
nombre de mouvements qui ont en commun de défendre un idéal de liberté
(plus ou moins bien exprimé), et d'utiliser Internet pour se mobiliser:
les printemps arabes, le mouvement des Indignés, le Tea Party, Occupy Wall Street, les « partis pirates », l'Intellectual Dark Web, etc. Nombreux sont ceux[6]
qui expriment l'opinion que ces exemples illustrent les toutes
premières manifestations d'une nouvelle ère de liberté à laquelle
Internet servira de vecteur.
De nouvelles menaces sur la liberté d'expression aujourd'hui ?
La liberté d'expression semblait jusqu'à récemment être l'un des
combats libéraux gagnés dans les pays développés. La citation
(faussement) attribuée à Voltaire
(« Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites, mais je me battrai
jusqu'à la mort pour que vous ayez le droit de le dire ») semblait
acceptée par tous. Cette liberté doit néanmoins faire face à de
nombreuses menaces nouvelles depuis les années 2000 :
Volonté de faire taire les voix dissidentes sur des sujets comme le négationnisme ou le révisionnisme historique au sens large, avec des lois comme la loi Gayssot en France.
Ces tentatives se sont élargies à tout discours contestataire comme
le discours antivaccin lors de la crise du COVID, ou les discours climatosceptiques[7] en 2023
Le wokisme,
d'abord aux Etats-Unis puis dans le reste du monde, vise à réécrire
tous les textes ou œuvres culturelles susceptibles de heurter, dans une
définition large et vague, qui que ce soit. A la liberté d'expression,
on substitue un droit à ne pas être choqué, à des « safe spaces » dont
on exclut telle ou telle population
dans le champ du religieux, le droit au blasphème est attaqué, soit via le terrorisme
(Charlie Hebdo et les caricatures de Mahomet), soit via des pressions
politiques toujours plus insistantes, demandant à restreindre la liberté
d'expression pour ne pas heurter.
Cette liste est malheureusement non-exhaustive.
Mesurer la liberté d'expression ?
On peut imaginer une échelle de mesure rudimentaire de la liberté d'expression :
liberté d'expression complète
liberté d'expression importante, mais auto-censure et influence rampante du « politiquement correct » (États-Unis, Suisse...)
liberté d'expression réprimée législativement et à géométrie variable d'un jugement à l'autre (France)
État policier pratiquant la censure, le filtrage d'Internet, voire l'emprisonnement des dissidents (de nombreux États autoritaires du monde)
Il existe aussi un Classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières, et un Indice de démocratie plus général créé en 2006 par The Economist Group.
« Rappelons-le : dans l’acception du dictionnaire, on est
intolérant quand on combat des idées contraires aux siennes par la
force, et par des pressions, au lieu de se borner à des arguments. La tolérance
n’est point l’indifférence, elle n’est point de s’abstenir d’exprimer
sa pensée pour éviter de contredire autrui, elle est le scrupule moral
qui se refuse à l’usage de toute autre arme que l’expression de la
pensée. » (Jean-François Revel, Contrecensures)
« J'ai toujours vigoureusement défendu le droit de chaque homme à
sa propre opinion, aussi différente qu'elle puisse être de la mienne.
Celui qui refuse à un autre ce droit se rend lui-même esclave de son
opinion présente, car il se prive du droit d'en changer... L'infidélité
ne consiste pas à croire ou à ne pas croire, mais à affirmer croire ce
que l'on ne croit pas. Il est impossible d'évaluer les dégâts moraux que
le mensonge à soi-même provoque dans une société. » (Thomas Paine, The Age of Reason[8])
« La liberté est une peau de chagrin qui rétrécit au lavage de cerveau. » (Henri Jeanson in L'Aurore)
« La liberté d'expression, qui inclut la liberté de s'exprimer,
de publier, d'informer, de manifester, de débattre, est absolument
fondamentale dans toute société prétendant protéger les droits de
l'homme. Sans liberté d'expression, point de réelle liberté d'opinion - A
quoi servent des opinions que l'on doit garder pour soi ? -, point de
liberté de rechercher des personnes partageant les mêmes centres
d'intérêts en vue d'association, point de liberté de proposer des choix
politiques variés, de publier des informations, des résultats de
recherche, des œuvres artistiques, point de liberté de faire valoir ses
droits face à l'oppression... En ce sens, on peut affirmer que la
liberté d'expression est l'un des piliers de toutes les libertés dont un
individu peut disposer. » (Vincent Bénard[9])
« Il y a une arme plus terrible que la calomnie, c’est la vérité. » (Talleyrand)
« Mais ce qu'il y a de particulièrement néfaste à imposer silence
à l'expression d'une opinion, c'est que cela revient à voler
l'humanité : tant la postérité que la génération présente, les
détracteurs de cette opinion davantage encore que ses détenteurs. Si
l'opinion est juste, on les prive de l'occasion d'échanger l'erreur pour
la vérité ; si elle est fausse, ils perdent un bénéfice presque aussi
considérable : une perception plus claire et une impression plus vive de
la vérité que produit sa confrontation avec l'erreur. » (John Stuart Mill, De la liberté[10])
« La crainte des contrôles fiscaux, l'étouffement bureaucratique
et le harcèlement de l'Etat constituent des armes puissantes contre la
liberté de parole. » (Milton Friedman, La Liberté du choix)
« La liberté d'expression ne peut qu'être mise à mal si la loi nous empêche d'affronter ses conséquences. »[11] (Rowan Atkinson)
« Je suis libre d'avoir une opinion et c'est déjà très beau. Mais je voudrais être libre de ne pas en avoir. » (Sacha Guitry)
« Pourquoi faudrait-il tolérer la liberté d'expression et la
liberté de la presse ? Pourquoi un gouvernement qui fait ce qu'il juge
bon devrait-il tolérer la critique ? Il ne tolèrerait pas une opposition
qui utiliserait des armes mortelles, or les idées sont bien plus
mortelles que les fusils. » (Lénine)
« Personne ne peut transférer à autrui son droit naturel,
c’est-à-dire sa faculté de raisonner librement et de juger librement de
toutes choses ; et personne ne peut y être contraint. C’est pourquoi
l’on considère qu’un État est violent quand il s’en prend aux âmes. » (Spinoza)
« Nul ne devrait être inquiété par la justice pour des propos
privés ou publics qui, même s’ils font offense à tel ou tel, ne tuent
pas et ne portent pas atteinte à la sécurité des personnes ou des biens.
Il faut donc abolir toute forme de délit d’opinion, toute tentative de
légiférer sur le passé, sur l’histoire ou sur la mémoire. » (Damien Theillier)
« Les crimes de pensée n’existent pas car ils ne sont pas
mesurables, trop subjectifs. En effet, la pensée ou la parole peuvent
offenser mais ne tuent pas. Et quand commence l’offense ? C’est
impossible à définir, arbitraire. La notion de crime contre la pensée
est totalitaire et conduirait à mettre en prison ou censurer la plupart
des écrivains et des philosophes ! » (Damien Theillier[12])
« Prétendre que votre droit à une sphère privée n'est pas
important parce que vous n'avez rien à cacher, n'est rien d'autre que de
dire que la liberté d'expression n'est pas essentielle, car vous n'avez
rien à dire. » (Edward Snowden)
W. A. Haskins, "Freedom of speech: construct for creating a
culture which empowers organizational members", The Journal of Business
Communications, Vol 33, p85
2008, Alan Charles Kors, "FREEDOM OF SPEECH", In: Ronald Hamowy, dir., "The Encyclopedia of Libertarianism", Cato Institute - Sage Publications, pp182-185
A) - Les
carnets apocryphes d'Emmanuel Macron - Premier carnet : Mon nombre d’or.
« On dira ce que l'on veut de moi, au moins je sais juger les hommes
et pour une raison simple : je suis fondamentalement curieux des autres »
B) - « D’une dissolution, l’autre ? » Carnet recueilli par Nicolas de Nerlande
C) - Troisième carnet : Par-delà la gauche et la droite
D) - Quatrième carnet : Machiavel et Saint-Simon, en même temps
A) - Les
carnets apocryphes d'Emmanuel Macron - Premier carnet : Mon nombre d’or.
« On dira ce que l'on veut de moi, au moins je sais juger les hommes
et pour une raison simple : je suis fondamentalement curieux des autres »
B) - « D’une dissolution, l’autre ? » Carnet recueilli par Nicolas de Nerlande
C) - Troisième carnet : Par-delà la gauche et la droite
D) - Quatrième carnet : Machiavel et Saint-Simon, en même temps
E) - Machiavel & Saint-Simon
A) - Les
carnets apocryphes d'Emmanuel Macron - Premier carnet : Mon nombre d’or.
« On dira ce que l'on veut de moi, au moins je sais juger les hommes
et pour une raison simple : je suis fondamentalement curieux des autres »
Les carnets apocryphes d’Emmanuel Macron.
Premier carnet : Mon nombre d’or.
« On dira ce que l’on veut de moi, au moins je sais juger les
hommes et pour une raison simple : je suis fondamentalement curieux des
autres ».
La Nouvelle Revue Politique est heureuse de vous présenter son feuilleton de l’été, les Carnets de la Lanterne,
attribués à Emmanuel Macron lui-même. Ils auront été écrits la fin de
2027 dans cette résidence présidentielle de Versailles dont le nom est
aussi célèbre que le lieu est secret.
On y trouvera une réflexion très personnelle sur les années
écoulées, sur la nature et l’exercice du Pouvoir, sur la France et son
Histoire, et pour finir, sur le contexte surprenant de ce séjour à la
Lanterne.
Ces carnets auront été retrouvés par le gardien du domaine et
transmis à l’archiviste Nicolas de Nerlande, à l’origine de leur
publication en raison de leur intérêt public évident.
Ils seront publiés, l’un après l’autre, au cours de cet été, au fil de leur communication à la NRP.
A toutes celles et ceux qui n’y ont pas cru
Pavillon de la Lanterne, Domaine de Versailles,
Ce 25 décembre 2027
Cette fois, je vais lui prendre au moins un set. Et pourquoi pas
deux ? Après tout, une vraie victoire se construit en deux tours, je
crois l’avoir assez prouvé. Et je pense que le tennis est la meilleure
école de la politique, à moins que ce ne soit l’inverse. C’est pourquoi,
depuis des années, je les pratique en même temps. On part souvent, dans
les deux cas, avec des chances minimes, comme moi en 2017 face aux
éternels candidats, aux prétendants attendus et aux prétendus nouveaux.
Et comme moi encore aujourd’hui, face à un adversaire de la taille de
Patrice Kuchna, mon coach de tennis du Touquet, qui a quand même été 125ème mondial et que nous venons d’embarquer à l’aube, direction Versailles.
Il faut savoir, dans ces deux sports de combat, saisir sa chance ou
plutôt la créer. « Prendre la balle au bond » comme dit l’adage, et même
avant le rebond. C’est pourquoi je monte souvent au filet, un peu trop
même selon Patrice, mais il a tort : il faut forcer le destin ; oublier
le coup précédent et visualiser le coup d’après ; être toujours en
mouvement, dérouter l’adversaire et imposer son jeu. L’essentiel est
d’aller vite, de prendre l’autre à la gorge, de lui « retirer du temps »
(là, c’est un bon conseil de Patrice), surtout s’il est rétif au
risque. Tout est question de caractère et de circonstances, ou plus
exactement de caractère confronté aux circonstances, la grande leçon de
mon cher Machiavel. À une condition toutefois : ne jamais surjouer. Patrice m’en fait parfois le reproche et Brigitte me mettait déjà en garde dans ce cours de théâtre à La Providence
(si bien nommée !), qui fut le commencement de tout. Elle me le
rappelle depuis, avec son sourire taquin, à chacune de mes grandes
annonces : « surtout ne surjoue pas, Emmanuel ! ». Précieuse, si
précieuse Brigitte !
C’est muni de ce viatique que j’ai doublé François Hollande, ma scène
inaugurale et magistrale en politique, là-dessus au moins tout le monde
est d’accord. Il ne m’a pas vu venir et pourtant je n’ai rien fait pour
me cacher, contrairement à ce que disent des biographes de rencontre et
autres huluberlus qui ne comprennent pas plus la politique que la
plupart des critiques ne comprennent le théâtre. Pour cela, il faut être
acteur. Et acteur, je l’ai été sur les deux scènes. Et sur les deux
scènes grâce à Brigitte. Et un peu à Machiavel : la politique n’est-elle
pas le grand theatrum mundi ? Je le corrigerai pourtant – et
du même coup, le bon mémoire mais encore un peu scolaire que je lui ai
consacré à Nanterre – sur un point essentiel : la dissimulation n’est
pas toujours indispensable au Prince. Face aux plus roués, comme
Hollande justement, donc les plus suspicieux, plus c’est gros (si j’ose
dire dans son cas) plus ça passe. Car leur caractère retors et leur côté
laborieux les enferment dans les micro-détails, sans vue d’ensemble et
sans saisie du moment, sans ce coup d’œil, cet Augenmass dont parle Max Weber, qui fait le vrai politique.
Ne l’ai-je pas démontré en 2019 pour clore, avec le Grand Débat, la
terrible crise des Gilets Jaunes ? En 2022 quand je n’avais plus de
majorité parlementaire ? Depuis 2024 encore, après cette dissolution
prétendument « ratée » ? Et bien sûr, au cours de cette dernière année
où j’ai su rebondir sur les événements extraordinaires qui expliquent ma
présence aujourd’hui à la Lanterne. Grâce au savant dispositif que
j’avais patiemment mis en place, moi que l’on aime tant décrire comme un
« impulsif » voire comme un « suicidaire ». Quelle superbe
démonstration par A+B de la loi de Machiavel (je cite de mémoire) : « la
fortune est l’arbitre de la moitié de nos actions mais elle nous laisse
gouverner à peu près l’autre moitié » ! Je reviendrai en son temps sur
toute cette séquence pour en donner la clef, aussi évidente
qu’inaperçue, telle la fameuse lettre volée d’Edgar Poe. Toutes ces
péripéties, tous ces coups de théâtre, m’ont confirmé en tout
cas une chose : l’absence d’imagination de la plupart des politiques (je
ne parle même pas des journalistes !): incapables de se transcender
eux-mêmes, ils prêtent à leurs rivaux la faiblesse de leur propre
caractère.
On dira ce qu’on veut de moi (et on ne s’en prive pas), au moins je
sais juger les hommes et pour une raison simple : je suis
fondamentalement curieux des autres. Car il faut connaître son
adversaire – au tennis comme en politique. C’est peut-être ma plus
grande force, et la moins connue. Je la dois non à Sciences Po où l’on
apprend peu, encore moins à l’ENA où l’on n’apprend rien, mais à la
littérature, c’est-à-dire à la « connaissance des possibilités
humaines » comme disait Kundera. Et c’est pourquoi Balzac restera
toujours l’un de mes auteurs favoris : n’a-t-il pas, selon son propre
mot, « rivalisé avec l’État civil » en créant les mille et un
personnages de sa Comédie humaine ? Et cette intimité avec la
littérature, je la dois elle-même, bien avant la khâgne où j’ai beaucoup
lu mais où j’avais l’esprit ailleurs, et en particulier auprès d’elles,
aux deux femmes de ma vie : Manette, ma grand-mère et Brigitte, encore
et toujours.
Je le dis d’autant plus volontiers que je suis quelqu’un de reconnaissant, quoi qu’en disent, là encore, les petits esprits. Tout dépend à l’égard de qui. Mon livre Révolution
n’est-il pas rempli d’hommages ? A ma famille, à mes maîtres (Paul
Ricoeur au premier chef), à toutes celles et ceux qui ont vu mon
potentiel et m’ont aidé à le réaliser. Évidemment pas à ceux qui, comme
les Grands de Montesquieu « capables de trop s’estimer eux-mêmes »,
prétendent, de dîners en ville en fausses confidences, m’avoir
« fait » ! Toute ma conduite des dix dernières années prouve cette
reconnaissance : mes fidèles, les vrais, ont-ils lieu de se plaindre, à
voir où je les ai portés ? Et combien en ai-je gardé ou promu de ces
incapables qui m’avaient, fût-ce brièvement, servi ? Ils me font bien
sourire, et certainement pas souffrir, tous ces portraits à charge sur
mon « égo démesuré », mon « absence totale d’empathie », quand ce n’est
pas carrément mon « narcissisme pathologique », excusez du peu ! Je ne
sais pas ce qui dans ce diagnostic relève de la calomnie ou de la
sottise : les spécialistes du discours – des gens sérieux, eux –
n’ont-ils pas statistiquement montré que le « je » était bien plus rare
chez moi que chez mes prédécesseurs, y compris un certain « Président
normal »? À moins qu’il ne faille voir, dans tous ces discours de haine,
de la jalousie pure et simple ? Cette jalousie contre laquelle Manette,
encore elle, m’avait mis en garde dès le plus jeune âge : « Mon garçon,
je m’y connais un peu en gamins : avec tes qualités exceptionnelles, je
te prédis un grand destin. Mais je te prédis du même coup une grande
ennemie qui te poursuivra toujours : la jalousie ». Bien vu, si chère et
si regrettée grand-mère et grande femme ! Je l’ai en effet croisé bien
souvent ce visage hideux de la jalousie des « hommes au sang de
grenouille », selon la belle expression de Lucien Febvre que mon
Conseiller mémoire m’a trouvée lors de la panthéonisation de Marc Bloch.
C’est pourquoi il est grand temps de mettre les choses au point. Et
pour commencer, j’ouvre ces carnets auquel je confie ces pensées pour
moi-même, exercice auquel se doit tout homme qui a ou a eu en main la
destinée des autres. Je compte bien pour cela rester au maximum à la
Lanterne en profitant de la trêve des confiseurs. Entre deux parties de
tennis -– Patrice a gentiment accepté de passer la semaine avec nous –,
j’écrirai ce prélude à mon nouveau grand livre. Je n’en ai pas trouvé le
temps jusqu’ici et c’est l’un des grands regrets de ma présidence.
Titre provisoire : « L’Homme, le Pouvoir, Le Moment ». Il sera à la
première personne comme Révolution ; mais plus bref et plus
direct car l’issue est connue et mon premier grand dessein accompli :
barrer jusqu’au bout, et par tous les moyens (légaux bien sûr), la route
à l’extrême-droite. Non pas un livre-bilan puisque s’ouvre un nouveau
chapitre, mais un livre d’étape pour rendre justice à ce qui n’est rien
moins qu’une décennie majeure de l’histoire de France.
Comme dans Révolution, comme dans ma Lettre aux Français,
je dirai ma vérité, toute ma vérité à mon peuple, à tout mon peuple :
femmes et hommes, mais aussi celles et ceux qui refusent cette binarité,
jeunes et moins jeunes, agents publics et employés du privé,
agriculteurs et commerçants, indépendants et professions libérales,
petits et grands patrons, diplômés et non diplômés, valides et en
situation de handicap, bien portants et souffrants, celles et ceux qui
ont tout, celles et ceux qui ont moins, et celles et ceux qui ne sont
rien, Français depuis longtemps ou depuis peu, tous portés vers les
beaux rivages de France, à un moment ou à un autre, par cette longue
houle d’immigration dont les vagues successives ont depuis toujours
façonné ce pays.
Mais j’entends déjà les demi-habiles, incapables qu’ils sont de voir
le fil rouge de mes actes comme de mes propos, dire que je m’égare dans
les circonvolutions.
Revenons donc à la Lanterne.
Brigitte adore l’endroit. « C’est quand même plus sympa que
l’Elysée » ; dit-elle à chaque fois sur le ton primesautier qui
n’appartient qu’à elle et pour lequel moi je l’adore ! Il est vrai que
la vocation première de ce pavillon de chasse n’est pas sa tasse de thé.
Les deux têtes de cerf sur la grille d’entrée l’ont toujours un peu
agacée (et encore plus nos amis écolos !) ; mais heureusement elles sont
posées sur des corps d’Hermès qui ne peuvent que plaire à la prof de
lettres qu’elle est toujours restée. Elle n’a d’ailleurs jamais critiqué
mes bonnes relations avec les chasseurs, à la différence d’une autre
Brigitte qui a tout fait pour me contrarier. Celle-là aura vraiment
gâché sa légende par son engagement d’extrême droite. Mais ne disons pas
de mal des morts.
La Lanterne, lovée dans l’angle sud-ouest du domaine de Versailles,
est l’ultime et secret joyau de cette grande Couronne royale, sertie du
Château lui-même et des deux Trianons. Le plus modeste des quatre
assurément, mais le mieux protégé par sa situation, ses murs et sa
sécurité présidentielle. Atouts qui auront été bien précieux lors des
événements de mai dernier. Bénis soient donc le comte de Noailles et le
Prince de Poix qui ont écrit cet hymne de pierre douce à l’élégance
française de cette extrême fin d’Ancien Régime. Béni soit aussi Michel
Rocard qui y a installé le court de tennis, dont, ironie de l’histoire,
son rival Jospin a tant profité ; béni soit surtout Sarkozy pour avoir
chipé la résidence au Premier ministre ! Ils auront tous les trois au
moins réussi quelque chose, car je leur dois aujourd’hui ce match avec
Patrice.
Mais il faut faire vite. On fête mon anniversaire au déjeuner, avec
la famille, quelques amis triés sur le volet et – c’est la moindre des
choses vu les circonstances– le président Larcher. Ce n’est pas
n’importe quel anniversaire d’ailleurs, puisque je viens d’avoir
cinquante ans. La date est mal tombée cette année, un mardi. J’ai juste
eu le temps d’un diner discret avec Brigitte à la Rotonde. Après tout,
reporter la vraie fête à aujourd’hui, 25 décembre, ce n’est pas plus
mal, puisque c’est la Saint-Emmanuel, l’antique jour de Mithra et de Sol Invictus.
Or le soleil est radieux aujourd’hui, ma Lanterne est magique et ma forme, olympique : j’ai dormi sept heures !
7 heures… 7 est décidément mon nombre d’or, le chiffre sacré des
grands moments de ma vie : 1977 (ma naissance, un 21 décembre, 3 fois
7), 2007 (mon mariage), 2017 (ma première élection un 7 mai), 2027 (le
terme officiel de mon double quinquennat et surtout la grande année de
Dame Fortune). Certes, 2022 a dérogé à la règle mais j’ai bien pris soin
de faire commencer mon nouveau mandat au 14 mai (2 fois 7). On sait
combien ce détail aura pesé pour la suite.
7 heures de sommeil, c’est donc de très bon augure. Et puis, après tout, Patrice n’a été que 125e; moi, dans le top 5 des leaders de ce monde et numéro 1 incontesté de l’Europe.
C’est sûr, je vais gagner en deux sets !
B) - « D’une dissolution, l’autre ? » Carnet recueilli par Nicolas de Nerlande
Les carnets apocryphes d'Emmanuel Macron - Deuxième carnet : D’une dissolution l’autre ? Carnets apocryphes d’Emmanuel Macron : l’échec du RN aux législatives de 2024, cette grande déception - Episode 2
« Voilà la vraie raison de ma déception le soir du second
tour : la clarification qu’aurait apportée une victoire du RN n’aurait
pas lieu »
La Lanterne, Versailles,
Ce 26 décembre 2027
Commençons par ce qui fâche. Ma fameuse dissolution de juin 2024. Que
n’ai-je entendu ! D’abord sur la décision elle-même : «
caprice infantile » « suicide politique », « Macron s’est dissous
lui-même ». Ensuite sur ses conséquences : « Une fin de quinquennat
condamnée à l’inaction ». « Un long crépuscule en attendant 2027 » Mon
activité intense à international ? une simple « compensation à mon
impuissance intérieure ». etc. Il paraîtrait même que je me serais «
effondré » à l’annonce de ces résultats qui rendaient le pays
ingouvernable…
Wishful thinking que tout cela ! De la fachosphère bien sûr,
qui ne me pardonnera jamais de l’avoir battue et rebattue. Des jaloux
de toujours, évidemment. Mais, plus décevant pour eux, de certains
observateurs généralement mieux inspirés. Oui, je sais : des proches
aussi ont commencé à douter de moi. Des macronistes du début (j’ai les
noms) se sont répandus dans les dîners en ville. Et des zèles
iconoclastes se sont donnés libre cours. Le bal des ingrats à commencer
avec la grotesque demande de ma démission par un Edouard Philippe qui me
doit tout. Qu’était-il avant que je le nomme à Matignon ? Le maire
d’une ville en crise et l’ex-bras droit d’une ombre politique. Pire
encore, Gabriel Attal, mon ancien « petit frère » en qui j’avais mis
tant d’espoirs, est devenu le petit Iago de mon second mandat. Le jeune
Gabriel, modèle de ces apparatchiks que je dénonce dans Révolution, élevé entre Notre-Dame des Champs et Solférino, s’est vu pousser des ailes d’archange et de présidentiable.
Mais enfin, qui croira que je m’attendais à autre chose ? je l’ai
déjà dit, la littérature m’a donné les clefs de l’âme humaine. Le
pouvoir suprême m’en a donné l’usage. Et j’aurais perdu tout ça
subitement, un soir de juin, pour une élection marginale, sur un coup de
tête ou un coup de sang ? Parce que cette pauvre Valérie Hayer avait
perdu les européennes ? Parce que le RN avait remporté une large
victoire dans une élection marginale ? Fadaises !
Reprenons les choses par le début. Pourquoi ai-je dissous ? Je l’ai assez dit et répété : par volonté de CLARIFICATION.
Car on a un peu oublié la situation politique en ce printemps 2024.
Je sais, les choses sont allés si vite depuis mais un peu d’analyse à
froid, comme me le permet ce séjour à la Lanterne, ne fait pas de mal.
Car cette décision de dissoudre a elle-même été prise à froid. Comment
penser une minute que je ne regardais pas les sondages ? La large
victoire du RN qu’ils annonçaient depuis des mois ? La lente mais
continue glissade de la liste Ensemble ? Les rares journalistes bosseurs
savent d’ailleurs que l’hypothèse de la dissolution était débattue dans
mon cercle rapproché depuis des semaines.
Et puis, il y avait le quasi-blocage du pays, dont un Chef d’État
responsable doit tenir le plus grand compte. Surtout sous la Vème
République qui en fait le garant de l’indépendance nationale et des
institutions. Or où en était la France en ce mois de juin 2024 ? Pesait
d’abord sur elle, comme sur toute l’Europe, la menace existentielle de
l’expansionnisme russe, alors que l’Ukraine, on l’a un peu oublié,
donnait les signes d’un possible effondrement. Sur le plan intérieur,
l’accumulation des déficits, l’envolée de la dette et l’atonie de la
croissance, toutes dues aux Gilets Jaunes et à la Covid et renforcées
par la crise ukrainienne, nous exposaient à la sanction des marchés,
voire à une intervention de Bruxelles et du FMI. Face à cette montée des
périls, le contexte politique n’offrait aucun rempart en dehors de la
permanence présidentielle. L’absence de majorité parlementaire, faut-il
le rappeler, tel était déjà le cas depuis 2022. Combien de
manifestations, combien de 49.3 pour qu’Elisabeth Borne, bosseuse mais
piètre politique, fasse enfin passer la réforme des retraites (mauvaise
d’ailleurs, je l’ai toujours dit) ! Combien de temps perdu qui aurait
été si utile pour mes autres, mes vraies réformes ! Et combien points de
popularité perdus eux aussi, compromettant la suite, empêchant tout reset, tout élan nouveau, car étouffé dans l’œuf par cette guerre d’usure des retraites pour un butin si maigre !
Et puis il y a eu le gouvernement Attal. « La vraie erreur de mon
second mandat » m’a-t-on fait dire, et cette fois à juste titre, que
cette nomination. Mais Elisabeth était au bout du rouleau et je comptais
sur le couple Attal /Séjourné pour booster à la fois Matignon et
Bruxelles. J’ai très vite compris, il est vrai, mon erreur. Dès le
début, ce ne fut que coup de com’ sur coup de com’. Non sans talent, je
dois le reconnaître, mais n’avais-je pas mis en garde dès Révolution
sur cette dérive fatale de nos mœurs démocratiques où l’emballage vaut
plus que le contenu, si contenu il y a ? Conférence de presse sur meule
de foin, déclaration de politique générale attrape-tout, omniprésence
dans les médias pour un oui ou pour un non, réactions intempestives au
moindre fait divers. Et ce programme des « 100 jours », qui relève de
l’agenda d’un Président et non d’un Premier ministre. Et puis il y a eu
cet écart important, persistant, entre nos cotes de popularité
respectives : 13 points d’écart en mai 24, le chiffre est gravé dans ma
mémoire. Dire qu’on a voulu voir entre nous deux un misérable combat
d’égos, la « jalousie d’un président narcissique » ! Non, en Vème
république, il n’est pas sain, il n’est pas conforme à l’esprit des
institutions, que le Premier ministre recueille durablement plus
d’approbation que le Président, dont il procède et dont il tire sa seule
légitimité. Cela n’a rien à voir avec moi. Chaban-Delmas et Rocard,
avant Attal, l’avaient appris à leurs dépens sous d’autres présidences.
Et Edouard Philippe, qui déclare urbi et orbi ignorer encore la raison de son départ en 2020, idem sous la mienne.
La dissolution, je le reconnais volontiers, a eu aussi pour but de
mettre un coup d’arrêt à une dérive qui s’aggravait chaque jour. Tandis
que Matignon n’était plus qu’une machine à sculpter la statue de
présidentiable de Gabriel Attal, les problèmes de la France devaient
attendre. Regardez les chiffres de l’économie, le recul de
l’agriculture, de l’industrie et de l’investissement en cette année
2024. Résultat : la baisse de la note de la France par Standard and Poor’s en mai. Le 31 mai précisément. 10 jours avant le désastre des européennes.
Non, il fallait trancher. Encore une fois, il fallait clarifier.
Il fallait donc, autre devoir du Président sous la Vème et grand
enseignement de son fondateur, redonner la parole au peuple. Comment le
Chef de l’État aurait-il pu rester aveugle à la montée constante du
Rassemblement national (et de La France Insoumise, ne l’oublions pas),
de sondage en sondage et d’élection en élection ? Comment ne pas sourire
à tous ces beaux esprits qui me reprochaient ma « déconnection » et ma
« verticalité jupitérienne », et poussant des cris d’orfraie à l’annonce
de nouvelles législatives ? Comment tous ces grands démocrates ont-ils
pu s’indigner de cet appel à la souveraineté du Peuple « qui l’exerce
par ses représentants et par la voie du référendum », faut-il le
rappeler ? Or, puisque le référendum était d’un recours malaisé (sur
quel sujet ? par quelle procédure ?), et d’ailleurs limité par la sage
jurisprudence du Conseil constitutionnel, de nouvelles législatives
s’imposaient comme une évidence.
Au risque d’une victoire de l’extrême droite, objectera-t-on ? Mais
encore une fois, si telle était la volonté du peuple ! Le devoir du
Président consistait, avant le scrutin, à mettre solennellement en garde
l’électorat, à’ « éclairer la volonté générale » comme disait Rousseau.
Y ai-je manqué ?
Il était ensuite de tirer les conséquences, toutes les conséquences
du résultat. Une cohabitation très probable en l’occurrence, au vu des
sondages en ce mois de juin 24. A ce sujet, que les choses soient
claires : je n’ai pas pensé une seconde que le parti présidentiel puisse
retrouver, même avec ses alliés, une quelconque majorité à l’Assemblée.
Par quel miracle ? Encore une fois, certains ont projeté sur moi leur
propre naïveté.
Une cohabitation donc. Et alors, la Vème République en a vu d’autres,
c’est le cas de le dire ! S’est-elle pour autant effondrée ? Le cours
normal des choses n’a-t-il pas repris par la suite, en 1988, en 1995,
comme en 2002 ? Certes, cette fois il s’agissait, il s’agit toujours,
d’un parti d’extrême-droite ; une extrême droite contre lequel j’ai
moi-même mené, avec succès, les combats que l’on sait. Mais justement,
face à la montée des eaux, pour reprendre la belle image de Machiavel,
la digue ne peut pas être toujours reculée, le champ de la vie politique
sans cesse restreint. Il faut savoir trancher dans le vif et provoquer
l’épreuve de vérité. Les Français voulaient le Rassemblement national ?
Eh bien qu’ils l’aient ! Etant entendu que j’exercerais, jusqu’au bout,
la plénitude de mes pouvoirs présidentiels, comme l’ont fait mes
prédécesseurs et comme je l’ai rappelé sans cesse. Mon éminence
institutionnelle était là pour empêcher les dérapages d’une équipe
nourrie de dangereux desseins, compromise avec le plus grand adversaire
de la France, et démunie de toute expérience des affaires. En somme,
promesse fondatrice de ma présidence, j’étais résolu à tout pour
protéger les Français.
Et puis, rien de tel qu’un passage du Rassemblement national au
gouvernement pour démontrer, une fois pour toutes, son incapacité
crasse. En quelques mois tout au plus, l’affaire aurait été pliée. Au
pire, je pouvais dissoudre à nouveau dès juin 25, avec une victoire
cette fois sûre et large, tout entière acquise sur mon nom. Ce qui
permettait un nouveau départ et laissait amplement le temps, d’ici mai
2027, pour faire passer les réformes trop longtemps retardées.
Mais patatras ! Il a fallu qu’Attal, encore lui, rejoue la vieille
antienne du « Front Républicain ». On connaît le résultat de ce « petit
théâtre antifasciste », comme l’avouait déjà Jospin : le parti
présidentiel étrillé ; l’épée de Damoclès du RN, revenu en force à
l’Assemblée, plus que jamais suspendue au-dessus de notre vie politique.
Bravo l’Archange !
Voilà la vraie raison de ma déception le soir du second tour : la
clarification qu’aurait apporté une victoire du RN n’aurait pas lieu.
Mais Brigitte, comme toujours, a su me consoler et je suis vite remonté
sur mon cheval.
Pour contempler froidement le champ de bataille parlementaire.
Proclamation ridicule de victoire à gauche. Aucune majorité, même
relative. Centre de gravité difficile à trouver : trois blocs à peu près
égaux et incompatibles entre eux. Mais voilà : en cet été 24, demeurait
un pôle, et un seul, de stabilité : le Président lui-même, alors que
les vacances et les Jeux olympiques n’étaient guère propices aux grandes
manœuvres partisanes.
La suite est connue mais, comme toujours, mesquinement présentée : un
« été des dupes », paraît-il, où j’aurais fait miroiter à droite, à
gauche, au centre et même au visiteur du moment, le hochet de Matignon,
tandis qu’Attal se morfondait dans les affaires courantes. Alors que je
n’ai fait que consulter et reconsulter l’ensemble des forces politiques
tout en assurant le fonctionnement quotidien du pays. Et accessoirement
les Jeux Olympiques qui furent l’immense succès que l’on sait. N’ai-je
pas d’ailleurs navigué au mieux dans ces mois compliqués, en esquivant
les prétentions insensées de la NUPES et en contournant l’écueil RN?
Et n’ai-je pas gagné des mois précieux, sans hypothéquer la suite,
avec la nomination de l’improbable Barnier ? Plus rigide de caractère
que ne le fait croire son allure pateline, strictement encadré par des
ministres sûrs, combattu au sein même de son camp comme la droite
excelle à le faire et aveuglé par ce couronnement inespéré d’une
carrière déjà derrière lui, ses chances de succès étaient minces. Ayant
semble-t-il oublié de faire le décompte des groupes parlementaires, il
s’écrasa bien vite sur le rocher de la censure.
Je passe sur les péripéties de la nomination de François Bayrou.
Certes, ce n’était pas mon premier choix et l’année 2025 fut pénible
avec cette lourde cuisine politique à la sauce béarnaise. Magistère du
blabla au lieu de gérer les dossiers. Poses à la Cincinnatus venu sauver
le pays du péril de la dette. Fantasme de nouvel Henri IV mettant fin à
nos querelles mortifères. Quand le père autoproclamé de la Nation
voulut poser la question de confiance à l’Assemblée, je ne pus donc que
l’y encourager.
Quant au bilan de ces années annoncées comme « perdues d’avance »,
regardons-le de près, et sans préjugé. Prenons un repère commode, l’été
2026, deux ans pile après la dissolution.
Politiquement d’abord. De quoi pouvais-je me plaindre ? Sébastien
Lecornu à Matignon. Un gouvernement totalement macroniste ou « Macron
compatible », comme je n’en avais pas eu depuis 2017. Avec en plus,
comme seuls poids lourds, des proches de toujours : Darmanin, Lescure et
Lecornu lui-même. Tout le reste, des ministres à rotation rapide,
inconnus hier et déjà oubliés. Plus de Retailleau qui contredisait la
ligne générale en public ; ni même de Bruno Le Maire qui le faisait en
privé.
Preuve, s’il en est que j’avais repris la main : plus personne ne demandait ma démission.
Sur le fond ensuite. Combien d’initiatives dangereuses empêchées ! Le
projet xénophobe de loi sur l’immigration et la rétention
administrative concocté par Retailleau. Le durcissement du droit pénal
des mineurs, que ce têtu d’Attal, frustré par la dissolution, voulut
relancer depuis les bancs de l’assemblée. Je l’avais soutenu sur le
sujet quand il était à Matignon, mais ce n’était plus l’urgence du
moment et c’était trop accorder à la droite dans une assemblée si
inflammable. De toutes façons, dans son indépendance et sa sagesse, le
Conseil Constitutionnel a su neutraliser ces textes mal venus et mal
ficelés.
Il faut aussi saluer l’absence de suite donnée à cette
invraisemblable commission d’enquête sur l’audiovisuel public, manipulée
par qui l’on sait. Bravo à la présidente de l’Assemblée pour la
suspension de ces rites de dénigrement et d’autoflagellation qui, sous
prétexte de contrôle de l’action publique, nuisent tant à l’image et à
la concorde du pays !
Et surtout cette période aura vu l’aboutissement de grands projets
auxquels je tenais. La liste en est longue mais je ne retiendrai que
trois domaines. Le progrès sociétal avec l’éducation affective dès
l’école primaire ; l’interdiction de fumer sur les plages ; et surtout
le vote de l’aide active à mourir, éminent symbole d’une présidence
progressiste, trop longtemps ralenti par l’obstruction des
réactionnaires. La transition énergétique ensuite, clef de mon projet
car clef de l’avenir, avec la programmation pluriannuelle de l’énergie
et ses 300 milliards d’investissement, que l’habile Lecornu a su faire
passer par décret. La protection de la démocratie renforcée, à Bruxelles
comme à Paris, contre la désinformation, les discours de haine, les
algorithmes liberticides des plateformes, les entorses flagrantes au
pluralisme de certains médias et les ingérences des puissances
étrangères. Dans toute cette période, sur tant de sujets, j’aurai joué
un rôle décisif comme le reconnaissent mes adversaires eux-mêmes. Et le
gouvernement aura tenu la route et le cap.
Au prix, dira-t-on, d’un pacte de non-agression coûteux avec les
socialistes? Mais était-ce trop cher payer pour faire passer les budgets
et assurer le fonctionnement et les investissements de la nation ?
N’était-ce pas la condition même de la stabilité, sans laquelle rien ne
se fait ? A tous ceux qui veulent me donner des leçons de gaullisme, je
rappellerai la maxime du Général : gouverner, c’est agir « les choses
étant ce qu’elles sont ».
Certes, je n’ai pas pu tout faire, ni assez vite. Mais le bilan est
globalement positif. J’en appelle aux observateurs honnêtes : est-ce
celui d’un « Président impuissant », réduit à une « semi-cohabitation » ?
Et je ne parle même pas de l’intense action extérieure de la France
sous ma direction, durant ces deux années d’une diplomatie tous azimuts.
J’y reviendrai.
Comme je reviendrai sur l’hypothèse d’une seconde dissolution, dont
la rumeur s’est répandue justement au début de cet été 26, et où les
éternelles mauvaises langues ont voulu voir un simple « ballon
d’essai ». A tort. L’idée était des plus sérieuses. Mais la suite
appartient à cette « année de Dame Fortune », à ces douze mois qui vont
de novembre 26 à novembre 27 et qui méritent un carnet complet.
Et puis je suis en retard. Patrice Kuchna m’attend pour notre
deuxième match. Je lui ai pris quatre jeux hier. Ce n’est pas un succès
mais ce n’est pas non plus un échec. J’ai en effet battu mon record !
Et
puis je suis en retard. Patrice Kuchna m’attend pour notre deuxième
match. Je lui ai pris quatre jeux hier. Ce n’est pas un succès mais ce
n’est pas non plus un échec. J’ai en effet battu mon record !
C) - Troisième carnet : Par-delà la gauche et la droite
Les carnets apocryphes d’Emmanuel Macron. Troisième carnet : Par-delà la gauche et la droite
« Le macronisme sans Macron, ça n’existe pas »
La Lanterne, Versailles, ce 27 décembre 2027
Aujourd’hui, je suis de méchante humeur. Patrice vient de me mettre
6/1 6/1 et il faut bien que j’aborde un sujet qui, plus le temps passe,
moins il m’intéresse : mon positionnement politique. Autrement dit, la
signification du « macronisme », mot que je n’aime pas. Car l’exercice
du pouvoir est tout sauf le décalque mécanique d’une doctrine préconçue.
C’est la rencontre d’un homme et d’un moment. D’où le service minimum,
lors de chacune de mes candidatures, à la figure imposée du « Programme
Présidentiel ». D’où le titre du livre dont ces carnets sont le prélude.
D’où mon accord avec certains de mes adversaires : le macronisme sans
Macron, ça n’existe pas. Les événements de l’année qui s’achève l’ont
assez démontré. Mais il faut bien régler la question une fois pour
toutes, puisqu’elle passionne les commentateurs depuis la naissance d’EnMarche. Dissertons donc un moment sur le sexe des anges politiques !
« Et de droite et de gauche ». « Ni de droite ni de gauche ». « Le
meilleur de la droite, le meilleur de la gauche ». « Plutôt de
droite ». « Plutôt de gauche ». Sans compter le très vilain et si
populiste « extrême centre ». J’aurais tout entendu sur le sens profond
de ma démarche. Les politologues sont des entomologistes qui cherchent
désespérément à classer, à défaut de pourvoir comprendre. Surtout le
neuf. On objectera que j’ai moi-même entretenu l’ambiguïté en employant
certaines de ces expressions. Mais chaque fois dans un contexte bien
précis.
Petite remarque de méthode à ce propos : pour comprendre ma
Présidence, il serait utile de me lire fidèlement et complètement, avant
de fabriquer des fables qui font vendre – de moins en moins – quelques
mauvais bouquins. C’est d’ailleurs une règle que je me suis toujours
imposée : scruter, mot à mot, le discours des autres. Mes pires ennemis
eux-mêmes reconnaissent cette attention accordée à toutes et tous ; mes
nombreuses questions sur leur champ de compétences et en dehors ; mon
fameux « comment tu vois les choses ? » ; mon silence à l’écoute de la
réponse, aussi longue soit-elle ; ma prise de notes, même si ma mémoire
me trahit rarement. C’est comme cela, d’entretien en entretien à bâtons
rompus, que j’ai capté très tôt que Hollande ne serait pas candidat.
Avant lui-même, sans doute. Mais c’est surtout par cette qualité
d’écoute que j’ai pu décrypter le vol d’oiseaux d’un tout autre plumage
et d’une toute autre envergure, comme Poutine ou Trump. C’est encore une
leçon que je dois à Manette. « Si les capitulards de Munich avaient lu
« Mein Kampf » et écouté ses discours, me répétait-elle, on aurait
arrêté Hitler à temps ».
Bref, respectons mes déclarations. Et recontextualisons-les. Ce qu’on appelle trop vite des contradictions sont autant d’adaptations. Au sujet, au moment, au public. Leçon de toute la tradition de la politique et de la rhétorique depuis Aristote.
On verra alors le fil rouge de mes convictions.
Je viens par ma famille doublement de la gauche. La gauche laïque et
méritocratique de ma grand-mère ; la gauche soixante-huitarde de mes
parents. D’où mon inclination naturelle, mon habitus dirait
Bourdieu, vers ce côté-là. Elle explique à la fois mon refus des offres
(insistantes) de la Sarkozie et mon engagement pour François Hollande.
Et non pour l’insaisissable Strauss-Kahn, vers qui aurait dû me porter, à
l’instar de tant d’autres de mes camarades (dont la plupart rejoindront
d’ailleurs mon aventure), mon milieu et mon intérêt bien compris. Ceci à
l’attention de tous ceux qui m’accusent d’opportunisme et « d’absence
de colonne vertébrale ».
Mais, d’un autre côté, la liberté intellectuelle de mon éducation et
de mes études, l’expérience des affaires apportée par mes années dans la
Banque, et la connaissance du terrain que je dois à mes innombrables
rencontres avec la France profonde, depuis mon enfance provinciale
jusqu’à mes voyages présidentiels en passant par mon stage en
préfecture, tout cela m’a montré la pertinence de certaines intuitions
de la droite, du moins de la droite éclairée. L’esprit d’entreprise.
L’importance de l’ordre public. L’attachement au patrimoine. Et à
l’armée. Je n’ai pas pu la faire, vu mon âge, mais elle a été l’enfant
chéri de ma Présidence, comme l’a montré aux yeux du monde entier le
magnifique défilé du 14 juillet 2026.
Je suis donc venu à l’armée. Pour des raisons que j’évoquerai dans
mon prochain carnet. De Gaulle, lui, est venu de l’armée. Comme il est
venu de la droite conservatrice avant de découvrir, grâce à la
Résistance, la puissance et la pertinence des idées de gauche. Nous
avons donc emprunté des chemins inverses pour arriver au même point, mutatis mutandis
bien sûr vu la différence des temps et des enjeux. Et ce point de
rencontre n’est autre que le sens impérieux de l’État. Son rôle
irremplaçable dans une nation qu’il a créée, fait fondateur de cette
identité française que les réactionnaires fantasment ailleurs. Si on le
lit de près, Révolution est avant tout un hymne à l’État. Un
refus clair et net de sa réduction et encore moins de son retrait. Mais
un État stratège. Un État agile. Un État en même temps efficaceet bienveillant.
Une autre convergence, plus secrète, et étonnamment peu perçue par
les « observateurs » : la fidélité au grand compromis historique
français conclu à la Libération. Économie de marché mais avec une
puissante sphère publique : je n’aurai pas touché, sauf à la marge, à ce
partage. État régalien, fort de sa police, de sa justice et de son
armée : les trois budgets que j’aurai le plus augmentés. Mais aussi
État-providence, grand dispensateur de la redistribution : je l’aurai
portée à un niveau inégalé dans le monde.
Ce compromis avait comme corollaire la délégation de l’éducation et
de la culture à la gauche. Avec, dès la période gaullienne, les grandes
institutions culturelles et l’autonomie des universités. Pompidou tenta
de mettre le holà. Mais en vain, car trop solitaire, trop éphémère. Sous
Giscard, ce fut la conquête de l’enseignement secondaire. Près de
quinze ans de mitterrandisme parachevèrent l’hégémonie, médias compris.
La droite n’a jamais pu ni voulu revenir dessus. Soit par désintérêt.
Soit par crainte. Soit, plus sûrement, par adhésion à l’idéologie
dominante.
Voilà pourquoi tous ceux qui dénoncent ma prétendue « incohérence »,
mes soi-disant « revirements », voire mon « cynisme décomplexé » dans
mes choix successifs de ministres pour la Culture et l’Éducation se
méprennent totalement. Jean-Michel Blanquer ou Pap N’Diaye, rue de
Grenelle ; Roselyne Bachelot ou Rima Abdul Malak, rue de Valois : cela changeait quoi sur le fond ?
Pendant ce temps, il est vrai, la gauche glissait vers l’extrême
gauche. Et ses fiefs, devenus impériaux, avec elle. Regrettable dérive,
diront certains, mais qu’y pouvais-je ? Comment contrarier une tendance
aussi lourde ? Et j’avais tant à faire ailleurs. Au demeurant, il y
avait du bon, du très bon même, dans tout cela : l’antiracisme,
l’égalité, la diversité. Bref, le Progrès. J’ai donc poursuivi cette
division du travail que l’on retrouve d’ailleurs dans tout l’Occident. À
la droite, la production des biens et des services. À la gauche, celle
des idées et des récits. Le monde matériel à la première. A la seconde,
le monde symbolique.
Il n’en reste pas moins, comme de Gaulle en son temps, que je préfère
me situer au-dessus de ce clivage simpliste. Ou ailleurs. « Par-delà la
droite et la gauche » pour parodier mon cher Nietzsche. Après tout, il
existe une droite sociale (le gaullisme historique justement), comme il y
a une gauche de l’effort et du mérite. Manette, encore une fois, en fut
l’incarnation. Comme de Gaulle encore, je considère qu’une société,
toute société a besoin d’ordre et de progrès. « En même temps ». Aucun
commentateur, sauf erreur, n’a relevé que cette expression, devenue la
définition passe-partout de ma méthode, se trouve déjà chez de Gaulle.
Dans l’un de ses légendaires entretiens avec Michel Droit, et justement à
propos de cette dialectique de l’ordre et du progrès : « La
ménagère veut avoir un aspirateur, un frigidaire, une machine à laver.
Ça, c’est le mouvement. En même temps, elle ne veut pas que son mari
s’en aille bambocher de toutes parts, que les garçons mettent les pieds
sur la table et que les filles ne rentrent pas la nuit…Ça, c’est
l’ordre !
(Au passage, « bambocher » : quel mot merveilleux ! Un de ces
mots désuets qui sentent bon le terreau de la langue comme je les aime,
même et surtout s’ils ne sont pas de ma « génération ». Je l’ai repris
une fois dans un discours, je crois. A vérifier)
Donc j’assume : je suis difficilement classable. En tout cas
certainement pas un libéral, qu’il soit classique ou « néo », comme m’a
brocardé une certaine gauche aussi ignorante que malintentionnée. Il
faut dire que le mot a mauvaise presse en France. Je l’ai donc peu
utilisé et bien marqué la différence des contextes. Libéral pour « les
cars Macron », oui. Libéral pour limiter l’intervention publique,
nullement. Libéral pour stimuler la croissance et réduire le chômage,
sans doute. Libéral au point de laisser produire et circuler
l’information sans contrôle ni vérification, en aucun cas. Je l’ai dit :
« C’est une matière dangereuse, en fait, l’information ». Il faut donc
la surveiller comme le lait sur le feu. Ou mieux : comme le combustible
nucléaire de la démocratie.
Non, le macronisme est tout sauf un avatar du libéralisme.
J’en profite pour mettre les choses au point pour tous ceux qui m’ont
accusé d’avoir « trahi la gauche ». Regardez mes quelque 160 ministres
depuis 2017. Il a fallu toute la mauvaise foi du Monde et ses
critères spécieux pour diagnostiquer la « droitisation progressive » de
mes gouvernements. Un léger tournant, je le concède, avec le
gouvernement Barnier. On en connait la durée. Mais sinon ? Toujours une
nette majorité de macronistes, soit pur jus, soit – la plupart – anciens
du PS. On a calculé que le personnel de ma Présidence est venu de façon
écrasante de la gauche. À commencer par les postes clefs de la
République. Ceux qui peuvent tout permettre. Ou tout bloquer. A la fin
de mon mandat qui était à la tête du Conseil constitutionnel, du Conseil
d’Etat, de la Cour des Comptes, de la Banque de France, de la Caisse
des dépôts, de l’ARCOM, de la Haute Autorité pour la transparence de la
vie publique ? Uniquement des socialistes, actuels ou anciens, encartés
ou non. Une exception : Amélie de Montchalin pour remplacer Pierre
Moscovici, rue Cambon : mais juste après qu’elle eut bouclé (avec quel
brio !) le budget le plus à gauche depuis 2013. Vraiment quelle mauvaise
grâce, quelle ingratitude de la part de tous ceux dont j’ai sauvé la
peau et la carrière ! Et même si cela n’a rien à voir avec moi, la
justice étant heureusement indépendante en France, la gauche, y compris
l’extrême -gauche, peut-elle se plaindre du traitement de ses
« affaires » depuis 2017 ? La droite peut-elle en dire autant ?
Non, je n’ai pas « tué le socialisme ». Pour une bonne raison : il
s’était suicidé. Dans l’impuissance du hollandisme. Dans les guerres
picrocholines de Solférino. Dans les archaïsmes de combats dépassés. Et
ses dépouilles emportées dans une gravitation accélérée autour de mon
étoile montante ou aspirées par le trou noir de La France Insoumise.
Quant au bilan de ma Présidence, voyons les choses de près, sans
craindre d’être disruptif avec le discours dominant sur ma
« droitisation ». Ai-je réduit le nombre de fonctionnaires ? Les
dépenses publiques ? Les codes et les normes de toute nature ?
L’immigration a-t-elle été ralentie ? Le droit d’asile ou le droit du
sol remis en cause ? N’ai-je pas fermé Fessenheim et boosté l’éolien ?
Et quid de mes réformes sociétales, adoptées sans difficulté
majeure quand il aura fallu tant d’efforts à Jospin pour faire passer le
PACS et à Hollande le mariage pour tous ? Autant de marqueurs de ce
qu’on appelait naguère « la gauche plurielle ». Je ne demande donc qu’un
peu d’objectivité et la vérité nue des chiffres et des faits. L’on
s’apercevra alors que dans tous ces domaines j’ai surpassé mes
prédécesseurs de gauche des quarante dernières années. Une fois encore
qu’on relise Révolution. L’impératif central y est explicite et
répété. Combattre les inégalités, toutes les inégalités, scolaires,
culturelles, territoriales, ethniques, religieuses, générationnelles,
environnementales, numériques. Comme je l’écrivais alors : « ce qui
tient la France unie, c’est sa passion réelle, sincère, de l’égalité ».
Pouvais-je être plus clair ?
D’où le reproche inverse, ô combien entendu à droite, et surtout à
droite toute : le macronisme ne serait qu’un socialisme relooké, le
masque juvénile d’une social-démocratie flétrie et désormais insortable.
Qu’on m’en fasse le reproche en même temps que la gauche me taxe
d’ultra-libéral est très bon signe.
Le signe qu’il faut chercher ailleurs les vrais ressorts de mon
action. Qu’il faut décidément dépasser ce clivage d’un autre temps. Et
c’est encore dans Révolution que j’ai révélé celui qui
détermine le nôtre. La ligne de faille passe désormais, non plus entre
la droite et la gauche, mais entre « les conservateurs passéistes qui
proposent aux Français à un ordre ancien et les progressistes
réformateurs qui croient que le destin français est d’embrasser la
modernité ».
Conviction de fond et de méthode que je dois aux sources vives et
vraies de mon inspiration. À l’alliance inédite de deux génies de la
pensée politique. Machiavel et Saint-Simon.
En même temps.
D) - Quatrième carnet : Machiavel et Saint-Simon, en même temps
Les carnets apocryphes d’Emmanuel Macron Quatrième carnet : Machiavel et Saint-Simon, en même temps
« Je crois à l’idéologie politique »
La Lanterne, Versailles, ce 28 décembre 2027
Machiavel et Saint-Simon, donc, comme prévu.
Ça tombe bien. Hormis le personnel, la Lanterne est déserte. Les
enfants sont partis depuis longtemps. Brigitte est en visite privée au
Château. Le président Larcher en tournée gastronomique en Bourgogne.
Patrice Kuchna fait un saut au Touquet pour voir sa famille. Pas de
tennis aujourd’hui. Je prendrai ma revanche plus tard. Et pas de
visiteurs prévus, ni du jour ni du soir.
C’est le moment ou jamais de parler philosophie politique.
Tranquillement et précisément. Ma passion intellectuelle depuis la
rencontre avec Ricoeur qui « m’a réveillé de mon sommeil dogmatique »,
pour reprendre l’expression de Kant à propos de Hume. Qui « m’a rééduqué
sur le plan philosophique », pour reprendre la mienne. Cette
philosophie politique a été aussi mon viatique dans l’exercice du
Pouvoir, qui ne se conçoit pas sans idéologie. Je l’ai déclaré
depuis le départ : « je crois à l’idéologie politique ». Au bon sens du
mot. Dans ses aller-retours incessants avec le réel.
Dès 2017 quelques commentateurs sagaces ont accroché très haut ces
deux noms de Machiavel et Saint-Simon dans l’arbre de ma généalogie
intellectuelle. Mais souvent sur le ton du reproche. Avec la gourmandise
de me jouer un vilain tour. Comme s’il s’agissait d’une révélation
embarrassante pour moi.
Or ce double héritage, je le revendique. Intégralement. Dans le
domaine intellectuel aussi, j’assume. Là encore, en responsabilité.
Car ces deux penseurs, je les fréquente depuis longtemps. Depuis
Sciences Po précisément, dont l’emblème (curieusement, beaucoup
d’étudiants l’ignorent) est le fameux bestiaire du penseur florentin :
le lion et le renard. Et dont l’idéologie dominante, surtout dans la
section royale du « Service public » vers laquelle j’ai vite bifurqué –
et du même coup à l’ENA sur laquelle j’ai enchaîné – est « la doctrine
de Saint-Simon », formalisée par ses disciples. Parmi lesquels Gustave
d’Eichthal dont le fils, Eugène, fut un long et grand directeur de la
Rue Saint-Guillaume. Même si, là encore, beaucoup ne le savent pas et
pensent que d’Eichthal est un nom d’amphithéâtre.
On sait aussi que j’ai consacré un mémoire de maîtrise (comme on
disait alors), à Machiavel. Je relève au passage qu’à la différence de
Gabriel Attal, je n’ai pas eu, moi, ce diplôme dans une pochette
surprise.
Un mémoire un peu mystérieux, il est vrai, puisque personne ne semble
l’avoir lu. En fait, et contrairement à ce que j’ai pu dire, je
connaissais déjà très bien Paul Ricoeur dont j’étais à ce moment précis
l’assistant éditorial pour La Mémoire, l’Histoire l’Oubli, sorti
la même année que ma maîtrise, en 2000. Il m’a lu et conseillé pour ce
travail. A la différence de mon directeur de recherches officiel à
Nanterre, le très althussérien Étienne Balibar, qui m’a tant appris sur
d’autres sujets, notamment pour penser l’Europe, mais qui a méchamment
déclaré après mon élection n’avoir aucun souvenir de mon mémoire. Ni
même de moi, pudeur d’intellectuel de gauche oblige. Il est vrai que le
titre de mon mémoire fait l’objet de versions différentes. Aucun
exemplaire ne subsiste, sauf le mien bien sûr, qui ne me quitte jamais
et que j’ai sous les yeux ici-même à la Lanterne.
Si je suis resté très discret sur cet écrit, aidé en cela par
l’incuriosité des journalistes, c’est évidemment pour éviter le mauvais
et facile procès en « machiavélisme ». Cette caricature scolaire et
péjorative, où le cynisme le dispute à la violence et à la tromperie,
n’a rien à voir avec le vrai Machiavel, celui du Prince mais aussi des Discours sur première décade de Tite-Live.
« Machiavélien », c’est une chose. « Machiavélique », une tout autre.
L’exact contraire en vérité. J’observe d’ailleurs que les gouvernants
les plus machiavéliques comme Frédéric II de Prusse ont tout fait pour
se blanchir en calomniant le grand Florentin.
Bien sûr, Le Prince est d’abord un manuel technique pour
conserver le pouvoir. C’est d’ailleurs en cela qu’il garde toute sa
pertinence cinq siècles plus tard. Le chef d’une démocratie moderne est
comme « le prince nouveau » de la Renaissance italienne. Il n’a pas la
légitimité dynastique des souverains héréditaires qui peuvent multiplier
les erreurs et même les catastrophes sans perdre le Pouvoir. Comme les
rois de France de l’époque dont Machiavel parle avec un mélange de
mépris et d’envie. Napoléon fera le même constat. À la différence des
autres souverains, il n’avait pas, lui, le droit à la défaite car il
n’était qu’un « soldat parvenu ».
Il faut donc, pour l’élu du peuple, affirmer d’emblée son pouvoir.
D’où mes proclamations « jupitériennes » dès mai 201. D’où le départ
regrettable mais inévitable des ministres Modem en juin. D’où le «
désaveu-démission », du Chef d’État-Major des armées en juillet. Tant il
est vrai que « quand il s’agit d’offenser un homme, il faut le faire de telle manière qu’on ne puisse redouter sa vengeance ». Faute
de quoi, quel respect attendre ? quelle obéissance espérer ? Et quelle «
grande politique » entreprendre, comme le voulait Nietzsche ? La
paralysie quasi-immédiate de Sarkozy avec sa folle « ouverture », alors
qu’il aurait dû fermer le ban d’entrée de jeu, est l’exemple même de ce
qu’il ne faut pas faire.
Il faut ensuite garantir sa durée, donc sa réélection. Hélas, une
seule est possible désormais. J’ai toujours dénoncé l’ineptie de cette
règle des deux mandats consécutifs, démagogiquement introduite dans la
Constitution en 2002. Dix ans, c’est si peu au regard des défis immenses
de notre temps. Peut-on, en dix ans, mener à bien la transition
énergétique ? Le réarmement de l’Europe ? Résorber un chômage structurel
depuis un demi-siècle ? Un déficit et une dette qui montent sans trêve
ni répit depuis la même époque ? Et cela alors même qu’il faut faire
face aux urgences incessantes, aux imprévus multiples, aux crises
concomitantes d’un temps de fer où Dame Fortune a fait son grand retour.
Avant que l’on dresse mon bilan, j’aimerais que l’on prenne un peu en
compte l’immensité des défis et la lourdeur des contraintes. Est-ce trop
demander ?
Ces dix années en tout cas, je l’ai eues. D’ores et déjà. Grâce à Machiavel, justement.
Première leçon : savoir s’adapter, « se réinventer » même, comme je
l’ai déclaré lors de la Pandémie. C’est pourquoi j’ai enclenché dès 2020
et accéléré après 2022 la rotation des ministres, à commencer par le
premier d’entre eux. C’est pourquoi j’ai poursuivi mon « quoiqu’il en
coûte » contre l’attente des experts, mais non celle des Français. Et
contre l’avis, heureusement discret – Bercy vaut bien une dette – de
Bruno Le Maire. Finies les économies budgétaires, les baisses d’impôts,
le « moins de fonctionnaires », la réforme de l’Etat, celle de
l’éducation, celle des retraites enfin.
« Changer ainsi à propos, c’est ce que les hommes, même les plus
prudents ne savent point faire, soit parce qu’on ne peut agir contre son
caractère, soit parce que, lorsqu’on a longtemps prospéré en suivant
une certaine route, on ne peut se persuader qu’il soit bon d’en prendre
une autre ».
D’ailleurs « un prince peut-il manquer de raisons légitimes pour colorer l’inexécution de ce qu’il a promis »?
Tout l’échec de François Hollande tient dans l’ignorance de cette
mise en garde. Comme celui d’Édouard Philippe dans sa course à l’Élysée.
Déjà trop âgés, l’un et l’autre ? Car la fortune est « amie des jeunes gens, qui sont moins réservés, plus impétueux et qui commandent avec plus d’audace ».
Deuxième leçon : éthique et politique ne se contredisent pas. Je dois
encore à Ricoeur ce rejet des fausses dichotomies qui emprisonnent la
pensée et bornent le champ des possibles. D’ailleurs, jamais Machiavel
n’a écrit que la fin justifiait les moyens. Et n’importe quelle fin
n’est pas davantage justifiée. « Ce n’est pas l’intérêt particulier mais celui de tous qui fait la grandeur des Etats » affirme-t-il dans les Discours.
Le Prince, lui-même, a un très noble but : l’indépendance et l’unité de
l’Italie. J’ai le même pour la France. Comme j’ai le même souci de la
prospérité de mon peuple. Car son soutien est la garantie ultime du
Pouvoir. Oui, éthique et politique convergent bel et bien.
« Le prince doit donc, s’il est doué de quelque sagesse,
imaginer et établir un système de gouvernement tel, qu’en quelque temps
que ce soit, et malgré toutes les circonstances, les citoyens aient
besoin de lui : alors il sera toujours certain de les trouver fidèles. »
« Toutes les circonstances », insiste Machiavel. Dont la guerre.
Troisième leçon et clé de toute sa pensée, élaborée dans une Italie
envahie par l’étranger et déchirée entre ses cités. Guerre dont par ses
fonctions à Florence il était un spécialiste. Et sur laquelle il écrivit
le seul essai publié de son vivant, L’Art de la guerre, dont Le Prince sera aussi l’écho posthume.
« C’est pour avoir négligé les armes, et leur avoir préféré
les douceurs de la mollesse, qu’on a vu des souverains perdre leurs
États. Mépriser l’art de la guerre, c’est faire le premier pas vers sa
ruine ; le posséder parfaitement, c’est le moyen de s’élever au pouvoir ».
La guerre. Voilà ce que j’avais oublié dans mon mémoire de maîtrise.
Je baignais alors comme toute ma génération, mais aussi celle de mes
parents boomers, dans la paix cahin-caha de l’après 1945 suivie de la
douce décennie des illusions des années 1990. Avant le grand retour du
tragique, un certain 11 septembre 2001. Heureusement, Manette et
Ricoeur, plongés en pleine jeunesse dans le second conflit mondial, m’en
avaient constamment parlé. Ils avaient déposé une alarme au fond de mon
esprit. Elle s’activa très vite après mon élection. Pour être précis,
dès que j’eu rencontré Poutine et Trump. Je relançais alors
vigoureusement les crédits militaires. Bien avant l’Ukraine, donc. Le
calendrier est formel, et tant pis pour les mauvais esprits.
Eh oui, la guerre ! La guerre multiforme : militaire, sanitaire,
informationnelle, commerciale. « Hybride » comme on dit, qu’il faut
savoir nommer sous ses masques changeants. Comme j’ai osé le faire lors
de l’irruption de la Covid en déclarant « nous sommes en guerre ! ».
Comme je l’ai encore assumé – mais sans cobelligérance – face à la
Russie, dont la folle agression de l’Ukraine et ses rebonds, fixent en
France même l’agenda électoral depuis 2022. Conséquences décuplées par
l’embrasement du Moyen-Orient, de Gaza à l’Iran, du Yémen au Liban. En
attendant le bruit des bottes, des drônes et des hélices du côté de la
Mer de Chine. Sans oublier la permanente poudrière africaine. Tout mon
deuxième mandat aura ainsi été placé sous l’ombre de la guerre. Sous le
signe d’Arès.
Je préfère, il est vrai, celui d’Hermès. Cet Hermès que me rappellent
sans cesse les sculptures ornant et rythmant la grille de la Lanterne.
Dieu du commerce, dieu du voyage, dieu ami du rusé Ulysse. Dieu de
l’énigme aussi.
Ce dieu si mobile, je l’associe à Saint-Simon, grand adepte
des « flux ». Flux des hommes. Flux de l’argent. Flux du savoir. Flux du
pouvoir. Ce descendant de Charlemagne (à en croire son roman familial)
rêvait canaux, chemins de fer instruction publique, gouvernement des
producteurs… et banques ! Ses fils spirituels, les Pereire, Rodrigues,
Enfantin, Chevalier, Lesseps d’Eichthal encore, allaient réaliser ces
rêves. Grâce à un aristocrate de vieille souche, la France entrait dans «
l’âge industriel ».
Cet héritage-là, je l’ai fait mien. Des passages entiers, l’esprit même de Révolution,
sont saint-simoniens. La MOBILITÉ, bien sûr. Physique. Sociale.
Intellectuelle. Politique. Mais sans référence explicite alors à
Saint-Simon. Là encore pour éviter les malentendus. Dangereux pionnier
du socialisme avant la lettre pour les uns. Alibi intellectuel des
affairistes de la fête impériale pour les autres. Émancipateur de la
classe ouvrière. Porte-parole du capitalisme naissant. Fils de famille
et fol aventurier. En même temps. Bref, il avait tout pour me plaire. Et
combien je partage son constat irrécusable : « le maintien des libertés
individuelles ne peut être le but du contrat social » !
Saint-Simon m’a aussi aidé à penser l’époque de Machiavel comme à
comprendre la nôtre. Je dois finalement plus à sa philosophie de
l’Histoire qu’à celle de Hegel, sujet de mon mémoire de DEA. Nous sommes
en effet (je l’ai dit quelque part) dans la situation des hommes entre
Moyen Âge et Renaissance. Dans l’une de ces « périodes critiques » où
l’ancien se meurt sans que le nouveau l’ait encore remplacé. Où
s’étiolent les vieux paradigmes, mais où le « germe » de l’avenir, déjà
bien présent, ne s’est pas encore déployé dans la complexité d’un «
organisme » achevé. J’aime ces mots de la physiologie qui sont bien plus
que des métaphores.
Car le corps social est de chair vive.
A nous donc de faire monter le germe des nouveaux talents, des
nouvelles « capacités » cachées, étouffées sous les corps intermédiaires
d’une société rigide.
Des capacités qu’il faut donc accompagner. Tel est le grand
rôle de l’État pour Saint-Simon. Et d’abord le rôle, en tout cas à mes
yeux, de son Chef. À lui d’être le grand « organisateur », le grand «
ingénieur » de cette mutation douloureuse mais vitale. C’est la mission
que je me suis donnée pour la France. Et pour l’Europe, dont
Saint-Simon, encore, fut l’un des pionniers.
Carnets recueillis par Nicolas de Nerlande
Nicolas de Nerlande
Nicolas de Nerlande est un contributeur dans La Nouvelle Revue Politique.
Nicolas Machiavel (en italien Niccolò Machiavelli) (né le 3 mai 1469 - mort le 21 juin 1527) est un penseur italien de la Renaissance, théoricien de la politique et de la guerre.
Machiavel représente aussi un personnage symbolique qui a traversé les
temps dans l'imaginaire et la culture populaire et littéraire pour son charisme.
Présentation
Son œuvre la plus connue est Le Prince, ouvrage offert à Laurent de Médicis, destiné à l'éducation du prince. Il a également écrit les fameux Discours sur la première décade de Tite-Live.
Dans la querelle philosophique des Anciens et des Modernes, on
peut le classer comme un des premiers Modernes, s'engageant résolument
du côté du peuple. Par ses idées, c'est aussi un théoricien de l'absolutisme,
opposé aux idées libérales : le Prince doit gouverner sans
s'embarrasser des lois ou de moralité. Il prend ainsi pour modèle Cesar
Borgia, qui fit assassiner sauvagement ses rivaux.
Machiavel hait la papauté corrompue et voit le Pape comme un
simple prince, avantagé par un statut de chef religieux, mais animé des
mêmes ambitions. Il le voit comme le principal obstacle à l'unification
de l'Italie.
La postérité de Machiavel est sujette à des interprétations variées. Selon Raymond Aron,
« le machiavélisme est l'effort pour percer à jour les hypocrisies de
la comédie sociale, pour dégager les sentiments qui font véritablement
mouvoir les hommes, pour saisir les conflits authentiques qui
constituent la texture du devenir historique, pour donner une vision
dépouillée de toute illusion de ce qu'est réellement la société »[1]. Quoiqu'il en soit, Machiavel a suscité l'admiration successivement des praticiens de l'absolutisme puis des théoriciens modernes d'extrême droite et d'extrême gauche sensibles à son nihilisme moral[2]. Aux yeux d'Antonio Gramsci, par exemple, les Jacobins et les Bolchéviques sont les premières incarnations historiques du Prince émancipateur des masses populaires opprimées.
Le nom propre Machiavel a donné en français naissance à deux
termes : machiavélisme et ses dérivés, qui font référence à une
interprétation politicienne cynique de l’œuvre de Machiavel et
machiavélien qui fait directement référence aux concepts développés par
Machiavel dans son œuvre.
Vue sur une forme de gouvernance privée
Dans un passage oublié de son Histoire Florentine[3], Machiavel décrit et loue la Banque de Saint-Georges,
organisation des citoyens créanciers de la république génoise. Il place
sa fondation après la Guerre de Chioggia : afin éviter un défaut de
paiement, la Superbe République accorda à ses débiteurs les revenus de
ses douanes en proportion des créances de chacun.
« [Ils] créèrent entre eux une sorte de gouvernement,
en nommant un conseil de 100 membres pour décider des affaires communes
et une magistrature de huit citoyens pour appliquer leurs décisions.
Ils divisèrent leur créance en parts qu'ils appelèrent 'lieux' » — Histoire Florentine, livre VIII, chapitre XXIX
On constate, pour reprendre l'analyse économique d'Henri Lepage,
que les fonctions de décision et d’exécution sont déjà présentes et
séparées pour ce type d’entreprise, mais Machiavel ne détaille pas
l'existence d'une fonction de surveillance, c'est-à-dire d'une sorte
d'un board des actionnaires contrôlant la bonne exécution des décisions
et révoquant les magistrats incompétents ou récalcitrants. Machiavel est
également muet sur la question de la libre cession des lieux, font-ils
l'objet de spéculation, ce qui impliquerait l'existence d'un marché
boursier ? Enfin, si Machiavel précise que les magistrats sont nommés,
il se tait sur le mode précis de nomination, qui mélange tirage au sort [4], et élection lors d'un scrutin secret.
Il note en revanche l'efficacité exemplaire de la banque, qui à
l'instar des compagnies des Indes Orientales des siècles ultérieurs, se
voit confier avec succès par Gênes les territoires que celle-ci ne peut
défendre [5]
et éponge régulièrement ses dettes. Selon Machiavel, les dirigeants de
l'Office de Saint-Georges sont donc meilleurs gestionnaires que la cité
de Gênes.
« Ce système ayant été ainsi organisé, la commune eut
de nouveaux besoins et dut recourir à Saint-Georges pour de nouvelles
aides. En retour, de même qu'elle leur avait d'abord accordé les
douanes, elle commença à leur concéder des territoires en garantie de
l'argent reçu. La situation, née des besoins de la commune et des
services rendus par Saint-Georges, a évolué de telle sorte que cette
banque a pris sous son administration la plupart des places et cités
soumises à Gênes. Elle les gouverne, les défend et y envoie chaque année
des gouverneurs élus, sans que la commune s'en préoccupe autrement. » — Histoire Florentine, livre VIII, chapitre XXIX
Autre qualité de la banque de Saint-Georges d'après Machiavel :
celle-ci se révèle très adaptable au changement de régimes et aux luttes
de factions, elle s'empresse de reconnaître les nouveaux pouvoirs
pourvu qu'elle puisse continuer son commerce. Les citoyens gênois
acceptent donc aisément les changements à la tête de la cité, car aussi
bien les luttes entre les Fregoso et les Ardono que les querelles de
souverains étrangers [6] sont d'importance secondaire, au fond leur allégeance suprême va à la banque de Saint-Georges.
« Il en résulte que les citoyens n'ont plus
d'attachement envers une commune tyrannique mais l'ont porté sur la
banque, parce qu'elle est régulièrement et justement administré. » — Histoire Florentine, livre VIII, chapitre XXIX
Machiavel note bien la singularité de cette institution et sa
réussite exceptionnelle qui défie les conceptions politiques de son
temps, même s'il ne semble ne pas en avoir tirer de conséquences
pratiques lorsqu'il participait aux affaires de Florence.
Constatons enfin que Machiavel associe le gouvernement de la banque de
Saint-Georges à la liberté, et loue non les qualités de ses membres mais de l'institution en elle même.
« C'est là un cas vraiment exceptionnel et jamais
imaginé par les philosophes dans les républiques qu'ils ont inventées ou
décrites : car on voit dans un même milieu, parmi les mêmes citoyens,
la liberté et la tyrannie, la vie civile et la corruption, la justice et
la licence. Car seule cette institution maintient cette cité aux
coutumes anciennes et vénérables. S'il devait arriver, comme il arrivera
de toute manière avec le temps, que Saint-Georges s'empare de
l'ensemble de la cité, alors cette république sera plus digne de mémoire
que Venise. » — Histoire Florentine, livre VIII, chapitre XXIX
Contrairement au Prince qui doit se doter de l'art royal, alliant
fortune et vertu, et disposer de qualités personnelles éminentes pour
compenser son grand pouvoir qui dégénère en tyrannie ; ou même d'une République
devant disposer de bonnes mœurs, lois et principes pour enrayer sa
corruption, la banque semble dotée d'un mécanisme d'auto-régulation
induit par la concurrence sur le marché financier et la responsabilité des décisionnaires dont la pertinence des choix pourraient se répercuter directement sur le cours des lieux.
Annexes
Citations
Les soulèvements d’un peuple libre sont rarement pernicieux à sa liberté. (Discours sur la première décade de Tite-Live)
Les peuples qui ont recouvré leur liberté mordent plus férocement que ceux qui ne l’ont jamais perdue. (Discours sur la première décade de Tite-Live)
L’habitude de violer la constitution pour faire le bien autorise ensuite à la violer pour déguiser le mal. (Discours sur la première décade de Tite-Live)
Ce ne peut être un tort de défendre une opinion quelle qu’elle soit
du moment que c’est par la raison, et non par l’autorité et par la
force. (Discours sur la première décade de Tite-Live)
On peut combattre de deux manières : ou avec les lois, ou avec la
force. La première est propre à l'homme, la seconde est celle des
bêtes ; mais comme souvent celle-là ne suffit point, on est obligé de
recourir à l'autre : il faut donc qu'un prince sache agir à propos, et
en bête et en homme. C'est ce que les anciens écrivains ont enseigné
allégoriquement, en racontant qu'Achille et plusieurs autres héros de
l'antiquité avaient été confiés au centaure Chiron, pour qu'il les
nourrît et les élevât. (Le Prince)
Le principe fondamental de la philosophie machiavélienne, et qui -
nous l'ajoutons sans honte - est aussi le nôtre, ainsi qu'à notre avis
le principe de toute théorie cohérente de l’État, est contenu dans ces
paroles de Machiavel (Discours, L. I,ch. 3) : « Quiconque fonde une
république (ou en général un État) et lui donne des lois, doit
présupposer que tous les hommes sont méchants et que sans aucune
exception ils donneront libre cours à leur méchanceté intérieure dès
qu'ils trouveront pour cela une occasion sûre. » (Johann Gottlieb Fichte)
Notes et références
Raymond Aron, Les Étapes de la pensée sociologique
Philippe Nemo, Histoire des idées politiques aux temps modernes et contemporains, PUF, p.66-67
livre VIII, chapitre XXIX
On
sait que Machiavel était critique du tirage au sort, notamment du
système de bourses en vigueur à Florence, dont il moque l'absurdité dans
Clizia
par exemple la Corse rebelle, la forteresse de Sarzana assaillie par
les Florentins, ou encore ses colonies de la mer Noire et de Péra
menacées par les Ottomans
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I. Harris, P. Harris, C. McGrath, "Machiavellian Marketing:
Justifying the Ends and Means in Modern Politics", In: D. W. Johnson,
dir., "Handbook of Political Management", Routledge, London, pp537-553
Andrea Migone, “Beyond Foxes and Lions: Machiavelli's Discourse on
Power and Leadership", In: Eugenie A. Samier, "Political Approaches to
Educational Administration and Leadership", Routledge, pp23-36
Cousin éloigné du duc de Saint-Simon, le célèbre mémorialiste, Claude-Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon, né et mort à Paris (17 octobre1760 - 19 mai1825) est un économiste et un philosophe dont les idées ont eu une grande influence au XIXe siècle.
Biographie
Il s’engage à 17 ans pour participer à la Révolution américaine aux côtés de La Fayette. Franc-maçon, il s’enrichit lors de la vente des biens du clergé sous la Révolution française.
Il suit les cours de physique à l’École polytechnique et les cours de
biologie et de physiologie à l’École de médecine. Dans sa Lettre d'un habitant de Genève à ses contemporains (1803), il célèbre la science considérée comme une nouvelle religion. Fortement marqué par l’esprit encyclopédique et le courant des Idéologues, il prône le progrès de l’humanité par l’industrie. Il prend comme secrétaire particulier successivement Augustin Thierry, Auguste Comte et Léon Halévy. Mort presque inconnu, il connaît des obsèques purement civiles dont la presse se fait l’écho.
Les idées saint-simoniennes
Sa philosophie est rationaliste ou scientiste. Ses disciples feront du saint-simonisme davantage une mystique.
Saint-Simon met en place une théorie des classes sociales exprimée dans une célèbre parabole
dans laquelle il oppose une majorité de travailleurs exploitée et une
minorité d’exploiteurs que sont les oisifs, les propriétaires-rentiers
et plus généralement tous ceux qui n’entreprennent pas. Il considère que
l’âge d’or est à venir et à trouver dans la perfection de l’ordre
social qui passera par une forme de capitalisme
qui créera une abondance de richesse profitant à tous. Il est favorable
à un Conseil des Lumières constitué de savants, d’artistes, d’artisans,
d'entrepreneurs capables de privilégier les faits et le fond plutôt que les principes et la forme.
De même, gouverner n’est plus une propriété et le politique
devient un aspect du système économique. L’approche socialiste de
Saint-Simon se remarque particulièrement dans la tendance à
l’organisation et à la planification,
notamment dans un projet d’amélioration générale du territoire de la
France censé enrichir le pays de quelques trois milliards par an et
entraînant par suite une amélioration des conditions de vie perceptible
par tous, y compris par les classes les plus basses de la population :
son objectif est l’élévation morale du prolétariat grâce à une organisation des richesses par les capitalistes eux-mêmes.
1904, Georges Dumas, "Saint-Simon père du positivisme”, Revue philosophique, vol LVII, pp136-157, pp263-287
1907, Elie Halévy, « La doctrine économique de Saint-Simon », La Revue du Mois, décembre, pp641-676
1908, Elie Halévy, « La doctrine économique des Saint-Simoniens », La Revue du Mois, 31, pp39-75
1921, Walter Eucken,
« Zur Würdigung Saint-Simons » (En reconnaissance à Saint-Simon),
Schmollers Jahrbuch für Gesetzgebung, Verwaltung und Volkswirtschaft im
Deutschen Reiche, Vol 15, n°3, pp115-130
1988,
A. Alcouffe, "Profits et entrepreneurs : Cantillon, Say, Saint-Simon",
In: Richard Arena, Jacques de Bandt, Laurent Benzoni, Paul-Marie Romani,
dir., "Traité d'économie industrielle", Paris; Economica
2003, Jean-Louis Peaucelle, "Saint-Simon, aux origines de la pensée de Henri Fayol", Entreprises et histoire, n°34, pp69-83
B. Boureille et A. Zouache, « Influences de J-B. Say dans les
écrits économiques des Saint-simoniens (1825-1832) », In: A. Tiran et
J.P. Potier, dir., L'Héritage de Say au 19ème siècle, Economica : Paris
G. Jacoud, « Les banques dans l'économie : une comparaison entre
l'analyse saint-simonienne et celle de Jean-Baptiste Say », In: A. Tiran
et J.P. Potier, dir., L'Héritage de Say au 19ème siècle, Economica
A. Zouache, « Socialism, liberalism and inequality: the colonial
economics of the Saint-Simonians in nineteenth-century Algeria», Review
of Social Economy, LXVII(4), pp431-456
Saint-Simonisme
Le saint-simonisme est un système socialiste né vers 1830 qui veut à la fois une morale, une politique et une religion. À l’origine, on trouve un homme, Claude-Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon (1760-1825), d’une famille qui prétendait descendre de Charlemagne,
dont la célébrité fut posthume. Il fut considéré comme le Messie par
ses disciples qui donnèrent son nom à ce nouveau courant de pensée :
« le philosophe de la science, le législateur de l’industrie, le
prophète d’une loi d’amour ». Ses disciples s’appellent Augustin Thierry et Auguste Comte.
Le saint-simonisme se présente comme un nouveau Christianisme : il faut
accroître le bonheur social du pauvre. En raison du caractère inachevé,
contradictoire et obscur de sa doctrine, une école va naître.
Une école qui devient une Église (1825-1831)
L’École (1825-1830)
Au petit groupe de disciples à la mort du maître se joint Barthélémy-Prosper Enfantin (Paris, 8 février 1796)
fils de banquier, commerçant mais intéressé par les questions
économiques et politiques. Il participe à la fondation du journal Le Producteur, Journal philosophique de l’Industrie, des Sciences et des Beaux-Arts
(1825-1826). On trouve aussi Saint-Amand Bazard (Paris, 17 septembre
1791) dirigeant de la Charbonnerie française et déçu de l’action
clandestine : quel monde nouveau établir ? Il s’agit d’établir une
philosophie scientifique et expérimentale.
L’avenir est à l’état industriel : exploiter le globe par
l’activité matérielle, intellectuelle et morale de l’humanité associée.
La foi doit reposer sur la science positive : un corps de savants
dirigera le monde. Dans un monde d’initiatives individuelles et de concurrence
ne peut exister que l’antagonisme patrons-ouvriers, misère et haine,
antagonismes entre États. Il faudrait supprimer les barrières entre les
peuples. Il faut favoriser les transports et les communications,
développer les entreprises par la commandite par actions, faciliter le
crédit.
Les libéraux comme Benjamin Constant
les accusent de rêver d’un papisme industriel. Les saint-simoniens
répondent que la foi doit être fondée sur la démonstration et non sur la
tradition. Leur message touche de jeunes polytechniciens. L’Exposition de la Doctrine (1829-1830) affirme : À chacun selon sa capacité, à chaque capacité suivant ses œuvres. Il n'y a pas de place pour les oisifs dans une société organisée.
L’Église
La société de l’avenir devait être une hiérarchie
religieuse. L’influence d’Enfantin est décisive : il se sentait investi
d’une mission divine. Les anciens forment le Collège qui élit à la noël
1829 deux chefs, deux Pères, Enfantin et Bazard. Sous le collège, le 2e et le 3e degré puis le degré préparatoire. Le véritable dévouement n’est pas de s’humilier mais de se mettre à la place dont on est digne.
L’amour et la fraternité allaient régner et opérer des miracles en
chacun de nous. Les mécontents s’étaient retirés (tel Buchez),
excommuniés par les Pères.
Une existence conventuelle devait offrir le modèle de
l’association d’amour et de fraternité. Enfantin avait réussi à
organiser une Église dans le Midi (Castelnaudary, Montpellier,
Carcassonne, Rodez,…). L’Église adopte la couleur bleue. De jeunes
polytechniciens y adhèrent, comme Henri Fournel et Michel Chevalier,
mais aussi les frères Talabot auxquels s’ajoutèrent Frédéric Le Play, les frères Pereire, etc. On adopte des cérémonies : communion, mariage, funérailles.
La Famille est décontenancée par la révolution de Juillet 1830.
Elle ne fait que remplacer un roi par un autre roi. Les saint-simoniens
exposent leurs idées au travers de conférences-prédications, rue
Taitbou tous les dimanches : La doctrine de Saint-Simon ne veut pas
apporter une révolution mais une transformation... C’est une nouvelle
éducation, une régénération définitive qu’elle apporte au monde. Un
essai de prosélytisme parmi les ouvriers est tenté en 1831. Des églises
sont fondées en province, dont celle de Lyon. Des tentatives sans succès
de répandre la doctrine en Belgique. Le saint-simonisme connaît une
certaine influence (intellectuelle) en Allemagne. Le résultat en termes
de conversions fut médiocre, les missions ont surtout provoqué un éveil
intellectuel.
La doctrine
Le Globe devient en décembre 1830, le Journal de la doctrine de Saint-Simon, Michel Chevalier en prend la direction. Trois devises en sous-titre du journal : Toutes
les institutions sociales doivent avoir pour but l’amélioration du sort
moral, physique et intellectuel de la classe la plus nombreuse et la
plus pauvre ; tous les privilèges de la naissance, sans exception,
seront abolis ; à chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses
œuvres. Il faut achever de détruire l’Ancien régime c’est-à-dire l’exploitation de l’homme par l’homme. La loi de l’offre et de la demande est dénoncée comme la triste impartialité entre la richesse fainéante et la misère laborieuse.
La société doit être organisée comme une famille où tous sont solidaires, où il n’y a ni profits ni pertes pour personne, comme les monastères, les couvents et les casernes. L’armée avec ses cadres, sa hiérarchie,
sa discipline est le modèle de la société future. Ainsi plus
d’isolement, mais au contraire plus d’échange, c’est-à-dire « plus de
monnaie d’or et d’argent ». On n’est plus propriétaire du sol ou de
l’usine, on est propriétaire de sa fonction dans l’agriculture ou dans
l’industrie : cette propriété a un revenu qui est le traitement accordé au grade que l’on a mérité. Chacun recevra de l’État, distributeur des instruments de travail une éducation et une fonction conformes à ses œuvres. La liberté partout c’est l’anarchie partout. Il n’y pas de légitimité venant d’en bas : le génie se révèle lui-même ; il ne sort pas d’une urne de scrutin.
Michel Chevalier réclame du gouvernement qu’il prenne la vraie
direction de la société par la création d’un vaste ensemble de
communications (chemins de fer, canaux, routes) ; par l’établissement
d’institutions de crédit couvrant la France comme un réseau (la banque
permet un véritable gouvernement de l’industrie) ; par la fondation de
hautes écoles sur tout le territoire où seraient formés ingénieurs et
médecins, officiers de l’armée pacifique des travailleurs. Ne croyons
pas à la vertu des tarifs de douanes : un pays n’est pas le « tributaire
d’un autre parce qu’il a des relations avec lui. Quand deux peuples
échangent les fruits de leurs travaux, ils se rendent mutuellement
service, ils ne s’exploitent pas ». La Trinité saint-simonienne associe
science, industrie, religion.
Faute de ressources, le Globe cesse de paraitre le 20 avril 1832. Les idées saint-simoniennes touchent peu la foule mais davantage les classes éclairées.
Les crises du saint-simonisme (1831-1841)
Les schismes et les poursuites judiciaires (1831-1832)
Ils sont 93 à prendre leur repas en commun rue Monsigny. Les
cérémonies religieuses prennent le pas sur la réflexion. Enfantin et
Bazard entrent en conflit sur le sujet de la place de la femme et de
l’indissolubilité du mariage. Les discussions sont si vives que Bazard
est frappé d’une congestion cérébrale. Le 11 novembre 1831, il se
retire, laissant Enfantin seul Père suprême. D’autres disciples, avant
tout les vétérans du saint-simonisme, quittent à leur tour l’Église,
certains adhérant au fouriérisme. Le 27 novembre, Enfantin est proclamée
chef suprême de la religion saint-simonienne. Désormais tout tourne
autour du Pape Enfantin. Il déchaîne dans la secte une folie de
tendresse, une débauche d’amitié. À la discussion philosophique succède
la croyance et l’obéissance à un seul, loi vivante. Les saint-simoniens
attendent désormais la Femme-Messie.
En attendant, que faire pour régénérer le monde ? Le 28 novembre
1831, les saint-simoniens se constituèrent en société en nom collectif
avec procuration à Rodrigues et émission d’un emprunt. Rodrigues se
retire à son tour (février 1832) tout en se réclamant de la véritable
doctrine de Saint-Simon. Le gouvernement, au nom de l’article 291 du
Code pénal interdisant les réunions de plus de 20 personnes, fait poser
les scellés rue Taitbout, tandis que des troupes encerclent la maison de
la rue Monsigny (22 janvier 1832) et qu’on saisit les papiers.
L’instruction vise à rendre odieux et ridicules les saint-simoniens.
Or, le Globe, les procès avec Bazard et Rodrigues, tout cela
coûtait cher. La salle de conférences fermée, le journal arrêté faute de
ressources, que faire ?
Ménilmontant (avril-décembre 1832)
Le Père décide de se retirer avec 40 disciples au 145 de la rue
Ménilmontant presque en haut de la colline. Voulant être tout, au bout
de deux ans de propagande, les saint-simoniens n’étaient pas arrivés à
être quelque chose. Ils se répartissent les tâches domestiques. La
hiérarchie avait la peau trop blanche : à Ménilmontant, la peau se
brunit, les mains deviennent calleuses. Ils laissent pousser leur barbe
pour se donner plus de majesté. On observe le célibat, les femmes
n’étant pas admises. Ils adoptent un habit : pantalon blanc (amour),
gilet rouge (travail) qui se boutonne par derrière (symbole de
fraternité), tunique bleu violet (foi). Félicien David a composé un
hymne (Salut au Père). La profession de foi des saint-simoniens dit :
« Je crois que Dieu a suscité le Père pour appeler le Femme-Messie qui
consacrera l’union par égalité de l’homme et de la femme, de l’humanité
et du monde ».
Le dimanche, les portes sont ouvertes à tous : les Parisiens viennent
nombreux assister aux cérémonies, contempler repas et écouter chants. Le
8 juillet, la cérémonie est interrompue par l’intervention des forces
de l’ordre.
Le procès s’ouvre (27-28 août 1832) :
on avait dû écarter les accusations politiques, mais on les accusait
d’escroquerie, d’immoralité et de non-respect de l’article 291. Ils sont
condamnés, et la société est dissoute avec une peine d'un an de prison
pour Enfantin et Chevalier. Des nuits de méditation à Ménilmontant
donnent naissance à un dernier ouvrage, le Livre Nouveau,
divagation assez confuse. En septembre, le groupe se désagrège peu à
peu. Le procès pour escroquerie le 19 octobre 1832 aboutit à un
acquittement. En prison en décembre 1832, Enfantin décide d’abdiquer de
sa dignité en avril 1833 dans l’attente de la venue de la Mère.
La dispersion des apôtres (1833-1841)
Incompris de l’Occident, le Père songeait à l’Orient, vieille terre
de prophètes. L’Occident avait enfanté le Père, l’Orient donnerait la
Mère. Barrault, l’ancien prédicateur de la rue Taitbout, fonde une
association, les Compagnons de la Femme (22 janvier 1833) avec des
saint-simoniens de Lyon. Les efforts de propagande en France sont mal
accueillis. Une tentative d’aller à Constantinople échoue. Michel Chevalier, gracié en août comme le Père, prend ses distances. Enfantin, reprenant son autorité de Père, part avec ses fidèles pour l’Égypte
(23 septembre 1833) où il est accueilli par Barrault et Félicien David.
Il s’agit de réaliser la percée de l’isthme de Suez. Le gouvernement de
Mehmed-Ali est davantage occupé à un projet de barrage pour régler les
inondations du Nil. Enfantin se résigne à se rallier au projet de
barrage. Mais le projet est ajourné, certains ont regagné la France,
d’autres parmi les plus fidèles sont morts. N’ayant rien fait, Enfantin
rentre en France en janvier 1837.
Le temps des apôtres était terminé. Enfantin ne possède plus
rien : Ménilmontant a été vendu. Il se heurte au refus des anciens
disciples d’accepter son ancienne infaillibilité. Il refuse cependant de
rentrer dans les rangs, refusant la situation que lui offre Arlès-Dufour
dans sa maison de Lyon, lui le Père de l’humanité, le Christ des
nations, le Napoléon de l’Industrie. Il voudrait être le conseiller des
princes. Le gouvernement lui propose d’être membre de la commission
scientifique de l’Algérie (décembre 1839). Il envoie des lettres à Arlès
qui les communique au duc d’Orléans, qui assure le Père de ses bons
sentiments. N’ayant rien fait en Algérie, il rentre en octobre 1841. Ce
séjour lui inspire la colonisation en Algérie.
Il rêve de colonies militaires et civiles avec propriété collective de
la terre. Faire du colon le soldat de l’industrie. Le gouvernement
ignore le mémoire. Le duc d’Orléans propose une éventuelle
sous-préfecture. Il y a des chances pour qu’on me dise bientôt : bibliothécaire à Oran ou allumeur de réverbères à Paris.
Le saint-simonisme pratique
La pratique industrielle
Les chemins de fer avaient toujours préoccupé les saint-simoniens.
Emile Pereire avait été à l’origine de la construction du Paris-Saint
Germain (1835). Les divisions entre compagnies étaient à l’origine du
retard de la France : Enfantin, le grand prédicateur de l’association
est nommé administrateur de trois compagnies (Paris-Lyon, Lyon-Avignon,
Avignon-Marseille) et secrétaire général du Paris-Lyon (1846) mais la
crise de 1847 et la révolution compromettent la fusion qui n’aura lieu
qu’en 1852.
Le canal de Suez revient dans les préoccupations d’Enfantin, non
plus manifestation de Dieu par son prophète mais travail industriel
utile et grandiose. Il voulait prouver que le rêveur était un homme
d’action. Ce serait le témoignage du saint-simonisme à l’humanité.
Enfantin, désormais considéré, constitue une Société d’études pour le
canal de Suez (1846) avec le fidèle Arlès-Dufour, des ingénieurs
allemands, autrichiens et des britanniques (Stephenson, Starbuck). Les
frères Talabot étaient adjoints comme ingénieurs. Le siège social était
au domicile d’Enfantin, 34 rue de la Victoire, le fonds social de 150
000 francs.
À la première réunion, Enfantin déclare : Nous avons
conscience d’avoir préparé cette grande œuvre comme jamais œuvre
industrielle n’a été préparée ; il nous reste à l’accomplir avec vous
comme jamais grande entreprise industrielle n’a été faite, c’est-à-dire
sans rivalités nationales, avec le concours de trois grands peuples que
la politique a souvent divisés... il nous reste à tracer sur le monde le
signe de la paix, et, à vrai dire, le trait d’union entre les parties
du vieux monde, l’Orient et l’Occident. Il disait d’ailleurs : Ce n’est plus une théorie, c’est une affaire.
Le saint-simonisme et la Seconde République
1848
avec ses effusions fraternelles semblait favorable au saint-simonisme.
N’était-il pas le père des systèmes proposés pour supprimer le mal dans
le monde ? Mais il n’avait jamais été populaire et sa hiérarchie
des capacités heurtait le sentiment niveleur. La doctrine se révélait
démodée et dépassée. Enfantin se montre d’une remarquable prudence dans
ce déchaînement des utopies.
Il propose au ministère des Travaux publics le rachat des chemins de
fer par l’État, les actionnaires recevant des titres de rente : l’État
devait devenir grand producteur avant de devenir seul producteur.
D’anciens saint-simoniens étaient devenus députés mais, Laurent
excepté, tous avaient abandonné la doctrine. Duveyrier, l’ancien poète
de Dieu de l’Église, avait fondé un journal, Le Crédit, Enfantin y
entra comme directeur politique. Le ton est modéré, républicain
libéral, mais les questions financières et industrielles y sont plus
étudiées que les questions politiques. On réclame l’impôt sur le revenu
et l’intervention de l’État pour favoriser la reprise. Les bourgeois trouvent le journal socialiste, les ouvriers le trouvent trop bourgeois, note Arlès-Dufour. Le Crédit
dura 21 mois et cessa de paraître en août 1850. Enfantin resté
autoritaire, juge sévèrement le bilan de la Constituante et de la
Législative : plus la dictature est menaçante, plus Enfantin se montre
confiant. Le 2 décembre1851 fut à ses yeux l’exécution d’un décret providentiel.
Suez et les derniers actes du saint-simonisme
L’affaire de Suez semblait enterrée avec le retrait des Anglais, mais
Ferdinand de Lesseps renoue connaissance avec Enfantin et Arlès en
1854 : Saïd-Pacha l’appelle en Égypte
et il obtient dès le 5 novembre le firman qui lui donne concession du
canal. Cependant, en 1855 Lesseps rompt avec Enfantin et Arlès, estimant
que la Compagnie universelle ne doit rien à la Société d’Études. Ainsi
l’œuvre saint-simonienne échappe aux fils de Saint-Simon. Amer et déçu,
Enfantin ne se donne pas le ridicule d’une protestation publique. Plus
tard, il dira : « J’ai été un vieux fou de m’affliger... Il importe
peu que le vieux Prosper Enfantin ait subi une déception ; il importe
peu que ses enfants aient été trompés dans leur espoir, mais il importe
que le canal soit percé et il le sera. Et c’est pourquoi je remercie
Lesseps et le bénis ».
Entretemps Enfantin avait été nommé au conseil d’administration
du PLM et délégué à Lyon (1852). Il fonde à Lyon plusieurs sociétés :
Société des rails omnibus, Société d’éclairage au gaz et Compagnie
générale des eaux (1853-1856). D’anciens saint-simoniens fondent le
Crédit Mobilier, la Compagnie Maritime et la Compagnie immobilière. Leur
influence est considérable : Michel Chevalier préparant le traité de libre-échange de 1860, Isaac et Emile Pereire écoutés de Napoléon III. On construisait non des systèmes mais des chemins de fer. Enfantin publie La Science de l’homme (1858) qui rassemble les idées de la doctrine et reprend un ouvrage de Saint-Simon portant le même titre. Cette offrande à Napoléon III fut jugé sévèrement par ses amis et déplut à l’église qui fut près de faire poursuivre l’ouvrage.
Conclusion
Le saint-simonisme commencé rue Monsigny s’achevait au conseil d’administration du PLM. Que restera-t-il d’un mouvement si profond ? disait Duveyrier à Lambert. Quelques livres, quelques manuscrits curieux pour servir à l’histoire de l’esprit humain au XIXe siècle. Est-ce là, mon cher ami, ce que nous avions rêvé ?
En 1860 est constituée une société de secours mutuels par
Enfantin avec Arlès, Michel Chevalier, Emile et Isaac Pereire, Lambert,
Fournel (inspecteur général des mines), Charles Duveyrier, Guéroult,
L’habitant et Laurent. Parmi ses membres : Félicien David, Holstein,
Paulin Talabot,...
Une dernière querelle oppose le Père à Chevalier et aux Pereire à
propos d’un projet d’encyclopédie qui ne verra jamais le jour (1863).
Jusqu’au bout, Enfantin remue des projets, refusant de devenir un
bourgeois repentant (ainsi il n’épousa jamais la mère de son fils
naturel et reconnu, Arthur Enfantin). Devenu un personnage respecté, il
meurt le 31 août 1864. Il y eut 4 ans plus tard l’inauguration de son
buste au Père-Lachaise qui réunit une cinquantaine de saint-simoniens.
Le saint-simonisme vécut ses derniers jours dans la vaste maison d’Arlès-Dufour à Oullins.
Sources
Sébastien Charlety, Histoire du Saint-Simonisme, Gonthier 1931
Philippe Nemo, Histoire des idées politiques aux temps modernes et contemporains, PUF 2002, p. 869-882
Étienne Campion, journaliste chez Marianne, dévoile le vrai visage d’Emmanuel Macron dans son livre enquête : Le Président toxique (Robert Laffont). Trahison, mensonges, humiliations… Macron serait-il un véritable manipulateur ? À travers les témoignages d’une centaine de personnalités ayant côtoyé le chef de l'Etat, découvrez un portrait implacable de l’homme qui aura profondément marqué la France.