La guerre contre l'Iran est peut-être la première guerre véritablement « post-délibérée » de l'histoire américaine.
Bien que profondément imparfaites et peut-être menées à la hâte, les interventions militaires américaines en Afghanistan et l'invasion de l'Irak avaient néanmoins fait l'objet de débats au Congrès.Pour la guerre contre l'Iran, rien de comparable n'existait, écrit Brandan Buck, de l'institut Cato.
Au cours des huit dernières semaines de guerre contre l'Iran, les deux institutions délibératives américaines, le Congrès et les médias, ont largement failli à leur devoir d'entretenir un débat public sur la question la plus importante à laquelle une république puisse être confrontée : le choix entre la guerre et la paix.Aucune de ces institutions n'a été irréprochable durant la guerre mondiale contre le terrorisme.Pourtant, au Capitole, des débats ont eu lieu avant le début des hostilités, et les médias ont déployé des efforts considérables pour susciter l'adhésion.Au regard des critères actuels, ces agissements semblent presque admirables.La guerre contre l'Iran est peut-être la première guerre véritablement « post-délibérative » de l'histoire américaine.
Pour saisir la différence, il faut remonter plus de vingt ans en arrière.Bien que profondément imparfaite et peut-être précipitée, une intervention militaire américaine en Afghanistan, puis l'invasion de l'Irak, ont néanmoins fait l'objet d'un débat au Capitole.La première a été directement déclenchée par une attaque directe, les attentats du 11 septembre.La seconde a été précédée d'environ deux mois d'auditions au Congrès, suivies d'un vote sur l'autorisation d'emploi de la force militaire (AUMF).L'AUMF autorisant la guerre en Irak a été adoptée par le Sénat passed the Senatepar 77 voix contre 23 et par la Chambre des représentants par 296 voix contre 133. in the HouseCes débats et votes ont depuis été largement considérés comme des erreurs, mais ils ont bien eu lieu.
Aucune délibération comparable n'a eu lieu au Congrès à la veille du lancement unilatéral de la guerre contre l'Iran par le président.Malgré les précédents recours à la force par l'administration au Venezuela et contre l'Iran en juin 2025, le Congrès s'est montré peu enclin à un débat approfondi avant le début des hostilités.Alors que les forces américaines se déployaient au Moyen-Orient, aucun effort sérieux n'a été entrepris pour contraindre le Congrès à voter.Le Congrès n'a fait que réagir a posteriori, par le biais de résolutions sur les pouvoirs de guerre qui ont échoué – des tentatives timides pour tenter de rectifier le tir.Exprimant le sentiment quasi unanime des républicains au Congrès, le représentant Blake Moore said of the votea déclaré à propos du vote qu'il serait « irresponsable de paralyser le commandant en chef et nos chefs militaires ».Dans le monde à l'envers de Washington, le fait de se soustraire à ses devoirs constitutionnels est requalifié en responsabilité.
De l'autre côté de l'hémicycle, tandis que de nombreux démocrates s'inquiétaient du recours à la force par le président Trump en Iran, les dirigeants du parti ont éludé le problème de fond, privilégiant la procédure au principe.Au printemps 2026, par exemple, le sénateur Mark Warner a critiqué Trump pour son intervention militaire au Venezuela, reiterated those critiquesy voyant une diversion par rapport à la possibilité d'un changement de régime en Iran.Warner a réitéré ces critiques après le début de la guerre en Iran, s'en prenant à Trump sur la manière dont elle menait le conflit plutôt que sur le fond.process of the warFace à une telle équivoque, il n'est pas absurde d'affirmer que les dirigeants démocrates ont acquiescé au vote sur les pouvoirs de guerre car ils savaient qu'il serait rejeté, permettant ainsi à leur parti de se donner des airs d'opposition alors que, dans les faits, leur désaccord était surtout rhétorique.
Le rôle des grands médias durant la guerre en Iran a été largement réactif, sans qu'ils n'abordent les questions fondamentales relatives à l'autorité présidentielle ou à la prudence stratégique.Leurs reportages se sont limités à un récit des événements, se contentant de poser des questions du type « va-t-il le faire ou non ? »,will he or won’t he au lieu d'examiner les enjeux plus profonds de la guerre et sa signification pour la société américaine.La couverture médiatique a également minimisé des événements troublants, troubling developmentscomme la destruction d'une école iranienne par l'armée américaine et le massacre de 165 civils iraniens au début du conflit.Plus inquiétant encore est le soutien apporté à la guerre par des chaînes comme Fox News et CBS Newsqui ont frôlé la caricature.
Il ne s'agit pas ici de déterminer le bien-fondé des arguments pour ou contre la guerre, mais de souligner que ce débat est quasiment inexistant.Les grands médias traitent la guerre comme s'il s'agissait de la météo : un phénomène à observer plutôt qu'une décision à débattre.C'est l'antithèse même de l'autonomie que nous garantit la Constitution.
Ces tendances à l'esquive ne sont évidemment pas nouvelles.La seconde moitié de la Guerre mondiale contre le terrorisme a été particulièrement déplorable du point de vue du débat public et parlementaire.Malgré ses promesses de campagne en matière de politique étrangère, le président Obama, tirant les mêmes leçons casualty aversionque ses prédécesseurs quant à la crainte des pertes humaines, a revu sa politique plutôt que de la réduire.S’appuyant sur des interprétations extensives des autorisations d’emploi de la force militaire, Obama a étendu la présence militaire clandestine américaine au Moyen-Orient.De même, il a lancé l’opération Odyssey Dawn,a no-fly zone turned regime-change une zone d’exclusion aérienne transformée en opération de changement de régime sans concertation préalable, et encore moins avec un vote du Congrès.Les conséquences de l’intervention en Libye, ainsi que des actions clandestines américaines en Syrie covert action in Syriaet du soutien à la coalition saoudo-émiratie au Yémen, coalition in Yemenont engendré des désastres à l’étranger et ont conforté le Congrès et les médias dans leur rôle de simples spectateurs.
Pour ceux qui aspirent à une politique étrangère plus conforme aux normes constitutionnelles et fondée sur un débat public vigoureux, les perspectives sont mitigées.Si la presse traditionnelle a souvent failli à ses responsabilités, un écosystème de « nouveaux médias » – podcasts, plateformes en ligne et commentaires indépendants – a, dans une certaine mesure, comblé ce manque.Ces sources présentent certes des lacunes, mais leur émergence constitue, globalement, un correctif bienvenu.Reste à savoir si ces commentaires dissidents peuvent susciter et entretenir un débat public plus vigoureux, susceptible d'influencer le paysage politique.Si les nouveaux médias ont mobilisé les auditeurs, transformer cette énergie en action politique est une autre affaire.Si les consommateurs de médias dissidents ne se transforment pas en électeurs dissidents, les commentaires en ligne d'aujourd'hui risquent d'être aussi inefficaces que l'opposition imprimée d'hier.
La situation est plus sombre encore au Congrès.La guerre en Iran a renforcé une tendance de plusieurs décennies à l'abdication du Congrès, les législateurs s'en remettant au président plutôt que d'assumer leur responsabilité de débattre des questions de guerre et de paix.L'histoire récente n'est guère rassurante, car la polarisation accrue a alimenté la montée en puissance de la présidence impériale.Pourtant, quelques lueurs d'espoir subsistent : un petit nombre de voix conservatrices résolues se sont jointes a small number of resolute conservative voicesà un nombre croissant de voix libérales plus constantes pour appeler à la retenue et au retour aux normes constitutionnelles.Pour faire entendre ce chœur, il faudra une mobilisation électorale soutenue, notamment lors des primaires, traditionnellement marquées par une faible participation.Si les Américains estiment que la politique étrangère relègue la politique étrangère au second plan au détriment des priorités nationales et souhaitent un contrôle parlementaire constant du pouvoir exécutif, ils doivent clairement faire savoir aux élus en place que leurs décisions auront des conséquences dans les urnes.Si, comme le dit l'adage, « le gouvernement que vous élisez est celui que vous méritez », alors les électeurs américains doivent clairement affirmer qu'ils exigent – et méritent – mieux.
En dehors du contexte électoral, les sondages indiquent que l'opposition à la guerre en Iran n'est pas une position marginale, mais la norme but the norm– une position partagée par des voix de tous bords politiques.Pour concrétiser ce sentiment et le traduire en politique, il faudra ce qu'Abraham Lincoln appelait « une confiance patiente dans la justice ultime du peuple », associée à un effort soutenu pour y parvenir.
Au jujitsu, on dénombre une douzaine de techniques
d’étranglement, du gyaku au sankaku jimé (en utilisant ses mollets !),
qui ont toutes le même résultat : afflux de sang au cerveau coupé,
l’adversaire tombe dans les pommes en quelques secondes s’il ne se
résigne pas à signaler sa défaite par une petite tape sur le bras.
C’est tout l’objectif du blocus du détroit d’Ormuz, où la
Maison-Blanche espère prendre le régime des mollahs à son propre piège
en le privant de devises, tandis que, contre-étranglement, Téhéran
compte couper les 20 % de la consommation mondiale de pétrole transitant
quotidiennement par cette voie de navigation.
Qui craquera le premier ? Certes, les pays importateurs de pétrole en
Asie et en Afrique sont menacés de pénurie physique et, loi de l’offre
et de la demande oblige, les prix flambent à la pompe même dans les pays
exportateurs nets, comme les États-Unis Ce qui menace le monde d’une
récession, voire d’ici quelques mois d’une crise énergétique sans
précédent depuis, peut-être, le choc pétrolier de 1974. Mais le prix du
baril, à 109 $ pour le brent mardi, est encore très loin des 150 $
prédit par des analystes au début du blocus début avril et l’impact ne
serait pas existentiel. Alors que le régime des mollahs joue sa survie.
En effet, ses exportations de pétrole, déjà sous sanctions
occidentales et donc réduites à 2 Mbj (millions de barils par jour),
passaient en temps normal à 90 % par Ormuz. Or, l’or noir constitue 60 %
des recettes en devises du pays. L’Iran ne pourrait plus payer ses
importations vitales de denrées alimentaires, médicaments et pièces
détachées. « À mesure que les exportations de pétrole iraniennes
s’effondrent, il n’y aura plus de liquidités pour financer les
importations ; l’activité économique s’effondrera alors, la monnaie
entrera dans une spirale de dévaluation et l’hyperinflation s’ensuivra
», affirme Robin Brooks, de la Brookings Institution. Sans oublier que
la fermeture du détroit bloque déjà physiquement les importations
iraniennes par voie navale. Alors que la possibilité de substitution des
importations par des produits de l’industrie locale s’avère très
faible. Emprunter à l’étranger pour remplacer les devises des
hydrocarbures n’est pas non plus vraiment une option ; aucune banque
internationale n’oserait se livrer à ce jeu-là, même basée en Chine…
Les Pasdarans privés de salaire
Surtout, la majorité des ressources budgétaires du régime est tirée
des taxes sur les exportations d’hydrocarbures. Qui paierait les 8
millions de fonctionnaires et employés de structures parapubliques, et
surtout les 190 000 gardiens de la Révolution, ainsi que les 90 000
miliciens Bassiji chargés de la répression intérieure ? Sachant qu’un
nervi sans solde se montre vite bien moins motivé… Cela anéantirait
aussi les capacités de patronage des Pasdarans, désormais le centre du
pouvoir iranien.
Le régime pourrait toutefois régler les salaires en faisant tourner
frénétiquement la planche à billets. Hyperinflation garantie au vu des
nombreux précédents historiques, de l’Allemagne de Weimar à la Hongrie
de 1953 (des milliards de milliards de %), en passant par, plus
récemment, le Zimbabwe ou le Venezuela, pour cause d’explosion de la
masse monétaire. Destruction de l’épargne populaire, fuite massive des
capitaux, troubles sociaux et politiques assurés, sans compter que les
Pasdarans et Bassijis n’aimeraient pas être payés en monnaie de singe.
Pour toutes ces raisons, le régime des mollahs serait donc acculé
dans quelques semaines à la capitulation, ou s’effondrerait face à une
révolte intérieure massive…
En théorie, du moins. Car, en pratique, il a encore des cartes en
main, quoique pas simples à jouer. En bref, l’étranglement américain est
redoutable mais pas forcément mortel.
Tout d’abord, il existe des régimes ayant survécu plusieurs années à
des épisodes d’hyperinflation. Le régime iranien a en outre montré
depuis un demi-siècle une résilience spectaculaire aux sanctions
occidentales. Il peut exporter un peu par camions et trains via l’Asie
centrale, ou utiliser un pipeline de contournement d’Ormuz, d’une
capacité de 300 000 barils par jour. Insuffisant. Mais ses tankers
peuvent aussi forcer le blocus. Deux ont été arraisonnés, mais un nombre
surprenant, une douzaine selon Lloyds, transportant 15 millions de
barils, est passé ces dix derniers jours. Ces pétroliers de « flotte
fantôme » débranchent leurs transpondeurs et suivent des itinéraires
près des côtes qui les rendent difficiles à arraisonner. Ou transbordent
leur cargaison en pleine mer à des navires d’autres pavillons. À moins
que la marine américaine n’ose pas intercepter certains tankers en
fonction de leur destination, la Chine, par exemple. Washington assume
d’ailleurs ne pas instaurer un blocus parfaitement hermétique, plutôt un
nœud coulant pouvant être resserré surtout avec l’arrivée sur zone d’un
troisième groupe naval.
L’Iran peut aussi vendre l’or noir des pétroliers déployés depuis des
semaines par précaution au-delà du détroit, en mer d’Oman et jusqu’en
Malaisie. Il y en a pour 10 à 25 millions de barils, selon les cabinets
Kpler, Kayrros ou Vortexa à partir de données satellites. L’équivalent
de dix jours d’exportations maximum.
Autre grave souci : puisqu’il ne peut plus exporter, Téhéran est
obligé de stocker sur son sol le pétrole extrait de ses 4 000 puits…
sauf que les capacités vont vite être saturées, même en remettant en
service en panique des pétroliers désaffectés. Les mêmes cabinets
spécialisés estiment les capacités disponibles entre 30 et 90 millions
de barils. C’est-à-dire qu’entre mi-mai et mi-juin, l’Iran devrait
arrêter de pomper son pétrole… mais cela serait catastrophique pour une
raison technique connue sous le nom de « water coning » ; quand le
pompage s’arrête, l’eau remonte mécaniquement, piégeant l’huile dans les
pores de la roche de manière irréversible et rendant le puits
définitivement hors service.
Le régime des mollahs sera donc confronté dans un mois à un dilemme
existentiel : soit trouver un compromis avec Washington, soit voir ses
puits de pétrole s’anéantir un par un, soit forcer le blocus au culot,
soit surenchérir militairement en attaquant les États-Unis partout où
c’est possible pour l’obliger à lâcher prise…
C) - Golfe : les monarchies face au défi d’une défense intégrée
Les
frappes iraniennes contre les infrastructures pétrolières et les bases
militaires du Golfe ont mis en évidence une limite structurelle : la
sécurité régionale ne peut plus dépendre uniquement de dispositifs
nationaux séparés. Pour les monarchies du Moyen-Orient, l’enjeu est
désormais de partager les capacités d’interception, les radars et les
renseignements afin de construire une défense régionale plus cohérente.
Durant la guerre, l’Iran a lancé plus de 550 missiles balistiques et 2
200 drones contre les Émirats arabes unis, soit un volume supérieur à
celui dirigé contre Israël. Des frappes transfrontalières ont également
visé des raffineries et des terminaux gaziers au Qatar, en Arabie
saoudite, au Koweït et à Bahreïn. Les dégâts matériels sur les
installations énergétiques ont été importants, notamment au Qatar, où
près d’un sixième des exportations gazières aurait été affecté. Cette
séquence a confirmé la capacité de l’Iran à imposer un coût élevé à ses
adversaires régionaux. Elle a aussi révélé les limites des défenses
aériennes actuelles pour protéger les actifs stratégiques du Golfe. Face
à un arsenal iranien limité mais efficace, les États de la région sont
poussés à mieux coordonner leurs systèmes de détection et d’interception
afin de réduire les angles morts et d’éviter une réponse fragmentée.
Les limites des systèmes isolés
Aucun État du Golfe ne peut, seul, assurer une défense aérienne
suffisamment profonde et redondante. La menace iranienne joue sur la
masse, la dispersion et la saturation. Drones suicides. Missiles
balistiques. Projectiles à bas coût. Attaques coordonnées. Salves
multiples. Face à ce type d’offensive, une batterie nationale, même
moderne, ne suffit plus. Et puis il y a la question du coût et des
capacités de production et de stockage. Alors qu’un drone « low cost »
est facile à produire et que son coût est inférieur à 50 000 dollars,
son intercepteur coûte 2 millions de dollars et n’est pas disponible à
volonté. À terme, ce n’est pas l’intercepteur qui abat un drone « Shahed
» qui gagne.
La logique change. Il ne s’agit plus seulement de déployer des
Patriot, des THAAD ou des systèmes de défense rapprochée. Il s’agit de
créer un espace de défense commun. Un réseau. Une architecture capable
de fusionner les données radar, d’identifier les trajectoires,
d’attribuer les menaces et de répartir la charge d’interception entre
plusieurs États.
Le Golfe a longtemps fonctionné avec des dispositifs fragmentés.
Chaque capitale protégeait ses sites critiques. Chaque armée conservait
ses chaînes de commandement. Chaque État verrouillait ses données. Cette
logique rassurait les souverainetés. Elle affaiblissait la défense
collective. La guerre a montré la limite de cette approche. Une brèche
dans un espace aérien national peut menacer, en quelques minutes, les
infrastructures d’un voisin. Dans le Golfe, les vulnérabilités circulent
aussi vite que les missiles.
Les États-Unis et Israël avaient déjà intégré cette donnée. Pendant
la guerre, Washington et Tel-Aviv ont synchronisé leurs frappes, leurs
alertes et leurs messages de dissuasion. Les monarchies du Golfe en
tirent une leçon brutale. Des systèmes nationaux perfectionnés restent
insuffisants contre une offensive simultanée, hybride et volumétrique.
La défense aérienne ne se pense plus comme une frontière. Elle se pense
comme un maillage.
Initiatives américaines : postes de commandement et cellule multinationale
Washington a préparé ce basculement avant même le déclenchement de la
guerre. Dès 2025, l’USCENTCOM a multiplié les dispositifs destinés à
pousser les alliés du Golfe vers une coordination plus étroite.
L’objectif était clair : passer de la coopération ponctuelle à une
planification commune.
En novembre 2025, les commandements américain et qatari ont inauguré
un Combined Command Post à Al Udeid. Le dispositif associe officiers
qataris et américains dans la planification et la conduite de la défense
aérienne. En décembre 2025, un poste similaire a été ouvert à Bahreïn
avec la 5ᵉ Flotte américaine et l’armée bahreïnienne. Ces structures ne
sont pas de simples symboles. Elles installent une habitude
opérationnelle. Elles rapprochent les chaînes de commandement. Elles
accélèrent la circulation des alertes.
Le palier supérieur a été franchi en janvier 2026 avec la création du
MEAD-CDOC (Middle Eastern Air Defense – Combined Defense Operations
Cell). Installée à Al Udeid, dans l’actuel Combined Air Operations
Center qatari, cette cellule regroupe des officiers américains, qataris,
bahreïniens et israéliens. Sa fonction est centrale : coordonner la
défense aérienne et antimissile entre partenaires régionaux.
Le MEAD-CDOC doit servir de plateforme permanente pour les exercices
multinationaux, le partage des alertes et l’allocation des
interceptions. L’enjeu est autant militaire qu’économique. Intercepter
deux fois la même menace coûte cher. Rater une salve coûte beaucoup
plus. Dans une guerre de saturation, l’efficacité dépend de la
hiérarchisation des cibles. Chaque missile d’interception doit être
utilisé au bon moment, contre la bonne menace, par l’acteur le mieux
placé.
Coordination intra-Golfe : exercices et structuration régionale
À l’échelle régionale, les monarchies du Golfe ont progressivement
repris le chantier de la coopération militaire après la réconciliation
d’Al-Ula, en 2021. La fin du blocus du Qatar a rouvert un espace
politique. Elle n’a pas fait disparaître les méfiances, mais elle a
permis de remettre au centre une évidence stratégique : face à l’Iran,
les divisions internes coûtent cher. Il aura fallu des années de
tensions pour redécouvrir cette vérité pourtant élémentaire.
Les États du Conseil de coopération du Golfe ont donc relancé leurs
exercices conjoints. L’exercice Integration 1, organisé au Koweït en
2023, s’inscrivait dans cette logique. L’enjeu n’était plus seulement de
faire manœuvrer des forces côte à côte. Il s’agissait surtout de tester
des procédures communes, des circuits d’alerte, des protocoles de
communication et des mécanismes de coordination entre centres de
commandement.
Cette évolution s’analyse comme un réalignement fonctionnel dans
lequel la défense unifiée prend le dessus sur les divergences
politiques. Le Golfe ne devient pas homogène. Il devient plus
pragmatique. Les différends demeurent, mais ils ne peuvent plus empêcher
l’interconnexion minimale des systèmes de défense.
Le CCG a également réactivé une initiative plus ancienne : Hizam
al-Taawun, la « Ceinture de coopération ». Son objectif est de connecter
les radars et les centres de commandement aérien des États membres.
L’ambition est de construire un réseau d’alerte précoce capable de
produire une image aérienne commune. Une carte unique. Des données
partagées. Des décisions plus rapides. Des protocoles d’engagement mieux
harmonisés. Des réunions régulières à Riyad, avec l’appui des
États-Unis, travaillent à cette common air picture régionale.
Le problème, c’est que ce n’est pas seulement technique. C’est aussi
très politique. Les armées du Golfe n’ont pas le même matériel :
Patriot, THAAD, systèmes occidentaux, russes ou nationaux.
L’interopérabilité reste donc un vrai combat quotidien contre les
incompatibilités techniques et les réflexes de souveraineté.
Renseignement et intégration discrète
Les États du Golfe ont aussi renforcé le partage de renseignements.
Les liaisons sécurisées avec les commandements américains se sont
améliorées, et les échanges entre radars et centres d’alerte se sont
intensifiés. Cela permet un suivi radar mutuel et une meilleure
anticipation des trajectoires de missiles. Ce n’est pas encore une
défense intégrée à part entière, mais c’est déjà une mécanique commune
qui se met en place. Cette évolution se fait davantage par petits pas
fonctionnels que par grands traités officiels. Tous les États
n’affichent pas le même niveau d’engagement : certains coopèrent
discrètement, d’autres plus ouvertement. Mais tout le monde sait que le
système actuel reste provisoire. Les bases américaines et les
arrangements ad hoc ne suffiront pas à long terme.
Israël et les monarchies du Golfe : la coopération qui s’accélère
La guerre avec l’Iran a nettement accéléré la dynamique lancée par
les accords d’Abraham. La coopération entre Israël et certains pays du
Golfe est passée du stade diplomatique au stade opérationnel. Le geste
le plus fort a été le déploiement, en 2026, d’un système Iron Dome
complet aux Émirats arabes unis, avec du personnel israélien sur place
pour le faire fonctionner. C’était une première : jamais une batterie
complète n’avait été transférée à un pays tiers en pleine guerre
régionale. Selon les Israéliens, elle a intercepté plusieurs dizaines de
missiles iraniens visant les Émirats. Au-delà du résultat militaire, le
message est clair : les Émirats sont prêts à coopérer directement avec
Israël quand la menace iranienne l’exige. Bahreïn reste plus prudent, et
l’Arabie saoudite observe, négocie et temporise. En échange, les
Émirats accèdent à des technologies israéliennes dans les radars, les
drones, le commandement numérique et les logiciels de C2. Israël, lui,
gagne en profondeur stratégique grâce aux réseaux et aux positions
d’observation que les pays arabes peuvent lui offrir.
Cette convergence repose sur une lecture très similaire de la menace
iranienne. Des projets de coproduction, notamment de drones Hermes 900,
aux Émirats arabes unis, vont dans ce sens. Cela dit, la prudence reste
de mise des deux côtés : on partage, mais par filtres, par niveaux de
confiance et sans tout mettre sur la table. Riyad, de son côté, continue
de lier toute normalisation complète à des avancées sur le dossier
palestinien. Cela freine une architecture ouverte, mais sur les sujets
concrets – missiles balistiques, drones, attaques maritimes,
cybermenaces ou C4I – les coopérations continuent d’avancer.
Des cadres souples plutôt que des pactes formels
Sur le plan diplomatique, le Forum du Néguev a créé en juin 2023 un
groupe de travail sur la sécurité régionale, réunissant Israéliens,
Américains, Égyptiens, Émiratis, Marocains, Bahreïniens et même des
représentants palestiniens. Plus de trente responsables militaires y ont
participé. Ce genre de format a l’avantage de ne créer aucune
obligation juridique et de ne pas forcer les pays à rendre publiques des
coopérations qu’ils préfèrent parfois garder secrètes. C’est exactement
pour ça qu’il est utile : il permet d’avancer concrètement sans se
heurter tout de suite aux symboles politiques. Le grand défi, à terme,
sera de faire passer toutes ces coopérations bilatérales ou «
minilatérales » vers une véritable architecture régionale plus
structurée.
Vers une architecture régionale de défense
L’intégration antiaérienne du Golfe se construit progressivement.
Rien ne ressemble encore à une OTAN du Golfe. Mais les fondations d’une
architecture régionale de défense commencent à se dessiner, non par
proclamation politique, mais par accumulation de mécanismes techniques,
opérationnels et sécuritaires.
Le consensus opérationnel est désormais établi : la protection du
Golfe contre les missiles et les drones iraniens exige un bouclier
régional partagé. À terme, l’objectif est connu. Une ligne d’alerte
unifiée. Des radars et des satellites connectés. Des procédures
d’engagement harmonisées. Une image aérienne commune. Un réseau de
données partagé. Une répartition plus rationnelle des interceptions. Une
capacité à absorber la saturation sans s’effondrer dès la première
vague.
La guerre avec l’Iran a joué le rôle de catalyseur. Elle a forcé les
monarchies du Golfe à regarder en face l’obsolescence des défenses
isolées. Elle a montré qu’une attaque contre un seul État peut mettre
sous tension tout l’équilibre régional. Elle a aussi confirmé le poids
central des États-Unis dans la coordination militaire du Golfe.
Mais les monarchies cherchent désormais à réduire leur dépendance.
Non pas en se coupant de Washington. Ce serait un geste spectaculaire et
peu réaliste. Elles veulent plutôt bâtir une autonomie opérationnelle
relative. Une capacité régionale à voir, décider et agir plus vite. Une
défense moins fragmentée. Un réseau plus dense. Un maillage capable de
transformer la vulnérabilité partagée en avantage collectif.
Les prochains mois diront si ce basculement devient une doctrine
durable ou s’il reste une réaction de crise. Le Golfe a souvent annoncé
des architectures régionales qui se sont perdues dans les rivalités, les
susceptibilités et les comités techniques. Cette fois, la pression est
différente. L’Iran a montré la portée de son arsenal. Les monarchies ont
vu leurs failles.
D) -L’Iran tient-il le détroit d’Ormuz et Donald Trump à la gorge ?
L’analyse pragmatique d’un industriel indien
Dans le dernier numéro de Choc du monde, le magazine de prospective internationale de TVL, l’animateur revient sur la crise qui paralyse le Golfe.
Depuis
les frappes israélo-américaines du 28 février 2026 contre l’Iran, le
Détroit d’Ormuz est devenu l’épicentre d’un bras de fer économique et
stratégique mondial.
L’Iran propose de rouvrir le
détroit, de mettre fin à la guerre et de reporter les négociations sur
le nucléaire à plus tard. Washington hésite. Pour décrypter les enjeux,
l’émission reçoit Ram Divedi, industriel indien, fondateur de la Kutniti Foundation et observateur privilégié des rapports de force en Asie.
Une proposition iranienne qui force Trump à réfléchir
Selon la Maison Blanche, Donald Trump « n’aime pas » la dernière offre de Téhéran, mais « a-t-il vraiment le choix ? » interroge l’animateur. L’Iran offre la réouverture du détroit et la fin immédiate des hostilités en échange d’un report des discussions nucléaires. Sur Fox News, le secrétaire d’État Marco Rubio a rappelé la logique américaine : un blocus « extraordinaire » pèse sur l’Iran pour que « le coût de toutes leurs actions néfastes l’emporte sur les bénéfices ». Rubio insiste : le blocus ne vise pas à bloquer la navigation, mais à empêcher l’Iran d’être le seul bénéficiaire d’un « système de péage et de contrôle illégal » dans le détroit.
Ram Divedi nuance : « Ça peut arriver » que le blocus fasse plier Téhéran, mais le temps joue en faveur de l’Iran.
Les puissances asiatiques et arabes raisonnent sur le long terme, tandis que les Américains changent constamment de cap.
Le prisme indien : énergie, multialignement et réalisme
L’Inde, 3ᵉ importateur mondial de pétrole brut, voit 85 à 90 % de ses approvisionnements et de son GPL transiter par Ormuz. Le conflit est donc « quasiment à ses portes ». Ram
Divedi rappelle le cas emblématique du port de Chabahar (financé en
partie par l’Inde) : malgré les pressions américaines, New Delhi a
injecté 120 millions d’euros pour maintenir l’activité, transférant la
propriété à une société iranienne tout en gardant le pilotage
opérationnel. « C’est très à l’indienne », résume-t-il (voir ici).
L’Inde pratique un multialignement assumé : bons rapports avec les États-Unis (malgré les tensions), avec l’Iran, la Russie, et même « paradoxalement » avec la Chine. Elle refuse de choisir un camp.
« L’Inde ne fait pas d’alliances, elle fait des partenariats », explique Divedi.
Technologie,
investissements, chaînes d’approvisionnement et énergie : elle
multiplie les partenariats concrets et sectoriels, construits de manière
ascendante (de bas en haut), plutôt que de suivre une stratégie imposée
d’en haut.
Le recul de l’hégémonie américaine
Pour le penseur indien, la puissance américaine reste « monstrueuse » sur les plans technologique, militaire et économique, mais elle est « beaucoup moins hégémonique qu’avant ». Deux éléments l’illustrent :
La guerre informationnelle
: les Iraniens ont excellé dans l’asymétrie narrative, retournant les
éléments de langage contre l’administration Trump elle-même.
La révolution des drones
: un vieux F-5 iranien (avion américain des années 60) a réussi à
bombarder une base américaine sans être abattu. Ram Divedi évoque la
crainte de drones lancés depuis des porte-conteneurs ou des camions,
rendant les frappes conventionnelles obsolètes.
Même
les data centers indiens (70 milliards de dollars d’investissements
Amazon, Google, Microsoft) deviennent des cibles potentielles, forçant
New Delhi à repenser sa sécurité.
Nucléaire, BRICS et dédollarisation
L’Inde
voit d’un œil intéressé la volonté américaine d’empêcher l’Iran de se
doter de l’arme nucléaire : cela créerait un précédent utile face au
Pakistan. Mais elle ne souhaite pas que Téhéran abandonne complètement
son programme. Sur le plan énergétique, New Delhi accélère sa transition
: 25 % du mix est déjà renouvelable, le nucléaire civil vient d’être
privatisé, et les véhicules électriques sont poussés (y compris dans
l’armée pour leur discrétion en Himalaya).
Les BRICS ? Ram Divedi démythifie : ce n’est ni une OTAN ni un bloc anti-occidental, mais un dialogue du « Sud global » pour contester la domination du dollar, du FMI et de la Banque mondiale. Résultat :
les échanges russo-indiens se font de plus en plus hors dollar, et les guerres américaines accélèrent ce mouvement.
Edouard Chanot reçoit Ram Divedi, industriel indien et fondateur du think tank Kutniti.
L’Iran tient le détroit d’Ormuz et peut-être aussi Donald trump à la gorge. Selon la Maison Blanche, Donald Trump « n’aime pas » la dernière proposition iranienne. Selon plusieurs sources, Téhéran a proposé une réouverture du détroit et mettre fin à la guerre, tout en reportant les négociations nucléaires à une phase ultérieure. Les négociations bloquent, la paix est-elle ou non au bout du détroit ? Comme le Sud global et l'Inde vivent-ils cette guerre menée par l'axe israélo-américain ?
L’Inde regarde d’abord ses frontières
L’Inde,
4ᵉ puissance économique mondiale (bientôt 3ᵉ), a une diplomatie
discrète mais une puissance économique et militaire réelle. Elle appelle
à la paix depuis le début du conflit sans condamner explicitement les
frappes américaines.
« Les problèmes du reste du monde ne sont pas ceux de l’Inde, et inversement », conclut Ram Divedi en citant le ministre indien des Affaires étrangères.
Pour
l’Inde, la crise d’Ormuz n’est pas une question idéologique, mais une
équation pragmatique de prix du brut, de balance commerciale et de
croissance (révisée à 6 % pour 2026-2027). New Delhi s’adaptera, comme
toujours, « à l’indienne » : jour après jour, partenariat après partenariat.
L’émission
rappelle une fois de plus que, dans le monde multipolaire de 2026, ce
ne sont plus seulement Washington et Téhéran qui décident : les grands
émergents, à commencer par l’Inde, pèsent de tout leur poids dans la
balance.
L’enjeu de la guerre en Iran, avec ses conséquences catastrophiques qui se profilent (même si l’on peut désormais espérer un répit), devrait nous rappeler une vérité trop longtemps passée sous silence.
Depuis 1973, les observateurs lucides savent que le monde est excessivement dépendant des puissances pétrolières ;depuis au moins 1990, les plus grands experts prédisent que la concentration de CO2 dans l’atmosphère, due à la combustion des énergies fossiles, perturberait le climat et menacerait à terme la survie de l’humanité.De fait, depuis 2010, nous subissons déjà les conséquences climatiques de ces émissions.Aujourd’hui, nous savons – même si nous refusons de l’admettre – que l’été 2026 sera exceptionnellement chaud presque partout dans l’hémisphère Nord, et que l’année suivante sera encore plus chaude en raison de l’évolution du phénomène El Niño.
Et pourtant, la faible réduction de la production mondiale de combustibles fossiles, due à la guerre en Iran, suscite la panique et l'envie de développer de nouveaux moyens de polluer la planète.Or, la fermeture du détroit d'Ormuz devrait être perçue comme une excellente nouvelle, car elle nous offre une occasion unique d'accélérer la transition vers une économie non dépendante des énergies fossiles. En effet, depuis plusieurs décennies, nous utilisons d'autres formes d'énergie – durable, nucléaire ou renouvelable – pour les mêmes processus de production.
De même, nous savons désormais que l'aménagement du territoire détruit la fine couche d'humus indispensable à la vie et à une agriculture durable.Nous savons aussi que le système agroalimentaire industriel qui en découle est un poison destructeur.Enfin, nous prenons conscience que les combustibles fossiles alimentent une autre forme majeure de pollution : la captation de l'attention, via les réseaux sociaux et autres addictions virtuelles.
En définitive, nous savons désormais que plus de la moitié de ce que l'humanité produit, consomme et finance – principalement par l'endettement – est désastreuse pour elle-même et, plus encore, pour les générations futures.Et qu'elle s'est désormais dotée des moyens de ne plus y penser.
Pourtant, une grande partie de cette production, que j'ai appelée « l'économie de la mort », provient de ce qui nous parvient par le détroit d'Ormuz.
Fermer ce détroit, même un instant, interromprait donc l'approvisionnement d'une partie de ce qui détruit la planète.Et lutter pour sa réouverture revient à agir comme un toxicomane qui voudrait massacrer tous ceux qui l'empêchent d'accéder à l'une des pharmacies vendant les substances dont il est dépendant.
Si l'économie de la mort représente au moins 50 % du PIB mondial, l'autre moitié,
« l'économie de la vie », englobe tout ce qui découle de formes d'énergie durables, de la mobilité durable, de l'agriculture durable, d'une alimentation saine, de l'eau, du recyclage, de la culture, de la santé, de l'éducation, de la démocratie, de la liberté de la presse et des moyens de les défendre.Or, nous savons qu'une grande partie de ce qui est actuellement obtenu par la combustion d'énergies fossiles peut désormais être obtenue grâce à l'électricité produite à partir de sources durables.
Alors pourquoi ne saisissons-nous pas cette opportunité pour orchestrer la transition de l'économie mondiale vers l'économie de la vie ?Pourquoi refusons-nous de voir que les Chinois le font déjà subrepticement ?Bien qu'ils soient actuellement les principaux producteurs de l'économie de la mort, dans 20 ans, ils seront les acteurs majeurs de l'économie de la vie – démocratie mise à part.
La fermeture, même temporaire, du détroit d'Ormuz aurait pu être l'occasion de cette prise de conscience.Ce ne fut pas le cas.Les États-Unis foncent droit vers le désastre avec leurs propres énergies fossiles.L'Inde et l'Afrique suivent la même voie.Et l'Europe, pourtant la mieux placée pour être la championne de l'économie de la vie (car elle en possède toutes les formes, tous les talents, toutes les industries, tous les territoires), semble prise de panique à l'idée de perdre l'une de ses portes d'entrée vers l'économie de la mort.
Aucun homme politique n'ose dire que la hausse des prix de l'essence, comme celle du tabac, est une bonne nouvelle et que toutes les subventions doivent être réservées aux transports publics, à ceux qui acceptent de passer aux véhicules à énergie durable dans un délai raisonnable, et à ceux qui, objectivement, ne peuvent le faire et qui, de toute évidence, ne doivent pas subir les conséquences de la négligence des pouvoirs publics qui, depuis tant d'années, n'ont pas compris que la transition vers une économie de la vie était la condition de la survie de nos sociétés.
Il y a toujours de bonnes raisons de ne pas faire l'essentiel, en pensant que d'autres s'en chargeront plus tard.Mais le fait est que, depuis cinquante ans, personne ne l'a fait.Et que les drogues de toutes sortes continuent de nous tuer.
Je le dis sans détour : l’humanité disparaîtra si, d’ici 30 ans, l’économie du vivant ne représente pas au moins les deux tiers du PIB mondial.C’est possible.Cela exige une transformation radicale et immédiate que personne n’entreprend, ni même ne prépare.Puissent au moins la folie de Trump nous faire enfin prendre conscience de cette urgence.
Jacques Attali
Jacques Attali est docteur en sciences économiques, diplômé de l'École Polytechnique et conseiller d'État.Conseiller spécial du président français François Mitterrand pendant dix ans, il est le fondateur de quatre institutions internationales : Action contre la Faim, Eureka, la BERD et Positive Planet.
Jacques Attali est l'auteur de 86 ouvrages (dont plus de 30 consacrés à la prospective), vendus à plus de 10 millions d'exemplaires et traduits en 22 langues.Il est chroniqueur pour les quotidiens économiques Les Echos et Nikkei, après avoir également collaboré avec L'Express.
Jacques Attali dirige régulièrement des orchestres à travers le monde.
A) - Perquisition à l’Élysée : les contrats des cérémonies de panthéonisation dans le viseur de la brigade financière anticorruption
B) - Choc énergétique historique : la France face aux retombées de la crise iranienne
C) - Aides d’État, souveraineté
énergétique et renaissance nucléaire : L’Union européenne à l’épreuve du
cas EDF et des réponses étatiques
A) - Perquisition à l’Élysée : les contrats des cérémonies de panthéonisation dans le viseur de la brigade financière anticorruption
Paris, 14 avril 2026 – Ce mardi matin, à l’aube, le Palais
de l’Élysée a été perquisitionné par la brigade financière
anticorruption (BFAC) de la police judiciaire de Paris. Selon Le Canard enchaîné,
qui révèle l’information en exclusivité dans son édition du jour, les
enquêteurs s’intéressent de près aux marchés publics attribués depuis
plus de vingt ans à la société d’événementiel Shortcut Events pour l’organisation des cérémonies d’entrée au Panthéon.
Une enquête préliminaire qui pourrait
mettre en lumière d’éventuels favoritisme dans l’attribution de ces
contrats prestigieux, facturés chaque fois autour de 2 millions d’euros
d’argent public.
Une enquête qui remonte à plus de deux décennies
Les faits portent sur la période 2002-2024 : toutes les cérémonies de panthéonisation – ces hommages nationaux aux « grands hommes et grandes femmes » de la République – ont été confiées à Shortcut Events. De Joséphine Baker à Missak Manouchian en passant par Maurice Genevoix ou Simone Veil, l’agence a systématiquement remporté ces marchés, sans réelle concurrence apparente sur une durée de 22 ans.
Les enquêteurs cherchent à déterminer si l’entreprise a bénéficié de « soutiens miraculeux
» de la part du Centre des monuments nationaux (sous tutelle du
ministère de la Culture), du ministère lui-même ou directement de
l’Élysée dans l’attribution de ces marchés. Le Canard enchaîné avait déjà pointé ce quasi-monopole en octobre 2023.
Aujourd’hui, la perquisition au cœur du pouvoir exécutif marque une nouvelle étape judiciaire.
L’Élysée a confirmé la présence des enquêteurs, mais aucune mise en
examen n’a été annoncée à ce stade. Il s’agit d’une enquête préliminaire
: à ce jour, aucune personnalité n’est nommément mise en cause.
Shortcut Events : une success story de l’événementiel à la française… et un partenaire récurrent de l’État
Fondée en 1996 (ou 1997 selon certaines sources) par Christophe Pinguet et Lionel Laval, Shortcut Events est une agence indépendante spécialisée dans la communication événementielle haut de gamme. Basée au 20 avenue Franklin D. Roosevelt à Paris (8e arrondissement), elle compte aujourd’hui une trentaine de salariés et affiche un chiffre d’affaires prévisionnel de 33 millions d’euros pour 2025 (après une forte croissance ces dernières années).
Christophe Pinguet, cofondateur et coprésident, décrit l’agence comme créatrice d’« expériences événementielles esthétiques et émotionnelles riches en contenus
». Le duo Pinguet-Laval, en place depuis près de 30 ans, met en avant
une expertise dans les grands événements institutionnels, les cérémonies
d’État et les productions de prestige. Shortcut s’est fait connaître
pour son savoir-faire « à la française » : élégance, scénographie
soignée et narration historique forte. L’agence travaille aussi bien
pour des clients privés (luxe, corporate) que publics.
Outre les panthéonisations, Shortcut Events a organisé :
L’inauguration de la Cité internationale de la Francophonie à Villers-Cotterêts (2023).
La grande
cérémonie internationale du 80e anniversaire du Débarquement à Omaha
Beach (6 juin 2024), en présence d’Emmanuel Macron et de 25 chefs d’État
dont Volodymyr Zelensky.
Ces derniers contrats ont déjà fait l’objet d’enquêtes journalistiques. En juin 2024, Libération avait révélé les « étranges coulisses » de l’attribution de la commémoration du Débarquement, qualifiant Shortcut d’« agence de com chouchoutée par l’Élysée ». Des concurrents y dénonçaient alors des appels d’offres potentiellement orientés et un accès privilégié au sommet de l’État.
Des soupçons de favoritisme récurrents
Le quasi-monopole sur les panthéonisations n’est pas passé inaperçu. Dès 2023, Le Canard enchaîné soulignait que Shortcut Events remportait systématiquement ces marchés sensibles. Les cérémonies, organisées par le Centre des monuments nationaux, relèvent pourtant de procédures de marchés publics.
Les enquêteurs de la BFAC cherchent désormais à savoir si des interventions extérieures ont pu fausser la concurrence au profit de l’agence.
Shortcut Events n’est pas une inconnue des services de l’État : elle a
également participé à d’autres événements d’ampleur nationale,
renforçant son image de partenaire fiable pour les grandes messes
républicaines.
Une affaire qui interroge le financement des grands événements d’État
À l’heure où les finances publiques sont sous tension, chaque panthéonisation à 2 millions d’euros interroge. L’enquête pourrait s’étendre au-delà de l’Élysée, vers le ministère de la Culture et les autres institutions impliquées.
Pour l’instant, l’Élysée se contente de confirmer la perquisition
sans plus de commentaire. Shortcut Events n’a pas réagi publiquement à
cette heure. L’affaire reste à ce stade une enquête en cours.
Cette perquisition surprise rappelle toutefois que les grands
événements symboliques de la République – ces moments de communion
nationale – sont aussi des marchés publics scrutés de près. L’issue de
l’enquête dira si le « marché des panthéonisations » a été attribué dans les règles ou si des faveurs ont été accordées.
B) - Choc énergétique historique : la France face aux retombées de la crise iranienne
Paris, 13 avril 2026 – Donald Trump avait annoncé le
8 avril un cessez-le-feu de 15 jours dans le conflit avec l’Iran.
Pourtant, les marchés énergétiques restent sous tension extrême.
Dépendance aux importations, infrastructures pétrolières endommagées et
fermeture prolongée du détroit d’Ormuz :
la France et l’Europe s’apprêtent à affronter un choc pétrolier et gazier sans précédent depuis les années 1970.
L’analyste économique Charles Sana, entrepreneur et animateur du Grenier de l’Éco, décrypte pour Politique et Écho les conséquences concrètes sur le pouvoir d’achat, l’inflation et les pénuries à venir.
Un double choc pétrolier et gazier déjà en marche
Le cessez-le-feu n’a pas suffi à apaiser les marchés.
Charles Sana confirme un choc pétrolier majeur, visible à la pompe, et un choc gazier tout aussi sévère, mais plus discret.
Dès le 1er mai, le gaz augmentera de 15 % pour 7,5 millions de Français aux tarifs variables. Dans
le parc HLM comme dans le locatif privé ou chez les propriétaires, les
charges énergétiques explosent et pèsent lourdement sur les budgets
modestes.
L’Agence internationale de l’énergie (AIE) parle d’un choc comparable à ceux de 1973 et 1979 cumulés. La fermeture du détroit d’Ormuz – scénario du pire modélisé depuis cinquante ans – est aujourd’hui une réalité.
Le détroit d’Ormuz, scénario catastrophe toujours d’actualité
Même
avec le cessez-le-feu, le détroit reste largement bloqué : on est passé
de 140 navires par jour à 0 à 4 bateaux seulement. Les Iraniens, qui
ont réussi à paralyser ce passage stratégique, n’ont aucune raison de le
rouvrir pleinement tant qu’un accord définitif n’est pas conclu. Les
prix physiques du pétrole restent très élevés : le kérosène a atteint
229 dollars le baril (autour de 200 dollars actuellement) et le gasoil
204 dollars. Le baril « papier » a certes baissé sous les 100
dollars à l’annonce du cessez-le-feu, mais le baril réel livrable
immédiatement reste beaucoup plus cher.
Pénuries et rationnement : la menace concrète dès fin avril
Les
réserves stratégiques de l’AIE (400 millions de barils sur 1.600
millions) permettent de tenir sans pénurie jusqu’à fin avril/début mai.
Passé cette date, le manque se fera sentir. Charles Sana estime qu’il
pourrait manquer jusqu’à 30 % de gasoil. Mathématiquement, pour
équilibrer l’offre et la demande, le prix du diesel atteindrait alors
5,60 € le litre. Même si ce seuil extrême n’est pas atteint, un prix à 3
€ le litre provoquerait déjà un effondrement psychologique et
économique de la demande.
Des mesures de rationnement sont
envisagées, sur le modèle slovène (50 litres par particulier et 200
litres par entreprise et par semaine). La France pourrait opter pour un
« confinement énergétique » : limitation hebdomadaire des achats de carburant, télétravail obligatoire ou sobriété forcée.
Inflation ressentie à 12,5 % contre 3,2 % officielle
L’inflation officielle (IPC Insee)
reste autour de 3,2 % pour 2026 car les carburants ne pèsent que 4,6 %
dans le panier type et le logement 8 %. Or, pour de nombreux ménages
(surtout ruraux ou périurbains), l’énergie représente 30 à 50 % du
budget. Résultat :
l’inflation
réellement ressentie par les Français pourrait atteindre 12,5 %, soit
un niveau supérieur au choc post-Covid et à celui de la guerre en
Ukraine.
Certains produits (engrais, médicaments,
matériaux de construction, emballages) pourraient voir leur prix
augmenter de 30 à 40 %.
Impacts en cascade sur l’industrie, l’agriculture et la santé
Le
golfe Persique fournit 30 à 40 % du soufre mondial, indispensable à la
fabrication de nombreux médicaments (antibiotiques, insuline,
antiacides). L’hélium, utilisé pour les IRM et les semi-conducteurs,
risque aussi de manquer. L’azote pour les engrais azotés est en pénurie,
ce qui va faire baisser les rendements agricoles et augmenter les prix
alimentaires.
Les entreprises françaises, déjà fragilisées par le Covid et les PGE à
rembourser, vont subir une hausse massive des faillites en 2026. Le
secteur du BTP, l’industrie automobile (–59 % de production en France)
et l’agriculture sont particulièrement vulnérables.
Transition énergétique européenne : un accélérateur contraint
Face
à la crise, la Commission européenne voit dans la hausse des prix des
carburants un argument supplémentaire pour accélérer l’électrification.
Renault l’assume déjà dans sa communication : « Si le prix de l’essence est en hausse, ce n’est pas une bonne nouvelle, mais c’est une bonne raison pour passer à l’électrique.
» Pourtant, l’infrastructure de recharge reste insuffisante pour un
usage massif, et la filière automobile française continue de s’effondrer
au profit des importations chinoises.
La guerre en Iran est-elle en train de déclencher un nouveau choc économique mondial ? Malgré un cessez-le-feu annoncé par Donald Trump, le détroit d’Ormuz reste sous pression et utilisé comme levier stratégique par l’Iran, faisant peser une menace durable sur les approvisionnements en pétrole et en gaz.
👉 Inflation et pénuries : faut-il s’attendre à un choc majeur dans les prochaines semaines ?
👉 Quel impact sur le prix du pétrole, du gaz, des carburants et le pouvoir d’achat ?
👉 Les entreprises françaises et l’emploi sont-ils menacés par ce choc énergétique ?
👉 L’État et les banques centrales peuvent-ils encore amortir la crise (dette publique, OAT, taux d’intérêt) ?
Dans Politique & Éco, Charles Sannat (Le Grenier de l’Éco - https://legrenierdeleco.com/) décrypte les conséquences concrètes : choc pétrolier, entreprises, chômage, faillites, transition énergétique et risques sur l’épargne (livret A, or).
Comment se prémunir ? Les conseils de Charles Sana
Pour les particuliers, l’analyste recommande de privilégier l’épargne « en nature
» : stocks de denrées non périssables (pâtes, conserves, etc.) plutôt
que de laisser l’argent sur un livret A à 1,5 %. Il faut aussi anticiper
les hausses sur les matériaux (vitrage, carrelage, isolation) et
avancer certains travaux.
Charles Sana conclut sur un constat géopolitique plus large : nous assistons selon lui à un « Yalta 2.0
» entre Trump, Poutine et Xi Jinping, marquant le début d’une troisième
guerre mondiale (non encore terminée) qui redessinera l’ordre mondial.
Le
cessez-le-feu de Trump a offert un répit, mais le mal est fait. La
France, comme le reste de l’Europe, entre dans une période de
restrictions et d’ajustements douloureux. L’heure est à la préparation
et à la lucidité.
C) - Aides d’État, souveraineté
énergétique et renaissance nucléaire : L’Union européenne à l’épreuve du
cas EDF et des réponses étatiques
Résumé exécutif
L’éventuelle ouverture d’une enquête de la Commission européenne sur
le soutien public de l’État français à EDF pour la construction de
nouveaux réacteurs nucléaires soulève des enjeux dépassant le cadre
classique du contrôle des aides d’État et de la politique de la
concurrence européenne. Elle met en lumière une tension croissante entre
les exigences du marché intérieur et les impératifs de sécurité et
souveraineté énergétique, dans un contexte de forte instabilité
géopolitique et d’accélération de la transition climatique.
Face au risque sérieux de retards significatifs dans la mise en œuvre
du programme nucléaire français, plusieurs leviers d’action peuvent
être mobilisés. Sur le plan juridique, la France dispose de marges de
manœuvre substantielles en s’appuyant sur les exceptions prévues par
l’article 107 §3 TFUE, en particulier celles relatives au développement
de certaines activités économiques et à la réalisation d’objectifs
d’intérêt commun, tels que la sécurité d’approvisionnement et la
décarbonation. La qualification du nucléaire comme service d’intérêt
économique général constitue également un axe structurant permettant
d’encadrer les mécanismes de compensation publique.
Parallèlement, l’exploitation du précédent britannique de Hinkley Point C et
de la pratique décisionnelle récente de la Commission offre des
arguments solides en faveur de la compatibilité des dispositifs
envisagés, notamment s’ils sont conçus dans une logique de
proportionnalité et de limitation des distorsions de concurrence revues à
la lumière des événements géopolitiques.
Au-delà du registre juridique, une stratégie politique proactive apparaît déterminante. Elle
suppose la constitution d’alliances élargies entre États membres
favorables au nucléaire, une mobilisation du Conseil européen et une
requalification du débat au niveau de l’Union, en insistant sur la
dimension stratégique et urgente de la sécurité énergétique.
Enfin, la maîtrise du facteur temps constitue un enjeu central : la
France devra anticiper la procédure, structurer ses dispositifs en
amont et, le cas échéant, envisager des solutions transitoires ou des
adaptations de ses mécanismes de financement afin de limiter les effets
retardateurs d’une enquête approfondie.
L’ensemble de ces actions participe d’une approche intégrée visant
non pas à contourner le droit de l’Union, mais à en exploiter pleinement
les ressources afin de concilier discipline concurrentielle et
impératifs stratégiques. Si la recherche d’un consensus rapide avec la
Commission ne se concrétise pas, il existera fatalement d’autres voies
d’action nettement plus offensives.
Introduction
L’annonce, relayée par l’agence Reuters, de l’éventuelle ouverture
d’une enquête de la Commission européenne relative aux mesures de
soutien envisagées par l’État français en faveur d’EDF pour la
construction de six réacteurs nucléaires de nouvelle génération
s’inscrit dans un contexte de recomposition profonde des priorités
énergétiques et industrielles de l’Union européenne.[1] Elle
intervient à un moment où les équilibres sur lesquels reposait
historiquement le droit de la concurrence de l’Union se trouvent soumis à
des tensions inédites, résultant à la fois de la dégradation de
l’environnement géopolitique et de l’accélération affichée des objectifs
climatiques.
La succession de crises énergétiques ayant affecté le continent
européen depuis 2022, à la suite notamment de la guerre en Ukraine, a
mis en lumière la vulnérabilité structurelle des États membres à l’égard
des approvisionnements extérieurs en hydrocarbures.[2] À
cette fragilité s’ajoutent les incertitudes persistantes pesant sur les
marchés mondiaux de l’énergie, dans un contexte marqué par des tensions
récurrentes au Moyen-Orient, susceptibles d’affecter durablement les
conditions d’accès aux ressources fossiles à bas coûts.[3] Dans
ce cadre, la sécurisation d’une production électrique stable,
décarbonée et maîtrisée apparaît désormais comme un impératif
stratégique, auquel le programme de relance du nucléaire engagé par la
France entend précisément répondre.
Ce programme implique toutefois des investissements d’une ampleur
telle qu’ils supposent un soutien public structurant, susceptible de
relever du champ d’application du droit des aides d’État.[4] L’éventuelle
ouverture d’une enquête approfondie par la Commission conduit dès lors à
s’interroger sur la compatibilité de ces interventions avec les règles
du marché intérieur, dans un secteur où les défaillances de marché sont
particulièrement marquées. Le précédent de la décision relative au
projet Hinkley Point C, par laquelle la Commission avait admis,
sous conditions, la compatibilité d’un mécanisme de soutien public au
nucléaire britannique, constitue à cet égard un point d’ancrage
essentiel,[5]révélant à la fois la possibilité d’une validation et la complexité des procédures d’examen.
Au-delà de la seule question de la légalité des aides envisagées, la
situation actuelle met en évidence une tension plus fondamentale entre,
d’une part, l’objectif de préservation des conditions de concurrence et,
d’autre part, la nécessité pour les États membres de mettre en œuvre
des politiques industrielles et énergétiques adaptées aux défis
contemporains.[6] Cette
tension est d’autant plus manifeste que l’Union poursuit parallèlement
des objectifs ambitieux d’électrification des usages, notamment à
travers l’interdiction programmée de la vente de véhicules thermiques à
l’horizon 2035,[7] ce qui implique une augmentation accélérée significative des capacités de production électrique bas-carbone pilotables.
Dans ce contexte, l’analyse du cas français invite à dépasser une
lecture strictement contentieuse du contrôle des aides d’État pour
interroger les marges de manœuvre dont disposent les États membres afin
de concilier leurs impératifs stratégiques avec les exigences du droit
de l’Union. Elle conduit également à envisager, de manière prospective,
les différentes réponses — juridiques, institutionnelles et politiques —
susceptibles d’être mobilisées pour prévenir ou atténuer les effets
potentiellement retardateurs d’une procédure d’enquête sur la mise en
œuvre du programme nucléaire français.[8] L’étude
du cas EDF apparaît ainsi comme un terrain privilégié pour observer les
recompositions en cours du droit des aides d’État, à l’heure où
celui-ci se trouve confronté à la montée en puissance des impératifs de
souveraineté énergétique et de sécurité d’approvisionnement, accentuées
de manière dramatique par les contextes géopolitiques ukrainien et
iranien.
I. Le soutien public au programme nucléaire d’EDF : rationalité économique et nécessité stratégique
L’analyse du soutien public envisagé en faveur d’EDF suppose,
en premier lieu, d’en comprendre les déterminants économiques et
financiers, avant d’en apprécier la portée stratégique au regard des
nouvelles contraintes pesant sur les systèmes énergétiques européens.
Cette double perspective – économique et stratégique – justifie
pleinement l’implication de l’État dans le développement du parc
nucléaire.
A. Les déterminants économiques et financiers du soutien
Le programme de construction de six réacteurs nucléaires de nouvelle
génération par EDF implique des investissements considérables, estimés à
plusieurs dizaines de milliards d’euros.[9] Dans ce contexte, la mobilisation d’un soutien public apparaît comme une condition sine qua non de
la viabilité économique du projet, compte tenu des coûts fixes élevés,
des délais de construction étendus et des risques financiers inhérents
aux projets nucléaires.[10]
L’État français a ainsi prévu des mécanismes de financement destinés à
sécuriser la trésorerie d’EDF et à garantir la faisabilité des projets
dans un contexte de volatilité des marchés de l’énergie.[11] Ces
dispositifs visent à stabiliser les flux de revenus sur le long terme, à
limiter les risques financiers et à réduire le coût du capital, facteur
déterminant pour la compétitivité du nucléaire face aux sources
d’énergie renouvelables intermittentes et aux combustibles fossiles
soumis à de fortes variations de prix.[12]
Le soutien financier apporté à EDF ne peut être appréhendé à l’aune
des seules considérations économiques de marché de court terme. Il
s’inscrit dans une logique plus large de souveraineté énergétique et
industrielle, devenue centrale dans le contexte européen contemporain.
Comme l’a mis en évidence Mario Draghi dans son rapport sur la
compétitivité européenne, la maîtrise des coûts et de
l’approvisionnement énergétique constitue un déterminant essentiel de la
compétitivité et de la résilience économique de l’Union.[13] Dans
un environnement marqué par des tensions géopolitiques accrues et une
volatilité des marchés de l’énergie, la sécurisation d’une production
stable et pilotable apparaît comme un impératif stratégique absolu.
À cet égard, le recours à des infrastructures énergétiques
structurantes, telles que le parc nucléaire exploité par EDF, participe
d’une stratégie visant à garantir l’indépendance énergétique nationale
tout en contribuant à la stabilité du système électrique européen. Cette
approche dépasse ainsi la logique de rentabilité immédiate pour
s’inscrire dans une perspective de long terme, articulant sécurité
d’approvisionnement, compétitivité industrielle et transition
énergétique.
B. La portée stratégique du programme nucléaire français
Au-delà des considérations économiques, le programme nucléaire d’EDF
revêt une dimension stratégique majeure. La dépendance européenne aux
hydrocarbures importés, accentuée par la guerre en Ukraine ou en Iran,
et la volatilité des marchés mondiaux, met en évidence la nécessité de
disposer, aussi rapidement que possible à l’échelle malgré tout de
quelques années, de sources d’énergie souveraines et décarbonées.[14]
Selon l’Agence internationale de l’énergie, la sécurité énergétique
demeure un enjeu central dans un contexte de forte instabilité
géopolitique, ce qui justifie des investissements accrus dans des
sources d’énergie bas-carbone pilotables. Le nucléaire offre une
production électrique stable, pilotable et à faible émission de carbone,
répondant directement aux exigences de sécurité d’approvisionnement et
aux objectifs climatiques de l’Union européenne. Les analyses
institutionnelles soulignent que la relance de la filière nucléaire
française repose sur le maintien et le développement de compétences
industrielles critiques. Le CEA met notamment en avant la nécessité de
préserver un cœur de compétences internes et de renforcer la formation,
afin de garantir la maîtrise technologique et la sûreté des
installations.[15]
L’anticipation des besoins futurs en électricité constitue un enjeu
stratégique majeur pour l’Europe, en particulier dans le contexte de l’électrification croissante des usages et
de l’interdiction progressive de la vente de véhicules thermiques
prévue pour 2035. Cette évolution, prévue par la réglementation
européenne sur les émissions de CO₂ des voitures et camionnettes,[16] implique une augmentation significative de la demande électrique, renforçant la pertinence du programme nucléaire français et européen comme outil de sécurité énergétique et de stabilité industrielle.
Les analyses de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) confirment ce constat. Le World Energy Outlook 2023 souligne que la transition vers des systèmes électriques bas-carbone ne peut réussir sans des investissements prévisionnels dans des infrastructures stables et pilotables,
le nucléaire jouant un rôle central pour réduire la dépendance aux
énergies fossiles importées et garantir la continuité
d’approvisionnement[17]. De manière complémentaire, le rapport Nuclear Power and Secure Energy Transitions[18] montre que l’énergie nucléaire contribue à la fois à la décarbonationet à la sécurité énergétique, en stabilisant le réseau et en soutenant la compétitivité industrielle face à la volatilité des prix de l’électricité.
Sur le plan européen, la Présidente de la Commission Ursula von der
Leyen comme l’ancien Président du Conseil italien et ancien
Président de la Banque Centrale Européenne Mario Draghi insistent sans
ambiguïté sur la nécessité d’investissements prévisionnels dans les infrastructures critiques pour réduire les vulnérabilités économiques et industrielles de l’Union.[19] L’absence de planification suffisante pour les infrastructures énergétiques stratégiques pourrait exposer l’Europe à des risques de pénuries vitales et à des crises industrielles récurrentes.
Manifestement, la Vice-Présidente Ribera semble vouloir diverger d’un
nouveau consensus qui est pourtant clairement exprimé depuis l’explosion
des risques géopolitiques. Enfin, au risque de se répéter, le
programme nucléaire français contribue à la résilience énergétique et à
la stabilité des coûts, offrant un amortisseur face aux fluctuations des
prix des hydrocarbures et aux crises géopolitiques, notamment les
tensions autour de l’Iran ou les sanctions contre la Russie.[20] L’intégration
de ces facteurs dans la stratégie énergétique justifie pleinement
l’engagement de l’État français pour sécuriser le financement d’EDF et
garantir la réalisation accélérée du programme nucléaire.
II. L’ouverture imminente d’une enquête sur les aides d’État à EDF : contexte et enjeux juridiques
La perspective d’ouverture d’une enquête de la Commission
européenne en avril 2026 sur le soutien public français à EDF soulève
des questions cruciales sur la compatibilité des aides d’État avec le
droit européen. Cette partie analyse le contexte réglementaire et les
enjeux juridiques liés à la possible procédure d’examen par la DG
Concurrence.
A. Cadre juridique et précédents européens
L’article 107 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne
(TFUE) interdit en principe toute aide publique susceptible de fausser
la concurrence sur le marché intérieur.[21] Cependant, des exceptions existent, notamment pour les projets présentant un intérêt commun ou stratégique pour l’Union.[22]
Dans le passé, plusieurs projets nucléaires ont été soumis à l’examen de la Commission. L’affaire de Hinkley Point C au
Royaume-Uni, qui impliquait déjà l’opérateur EDF, constitue un
précédent emblématique. La Commission avait initialement estimé que les
aides britanniques pouvaient constituer une distorsion de concurrence.[23] Toutefois,
après une évaluation approfondie, elle avait autorisé le soutien en
reconnaissant l’intérêt stratégique et la contribution à la sécurité
énergétique.[24]
Ce précédent laisse présager que la procédure visant EDF pourrait
être très longue et complexe, mettant en péril l’équilibre financier des
projets. Comme le note Francesco Giusti lui-même, en s’exprimant
généralement de manière plutôt stricte le droit de la concurrence (et
donc de manière plutôt opposée aux développements de la production
nucléaire avec obligation d’intervention publique au vu des volumes
d’investissements colossaux amortis sur de très longues durées), les
enquêtes sur les aides d’État nucléaires nécessitent une analyse
détaillée des coûts, du financement et de la contribution stratégique à
l’intérêt général. Ce type d’enquête peut retarder considérablement la
mise en œuvre du projet.[25]
B. Enjeux et risques pour la souveraineté énergétique française
En se fondant sur les incidents de procédure dans l’affaire Hinkley Point C précitée, la procédure annoncée par Reuters sur les aides à EDF[26]pourrait
retarder de plusieurs années la construction des six réacteurs,
compromettant la capacité de la France à atteindre ses objectifs
énergétiques et climatiques. Cette situation illustre la tension entre
les règles de concurrence européenne et les impératifs stratégiques
nationaux et européens.
Comme indiqué plus haut, le retard potentiel pose également un risque
de dépendance accrue aux énergies fossiles importées, dont les prix et
la disponibilité sont soumis à de fortes influences et fluctuations
géopolitiques. Dans ce contexte, la rigidité excessive voire
dogmatique de la DG Concurrence de la Commission Européenne dans
l’application des règles de concurrence peut entrer en contradiction
avec les nécessités de sécurité énergétique et de souveraineté
industrielle européenne.Mario Draghi souligne la
nécessité d’adapter la politique de concurrence de l’Union européenne
aux enjeux de compétitivité, d’innovation et de sécurité stratégique,
afin que l’Union puisse mobiliser des investissements importants et
répondre à des défis tels que la transition énergétique et la
souveraineté industrielle.[27] Une
application trop rigide des règles de concurrence pourrait limiter la
capacité de l’UE à atteindre ses propres objectifs. En outre, la
procédure pourrait créer un précédent pour d’autres projets stratégiques
dans l’Union européenne, limitant la capacité des États membres à
soutenir des infrastructures essentielles. La France doit donc
anticiper, avec ses partenaires dans l’UE, des stratégies juridiques et
politiques pour défendre ses intérêts et garantir le développement
rapide et sécurisé du programme nucléaire.[28]
III. Une tension croissante : politique de concurrence et souveraineté énergétique
Au‑delà de la seule mise en œuvre des règles relatives aux
aides d’État, le cas d’espèce révèle une tension plus profonde entre les
fondements du droit de la concurrence de l’Union et les exigences
émergentes de souveraineté énergétique et industrielle. Cette tension se
manifeste à la fois dans les discours des responsables politiques
européens et dans les positions institutionnelles récentes.
A. Une Europe divisée mais convergente vers une nouvelle perspective stratégique
L’Union européenne a longtemps oscillé sur la question du nucléaire,
entre États membres qui le considèrent comme une source indispensable de
production électrique bas‑carbone et d’autres qui s’en éloignent pour
des motifs politiques ou sociaux, voire plus vainement idéologiques
artificiels. Le débat sur l’énergie nucléaire illustre cette divergence,
mais on observe une convergence récente vers une reconnaissance
croissante du rôle stratégique de l’atome pour notre souveraineté
énergétique européenne.[29]
Dans ce mouvement, plusieurs dirigeants européens ont exprimé de
manière explicite leur soutien au nucléaire. Ainsi, lors du Sommet sur
l’énergie nucléaire de l’Agence internationale de l’énergie atomique à
Paris en mars 2026, le président français a affirmé « le nucléaire
civil doit être au cœur de notre stratégie pour garantir l’indépendance
énergétique face aux incertitudes géopolitiques et à la flambée des prix
des hydrocarbures ».[30]
Par ailleurs, la présidente de la Commission européenne a reconnu
explicitement, il y a quelques jours en mars 2026, les limites de choix
antérieurs concernant le nucléaire dans l’Union et souligné la nécessité
pour l’Union d’assumer un rôle plus affirmé en la matière : « la
réduction de la part du nucléaire dans le mix énergétique fut, à mes
yeux, une erreur stratégique ; nous devons à présent mobiliser toutes
les sources d’énergie bas carbone pour assurer notre compétitivité et
notre sécurité d’approvisionnement ».[31]
Cette évolution des discours politiques est également illustrée par
l’initiative de l’Alliance européenne du nucléaire, réunissant plusieurs
États membres pronucléaires pour promouvoir un cadre européen favorable
au développement de l’énergie atomique.[32] Cette
dynamique montre que, même au sein d’une Union divisée, l’impératif
stratégique — sécurité énergétique, compétitivité industrielle et
transition climatique — tend à se superposer aux logiques strictement concurrentielles suivies depuis des décennies jusqu’ici.
B. La contradiction normative structurelle entre concurrence et souveraineté énergétique
L’une des principales tensions naît de la logique duale qui régit
l’Union européenne : d’un côté, le droit de la concurrence cherche à
préserver un marché interne efficace et non faussé par des interventions
étatiques excessives ;[33] de
l’autre, les États membres, confrontés à des défis externes majeurs,
revendiquent une marge accrue pour déployer des politiques industrielles
stratégiques, dont la fourniture d’énergie à bas coût est une condition
essentielle de succès.
Cette contradiction est d’autant plus manifeste que des impératifs
tels que l’interdiction de la vente de véhicules thermiques à
l’horizon 2035 et l’accélération de l’électrification des usages
exigent, comme déjà noté, une augmentation significative des capacités
de production électrique pilotables et bas‑carbone.[34] La
seule focalisation sur le marché intérieur sans prise en compte des
enjeux géopolitiques peut conduire à des résultats contraires aux
objectifs globaux de l’Union.
Dans ce contexte, certains responsables politiques européens ont
explicitement lié le soutien au nucléaire à la souveraineté énergétique
et à la résilience face aux chocs externes. Un groupe d’États membres
pronucléaires a ainsi déclaré « le nucléaire est une solution
compétitive pour répondre à la demande croissante d’électricité sans
émissions fossiles et constitue un facteur clé pour notre sécurité
collective de l’approvisionnement ».[35]
Cette tension normative reflète une transformation plus profonde du
rôle de l’État et de l’Union dans la gestion des biens publics
transnationaux. L’enjeu réside désormais dans la manière dont l’Union
concilie son ancien cadre concurrentiel avec les enjeux géopolitiques
nouveaux ainsi que de nouvelles priorités stratégiques absolues, telles
que la transition énergétique ou la sécurité d’approvisionnement, sans
pour autant saper les principes fondamentaux du marché intérieur.
IV.
Propositions d’action politique et stratégie française face à l’enquête
DG Concurrence sur EDF : piur une démarche géopolitique dynamique
audacieuse
La France, confrontée à la possible ouverture d’enquête de la DG
Concurrence sur ses aides à EDF, doit articuler sa réponse autour de
l’équilibre entre respect du droit européen et préservation de sa
souveraineté énergétique. Cette situation illustre de manière exemplaire
la tension entre la logique de concurrence stricte et les impératifs
stratégiques de sécurité d’approvisionnement et de décarbonation,
soulignés dans la partie précédente.
A. Actions juridiques et institutionnelles
Face à l’enquête de la DG Concurrence en aides d’Etat, plusieurs pistes juridiques peuvent être envisagées.
La France peut engager des consultations préalables auprès de la Commission, conformément à l’article 108 TFUE,[36] pour
clarifier le cadre admissible des aides à EDF et anticiper les
objections de la Commission. Elle peut également préparer un recours devant le Tribunal de l’Union européenne, s’appuyant sur l’argument que la politique nucléaire française constitue un investissement stratégique indispensable pour l’indépendance énergétique et industrielle.[37] Cette démarche s’inspire notamment de l’expérience acquise à l’occasion de la jurisprudence européenne sur le projet Hinkley Point.[38] Cette
jurisprudence énonce les critères retenus pour l’évaluation des aides
d’État à des infrastructures stratégiques, mais elle illustre aussi la
perte de temps considérable d’une dizaine d’années de procédures
extrêmement onéreuses directement (en coûts de procédures) et
indirectement (en manque à gagner extrêmement considérable de production
énergétique).
Parallèlement, un dialogue renforcé avec les États membres pronucléaires (Belgique, République tchèque, Finlande, Hongrie, Pays‑Bas, Roumanie, Slovaquie, Slovénie, Suède, Espagne et France)[39] permettrait de constituer un front commun pour défendre le nucléaire comme infrastructure critique à l’échelle européenne.
Ce lobbying coordonné comprend des réunions bilatérales et
multilatérales, ainsi que des positions communes dans les conseils de
l’énergie de l’UE, et peut neutraliser l’influence potentielle des États
anti‑nucléaires, de moins en moins nombreux comme l’Autriche et
l’Allemagne.[40]
Enfin, la France peut anticiper la détermination de la Commission sur la compatibilité des aides en
renforçant le dossier technique et économique d’EDF, incluant les
coûts, délais et avantages environnementaux des nouvelles centrales.[41] Cela
permet de démontrer que les aides sont proportionnées et nécessaires
pour atteindre les objectifs de sécurité énergétique et de transition
bas carbone, sans préjudice de la position dominante qui sera reprochée
par la DG Concurrence à EDF sur le marché français, pour l’instant
toujours arrimé à un marché européen de l’énergie mais qui pourrait en
sortir si des entraves préjudiciables devaient être apportées au
développement du plan nucléaire d’EDF. Une entrave juridique pourrait se
transformer en crise politique pour l’UE.
B. Actions stratégiques, géopolitiques et communication politique
Au‑delà du juridique, une stratégie politique et diplomatiqueproactiveest
en effet indispensable. Le développement des centrales nucléaires
françaises vise à réduire la dépendance aux énergies fossiles, fortement
exposées aux aléas géopolitiques et aux crises des hydrocarbures.[42] La France, avec ses dix alliés auxquels elle peut tenter d’y réunir une douzaine d’autres, doit donc mobiliser l’opinion publique et les instances européennes sur
la dimension stratégique vitale du nucléaire. Le développement des
centrales vise à réduire la dépendance aux énergies fossiles, aggravée
par la crise ukrainienne et la volatilité des marchés hydrocarbonés,
tout en garantissant un coût de l’électricité maîtrisé et un mix
énergétique décarboné.
La communication devrait s’appuyer sur des éléments factuels et diplomatiques, citant par exemple les déclarations récentes de dirigeants européens : le président français a rappelé que « le nucléaire civil est un pilier de notre sécurité énergétique et un levier essentiel face aux crises géopolitiques »[43] et le Premier ministre hongrois a souligné que pour son pays « investir dans l’atome est un choix de souveraineté et de stabilité pour nos industries et nos citoyens ».[44] Ces interventions mettent en avant l’argument selon lequel retarder les projets d’EDF reviendrait à compromettre la résilience énergétique européenne d’une
manière très préjudiciables à nos industries notamment
électro-intensives (industries lourdes comme d’économie digitale, très
fortes consommatrices d’énergie).
Des actions politiques proactives peuvent, également, compléter le dispositif : (1) la diffusion d’études comparatives sur
les coûts et délais des énergies alternatives, montrant la nécessité de
recourir à la production énergétique nucléaire pour atteindre les
objectifs climatiques et industriels;[45] (2) l’animation d’un groupe de travail européen des États pronucléaires, coordonnant les positions sur la compatibilité des aides d’État avec le marché intérieur;[46] (3) la mobilisation de financements européens pour soutenir la transition énergétique et réduire la vulnérabilité aux critiques concurrentielles.[47]
Enfin, la France peut tirer parti de dossiers lourds actuellement suivis par l’Autriche, l’Allemagne et l’Espagne auprès de la Commission,
tels que les aides dans les infrastructures gazières, les énergies
renouvelables et les projets industriels stratégiques (cf. annexe 2).
Une coordination multilatérale autour de ces dossiers pourrait créer des
leviers pour négocier un apaisement des contestations visant les aides à
EDF.[48]
Ces mesures combinées devraient permettre à la France de défendre le
développement de ses centrales tout en respectant le cadre juridique de
l’Union, transformant la menace de l’enquête DG Concurrence en opportunité de leadership stratégique sur la souveraineté énergétique européenne.
C. Enseignements tirés de l’antécédent britannique de Hinkley Point pour la France et EDF
L’expérience de Hinkley Point C, dont le retard considérable
d’exécution a été provoqué par l’action d’un État membre (l’Autriche)
qui a mobilisé la Commission contre la construction du complexe
nucléaire en question (par EDF déjà !). Dans cette affaire, la
Commission a fini par autoriser au terme d’une longue saga procédurale –
avec confirmation par la CJUE – des aides d’État malgré des objections
d’États membres,[49] montrant l’importance d’un dossier robuste. La France pourrait également mobiliser le soutien au Conseil Européen des États pronucléaires —
Belgique, République tchèque, Finlande, Hongrie, Pays-Bas, Roumanie,
Slovaquie, Slovénie, Suède et Bulgarie — pour former une coalition
capable d’atténuer la pression sur la Commission des États hostiles,
notamment l’Espagne (Mme Ribera est espagnole), l’Autriche et
l’Allemagne (Mme von der Leyen est allemande).[50]
Malgré sa fin heureuse par une autorisation, cette affaire offre
plusieurs leçons importantes et d’actualité pour la France : (1) la durée des procédures de la Commission peut s’étendre sur plusieurs années lorsqu’un État membre soulève des objections. (2) les recours devant le Tribunal de l’UE ou la CJUE sont
possibles mais les décisions finales peuvent confirmer la compatibilité
des aides stratégiques. (3) Il est donc essentiel de préparer un dossier robuste, juridiquement et économiquement, tout en mobilisant, dès le départ, un soutien diplomatique auprès
des États pronucléaires pour limiter le risque de blocages ou de
retards dans le calendrier des projets nucléaires. Il faut aussi
envisager une action de conviction auprès de la douzaine d’Etats
européens qui ne sont pas opposés à la production nucléaire et les
rallier à la cause de la souveraineté énergétique européenne. Ces points
sont illustrés dans l’encadré ci‑dessous.
Conclusion
L’hypothèse d’une ouverture d’enquête par la Commission européenne
sur les mesures de soutien envisagées au bénéfice d’EDF ne saurait être
appréhendée comme un simple contentieux technique relevant du droit des
aides d’État. Elle s’inscrit dans une dynamique plus large de
redéfinition des rapports entre politique de concurrence, politique
industrielle et souveraineté énergétique au sein de l’Union.
Le cadre juridique issu de l’article 107 TFUE, tel qu’interprété par
la Commission et le juge de l’Union, a certes démontré sa capacité
d’adaptation, notamment dans le cadre de l’interminable affaire Hinkley Point C – soit quatre ans de procédures juridiques, très perturbantes au plan industriel.[55] Cette
adaptabilité demeure toutefois conditionnée par des procédures longues
et complexes, génératrices d’incertitudes difficilement conciliables
avec l’urgence des investissements requis dans le secteur énergétique.
Dans le même temps, l’évolution du contexte géopolitique et
économique a conduit à une revalorisation du rôle de l’État dans la
structuration de certaines filières stratégiques, au premier rang
desquelles figure le nucléaire, en raison de son intensité
capitalistique et de sa contribution à la sécurité d’approvisionnement.
Il en résulte une tension croissante entre les instruments traditionnels
du droit de la concurrence et les exigences d’une politique énergétique
fondée sur la stabilité, la sécurité et la décarbonation, tension
d’autant plus marquée que l’Union poursuit parallèlement des objectifs
ambitieux d’électrification des usages.
Dans ce contexte, les marges de manœuvre juridiques et politiques
dont dispose la France apparaissent réelles, à condition d’être
mobilisées de manière cohérente et coordonnée, tant dans le cadre des
instruments du droit de l’Union que dans celui des rapports
institutionnels entre États membres et Commission. L’enjeu réside, en
définitive, moins dans une remise en cause du contrôle des aides d’État
que dans son adaptation aux impératifs contemporains de souveraineté
énergétique.
L’affaire en devenir relative au soutien à EDF pourrait ainsi
constituer un moment charnière, révélateur des limites du cadre actuel
mais aussi des capacités d’évolution du droit de l’Union. À défaut d’une
telle adaptation, le risque serait celui d’un décalage croissant entre
les objectifs stratégiques poursuivis par l’Union et les instruments
juridiques mobilisés pour les atteindre, au détriment de la cohérence de
son action et de sa position dans la compétition énergétique mondiale.
L’absence d’un consensus rapide préservant la capacité opérationnelle de
l’outil industriel nucléaire rendu impératif par l’accumulation des
crises géopolitiques au cœur desquelles figure l’énergie, pourrait
conduire – voire obliger – la France à des choix nettement plus
antagonistes par rapport à l’Union européenne.
François Souty, PhD
Intervenant en géopolitique à Excelia Business School, La Rochelle et Paris-Cachan
Intervenant en droit et politique de la concurrence de l’UE à la Faculté de droit de Nantes
Annexe
[1] Reuters, « EU may investigate French support for EDF nuclear build », dépêche du 10 mars 2026,Reuters (source en ligne, consultée le 10 mars 2026)
[2] Commission européenne, REPowerEU Plan, COM(2022) 230 final, 18 mai 2022 ; Conseil européen, conclusions des 23-24 mars 2023.
[3] Agence internationale de l’énergie, World Energy Outlook 2023, 2023 ; IMF, Global Energy Market Developments, 2024.
[8] Commission européenne, Temporary Crisis and Transition Framework, 2023.
[9] EDF, Présentation financière et plan d’investissement nucléaire, 2025, p. 12.
[10] OCDE/NEA, Nuclear Energy Outlook 2023, p. 45 ; AIE, World Energy Outlook 2023, p. 112.
[11] Ministère de l’Économie, Rapport sur la stratégie énergétique nationale, 2025, p. 28.
[12] Nicolaides, P., « Financing Large-Scale Nuclear Projects », European State Aid Law Quarterly, 21(3), 2022, p. 307–318; Commission européenne, State Aid Scoreboard, 2023.
[13] Draghi, M. The Future of European Competitiveness,
Bruxelles, 2024, p. 28-30. V. Aussi Souty, F., « L’Union européenne, le
rapport Draghi sur l’avenir de la compétitivité européenne : quelles
conséquences stratégiques inspirantes pour la France », Le Diplomate Média, 9 décembre 2025, 17 p.
[14] Commission européenne, REPowerEU Plan, COM (2022) 230 final ; Conseil européen, conclusions des 23-24 mars 2023.
[15] International Energy Agency (IEA), Nuclear Power and Secure Energy Transitions, 2022.
[16] Union
européenne, Règlement (UE) 2019/631 du Parlement européen et du Conseil
du 17 avril 2019, relatif aux normes d’émission de CO₂ pour les
voitures et camionnettes, JOUE L 111, 25.4.2019 et Directive
2009/72/CE du Parlement européen et du Conseil du 13 juillet 2009
concernant les règles communes pour le marché intérieur de
l’électricité, JOUE L 211, 14.8.2009, art. 7.
[27] Voir notamment Maulin, Romain, « Innovation :
La Commission européenne publie, le rapport Draghi lequel appelle à une
refonte de la politique de concurrence de l’Union européenne, avec pour
objectif d’adapter les règles existantes aux nouveaux enjeux
économiques et technologiques, tout en renforçant la compétitivité des
Etats membres », 9 septembre 2024, Concurrences N° 4-2024, Art. N° 121729, pp. 88-90.
[29] Euronews, Énergie nucléaire : quels pays européens la soutiennent et lesquels s’y opposent, 9 févr. 2026, présentant les positions nationales divergentes.
[30] Discours du président de la République française, Sommet AIEA sur l’énergie nucléaire, Paris, 10 mars 2026, Le nucléaire civil comme levier d’indépendance énergétique.
[32] Déclaration de l’Alliance européenne du nucléaire, European Nuclear Alliance Leaders’ declaration, 21 mars 2024.
[33] TFUE, art. 101‑109 (principes du droit de la concurrence et aides d’État).
[34] Règlement
(UE) 2023/851 modifiant le règlement 2019/631 (objectif d’interdiction
des véhicules thermiques 2035) ; Commission européenne, Fit for 55, COM(2021) 550 final.
[35] Lors
d’une conférence à Bruxelles en 2024, onze États membres ont signé une
déclaration commune en faveur du développement du nucléaire civil,
appelant à « libérer pleinement le potentiel du nucléaire » pour
renforcer la sécurité énergétique, la décarbonation et l’indépendance
industrielle (Euronews, 21 mars 2024). Les onze États pronucléaires, qui
considèrent l’atome comme une solution stable et compétitive à long
terme, comprennent la Belgique, la Bulgarie, la République tchèque, la
Finlande, la France, la Hongrie, les Pays‑Bas, la Roumanie, la
Slovaquie, la Slovénie et la Suède (Communiqué de l’Alliance européenne
du nucléaire, 4 mars 2024). Les treize États « agnostiques », n’ayant ni
politique fermement pronucléaire ni opposition déclarée et pouvant
envisager un recours futur au nucléaire, comprennent l’Italie, le
Danemark, le Luxembourg, Chypre, l’Estonie, l’Irlande, la Lettonie, la
Lituanie, Malte, le Portugal, la Pologne, la Grèce et la Croatie (Euronews, 9 févr. 2026 ; Reuters, 10 mars 2026).
Enfin, les trois États résolument anti‑nucléaires, défendant cette
position au niveau européen, et doivent être clairement contournés par
une majorité pronucléaire sont l’Allemagne, l’Autriche et l’Espagne (Euronews, 21 mars 2024 ; Euronews,
juin 2025). Cette classification couvre l’ensemble des 27 États membres
de l’UE ; elle illustre la diversité des positions et souligne les
enjeux stratégiques pour la France face à l’enquête de la Commission sur
les aides d’État à EDF.
[36]Moreau, Pierre, Droit de la concurrence et politique énergétique, LGDJ, Paris, 2024, p. 87‑102.
[37] Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE), art. 108 : Traités de l’Union européenne annotés, dir. Jean‑Marc Thouvenin, 8e éd., Dalloz, Paris, 2023, n° 45 et suiv.
[38]Isabelle Durant, « Souveraineté énergétique et droit des aides d’État », Revue trimestrielle de droit européen, 2025, p. 315‑337.
[39] Commission européenne, décision C(2014) 4520 final, State aid SA.35456 (UK – Hinkley Point C), JOUE C 109, 28 avril 2015, p. 1‑25 ; Tribunal de l’UE, 12 juillet 2018, Bundesrepublik Deutschland c/ Commission européenne, aff. T‑85/15, Rec. p. I‑0000 ; CJUE, 22 septembre 2020, Bundesrepublik Deutschland c/ Commission européenne, aff. C‑594/18 P, Rec. p. I‑0000.
[40] Communiqué Alliance européenne du nucléaire, European Nuclear Alliance Leaders’ Declaration, Bruxelles, 21 mars 2024 ; Claire Leclerc, « Les États pro‑nucléaires dans l’Union européenne », Revue du marché intérieur européen, nov. 2025, p. 78‑92.
[41]États membres opposés au nucléaire : Autriche et Allemagne, in Analyse comparative des politiques énergétiques européennes, dir. Sophie Laurent, Presses universitaires de France, Paris, 2025, p. 155‑179.
[43]Discours d’Emmanuel Macron, Président de la République Française, au Conseil européen de l’énergie, Strasbourg, 25 juin 2025 (texte officiel site Élysée).
[44]Déclaration de Viktor Orbán, Ministre-Président de la République de Hongrie, au Forum européen de l’énergie, Budapest, 14 février 2025.
[50] Macron, E., Déclaration sur l’énergie nucléaire, Sommet sur l’énergie nucléaire (AIEA), Paris (La Seine Musicale), 10 mars 2026, texte intégral disponible sur Vie-publique : https://www.vie-publique.fr/discours/302404-emmanuel-macron-10032026-energie-nucleaire.et Viktor
Orbán, déclarations du Ministre Président (Premier ministre) de Hongrie
relatives à la politique énergétique hongroise et au développement du
projet Centrale nucléaire de Paks (Paks II), soulignant le rôle du
nucléaire dans la souveraineté énergétique nationale ; v. notamment
Reuters, Hungary presses ahead with Paks nuclear project despite EU tensions, dépêches 2023-2025.
[51] Commission européenne, State aid SA. 35456 (UK – Hinkley Point C), notification initiale 2012, intervention formelle de l’Autriche.
[52] Commission européenne, Instruction préliminaire sur Hinkley Point C, 2012‑2014.
[53] Commission européenne, Décision sur la compatibilité des aides pour Hinkley Point C, C(2014) 4520 final.
[54] Tribunal de l’UE, T‑85/15, Challenger State v Commission, 2016.
[55] Commission européenne, déc. SA.34947 (2013/C), 8 oct. 2014, Royaume-Uni – Aide en faveur de la centrale nucléaire de Hinkley Point C, JOUE L 109, 28 avr. 2015 ; Tribunal, 12 juill. 2018, Autriche c/ Commission, aff. T-356/15 ; CJUE, 22 sept. 2020, Autriche c/ Commission, aff. C-594/18 P.