Sommaire:
A) - Les guerres américaines post-délibérées
B) - COMMENT ÉTRANGLER LE RÉGIME DES MOLLAHS
C) - Golfe : les monarchies face au défi d’une défense intégrée
D) - L’Iran tient-il le détroit d’Ormuz et Donald Trump à la gorge ?
E) - Hormuz ou la vie.
F) - Émirats arabes unis, OPEP et détroit d’Ormuz : Symptôme d’un Moyen-Orient qui change de logique
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A) - Les guerres américaines post-délibérées
La guerre contre l'Iran est peut-être la première guerre véritablement « post-délibérée » de l'histoire américaine.
Bien que profondément imparfaites et peut-être menées à la hâte, les interventions militaires américaines en Afghanistan et l'invasion de l'Irak avaient néanmoins fait l'objet de débats au Congrès. Pour la guerre contre l'Iran, rien de comparable n'existait, écrit Brandan Buck, de l'institut Cato.
B) - COMMENT ÉTRANGLER LE RÉGIME DES MOLLAHS
Au jujitsu, on dénombre une douzaine de techniques d’étranglement, du gyaku au sankaku jimé (en utilisant ses mollets !), qui ont toutes le même résultat : afflux de sang au cerveau coupé, l’adversaire tombe dans les pommes en quelques secondes s’il ne se résigne pas à signaler sa défaite par une petite tape sur le bras.
C’est tout l’objectif du blocus du détroit d’Ormuz, où la Maison-Blanche espère prendre le régime des mollahs à son propre piège en le privant de devises, tandis que, contre-étranglement, Téhéran compte couper les 20 % de la consommation mondiale de pétrole transitant quotidiennement par cette voie de navigation.
Qui craquera le premier ? Certes, les pays importateurs de pétrole en Asie et en Afrique sont menacés de pénurie physique et, loi de l’offre et de la demande oblige, les prix flambent à la pompe même dans les pays exportateurs nets, comme les États-Unis Ce qui menace le monde d’une récession, voire d’ici quelques mois d’une crise énergétique sans précédent depuis, peut-être, le choc pétrolier de 1974. Mais le prix du baril, à 109 $ pour le brent mardi, est encore très loin des 150 $ prédit par des analystes au début du blocus début avril et l’impact ne serait pas existentiel. Alors que le régime des mollahs joue sa survie.
En effet, ses exportations de pétrole, déjà sous sanctions occidentales et donc réduites à 2 Mbj (millions de barils par jour), passaient en temps normal à 90 % par Ormuz. Or, l’or noir constitue 60 % des recettes en devises du pays. L’Iran ne pourrait plus payer ses importations vitales de denrées alimentaires, médicaments et pièces détachées. « À mesure que les exportations de pétrole iraniennes s’effondrent, il n’y aura plus de liquidités pour financer les importations ; l’activité économique s’effondrera alors, la monnaie entrera dans une spirale de dévaluation et l’hyperinflation s’ensuivra », affirme Robin Brooks, de la Brookings Institution. Sans oublier que la fermeture du détroit bloque déjà physiquement les importations iraniennes par voie navale. Alors que la possibilité de substitution des importations par des produits de l’industrie locale s’avère très faible. Emprunter à l’étranger pour remplacer les devises des hydrocarbures n’est pas non plus vraiment une option ; aucune banque internationale n’oserait se livrer à ce jeu-là, même basée en Chine…
Les Pasdarans privés de salaire
Surtout, la majorité des ressources budgétaires du régime est tirée des taxes sur les exportations d’hydrocarbures. Qui paierait les 8 millions de fonctionnaires et employés de structures parapubliques, et surtout les 190 000 gardiens de la Révolution, ainsi que les 90 000 miliciens Bassiji chargés de la répression intérieure ? Sachant qu’un nervi sans solde se montre vite bien moins motivé… Cela anéantirait aussi les capacités de patronage des Pasdarans, désormais le centre du pouvoir iranien.
Le régime pourrait toutefois régler les salaires en faisant tourner frénétiquement la planche à billets. Hyperinflation garantie au vu des nombreux précédents historiques, de l’Allemagne de Weimar à la Hongrie de 1953 (des milliards de milliards de %), en passant par, plus récemment, le Zimbabwe ou le Venezuela, pour cause d’explosion de la masse monétaire. Destruction de l’épargne populaire, fuite massive des capitaux, troubles sociaux et politiques assurés, sans compter que les Pasdarans et Bassijis n’aimeraient pas être payés en monnaie de singe.
Pour toutes ces raisons, le régime des mollahs serait donc acculé dans quelques semaines à la capitulation, ou s’effondrerait face à une révolte intérieure massive…
En théorie, du moins. Car, en pratique, il a encore des cartes en main, quoique pas simples à jouer. En bref, l’étranglement américain est redoutable mais pas forcément mortel.
Tout d’abord, il existe des régimes ayant survécu plusieurs années à des épisodes d’hyperinflation. Le régime iranien a en outre montré depuis un demi-siècle une résilience spectaculaire aux sanctions occidentales. Il peut exporter un peu par camions et trains via l’Asie centrale, ou utiliser un pipeline de contournement d’Ormuz, d’une capacité de 300 000 barils par jour. Insuffisant. Mais ses tankers peuvent aussi forcer le blocus. Deux ont été arraisonnés, mais un nombre surprenant, une douzaine selon Lloyds, transportant 15 millions de barils, est passé ces dix derniers jours. Ces pétroliers de « flotte fantôme » débranchent leurs transpondeurs et suivent des itinéraires près des côtes qui les rendent difficiles à arraisonner. Ou transbordent leur cargaison en pleine mer à des navires d’autres pavillons. À moins que la marine américaine n’ose pas intercepter certains tankers en fonction de leur destination, la Chine, par exemple. Washington assume d’ailleurs ne pas instaurer un blocus parfaitement hermétique, plutôt un nœud coulant pouvant être resserré surtout avec l’arrivée sur zone d’un troisième groupe naval.
L’Iran peut aussi vendre l’or noir des pétroliers déployés depuis des semaines par précaution au-delà du détroit, en mer d’Oman et jusqu’en Malaisie. Il y en a pour 10 à 25 millions de barils, selon les cabinets Kpler, Kayrros ou Vortexa à partir de données satellites. L’équivalent de dix jours d’exportations maximum.
Autre grave souci : puisqu’il ne peut plus exporter, Téhéran est obligé de stocker sur son sol le pétrole extrait de ses 4 000 puits… sauf que les capacités vont vite être saturées, même en remettant en service en panique des pétroliers désaffectés. Les mêmes cabinets spécialisés estiment les capacités disponibles entre 30 et 90 millions de barils. C’est-à-dire qu’entre mi-mai et mi-juin, l’Iran devrait arrêter de pomper son pétrole… mais cela serait catastrophique pour une raison technique connue sous le nom de « water coning » ; quand le pompage s’arrête, l’eau remonte mécaniquement, piégeant l’huile dans les pores de la roche de manière irréversible et rendant le puits définitivement hors service.
Le régime des mollahs sera donc confronté dans un mois à un dilemme existentiel : soit trouver un compromis avec Washington, soit voir ses puits de pétrole s’anéantir un par un, soit forcer le blocus au culot, soit surenchérir militairement en attaquant les États-Unis partout où c’est possible pour l’obliger à lâcher prise…
Yves Bourdillon
https://nouvellerevuepolitique.fr/yves-bourdillon-comment-etrangler-le-regime-des-mollahs/
C) - Golfe : les monarchies face au défi d’une défense intégrée
Les frappes iraniennes contre les infrastructures pétrolières et les bases militaires du Golfe ont mis en évidence une limite structurelle : la sécurité régionale ne peut plus dépendre uniquement de dispositifs nationaux séparés. Pour les monarchies du Moyen-Orient, l’enjeu est désormais de partager les capacités d’interception, les radars et les renseignements afin de construire une défense régionale plus cohérente.
Durant la guerre, l’Iran a lancé plus de 550 missiles balistiques et 2 200 drones contre les Émirats arabes unis, soit un volume supérieur à celui dirigé contre Israël. Des frappes transfrontalières ont également visé des raffineries et des terminaux gaziers au Qatar, en Arabie saoudite, au Koweït et à Bahreïn. Les dégâts matériels sur les installations énergétiques ont été importants, notamment au Qatar, où près d’un sixième des exportations gazières aurait été affecté. Cette séquence a confirmé la capacité de l’Iran à imposer un coût élevé à ses adversaires régionaux. Elle a aussi révélé les limites des défenses aériennes actuelles pour protéger les actifs stratégiques du Golfe. Face à un arsenal iranien limité mais efficace, les États de la région sont poussés à mieux coordonner leurs systèmes de détection et d’interception afin de réduire les angles morts et d’éviter une réponse fragmentée.
Les limites des systèmes isolés
Aucun État du Golfe ne peut, seul, assurer une défense aérienne suffisamment profonde et redondante. La menace iranienne joue sur la masse, la dispersion et la saturation. Drones suicides. Missiles balistiques. Projectiles à bas coût. Attaques coordonnées. Salves multiples. Face à ce type d’offensive, une batterie nationale, même moderne, ne suffit plus. Et puis il y a la question du coût et des capacités de production et de stockage. Alors qu’un drone « low cost » est facile à produire et que son coût est inférieur à 50 000 dollars, son intercepteur coûte 2 millions de dollars et n’est pas disponible à volonté. À terme, ce n’est pas l’intercepteur qui abat un drone « Shahed » qui gagne.
La logique change. Il ne s’agit plus seulement de déployer des Patriot, des THAAD ou des systèmes de défense rapprochée. Il s’agit de créer un espace de défense commun. Un réseau. Une architecture capable de fusionner les données radar, d’identifier les trajectoires, d’attribuer les menaces et de répartir la charge d’interception entre plusieurs États.
Le Golfe a longtemps fonctionné avec des dispositifs fragmentés. Chaque capitale protégeait ses sites critiques. Chaque armée conservait ses chaînes de commandement. Chaque État verrouillait ses données. Cette logique rassurait les souverainetés. Elle affaiblissait la défense collective. La guerre a montré la limite de cette approche. Une brèche dans un espace aérien national peut menacer, en quelques minutes, les infrastructures d’un voisin. Dans le Golfe, les vulnérabilités circulent aussi vite que les missiles.
Les États-Unis et Israël avaient déjà intégré cette donnée. Pendant la guerre, Washington et Tel-Aviv ont synchronisé leurs frappes, leurs alertes et leurs messages de dissuasion. Les monarchies du Golfe en tirent une leçon brutale. Des systèmes nationaux perfectionnés restent insuffisants contre une offensive simultanée, hybride et volumétrique. La défense aérienne ne se pense plus comme une frontière. Elle se pense comme un maillage.
Initiatives américaines : postes de commandement et cellule multinationale
Washington a préparé ce basculement avant même le déclenchement de la guerre. Dès 2025, l’USCENTCOM a multiplié les dispositifs destinés à pousser les alliés du Golfe vers une coordination plus étroite. L’objectif était clair : passer de la coopération ponctuelle à une planification commune.
En novembre 2025, les commandements américain et qatari ont inauguré un Combined Command Post à Al Udeid. Le dispositif associe officiers qataris et américains dans la planification et la conduite de la défense aérienne. En décembre 2025, un poste similaire a été ouvert à Bahreïn avec la 5ᵉ Flotte américaine et l’armée bahreïnienne. Ces structures ne sont pas de simples symboles. Elles installent une habitude opérationnelle. Elles rapprochent les chaînes de commandement. Elles accélèrent la circulation des alertes.
Le palier supérieur a été franchi en janvier 2026 avec la création du MEAD-CDOC (Middle Eastern Air Defense – Combined Defense Operations Cell). Installée à Al Udeid, dans l’actuel Combined Air Operations Center qatari, cette cellule regroupe des officiers américains, qataris, bahreïniens et israéliens. Sa fonction est centrale : coordonner la défense aérienne et antimissile entre partenaires régionaux.
Le MEAD-CDOC doit servir de plateforme permanente pour les exercices multinationaux, le partage des alertes et l’allocation des interceptions. L’enjeu est autant militaire qu’économique. Intercepter deux fois la même menace coûte cher. Rater une salve coûte beaucoup plus. Dans une guerre de saturation, l’efficacité dépend de la hiérarchisation des cibles. Chaque missile d’interception doit être utilisé au bon moment, contre la bonne menace, par l’acteur le mieux placé.
Coordination intra-Golfe : exercices et structuration régionale
À l’échelle régionale, les monarchies du Golfe ont progressivement repris le chantier de la coopération militaire après la réconciliation d’Al-Ula, en 2021. La fin du blocus du Qatar a rouvert un espace politique. Elle n’a pas fait disparaître les méfiances, mais elle a permis de remettre au centre une évidence stratégique : face à l’Iran, les divisions internes coûtent cher. Il aura fallu des années de tensions pour redécouvrir cette vérité pourtant élémentaire.
Les États du Conseil de coopération du Golfe ont donc relancé leurs exercices conjoints. L’exercice Integration 1, organisé au Koweït en 2023, s’inscrivait dans cette logique. L’enjeu n’était plus seulement de faire manœuvrer des forces côte à côte. Il s’agissait surtout de tester des procédures communes, des circuits d’alerte, des protocoles de communication et des mécanismes de coordination entre centres de commandement.
Cette évolution s’analyse comme un réalignement fonctionnel dans lequel la défense unifiée prend le dessus sur les divergences politiques. Le Golfe ne devient pas homogène. Il devient plus pragmatique. Les différends demeurent, mais ils ne peuvent plus empêcher l’interconnexion minimale des systèmes de défense.
Le CCG a également réactivé une initiative plus ancienne : Hizam al-Taawun, la « Ceinture de coopération ». Son objectif est de connecter les radars et les centres de commandement aérien des États membres. L’ambition est de construire un réseau d’alerte précoce capable de produire une image aérienne commune. Une carte unique. Des données partagées. Des décisions plus rapides. Des protocoles d’engagement mieux harmonisés. Des réunions régulières à Riyad, avec l’appui des États-Unis, travaillent à cette common air picture régionale.
Le problème, c’est que ce n’est pas seulement technique. C’est aussi très politique. Les armées du Golfe n’ont pas le même matériel : Patriot, THAAD, systèmes occidentaux, russes ou nationaux. L’interopérabilité reste donc un vrai combat quotidien contre les incompatibilités techniques et les réflexes de souveraineté.
Renseignement et intégration discrète
Les États du Golfe ont aussi renforcé le partage de renseignements. Les liaisons sécurisées avec les commandements américains se sont améliorées, et les échanges entre radars et centres d’alerte se sont intensifiés. Cela permet un suivi radar mutuel et une meilleure anticipation des trajectoires de missiles. Ce n’est pas encore une défense intégrée à part entière, mais c’est déjà une mécanique commune qui se met en place. Cette évolution se fait davantage par petits pas fonctionnels que par grands traités officiels. Tous les États n’affichent pas le même niveau d’engagement : certains coopèrent discrètement, d’autres plus ouvertement. Mais tout le monde sait que le système actuel reste provisoire. Les bases américaines et les arrangements ad hoc ne suffiront pas à long terme.
Israël et les monarchies du Golfe : la coopération qui s’accélère
La guerre avec l’Iran a nettement accéléré la dynamique lancée par les accords d’Abraham. La coopération entre Israël et certains pays du Golfe est passée du stade diplomatique au stade opérationnel. Le geste le plus fort a été le déploiement, en 2026, d’un système Iron Dome complet aux Émirats arabes unis, avec du personnel israélien sur place pour le faire fonctionner. C’était une première : jamais une batterie complète n’avait été transférée à un pays tiers en pleine guerre régionale. Selon les Israéliens, elle a intercepté plusieurs dizaines de missiles iraniens visant les Émirats. Au-delà du résultat militaire, le message est clair : les Émirats sont prêts à coopérer directement avec Israël quand la menace iranienne l’exige. Bahreïn reste plus prudent, et l’Arabie saoudite observe, négocie et temporise. En échange, les Émirats accèdent à des technologies israéliennes dans les radars, les drones, le commandement numérique et les logiciels de C2. Israël, lui, gagne en profondeur stratégique grâce aux réseaux et aux positions d’observation que les pays arabes peuvent lui offrir.
Cette convergence repose sur une lecture très similaire de la menace iranienne. Des projets de coproduction, notamment de drones Hermes 900, aux Émirats arabes unis, vont dans ce sens. Cela dit, la prudence reste de mise des deux côtés : on partage, mais par filtres, par niveaux de confiance et sans tout mettre sur la table. Riyad, de son côté, continue de lier toute normalisation complète à des avancées sur le dossier palestinien. Cela freine une architecture ouverte, mais sur les sujets concrets – missiles balistiques, drones, attaques maritimes, cybermenaces ou C4I – les coopérations continuent d’avancer.
Des cadres souples plutôt que des pactes formels
Sur le plan diplomatique, le Forum du Néguev a créé en juin 2023 un groupe de travail sur la sécurité régionale, réunissant Israéliens, Américains, Égyptiens, Émiratis, Marocains, Bahreïniens et même des représentants palestiniens. Plus de trente responsables militaires y ont participé. Ce genre de format a l’avantage de ne créer aucune obligation juridique et de ne pas forcer les pays à rendre publiques des coopérations qu’ils préfèrent parfois garder secrètes. C’est exactement pour ça qu’il est utile : il permet d’avancer concrètement sans se heurter tout de suite aux symboles politiques. Le grand défi, à terme, sera de faire passer toutes ces coopérations bilatérales ou « minilatérales » vers une véritable architecture régionale plus structurée.
Vers une architecture régionale de défense
L’intégration antiaérienne du Golfe se construit progressivement. Rien ne ressemble encore à une OTAN du Golfe. Mais les fondations d’une architecture régionale de défense commencent à se dessiner, non par proclamation politique, mais par accumulation de mécanismes techniques, opérationnels et sécuritaires.
Le consensus opérationnel est désormais établi : la protection du Golfe contre les missiles et les drones iraniens exige un bouclier régional partagé. À terme, l’objectif est connu. Une ligne d’alerte unifiée. Des radars et des satellites connectés. Des procédures d’engagement harmonisées. Une image aérienne commune. Un réseau de données partagé. Une répartition plus rationnelle des interceptions. Une capacité à absorber la saturation sans s’effondrer dès la première vague.
La guerre avec l’Iran a joué le rôle de catalyseur. Elle a forcé les monarchies du Golfe à regarder en face l’obsolescence des défenses isolées. Elle a montré qu’une attaque contre un seul État peut mettre sous tension tout l’équilibre régional. Elle a aussi confirmé le poids central des États-Unis dans la coordination militaire du Golfe.
Mais les monarchies cherchent désormais à réduire leur dépendance. Non pas en se coupant de Washington. Ce serait un geste spectaculaire et peu réaliste. Elles veulent plutôt bâtir une autonomie opérationnelle relative. Une capacité régionale à voir, décider et agir plus vite. Une défense moins fragmentée. Un réseau plus dense. Un maillage capable de transformer la vulnérabilité partagée en avantage collectif.
Les prochains mois diront si ce basculement devient une doctrine durable ou s’il reste une réaction de crise. Le Golfe a souvent annoncé des architectures régionales qui se sont perdues dans les rivalités, les susceptibilités et les comités techniques. Cette fois, la pression est différente. L’Iran a montré la portée de son arsenal. Les monarchies ont vu leurs failles.
Karim Serraj
https://nouvellerevuepolitique.fr/karim-serraj-golfe-les-monarchies-face-au-defi-dune-defense-integree/
D) -L’Iran tient-il le détroit d’Ormuz et Donald Trump à la gorge ?
E) - Hormuz ou la vie.
F) - Émirats arabes unis, OPEP et détroit d’Ormuz : Symptôme d’un Moyen-Orient qui change de logique
La sortie annoncée des Émirats arabes unis de l’OPEP et de l’OPEP+ dépasse largement la seule question pétrolière. Elle révèle la fragmentation progressive du Golfe, l’autonomisation stratégique d’Abou Dhabi, l’affaiblissement relatif de la centralité saoudienne et l’entrée du Moyen-Orient dans une logique de puissance plus flexible, plus concurrentielle et moins prévisible.
La sortie des Émirats de l’OPEP, révélateur d’un ordre régional en recomposition
La sortie annoncée des Émirats arabes unis de l’OPEP et de l’OPEP+ ne constitue pas un simple ajustement technique du marché pétrolier. Elle révèle une transformation bien plus profonde : celle de la fragmentation progressive de l’ordre stratégique du Golfe et, plus largement, du modèle de stabilité qui a structuré le Moyen-Orient depuis plusieurs décennies.
Pendant longtemps, l’équilibre régional reposait sur une architecture relativement lisible. La sécurité était largement garantie par la présence militaire américaine, la discipline pétrolière s’organisait autour de l’OPEP sous leadership saoudien, et les monarchies du Golfe avançaient dans une logique de coordination prudente face aux grandes menaces régionales, au premier rang desquelles figurait l’Iran. Cet équilibre n’a jamais été parfaitement homogène, mais il produisait une forme de prévisibilité. Chacun connaissait les lignes rouges, les dépendances réciproques et les limites du jeu. La stabilité ne reposait pas sur la confiance, mais sur une mécanique d’intérêts suffisamment solide pour éviter les ruptures majeures.
La crise actuelle autour du détroit d’Ormuz accélère brutalement la remise en cause de cette architecture. Dans un contexte de confrontation ouverte entre l’Iran, Israël et les États-Unis, la question énergétique cesse d’être une simple variable économique pour redevenir un instrument direct de souveraineté. Le contrôle des flux maritimes, la sécurité des exportations, la protection des infrastructures critiques, la capacité d’augmenter ou de réduire sa production deviennent des outils de puissance immédiate. Le détroit d’Ormuz concentre cette réalité. Près d’un tiers du commerce maritime mondial d’hydrocarbures y transite. Toute menace sur cet axe provoque instantanément une onde de choc globale : hausse des prix, tensions sur les assurances maritimes, ralentissement des flux, reconfiguration des routes commerciales. Ce n’est plus seulement une question régionale, mais un point de pression sur l’économie mondiale.
C’est dans ce cadre qu’il faut lire la décision émiratie. Abou Dhabi ne cherche pas simplement à sortir de quotas jugés trop contraignants. Les Émirats affirment qu’ils ne veulent plus subordonner leur politique énergétique à une logique collective susceptible de limiter leur marge de manœuvre au moment même où l’incertitude régionale exige davantage de flexibilité stratégique. Autrement dit, la logique de l’intérêt national prime désormais sur celle de la discipline commune. Cette décision traduit aussi une réalité économique : les Émirats ont massivement investi ces dernières années pour augmenter leurs capacités de production. Maintenir ces capacités sous contrainte de quotas collectifs devient de moins en moins acceptable pour un État qui veut rentabiliser rapidement ses investissements et consolider sa place parmi les grands producteurs mondiaux.
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Riyad, Washington et Abou Dhabi : vers une logique transactionnelle du Golfe
Mais au-delà de l’économie, le signal politique est considérable. L’OPEP a longtemps été l’un des principaux instruments de projection de l’influence saoudienne. Riyad ne dominait pas seulement par sa capacité de production, mais aussi par sa faculté à imposer un rythme collectif au marché mondial. Une sortie émiratie affaiblit mécaniquement cette centralité et rappelle que l’alignement entre les deux puissances du Golfe n’est ni automatique ni permanent. Les divergences entre l’Arabie saoudite et les Émirats ne sont d’ailleurs pas nouvelles. Elles se sont déjà manifestées sur le dossier yéménite, sur la relation avec le Qatar, sur la concurrence économique régionale, sur les ambitions logistiques et portuaires, ainsi que sur les choix diplomatiques vis-à-vis de la Turquie ou de l’Iran.
Mais dans le contexte actuel, ces divergences prennent une portée beaucoup plus structurante. Elles montrent que le Golfe n’est plus un bloc homogène, mais un espace de concurrence entre puissances qui coopèrent autant qu’elles se surveillent. Le message adressé à Washington est tout aussi important. Donald Trump n’a jamais caché son hostilité à l’égard des politiques de restriction de production menées par l’OPEP lorsqu’elles contribuent à maintenir des prix élevés. Dans une période marquée par l’inflation énergétique et les tensions internationales, la question du prix du pétrole devient immédiatement une question politique intérieure américaine.
En choisissant davantage d’autonomie, Abou Dhabi envoie donc aussi un signal de compatibilité stratégique avec les attentes américaines, sans pour autant renoncer à sa propre logique de diversification diplomatique. Les Émirats cherchent moins l’alignement que la capacité de parler à tous : Washington, Pékin, Moscou, Riyad, Téhéran. Car le Golfe d’aujourd’hui n’est plus celui des alliances simples. Les Accords d’Abraham ont confirmé une régionalisation plus pragmatique des rapports de force. La médiation chinoise entre Riyad et Téhéran a démontré que Pékin pouvait désormais intervenir dans un espace autrefois structuré presque exclusivement par Washington. La Russie, malgré son affaiblissement relatif, conserve elle aussi des leviers énergétiques et diplomatiques importants.
Nous sommes entrés dans une logique transactionnelle où l’alliance n’est plus un camp, mais un calcul permanent. La sortie des Émirats de l’OPEP s’inscrit pleinement dans cette recomposition. Ce n’est pas la fin du Golfe comme espace stratégique commun, mais c’est la fin de l’illusion selon laquelle ses intérêts resteraient durablement homogènes. Chaque acteur protège désormais sa propre sécurité, ses propres débouchés, sa propre capacité de négociation et sa propre relation avec les grandes puissances.
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Du Golfe au Liban : Ormuz comme révélateur d’un Moyen-Orient plus instable
Cette évolution concerne directement le Liban. Lorsque les puissances régionales entrent dans une logique de compétition flexible plutôt que de stabilisation collective, les États fragiles deviennent encore plus vulnérables. Le Liban, déjà prisonnier de sa propre crise de souveraineté, subit alors non seulement ses fractures internes, mais aussi l’absence d’un ordre régional stabilisateur. Dans un Moyen-Orient où chacun sécurise d’abord ses propres intérêts, les petits États ne sont plus protégés par un équilibre général : ils deviennent des terrains de projection des rivalités extérieures.
Ormuz n’est donc pas seulement une question de pétrole. C’est un révélateur. La sortie des Émirats de l’OPEP montre que la guerre actuelle produit davantage qu’une tension conjoncturelle sur les marchés : elle accélère la redéfinition des hiérarchies régionales et confirme le recul des mécanismes traditionnels de régulation. Le Moyen-Orient entre dans une phase où les solidarités automatiques s’effacent, où la souveraineté se mesure à la capacité d’agir seul, et où la stabilité devient moins un héritage qu’un rapport de force à reconstruire.









