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octobre 10, 2026

Energie carburants, crises et prospective; Mais que fait la France ?

Sommaire:

A) -  Le marché mondial du pétrole commence à se fissurer

B) - 300 000 tonnes immédiatement Trump annonce un accord sur le diesel avec Poutine – le gouvernement américain assouplit les sanctions

C) -  Le prix des carburants, épreuve de vérité de la présidentielle ?

D) -  Pétrole français : Pendant que Paris s’interdit de chercher, nos voisins forent à nos portes

E) -  La Chine, véritable arbitre du pétrole mondial ?

 


A) - LE MARCHÉ MONDIAL DU PÉTROLE COMMENCE À SE FISSURER 

 Regardez simultanément trois événements. 

 🇺🇸🇷🇺 Trump ouvre temporairement la porte au diesel russe pour faire baisser les prix américains. 


 🇸🇦 L’Arabie saoudite casse son prix vers l’Asie : Arab Light : -5 $/baril sous Oman/Dubai. Mais relève dans le même temps ses prix vers l’Europe. 

 🚢 Et les coûts de transport vers l’Asie explosent. 

 Ce ne sont pas trois histoires différentes. C’est le même marché qui change de nature. 

 Pendant trente ans, nous avons pris l’habitude de penser : un baril = un prix mondial. Brent.WTI. Dubai. Puis arbitrage. 

 Cette représentation devient trop simple. Le véritable prix d’un baril ressemble désormais davantage à : **benchmark qualité OSP du producteur fret assurance de guerre sanctions détroits pipelines disponibilité des tankers risque politique.** Résultat : le même pétrole peut devenir bon marché pour Pékin…cher pour l’Europe…et temporairement « autorisé » pour Washington. 

 L’accord diesel Trump-Poutine est particulièrement révélateur. Hier : le diesel russe était sanctionné parce qu’il finançait Moscou. Aujourd’hui : Washington assouplit temporairement ces sanctions parce que le consommateur américain a besoin de carburant moins cher. 

 Ce n’est pas encore une grande alliance Washington-Moscou. C’est peut-être quelque chose de plus instructif : la sanction elle-même devient une variable du prix. 

 Et l’Arabie saoudite fait exactement la même chose avec un autre levier. Elle ne contrôle pas le Brent. Mais elle peut décider : 

Asie : je décote pour défendre mes volumes. 

Europe : je facture davantage. 

( Je viens de conclure une discussion très fructueuse avec le président russe Vladimir Poutine, au cours de laquelle il a été convenu que la Russie fournirait immédiatement plus de 300 000 tonnes de carburant diesel au marché américain et mondial, 500 000 tonnes supplémentaires au cours du mois de novembre et 1 000 000 tonnes immédiatement après. De plus, en fonction de l'état de ses raffineries de diesel, la Russie livrera, dans un court laps de temps, 3 000 000 de tonnes de carburant diesel. Entre notre CONTRÔLE TOTAL du détroit d'Ormuz et cette grande annonce sur l'énergie russe, les prix du diesel pour les Américains et, bien sûr, pour le monde, vont BAISSER, EN NOMBRE RECORD, ET RAPIDEMENT ! La baisse des prix pour les Américains, en particulier nos grands agriculteurs, éleveurs et camionneurs, est ma plus grande priorité. Il s’agit d’une annonce très importante. De plus, il faut comprendre que l’Iran n’aura pas d’arme nucléaire ! Merci de l'attention que vous portez à cette question. Président DONALD J. TRUMP ( TS : 9 octobre 2026, 14 h 46 HE )​​​​​​​‍‌​​‌​​‍‌​‌​‍‍‌​‌‍​‍​‍​​‌‌‌‌‍‍‍‍‌‌‌‍)

Le producteur recommence donc à choisir où il veut vendre et à quel prix relatif. 

Ajoutez les navires. Les détroits. Les pipelines. Les guerres. Les guerres. Les raffineries endommagées. Et le pétrole retrouve ce que la financiarisation nous avait fait oublier : une géographie. 

Voilà la vraie rupture. 

Nous ne retournons pas aux années 1970. Nous entrons dans un marché pétrolier post-globalisation. Le benchmark reste mondial. Mais le baril devient : régional, logistique, sanctionnable et géopolitique. Et lorsque la logistique devient rare, le pouvoir revient à celui qui contrôle : la ressource la raffinerie le navire le détroit le pipeline et l’autorisation de commercer. 

 Le marché croyait fixer le prix du pétrole. Le réel est en train de rappeler que le prix commence par la capacité à livrer le baril.

 Si le marché devient plus fragmenté, les États-Unis peuvent exercer leur puissance sur : sanctions, assurance maritime, financement, dollar, flottes, détroits, alliés producteurs, routes énergétiques, accès au marché américain. 

Et parallèlement, Riyad peut décider : « Je veux garder le raffineur chinois : je lui donne -5 $. » 

Moscou peut décider : « Je dois écouler mes barils malgré les sanctions : je décote. » 

Washington peut décider : « J’ai besoin de diesel russe pendant six mois : j’ouvre temporairement une fenêtre de sanctions. » Et cela rejoint directement notre Temps des Réalités : lorsque la logistique physique redevient rare, la géographie reprend du pouvoir sur la finance. 

 OPEP+ vient d’ailleurs de maintenir ses quotas de novembre inchangés alors même que plusieurs producteurs du Golfe restent physiquement incapables d’atteindre leurs quotas en raison des perturbations régionales. Le quota officiel perd alors une partie de son importance face à la question beaucoup plus élémentaire : combien de barils pouvez-vous réellement sortir, transporter et livrer ?

 LE VRAI SECRET DE L’ACCORD DIESEL TRUMP–POUTINE N’EST PEUT-ÊTRE PAS LE DIESEL. C’EST SON PAIEMENT. 

 Tout le monde regarde les volumes. 300 000 tonnes immédiatement. 500 000 tonnes ensuite. 1 million. Puis potentiellement 3 millions supplémentaires. 

 Mais presque personne ne pose la question essentielle : COMMENT LA RUSSIE VA-T-ELLE ÊTRE PAYÉE ? 

Flash-back 2022. Après les sanctions occidentales, Moscou exige que les acheteurs de gaz des pays « hostiles » règlent en roubles. Dans la pratique, euros et dollars pouvaient être déposés chez Gazprombank puis convertis en roubles. Au même moment, la Banque centrale russe fixe temporairement un prix d’achat de l’or à 5 000 roubles le gramme. Ce n’était pas un véritable étalon-or. Mais le message était clair : sanctions financières occidentales → tentative russe de reconnecter énergie, rouble et actifs réels. 

Nous voici quatre ans plus tard. 

 Washington autorise à nouveau temporairement l’achat de diesel russe. Mais les modalités financières de l’accord Trump-Poutine restent inconnues. Et c’est peut-être là que se cache l’information la plus importante. Paiement en dollars ? Conversion dollars → roubles ? Banque intermédiaire ? Dirhams ? Yuan ? Compensation ? Autre mécanisme ? 

Petit exercice intellectuel. À environ 5 $ le gallon, les 4,8 millions de tonnes annoncées représenteraient une contre-valeur proche de 56 tonnes d’or aux cours actuels. Cela ne signifie évidemment PAS que Trump va vider Fort Knox pour payer Poutine. Mais cela permet de comprendre l’échelle monétaire de l’accord. 

 Et surtout le paradoxe. 

En 2022 : Washington voulait couper Moscou du dollar. En 2026 : Washington veut acheter du carburant russe. 

 Il faut donc nécessairement recréer quelque part une plomberie financière permettant : diesel russe → paiement → système bancaire → Russie. 

Voilà le véritable sujet. 

Car un marché énergétique fragmenté ne se fragmente pas seulement par : les sanctions, les détroits, les tankers, les assurances, les OSP. Il se fragmente aussi par : LA MONNAIE. 

 Le pétrole post-globalisation pourrait donc avoir non seulement plusieurs prix selon la destination…mais également plusieurs systèmes de règlement selon l’alignement géopolitique. Et si Moscou obtenait ne serait-ce qu’une forme de règlement en roubles, ou via un mécanisme échappant partiellement au dollar, l’accord prendrait une dimension beaucoup plus importante que quelques millions de tonnes de diesel. 

 Le signal à surveiller n’est donc plus le prochain tanker. C’est : LA DEVISE. LA BANQUE. LE CIRCUIT DE PAIEMENT. 

Parce que celui qui contrôle la ressource possède une puissance. Celui qui contrôle son prix en possède une deuxième. Et celui qui impose la monnaie dans laquelle elle se règle commence à contrôler le système.








B) - 300 000 tonnes immédiatement Trump annonce un accord sur le diesel avec Poutine – le gouvernement américain assouplit les sanctions
 
À la suite d'un entretien avec Vladimir Poutine, Donald Trump annonce la mise sur le marché américain et mondial d'importantes quantités de diesel russe, et ce, malgré les sanctions en vigueur. L'Ukraine réagit avec indignation, tandis que l'Australie prend ses distances.
 
  Après une conversation avec le président russe Vladimir Poutine, le président américain Donald Trump a promis des centaines de milliers de tonnes de diesel en provenance de Russie. Trump a annoncé sur sa plateforme Truth Social qu'il avait convenu avec le président russe que plus de 300 000 tonnes de diesel seraient mises à disposition « immédiatement » pour les États-Unis et le marché mondial. 
 
 Un demi-million de tonnes supplémentaires de diesel devraient être libérées courant novembre et un million de tonnes « immédiatement après ». «En fonction de l'état de ses raffineries de diesel», la Russie souhaite également livrer trois millions de tonnes de diesel dans un court laps de temps. Trump n’a pas initialement précisé les délais pour cela. 
 
 La Russie est contente, l’Ukraine est indignée, l’Australie est distante Le Kremlin a confirmé l'accord. "Au cours de la discussion sur la situation du marché mondial de l'énergie, la partie russe a confirmé sa volonté de fournir du pétrole et des produits pétroliers aux marchés américain et mondial", indique le communiqué écrit de Poutine. Cela aura un impact positif sur « l’ensemble de l’économie mondiale ». 
 
 Lors de l’entretien téléphonique avec Trump, il a été question à la fois de la guerre en Ukraine déclenchée par la Russie et de la situation autour de l’Iran. De vives critiques ont cependant été formulées par le président ukrainien Volodymyr Zelensky : « Permettre à la Russie de vendre des produits pétroliers est un investissement dans la guerre (contre l’Ukraine), à ​​laquelle il faut mettre fin et non prolonger », a-t-il écrit sur Telegram. Moscou vous remerciera avec encore « de la terreur et de la méchanceté ». 
 
Dans une interview accordée au portail d’information américain « Axios », Zelenskyj a intensifié ses critiques. L’accord n’était « ni juste ni honnête », a-t-il déclaré. Il était particulièrement ennuyé par le fait que les envoyés de Trump, Steve Witkoff et Jared Kushner, négociaient avec les négociateurs ukrainiens à Miami sur une éventuelle fin de la guerre parallèlement à l'accord avec Poutine. Il n’y a aucune mention de l’accord prévu sur le diesel. 
 
 
Lire aussi ANCHORAGE, ALASKA - 15 AOÛT : le président américain Donald Trump (à droite) salue le président russe Vladimir Poutine alors qu'il arrive à la base commune Elmendorf-Richardson le 15 août 2025 à Anchorage, en Alaska.
Les deux dirigeants se réunissent pour des négociations de paix visant à mettre fin à la guerre en Ukraine. (Photo par Andrew Harnik/Getty Images)
 
 Changement de stratégie « Jalon dans la transition mondiale du pouvoir » – Comment la guerre en Iran change la politique de Poutine Les démocrates ont également critiqué l’accord. Gregory Meeks, membre le plus haut placé du parti à la commission des affaires étrangères de la Chambre des représentants, a déclaré à propos de la loi de sanctions récemment adoptée contre la Russie : « Quelques semaines après avoir signé une loi imposant des sanctions aux acheteurs d'énergie russe, Trump annonce que les États-Unis l'achèteront ». Il condamne ce changement de cap. Les premières réactions des pays partenaires des États-Unis ont également été prudentes. 
 
L’Australie, par exemple, a déclaré qu’elle n’était pas dépendante des importations de carburant en provenance de Russie ; En outre, il a été déclaré que les achats à partir de là-bas restaient interdits afin que le pays ne profite pas de l'invasion de l'Ukraine. "Nous n'avons pas besoin ni ne voulons du carburant russe en Australie", a déclaré Chris Bowen, ministre australien du changement climatique et de l'énergie, lors d'une conférence de presse à l'ouest de Sydney samedi. "Nous ne voulons pas que Vladimir Poutine profite de cette guerre au Moyen-Orient. 
 
Ce que font les Etats-Unis, ce sont leurs affaires, mais nous ne changerons pas notre position." Le Trésor américain autorise temporairement les importations de diesel russe En raison des sanctions existantes contre la Russie, le Département du Trésor américain a délivré une autorisation temporaire pour l'accord conclu avec Poutine. Celui-ci autorise la vente, la livraison, le déchargement et l'importation de diesel en provenance de Russie jusqu'au 7 avril 2027. 
 
 Le vice-Premier ministre russe Alexander Nowak a annoncé la levée immédiate de l'interdiction actuelle des exportations de diesel dans son pays. Il a promis d'exporter 300 000 tonnes de diesel en octobre, a rapporté l'agence de presse officielle Tass. 500 000 et 1 000 000 tonnes supplémentaires de diesel pourraient suivre en novembre et décembre. Toutefois, cela dépend des réparations des raffineries endommagées par les attaques de drones ukrainiens. 
 
 L'année dernière, la production mensuelle de diesel de la Russie était d'environ sept millions de tonnes. Depuis, les capacités ont été réduites de moitié. Selon l'Administration américaine de l'énergie (EIA), la consommation de diesel et d'autres carburants distillés aux États-Unis s'élève actuellement en moyenne à environ 3,77 millions de barils par jour. Cela correspond à l'équivalent d'environ 500 000 tonnes. Une quantité de 300 000 tonnes couvrirait théoriquement la consommation américaine pendant 14 bonnes heures. 
 
La hausse des prix du carburant exerce une pression sur Trump et les Républicains Trump fait face à des pressions accrues dans son propre pays les prix des carburants sont sous pression à l'approche des élections de mi-mandat cruciales qui se tiendront dans moins d'un mois. Récemment, les Républicains ont également attribué, de manière inhabituellement explicite, la responsabilité de la cherté des prix à la guerre contre l'Iran. 
 
De son côté, Trump a passé ces dernières semaines à reprocher au président ukrainien Volodymyr Zelensky la pénurie mondiale de diesel et à l'exhorter à cesser les attaques contre les raffineries russes.
« Il doit arrêter de paralyser l'approvisionnement en diesel en Russie », a déclaré Trump aux journalistes vers la mi-septembre, depuis son complexe de luxe de Doonbeg, sur la côte ouest de l'Irlande.  
 
Ce faisant, le président américain cherchait à détourner l'attention de l'impact de sa guerre contre l'Iran et de la situation précaire dans le détroit d'Ormuz. « Ce n'est pas à cause du Moyen-Orient ; c'est à cause des événements en Russie et en Ukraine », a-t-il affirmé au sujet de la pénurie de diesel. Il a précisé que les États-Unis avaient déjà discuté de cette question avec Zelensky. « Il y a plein d'autres cibles. Il ne devrait pas s'attaquer aux installations liées au diesel, car cela nuit au monde entier. » Le conflit — en particulier au début de la guerre d'agression menée par la Russie contre l'Ukraine il y a plus de quatre ans et demi — a entraîné une hausse significative des prix de l'énergie à l'échelle mondiale. 
 
Ces derniers mois, l'Ukraine a intensifié ses attaques contre les installations de l'industrie pétrolière russe, et les conséquences s'y font clairement sentir. Zelensky a réitéré la volonté de l'Ukraine de suspendre les attaques contre les raffineries russes si, en contrepartie, la Russie cesse de frapper les infrastructures énergétiques ukrainiennes. « Nous venons de proposer un tel accord à l'Amérique et nous pensons que les États-Unis disposent d'un levier suffisant pour parvenir à un tel compromis », a écrit le chef de l'État. Il a ajouté qu'un allègement des sanctions contre la Russie constituerait un signe de « faiblesse évidente » et amènerait la Russie à prendre encore moins au sérieux les États-Unis. dpa/Bloomberg/ceb/gold/krott
 
 


C) - Le prix des carburants, épreuve de vérité de la présidentielle ? 

La hausse des prix des carburants et plus généralement de l’énergie vient non seulement percuter la préparation du budget 2027, exercice déjà très difficile, mais de facto aussi la campagne présidentielle. C’est un défi ultime, à sept mois du scrutin, lancé à notre système politico administratif actuel – et aux partis dits de gouvernement : est-il, sont-ils encore capables de répondre aux attentes légitimes d’une majorité de Français ?

On connait les données du problème : la guerre catastrophique entre les Etats Unis et l’Iran dans le détroit d’Ormuz, mais aussi la guerre en Ukraine, poussent les prix des carburants à la hausse partout dans le monde et en particulier en Europe. Ces prix atteignent désormais des niveaux bien supérieurs à ce qu’ils étaient au moment du mouvement des Gilets Jaunes fin 2018 ; ils sont en France parmi les plus élevés d’Europe (avec l’Allemagne et les Pays-Bas), poussés par une fiscalité française sur les carburants, elle aussi parmi les plus élevées d’Europe.

Dans notre pays, trois actifs disposant d’un emploi sur quatre, dit l’Insee, utilisent une voiture ou une fourgonnette pour aller travailler et 63% des Français jugent la voiture indispensable pour leur vie de tous les jours. Vivre à Paris, ou dans les plus grandes métropoles françaises, faussent en effet la perspective sur la vie quotidienne du reste du pays, là où il n’y pas beaucoup, sinon pas du tout, d’alternative à la voiture.

C’est d’autant plus vrai que toujours selon l’INSEE, début 2024, 21,4% de la population disait finir le mois, « difficilement ou très difficilement », auquel il faut y ajouter 20% qui disaient le finir « assez difficilement ». Bref la France active, qui a un emploi, la France populaire et moyenne, qui a dû aller à la périphérie des métropoles pour accéder à la propriété, et est obligée souvent d’utiliser deux voitures au sein d’un couple pour travailler – ce qu’on nomme la « périurbanisation » du pays – cette France-là est percutée de plein fouet par une augmentation massive du prix des carburants. Ceux qui étaient déjà dans le rouge s’y enfoncent ; ceux qui bouclaient à peu près leurs mois y basculent, et ceux qui dégageaient une petite marge pour le plaisir de vivre, la voit se réduire en peau de chagrin. Et le matelas d’épargne de précaution, dans ces catégories de la population, n’est pas considérable.

C’est le premier véritable événement de cette année présidentielle, un de ceux de ceux dont les sociologues disent qu’ils peuvent avoir un effet agenda sur les préoccupations des électeurs, sur les enjeux dont ils investissent l’élection décisive, et partant sur leurs choix électoraux – la guerre en Ukraine eut cette effet-là dans la campagne 2022, écrasant tous les autres sujets. Le pouvoir d’achat était déjà en tête des « préoccupations » des sondés en cette rentrée : il risque de l’être plus encore, au point que la sécurité économique et sociale face aux dérèglements du monde, la capacité de protection du Politique à l’égard de « la France des travailleurs » – là où Marine Le Pen a convaincu déjà nombre d’électeurs – influent lourdement sur la campagne. D’autant qu’il n’y a guère d’espoir, dans les prochains mois, que les prix refluent…

Emmanuel Macron a souligné lors de sa prise de parole après la réunion avec les partis et candidats jeudi dernier, que l’État n’était pour rien dans cette augmentation délétère, due à des circonstances géopolitiques dans laquelle la France n’est pas engagée. C’est tout à fait juste, mais notoirement insuffisant, car le Président actuel semblait suggérer ainsi que l’État n’avait pas à se mobiliser, et son budget avec, pour soutenir le pouvoir d’achat des Français. Voilà qui est bien plus discutable : la chute consécutive de la consommation à cette hausse des prix ( qui d’ailleurs commencent à gagner l’alimentaire), entraine déjà des pertes de recettes fiscales pour l’État, et risque d’affaiblir une conjoncture économique déjà très atone, avec d’autres pertes de recettes à l’horizon (la France a une des prévisions de croissance les plus faibles en 2027 dans la zone euro). De fait, les annonces gouvernementales d’hier après-midi ne mobilisent que 450 millions d’euros, à travers des dispositifs destinés à de mystérieux « gros rouleurs » (et les « moyens rouleurs » ?) qui impliquent des conditions de ressources et de trajet domicile- travail à produire à l’administration. Gageons que ce dispositif, étendu selon le gouvernement à 5 millions de personnes, sera au mieux insuffisant, s’il ne rate pas en bonne partie sa cible, par la complexité des procédures à produire pour en bénéficier. Et les effets de seuil inévitables attiseront autant les frustrations qu’ils apaiseront les difficultés de fins de mois. Bercy s’est spécialisé depuis des décennies dans la confection (parfaits au tableau noir) de tels dispositifs, lourds en réalité d’usines à gaz, censés dépensés l’argent public au plus juste, où bien des gouvernements, de tous bords, se sont perdus…

On comprend certes les raisons d’une telle pusillanimité gouvernementale : le budget de la nation est sous forte pression des marchés financiers, les taux auxquels l’État emprunte ne cesse d’augmenter, faisant peser le risque bien réel d’un effet « boule de neige » sur la charge de remboursement des intérêts de la dette publique. Dès lors annoncer des soutiens dispendieux aux automobilistes, alors qu’on a bien du mal à trouver les 54 milliard d’économies voulus par Sébastien Lecornu pour diminuer notre déficit, est en effet aventureux. De fait, on ne peut nier qu’une annonce plus massive de soutien, mais non financée, non gagée sur des économies ou des recettes nouvelles, comme se contentent trop souvent de le faire les oppositions – et certains prétendants à l’Élysée – n’est pas très responsable. Le « quoi qu’il en coûte » n’est plus de saison pour la France, s’il l’a jamais été.

Il faut se demander néanmoins si cette contradiction réelle, sur fond de « caisses vides », n’est pas une politique de Gribouille, de celles qui aggravent les problèmes, en prétendant y répondre. Risque d’aggravation des problèmes économiques d’abord, compte tenu du rôle central de la consommation dans notre activité, et partant, en cas de croissance zéro ou de récession, risque d’effondrement des recettes fiscales et de creusement des déficits publics – donc de crise financière. Risques de cohésion sociale aussi, même si les exercices de prévision de météo sociale sont souvent factices et que l’histoire sociale – celles des Gilets jaunes en l’occurrence – ne se répète jamais à l’identique. On ne peut exclure néanmoins qu’une étincelle quelconque allume un feu…

Mais risque politique et électoral patent et évident. Risque politique tout d’abord qu’il soit impossible d’adopter un budget en l’état, l’addition de la gauche et du RN pouvant rejeter une loi de finances – et renverser un gouvernement – qui iraient trop à l’encontre des attentes de l’opinion – on peut s’étonner, au passage, que la préparation gouvernementale de ce budget n’ait pas anticipé une telle situation, pourtant en partie prévisible.

Enfin risque électoral, en cette année présidentielle. Les « populismes » – utilisons ce terme faute de mieux – de gauche et de droite, LFI et RN pour ne pas les nommer, ont construit leur progression sur le vécu éprouvé de parts croissantes de la population que le « système politique » traditionnel n’était plus capable de répondre à leurs attentes, de protection ou de promotion de leur niveau ou de leur mode de vie. Le rejet du « système » serait renforcé par une impuissance de l’État, une de plus, à trouver une solution adéquate à la « multicrise » que traverse le pays, que la prix du carburant, demain du gaz, vient ébranler encore plus. Au point de fragiliser l’équilibre déjà très précaire des budgets des ménages d’une moitié du pays.

On peut certes critiquer les solutions avancées par ces partis et candidats – blocage des prix ou baisse massive de la fiscalité sur les carburants. Mais c’est une critique bien faible si on laisse des pans entiers du pays s’enfoncer dans la précarité. Les candidats réputés « raisonnables » devraient bien y réfléchir, s’ils veulent conserver une chance de ne pas être balayés, en mai prochain.

Philippe Guibert

Philippe Guibert est consultant, enseignant et chroniqueur TV. Il a publié en 2024 Gulliver Enchainé, le déclin du chef politique en France (Cerf). Il a été directeur du service d information du gouvernement (SIG) et directeur de la communication dans diverses structures publiques. Il a dirigé la rédaction de la revue Medium de Régis Debray.

https://nouvellerevuepolitique.fr/le-prix-des-carburants-epreuve-de-verite-de-la-presidentielle/
 
 
 
 

 

D) - Pétrole français : Pendant que Paris s’interdit de chercher, nos voisins forent à nos portes 

La France importe toujours l’essentiel du pétrole et du gaz qu’elle consomme, mais elle a choisi depuis la loi du 30 décembre 2017 de mettre progressivement fin à la recherche et à l’exploitation des hydrocarbures sur son territoire et dans ses espaces maritimes. En ce 22 septembre 2026, le paradoxe prend une résonance toute particulière : les automobilistes français subissent de nouveau une flambée spectaculaire des carburants, tandis que les difficultés d’approvisionnement se multiplient dans les stations-service. Le gazole a atteint 2,39 euros le litre en moyenne et dépasse 2,80 euros dans certaines stations, frôlant même 2,90 euros localement ; le SP98 a dépassé 2,20 euros. Au 20 septembre, 15 % des stations françaises étaient en rupture d’au moins un carburant, contre 11 % deux jours auparavant. Le gouvernement récuse pour l’heure le terme de pénurie nationale et évoque notamment des difficultés logistiques, aggravées par l’afflux des automobilistes vers les stations TotalEnergies où les prix sont plafonnés. Mais l’épisode rappelle brutalement une réalité que l’on avait peut-être trop rapidement oubliée : le pétrole demeure une matière première stratégique et sa disponibilité comme son prix restent tributaires des crises internationales et des capacités d’approvisionnement.

Le paradoxe mérite donc aujourd’hui d’être rouvert. Au large de la Guyane, du pétrole a réellement été découvert en 2011, même si les forages suivants n’ont pas démontré l’existence d’un gisement commercialement exploitable. À Saint-Pierre-et-Miquelon, la ZEE française appartient à un bassin sédimentaire où les études publiques ont identifié un potentiel pétrolier et surtout gazier, sans qu’il soit possible, faute d’exploration suffisante, de transformer ce potentiel géologique en réserves prouvées. Quant au sous-sol métropolitain, les anciennes estimations américaines de gaz de schiste plaçaient la France parmi les pays européens les mieux dotés en ressources techniquement récupérables, alors même que la fracturation hydraulique y demeure interdite. Il faut donc commencer par écarter le slogan facile : personne ne peut sérieusement affirmer aujourd’hui que « la France regorge de pétrole ». Mais personne ne peut davantage prétendre savoir exactement ce qu’elle possède puisqu’elle a politiquement décidé de ne plus le rechercher. Dans un monde redevenu brutal, où l’énergie est revenue au cœur des rapports de puissance, où l’Europe a découvert avec la guerre en Ukraine le prix stratégique de ses dépendances et où la facture énergétique française représentait encore 45,8 milliards d’euros en 2025, cette ignorance volontaire constitue-t-elle toujours une politique raisonnable ? D’autant que nos voisins, eux, n’éprouvent manifestement pas les mêmes scrupules : le Guyana produit désormais plus de 900 000 barils par jour, le Suriname prépare son entrée dans le club des producteurs offshore et le Brésil explore sa marge équatoriale jusque dans les eaux situées au large de l’Amazonie. Autrement dit, pendant que la France s’interdit d’explorer son sous-sol marin, les États qui l’entourent recherchent, découvrent et exploiteront les hydrocarbures de la même grande façade géologique sud-américaine.

Guyane et Saint-Pierre-et-Miquelon : le pétrole français que nous ne connaîtrons peut-être jamais

Le cas guyanais est le plus spectaculaire parce qu’il oblige à distinguer le fantasme de la réalité géologique. Le 9 septembre 2011, le forage Zaedyus-1, réalisé à environ 150 kilomètres au nord-est de Cayenne, rencontre effectivement des hydrocarbures. Le puits traverse une zone pétrolifère de 72 mètres et fait alors naître des espoirs considérables. Shell, Total, Tullow Oil et leurs partenaires pensent avoir découvert l’équivalent sud-américain de certains grands systèmes pétroliers du golfe de Guinée. Les premières estimations sont impressionnantes : le Sénat évoquera quelques années plus tard une évaluation de l’ordre de 300 millions de barils pour Zaedyus, tandis que les estimations prospectives précédant le forage étaient montées jusqu’à 700 millions.

La suite impose cependant la prudence. Quatre forages conduits entre 2012 et 2013 ne confirment pas l’extension espérée du gisement. Total revient en 2018-2019 avec Nasua-1 et engage environ 100 millions d’euros dans cette ultime campagne ; le puits ne rencontre pas d’hydrocarbures commercialement exploitables et le groupe abandonne. Affirmer aujourd’hui qu’un immense gisement guyanais connu attend simplement qu’un gouvernement français vienne ouvrir le robinet serait donc faux.

Mais l’histoire devient beaucoup plus intéressante lorsqu’on élargit la carte. À l’ouest de la Guyane française, le Guyana est devenu en quelques années l’une des nouvelles frontières pétrolières les plus spectaculaires de la planète. Le bloc Stabroek exploité par le consortium emmené par ExxonMobil produit désormais plus de 900 000 barils par jour. Plus à l’est, le Suriname suit exactement la même direction. TotalEnergies, Staatsolie et APA développent le projet GranMorgu, représentant environ 12 milliards de dollars d’investissement, avec une première production prévue pour 2028. Depuis 2019, les découvertes réalisées dans les eaux surinamaises sont estimées à plus de 2,4 milliards de barils de pétrole et liquides et 12,5 trillions de pieds cubes de gaz. TotalEnergies prévoit encore de nouveaux forages exploratoires.

Et le mouvement ne s’arrête pas là. Plus au sud, le Brésil poursuit lui aussi l’exploration de sa marge équatoriale. Petrobras considère cette région comme l’une de ses principales nouvelles frontières pétrolières. Une découverte réalisée en 2026 au large de l’Amapá, près de l’embouchure de l’Amazone, doit encore être évaluée par plusieurs forages avant que sa rentabilité puisse être établie ; le président Lula l’a néanmoins qualifiée de « passeport pour l’avenir » du pays. Le débat environnemental y est extrêmement vif, preuve que le Brésil n’ignore nullement les risques. Mais sa réponse consiste à arbitrer entre environnement et souveraineté énergétique, non à renoncer par principe à savoir ce que contient son sous-sol.

Voilà toute l’étrangeté de la situation française. Le Guyana exploite. Le Suriname explore et prépare sa production. Le Brésil explore. La France, elle, a décidé de ne plus chercher. Or la géologie ignore les frontières administratives. Que des découvertes majeures aient été réalisées de part et d’autre de la Guyane française ne démontre évidemment pas qu’un gigantesque champ pétrolier existe dans nos eaux. Mais cela rend pour le moins singulier le choix consistant à décider juridiquement que nous ne voulons plus le savoir.

La loi du 30 décembre 2017, dite loi Hulot, du nom du célèbre journaliste écolo – « en hélico » ! – devenu ministre – durant 1 année – de la Transition écologique et de la Biodiversité, a précisément verrouillé cette possibilité. Elle prévoit l’arrêt progressif de la recherche et de l’exploitation des hydrocarbures et interdit l’attribution de nouveaux permis de recherche, y compris dans la zone économique exclusive et sur le plateau continental français. L’objectif politique était clair : parvenir à la fin de la production d’hydrocarbures et envoyer un signal international compatible avec les engagements climatiques français.

Le paradoxe devient alors presque cruel. Le pétrole éventuellement présent dans les bassins géologiques voisins ne disparaîtra pas parce que Paris a décidé de ne plus l’extraire. D’autres États et d’autres compagnies l’exploiteront à quelques centaines de kilomètres de nos côtes, le vendront sur le marché mondial et la France pourra parfaitement finir par acheter, directement ou indirectement, des hydrocarbures produits dans cette même région qu’elle aura choisi de ne pas explorer chez elle. Ce serait une étrange conception de la vertu écologique : externaliser l’extraction, les emplois, les recettes fiscales et la puissance stratégique, tout en conservant une partie de la consommation.

Le même paradoxe apparaît à Saint-Pierre-et-Miquelon, mais sous une autre forme. L’archipel se trouve dans le bassin sous-laurentien, à proximité de zones canadiennes historiquement productrices d’hydrocarbures. Les documents officiels français soulignent depuis longtemps l’intérêt géologique du secteur. Une étude publique de 2018 rappelait une estimation de l’IFP situant à 1 à 1,5 trillion de pieds cubes de gaz le potentiel attribuable à la partie française du système, tout en soulignant qu’il s’agissait d’un potentiel et non de réserves prouvées commercialement exploitables. Le forage Bandol-1 réalisé en 2001 n’avait pas débouché sur une découverte commerciale mais avait conduit les experts à considérer que les zones potentiellement les plus intéressantes pouvaient se situer plus au large.

Là encore, la question stratégique n’est pas : « Pourquoi ne produisons-nous pas immédiatement ? » Elle est plus fondamentale : pourquoi avons-nous décidé que nous ne voulions même plus savoir ?

Gaz de schiste : le grand interdit français

Le débat devient encore plus sensible avec le gaz de schiste.

La fracturation hydraulique est interdite en France depuis 2011 et le droit actuel interdit la recherche et l’exploitation d’hydrocarbures par fracturation hydraulique ainsi que certaines autres méthodes non conventionnelles. La loi de 2017 a renforcé cette orientation en l’intégrant dans une stratégie générale de sortie des hydrocarbures.

Pourtant, les chiffres qui avaient autrefois circulé étaient considérables. L’étude internationale de l’Energy Information Administration américaine estimait les ressources françaises techniquement récupérables à environ 137 trillions de pieds cubes de gaz de schiste et 4,7 milliards de barils de pétrole de schiste. Ces données sont anciennes, reposent largement sur des modélisations géologiques et ne doivent surtout pas être confondues avec des réserves prouvées ou économiquement exploitables. C’est précisément le point : sans exploration, on ne peut transformer une estimation théorique en connaissance géologique fiable.

La France se trouve ainsi dans une situation singulière. Elle importe du gaz naturel, notamment sous forme de GNL, tout en interdisant une technique qui permettrait de déterminer si certaines de ses propres ressources peuvent être produites économiquement. En 2025 encore, les importations françaises de gaz restaient élevées, notamment depuis les États-Unis et la Russie.

Or une partie du GNL américain provient précisément d’une révolution énergétique rendue possible par le gaz de schiste.

Le paradoxe environnemental mérite donc d’être posé sans caricature : refuser d’extraire chez soi ne supprime pas nécessairement la consommation ; cela peut simplement déplacer l’extraction à plusieurs milliers de kilomètres. Il faut naturellement intégrer à l’équation les risques associés à la fracturation hydraulique, la consommation d’eau, les fuites de méthane, les nuisances locales, la rentabilité des gisements et l’acceptabilité sociale. La France n’est ni le Texas ni la Pennsylvanie et la densité de population de certaines régions rendrait probablement toute exploitation beaucoup plus difficile.

Mais entre l’exploitation frénétique et l’interdiction de connaître son sous-sol existe une troisième voie : rechercher, cartographier, expérimenter sous contrôle public et décider ensuite.

Une grande puissance devrait au minimum connaître les ressources stratégiques dont elle dispose.

Et si la France changeait de doctrine énergétique ?

Imaginons donc non pas que la France découvre demain miraculeusement une nouvelle Arabie saoudite sous Cayenne ou Saint-Pierre, mais qu’elle décide simplement d’abroger ou de réviser la doctrine de 2017 afin de permettre une exploration moderne, extrêmement réglementée et scientifiquement transparente de ses ressources.

Le premier bénéfice serait géopolitique.

Depuis les chocs pétroliers de 1973, la France a construit une partie de son indépendance énergétique sur le nucléaire. Ce choix constitue aujourd’hui l’un de ses principaux avantages stratégiques. Mais le nucléaire produit de l’électricité ; il ne remplace pas à lui seul le pétrole utilisé par les transports, la pétrochimie, l’aviation, certaines industries et une partie des besoins militaires. La transition énergétique réduira progressivement cette consommation, mais elle ne la fera pas disparaître demain matin.

Or tant qu’un pays consomme des hydrocarbures qu’il ne produit pas, quelqu’un d’autre les produit pour lui. Et c’est précisément ce que montre aujourd’hui la façade atlantique sud-américaine. Le Guyana transforme ses découvertes en production et en recettes publiques ; le Suriname prépare le même basculement économique avec GranMorgu ; le Brésil cherche de nouvelles réserves afin de prolonger sa puissance pétrolière. Petrobras présente d’ailleurs la marge équatoriale comme l’une de ses zones d’exploration les plus prometteuses et recherche parallèlement de nouveaux bassins jusqu’en Afrique pour renouveler ses réserves.

La comparaison est d’autant plus frappante que ces pays ne sont nullement étrangers aux préoccupations climatiques. Le Brésil de Lula entend simultanément défendre l’Amazonie et rechercher du pétrole offshore ; le Suriname veut développer ses hydrocarbures tout en préparant son avenir économique. Leur doctrine n’est pas de nier la transition énergétique, mais de considérer que la transition n’interdit pas l’exploitation stratégique des ressources dont ils disposent pendant qu’une demande mondiale existe encore.

Produire une fraction du pétrole ou du gaz consommé en France réduirait mécaniquement, toutes choses égales par ailleurs, une partie des importations. La facture énergétique française est revenue à 45,8 milliards d’euros en 2025 après les sommets provoqués par la crise énergétique, ce qui donne une idée des ordres de grandeur économiques associés à notre dépendance. Même une production nationale modeste ne transformerait pas la France en puissance exportatrice, mais quelques milliards d’euros d’importations évitées chaque année auraient un effet cumulé significatif sur la balance commerciale.

Le deuxième bénéfice concernerait directement les outre-mer.

Une découverte commercialement viable au large de Saint-Pierre-et-Miquelon ou de la Guyane ne devrait surtout pas reproduire les vieux modèles extractifs où une ressource quitte le territoire sans transformer son économie. Les rapports parlementaires français l’avaient d’ailleurs compris depuis longtemps : emplois portuaires, maintenance, ingénierie, formation, infrastructures et services associés pourraient constituer une part essentielle des retombées locales. À Saint-Pierre-et-Miquelon, territoire ayant subi l’effondrement de la grande pêche à la morue, les documents publics évoquaient déjà ce potentiel de diversification économique.

Il faudrait donc imaginer un modèle français dans lequel une part substantielle des redevances et de la valeur créée reviendrait aux territoires concernés, tandis qu’une autre alimenterait un fonds souverain énergétique français consacré au nucléaire de nouvelle génération, aux réseaux électriques, à la recherche, aux batteries, à l’hydrogène lorsque celui-ci est pertinent et à la décarbonation industrielle.

Ce serait d’ailleurs le paradoxe le plus intéressant : utiliser une ressource fossile temporaire pour financer la sortie progressive des énergies fossiles.

La Norvège a bâti une partie de sa puissance financière contemporaine sur ses hydrocarbures tout en développant une économie fortement électrifiée et un gigantesque fonds souverain. La France ne possède probablement ni les réserves norvégiennes ni les mêmes conditions géologiques. Mais la philosophie mérite réflexion : une ressource nationale peut être transformée en capital stratégique plutôt qu’en simple consommation.

Enfin, il y a la dimension militaire. Une puissance nucléaire, membre permanent du Conseil de sécurité, disposant de territoires sur plusieurs océans et d’une des plus grandes ZEE du monde ne peut considérer l’énergie comme une simple marchandise. Les guerres rappellent brutalement que les armées fonctionnent encore largement aux hydrocarbures. Avions de combat, navires, véhicules terrestres et chaînes logistiques dépendent toujours massivement de carburants liquides. Dans une crise majeure, disposer d’une production nationale, même partielle, constitue une assurance stratégique.

La véritable question n’oppose donc pas pétrole et transition énergétique.

Elle oppose dépendance et souveraineté.

La France a parfaitement raison de vouloir réduire sa consommation d’hydrocarbures. Elle aurait également raison de protéger les écosystèmes exceptionnels de Guyane et de ses espaces maritimes, et aucune exploitation offshore ne devrait être envisagée sans exigences environnementales parmi les plus sévères du monde. Mais réduire notre consommation n’implique pas nécessairement de nous interdire de connaître et, le cas échéant, d’utiliser temporairement nos propres ressources pendant la transition.

La loi de 2017 reposait sur une vision du monde dans laquelle la sortie des hydrocarbures paraissait devoir être rapide, collective et presque linéaire. Moins de dix ans plus tard, la Russie demeure une puissance énergétique majeure, les États-Unis sont devenus un géant du pétrole et du gaz, le Guyana connaît une transformation économique spectaculaire grâce à l’offshore et TotalEnergies investit 12 milliards de dollars dans le pétrole du Suriname voisin de notre Guyane. Le Brésil, lui, pousse désormais l’exploration vers sa marge équatoriale, considérée par Petrobras comme une frontière stratégique pour renouveler les réserves du pays. En 2026, une nouvelle découverte au large de l’Amapá a encore renforcé cette ambition, même si sa viabilité commerciale reste à démontrer.

Pendant ce temps, la France importe.

Voilà le paradoxe.

Et peut-être demain achètera-t-elle, au prix du marché mondial, le pétrole extrait par le Guyana, le Suriname ou le Brésil à proximité immédiate de territoires français où elle se sera elle-même interdit de poursuivre l’exploration. Ce serait alors moins une politique de sortie des hydrocarbures qu’une politique d’externalisation : les autres assumeraient l’extraction et en conserveraient les emplois, les investissements, les recettes fiscales et les bénéfices géopolitiques ; nous conserverions la consommation, la facture et la dépendance.

L’actualité de septembre 2026 donne à cette contradiction une dimension presque pédagogique. Lorsque le gazole atteint des niveaux historiques, que certains automobilistes découvrent des prix approchant 3 euros le litre et que près d’une station sur six rencontre des difficultés sur au moins un carburant, la souveraineté énergétique cesse brusquement d’être une abstraction de rapport administratif. Elle redevient ce qu’elle a toujours été : une question de pouvoir d’achat, de fonctionnement de l’économie et, derrière elle, de sécurité nationale. Les tensions actuelles ne seraient évidemment pas supprimées par quelques puits français — développer un champ offshore prend des années — et les ruptures observées en septembre sont en partie liées à la distribution plutôt qu’à une absence physique de pétrole brut. Mais la crise illustre exactement pourquoi la diversification des approvisionnements et l’existence de capacités nationales conservent une valeur stratégique.

Peut-être les fonds marins guyanais ne recèlent-ils finalement aucun nouveau gisement rentable. Peut-être Saint-Pierre-et-Miquelon ne possédera-t-il jamais suffisamment de gaz pour justifier une exploitation. Peut-être le gaz de schiste français se révélerait-il trop coûteux, trop complexe ou environnementalement inacceptable.

Mais pour pouvoir décider rationnellement de ne pas exploiter une richesse, encore faut-il savoir si elle existe.

La souveraineté énergétique ne consiste pas nécessairement à extraire tout ce que l’on possède. Elle commence par quelque chose de beaucoup plus élémentaire : savoir ce que l’on possède, puis conserver la liberté de décider soi-même ce que l’on en fait. Car une chose est certaine : si des hydrocarbures commercialement exploitables existent dans les bassins qui entourent nos territoires, le Guyana, le Suriname et le Brésil, eux, ne se sont pas interdit de les chercher.

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E) - La Chine, véritable arbitre du pétrole mondial ? 

Quand la guerre ne suffit plus à faire monter les prix

Il y a encore quelques semaines, tout semblait annoncer un nouveau choc énergétique mondial. Les attaques dans le golfe Persique, le blocage du détroit d’Ormuz, les dommages infligés aux raffineries du Moyen-Orient et de Russie, ainsi que la menace d’une interruption massive des approvisionnements avaient ravivé le souvenir de la crise provoquée par la guerre en Ukraine.

Pourtant, les cours du pétrole ont rapidement retrouvé leurs niveaux antérieurs au conflit. Le gaz a effacé une grande partie de ses hausses et plusieurs matières premières ont suivi le même mouvement. Cette accalmie ne signifie pas que les risques ont disparu. Elle révèle plutôt une transformation profonde du marché mondial de l’énergie : désormais, les décisions prises à Pékin peuvent peser autant, voire davantage, que les crises militaires du Moyen-Orient.

La Chine n’est plus seulement le premier importateur mondial de pétrole. Elle est devenue l’acteur capable d’amplifier ou d’atténuer les conséquences économiques d’une guerre.

Des prix déconnectés de la réalité physique

La chute des cours donne l’impression d’un retour à la normale, alors même que les difficultés matérielles restent considérables. Au plus fort de la crise, la perte d’approvisionnement aurait atteint près de quatorze millions de barils par jour, soit plus de 10 % de la capacité mondiale. Le baril de Brent avait alors dépassé 120 dollars.

Depuis, les investisseurs financiers ont massivement liquidé leurs positions à la hausse. L’indice regroupant les principales matières premières a perdu près de 15 % par rapport à ses sommets, tandis que les paris spéculatifs sur la hausse des prix se sont effondrés.

Le marché financier raconte donc une histoire plus rassurante que celle des infrastructures. Le trafic à travers Ormuz demeure très inférieur à son niveau d’avant-guerre. Là où passaient environ cent trente navires par jour, il n’en transite parfois qu’une quarantaine. Plusieurs raffineries importantes d’Arabie saoudite, de Bahreïn et du Koweït pourraient avoir besoin de plusieurs mois avant de retrouver leur pleine capacité.

Le problème n’est pas seulement l’extraction du pétrole brut. Il concerne surtout sa transformation en gazole, essence, carburant aérien et produits indispensables à l’industrie mondiale. Une région peut continuer à produire du brut tout en étant incapable de le raffiner suffisamment.

La Chine consomme moins que prévu

C’est ici que Pékin entre en scène. Pendant deux décennies, la croissance chinoise a soutenu presque mécaniquement la demande mondiale d’énergie. Les analystes considéraient que l’industrialisation, l’urbanisation et l’augmentation du parc automobile assureraient une progression durable des importations.

Cette certitude est aujourd’hui remise en cause. Les ventes d’essence et de gazole des grands groupes chinois ont nettement reculé. Les importations de brut ont également chuté à leur niveau le plus bas depuis plusieurs années.

Cette évolution ne semble pas uniquement liée aux prix élevés ou aux tensions militaires. Elle traduit une modification plus profonde du modèle économique chinois. L’électrification rapide des transports réduit la consommation d’essence. Le ralentissement immobilier affaiblit la demande de gazole dans la construction. Les gains d’efficacité énergétique diminuent les besoins de l’industrie.

La Chine apprend ainsi à produire, transporter et consommer avec moins de pétrole. Si cette tendance se confirme, elle pourrait devenir un facteur durable de baisse des prix, capable d’absorber une partie des effets provoqués par les guerres et les sanctions.

Les réserves chinoises comme arme géoéconomique

Pékin dispose également d’un autre levier : ses réserves stratégiques et commerciales. Au début de la crise, la Chine aurait accumulé plus de 1,3 milliard de barils. Cette masse lui permet de réduire ses achats lorsque les prix augmentent, puis de revenir sur le marché lorsque les conditions deviennent plus favorables.

Cette politique donne à la Chine une influence comparable à celle d’un grand producteur. Lorsqu’elle achète massivement, elle soutient les cours. Lorsqu’elle se retire, elle provoque un excédent apparent et accentue la baisse.

La gestion des réserves devient ainsi un instrument de puissance. Elle protège l’économie chinoise, améliore la capacité de négociation de Pékin avec les producteurs et réduit l’efficacité des pressions américaines sur les flux énergétiques mondiaux.

La Chine ne contrôle pas le détroit d’Ormuz, mais elle peut décider quelle quantité de pétrole doit en sortir pour répondre à ses propres besoins. Dans un marché où quelques millions de barils suffisent à modifier les prix, cette capacité constitue une arme géoéconomique majeure.

Pékin devient aussi exportateur de stabilité

La Chine influence désormais le marché non seulement par ses importations de brut, mais également par ses exportations de carburants raffinés. Pékin a récemment autorisé une augmentation des ventes extérieures d’essence, de gazole et de carburant aérien.

Cette décision intervient alors que plusieurs raffineries du Golfe fonctionnent encore au ralenti. Les produits chinois peuvent donc remplacer une partie des volumes manquants et contenir la hausse des prix internationaux.

Le paradoxe est évident : tandis que les puissances du Moyen-Orient subissent les conséquences militaires de la guerre, la Chine profite de sa capacité industrielle pour combler les pénuries. Elle renforce ainsi son rôle dans les chaînes d’approvisionnement mondiales et sa présence sur les marchés asiatiques.

Pékin apparaît de plus en plus comme un fournisseur de dernier recours. Cette position peut se traduire par des avantages commerciaux, diplomatiques et politiques, notamment auprès des États dépendants des importations de carburants.

Une vulnérabilité militaire toujours présente

Il serait pourtant dangereux de considérer la crise comme terminée. Le marché repose aujourd’hui sur l’hypothèse d’une stabilisation durable entre l’Iran et les États-Unis, d’une reprise progressive des passages à Ormuz et d’un maintien de la demande chinoise à un niveau modéré.

Ces trois conditions peuvent disparaître rapidement. Une nouvelle attaque contre les infrastructures énergétiques, une fermeture partielle du détroit ou une reprise des achats chinois suffiraient à provoquer un redressement brutal des cours.

La situation militaire reste particulièrement instable. Les attaques par missiles et aéronefs sans pilote ont démontré qu’il était possible de perturber durablement le raffinage et le transport sans détruire les champs pétroliers eux-mêmes. Le système énergétique mondial dépend d’un nombre limité de ports, de raffineries, de terminaux et de passages maritimes faciles à identifier et difficiles à protéger complètement.

La faiblesse stratégique ne réside donc plus seulement dans la production, mais dans l’ensemble de la chaîne logistique.

Le pétrole entre Ormuz et Pékin

L’avenir des prix dépendra de l’affrontement entre deux forces. La première est géopolitique : guerres, sanctions, attaques contre les infrastructures et contrôle des détroits. La seconde est chinoise : ralentissement économique, électrification, réserves stratégiques et politique d’importation.

Si la Chine continue à réduire sa consommation, elle limitera la capacité des producteurs à imposer des prix élevés. Si elle recommence à acheter massivement pour soutenir son industrie, reconstruire ses réserves ou alimenter de nouveaux besoins liés aux centres de données et à l’intelligence artificielle, le marché pourrait découvrir que l’excédent actuel n’était qu’une illusion.

Le détroit d’Ormuz reste indispensable. Mais l’arbitre des cours n’est plus seulement celui qui contrôle le passage des navires. C’est aussi celui qui décide combien de pétrole il souhaite acheter. Et cet arbitre se trouve désormais à Pékin.

Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste

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mai 03, 2026

L'incertitude, le régime des mollahs ou une pseudo démocratie occidentalisée ?

Sommaire:

A) - Les guerres américaines post-délibérées

B) - COMMENT ÉTRANGLER LE RÉGIME DES MOLLAHS

C) - Golfe : les monarchies face au défi d’une défense intégrée

D) - L’Iran tient-il le détroit d’Ormuz et Donald Trump à la gorge ? 

E) -  Hormuz ou la vie.

F) - Émirats arabes unis, OPEP et détroit d’Ormuz : Symptôme d’un Moyen-Orient qui change de logique

Lire aussi: https://universite-liberte.blogspot.com/2026/05/informations-etatsuniennes.html


A) - Les guerres américaines post-délibérées

La guerre contre l'Iran est peut-être la première guerre véritablement « post-délibérée » de l'histoire américaine. 

Bien que profondément imparfaites et peut-être menées à la hâte, les interventions militaires américaines en Afghanistan et l'invasion de l'Irak avaient néanmoins fait l'objet de débats au Congrès. Pour la guerre contre l'Iran, rien de comparable n'existait, écrit Brandan Buck, de l'institut Cato. 

Au cours des huit dernières semaines de guerre contre l'Iran, les deux institutions délibératives américaines, le Congrès et les médias, ont largement failli à leur devoir d'entretenir un débat public sur la question la plus importante à laquelle une république puisse être confrontée : le choix entre la guerre et la paix. Aucune de ces institutions n'a été irréprochable durant la guerre mondiale contre le terrorisme. Pourtant, au Capitole, des débats ont eu lieu avant le début des hostilités, et les médias ont déployé des efforts considérables pour susciter l'adhésion. Au regard des critères actuels, ces agissements semblent presque admirables. La guerre contre l'Iran est peut-être la première guerre véritablement « post-délibérative » de l'histoire américaine. 
 
 Pour saisir la différence, il faut remonter plus de vingt ans en arrière. Bien que profondément imparfaite et peut-être précipitée, une intervention militaire américaine en Afghanistan, puis l'invasion de l'Irak, ont néanmoins fait l'objet d'un débat au Capitole. La première a été directement déclenchée par une attaque directe, les attentats du 11 septembre. La seconde a été précédée d'environ deux mois d'auditions au Congrès, suivies d'un vote sur l'autorisation d'emploi de la force militaire (AUMF). L'AUMF autorisant la guerre en Irak a été adoptée par le Sénat passed the Senate par 77 voix contre 23 et par la Chambre des représentants par 296 voix contre 133. in the House Ces débats et votes ont depuis été largement considérés comme des erreurs, mais ils ont bien eu lieu. 
 
Aucune délibération comparable n'a eu lieu au Congrès à la veille du lancement unilatéral de la guerre contre l'Iran par le président. Malgré les précédents recours à la force par l'administration au Venezuela et contre l'Iran en juin 2025, le Congrès s'est montré peu enclin à un débat approfondi avant le début des hostilités. Alors que les forces américaines se déployaient au Moyen-Orient, aucun effort sérieux n'a été entrepris pour contraindre le Congrès à voter. Le Congrès n'a fait que réagir a posteriori, par le biais de résolutions sur les pouvoirs de guerre qui ont échoué – des tentatives timides pour tenter de rectifier le tir. Exprimant le sentiment quasi unanime des républicains au Congrès, le représentant Blake Moore said of the vote a déclaré à propos du vote qu'il serait « irresponsable de paralyser le commandant en chef et nos chefs militaires ». Dans le monde à l'envers de Washington, le fait de se soustraire à ses devoirs constitutionnels est requalifié en responsabilité.
 
De l'autre côté de l'hémicycle, tandis que de nombreux démocrates s'inquiétaient du recours à la force par le président Trump en Iran, les dirigeants du parti ont éludé le problème de fond, privilégiant la procédure au principe. Au printemps 2026, par exemple, le sénateur Mark Warner a critiqué Trump pour son intervention militaire au Venezuela, reiterated those critiques  y voyant une diversion par rapport à la possibilité d'un changement de régime en Iran. Warner a réitéré ces critiques après le début de la guerre en Iran, s'en prenant à Trump sur la manière dont elle menait le conflit plutôt que sur le fond. process of the war Face à une telle équivoque, il n'est pas absurde d'affirmer que les dirigeants démocrates ont acquiescé au vote sur les pouvoirs de guerre car ils savaient qu'il serait rejeté, permettant ainsi à leur parti de se donner des airs d'opposition alors que, dans les faits, leur désaccord était surtout rhétorique. 
 
Le rôle des grands médias durant la guerre en Iran a été largement réactif, sans qu'ils n'abordent les questions fondamentales relatives à l'autorité présidentielle ou à la prudence stratégique. Leurs reportages se sont limités à un récit des événements, se contentant de poser des questions du type « va-t-il le faire ou non ? »,will he or won’t he au lieu d'examiner les enjeux plus profonds de la guerre et sa signification pour la société américaine. La couverture médiatique a également minimisé des événements troublants,  troubling developments comme la destruction d'une école iranienne par l'armée américaine et le massacre de 165 civils iraniens au début du conflit. Plus inquiétant encore est le soutien apporté à la guerre par des chaînes comme Fox News et  CBS News qui ont frôlé la caricature. 
 
 Il ne s'agit pas ici de déterminer le bien-fondé des arguments pour ou contre la guerre, mais de souligner que ce débat est quasiment inexistant. Les grands médias traitent la guerre comme s'il s'agissait de la météo : un phénomène à observer plutôt qu'une décision à débattre. C'est l'antithèse même de l'autonomie que nous garantit la Constitution. 
 
Ces tendances à l'esquive ne sont évidemment pas nouvelles. La seconde moitié de la Guerre mondiale contre le terrorisme a été particulièrement déplorable du point de vue du débat public et parlementaire. Malgré ses promesses de campagne en matière de politique étrangère, le président Obama, tirant les mêmes leçons casualty aversion que ses prédécesseurs quant à la crainte des pertes humaines, a revu sa politique plutôt que de la réduire. S’appuyant sur des interprétations extensives des autorisations d’emploi de la force militaire, Obama a étendu la présence militaire clandestine américaine au Moyen-Orient. De même, il a lancé l’opération Odyssey Dawn,a no-fly zone turned regime-change une zone d’exclusion aérienne transformée en opération de changement de régime sans concertation préalable, et encore moins avec un vote du Congrès. Les conséquences de l’intervention en Libye, ainsi que des actions clandestines américaines en Syrie covert action in Syria et du soutien à la coalition saoudo-émiratie au Yémen, coalition in Yemen ont engendré des désastres à l’étranger et ont conforté le Congrès et les médias dans leur rôle de simples spectateurs.
 
Pour ceux qui aspirent à une politique étrangère plus conforme aux normes constitutionnelles et fondée sur un débat public vigoureux, les perspectives sont mitigées. Si la presse traditionnelle a souvent failli à ses responsabilités, un écosystème de « nouveaux médias » – podcasts, plateformes en ligne et commentaires indépendants – a, dans une certaine mesure, comblé ce manque. Ces sources présentent certes des lacunes, mais leur émergence constitue, globalement, un correctif bienvenu. Reste à savoir si ces commentaires dissidents peuvent susciter et entretenir un débat public plus vigoureux, susceptible d'influencer le paysage politique. Si les nouveaux médias ont mobilisé les auditeurs, transformer cette énergie en action politique est une autre affaire. Si les consommateurs de médias dissidents ne se transforment pas en électeurs dissidents, les commentaires en ligne d'aujourd'hui risquent d'être aussi inefficaces que l'opposition imprimée d'hier. 
 
La situation est plus sombre encore au Congrès. La guerre en Iran a renforcé une tendance de plusieurs décennies à l'abdication du Congrès, les législateurs s'en remettant au président plutôt que d'assumer leur responsabilité de débattre des questions de guerre et de paix. L'histoire récente n'est guère rassurante, car la polarisation accrue a alimenté la montée en puissance de la présidence impériale. Pourtant, quelques lueurs d'espoir subsistent : un petit nombre de voix conservatrices résolues se sont jointes a small number of resolute conservative voices à un nombre croissant de voix libérales plus constantes pour appeler à la retenue et au retour aux normes constitutionnelles. Pour faire entendre ce chœur, il faudra une mobilisation électorale soutenue, notamment lors des primaires, traditionnellement marquées par une faible participation. Si les Américains estiment que la politique étrangère relègue la politique étrangère au second plan au détriment des priorités nationales et souhaitent un contrôle parlementaire constant du pouvoir exécutif, ils doivent clairement faire savoir aux élus en place que leurs décisions auront des conséquences dans les urnes. Si, comme le dit l'adage, « le gouvernement que vous élisez est celui que vous méritez », alors les électeurs américains doivent clairement affirmer qu'ils exigent – ​​et méritent – ​​mieux. 
 
En dehors du contexte électoral, les sondages indiquent que l'opposition à la guerre en Iran n'est pas une position marginale, mais la norme but the norm – une position partagée par des voix de tous bords politiques. Pour concrétiser ce sentiment et le traduire en politique, il faudra ce qu'Abraham Lincoln appelait « une confiance patiente dans la justice ultime du peuple », associée à un effort soutenu pour y parvenir.
 
Brandan P. Buck 

Chercheur, Institut Cato
Fusion on May 1, 2026. 

https://ow.ly/SUpz50YTEl8

 


B) - COMMENT ÉTRANGLER LE RÉGIME DES MOLLAHS

Au jujitsu, on dénombre une douzaine de techniques d’étranglement, du gyaku au sankaku jimé (en utilisant ses mollets !), qui ont toutes le même résultat : afflux de sang au cerveau coupé, l’adversaire tombe dans les pommes en quelques secondes s’il ne se résigne pas à signaler sa défaite par une petite tape sur le bras.

C’est tout l’objectif du blocus du détroit d’Ormuz, où la Maison-Blanche espère prendre le régime des mollahs à son propre piège en le privant de devises, tandis que, contre-étranglement, Téhéran compte couper les 20 % de la consommation mondiale de pétrole transitant quotidiennement par cette voie de navigation.

Qui craquera le premier ? Certes, les pays importateurs de pétrole en Asie et en Afrique sont menacés de pénurie physique et, loi de l’offre et de la demande oblige, les prix flambent à la pompe même dans les pays exportateurs nets, comme les États-Unis Ce qui menace le monde d’une récession, voire d’ici quelques mois d’une crise énergétique sans précédent depuis, peut-être, le choc pétrolier de 1974. Mais le prix du baril, à 109 $ pour le brent mardi, est encore très loin des 150 $ prédit par des analystes au début du blocus début avril et l’impact ne serait pas existentiel. Alors que le régime des mollahs joue sa survie.

En effet, ses exportations de pétrole, déjà sous sanctions occidentales et donc réduites à 2 Mbj (millions de barils par jour), passaient en temps normal à 90 % par Ormuz. Or, l’or noir constitue 60 % des recettes en devises du pays. L’Iran ne pourrait plus payer ses importations vitales de denrées alimentaires, médicaments et pièces détachées. « À mesure que les exportations de pétrole iraniennes s’effondrent, il n’y aura plus de liquidités pour financer les importations ; l’activité économique s’effondrera alors, la monnaie entrera dans une spirale de dévaluation et l’hyperinflation s’ensuivra », affirme Robin Brooks, de la Brookings Institution. Sans oublier que la fermeture du détroit bloque déjà physiquement les importations iraniennes par voie navale. Alors que la possibilité de substitution des importations par des produits de l’industrie locale s’avère très faible. Emprunter à l’étranger pour remplacer les devises des hydrocarbures n’est pas non plus vraiment une option ; aucune banque internationale n’oserait se livrer à ce jeu-là, même basée en Chine…

Les Pasdarans privés de salaire

Surtout, la majorité des ressources budgétaires du régime est tirée des taxes sur les exportations d’hydrocarbures. Qui paierait les 8 millions de fonctionnaires et employés de structures parapubliques, et surtout les 190 000 gardiens de la Révolution, ainsi que les 90 000 miliciens Bassiji chargés de la répression intérieure ? Sachant qu’un nervi sans solde se montre vite bien moins motivé… Cela anéantirait aussi les capacités de patronage des Pasdarans, désormais le centre du pouvoir iranien.

Le régime pourrait toutefois régler les salaires en faisant tourner frénétiquement la planche à billets. Hyperinflation garantie au vu des nombreux précédents historiques, de l’Allemagne de Weimar à la Hongrie de 1953 (des milliards de milliards de %), en passant par, plus récemment, le Zimbabwe ou le Venezuela, pour cause d’explosion de la masse monétaire. Destruction de l’épargne populaire, fuite massive des capitaux, troubles sociaux et politiques assurés, sans compter que les Pasdarans et Bassijis n’aimeraient pas être payés en monnaie de singe.

Pour toutes ces raisons, le régime des mollahs serait donc acculé dans quelques semaines à la capitulation, ou s’effondrerait face à une révolte intérieure massive…

En théorie, du moins. Car, en pratique, il a encore des cartes en main, quoique pas simples à jouer. En bref, l’étranglement américain est redoutable mais pas forcément mortel.

Tout d’abord, il existe des régimes ayant survécu plusieurs années à des épisodes d’hyperinflation. Le régime iranien a en outre montré depuis un demi-siècle une résilience spectaculaire aux sanctions occidentales. Il peut exporter un peu par camions et trains via l’Asie centrale, ou utiliser un pipeline de contournement d’Ormuz, d’une capacité de 300 000 barils par jour. Insuffisant. Mais ses tankers peuvent aussi forcer le blocus. Deux ont été arraisonnés, mais un nombre surprenant, une douzaine selon Lloyds, transportant 15 millions de barils, est passé ces dix derniers jours. Ces pétroliers de « flotte fantôme » débranchent leurs transpondeurs et suivent des itinéraires près des côtes qui les rendent difficiles à arraisonner. Ou transbordent leur cargaison en pleine mer à des navires d’autres pavillons. À moins que la marine américaine n’ose pas intercepter certains tankers en fonction de leur destination, la Chine, par exemple. Washington assume d’ailleurs ne pas instaurer un blocus parfaitement hermétique, plutôt un nœud coulant pouvant être resserré surtout avec l’arrivée sur zone d’un troisième groupe naval.

L’Iran peut aussi vendre l’or noir des pétroliers déployés depuis des semaines par précaution au-delà du détroit, en mer d’Oman et jusqu’en Malaisie. Il y en a pour 10 à 25 millions de barils, selon les cabinets Kpler, Kayrros ou Vortexa à partir de données satellites. L’équivalent de dix jours d’exportations maximum.

Autre grave souci : puisqu’il ne peut plus exporter, Téhéran est obligé de stocker sur son sol le pétrole extrait de ses 4 000 puits… sauf que les capacités vont vite être saturées, même en remettant en service en panique des pétroliers désaffectés. Les mêmes cabinets spécialisés estiment les capacités disponibles entre 30 et 90 millions de barils. C’est-à-dire qu’entre mi-mai et mi-juin, l’Iran devrait arrêter de pomper son pétrole… mais cela serait catastrophique pour une raison technique connue sous le nom de « water coning » ; quand le pompage s’arrête, l’eau remonte mécaniquement, piégeant l’huile dans les pores de la roche de manière irréversible et rendant le puits définitivement hors service.

Le régime des mollahs sera donc confronté dans un mois à un dilemme existentiel : soit trouver un compromis avec Washington, soit voir ses puits de pétrole s’anéantir un par un, soit forcer le blocus au culot, soit surenchérir militairement en attaquant les États-Unis partout où c’est possible pour l’obliger à lâcher prise…

Yves Bourdillon

https://nouvellerevuepolitique.fr/yves-bourdillon-comment-etrangler-le-regime-des-mollahs/

 


 

C) - Golfe : les monarchies face au défi d’une défense intégrée

Les frappes iraniennes contre les infrastructures pétrolières et les bases militaires du Golfe ont mis en évidence une limite structurelle : la sécurité régionale ne peut plus dépendre uniquement de dispositifs nationaux séparés. Pour les monarchies du Moyen-Orient, l’enjeu est désormais de partager les capacités d’interception, les radars et les renseignements afin de construire une défense régionale plus cohérente.

Durant la guerre, l’Iran a lancé plus de 550 missiles balistiques et 2 200 drones contre les Émirats arabes unis, soit un volume supérieur à celui dirigé contre Israël. Des frappes transfrontalières ont également visé des raffineries et des terminaux gaziers au Qatar, en Arabie saoudite, au Koweït et à Bahreïn. Les dégâts matériels sur les installations énergétiques ont été importants, notamment au Qatar, où près d’un sixième des exportations gazières aurait été affecté. Cette séquence a confirmé la capacité de l’Iran à imposer un coût élevé à ses adversaires régionaux. Elle a aussi révélé les limites des défenses aériennes actuelles pour protéger les actifs stratégiques du Golfe. Face à un arsenal iranien limité mais efficace, les États de la région sont poussés à mieux coordonner leurs systèmes de détection et d’interception afin de réduire les angles morts et d’éviter une réponse fragmentée.

Les limites des systèmes isolés

Aucun État du Golfe ne peut, seul, assurer une défense aérienne suffisamment profonde et redondante. La menace iranienne joue sur la masse, la dispersion et la saturation. Drones suicides. Missiles balistiques. Projectiles à bas coût. Attaques coordonnées. Salves multiples. Face à ce type d’offensive, une batterie nationale, même moderne, ne suffit plus. Et puis il y a la question du coût et des capacités de production et de stockage. Alors qu’un drone « low cost » est facile à produire et que son coût est inférieur à 50 000 dollars, son intercepteur coûte 2 millions de dollars et n’est pas disponible à volonté. À terme, ce n’est pas l’intercepteur qui abat un drone « Shahed » qui gagne.

La logique change. Il ne s’agit plus seulement de déployer des Patriot, des THAAD ou des systèmes de défense rapprochée. Il s’agit de créer un espace de défense commun. Un réseau. Une architecture capable de fusionner les données radar, d’identifier les trajectoires, d’attribuer les menaces et de répartir la charge d’interception entre plusieurs États.

Le Golfe a longtemps fonctionné avec des dispositifs fragmentés. Chaque capitale protégeait ses sites critiques. Chaque armée conservait ses chaînes de commandement. Chaque État verrouillait ses données. Cette logique rassurait les souverainetés. Elle affaiblissait la défense collective. La guerre a montré la limite de cette approche. Une brèche dans un espace aérien national peut menacer, en quelques minutes, les infrastructures d’un voisin. Dans le Golfe, les vulnérabilités circulent aussi vite que les missiles.

Les États-Unis et Israël avaient déjà intégré cette donnée. Pendant la guerre, Washington et Tel-Aviv ont synchronisé leurs frappes, leurs alertes et leurs messages de dissuasion. Les monarchies du Golfe en tirent une leçon brutale. Des systèmes nationaux perfectionnés restent insuffisants contre une offensive simultanée, hybride et volumétrique. La défense aérienne ne se pense plus comme une frontière. Elle se pense comme un maillage.

Initiatives américaines : postes de commandement et cellule multinationale

Washington a préparé ce basculement avant même le déclenchement de la guerre. Dès 2025, l’USCENTCOM a multiplié les dispositifs destinés à pousser les alliés du Golfe vers une coordination plus étroite. L’objectif était clair : passer de la coopération ponctuelle à une planification commune.

En novembre 2025, les commandements américain et qatari ont inauguré un Combined Command Post à Al Udeid. Le dispositif associe officiers qataris et américains dans la planification et la conduite de la défense aérienne. En décembre 2025, un poste similaire a été ouvert à Bahreïn avec la 5ᵉ Flotte américaine et l’armée bahreïnienne. Ces structures ne sont pas de simples symboles. Elles installent une habitude opérationnelle. Elles rapprochent les chaînes de commandement. Elles accélèrent la circulation des alertes.

Le palier supérieur a été franchi en janvier 2026 avec la création du MEAD-CDOC (Middle Eastern Air Defense – Combined Defense Operations Cell). Installée à Al Udeid, dans l’actuel Combined Air Operations Center qatari, cette cellule regroupe des officiers américains, qataris, bahreïniens et israéliens. Sa fonction est centrale : coordonner la défense aérienne et antimissile entre partenaires régionaux.

Le MEAD-CDOC doit servir de plateforme permanente pour les exercices multinationaux, le partage des alertes et l’allocation des interceptions. L’enjeu est autant militaire qu’économique. Intercepter deux fois la même menace coûte cher. Rater une salve coûte beaucoup plus. Dans une guerre de saturation, l’efficacité dépend de la hiérarchisation des cibles. Chaque missile d’interception doit être utilisé au bon moment, contre la bonne menace, par l’acteur le mieux placé.

Coordination intra-Golfe : exercices et structuration régionale

À l’échelle régionale, les monarchies du Golfe ont progressivement repris le chantier de la coopération militaire après la réconciliation d’Al-Ula, en 2021. La fin du blocus du Qatar a rouvert un espace politique. Elle n’a pas fait disparaître les méfiances, mais elle a permis de remettre au centre une évidence stratégique : face à l’Iran, les divisions internes coûtent cher. Il aura fallu des années de tensions pour redécouvrir cette vérité pourtant élémentaire.

Les États du Conseil de coopération du Golfe ont donc relancé leurs exercices conjoints. L’exercice Integration 1, organisé au Koweït en 2023, s’inscrivait dans cette logique. L’enjeu n’était plus seulement de faire manœuvrer des forces côte à côte. Il s’agissait surtout de tester des procédures communes, des circuits d’alerte, des protocoles de communication et des mécanismes de coordination entre centres de commandement.

Cette évolution s’analyse comme un réalignement fonctionnel dans lequel la défense unifiée prend le dessus sur les divergences politiques. Le Golfe ne devient pas homogène. Il devient plus pragmatique. Les différends demeurent, mais ils ne peuvent plus empêcher l’interconnexion minimale des systèmes de défense.

Le CCG a également réactivé une initiative plus ancienne : Hizam al-Taawun, la « Ceinture de coopération ». Son objectif est de connecter les radars et les centres de commandement aérien des États membres. L’ambition est de construire un réseau d’alerte précoce capable de produire une image aérienne commune. Une carte unique. Des données partagées. Des décisions plus rapides. Des protocoles d’engagement mieux harmonisés. Des réunions régulières à Riyad, avec l’appui des États-Unis, travaillent à cette common air picture régionale.

Le problème, c’est que ce n’est pas seulement technique. C’est aussi très politique. Les armées du Golfe n’ont pas le même matériel : Patriot, THAAD, systèmes occidentaux, russes ou nationaux. L’interopérabilité reste donc un vrai combat quotidien contre les incompatibilités techniques et les réflexes de souveraineté.

Renseignement et intégration discrète

Les États du Golfe ont aussi renforcé le partage de renseignements. Les liaisons sécurisées avec les commandements américains se sont améliorées, et les échanges entre radars et centres d’alerte se sont intensifiés. Cela permet un suivi radar mutuel et une meilleure anticipation des trajectoires de missiles. Ce n’est pas encore une défense intégrée à part entière, mais c’est déjà une mécanique commune qui se met en place. Cette évolution se fait davantage par petits pas fonctionnels que par grands traités officiels. Tous les États n’affichent pas le même niveau d’engagement : certains coopèrent discrètement, d’autres plus ouvertement. Mais tout le monde sait que le système actuel reste provisoire. Les bases américaines et les arrangements ad hoc ne suffiront pas à long terme.

Israël et les monarchies du Golfe : la coopération qui s’accélère

La guerre avec l’Iran a nettement accéléré la dynamique lancée par les accords d’Abraham. La coopération entre Israël et certains pays du Golfe est passée du stade diplomatique au stade opérationnel. Le geste le plus fort a été le déploiement, en 2026, d’un système Iron Dome complet aux Émirats arabes unis, avec du personnel israélien sur place pour le faire fonctionner. C’était une première : jamais une batterie complète n’avait été transférée à un pays tiers en pleine guerre régionale. Selon les Israéliens, elle a intercepté plusieurs dizaines de missiles iraniens visant les Émirats. Au-delà du résultat militaire, le message est clair : les Émirats sont prêts à coopérer directement avec Israël quand la menace iranienne l’exige. Bahreïn reste plus prudent, et l’Arabie saoudite observe, négocie et temporise. En échange, les Émirats accèdent à des technologies israéliennes dans les radars, les drones, le commandement numérique et les logiciels de C2. Israël, lui, gagne en profondeur stratégique grâce aux réseaux et aux positions d’observation que les pays arabes peuvent lui offrir.

Cette convergence repose sur une lecture très similaire de la menace iranienne. Des projets de coproduction, notamment de drones Hermes 900, aux Émirats arabes unis, vont dans ce sens. Cela dit, la prudence reste de mise des deux côtés : on partage, mais par filtres, par niveaux de confiance et sans tout mettre sur la table. Riyad, de son côté, continue de lier toute normalisation complète à des avancées sur le dossier palestinien. Cela freine une architecture ouverte, mais sur les sujets concrets – missiles balistiques, drones, attaques maritimes, cybermenaces ou C4I – les coopérations continuent d’avancer.

Des cadres souples plutôt que des pactes formels

Sur le plan diplomatique, le Forum du Néguev a créé en juin 2023 un groupe de travail sur la sécurité régionale, réunissant Israéliens, Américains, Égyptiens, Émiratis, Marocains, Bahreïniens et même des représentants palestiniens. Plus de trente responsables militaires y ont participé. Ce genre de format a l’avantage de ne créer aucune obligation juridique et de ne pas forcer les pays à rendre publiques des coopérations qu’ils préfèrent parfois garder secrètes. C’est exactement pour ça qu’il est utile : il permet d’avancer concrètement sans se heurter tout de suite aux symboles politiques. Le grand défi, à terme, sera de faire passer toutes ces coopérations bilatérales ou « minilatérales » vers une véritable architecture régionale plus structurée.

Vers une architecture régionale de défense

L’intégration antiaérienne du Golfe se construit progressivement. Rien ne ressemble encore à une OTAN du Golfe. Mais les fondations d’une architecture régionale de défense commencent à se dessiner, non par proclamation politique, mais par accumulation de mécanismes techniques, opérationnels et sécuritaires.

Le consensus opérationnel est désormais établi : la protection du Golfe contre les missiles et les drones iraniens exige un bouclier régional partagé. À terme, l’objectif est connu. Une ligne d’alerte unifiée. Des radars et des satellites connectés. Des procédures d’engagement harmonisées. Une image aérienne commune. Un réseau de données partagé. Une répartition plus rationnelle des interceptions. Une capacité à absorber la saturation sans s’effondrer dès la première vague.

La guerre avec l’Iran a joué le rôle de catalyseur. Elle a forcé les monarchies du Golfe à regarder en face l’obsolescence des défenses isolées. Elle a montré qu’une attaque contre un seul État peut mettre sous tension tout l’équilibre régional. Elle a aussi confirmé le poids central des États-Unis dans la coordination militaire du Golfe.

Mais les monarchies cherchent désormais à réduire leur dépendance. Non pas en se coupant de Washington. Ce serait un geste spectaculaire et peu réaliste. Elles veulent plutôt bâtir une autonomie opérationnelle relative. Une capacité régionale à voir, décider et agir plus vite. Une défense moins fragmentée. Un réseau plus dense. Un maillage capable de transformer la vulnérabilité partagée en avantage collectif.

Les prochains mois diront si ce basculement devient une doctrine durable ou s’il reste une réaction de crise. Le Golfe a souvent annoncé des architectures régionales qui se sont perdues dans les rivalités, les susceptibilités et les comités techniques. Cette fois, la pression est différente. L’Iran a montré la portée de son arsenal. Les monarchies ont vu leurs failles.

Karim Serraj

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D) -L’Iran tient-il le détroit d’Ormuz et Donald Trump à la gorge ? 

L’analyse pragmatique d’un industriel indien

Dans le dernier numéro de Choc du monde, le magazine de prospective internationale de TVL, l’animateur revient sur la crise qui paralyse le Golfe.

Depuis les frappes israélo-américaines du 28 février 2026 contre l’Iran, le Détroit d’Ormuz est devenu l’épicentre d’un bras de fer économique et stratégique mondial.

L’Iran propose de rouvrir le détroit, de mettre fin à la guerre et de reporter les négociations sur le nucléaire à plus tard. Washington hésite. Pour décrypter les enjeux, l’émission reçoit Ram Divedi, industriel indien, fondateur de la Kutniti Foundation et observateur privilégié des rapports de force en Asie.

Une proposition iranienne qui force Trump à réfléchir

Selon la Maison Blanche, Donald Trump « n’aime pas » la dernière offre de Téhéran, mais « a-t-il vraiment le choix ? » interroge l’animateur. L’Iran offre la réouverture du détroit et la fin immédiate des hostilités en échange d’un report des discussions nucléaires. Sur Fox News, le secrétaire d’État Marco Rubio a rappelé la logique américaine : un blocus « extraordinaire » pèse sur l’Iran pour que « le coût de toutes leurs actions néfastes l’emporte sur les bénéfices ». Rubio insiste : le blocus ne vise pas à bloquer la navigation, mais à empêcher l’Iran d’être le seul bénéficiaire d’un « système de péage et de contrôle illégal » dans le détroit.

Ram Divedi nuance : « Ça peut arriver » que le blocus fasse plier Téhéran, mais le temps joue en faveur de l’Iran.

Les puissances asiatiques et arabes raisonnent sur le long terme, tandis que les Américains changent constamment de cap.

Le prisme indien : énergie, multialignement et réalisme

L’Inde, 3ᵉ importateur mondial de pétrole brut, voit 85 à 90 % de ses approvisionnements et de son GPL transiter par Ormuz. Le conflit est donc « quasiment à ses portes ». Ram Divedi rappelle le cas emblématique du port de Chabahar (financé en partie par l’Inde) : malgré les pressions américaines, New Delhi a injecté 120 millions d’euros pour maintenir l’activité, transférant la propriété à une société iranienne tout en gardant le pilotage opérationnel. « C’est très à l’indienne », résume-t-il (voir ici).

L’Inde pratique un multialignement assumé : bons rapports avec les États-Unis (malgré les tensions), avec l’Iran, la Russie, et même « paradoxalement » avec la Chine. Elle refuse de choisir un camp.

« L’Inde ne fait pas d’alliances, elle fait des partenariats », explique Divedi.

Technologie, investissements, chaînes d’approvisionnement et énergie : elle multiplie les partenariats concrets et sectoriels, construits de manière ascendante (de bas en haut), plutôt que de suivre une stratégie imposée d’en haut.

Le recul de l’hégémonie américaine

Pour le penseur indien, la puissance américaine reste « monstrueuse » sur les plans technologique, militaire et économique, mais elle est « beaucoup moins hégémonique qu’avant ». Deux éléments l’illustrent :

  • La guerre informationnelle : les Iraniens ont excellé dans l’asymétrie narrative, retournant les éléments de langage contre l’administration Trump elle-même.
  • La révolution des drones : un vieux F-5 iranien (avion américain des années 60) a réussi à bombarder une base américaine sans être abattu. Ram Divedi évoque la crainte de drones lancés depuis des porte-conteneurs ou des camions, rendant les frappes conventionnelles obsolètes.

Même les data centers indiens (70 milliards de dollars d’investissements Amazon, Google, Microsoft) deviennent des cibles potentielles, forçant New Delhi à repenser sa sécurité.

Nucléaire, BRICS et dédollarisation

L’Inde voit d’un œil intéressé la volonté américaine d’empêcher l’Iran de se doter de l’arme nucléaire : cela créerait un précédent utile face au Pakistan. Mais elle ne souhaite pas que Téhéran abandonne complètement son programme. Sur le plan énergétique, New Delhi accélère sa transition : 25 % du mix est déjà renouvelable, le nucléaire civil vient d’être privatisé, et les véhicules électriques sont poussés (y compris dans l’armée pour leur discrétion en Himalaya).

Les BRICS ? Ram Divedi démythifie : ce n’est ni une OTAN ni un bloc anti-occidental, mais un dialogue du « Sud global » pour contester la domination du dollar, du FMI et de la Banque mondiale. Résultat : 

les échanges russo-indiens se font de plus en plus hors dollar, et les guerres américaines accélèrent ce mouvement.

 

Edouard Chanot reçoit Ram Divedi, industriel indien et fondateur du think tank Kutniti. L’Iran tient le détroit d’Ormuz et peut-être aussi Donald trump à la gorge. Selon la Maison Blanche, Donald Trump « n’aime pas » la dernière proposition iranienne. Selon plusieurs sources, Téhéran a proposé une réouverture du détroit et mettre fin à la guerre, tout en reportant les négociations nucléaires à une phase ultérieure. Les négociations bloquent, la paix est-elle ou non au bout du détroit ? Comme le Sud global et l'Inde vivent-ils cette guerre menée par l'axe israélo-américain ?

 

L’Inde regarde d’abord ses frontières

L’Inde, 4ᵉ puissance économique mondiale (bientôt 3ᵉ), a une diplomatie discrète mais une puissance économique et militaire réelle. Elle appelle à la paix depuis le début du conflit sans condamner explicitement les frappes américaines.

« Les problèmes du reste du monde ne sont pas ceux de l’Inde, et inversement », conclut Ram Divedi en citant le ministre indien des Affaires étrangères.

Pour l’Inde, la crise d’Ormuz n’est pas une question idéologique, mais une équation pragmatique de prix du brut, de balance commerciale et de croissance (révisée à 6 % pour 2026-2027). New Delhi s’adaptera, comme toujours, « à l’indienne » : jour après jour, partenariat après partenariat.

L’émission rappelle une fois de plus que, dans le monde multipolaire de 2026, ce ne sont plus seulement Washington et Téhéran qui décident : les grands émergents, à commencer par l’Inde, pèsent de tout leur poids dans la balance.

https://multipol360.com/liran-tient-il-le-detroit-dormuz-et-donald-trump-a-la-gorge/

 


 

E) -  Hormuz ou la vie.

L’enjeu de la guerre en Iran, avec ses conséquences catastrophiques qui se profilent (même si l’on peut désormais espérer un répit), devrait nous rappeler une vérité trop longtemps passée sous silence.
 

Depuis 1973, les observateurs lucides savent que le monde est excessivement dépendant des puissances pétrolières ; depuis au moins 1990, les plus grands experts prédisent que la concentration de CO2 dans l’atmosphère, due à la combustion des énergies fossiles, perturberait le climat et menacerait à terme la survie de l’humanité. De fait, depuis 2010, nous subissons déjà les conséquences climatiques de ces émissions. Aujourd’hui, nous savons – même si nous refusons de l’admettre – que l’été 2026 sera exceptionnellement chaud presque partout dans l’hémisphère Nord, et que l’année suivante sera encore plus chaude en raison de l’évolution du phénomène El Niño. 
 
Et pourtant, la faible réduction de la production mondiale de combustibles fossiles, due à la guerre en Iran, suscite la panique et l'envie de développer de nouveaux moyens de polluer la planète. Or, la fermeture du détroit d'Ormuz devrait être perçue comme une excellente nouvelle, car elle nous offre une occasion unique d'accélérer la transition vers une économie non dépendante des énergies fossiles. En effet, depuis plusieurs décennies, nous utilisons d'autres formes d'énergie – durable, nucléaire ou renouvelable – pour les mêmes processus de production. 
 
De même, nous savons désormais que l'aménagement du territoire détruit la fine couche d'humus indispensable à la vie et à une agriculture durable. Nous savons aussi que le système agroalimentaire industriel qui en découle est un poison destructeur. Enfin, nous prenons conscience que les combustibles fossiles alimentent une autre forme majeure de pollution : la captation de l'attention, via les réseaux sociaux et autres addictions virtuelles. 
 
En définitive, nous savons désormais que plus de la moitié de ce que l'humanité produit, consomme et finance – principalement par l'endettement – ​​est désastreuse pour elle-même et, plus encore, pour les générations futures. Et qu'elle s'est désormais dotée des moyens de ne plus y penser. 
 
Pourtant, une grande partie de cette production, que j'ai appelée « l'économie de la mort », provient de ce qui nous parvient par le détroit d'Ormuz. 
 
Fermer ce détroit, même un instant, interromprait donc l'approvisionnement d'une partie de ce qui détruit la planète. Et lutter pour sa réouverture revient à agir comme un toxicomane qui voudrait massacrer tous ceux qui l'empêchent d'accéder à l'une des pharmacies vendant les substances dont il est dépendant.
 
Si l'économie de la mort représente au moins 50 % du PIB mondial, l'autre moitié, 
 
« l'économie de la vie », englobe tout ce qui découle de formes d'énergie durables, de la mobilité durable, de l'agriculture durable, d'une alimentation saine, de l'eau, du recyclage, de la culture, de la santé, de l'éducation, de la démocratie, de la liberté de la presse et des moyens de les défendre. Or, nous savons qu'une grande partie de ce qui est actuellement obtenu par la combustion d'énergies fossiles peut désormais être obtenue grâce à l'électricité produite à partir de sources durables. 
 
Alors pourquoi ne saisissons-nous pas cette opportunité pour orchestrer la transition de l'économie mondiale vers l'économie de la vie ? Pourquoi refusons-nous de voir que les Chinois le font déjà subrepticement ? Bien qu'ils soient actuellement les principaux producteurs de l'économie de la mort, dans 20 ans, ils seront les acteurs majeurs de l'économie de la vie – démocratie mise à part. 
 
La fermeture, même temporaire, du détroit d'Ormuz aurait pu être l'occasion de cette prise de conscience. Ce ne fut pas le cas. Les États-Unis foncent droit vers le désastre avec leurs propres énergies fossiles. L'Inde et l'Afrique suivent la même voie. Et l'Europe, pourtant la mieux placée pour être la championne de l'économie de la vie (car elle en possède toutes les formes, tous les talents, toutes les industries, tous les territoires), semble prise de panique à l'idée de perdre l'une de ses portes d'entrée vers l'économie de la mort. 
 
Aucun homme politique n'ose dire que la hausse des prix de l'essence, comme celle du tabac, est une bonne nouvelle et que toutes les subventions doivent être réservées aux transports publics, à ceux qui acceptent de passer aux véhicules à énergie durable dans un délai raisonnable, et à ceux qui, objectivement, ne peuvent le faire et qui, de toute évidence, ne doivent pas subir les conséquences de la négligence des pouvoirs publics qui, depuis tant d'années, n'ont pas compris que la transition vers une économie de la vie était la condition de la survie de nos sociétés. 
 
Il y a toujours de bonnes raisons de ne pas faire l'essentiel, en pensant que d'autres s'en chargeront plus tard. Mais le fait est que, depuis cinquante ans, personne ne l'a fait. Et que les drogues de toutes sortes continuent de nous tuer. 
 
Je le dis sans détour : l’humanité disparaîtra si, d’ici 30 ans, l’économie du vivant ne représente pas au moins les deux tiers du PIB mondial. C’est possible. Cela exige une transformation radicale et immédiate que personne n’entreprend, ni même ne prépare. Puissent au moins la folie de Trump nous faire enfin prendre conscience de cette urgence.
 
Jacques Attali  

Jacques Attali est docteur en sciences économiques, diplômé de l'École Polytechnique et conseiller d'État. Conseiller spécial du président français François Mitterrand pendant dix ans, il est le fondateur de quatre institutions internationales : Action contre la Faim, Eureka, la BERD et Positive Planet. Jacques Attali est l'auteur de 86 ouvrages (dont plus de 30 consacrés à la prospective), vendus à plus de 10 millions d'exemplaires et traduits en 22 langues. Il est chroniqueur pour les quotidiens économiques Les Echos et Nikkei, après avoir également collaboré avec L'Express. Jacques Attali dirige régulièrement des orchestres à travers le monde.
 



F) - Émirats arabes unis, OPEP et détroit d’Ormuz : Symptôme d’un Moyen-Orient qui change de logique

La sortie annoncée des Émirats arabes unis de l’OPEP et de l’OPEP+ dépasse largement la seule question pétrolière. Elle révèle la fragmentation progressive du Golfe, l’autonomisation stratégique d’Abou Dhabi, l’affaiblissement relatif de la centralité saoudienne et l’entrée du Moyen-Orient dans une logique de puissance plus flexible, plus concurrentielle et moins prévisible.

La sortie des Émirats de l’OPEP, révélateur d’un ordre régional en recomposition

La sortie annoncée des Émirats arabes unis de l’OPEP et de l’OPEP+ ne constitue pas un simple ajustement technique du marché pétrolier. Elle révèle une transformation bien plus profonde : celle de la fragmentation progressive de l’ordre stratégique du Golfe et, plus largement, du modèle de stabilité qui a structuré le Moyen-Orient depuis plusieurs décennies.

Pendant longtemps, l’équilibre régional reposait sur une architecture relativement lisible. La sécurité était largement garantie par la présence militaire américaine, la discipline pétrolière s’organisait autour de l’OPEP sous leadership saoudien, et les monarchies du Golfe avançaient dans une logique de coordination prudente face aux grandes menaces régionales, au premier rang desquelles figurait l’Iran. Cet équilibre n’a jamais été parfaitement homogène, mais il produisait une forme de prévisibilité. Chacun connaissait les lignes rouges, les dépendances réciproques et les limites du jeu. La stabilité ne reposait pas sur la confiance, mais sur une mécanique d’intérêts suffisamment solide pour éviter les ruptures majeures.

La crise actuelle autour du détroit d’Ormuz accélère brutalement la remise en cause de cette architecture. Dans un contexte de confrontation ouverte entre l’Iran, Israël et les États-Unis, la question énergétique cesse d’être une simple variable économique pour redevenir un instrument direct de souveraineté. Le contrôle des flux maritimes, la sécurité des exportations, la protection des infrastructures critiques, la capacité d’augmenter ou de réduire sa production deviennent des outils de puissance immédiate. Le détroit d’Ormuz concentre cette réalité. Près d’un tiers du commerce maritime mondial d’hydrocarbures y transite. Toute menace sur cet axe provoque instantanément une onde de choc globale : hausse des prix, tensions sur les assurances maritimes, ralentissement des flux, reconfiguration des routes commerciales. Ce n’est plus seulement une question régionale, mais un point de pression sur l’économie mondiale.

C’est dans ce cadre qu’il faut lire la décision émiratie. Abou Dhabi ne cherche pas simplement à sortir de quotas jugés trop contraignants. Les Émirats affirment qu’ils ne veulent plus subordonner leur politique énergétique à une logique collective susceptible de limiter leur marge de manœuvre au moment même où l’incertitude régionale exige davantage de flexibilité stratégique. Autrement dit, la logique de l’intérêt national prime désormais sur celle de la discipline commune. Cette décision traduit aussi une réalité économique : les Émirats ont massivement investi ces dernières années pour augmenter leurs capacités de production. Maintenir ces capacités sous contrainte de quotas collectifs devient de moins en moins acceptable pour un État qui veut rentabiliser rapidement ses investissements et consolider sa place parmi les grands producteurs mondiaux.

À lire aussi : Et oui la Russie est plus que jamais influente dans le Golfe !

Riyad, Washington et Abou Dhabi : vers une logique transactionnelle du Golfe

Mais au-delà de l’économie, le signal politique est considérable. L’OPEP a longtemps été l’un des principaux instruments de projection de l’influence saoudienne. Riyad ne dominait pas seulement par sa capacité de production, mais aussi par sa faculté à imposer un rythme collectif au marché mondial. Une sortie émiratie affaiblit mécaniquement cette centralité et rappelle que l’alignement entre les deux puissances du Golfe n’est ni automatique ni permanent. Les divergences entre l’Arabie saoudite et les Émirats ne sont d’ailleurs pas nouvelles. Elles se sont déjà manifestées sur le dossier yéménite, sur la relation avec le Qatar, sur la concurrence économique régionale, sur les ambitions logistiques et portuaires, ainsi que sur les choix diplomatiques vis-à-vis de la Turquie ou de l’Iran.

Mais dans le contexte actuel, ces divergences prennent une portée beaucoup plus structurante. Elles montrent que le Golfe n’est plus un bloc homogène, mais un espace de concurrence entre puissances qui coopèrent autant qu’elles se surveillent. Le message adressé à Washington est tout aussi important. Donald Trump n’a jamais caché son hostilité à l’égard des politiques de restriction de production menées par l’OPEP lorsqu’elles contribuent à maintenir des prix élevés. Dans une période marquée par l’inflation énergétique et les tensions internationales, la question du prix du pétrole devient immédiatement une question politique intérieure américaine.

En choisissant davantage d’autonomie, Abou Dhabi envoie donc aussi un signal de compatibilité stratégique avec les attentes américaines, sans pour autant renoncer à sa propre logique de diversification diplomatique. Les Émirats cherchent moins l’alignement que la capacité de parler à tous : Washington, Pékin, Moscou, Riyad, Téhéran. Car le Golfe d’aujourd’hui n’est plus celui des alliances simples. Les Accords d’Abraham ont confirmé une régionalisation plus pragmatique des rapports de force. La médiation chinoise entre Riyad et Téhéran a démontré que Pékin pouvait désormais intervenir dans un espace autrefois structuré presque exclusivement par Washington. La Russie, malgré son affaiblissement relatif, conserve elle aussi des leviers énergétiques et diplomatiques importants.

Nous sommes entrés dans une logique transactionnelle où l’alliance n’est plus un camp, mais un calcul permanent. La sortie des Émirats de l’OPEP s’inscrit pleinement dans cette recomposition. Ce n’est pas la fin du Golfe comme espace stratégique commun, mais c’est la fin de l’illusion selon laquelle ses intérêts resteraient durablement homogènes. Chaque acteur protège désormais sa propre sécurité, ses propres débouchés, sa propre capacité de négociation et sa propre relation avec les grandes puissances.

À lire aussi : Arabie saoudite OPEP : Stunning Shift from American Allies

Du Golfe au Liban : Ormuz comme révélateur d’un Moyen-Orient plus instable

Cette évolution concerne directement le Liban. Lorsque les puissances régionales entrent dans une logique de compétition flexible plutôt que de stabilisation collective, les États fragiles deviennent encore plus vulnérables. Le Liban, déjà prisonnier de sa propre crise de souveraineté, subit alors non seulement ses fractures internes, mais aussi l’absence d’un ordre régional stabilisateur. Dans un Moyen-Orient où chacun sécurise d’abord ses propres intérêts, les petits États ne sont plus protégés par un équilibre général : ils deviennent des terrains de projection des rivalités extérieures.

Ormuz n’est donc pas seulement une question de pétrole. C’est un révélateur. La sortie des Émirats de l’OPEP montre que la guerre actuelle produit davantage qu’une tension conjoncturelle sur les marchés : elle accélère la redéfinition des hiérarchies régionales et confirme le recul des mécanismes traditionnels de régulation. Le Moyen-Orient entre dans une phase où les solidarités automatiques s’effacent, où la souveraineté se mesure à la capacité d’agir seul, et où la stabilité devient moins un héritage qu’un rapport de force à reconstruire.


 

 

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