Sommaire:
A) - Les carnets apocryphes d'Emmanuel Macron - Premier carnet : Mon nombre d’or. « On dira ce que l'on veut de moi, au moins je sais juger les hommes et pour une raison simple : je suis fondamentalement curieux des autres »
B) - « D’une dissolution, l’autre ? » Carnet recueilli par Nicolas de Nerlande
C) - Troisième carnet : Par-delà la gauche et la droite
D) - Quatrième carnet : Machiavel et Saint-Simon, en même temps
E) - Machiavel & Saint-Simon
A) - Les carnets apocryphes d'Emmanuel Macron - Premier carnet : Mon nombre d’or. « On dira ce que l'on veut de moi, au moins je sais juger les hommes et pour une raison simple : je suis fondamentalement curieux des autres »
Les carnets apocryphes d’Emmanuel Macron.
Premier carnet : Mon nombre d’or.
« On dira ce que l’on veut de moi, au moins je sais juger les hommes et pour une raison simple : je suis fondamentalement curieux des autres ».
La Nouvelle Revue Politique est heureuse de vous présenter son feuilleton de l’été, les Carnets de la Lanterne, attribués à Emmanuel Macron lui-même. Ils auront été écrits la fin de 2027 dans cette résidence présidentielle de Versailles dont le nom est aussi célèbre que le lieu est secret.
On y trouvera une réflexion très personnelle sur les années écoulées, sur la nature et l’exercice du Pouvoir, sur la France et son Histoire, et pour finir, sur le contexte surprenant de ce séjour à la Lanterne.
Ces carnets auront été retrouvés par le gardien du domaine et transmis à l’archiviste Nicolas de Nerlande, à l’origine de leur publication en raison de leur intérêt public évident.
Ils seront publiés, l’un après l’autre, au cours de cet été, au fil de leur communication à la NRP.
A toutes celles et ceux qui n’y ont pas cru
Pavillon de la Lanterne, Domaine de Versailles,
Ce 25 décembre 2027
Cette fois, je vais lui prendre au moins un set. Et pourquoi pas deux ? Après tout, une vraie victoire se construit en deux tours, je crois l’avoir assez prouvé. Et je pense que le tennis est la meilleure école de la politique, à moins que ce ne soit l’inverse. C’est pourquoi, depuis des années, je les pratique en même temps. On part souvent, dans les deux cas, avec des chances minimes, comme moi en 2017 face aux éternels candidats, aux prétendants attendus et aux prétendus nouveaux. Et comme moi encore aujourd’hui, face à un adversaire de la taille de Patrice Kuchna, mon coach de tennis du Touquet, qui a quand même été 125ème mondial et que nous venons d’embarquer à l’aube, direction Versailles.
Il faut savoir, dans ces deux sports de combat, saisir sa chance ou plutôt la créer. « Prendre la balle au bond » comme dit l’adage, et même avant le rebond. C’est pourquoi je monte souvent au filet, un peu trop même selon Patrice, mais il a tort : il faut forcer le destin ; oublier le coup précédent et visualiser le coup d’après ; être toujours en mouvement, dérouter l’adversaire et imposer son jeu. L’essentiel est d’aller vite, de prendre l’autre à la gorge, de lui « retirer du temps » (là, c’est un bon conseil de Patrice), surtout s’il est rétif au risque. Tout est question de caractère et de circonstances, ou plus exactement de caractère confronté aux circonstances, la grande leçon de mon cher Machiavel. À une condition toutefois : ne jamais surjouer. Patrice m’en fait parfois le reproche et Brigitte me mettait déjà en garde dans ce cours de théâtre à La Providence (si bien nommée !), qui fut le commencement de tout. Elle me le rappelle depuis, avec son sourire taquin, à chacune de mes grandes annonces : « surtout ne surjoue pas, Emmanuel ! ». Précieuse, si précieuse Brigitte !
C’est muni de ce viatique que j’ai doublé François Hollande, ma scène inaugurale et magistrale en politique, là-dessus au moins tout le monde est d’accord. Il ne m’a pas vu venir et pourtant je n’ai rien fait pour me cacher, contrairement à ce que disent des biographes de rencontre et autres huluberlus qui ne comprennent pas plus la politique que la plupart des critiques ne comprennent le théâtre. Pour cela, il faut être acteur. Et acteur, je l’ai été sur les deux scènes. Et sur les deux scènes grâce à Brigitte. Et un peu à Machiavel : la politique n’est-elle pas le grand theatrum mundi ? Je le corrigerai pourtant – et du même coup, le bon mémoire mais encore un peu scolaire que je lui ai consacré à Nanterre – sur un point essentiel : la dissimulation n’est pas toujours indispensable au Prince. Face aux plus roués, comme Hollande justement, donc les plus suspicieux, plus c’est gros (si j’ose dire dans son cas) plus ça passe. Car leur caractère retors et leur côté laborieux les enferment dans les micro-détails, sans vue d’ensemble et sans saisie du moment, sans ce coup d’œil, cet Augenmass dont parle Max Weber, qui fait le vrai politique.
Ne l’ai-je pas démontré en 2019 pour clore, avec le Grand Débat, la terrible crise des Gilets Jaunes ? En 2022 quand je n’avais plus de majorité parlementaire ? Depuis 2024 encore, après cette dissolution prétendument « ratée » ? Et bien sûr, au cours de cette dernière année où j’ai su rebondir sur les événements extraordinaires qui expliquent ma présence aujourd’hui à la Lanterne. Grâce au savant dispositif que j’avais patiemment mis en place, moi que l’on aime tant décrire comme un « impulsif » voire comme un « suicidaire ». Quelle superbe démonstration par A+B de la loi de Machiavel (je cite de mémoire) : « la fortune est l’arbitre de la moitié de nos actions mais elle nous laisse gouverner à peu près l’autre moitié » ! Je reviendrai en son temps sur toute cette séquence pour en donner la clef, aussi évidente qu’inaperçue, telle la fameuse lettre volée d’Edgar Poe. Toutes ces péripéties, tous ces coups de théâtre, m’ont confirmé en tout cas une chose : l’absence d’imagination de la plupart des politiques (je ne parle même pas des journalistes !): incapables de se transcender eux-mêmes, ils prêtent à leurs rivaux la faiblesse de leur propre caractère.
On dira ce qu’on veut de moi (et on ne s’en prive pas), au moins je sais juger les hommes et pour une raison simple : je suis fondamentalement curieux des autres. Car il faut connaître son adversaire – au tennis comme en politique. C’est peut-être ma plus grande force, et la moins connue. Je la dois non à Sciences Po où l’on apprend peu, encore moins à l’ENA où l’on n’apprend rien, mais à la littérature, c’est-à-dire à la « connaissance des possibilités humaines » comme disait Kundera. Et c’est pourquoi Balzac restera toujours l’un de mes auteurs favoris : n’a-t-il pas, selon son propre mot, « rivalisé avec l’État civil » en créant les mille et un personnages de sa Comédie humaine ? Et cette intimité avec la littérature, je la dois elle-même, bien avant la khâgne où j’ai beaucoup lu mais où j’avais l’esprit ailleurs, et en particulier auprès d’elles, aux deux femmes de ma vie : Manette, ma grand-mère et Brigitte, encore et toujours.
Je le dis d’autant plus volontiers que je suis quelqu’un de reconnaissant, quoi qu’en disent, là encore, les petits esprits. Tout dépend à l’égard de qui. Mon livre Révolution n’est-il pas rempli d’hommages ? A ma famille, à mes maîtres (Paul Ricoeur au premier chef), à toutes celles et ceux qui ont vu mon potentiel et m’ont aidé à le réaliser. Évidemment pas à ceux qui, comme les Grands de Montesquieu « capables de trop s’estimer eux-mêmes », prétendent, de dîners en ville en fausses confidences, m’avoir « fait » ! Toute ma conduite des dix dernières années prouve cette reconnaissance : mes fidèles, les vrais, ont-ils lieu de se plaindre, à voir où je les ai portés ? Et combien en ai-je gardé ou promu de ces incapables qui m’avaient, fût-ce brièvement, servi ? Ils me font bien sourire, et certainement pas souffrir, tous ces portraits à charge sur mon « égo démesuré », mon « absence totale d’empathie », quand ce n’est pas carrément mon « narcissisme pathologique », excusez du peu ! Je ne sais pas ce qui dans ce diagnostic relève de la calomnie ou de la sottise : les spécialistes du discours – des gens sérieux, eux – n’ont-ils pas statistiquement montré que le « je » était bien plus rare chez moi que chez mes prédécesseurs, y compris un certain « Président normal »? À moins qu’il ne faille voir, dans tous ces discours de haine, de la jalousie pure et simple ? Cette jalousie contre laquelle Manette, encore elle, m’avait mis en garde dès le plus jeune âge : « Mon garçon, je m’y connais un peu en gamins : avec tes qualités exceptionnelles, je te prédis un grand destin. Mais je te prédis du même coup une grande ennemie qui te poursuivra toujours : la jalousie ». Bien vu, si chère et si regrettée grand-mère et grande femme ! Je l’ai en effet croisé bien souvent ce visage hideux de la jalousie des « hommes au sang de grenouille », selon la belle expression de Lucien Febvre que mon Conseiller mémoire m’a trouvée lors de la panthéonisation de Marc Bloch.
C’est pourquoi il est grand temps de mettre les choses au point. Et pour commencer, j’ouvre ces carnets auquel je confie ces pensées pour moi-même, exercice auquel se doit tout homme qui a ou a eu en main la destinée des autres. Je compte bien pour cela rester au maximum à la Lanterne en profitant de la trêve des confiseurs. Entre deux parties de tennis -– Patrice a gentiment accepté de passer la semaine avec nous –, j’écrirai ce prélude à mon nouveau grand livre. Je n’en ai pas trouvé le temps jusqu’ici et c’est l’un des grands regrets de ma présidence. Titre provisoire : « L’Homme, le Pouvoir, Le Moment ». Il sera à la première personne comme Révolution ; mais plus bref et plus direct car l’issue est connue et mon premier grand dessein accompli : barrer jusqu’au bout, et par tous les moyens (légaux bien sûr), la route à l’extrême-droite. Non pas un livre-bilan puisque s’ouvre un nouveau chapitre, mais un livre d’étape pour rendre justice à ce qui n’est rien moins qu’une décennie majeure de l’histoire de France.
Comme dans Révolution, comme dans ma Lettre aux Français, je dirai ma vérité, toute ma vérité à mon peuple, à tout mon peuple : femmes et hommes, mais aussi celles et ceux qui refusent cette binarité, jeunes et moins jeunes, agents publics et employés du privé, agriculteurs et commerçants, indépendants et professions libérales, petits et grands patrons, diplômés et non diplômés, valides et en situation de handicap, bien portants et souffrants, celles et ceux qui ont tout, celles et ceux qui ont moins, et celles et ceux qui ne sont rien, Français depuis longtemps ou depuis peu, tous portés vers les beaux rivages de France, à un moment ou à un autre, par cette longue houle d’immigration dont les vagues successives ont depuis toujours façonné ce pays.
Mais j’entends déjà les demi-habiles, incapables qu’ils sont de voir le fil rouge de mes actes comme de mes propos, dire que je m’égare dans les circonvolutions.
Revenons donc à la Lanterne.
Brigitte adore l’endroit. « C’est quand même plus sympa que l’Elysée » ; dit-elle à chaque fois sur le ton primesautier qui n’appartient qu’à elle et pour lequel moi je l’adore ! Il est vrai que la vocation première de ce pavillon de chasse n’est pas sa tasse de thé. Les deux têtes de cerf sur la grille d’entrée l’ont toujours un peu agacée (et encore plus nos amis écolos !) ; mais heureusement elles sont posées sur des corps d’Hermès qui ne peuvent que plaire à la prof de lettres qu’elle est toujours restée. Elle n’a d’ailleurs jamais critiqué mes bonnes relations avec les chasseurs, à la différence d’une autre Brigitte qui a tout fait pour me contrarier. Celle-là aura vraiment gâché sa légende par son engagement d’extrême droite. Mais ne disons pas de mal des morts.
La Lanterne, lovée dans l’angle sud-ouest du domaine de Versailles, est l’ultime et secret joyau de cette grande Couronne royale, sertie du Château lui-même et des deux Trianons. Le plus modeste des quatre assurément, mais le mieux protégé par sa situation, ses murs et sa sécurité présidentielle. Atouts qui auront été bien précieux lors des événements de mai dernier. Bénis soient donc le comte de Noailles et le Prince de Poix qui ont écrit cet hymne de pierre douce à l’élégance française de cette extrême fin d’Ancien Régime. Béni soit aussi Michel Rocard qui y a installé le court de tennis, dont, ironie de l’histoire, son rival Jospin a tant profité ; béni soit surtout Sarkozy pour avoir chipé la résidence au Premier ministre ! Ils auront tous les trois au moins réussi quelque chose, car je leur dois aujourd’hui ce match avec Patrice.
Mais il faut faire vite. On fête mon anniversaire au déjeuner, avec la famille, quelques amis triés sur le volet et – c’est la moindre des choses vu les circonstances– le président Larcher. Ce n’est pas n’importe quel anniversaire d’ailleurs, puisque je viens d’avoir cinquante ans. La date est mal tombée cette année, un mardi. J’ai juste eu le temps d’un diner discret avec Brigitte à la Rotonde. Après tout, reporter la vraie fête à aujourd’hui, 25 décembre, ce n’est pas plus mal, puisque c’est la Saint-Emmanuel, l’antique jour de Mithra et de Sol Invictus.
Or le soleil est radieux aujourd’hui, ma Lanterne est magique et ma forme, olympique : j’ai dormi sept heures !
7 heures… 7 est décidément mon nombre d’or, le chiffre sacré des grands moments de ma vie : 1977 (ma naissance, un 21 décembre, 3 fois 7), 2007 (mon mariage), 2017 (ma première élection un 7 mai), 2027 (le terme officiel de mon double quinquennat et surtout la grande année de Dame Fortune). Certes, 2022 a dérogé à la règle mais j’ai bien pris soin de faire commencer mon nouveau mandat au 14 mai (2 fois 7). On sait combien ce détail aura pesé pour la suite.
7 heures de sommeil, c’est donc de très bon augure. Et puis, après tout, Patrice n’a été que 125e; moi, dans le top 5 des leaders de ce monde et numéro 1 incontesté de l’Europe.
C’est sûr, je vais gagner en deux sets !
B) - « D’une dissolution, l’autre ? » Carnet recueilli par Nicolas de Nerlande
Les carnets apocryphes d'Emmanuel Macron - Deuxième carnet : D’une dissolution l’autre ? Carnets apocryphes d’Emmanuel Macron : l’échec du RN aux législatives de 2024, cette grande déception - Episode 2
« Voilà la vraie raison de ma déception le soir du second tour : la clarification qu’aurait apportée une victoire du RN n’aurait pas lieu »
La Lanterne, Versailles,
Ce 26 décembre 2027
Commençons par ce qui fâche. Ma fameuse dissolution de juin 2024. Que
n’ai-je entendu ! D’abord sur la décision elle-même : «
caprice infantile » « suicide politique », « Macron s’est dissous
lui-même ». Ensuite sur ses conséquences : « Une fin de quinquennat
condamnée à l’inaction ». « Un long crépuscule en attendant 2027 » Mon
activité intense à international ? une simple « compensation à mon
impuissance intérieure ». etc. Il paraîtrait même que je me serais «
effondré » à l’annonce de ces résultats qui rendaient le pays
ingouvernable…
Wishful thinking que tout cela ! De la fachosphère bien sûr, qui ne me pardonnera jamais de l’avoir battue et rebattue. Des jaloux de toujours, évidemment. Mais, plus décevant pour eux, de certains observateurs généralement mieux inspirés. Oui, je sais : des proches aussi ont commencé à douter de moi. Des macronistes du début (j’ai les noms) se sont répandus dans les dîners en ville. Et des zèles iconoclastes se sont donnés libre cours. Le bal des ingrats à commencer avec la grotesque demande de ma démission par un Edouard Philippe qui me doit tout. Qu’était-il avant que je le nomme à Matignon ? Le maire d’une ville en crise et l’ex-bras droit d’une ombre politique. Pire encore, Gabriel Attal, mon ancien « petit frère » en qui j’avais mis tant d’espoirs, est devenu le petit Iago de mon second mandat. Le jeune Gabriel, modèle de ces apparatchiks que je dénonce dans Révolution, élevé entre Notre-Dame des Champs et Solférino, s’est vu pousser des ailes d’archange et de présidentiable.
Mais enfin, qui croira que je m’attendais à autre chose ? je l’ai déjà dit, la littérature m’a donné les clefs de l’âme humaine. Le pouvoir suprême m’en a donné l’usage. Et j’aurais perdu tout ça subitement, un soir de juin, pour une élection marginale, sur un coup de tête ou un coup de sang ? Parce que cette pauvre Valérie Hayer avait perdu les européennes ? Parce que le RN avait remporté une large victoire dans une élection marginale ? Fadaises !
Reprenons les choses par le début. Pourquoi ai-je dissous ? Je l’ai assez dit et répété : par volonté de CLARIFICATION.
Car on a un peu oublié la situation politique en ce printemps 2024. Je sais, les choses sont allés si vite depuis mais un peu d’analyse à froid, comme me le permet ce séjour à la Lanterne, ne fait pas de mal. Car cette décision de dissoudre a elle-même été prise à froid. Comment penser une minute que je ne regardais pas les sondages ? La large victoire du RN qu’ils annonçaient depuis des mois ? La lente mais continue glissade de la liste Ensemble ? Les rares journalistes bosseurs savent d’ailleurs que l’hypothèse de la dissolution était débattue dans mon cercle rapproché depuis des semaines.
Et puis, il y avait le quasi-blocage du pays, dont un Chef d’État responsable doit tenir le plus grand compte. Surtout sous la Vème République qui en fait le garant de l’indépendance nationale et des institutions. Or où en était la France en ce mois de juin 2024 ? Pesait d’abord sur elle, comme sur toute l’Europe, la menace existentielle de l’expansionnisme russe, alors que l’Ukraine, on l’a un peu oublié, donnait les signes d’un possible effondrement. Sur le plan intérieur, l’accumulation des déficits, l’envolée de la dette et l’atonie de la croissance, toutes dues aux Gilets Jaunes et à la Covid et renforcées par la crise ukrainienne, nous exposaient à la sanction des marchés, voire à une intervention de Bruxelles et du FMI. Face à cette montée des périls, le contexte politique n’offrait aucun rempart en dehors de la permanence présidentielle. L’absence de majorité parlementaire, faut-il le rappeler, tel était déjà le cas depuis 2022. Combien de manifestations, combien de 49.3 pour qu’Elisabeth Borne, bosseuse mais piètre politique, fasse enfin passer la réforme des retraites (mauvaise d’ailleurs, je l’ai toujours dit) ! Combien de temps perdu qui aurait été si utile pour mes autres, mes vraies réformes ! Et combien points de popularité perdus eux aussi, compromettant la suite, empêchant tout reset, tout élan nouveau, car étouffé dans l’œuf par cette guerre d’usure des retraites pour un butin si maigre !
Et puis il y a eu le gouvernement Attal. « La vraie erreur de mon second mandat » m’a-t-on fait dire, et cette fois à juste titre, que cette nomination. Mais Elisabeth était au bout du rouleau et je comptais sur le couple Attal /Séjourné pour booster à la fois Matignon et Bruxelles. J’ai très vite compris, il est vrai, mon erreur. Dès le début, ce ne fut que coup de com’ sur coup de com’. Non sans talent, je dois le reconnaître, mais n’avais-je pas mis en garde dès Révolution sur cette dérive fatale de nos mœurs démocratiques où l’emballage vaut plus que le contenu, si contenu il y a ? Conférence de presse sur meule de foin, déclaration de politique générale attrape-tout, omniprésence dans les médias pour un oui ou pour un non, réactions intempestives au moindre fait divers. Et ce programme des « 100 jours », qui relève de l’agenda d’un Président et non d’un Premier ministre. Et puis il y a eu cet écart important, persistant, entre nos cotes de popularité respectives : 13 points d’écart en mai 24, le chiffre est gravé dans ma mémoire. Dire qu’on a voulu voir entre nous deux un misérable combat d’égos, la « jalousie d’un président narcissique » ! Non, en Vème république, il n’est pas sain, il n’est pas conforme à l’esprit des institutions, que le Premier ministre recueille durablement plus d’approbation que le Président, dont il procède et dont il tire sa seule légitimité. Cela n’a rien à voir avec moi. Chaban-Delmas et Rocard, avant Attal, l’avaient appris à leurs dépens sous d’autres présidences. Et Edouard Philippe, qui déclare urbi et orbi ignorer encore la raison de son départ en 2020, idem sous la mienne.
La dissolution, je le reconnais volontiers, a eu aussi pour but de mettre un coup d’arrêt à une dérive qui s’aggravait chaque jour. Tandis que Matignon n’était plus qu’une machine à sculpter la statue de présidentiable de Gabriel Attal, les problèmes de la France devaient attendre. Regardez les chiffres de l’économie, le recul de l’agriculture, de l’industrie et de l’investissement en cette année 2024. Résultat : la baisse de la note de la France par Standard and Poor’s en mai. Le 31 mai précisément. 10 jours avant le désastre des européennes.
Non, il fallait trancher. Encore une fois, il fallait clarifier.
Il fallait donc, autre devoir du Président sous la Vème et grand
enseignement de son fondateur, redonner la parole au peuple. Comment le
Chef de l’État aurait-il pu rester aveugle à la montée constante du
Rassemblement national (et de La France Insoumise, ne l’oublions pas),
de sondage en sondage et d’élection en élection ? Comment ne pas sourire
à tous ces beaux esprits qui me reprochaient ma « déconnection » et ma
« verticalité jupitérienne », et poussant des cris d’orfraie à l’annonce
de nouvelles législatives ? Comment tous ces grands démocrates ont-ils
pu s’indigner de cet appel à la souveraineté du Peuple « qui l’exerce
par ses représentants et par la voie du référendum », faut-il le
rappeler ? Or, puisque le référendum était d’un recours malaisé (sur
quel sujet ? par quelle procédure ?), et d’ailleurs limité par la sage
jurisprudence du Conseil constitutionnel, de nouvelles législatives
s’imposaient comme une évidence.
Au risque d’une victoire de l’extrême droite, objectera-t-on ? Mais encore une fois, si telle était la volonté du peuple ! Le devoir du Président consistait, avant le scrutin, à mettre solennellement en garde l’électorat, à’ « éclairer la volonté générale » comme disait Rousseau. Y ai-je manqué ?
Il était ensuite de tirer les conséquences, toutes les conséquences
du résultat. Une cohabitation très probable en l’occurrence, au vu des
sondages en ce mois de juin 24. A ce sujet, que les choses soient
claires : je n’ai pas pensé une seconde que le parti présidentiel puisse
retrouver, même avec ses alliés, une quelconque majorité à l’Assemblée.
Par quel miracle ? Encore une fois, certains ont projeté sur moi leur
propre naïveté.
Une cohabitation donc. Et alors, la Vème République en a vu d’autres, c’est le cas de le dire ! S’est-elle pour autant effondrée ? Le cours normal des choses n’a-t-il pas repris par la suite, en 1988, en 1995, comme en 2002 ? Certes, cette fois il s’agissait, il s’agit toujours, d’un parti d’extrême-droite ; une extrême droite contre lequel j’ai moi-même mené, avec succès, les combats que l’on sait. Mais justement, face à la montée des eaux, pour reprendre la belle image de Machiavel, la digue ne peut pas être toujours reculée, le champ de la vie politique sans cesse restreint. Il faut savoir trancher dans le vif et provoquer l’épreuve de vérité. Les Français voulaient le Rassemblement national ? Eh bien qu’ils l’aient ! Etant entendu que j’exercerais, jusqu’au bout, la plénitude de mes pouvoirs présidentiels, comme l’ont fait mes prédécesseurs et comme je l’ai rappelé sans cesse. Mon éminence institutionnelle était là pour empêcher les dérapages d’une équipe nourrie de dangereux desseins, compromise avec le plus grand adversaire de la France, et démunie de toute expérience des affaires. En somme, promesse fondatrice de ma présidence, j’étais résolu à tout pour protéger les Français.
Et puis, rien de tel qu’un passage du Rassemblement national au
gouvernement pour démontrer, une fois pour toutes, son incapacité
crasse. En quelques mois tout au plus, l’affaire aurait été pliée. Au
pire, je pouvais dissoudre à nouveau dès juin 25, avec une victoire
cette fois sûre et large, tout entière acquise sur mon nom. Ce qui
permettait un nouveau départ et laissait amplement le temps, d’ici mai
2027, pour faire passer les réformes trop longtemps retardées.
Mais patatras ! Il a fallu qu’Attal, encore lui, rejoue la vieille antienne du « Front Républicain ». On connaît le résultat de ce « petit théâtre antifasciste », comme l’avouait déjà Jospin : le parti présidentiel étrillé ; l’épée de Damoclès du RN, revenu en force à l’Assemblée, plus que jamais suspendue au-dessus de notre vie politique. Bravo l’Archange !
Voilà la vraie raison de ma déception le soir du second tour : la clarification qu’aurait apporté une victoire du RN n’aurait pas lieu. Mais Brigitte, comme toujours, a su me consoler et je suis vite remonté sur mon cheval.
Pour contempler froidement le champ de bataille parlementaire. Proclamation ridicule de victoire à gauche. Aucune majorité, même relative. Centre de gravité difficile à trouver : trois blocs à peu près égaux et incompatibles entre eux. Mais voilà : en cet été 24, demeurait un pôle, et un seul, de stabilité : le Président lui-même, alors que les vacances et les Jeux olympiques n’étaient guère propices aux grandes manœuvres partisanes.
La suite est connue mais, comme toujours, mesquinement présentée : un « été des dupes », paraît-il, où j’aurais fait miroiter à droite, à gauche, au centre et même au visiteur du moment, le hochet de Matignon, tandis qu’Attal se morfondait dans les affaires courantes. Alors que je n’ai fait que consulter et reconsulter l’ensemble des forces politiques tout en assurant le fonctionnement quotidien du pays. Et accessoirement les Jeux Olympiques qui furent l’immense succès que l’on sait. N’ai-je pas d’ailleurs navigué au mieux dans ces mois compliqués, en esquivant les prétentions insensées de la NUPES et en contournant l’écueil RN?
Et n’ai-je pas gagné des mois précieux, sans hypothéquer la suite, avec la nomination de l’improbable Barnier ? Plus rigide de caractère que ne le fait croire son allure pateline, strictement encadré par des ministres sûrs, combattu au sein même de son camp comme la droite excelle à le faire et aveuglé par ce couronnement inespéré d’une carrière déjà derrière lui, ses chances de succès étaient minces. Ayant semble-t-il oublié de faire le décompte des groupes parlementaires, il s’écrasa bien vite sur le rocher de la censure.
Je passe sur les péripéties de la nomination de François Bayrou.
Certes, ce n’était pas mon premier choix et l’année 2025 fut pénible
avec cette lourde cuisine politique à la sauce béarnaise. Magistère du
blabla au lieu de gérer les dossiers. Poses à la Cincinnatus venu sauver
le pays du péril de la dette. Fantasme de nouvel Henri IV mettant fin à
nos querelles mortifères. Quand le père autoproclamé de la Nation
voulut poser la question de confiance à l’Assemblée, je ne pus donc que
l’y encourager.
Quant au bilan de ces années annoncées comme « perdues d’avance », regardons-le de près, et sans préjugé. Prenons un repère commode, l’été 2026, deux ans pile après la dissolution.
Politiquement d’abord. De quoi pouvais-je me plaindre ? Sébastien Lecornu à Matignon. Un gouvernement totalement macroniste ou « Macron compatible », comme je n’en avais pas eu depuis 2017. Avec en plus, comme seuls poids lourds, des proches de toujours : Darmanin, Lescure et Lecornu lui-même. Tout le reste, des ministres à rotation rapide, inconnus hier et déjà oubliés. Plus de Retailleau qui contredisait la ligne générale en public ; ni même de Bruno Le Maire qui le faisait en privé.
Preuve, s’il en est que j’avais repris la main : plus personne ne demandait ma démission.
Sur le fond ensuite. Combien d’initiatives dangereuses empêchées ! Le projet xénophobe de loi sur l’immigration et la rétention administrative concocté par Retailleau. Le durcissement du droit pénal des mineurs, que ce têtu d’Attal, frustré par la dissolution, voulut relancer depuis les bancs de l’assemblée. Je l’avais soutenu sur le sujet quand il était à Matignon, mais ce n’était plus l’urgence du moment et c’était trop accorder à la droite dans une assemblée si inflammable. De toutes façons, dans son indépendance et sa sagesse, le Conseil Constitutionnel a su neutraliser ces textes mal venus et mal ficelés.
Il faut aussi saluer l’absence de suite donnée à cette
invraisemblable commission d’enquête sur l’audiovisuel public, manipulée
par qui l’on sait. Bravo à la présidente de l’Assemblée pour la
suspension de ces rites de dénigrement et d’autoflagellation qui, sous
prétexte de contrôle de l’action publique, nuisent tant à l’image et à
la concorde du pays !
Et surtout cette période aura vu l’aboutissement de grands projets auxquels je tenais. La liste en est longue mais je ne retiendrai que trois domaines. Le progrès sociétal avec l’éducation affective dès l’école primaire ; l’interdiction de fumer sur les plages ; et surtout le vote de l’aide active à mourir, éminent symbole d’une présidence progressiste, trop longtemps ralenti par l’obstruction des réactionnaires. La transition énergétique ensuite, clef de mon projet car clef de l’avenir, avec la programmation pluriannuelle de l’énergie et ses 300 milliards d’investissement, que l’habile Lecornu a su faire passer par décret. La protection de la démocratie renforcée, à Bruxelles comme à Paris, contre la désinformation, les discours de haine, les algorithmes liberticides des plateformes, les entorses flagrantes au pluralisme de certains médias et les ingérences des puissances étrangères. Dans toute cette période, sur tant de sujets, j’aurai joué un rôle décisif comme le reconnaissent mes adversaires eux-mêmes. Et le gouvernement aura tenu la route et le cap.
Au prix, dira-t-on, d’un pacte de non-agression coûteux avec les
socialistes? Mais était-ce trop cher payer pour faire passer les budgets
et assurer le fonctionnement et les investissements de la nation ?
N’était-ce pas la condition même de la stabilité, sans laquelle rien ne
se fait ? A tous ceux qui veulent me donner des leçons de gaullisme, je
rappellerai la maxime du Général : gouverner, c’est agir « les choses
étant ce qu’elles sont ».
Certes, je n’ai pas pu tout faire, ni assez vite. Mais le bilan est globalement positif. J’en appelle aux observateurs honnêtes : est-ce celui d’un « Président impuissant », réduit à une « semi-cohabitation » ? Et je ne parle même pas de l’intense action extérieure de la France sous ma direction, durant ces deux années d’une diplomatie tous azimuts. J’y reviendrai.
Comme je reviendrai sur l’hypothèse d’une seconde dissolution, dont
la rumeur s’est répandue justement au début de cet été 26, et où les
éternelles mauvaises langues ont voulu voir un simple « ballon
d’essai ». A tort. L’idée était des plus sérieuses. Mais la suite
appartient à cette « année de Dame Fortune », à ces douze mois qui vont
de novembre 26 à novembre 27 et qui méritent un carnet complet.
Et puis je suis en retard. Patrice Kuchna m’attend pour notre deuxième match. Je lui ai pris quatre jeux hier. Ce n’est pas un succès mais ce n’est pas non plus un échec. J’ai en effet battu mon record !
Et puis je suis en retard. Patrice Kuchna m’attend pour notre deuxième match. Je lui ai pris quatre jeux hier. Ce n’est pas un succès mais ce n’est pas non plus un échec. J’ai en effet battu mon record !
C) - Troisième carnet : Par-delà la gauche et la droite
Les carnets apocryphes d’Emmanuel Macron. Troisième carnet : Par-delà la gauche et la droite
« Le macronisme sans Macron, ça n’existe pas »
La Lanterne, Versailles, ce 27 décembre 2027
Aujourd’hui, je suis de méchante humeur. Patrice vient de me mettre
6/1 6/1 et il faut bien que j’aborde un sujet qui, plus le temps passe,
moins il m’intéresse : mon positionnement politique. Autrement dit, la
signification du « macronisme », mot que je n’aime pas. Car l’exercice
du pouvoir est tout sauf le décalque mécanique d’une doctrine préconçue.
C’est la rencontre d’un homme et d’un moment. D’où le service minimum,
lors de chacune de mes candidatures, à la figure imposée du « Programme
Présidentiel ». D’où le titre du livre dont ces carnets sont le prélude.
D’où mon accord avec certains de mes adversaires : le macronisme sans
Macron, ça n’existe pas. Les événements de l’année qui s’achève l’ont
assez démontré. Mais il faut bien régler la question une fois pour
toutes, puisqu’elle passionne les commentateurs depuis la naissance d’En Marche. Dissertons donc un moment sur le sexe des anges politiques !
« Et de droite et de gauche ». « Ni de droite ni de gauche ». « Le meilleur de la droite, le meilleur de la gauche ». « Plutôt de droite ». « Plutôt de gauche ». Sans compter le très vilain et si populiste « extrême centre ». J’aurais tout entendu sur le sens profond de ma démarche. Les politologues sont des entomologistes qui cherchent désespérément à classer, à défaut de pourvoir comprendre. Surtout le neuf. On objectera que j’ai moi-même entretenu l’ambiguïté en employant certaines de ces expressions. Mais chaque fois dans un contexte bien précis.
Petite remarque de méthode à ce propos : pour comprendre ma Présidence, il serait utile de me lire fidèlement et complètement, avant de fabriquer des fables qui font vendre – de moins en moins – quelques mauvais bouquins. C’est d’ailleurs une règle que je me suis toujours imposée : scruter, mot à mot, le discours des autres. Mes pires ennemis eux-mêmes reconnaissent cette attention accordée à toutes et tous ; mes nombreuses questions sur leur champ de compétences et en dehors ; mon fameux « comment tu vois les choses ? » ; mon silence à l’écoute de la réponse, aussi longue soit-elle ; ma prise de notes, même si ma mémoire me trahit rarement. C’est comme cela, d’entretien en entretien à bâtons rompus, que j’ai capté très tôt que Hollande ne serait pas candidat. Avant lui-même, sans doute. Mais c’est surtout par cette qualité d’écoute que j’ai pu décrypter le vol d’oiseaux d’un tout autre plumage et d’une toute autre envergure, comme Poutine ou Trump. C’est encore une leçon que je dois à Manette. « Si les capitulards de Munich avaient lu « Mein Kampf » et écouté ses discours, me répétait-elle, on aurait arrêté Hitler à temps ».
Bref, respectons mes déclarations. Et recontextualisons-les. Ce qu’on appelle trop vite des contradictions sont autant d’adaptations. Au sujet, au moment, au public. Leçon de toute la tradition de la politique et de la rhétorique depuis Aristote.
On verra alors le fil rouge de mes convictions.
Je viens par ma famille doublement de la gauche. La gauche laïque et méritocratique de ma grand-mère ; la gauche soixante-huitarde de mes parents. D’où mon inclination naturelle, mon habitus dirait Bourdieu, vers ce côté-là. Elle explique à la fois mon refus des offres (insistantes) de la Sarkozie et mon engagement pour François Hollande. Et non pour l’insaisissable Strauss-Kahn, vers qui aurait dû me porter, à l’instar de tant d’autres de mes camarades (dont la plupart rejoindront d’ailleurs mon aventure), mon milieu et mon intérêt bien compris. Ceci à l’attention de tous ceux qui m’accusent d’opportunisme et « d’absence de colonne vertébrale ».
Mais, d’un autre côté, la liberté intellectuelle de mon éducation et de mes études, l’expérience des affaires apportée par mes années dans la Banque, et la connaissance du terrain que je dois à mes innombrables rencontres avec la France profonde, depuis mon enfance provinciale jusqu’à mes voyages présidentiels en passant par mon stage en préfecture, tout cela m’a montré la pertinence de certaines intuitions de la droite, du moins de la droite éclairée. L’esprit d’entreprise. L’importance de l’ordre public. L’attachement au patrimoine. Et à l’armée. Je n’ai pas pu la faire, vu mon âge, mais elle a été l’enfant chéri de ma Présidence, comme l’a montré aux yeux du monde entier le magnifique défilé du 14 juillet 2026.
Je suis donc venu à l’armée. Pour des raisons que j’évoquerai dans
mon prochain carnet. De Gaulle, lui, est venu de l’armée. Comme il est
venu de la droite conservatrice avant de découvrir, grâce à la
Résistance, la puissance et la pertinence des idées de gauche. Nous
avons donc emprunté des chemins inverses pour arriver au même point, mutatis mutandis
bien sûr vu la différence des temps et des enjeux. Et ce point de
rencontre n’est autre que le sens impérieux de l’État. Son rôle
irremplaçable dans une nation qu’il a créée, fait fondateur de cette
identité française que les réactionnaires fantasment ailleurs. Si on le
lit de près, Révolution est avant tout un hymne à l’État. Un
refus clair et net de sa réduction et encore moins de son retrait. Mais
un État stratège. Un État agile. Un État en même temps efficace et bienveillant.
Une autre convergence, plus secrète, et étonnamment peu perçue par les « observateurs » : la fidélité au grand compromis historique français conclu à la Libération. Économie de marché mais avec une puissante sphère publique : je n’aurai pas touché, sauf à la marge, à ce partage. État régalien, fort de sa police, de sa justice et de son armée : les trois budgets que j’aurai le plus augmentés. Mais aussi État-providence, grand dispensateur de la redistribution : je l’aurai portée à un niveau inégalé dans le monde.
Ce compromis avait comme corollaire la délégation de l’éducation et de la culture à la gauche. Avec, dès la période gaullienne, les grandes institutions culturelles et l’autonomie des universités. Pompidou tenta de mettre le holà. Mais en vain, car trop solitaire, trop éphémère. Sous Giscard, ce fut la conquête de l’enseignement secondaire. Près de quinze ans de mitterrandisme parachevèrent l’hégémonie, médias compris. La droite n’a jamais pu ni voulu revenir dessus. Soit par désintérêt. Soit par crainte. Soit, plus sûrement, par adhésion à l’idéologie dominante.
Voilà pourquoi tous ceux qui dénoncent ma prétendue « incohérence », mes soi-disant « revirements », voire mon « cynisme décomplexé » dans mes choix successifs de ministres pour la Culture et l’Éducation se méprennent totalement. Jean-Michel Blanquer ou Pap N’Diaye, rue de Grenelle ; Roselyne Bachelot ou Rima Abdul Malak, rue de Valois : cela changeait quoi sur le fond ?
Pendant ce temps, il est vrai, la gauche glissait vers l’extrême
gauche. Et ses fiefs, devenus impériaux, avec elle. Regrettable dérive,
diront certains, mais qu’y pouvais-je ? Comment contrarier une tendance
aussi lourde ? Et j’avais tant à faire ailleurs. Au demeurant, il y
avait du bon, du très bon même, dans tout cela : l’antiracisme,
l’égalité, la diversité. Bref, le Progrès. J’ai donc poursuivi cette
division du travail que l’on retrouve d’ailleurs dans tout l’Occident. À
la droite, la production des biens et des services. À la gauche, celle
des idées et des récits. Le monde matériel à la première. A la seconde,
le monde symbolique.
Il n’en reste pas moins, comme de Gaulle en son temps, que je préfère me situer au-dessus de ce clivage simpliste. Ou ailleurs. « Par-delà la droite et la gauche » pour parodier mon cher Nietzsche. Après tout, il existe une droite sociale (le gaullisme historique justement), comme il y a une gauche de l’effort et du mérite. Manette, encore une fois, en fut l’incarnation. Comme de Gaulle encore, je considère qu’une société, toute société a besoin d’ordre et de progrès. « En même temps ». Aucun commentateur, sauf erreur, n’a relevé que cette expression, devenue la définition passe-partout de ma méthode, se trouve déjà chez de Gaulle. Dans l’un de ses légendaires entretiens avec Michel Droit, et justement à propos de cette dialectique de l’ordre et du progrès : « La ménagère veut avoir un aspirateur, un frigidaire, une machine à laver. Ça, c’est le mouvement. En même temps, elle ne veut pas que son mari s’en aille bambocher de toutes parts, que les garçons mettent les pieds sur la table et que les filles ne rentrent pas la nuit…Ça, c’est l’ordre !
(Au passage, « bambocher » : quel mot merveilleux ! Un de ces mots désuets qui sentent bon le terreau de la langue comme je les aime, même et surtout s’ils ne sont pas de ma « génération ». Je l’ai repris une fois dans un discours, je crois. A vérifier)
Donc j’assume : je suis difficilement classable. En tout cas certainement pas un libéral, qu’il soit classique ou « néo », comme m’a brocardé une certaine gauche aussi ignorante que malintentionnée. Il faut dire que le mot a mauvaise presse en France. Je l’ai donc peu utilisé et bien marqué la différence des contextes. Libéral pour « les cars Macron », oui. Libéral pour limiter l’intervention publique, nullement. Libéral pour stimuler la croissance et réduire le chômage, sans doute. Libéral au point de laisser produire et circuler l’information sans contrôle ni vérification, en aucun cas. Je l’ai dit : « C’est une matière dangereuse, en fait, l’information ». Il faut donc la surveiller comme le lait sur le feu. Ou mieux : comme le combustible nucléaire de la démocratie.
Non, le macronisme est tout sauf un avatar du libéralisme.
J’en profite pour mettre les choses au point pour tous ceux qui m’ont accusé d’avoir « trahi la gauche ». Regardez mes quelque 160 ministres depuis 2017. Il a fallu toute la mauvaise foi du Monde et ses critères spécieux pour diagnostiquer la « droitisation progressive » de mes gouvernements. Un léger tournant, je le concède, avec le gouvernement Barnier. On en connait la durée. Mais sinon ? Toujours une nette majorité de macronistes, soit pur jus, soit – la plupart – anciens du PS. On a calculé que le personnel de ma Présidence est venu de façon écrasante de la gauche. À commencer par les postes clefs de la République. Ceux qui peuvent tout permettre. Ou tout bloquer. A la fin de mon mandat qui était à la tête du Conseil constitutionnel, du Conseil d’Etat, de la Cour des Comptes, de la Banque de France, de la Caisse des dépôts, de l’ARCOM, de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique ? Uniquement des socialistes, actuels ou anciens, encartés ou non. Une exception : Amélie de Montchalin pour remplacer Pierre Moscovici, rue Cambon : mais juste après qu’elle eut bouclé (avec quel brio !) le budget le plus à gauche depuis 2013. Vraiment quelle mauvaise grâce, quelle ingratitude de la part de tous ceux dont j’ai sauvé la peau et la carrière ! Et même si cela n’a rien à voir avec moi, la justice étant heureusement indépendante en France, la gauche, y compris l’extrême -gauche, peut-elle se plaindre du traitement de ses « affaires » depuis 2017 ? La droite peut-elle en dire autant ?
Non, je n’ai pas « tué le socialisme ». Pour une bonne raison : il
s’était suicidé. Dans l’impuissance du hollandisme. Dans les guerres
picrocholines de Solférino. Dans les archaïsmes de combats dépassés. Et
ses dépouilles emportées dans une gravitation accélérée autour de mon
étoile montante ou aspirées par le trou noir de La France Insoumise.
Quant au bilan de ma Présidence, voyons les choses de près, sans craindre d’être disruptif avec le discours dominant sur ma « droitisation ». Ai-je réduit le nombre de fonctionnaires ? Les dépenses publiques ? Les codes et les normes de toute nature ? L’immigration a-t-elle été ralentie ? Le droit d’asile ou le droit du sol remis en cause ? N’ai-je pas fermé Fessenheim et boosté l’éolien ? Et quid de mes réformes sociétales, adoptées sans difficulté majeure quand il aura fallu tant d’efforts à Jospin pour faire passer le PACS et à Hollande le mariage pour tous ? Autant de marqueurs de ce qu’on appelait naguère « la gauche plurielle ». Je ne demande donc qu’un peu d’objectivité et la vérité nue des chiffres et des faits. L’on s’apercevra alors que dans tous ces domaines j’ai surpassé mes prédécesseurs de gauche des quarante dernières années. Une fois encore qu’on relise Révolution. L’impératif central y est explicite et répété. Combattre les inégalités, toutes les inégalités, scolaires, culturelles, territoriales, ethniques, religieuses, générationnelles, environnementales, numériques. Comme je l’écrivais alors : « ce qui tient la France unie, c’est sa passion réelle, sincère, de l’égalité ».
Pouvais-je être plus clair ?
D’où le reproche inverse, ô combien entendu à droite, et surtout à droite toute : le macronisme ne serait qu’un socialisme relooké, le masque juvénile d’une social-démocratie flétrie et désormais insortable. Qu’on m’en fasse le reproche en même temps que la gauche me taxe d’ultra-libéral est très bon signe.
Le signe qu’il faut chercher ailleurs les vrais ressorts de mon action. Qu’il faut décidément dépasser ce clivage d’un autre temps. Et c’est encore dans Révolution que j’ai révélé celui qui détermine le nôtre. La ligne de faille passe désormais, non plus entre la droite et la gauche, mais entre « les conservateurs passéistes qui proposent aux Français à un ordre ancien et les progressistes réformateurs qui croient que le destin français est d’embrasser la modernité ».
Conviction de fond et de méthode que je dois aux sources vives et vraies de mon inspiration. À l’alliance inédite de deux génies de la pensée politique. Machiavel et Saint-Simon.
En même temps.
D) - Quatrième carnet : Machiavel et Saint-Simon, en même temps
Les carnets apocryphes d’Emmanuel Macron Quatrième carnet : Machiavel et Saint-Simon, en même temps
« Je crois à l’idéologie politique »
La Lanterne, Versailles, ce 28 décembre 2027
Machiavel et Saint-Simon, donc, comme prévu.
Ça tombe bien. Hormis le personnel, la Lanterne est déserte. Les enfants sont partis depuis longtemps. Brigitte est en visite privée au Château. Le président Larcher en tournée gastronomique en Bourgogne. Patrice Kuchna fait un saut au Touquet pour voir sa famille. Pas de tennis aujourd’hui. Je prendrai ma revanche plus tard. Et pas de visiteurs prévus, ni du jour ni du soir.
C’est le moment ou jamais de parler philosophie politique. Tranquillement et précisément. Ma passion intellectuelle depuis la rencontre avec Ricoeur qui « m’a réveillé de mon sommeil dogmatique », pour reprendre l’expression de Kant à propos de Hume. Qui « m’a rééduqué sur le plan philosophique », pour reprendre la mienne. Cette philosophie politique a été aussi mon viatique dans l’exercice du Pouvoir, qui ne se conçoit pas sans idéologie. Je l’ai déclaré depuis le départ : « je crois à l’idéologie politique ». Au bon sens du mot. Dans ses aller-retours incessants avec le réel.
Dès 2017 quelques commentateurs sagaces ont accroché très haut ces deux noms de Machiavel et Saint-Simon dans l’arbre de ma généalogie intellectuelle. Mais souvent sur le ton du reproche. Avec la gourmandise de me jouer un vilain tour. Comme s’il s’agissait d’une révélation embarrassante pour moi.
Or ce double héritage, je le revendique. Intégralement. Dans le domaine intellectuel aussi, j’assume. Là encore, en responsabilité.
Car ces deux penseurs, je les fréquente depuis longtemps. Depuis Sciences Po précisément, dont l’emblème (curieusement, beaucoup d’étudiants l’ignorent) est le fameux bestiaire du penseur florentin : le lion et le renard. Et dont l’idéologie dominante, surtout dans la section royale du « Service public » vers laquelle j’ai vite bifurqué – et du même coup à l’ENA sur laquelle j’ai enchaîné – est « la doctrine de Saint-Simon », formalisée par ses disciples. Parmi lesquels Gustave d’Eichthal dont le fils, Eugène, fut un long et grand directeur de la Rue Saint-Guillaume. Même si, là encore, beaucoup ne le savent pas et pensent que d’Eichthal est un nom d’amphithéâtre.
On sait aussi que j’ai consacré un mémoire de maîtrise (comme on disait alors), à Machiavel. Je relève au passage qu’à la différence de Gabriel Attal, je n’ai pas eu, moi, ce diplôme dans une pochette surprise.
Un mémoire un peu mystérieux, il est vrai, puisque personne ne semble l’avoir lu. En fait, et contrairement à ce que j’ai pu dire, je connaissais déjà très bien Paul Ricoeur dont j’étais à ce moment précis l’assistant éditorial pour La Mémoire, l’Histoire l’Oubli, sorti la même année que ma maîtrise, en 2000. Il m’a lu et conseillé pour ce travail. A la différence de mon directeur de recherches officiel à Nanterre, le très althussérien Étienne Balibar, qui m’a tant appris sur d’autres sujets, notamment pour penser l’Europe, mais qui a méchamment déclaré après mon élection n’avoir aucun souvenir de mon mémoire. Ni même de moi, pudeur d’intellectuel de gauche oblige. Il est vrai que le titre de mon mémoire fait l’objet de versions différentes. Aucun exemplaire ne subsiste, sauf le mien bien sûr, qui ne me quitte jamais et que j’ai sous les yeux ici-même à la Lanterne.
Si je suis resté très discret sur cet écrit, aidé en cela par l’incuriosité des journalistes, c’est évidemment pour éviter le mauvais et facile procès en « machiavélisme ». Cette caricature scolaire et péjorative, où le cynisme le dispute à la violence et à la tromperie, n’a rien à voir avec le vrai Machiavel, celui du Prince mais aussi des Discours sur première décade de Tite-Live. « Machiavélien », c’est une chose. « Machiavélique », une tout autre. L’exact contraire en vérité. J’observe d’ailleurs que les gouvernants les plus machiavéliques comme Frédéric II de Prusse ont tout fait pour se blanchir en calomniant le grand Florentin.
Bien sûr, Le Prince est d’abord un manuel technique pour conserver le pouvoir. C’est d’ailleurs en cela qu’il garde toute sa pertinence cinq siècles plus tard. Le chef d’une démocratie moderne est comme « le prince nouveau » de la Renaissance italienne. Il n’a pas la légitimité dynastique des souverains héréditaires qui peuvent multiplier les erreurs et même les catastrophes sans perdre le Pouvoir. Comme les rois de France de l’époque dont Machiavel parle avec un mélange de mépris et d’envie. Napoléon fera le même constat. À la différence des autres souverains, il n’avait pas, lui, le droit à la défaite car il n’était qu’un « soldat parvenu ».
Il faut donc, pour l’élu du peuple, affirmer d’emblée son pouvoir. D’où mes proclamations « jupitériennes » dès mai 201. D’où le départ regrettable mais inévitable des ministres Modem en juin. D’où le « désaveu-démission », du Chef d’État-Major des armées en juillet. Tant il est vrai que « quand il s’agit d’offenser un homme, il faut le faire de telle manière qu’on ne puisse redouter sa vengeance ». Faute de quoi, quel respect attendre ? quelle obéissance espérer ? Et quelle « grande politique » entreprendre, comme le voulait Nietzsche ? La paralysie quasi-immédiate de Sarkozy avec sa folle « ouverture », alors qu’il aurait dû fermer le ban d’entrée de jeu, est l’exemple même de ce qu’il ne faut pas faire.
Il faut ensuite garantir sa durée, donc sa réélection. Hélas, une seule est possible désormais. J’ai toujours dénoncé l’ineptie de cette règle des deux mandats consécutifs, démagogiquement introduite dans la Constitution en 2002. Dix ans, c’est si peu au regard des défis immenses de notre temps. Peut-on, en dix ans, mener à bien la transition énergétique ? Le réarmement de l’Europe ? Résorber un chômage structurel depuis un demi-siècle ? Un déficit et une dette qui montent sans trêve ni répit depuis la même époque ? Et cela alors même qu’il faut faire face aux urgences incessantes, aux imprévus multiples, aux crises concomitantes d’un temps de fer où Dame Fortune a fait son grand retour. Avant que l’on dresse mon bilan, j’aimerais que l’on prenne un peu en compte l’immensité des défis et la lourdeur des contraintes. Est-ce trop demander ?
Ces dix années en tout cas, je l’ai eues. D’ores et déjà. Grâce à Machiavel, justement.
Première leçon : savoir s’adapter, « se réinventer » même, comme je l’ai déclaré lors de la Pandémie. C’est pourquoi j’ai enclenché dès 2020 et accéléré après 2022 la rotation des ministres, à commencer par le premier d’entre eux. C’est pourquoi j’ai poursuivi mon « quoiqu’il en coûte » contre l’attente des experts, mais non celle des Français. Et contre l’avis, heureusement discret – Bercy vaut bien une dette – de Bruno Le Maire. Finies les économies budgétaires, les baisses d’impôts, le « moins de fonctionnaires », la réforme de l’Etat, celle de l’éducation, celle des retraites enfin.
« Changer ainsi à propos, c’est ce que les hommes, même les plus prudents ne savent point faire, soit parce qu’on ne peut agir contre son caractère, soit parce que, lorsqu’on a longtemps prospéré en suivant une certaine route, on ne peut se persuader qu’il soit bon d’en prendre une autre ».
D’ailleurs « un prince peut-il manquer de raisons légitimes pour colorer l’inexécution de ce qu’il a promis »?
Tout l’échec de François Hollande tient dans l’ignorance de cette
mise en garde. Comme celui d’Édouard Philippe dans sa course à l’Élysée.
Déjà trop âgés, l’un et l’autre ? Car la fortune est « amie des jeunes gens, qui sont moins réservés, plus impétueux et qui commandent avec plus d’audace ».
Deuxième leçon : éthique et politique ne se contredisent pas. Je dois encore à Ricoeur ce rejet des fausses dichotomies qui emprisonnent la pensée et bornent le champ des possibles. D’ailleurs, jamais Machiavel n’a écrit que la fin justifiait les moyens. Et n’importe quelle fin n’est pas davantage justifiée. « Ce n’est pas l’intérêt particulier mais celui de tous qui fait la grandeur des Etats » affirme-t-il dans les Discours. Le Prince, lui-même, a un très noble but : l’indépendance et l’unité de l’Italie. J’ai le même pour la France. Comme j’ai le même souci de la prospérité de mon peuple. Car son soutien est la garantie ultime du Pouvoir. Oui, éthique et politique convergent bel et bien.
« Le prince doit donc, s’il est doué de quelque sagesse, imaginer et établir un système de gouvernement tel, qu’en quelque temps que ce soit, et malgré toutes les circonstances, les citoyens aient besoin de lui : alors il sera toujours certain de les trouver fidèles. »
« Toutes les circonstances », insiste Machiavel. Dont la guerre. Troisième leçon et clé de toute sa pensée, élaborée dans une Italie envahie par l’étranger et déchirée entre ses cités. Guerre dont par ses fonctions à Florence il était un spécialiste. Et sur laquelle il écrivit le seul essai publié de son vivant, L’Art de la guerre, dont Le Prince sera aussi l’écho posthume.« C’est pour avoir négligé les armes, et leur avoir préféré les douceurs de la mollesse, qu’on a vu des souverains perdre leurs États. Mépriser l’art de la guerre, c’est faire le premier pas vers sa ruine ; le posséder parfaitement, c’est le moyen de s’élever au pouvoir ».
La guerre. Voilà ce que j’avais oublié dans mon mémoire de maîtrise. Je baignais alors comme toute ma génération, mais aussi celle de mes parents boomers, dans la paix cahin-caha de l’après 1945 suivie de la douce décennie des illusions des années 1990. Avant le grand retour du tragique, un certain 11 septembre 2001. Heureusement, Manette et Ricoeur, plongés en pleine jeunesse dans le second conflit mondial, m’en avaient constamment parlé. Ils avaient déposé une alarme au fond de mon esprit. Elle s’activa très vite après mon élection. Pour être précis, dès que j’eu rencontré Poutine et Trump. Je relançais alors vigoureusement les crédits militaires. Bien avant l’Ukraine, donc. Le calendrier est formel, et tant pis pour les mauvais esprits.
Eh oui, la guerre ! La guerre multiforme : militaire, sanitaire, informationnelle, commerciale. « Hybride » comme on dit, qu’il faut savoir nommer sous ses masques changeants. Comme j’ai osé le faire lors de l’irruption de la Covid en déclarant « nous sommes en guerre ! ». Comme je l’ai encore assumé – mais sans cobelligérance – face à la Russie, dont la folle agression de l’Ukraine et ses rebonds, fixent en France même l’agenda électoral depuis 2022. Conséquences décuplées par l’embrasement du Moyen-Orient, de Gaza à l’Iran, du Yémen au Liban. En attendant le bruit des bottes, des drônes et des hélices du côté de la Mer de Chine. Sans oublier la permanente poudrière africaine. Tout mon deuxième mandat aura ainsi été placé sous l’ombre de la guerre. Sous le signe d’Arès.
Je préfère, il est vrai, celui d’Hermès. Cet Hermès que me rappellent sans cesse les sculptures ornant et rythmant la grille de la Lanterne. Dieu du commerce, dieu du voyage, dieu ami du rusé Ulysse. Dieu de l’énigme aussi.
Ce dieu si mobile, je l’associe à Saint-Simon, grand adepte des « flux ». Flux des hommes. Flux de l’argent. Flux du savoir. Flux du pouvoir. Ce descendant de Charlemagne (à en croire son roman familial) rêvait canaux, chemins de fer instruction publique, gouvernement des producteurs… et banques ! Ses fils spirituels, les Pereire, Rodrigues, Enfantin, Chevalier, Lesseps d’Eichthal encore, allaient réaliser ces rêves. Grâce à un aristocrate de vieille souche, la France entrait dans « l’âge industriel ».
Cet héritage-là, je l’ai fait mien. Des passages entiers, l’esprit même de Révolution, sont saint-simoniens. La MOBILITÉ, bien sûr. Physique. Sociale. Intellectuelle. Politique. Mais sans référence explicite alors à Saint-Simon. Là encore pour éviter les malentendus. Dangereux pionnier du socialisme avant la lettre pour les uns. Alibi intellectuel des affairistes de la fête impériale pour les autres. Émancipateur de la classe ouvrière. Porte-parole du capitalisme naissant. Fils de famille et fol aventurier. En même temps. Bref, il avait tout pour me plaire. Et combien je partage son constat irrécusable : « le maintien des libertés individuelles ne peut être le but du contrat social » !
Saint-Simon m’a aussi aidé à penser l’époque de Machiavel comme à comprendre la nôtre. Je dois finalement plus à sa philosophie de l’Histoire qu’à celle de Hegel, sujet de mon mémoire de DEA. Nous sommes en effet (je l’ai dit quelque part) dans la situation des hommes entre Moyen Âge et Renaissance. Dans l’une de ces « périodes critiques » où l’ancien se meurt sans que le nouveau l’ait encore remplacé. Où s’étiolent les vieux paradigmes, mais où le « germe » de l’avenir, déjà bien présent, ne s’est pas encore déployé dans la complexité d’un « organisme » achevé. J’aime ces mots de la physiologie qui sont bien plus que des métaphores.
Car le corps social est de chair vive.
A nous donc de faire monter le germe des nouveaux talents, des nouvelles « capacités » cachées, étouffées sous les corps intermédiaires d’une société rigide.
Des capacités qu’il faut donc accompagner. Tel est le grand rôle de l’État pour Saint-Simon. Et d’abord le rôle, en tout cas à mes yeux, de son Chef. À lui d’être le grand « organisateur », le grand « ingénieur » de cette mutation douloureuse mais vitale. C’est la mission que je me suis donnée pour la France. Et pour l’Europe, dont Saint-Simon, encore, fut l’un des pionniers.
Carnets recueillis par Nicolas de Nerlande
Nicolas de Nerlande est un contributeur dans La Nouvelle Revue Politique.
E) - Machiavel & Saint-Simon
Nicolas Machiavel
Nicolas Machiavel (en italien Niccolò Machiavelli) (né le 3 mai 1469 - mort le 21 juin 1527) est un penseur italien de la Renaissance, théoricien de la politique et de la guerre. Machiavel représente aussi un personnage symbolique qui a traversé les temps dans l'imaginaire et la culture populaire et littéraire pour son charisme.
Présentation
Son œuvre la plus connue est Le Prince, ouvrage offert à Laurent de Médicis, destiné à l'éducation du prince. Il a également écrit les fameux Discours sur la première décade de Tite-Live.
Dans la querelle philosophique des Anciens et des Modernes, on peut le classer comme un des premiers Modernes, s'engageant résolument du côté du peuple. Par ses idées, c'est aussi un théoricien de l'absolutisme, opposé aux idées libérales : le Prince doit gouverner sans s'embarrasser des lois ou de moralité. Il prend ainsi pour modèle Cesar Borgia, qui fit assassiner sauvagement ses rivaux.
Machiavel hait la papauté corrompue et voit le Pape comme un simple prince, avantagé par un statut de chef religieux, mais animé des mêmes ambitions. Il le voit comme le principal obstacle à l'unification de l'Italie.
La postérité de Machiavel est sujette à des interprétations variées. Selon Raymond Aron, « le machiavélisme est l'effort pour percer à jour les hypocrisies de la comédie sociale, pour dégager les sentiments qui font véritablement mouvoir les hommes, pour saisir les conflits authentiques qui constituent la texture du devenir historique, pour donner une vision dépouillée de toute illusion de ce qu'est réellement la société »[1]. Quoiqu'il en soit, Machiavel a suscité l'admiration successivement des praticiens de l'absolutisme puis des théoriciens modernes d'extrême droite et d'extrême gauche sensibles à son nihilisme moral[2]. Aux yeux d'Antonio Gramsci, par exemple, les Jacobins et les Bolchéviques sont les premières incarnations historiques du Prince émancipateur des masses populaires opprimées.
Le nom propre Machiavel a donné en français naissance à deux termes : machiavélisme et ses dérivés, qui font référence à une interprétation politicienne cynique de l’œuvre de Machiavel et machiavélien qui fait directement référence aux concepts développés par Machiavel dans son œuvre.
Vue sur une forme de gouvernance privée
Dans un passage oublié de son Histoire Florentine[3], Machiavel décrit et loue la Banque de Saint-Georges, organisation des citoyens créanciers de la république génoise. Il place sa fondation après la Guerre de Chioggia : afin éviter un défaut de paiement, la Superbe République accorda à ses débiteurs les revenus de ses douanes en proportion des créances de chacun.
« [Ils] créèrent entre eux une sorte de gouvernement, en nommant un conseil de 100 membres pour décider des affaires communes et une magistrature de huit citoyens pour appliquer leurs décisions. Ils divisèrent leur créance en parts qu'ils appelèrent 'lieux' »
— Histoire Florentine, livre VIII, chapitre XXIX
On constate, pour reprendre l'analyse économique d'Henri Lepage, que les fonctions de décision et d’exécution sont déjà présentes et séparées pour ce type d’entreprise, mais Machiavel ne détaille pas l'existence d'une fonction de surveillance, c'est-à-dire d'une sorte d'un board des actionnaires contrôlant la bonne exécution des décisions et révoquant les magistrats incompétents ou récalcitrants. Machiavel est également muet sur la question de la libre cession des lieux, font-ils l'objet de spéculation, ce qui impliquerait l'existence d'un marché boursier ? Enfin, si Machiavel précise que les magistrats sont nommés, il se tait sur le mode précis de nomination, qui mélange tirage au sort [4], et élection lors d'un scrutin secret.
Il note en revanche l'efficacité exemplaire de la banque, qui à l'instar des compagnies des Indes Orientales des siècles ultérieurs, se voit confier avec succès par Gênes les territoires que celle-ci ne peut défendre [5] et éponge régulièrement ses dettes. Selon Machiavel, les dirigeants de l'Office de Saint-Georges sont donc meilleurs gestionnaires que la cité de Gênes.
« Ce système ayant été ainsi organisé, la commune eut de nouveaux besoins et dut recourir à Saint-Georges pour de nouvelles aides. En retour, de même qu'elle leur avait d'abord accordé les douanes, elle commença à leur concéder des territoires en garantie de l'argent reçu. La situation, née des besoins de la commune et des services rendus par Saint-Georges, a évolué de telle sorte que cette banque a pris sous son administration la plupart des places et cités soumises à Gênes. Elle les gouverne, les défend et y envoie chaque année des gouverneurs élus, sans que la commune s'en préoccupe autrement. »
— Histoire Florentine, livre VIII, chapitre XXIX
Autre qualité de la banque de Saint-Georges d'après Machiavel : celle-ci se révèle très adaptable au changement de régimes et aux luttes de factions, elle s'empresse de reconnaître les nouveaux pouvoirs pourvu qu'elle puisse continuer son commerce. Les citoyens gênois acceptent donc aisément les changements à la tête de la cité, car aussi bien les luttes entre les Fregoso et les Ardono que les querelles de souverains étrangers [6] sont d'importance secondaire, au fond leur allégeance suprême va à la banque de Saint-Georges.
« Il en résulte que les citoyens n'ont plus d'attachement envers une commune tyrannique mais l'ont porté sur la banque, parce qu'elle est régulièrement et justement administré. »
— Histoire Florentine, livre VIII, chapitre XXIX
Machiavel note bien la singularité de cette institution et sa réussite exceptionnelle qui défie les conceptions politiques de son temps, même s'il ne semble ne pas en avoir tirer de conséquences pratiques lorsqu'il participait aux affaires de Florence. Constatons enfin que Machiavel associe le gouvernement de la banque de Saint-Georges à la liberté, et loue non les qualités de ses membres mais de l'institution en elle même.
« C'est là un cas vraiment exceptionnel et jamais imaginé par les philosophes dans les républiques qu'ils ont inventées ou décrites : car on voit dans un même milieu, parmi les mêmes citoyens, la liberté et la tyrannie, la vie civile et la corruption, la justice et la licence. Car seule cette institution maintient cette cité aux coutumes anciennes et vénérables. S'il devait arriver, comme il arrivera de toute manière avec le temps, que Saint-Georges s'empare de l'ensemble de la cité, alors cette république sera plus digne de mémoire que Venise. »
— Histoire Florentine, livre VIII, chapitre XXIX
Contrairement au Prince qui doit se doter de l'art royal, alliant fortune et vertu, et disposer de qualités personnelles éminentes pour compenser son grand pouvoir qui dégénère en tyrannie ; ou même d'une République devant disposer de bonnes mœurs, lois et principes pour enrayer sa corruption, la banque semble dotée d'un mécanisme d'auto-régulation induit par la concurrence sur le marché financier et la responsabilité des décisionnaires dont la pertinence des choix pourraient se répercuter directement sur le cours des lieux.
Annexes
Citations
- Les soulèvements d’un peuple libre sont rarement pernicieux à sa liberté. (Discours sur la première décade de Tite-Live)
- Les peuples qui ont recouvré leur liberté mordent plus férocement que ceux qui ne l’ont jamais perdue. (Discours sur la première décade de Tite-Live)
- L’habitude de violer la constitution pour faire le bien autorise ensuite à la violer pour déguiser le mal. (Discours sur la première décade de Tite-Live)
- Ce ne peut être un tort de défendre une opinion quelle qu’elle soit du moment que c’est par la raison, et non par l’autorité et par la force. (Discours sur la première décade de Tite-Live)
- On peut combattre de deux manières : ou avec les lois, ou avec la force. La première est propre à l'homme, la seconde est celle des bêtes ; mais comme souvent celle-là ne suffit point, on est obligé de recourir à l'autre : il faut donc qu'un prince sache agir à propos, et en bête et en homme. C'est ce que les anciens écrivains ont enseigné allégoriquement, en racontant qu'Achille et plusieurs autres héros de l'antiquité avaient été confiés au centaure Chiron, pour qu'il les nourrît et les élevât. (Le Prince)
- Le principe fondamental de la philosophie machiavélienne, et qui - nous l'ajoutons sans honte - est aussi le nôtre, ainsi qu'à notre avis le principe de toute théorie cohérente de l’État, est contenu dans ces paroles de Machiavel (Discours, L. I,ch. 3) : « Quiconque fonde une république (ou en général un État) et lui donne des lois, doit présupposer que tous les hommes sont méchants et que sans aucune exception ils donneront libre cours à leur méchanceté intérieure dès qu'ils trouveront pour cela une occasion sûre. » (Johann Gottlieb Fichte)
Notes et références
- comme le duc de Milan ou le roi de France
Oeuvres
- 1513, "The prince and The discourses"
- 2012, "History of Florence and Affairs of Italy: From the Earliest Times to the Death of Lorenzo the Magnificent", Harper & Row
Littérature secondaire
- 1891, L. A. Burd, dir., "Introduction to Machiavelli’s "Il Principe", The Clarendon Press, Oxford
- 1892, P. Villari, "Life and Times of Machiavelli" (traduction par Linda Villari), T. Fisher Unwin, London
- 1897, John Morley, "Machiavelli", The Romanes lecture delivered in the Sheldonian theatre...June 2, 1897, London: Macmillan and Co., Limited; New York
- 1928, Giuseppe Prezzolini, "Nicolo Machiavelli, the Florentine", New York: Brentanos (traduction en anglais par Ralph Roeder)
- 1945, L. Olschki, "Machiavelli the Scientist", The Gillick Press, Berkeley Press
- 1951, J. Kraft, "Truth and Poetry in Machiavelli", Journal of Modern History, Vol 13, n°2, pp109-101 et pp116-121
- 1957, F. Meinecke, "Machiavellism: The Doctrine of Raison d’Etat and its Place in Modern History", Yale University Press, New Haven CT
- 1958,
- A. Gilbert, "Machiavelli : The chief works and others, Vol.1-3", Duke University Press Durham, North Carolina
- G. Mattingley, "Machiavelli's Prince : Political Science or Political Satire", The American Scholar, Vol 27, pp482-491
- L. Strauss, "Thoughts on Machiavelli", Chicago UP: Chicago
- 1960, L. De Jensen, dir., "Machiavelli: Cynic, Patriot, or Political Scientist", D.C. Heath and Co, Lexington
- 1965,
- F. Gilbert, "Machiavelli and Guicciardini", Princeton U.P., Princeton N.J
- J. G. A. Pocock, "Machiavelli, Harrington, and English Political Ideologies in the 18th Century", William and Mary Quorrerly, Vol XXII, n°4, Oct., pp549-583
- N. Wood, dir., "Niccolò Machiavelli: The Art of War", New York: Da Capo Press
- 1967, A. Jay, "Management and Machiavelli", New York: Bentam Books
- 1969,
- R. P. Calhoon, "Niccolo Machiavelli and the Twentieth Century Administrator”, Academy of Management Journal, June, Vol 2, n°12, pp205-212
- G. F. Epstein, "Machiavelli and the devil's advocate", Journal of Personality and Social Psychology, Vol 11, pp38-41
- J. R. Hale, "Macchiavelli and the self-sufficient State", In: David Thomson, dir., "Political ideas", Harmondsworth : Penguin Books, pp22-33
- 1970,
- R. Christie et F. L. Geis, "Studies in machiavellianism", New York: Academic Press
- R. Christie, F. L. Geis, C. Nelson, "In search of the Machiavel", In: R. Christie et F. L. Geis, "Studies in machiavellianism", New York: Academic Press, pp76-95
- F. L. Geis et M. Levy, "The eye of the beholder", In: R. Christie et F. L. Geis, "Studies in machiavellianism", New York: Academic Press, pp210-235
- 1972, M. Fleisher, "Machiavelli and the nature of political thought", New York: Atheneum
- 1974, R. H. Buskirk, "Modem Management and Machiavelli", New York: Mentor Books
- 1975, J. G. A. Pocock, "The Machiavellian Moment", Princeton
- 1976, J. G. Hunt et R. N. Osborn, "Machiavellianism: The manipulative side of leadership", Southwest Division. Academy of Management 1976 Proceedings, pp73-77
- 1977,
- John Najemy, commentaire du livre de Domenico Maffei, "Il Giovane Machiavelli banchiere con Berto Berti a Roma" et du livre de Mario Martelli, "L'altro Niccolò di Bernardo Machiavelli", Speculum, 52 (1), pp156-161
- John Wesley Young, "Madison's Answer to Machiavelli", The Freeman, July, Vol 27, n°7, pp421-431 (L'auteur traite du sujet concernant la relation juridique entre la religion organisée et l'État dans une république.)
- Repris en 1997, "Madison's Answer to Machiavelli", In: Mary Sennholz, dir., "Faith of Our Fathers", Irving-on-Hudson: Foundation for Economic Education, pp25-39
- 1978, F. L. Geis, "Machiavellianism", In: H. London & J. Exner, dir., Dimensions of personality, New York: Wiley, pp305-363
- 1979, P. Bondanella, M. Musa, "The Portable Machiavelli", Penguin, Harmondsworth
- 1981, Q. Skinner, "Machiavelli", Oxford UP, Oxford
- 1982, F. J. Boster, J. E. Hunter, D. W. Gerbing, "Machiavellian beliefs and personality: Construct invalidity of the Machiavellianism dimension", Journal of Personality and Social Psychology, 43(6), pp1293–1305
- 1984, L. B. Chonko, S. D. Hunt, "Marketing and machiavellianism", Journal of Marketing, Vol 48, Summer, pp30-42
- 1988, M. Shea, "Influence: How to Make the System Work for You. A Handbook for the Modern Machiavelli", Century, London
- 1989, S. de Grazia, "Machiavelli in Hell", Harvester Wheatsheaf, Hemel Hempstead
- 1992,
- B. Fehr, D. L. Paulhus, D. Samsom, "The construct of Machiavellianism: Twenty years later", In: C. D. Spielberger & J. N. Butcher, dir., Advances in personality assessment (vol. 9). Hillsdale, NJ: Erlbaum, pp77-116
- A. McAlpine, "The Servant : A new Machiavelli", Faber and Faber,London
- 1993, E. Pearce, "Machiavelli’s Children", Victor Gollancz, London
- 1994,
- R. Fisher, E. Kopelman, A. Kupfer Schneider, "Beyond Machiavelli: Tools for Coping with Conflict", Harvard University Press, Cambridge, Mass
- A. Jay, "Management and Machiavelli", Pfeiffer Press. San Diego
- D. Wooton, "Machiavelli: Selected Political Writings", Hackett Publishing Company, Indianapolis
- 1995,
- P. Curry, "Machiavelli for Beginners", Icon Books, Cambridge
- J. McHoskey, "Narcissism and machiavellianism", Psychological Reports, 77, pp755-759
- 1996,
- P. Harris, A. Lock, "Machiavellian Marketing: the Development of corporate lobbying in the UK”, Journal of Marketing Management, 12 (4), pp313-328
- D. Jacobi, "Machiavelli for Beginners", Icon Books, Cambridge
- H. C. Mansfield, "Machiavelli's virtue", Chicago: The University of Chicago Press
- D. Near, R. R. Miller, D. S. Wilson, "Machiavellianism: A synthesis of the evolutionary and psychological literatures", Psychological Bulletin, 119, pp285-299
- 1997,
- A. McAlpine, "The New Machiavelli", Aurum, London
- J. A Shepperd et R. E. Socherman, "On the manipulative behavior of low Machiavellians: Feigning incompetence to "sandbag" an opponent", Journal of Personality and Social Psychology, 72, pp1448-1459
- 1998,
- J. W. McHoskey, C. Szyarto, W. Worzel, "Machiavellianism and psychopathy", Journal of Personality and Social Psychology, 74, pp192-210
- M. Viroli, "Machiavelli", Oxford: Oxford University Press
- 2000, P. Harris, A. Lock, P. Rees, dir., "Machiavelli, Marketing and Management", Routledge, London
- 2001,
- R. J. Deluga, "American presidential Machiavellianism: Implications for charismatic leadership and rated performance", The Leadership Quarterly, 12, pp334-363
- Phil Harris, "Commentary ‐ Machiavelli, political marketing and reinventing government", European Journal of Marketing, Vol 35, n°9/10, pp1136-1154
- 2002, MPCM van Schendelen, "Machiavelli” in Brussels: The Art of Lobbying the EU", University Press, Amsterdam
- 2003, Morgen Witzel, "Niccolò Machiavelli (1469-1527)", In: Morgen Witzel, dir., Fifty Key Figures in Management, Routledge, ISBN 978-0-415-36978-7, ISBN 978-0-415-36977-0, pp194-198
- 2007, P. Harris, "Machiavelli, Marketing and Management: Ends and Means in Public Affairs”, Journal of Public Affairs, Vol 7, n°2, pp181-191
- 2008,
- I. Harris, P. Harris, C. McGrath, "Machiavellian Marketing: Justifying the Ends and Means in Modern Politics", In: D. W. Johnson, dir., "Handbook of Political Management", Routledge, London, pp537-553
- Andrea Migone, “Beyond Foxes and Lions: Machiavelli's Discourse on Power and Leadership", In: Eugenie A. Samier, "Political Approaches to Educational Administration and Leadership", Routledge, pp23-36
- 2012, Philip Stokes, "Niccolo Machiavelli", In: "Philosophy: 100 essential thinkers: the ideas that have shaped our world", London: Arcturus, pp102-104
Articles connexes
Liens externes
- (fr)Le Prince de Machiavel, analyse de Catallaxia
- (fr)Machiavel, un penseur libéral ?, par Fabrice Copeau, article Contrepoints
- (fr)
[pdf]La querelle du machiavélisme, Marion Duvauchel
Henri de Saint-Simon
Cousin éloigné du duc de Saint-Simon, le célèbre mémorialiste, Claude-Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon, né et mort à Paris (17 octobre 1760 - 19 mai 1825) est un économiste et un philosophe dont les idées ont eu une grande influence au XIXe siècle.
Biographie
Il s’engage à 17 ans pour participer à la Révolution américaine aux côtés de La Fayette. Franc-maçon, il s’enrichit lors de la vente des biens du clergé sous la Révolution française. Il suit les cours de physique à l’École polytechnique et les cours de biologie et de physiologie à l’École de médecine. Dans sa Lettre d'un habitant de Genève à ses contemporains (1803), il célèbre la science considérée comme une nouvelle religion. Fortement marqué par l’esprit encyclopédique et le courant des Idéologues, il prône le progrès de l’humanité par l’industrie. Il prend comme secrétaire particulier successivement Augustin Thierry, Auguste Comte et Léon Halévy. Mort presque inconnu, il connaît des obsèques purement civiles dont la presse se fait l’écho.
Les idées saint-simoniennes
Sa philosophie est rationaliste ou scientiste. Ses disciples feront du saint-simonisme davantage une mystique. Saint-Simon met en place une théorie des classes sociales exprimée dans une célèbre parabole dans laquelle il oppose une majorité de travailleurs exploitée et une minorité d’exploiteurs que sont les oisifs, les propriétaires-rentiers et plus généralement tous ceux qui n’entreprennent pas. Il considère que l’âge d’or est à venir et à trouver dans la perfection de l’ordre social qui passera par une forme de capitalisme qui créera une abondance de richesse profitant à tous. Il est favorable à un Conseil des Lumières constitué de savants, d’artistes, d’artisans, d'entrepreneurs capables de privilégier les faits et le fond plutôt que les principes et la forme.
De même, gouverner n’est plus une propriété et le politique devient un aspect du système économique. L’approche socialiste de Saint-Simon se remarque particulièrement dans la tendance à l’organisation et à la planification, notamment dans un projet d’amélioration générale du territoire de la France censé enrichir le pays de quelques trois milliards par an et entraînant par suite une amélioration des conditions de vie perceptible par tous, y compris par les classes les plus basses de la population : son objectif est l’élévation morale du prolétariat grâce à une organisation des richesses par les capitalistes eux-mêmes.
L’influence de Saint-Simon a été considérable : non seulement sur le socialisme en général et le marxisme en particulier, mais aussi sur de nombreuses personnalités de premier plan du XIXe siècle, tels Auguste Comte, Napoléon III, Michel Chevalier ou Henri Germain et sur tous les partisans du libre échange en France.
Principaux ouvrages
- Lettre d'un habitant de Genève à ses contemporains (1803),
- L'industrie (1816-1817),
- Le politique (1819),
- L'organisateur (1819-1820),
- Catéchisme des industriels (1823-1824),
- Nouveau christianisme (1825).
Littérature secondaire
- 1834, Joseph Garnier, "Saint-Simon", In: Charles Coquelin, Gilbert Guillaumin, dir., Dictionnaire de l'économie politique, volume 2, Paris, Guillaumin et Hachette, 2ème ed., pp566-570
- 1904, Georges Dumas, "Saint-Simon père du positivisme”, Revue philosophique, vol LVII, pp136-157, pp263-287
- 1907, Elie Halévy, « La doctrine économique de Saint-Simon », La Revue du Mois, décembre, pp641-676
- 1908, Elie Halévy, « La doctrine économique des Saint-Simoniens », La Revue du Mois, 31, pp39-75
- 1921, Walter Eucken, « Zur Würdigung Saint-Simons » (En reconnaissance à Saint-Simon), Schmollers Jahrbuch für Gesetzgebung, Verwaltung und Volkswirtschaft im Deutschen Reiche, Vol 15, n°3, pp115-130
- 1988, A. Alcouffe, "Profits et entrepreneurs : Cantillon, Say, Saint-Simon", In: Richard Arena, Jacques de Bandt, Laurent Benzoni, Paul-Marie Romani, dir., "Traité d'économie industrielle", Paris; Economica
- 2003, Jean-Louis Peaucelle, "Saint-Simon, aux origines de la pensée de Henri Fayol", Entreprises et histoire, n°34, pp69-83
- 2008,
- B. Boureille et A. Zouache, « Influences de J-B. Say dans les écrits économiques des Saint-simoniens (1825-1832) », In: A. Tiran et J.P. Potier, dir., L'Héritage de Say au 19ème siècle, Economica : Paris
- G. Jacoud, « Les banques dans l'économie : une comparaison entre l'analyse saint-simonienne et celle de Jean-Baptiste Say », In: A. Tiran et J.P. Potier, dir., L'Héritage de Say au 19ème siècle, Economica
- A. Zouache, « Socialism, liberalism and inequality: the colonial economics of the Saint-Simonians in nineteenth-century Algeria», Review of Social Economy, LXVII(4), pp431-456
Saint-Simonisme
Le saint-simonisme est un système socialiste né vers 1830 qui veut à la fois une morale, une politique et une religion. À l’origine, on trouve un homme, Claude-Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon (1760-1825), d’une famille qui prétendait descendre de Charlemagne, dont la célébrité fut posthume. Il fut considéré comme le Messie par ses disciples qui donnèrent son nom à ce nouveau courant de pensée : « le philosophe de la science, le législateur de l’industrie, le prophète d’une loi d’amour ». Ses disciples s’appellent Augustin Thierry et Auguste Comte. Le saint-simonisme se présente comme un nouveau Christianisme : il faut accroître le bonheur social du pauvre. En raison du caractère inachevé, contradictoire et obscur de sa doctrine, une école va naître.
Une école qui devient une Église (1825-1831)
L’École (1825-1830)
Au petit groupe de disciples à la mort du maître se joint Barthélémy-Prosper Enfantin (Paris, 8 février 1796) fils de banquier, commerçant mais intéressé par les questions économiques et politiques. Il participe à la fondation du journal Le Producteur, Journal philosophique de l’Industrie, des Sciences et des Beaux-Arts (1825-1826). On trouve aussi Saint-Amand Bazard (Paris, 17 septembre 1791) dirigeant de la Charbonnerie française et déçu de l’action clandestine : quel monde nouveau établir ? Il s’agit d’établir une philosophie scientifique et expérimentale.
L’avenir est à l’état industriel : exploiter le globe par l’activité matérielle, intellectuelle et morale de l’humanité associée. La foi doit reposer sur la science positive : un corps de savants dirigera le monde. Dans un monde d’initiatives individuelles et de concurrence ne peut exister que l’antagonisme patrons-ouvriers, misère et haine, antagonismes entre États. Il faudrait supprimer les barrières entre les peuples. Il faut favoriser les transports et les communications, développer les entreprises par la commandite par actions, faciliter le crédit.
Les libéraux comme Benjamin Constant les accusent de rêver d’un papisme industriel. Les saint-simoniens répondent que la foi doit être fondée sur la démonstration et non sur la tradition. Leur message touche de jeunes polytechniciens. L’Exposition de la Doctrine (1829-1830) affirme : À chacun selon sa capacité, à chaque capacité suivant ses œuvres. Il n'y a pas de place pour les oisifs dans une société organisée.
L’Église
La société de l’avenir devait être une hiérarchie religieuse. L’influence d’Enfantin est décisive : il se sentait investi d’une mission divine. Les anciens forment le Collège qui élit à la noël 1829 deux chefs, deux Pères, Enfantin et Bazard. Sous le collège, le 2e et le 3e degré puis le degré préparatoire. Le véritable dévouement n’est pas de s’humilier mais de se mettre à la place dont on est digne. L’amour et la fraternité allaient régner et opérer des miracles en chacun de nous. Les mécontents s’étaient retirés (tel Buchez), excommuniés par les Pères.
Une existence conventuelle devait offrir le modèle de l’association d’amour et de fraternité. Enfantin avait réussi à organiser une Église dans le Midi (Castelnaudary, Montpellier, Carcassonne, Rodez,…). L’Église adopte la couleur bleue. De jeunes polytechniciens y adhèrent, comme Henri Fournel et Michel Chevalier, mais aussi les frères Talabot auxquels s’ajoutèrent Frédéric Le Play, les frères Pereire, etc. On adopte des cérémonies : communion, mariage, funérailles.
La Famille est décontenancée par la révolution de Juillet 1830. Elle ne fait que remplacer un roi par un autre roi. Les saint-simoniens exposent leurs idées au travers de conférences-prédications, rue Taitbou tous les dimanches : La doctrine de Saint-Simon ne veut pas apporter une révolution mais une transformation... C’est une nouvelle éducation, une régénération définitive qu’elle apporte au monde. Un essai de prosélytisme parmi les ouvriers est tenté en 1831. Des églises sont fondées en province, dont celle de Lyon. Des tentatives sans succès de répandre la doctrine en Belgique. Le saint-simonisme connaît une certaine influence (intellectuelle) en Allemagne. Le résultat en termes de conversions fut médiocre, les missions ont surtout provoqué un éveil intellectuel.
La doctrine
Le Globe devient en décembre 1830, le Journal de la doctrine de Saint-Simon, Michel Chevalier en prend la direction. Trois devises en sous-titre du journal : Toutes les institutions sociales doivent avoir pour but l’amélioration du sort moral, physique et intellectuel de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre ; tous les privilèges de la naissance, sans exception, seront abolis ; à chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres. Il faut achever de détruire l’Ancien régime c’est-à-dire l’exploitation de l’homme par l’homme. La loi de l’offre et de la demande est dénoncée comme la triste impartialité entre la richesse fainéante et la misère laborieuse.
La société doit être organisée comme une famille où tous sont solidaires, où il n’y a ni profits ni pertes pour personne, comme les monastères, les couvents et les casernes. L’armée avec ses cadres, sa hiérarchie, sa discipline est le modèle de la société future. Ainsi plus d’isolement, mais au contraire plus d’échange, c’est-à-dire « plus de monnaie d’or et d’argent ». On n’est plus propriétaire du sol ou de l’usine, on est propriétaire de sa fonction dans l’agriculture ou dans l’industrie : cette propriété a un revenu qui est le traitement accordé au grade que l’on a mérité. Chacun recevra de l’État, distributeur des instruments de travail une éducation et une fonction conformes à ses œuvres. La liberté partout c’est l’anarchie partout. Il n’y pas de légitimité venant d’en bas : le génie se révèle lui-même ; il ne sort pas d’une urne de scrutin.
Michel Chevalier réclame du gouvernement qu’il prenne la vraie direction de la société par la création d’un vaste ensemble de communications (chemins de fer, canaux, routes) ; par l’établissement d’institutions de crédit couvrant la France comme un réseau (la banque permet un véritable gouvernement de l’industrie) ; par la fondation de hautes écoles sur tout le territoire où seraient formés ingénieurs et médecins, officiers de l’armée pacifique des travailleurs. Ne croyons pas à la vertu des tarifs de douanes : un pays n’est pas le « tributaire d’un autre parce qu’il a des relations avec lui. Quand deux peuples échangent les fruits de leurs travaux, ils se rendent mutuellement service, ils ne s’exploitent pas ». La Trinité saint-simonienne associe science, industrie, religion. Faute de ressources, le Globe cesse de paraitre le 20 avril 1832. Les idées saint-simoniennes touchent peu la foule mais davantage les classes éclairées.
Les crises du saint-simonisme (1831-1841)
Les schismes et les poursuites judiciaires (1831-1832)
Ils sont 93 à prendre leur repas en commun rue Monsigny. Les cérémonies religieuses prennent le pas sur la réflexion. Enfantin et Bazard entrent en conflit sur le sujet de la place de la femme et de l’indissolubilité du mariage. Les discussions sont si vives que Bazard est frappé d’une congestion cérébrale. Le 11 novembre 1831, il se retire, laissant Enfantin seul Père suprême. D’autres disciples, avant tout les vétérans du saint-simonisme, quittent à leur tour l’Église, certains adhérant au fouriérisme. Le 27 novembre, Enfantin est proclamée chef suprême de la religion saint-simonienne. Désormais tout tourne autour du Pape Enfantin. Il déchaîne dans la secte une folie de tendresse, une débauche d’amitié. À la discussion philosophique succède la croyance et l’obéissance à un seul, loi vivante. Les saint-simoniens attendent désormais la Femme-Messie.
En attendant, que faire pour régénérer le monde ? Le 28 novembre 1831, les saint-simoniens se constituèrent en société en nom collectif avec procuration à Rodrigues et émission d’un emprunt. Rodrigues se retire à son tour (février 1832) tout en se réclamant de la véritable doctrine de Saint-Simon. Le gouvernement, au nom de l’article 291 du Code pénal interdisant les réunions de plus de 20 personnes, fait poser les scellés rue Taitbout, tandis que des troupes encerclent la maison de la rue Monsigny (22 janvier 1832) et qu’on saisit les papiers. L’instruction vise à rendre odieux et ridicules les saint-simoniens. Or, le Globe, les procès avec Bazard et Rodrigues, tout cela coûtait cher. La salle de conférences fermée, le journal arrêté faute de ressources, que faire ?
Ménilmontant (avril-décembre 1832)
Le Père décide de se retirer avec 40 disciples au 145 de la rue Ménilmontant presque en haut de la colline. Voulant être tout, au bout de deux ans de propagande, les saint-simoniens n’étaient pas arrivés à être quelque chose. Ils se répartissent les tâches domestiques. La hiérarchie avait la peau trop blanche : à Ménilmontant, la peau se brunit, les mains deviennent calleuses. Ils laissent pousser leur barbe pour se donner plus de majesté. On observe le célibat, les femmes n’étant pas admises. Ils adoptent un habit : pantalon blanc (amour), gilet rouge (travail) qui se boutonne par derrière (symbole de fraternité), tunique bleu violet (foi). Félicien David a composé un hymne (Salut au Père). La profession de foi des saint-simoniens dit : « Je crois que Dieu a suscité le Père pour appeler le Femme-Messie qui consacrera l’union par égalité de l’homme et de la femme, de l’humanité et du monde ». Le dimanche, les portes sont ouvertes à tous : les Parisiens viennent nombreux assister aux cérémonies, contempler repas et écouter chants. Le 8 juillet, la cérémonie est interrompue par l’intervention des forces de l’ordre.
Le procès s’ouvre (27-28 août 1832) : on avait dû écarter les accusations politiques, mais on les accusait d’escroquerie, d’immoralité et de non-respect de l’article 291. Ils sont condamnés, et la société est dissoute avec une peine d'un an de prison pour Enfantin et Chevalier. Des nuits de méditation à Ménilmontant donnent naissance à un dernier ouvrage, le Livre Nouveau, divagation assez confuse. En septembre, le groupe se désagrège peu à peu. Le procès pour escroquerie le 19 octobre 1832 aboutit à un acquittement. En prison en décembre 1832, Enfantin décide d’abdiquer de sa dignité en avril 1833 dans l’attente de la venue de la Mère.
La dispersion des apôtres (1833-1841)
Incompris de l’Occident, le Père songeait à l’Orient, vieille terre de prophètes. L’Occident avait enfanté le Père, l’Orient donnerait la Mère. Barrault, l’ancien prédicateur de la rue Taitbout, fonde une association, les Compagnons de la Femme (22 janvier 1833) avec des saint-simoniens de Lyon. Les efforts de propagande en France sont mal accueillis. Une tentative d’aller à Constantinople échoue. Michel Chevalier, gracié en août comme le Père, prend ses distances. Enfantin, reprenant son autorité de Père, part avec ses fidèles pour l’Égypte (23 septembre 1833) où il est accueilli par Barrault et Félicien David. Il s’agit de réaliser la percée de l’isthme de Suez. Le gouvernement de Mehmed-Ali est davantage occupé à un projet de barrage pour régler les inondations du Nil. Enfantin se résigne à se rallier au projet de barrage. Mais le projet est ajourné, certains ont regagné la France, d’autres parmi les plus fidèles sont morts. N’ayant rien fait, Enfantin rentre en France en janvier 1837.
Le temps des apôtres était terminé. Enfantin ne possède plus rien : Ménilmontant a été vendu. Il se heurte au refus des anciens disciples d’accepter son ancienne infaillibilité. Il refuse cependant de rentrer dans les rangs, refusant la situation que lui offre Arlès-Dufour dans sa maison de Lyon, lui le Père de l’humanité, le Christ des nations, le Napoléon de l’Industrie. Il voudrait être le conseiller des princes. Le gouvernement lui propose d’être membre de la commission scientifique de l’Algérie (décembre 1839). Il envoie des lettres à Arlès qui les communique au duc d’Orléans, qui assure le Père de ses bons sentiments. N’ayant rien fait en Algérie, il rentre en octobre 1841. Ce séjour lui inspire la colonisation en Algérie. Il rêve de colonies militaires et civiles avec propriété collective de la terre. Faire du colon le soldat de l’industrie. Le gouvernement ignore le mémoire. Le duc d’Orléans propose une éventuelle sous-préfecture. Il y a des chances pour qu’on me dise bientôt : bibliothécaire à Oran ou allumeur de réverbères à Paris.
Le saint-simonisme pratique
La pratique industrielle
Les chemins de fer avaient toujours préoccupé les saint-simoniens. Emile Pereire avait été à l’origine de la construction du Paris-Saint Germain (1835). Les divisions entre compagnies étaient à l’origine du retard de la France : Enfantin, le grand prédicateur de l’association est nommé administrateur de trois compagnies (Paris-Lyon, Lyon-Avignon, Avignon-Marseille) et secrétaire général du Paris-Lyon (1846) mais la crise de 1847 et la révolution compromettent la fusion qui n’aura lieu qu’en 1852.
Le canal de Suez revient dans les préoccupations d’Enfantin, non plus manifestation de Dieu par son prophète mais travail industriel utile et grandiose. Il voulait prouver que le rêveur était un homme d’action. Ce serait le témoignage du saint-simonisme à l’humanité. Enfantin, désormais considéré, constitue une Société d’études pour le canal de Suez (1846) avec le fidèle Arlès-Dufour, des ingénieurs allemands, autrichiens et des britanniques (Stephenson, Starbuck). Les frères Talabot étaient adjoints comme ingénieurs. Le siège social était au domicile d’Enfantin, 34 rue de la Victoire, le fonds social de 150 000 francs.
À la première réunion, Enfantin déclare : Nous avons conscience d’avoir préparé cette grande œuvre comme jamais œuvre industrielle n’a été préparée ; il nous reste à l’accomplir avec vous comme jamais grande entreprise industrielle n’a été faite, c’est-à-dire sans rivalités nationales, avec le concours de trois grands peuples que la politique a souvent divisés... il nous reste à tracer sur le monde le signe de la paix, et, à vrai dire, le trait d’union entre les parties du vieux monde, l’Orient et l’Occident. Il disait d’ailleurs : Ce n’est plus une théorie, c’est une affaire.
Le saint-simonisme et la Seconde République
1848 avec ses effusions fraternelles semblait favorable au saint-simonisme. N’était-il pas le père des systèmes proposés pour supprimer le mal dans le monde ? Mais il n’avait jamais été populaire et sa hiérarchie des capacités heurtait le sentiment niveleur. La doctrine se révélait démodée et dépassée. Enfantin se montre d’une remarquable prudence dans ce déchaînement des utopies. Il propose au ministère des Travaux publics le rachat des chemins de fer par l’État, les actionnaires recevant des titres de rente : l’État devait devenir grand producteur avant de devenir seul producteur.
D’anciens saint-simoniens étaient devenus députés mais, Laurent excepté, tous avaient abandonné la doctrine. Duveyrier, l’ancien poète de Dieu de l’Église, avait fondé un journal, Le Crédit, Enfantin y entra comme directeur politique. Le ton est modéré, républicain libéral, mais les questions financières et industrielles y sont plus étudiées que les questions politiques. On réclame l’impôt sur le revenu et l’intervention de l’État pour favoriser la reprise. Les bourgeois trouvent le journal socialiste, les ouvriers le trouvent trop bourgeois, note Arlès-Dufour. Le Crédit dura 21 mois et cessa de paraître en août 1850. Enfantin resté autoritaire, juge sévèrement le bilan de la Constituante et de la Législative : plus la dictature est menaçante, plus Enfantin se montre confiant. Le 2 décembre 1851 fut à ses yeux l’exécution d’un décret providentiel.
Suez et les derniers actes du saint-simonisme
L’affaire de Suez semblait enterrée avec le retrait des Anglais, mais Ferdinand de Lesseps renoue connaissance avec Enfantin et Arlès en 1854 : Saïd-Pacha l’appelle en Égypte et il obtient dès le 5 novembre le firman qui lui donne concession du canal. Cependant, en 1855 Lesseps rompt avec Enfantin et Arlès, estimant que la Compagnie universelle ne doit rien à la Société d’Études. Ainsi l’œuvre saint-simonienne échappe aux fils de Saint-Simon. Amer et déçu, Enfantin ne se donne pas le ridicule d’une protestation publique. Plus tard, il dira : « J’ai été un vieux fou de m’affliger... Il importe peu que le vieux Prosper Enfantin ait subi une déception ; il importe peu que ses enfants aient été trompés dans leur espoir, mais il importe que le canal soit percé et il le sera. Et c’est pourquoi je remercie Lesseps et le bénis ».
Entretemps Enfantin avait été nommé au conseil d’administration du PLM et délégué à Lyon (1852). Il fonde à Lyon plusieurs sociétés : Société des rails omnibus, Société d’éclairage au gaz et Compagnie générale des eaux (1853-1856). D’anciens saint-simoniens fondent le Crédit Mobilier, la Compagnie Maritime et la Compagnie immobilière. Leur influence est considérable : Michel Chevalier préparant le traité de libre-échange de 1860, Isaac et Emile Pereire écoutés de Napoléon III. On construisait non des systèmes mais des chemins de fer. Enfantin publie La Science de l’homme (1858) qui rassemble les idées de la doctrine et reprend un ouvrage de Saint-Simon portant le même titre. Cette offrande à Napoléon III fut jugé sévèrement par ses amis et déplut à l’église qui fut près de faire poursuivre l’ouvrage.
Conclusion
Le saint-simonisme commencé rue Monsigny s’achevait au conseil d’administration du PLM. Que restera-t-il d’un mouvement si profond ? disait Duveyrier à Lambert. Quelques livres, quelques manuscrits curieux pour servir à l’histoire de l’esprit humain au XIXe siècle. Est-ce là, mon cher ami, ce que nous avions rêvé ?
En 1860 est constituée une société de secours mutuels par Enfantin avec Arlès, Michel Chevalier, Emile et Isaac Pereire, Lambert, Fournel (inspecteur général des mines), Charles Duveyrier, Guéroult, L’habitant et Laurent. Parmi ses membres : Félicien David, Holstein, Paulin Talabot,...
Une dernière querelle oppose le Père à Chevalier et aux Pereire à propos d’un projet d’encyclopédie qui ne verra jamais le jour (1863).
Jusqu’au bout, Enfantin remue des projets, refusant de devenir un bourgeois repentant (ainsi il n’épousa jamais la mère de son fils naturel et reconnu, Arthur Enfantin). Devenu un personnage respecté, il meurt le 31 août 1864. Il y eut 4 ans plus tard l’inauguration de son buste au Père-Lachaise qui réunit une cinquantaine de saint-simoniens. Le saint-simonisme vécut ses derniers jours dans la vaste maison d’Arlès-Dufour à Oullins.
Sources
- Sébastien Charlety, Histoire du Saint-Simonisme, Gonthier 1931
- Philippe Nemo, Histoire des idées politiques aux temps modernes et contemporains, PUF 2002, p. 869-882
https://www.wikiberal.org/wiki/Saint-Simonisme
