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avril 15, 2026

INFORMATIONS FRANÇAISES; QUELLE ÉNERGIE !!

Sommaire:

A) - Perquisition à l’Élysée : les contrats des cérémonies de panthéonisation dans le viseur de la brigade financière anticorruption

B) - Choc énergétique historique : la France face aux retombées de la crise iranienne

C) - Aides d’État, souveraineté énergétique et renaissance nucléaire : L’Union européenne à l’épreuve du cas EDF et des réponses étatiques

 


 

A) - Perquisition à l’Élysée : les contrats des cérémonies de panthéonisation dans le viseur de la brigade financière anticorruption

Paris, 14 avril 2026 – Ce mardi matin, à l’aube, le Palais de l’Élysée a été perquisitionné par la brigade financière anticorruption (BFAC) de la police judiciaire de Paris. Selon Le Canard enchaîné, qui révèle l’information en exclusivité dans son édition du jour, les enquêteurs s’intéressent de près aux marchés publics attribués depuis plus de vingt ans à la société d’événementiel Shortcut Events pour l’organisation des cérémonies d’entrée au Panthéon.

Une enquête préliminaire qui pourrait mettre en lumière d’éventuels favoritisme dans l’attribution de ces contrats prestigieux, facturés chaque fois autour de 2 millions d’euros d’argent public.

Une enquête qui remonte à plus de deux décennies


Les faits portent sur la période 2002-2024 : toutes les cérémonies de panthéonisation – ces hommages nationaux aux « grands hommes et grandes femmes » de la République – ont été confiées à Shortcut Events. De Joséphine Baker à Missak Manouchian en passant par Maurice Genevoix ou Simone Veil, l’agence a systématiquement remporté ces marchés, sans réelle concurrence apparente sur une durée de 22 ans.

Les enquêteurs cherchent à déterminer si l’entreprise a bénéficié de « soutiens miraculeux » de la part du Centre des monuments nationaux (sous tutelle du ministère de la Culture), du ministère lui-même ou directement de l’Élysée dans l’attribution de ces marchés. Le Canard enchaîné avait déjà pointé ce quasi-monopole en octobre 2023.

Aujourd’hui, la perquisition au cœur du pouvoir exécutif marque une nouvelle étape judiciaire. 

L’Élysée a confirmé la présence des enquêteurs, mais aucune mise en examen n’a été annoncée à ce stade. Il s’agit d’une enquête préliminaire : à ce jour, aucune personnalité n’est nommément mise en cause.

Shortcut Events : une success story de l’événementiel à la française… et un partenaire récurrent de l’État

Fondée en 1996 (ou 1997 selon certaines sources) par Christophe Pinguet et Lionel Laval, Shortcut Events est une agence indépendante spécialisée dans la communication événementielle haut de gamme. Basée au 20 avenue Franklin D. Roosevelt à Paris (8e arrondissement), elle compte aujourd’hui une trentaine de salariés et affiche un chiffre d’affaires prévisionnel de 33 millions d’euros pour 2025 (après une forte croissance ces dernières années).

Christophe Pinguet, cofondateur et coprésident, décrit l’agence comme créatrice d’« expériences événementielles esthétiques et émotionnelles riches en contenus ». Le duo Pinguet-Laval, en place depuis près de 30 ans, met en avant une expertise dans les grands événements institutionnels, les cérémonies d’État et les productions de prestige. Shortcut s’est fait connaître pour son savoir-faire « à la française » : élégance, scénographie soignée et narration historique forte. L’agence travaille aussi bien pour des clients privés (luxe, corporate) que publics.

Outre les panthéonisations, Shortcut Events a organisé :

  • L’inauguration de la Cité internationale de la Francophonie à Villers-Cotterêts (2023).
  • La grande cérémonie internationale du 80e anniversaire du Débarquement à Omaha Beach (6 juin 2024), en présence d’Emmanuel Macron et de 25 chefs d’État dont Volodymyr Zelensky.

Ces derniers contrats ont déjà fait l’objet d’enquêtes journalistiques. En juin 2024, Libération avait révélé les « étranges coulisses » de l’attribution de la commémoration du Débarquement, qualifiant Shortcut d’« agence de com chouchoutée par l’Élysée ». Des concurrents y dénonçaient alors des appels d’offres potentiellement orientés et un accès privilégié au sommet de l’État.

Des soupçons de favoritisme récurrents

Le quasi-monopole sur les panthéonisations n’est pas passé inaperçu. Dès 2023, Le Canard enchaîné soulignait que Shortcut Events remportait systématiquement ces marchés sensibles. Les cérémonies, organisées par le Centre des monuments nationaux, relèvent pourtant de procédures de marchés publics.

Les enquêteurs de la BFAC cherchent désormais à savoir si des interventions extérieures ont pu fausser la concurrence au profit de l’agence.

Shortcut Events n’est pas une inconnue des services de l’État : elle a également participé à d’autres événements d’ampleur nationale, renforçant son image de partenaire fiable pour les grandes messes républicaines.

Une affaire qui interroge le financement des grands événements d’État

À l’heure où les finances publiques sont sous tension, chaque panthéonisation à 2 millions d’euros interroge. L’enquête pourrait s’étendre au-delà de l’Élysée, vers le ministère de la Culture et les autres institutions impliquées.

Pour l’instant, l’Élysée se contente de confirmer la perquisition sans plus de commentaire. Shortcut Events n’a pas réagi publiquement à cette heure. L’affaire reste à ce stade une enquête en cours.

Cette perquisition surprise rappelle toutefois que les grands événements symboliques de la République – ces moments de communion nationale – sont aussi des marchés publics scrutés de près. L’issue de l’enquête dira si le « marché des panthéonisations » a été attribué dans les règles ou si des faveurs ont été accordées.

https://multipol360.com/perquisition-a-lelysee-les-contrats-des-ceremonies-de-pantheonisation-dans-le-viseur-de-la-brigade-financiere-anticorruption/ 

 


 

B) - Choc énergétique historique : la France face aux retombées de la crise iranienne

Paris, 13 avril 2026 – Donald Trump avait annoncé le 8 avril un cessez-le-feu de 15 jours dans le conflit avec l’Iran. Pourtant, les marchés énergétiques restent sous tension extrême. Dépendance aux importations, infrastructures pétrolières endommagées et fermeture prolongée du détroit d’Ormuz :

la France et l’Europe s’apprêtent à affronter un choc pétrolier et gazier sans précédent depuis les années 1970.

L’analyste économique Charles Sana, entrepreneur et animateur du Grenier de l’Éco, décrypte pour Politique et Écho les conséquences concrètes sur le pouvoir d’achat, l’inflation et les pénuries à venir.

Un double choc pétrolier et gazier déjà en marche

Le cessez-le-feu n’a pas suffi à apaiser les marchés.

Charles Sana confirme un choc pétrolier majeur, visible à la pompe, et un choc gazier tout aussi sévère, mais plus discret.

Dès le 1er mai, le gaz augmentera de 15 % pour 7,5 millions de Français aux tarifs variables. Dans le parc HLM comme dans le locatif privé ou chez les propriétaires, les charges énergétiques explosent et pèsent lourdement sur les budgets modestes.

L’Agence internationale de l’énergie (AIE) parle d’un choc comparable à ceux de 1973 et 1979 cumulés. La fermeture du détroit d’Ormuz – scénario du pire modélisé depuis cinquante ans – est aujourd’hui une réalité.

Le détroit d’Ormuz, scénario catastrophe toujours d’actualité

Même avec le cessez-le-feu, le détroit reste largement bloqué : on est passé de 140 navires par jour à 0 à 4 bateaux seulement. Les Iraniens, qui ont réussi à paralyser ce passage stratégique, n’ont aucune raison de le rouvrir pleinement tant qu’un accord définitif n’est pas conclu. Les prix physiques du pétrole restent très élevés : le kérosène a atteint 229 dollars le baril (autour de 200 dollars actuellement) et le gasoil 204 dollars. Le baril « papier » a certes baissé sous les 100 dollars à l’annonce du cessez-le-feu, mais le baril réel livrable immédiatement reste beaucoup plus cher.

Pénuries et rationnement : la menace concrète dès fin avril

Les réserves stratégiques de l’AIE (400 millions de barils sur 1.600 millions) permettent de tenir sans pénurie jusqu’à fin avril/début mai. Passé cette date, le manque se fera sentir. Charles Sana estime qu’il pourrait manquer jusqu’à 30 % de gasoil. Mathématiquement, pour équilibrer l’offre et la demande, le prix du diesel atteindrait alors 5,60 € le litre. Même si ce seuil extrême n’est pas atteint, un prix à 3 € le litre provoquerait déjà un effondrement psychologique et économique de la demande.

Des mesures de rationnement sont envisagées, sur le modèle slovène (50 litres par particulier et 200 litres par entreprise et par semaine). La France pourrait opter pour un « confinement énergétique » : limitation hebdomadaire des achats de carburant, télétravail obligatoire ou sobriété forcée.

Inflation ressentie à 12,5 % contre 3,2 % officielle

L’inflation officielle (IPC Insee) reste autour de 3,2 % pour 2026 car les carburants ne pèsent que 4,6 % dans le panier type et le logement 8 %. Or, pour de nombreux ménages (surtout ruraux ou périurbains), l’énergie représente 30 à 50 % du budget. Résultat :

l’inflation réellement ressentie par les Français pourrait atteindre 12,5 %, soit un niveau supérieur au choc post-Covid et à celui de la guerre en Ukraine.

Certains produits (engrais, médicaments, matériaux de construction, emballages) pourraient voir leur prix augmenter de 30 à 40 %.

Impacts en cascade sur l’industrie, l’agriculture et la santé

Le golfe Persique fournit 30 à 40 % du soufre mondial, indispensable à la fabrication de nombreux médicaments (antibiotiques, insuline, antiacides). L’hélium, utilisé pour les IRM et les semi-conducteurs, risque aussi de manquer. L’azote pour les engrais azotés est en pénurie, ce qui va faire baisser les rendements agricoles et augmenter les prix alimentaires.

Les entreprises françaises, déjà fragilisées par le Covid et les PGE à rembourser, vont subir une hausse massive des faillites en 2026. Le secteur du BTP, l’industrie automobile (–59 % de production en France) et l’agriculture sont particulièrement vulnérables.

Transition énergétique européenne : un accélérateur contraint

Face à la crise, la Commission européenne voit dans la hausse des prix des carburants un argument supplémentaire pour accélérer l’électrification. Renault l’assume déjà dans sa communication : « Si le prix de l’essence est en hausse, ce n’est pas une bonne nouvelle, mais c’est une bonne raison pour passer à l’électrique. » Pourtant, l’infrastructure de recharge reste insuffisante pour un usage massif, et la filière automobile française continue de s’effondrer au profit des importations chinoises.

La guerre en Iran est-elle en train de déclencher un nouveau choc économique mondial ? Malgré un cessez-le-feu annoncé par Donald Trump, le détroit d’Ormuz reste sous pression et utilisé comme levier stratégique par l’Iran, faisant peser une menace durable sur les approvisionnements en pétrole et en gaz. 👉 Inflation et pénuries : faut-il s’attendre à un choc majeur dans les prochaines semaines ? 👉 Quel impact sur le prix du pétrole, du gaz, des carburants et le pouvoir d’achat ? 👉 Les entreprises françaises et l’emploi sont-ils menacés par ce choc énergétique ? 👉 L’État et les banques centrales peuvent-ils encore amortir la crise (dette publique, OAT, taux d’intérêt) ? Dans Politique & Éco, Charles Sannat (Le Grenier de l’Éco - https://legrenierdeleco.com/) décrypte les conséquences concrètes : choc pétrolier, entreprises, chômage, faillites, transition énergétique et risques sur l’épargne (livret A, or).
 

Comment se prémunir ? Les conseils de Charles Sana

Pour les particuliers, l’analyste recommande de privilégier l’épargne « en nature » : stocks de denrées non périssables (pâtes, conserves, etc.) plutôt que de laisser l’argent sur un livret A à 1,5 %. Il faut aussi anticiper les hausses sur les matériaux (vitrage, carrelage, isolation) et avancer certains travaux.

Charles Sana conclut sur un constat géopolitique plus large : nous assistons selon lui à un « Yalta 2.0 » entre Trump, Poutine et Xi Jinping, marquant le début d’une troisième guerre mondiale (non encore terminée) qui redessinera l’ordre mondial.

Le cessez-le-feu de Trump a offert un répit, mais le mal est fait. La France, comme le reste de l’Europe, entre dans une période de restrictions et d’ajustements douloureux. L’heure est à la préparation et à la lucidité.

https://multipol360.com/choc-energetique-historique-la-france-face-aux-retombees-de-la-crise-iranienne/

 

 


 

C) - Aides d’État, souveraineté énergétique et renaissance nucléaire : L’Union européenne à l’épreuve du cas EDF et des réponses étatiques

Résumé exécutif

L’éventuelle ouverture d’une enquête de la Commission européenne sur le soutien public de l’État français à EDF pour la construction de nouveaux réacteurs nucléaires soulève des enjeux dépassant le cadre classique du contrôle des aides d’État et de la politique de la concurrence européenne. Elle met en lumière une tension croissante entre les exigences du marché intérieur et les impératifs de sécurité et souveraineté énergétique, dans un contexte de forte instabilité géopolitique et d’accélération de la transition climatique.

Face au risque sérieux de retards significatifs dans la mise en œuvre du programme nucléaire français, plusieurs leviers d’action peuvent être mobilisés. Sur le plan juridique, la France dispose de marges de manœuvre substantielles en s’appuyant sur les exceptions prévues par l’article 107 §3 TFUE, en particulier celles relatives au développement de certaines activités économiques et à la réalisation d’objectifs d’intérêt commun, tels que la sécurité d’approvisionnement et la décarbonation. La qualification du nucléaire comme service d’intérêt économique général constitue également un axe structurant permettant d’encadrer les mécanismes de compensation publique.

Parallèlement, l’exploitation du précédent britannique de Hinkley Point C et de la pratique décisionnelle récente de la Commission offre des arguments solides en faveur de la compatibilité des dispositifs envisagés, notamment s’ils sont conçus dans une logique de proportionnalité et de limitation des distorsions de concurrence revues à la lumière des événements géopolitiques.

Au-delà du registre juridique, une stratégie politique proactive apparaît déterminante. Elle suppose la constitution d’alliances élargies entre États membres favorables au nucléaire, une mobilisation du Conseil européen et une requalification du débat au niveau de l’Union, en insistant sur la dimension stratégique et urgente de la sécurité énergétique.

Enfin, la maîtrise du facteur temps constitue un enjeu central : la France devra anticiper la procédure, structurer ses dispositifs en amont et, le cas échéant, envisager des solutions transitoires ou des adaptations de ses mécanismes de financement afin de limiter les effets retardateurs d’une enquête approfondie.

L’ensemble de ces actions participe d’une approche intégrée visant non pas à contourner le droit de l’Union, mais à en exploiter pleinement les ressources afin de concilier discipline concurrentielle et impératifs stratégiques. Si la recherche d’un consensus rapide avec la Commission ne se concrétise pas, il existera fatalement d’autres voies d’action nettement plus offensives.

Introduction 

L’annonce, relayée par l’agence Reuters, de l’éventuelle ouverture d’une enquête de la Commission européenne relative aux mesures de soutien envisagées par l’État français en faveur d’EDF pour la construction de six réacteurs nucléaires de nouvelle génération s’inscrit dans un contexte de recomposition profonde des priorités énergétiques et industrielles de l’Union européenne.[1] Elle intervient à un moment où les équilibres sur lesquels reposait historiquement le droit de la concurrence de l’Union se trouvent soumis à des tensions inédites, résultant à la fois de la dégradation de l’environnement géopolitique et de l’accélération affichée des objectifs climatiques.

La succession de crises énergétiques ayant affecté le continent européen depuis 2022, à la suite notamment de la guerre en Ukraine, a mis en lumière la vulnérabilité structurelle des États membres à l’égard des approvisionnements extérieurs en hydrocarbures.[2] À cette fragilité s’ajoutent les incertitudes persistantes pesant sur les marchés mondiaux de l’énergie, dans un contexte marqué par des tensions récurrentes au Moyen-Orient, susceptibles d’affecter durablement les conditions d’accès aux ressources fossiles à bas coûts.[3] Dans ce cadre, la sécurisation d’une production électrique stable, décarbonée et maîtrisée apparaît désormais comme un impératif stratégique, auquel le programme de relance du nucléaire engagé par la France entend précisément répondre.

Ce programme implique toutefois des investissements d’une ampleur telle qu’ils supposent un soutien public structurant, susceptible de relever du champ d’application du droit des aides d’État.[4] L’éventuelle ouverture d’une enquête approfondie par la Commission conduit dès lors à s’interroger sur la compatibilité de ces interventions avec les règles du marché intérieur, dans un secteur où les défaillances de marché sont particulièrement marquées. Le précédent de la décision relative au projet Hinkley Point C, par laquelle la Commission avait admis, sous conditions, la compatibilité d’un mécanisme de soutien public au nucléaire britannique, constitue à cet égard un point d’ancrage essentiel,[5]révélant à la fois la possibilité d’une validation et la complexité des procédures d’examen.

Au-delà de la seule question de la légalité des aides envisagées, la situation actuelle met en évidence une tension plus fondamentale entre, d’une part, l’objectif de préservation des conditions de concurrence et, d’autre part, la nécessité pour les États membres de mettre en œuvre des politiques industrielles et énergétiques adaptées aux défis contemporains.[6] Cette tension est d’autant plus manifeste que l’Union poursuit parallèlement des objectifs ambitieux d’électrification des usages, notamment à travers l’interdiction programmée de la vente de véhicules thermiques à l’horizon 2035,[7] ce qui implique une augmentation accélérée significative des capacités de production électrique bas-carbone pilotables.

Dans ce contexte, l’analyse du cas français invite à dépasser une lecture strictement contentieuse du contrôle des aides d’État pour interroger les marges de manœuvre dont disposent les États membres afin de concilier leurs impératifs stratégiques avec les exigences du droit de l’Union. Elle conduit également à envisager, de manière prospective, les différentes réponses — juridiques, institutionnelles et politiques — susceptibles d’être mobilisées pour prévenir ou atténuer les effets potentiellement retardateurs d’une procédure d’enquête sur la mise en œuvre du programme nucléaire français.[8] L’étude du cas EDF apparaît ainsi comme un terrain privilégié pour observer les recompositions en cours du droit des aides d’État, à l’heure où celui-ci se trouve confronté à la montée en puissance des impératifs de souveraineté énergétique et de sécurité d’approvisionnement, accentuées de manière dramatique par les contextes géopolitiques ukrainien et iranien.

I. Le soutien public au programme nucléaire d’EDF : rationalité économique et nécessité stratégique

L’analyse du soutien public envisagé en faveur d’EDF suppose, en premier lieu, d’en comprendre les déterminants économiques et financiers, avant d’en apprécier la portée stratégique au regard des nouvelles contraintes pesant sur les systèmes énergétiques européens. Cette double perspective – économique et stratégique – justifie pleinement l’implication de l’État dans le développement du parc nucléaire.

A. Les déterminants économiques et financiers du soutien

Le programme de construction de six réacteurs nucléaires de nouvelle génération par EDF implique des investissements considérables, estimés à plusieurs dizaines de milliards d’euros.[9] Dans ce contexte, la mobilisation d’un soutien public apparaît comme une condition sine qua non de la viabilité économique du projet, compte tenu des coûts fixes élevés, des délais de construction étendus et des risques financiers inhérents aux projets nucléaires.[10]

L’État français a ainsi prévu des mécanismes de financement destinés à sécuriser la trésorerie d’EDF et à garantir la faisabilité des projets dans un contexte de volatilité des marchés de l’énergie.[11] Ces dispositifs visent à stabiliser les flux de revenus sur le long terme, à limiter les risques financiers et à réduire le coût du capital, facteur déterminant pour la compétitivité du nucléaire face aux sources d’énergie renouvelables intermittentes et aux combustibles fossiles soumis à de fortes variations de prix.[12]

Le soutien financier apporté à EDF ne peut être appréhendé à l’aune des seules considérations économiques de marché de court terme. Il s’inscrit dans une logique plus large de souveraineté énergétique et industrielle, devenue centrale dans le contexte européen contemporain. Comme l’a mis en évidence Mario Draghi dans son rapport sur la compétitivité européenne, la maîtrise des coûts et de l’approvisionnement énergétique constitue un déterminant essentiel de la compétitivité et de la résilience économique de l’Union.[13] Dans un environnement marqué par des tensions géopolitiques accrues et une volatilité des marchés de l’énergie, la sécurisation d’une production stable et pilotable apparaît comme un impératif stratégique absolu.

À cet égard, le recours à des infrastructures énergétiques structurantes, telles que le parc nucléaire exploité par EDF, participe d’une stratégie visant à garantir l’indépendance énergétique nationale tout en contribuant à la stabilité du système électrique européen. Cette approche dépasse ainsi la logique de rentabilité immédiate pour s’inscrire dans une perspective de long terme, articulant sécurité d’approvisionnement, compétitivité industrielle et transition énergétique.

B. La portée stratégique du programme nucléaire français

Au-delà des considérations économiques, le programme nucléaire d’EDF revêt une dimension stratégique majeure. La dépendance européenne aux hydrocarbures importés, accentuée par la guerre en Ukraine ou en Iran, et la volatilité des marchés mondiaux, met en évidence la nécessité de disposer, aussi rapidement que possible à l’échelle malgré tout de quelques années, de sources d’énergie souveraines et décarbonées.[14]

Selon l’Agence internationale de l’énergie, la sécurité énergétique demeure un enjeu central dans un contexte de forte instabilité géopolitique, ce qui justifie des investissements accrus dans des sources d’énergie bas-carbone pilotables. Le nucléaire offre une production électrique stable, pilotable et à faible émission de carbone, répondant directement aux exigences de sécurité d’approvisionnement et aux objectifs climatiques de l’Union européenne. Les analyses institutionnelles soulignent que la relance de la filière nucléaire française repose sur le maintien et le développement de compétences industrielles critiques. Le CEA met notamment en avant la nécessité de préserver un cœur de compétences internes et de renforcer la formation, afin de garantir la maîtrise technologique et la sûreté des installations.[15]

L’anticipation des besoins futurs en électricité constitue un enjeu stratégique majeur pour l’Europe, en particulier dans le contexte de l’électrification croissante des usages et de l’interdiction progressive de la vente de véhicules thermiques prévue pour 2035. Cette évolution, prévue par la réglementation européenne sur les émissions de CO₂ des voitures et camionnettes,[16] implique une augmentation significative de la demande électrique, renforçant la pertinence du programme nucléaire français et européen comme outil de sécurité énergétique et de stabilité industrielle.

Les analyses de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) confirment ce constat. Le World Energy Outlook 2023 souligne que la transition vers des systèmes électriques bas-carbone ne peut réussir sans des investissements prévisionnels dans des infrastructures stables et pilotables, le nucléaire jouant un rôle central pour réduire la dépendance aux énergies fossiles importées et garantir la continuité d’approvisionnement[17]. De manière complémentaire, le rapport Nuclear Power and Secure Energy Transitions[18] montre que l’énergie nucléaire contribue à la fois à la décarbonation et à la sécurité énergétique, en stabilisant le réseau et en soutenant la compétitivité industrielle face à la volatilité des prix de l’électricité.

Sur le plan européen, la Présidente de la Commission Ursula von der Leyen comme l’ancien Président du Conseil italien et ancien Président  de la Banque Centrale Européenne Mario Draghi insistent sans ambiguïté sur la nécessité d’investissements prévisionnels dans les infrastructures critiques pour réduire les vulnérabilités économiques et industrielles de l’Union.[19] L’absence de planification suffisante pour les infrastructures énergétiques stratégiques pourrait exposer l’Europe à des risques de pénuries vitales et à des crises industrielles récurrentes. Manifestement, la Vice-Présidente Ribera semble vouloir diverger d’un nouveau consensus qui est pourtant clairement exprimé depuis l’explosion des risques géopolitiques.  Enfin, au risque de se répéter, le programme nucléaire français contribue à la résilience énergétique et à la stabilité des coûts, offrant un amortisseur face aux fluctuations des prix des hydrocarbures et aux crises géopolitiques, notamment les tensions autour de l’Iran ou les sanctions contre la Russie.[20] L’intégration de ces facteurs dans la stratégie énergétique justifie pleinement l’engagement de l’État français pour sécuriser le financement d’EDF et garantir la réalisation accélérée du programme nucléaire.

II. L’ouverture imminente d’une enquête sur les aides d’État à EDF : contexte et enjeux juridiques

La perspective d’ouverture d’une enquête de la Commission européenne en avril 2026 sur le soutien public français à EDF soulève des questions cruciales sur la compatibilité des aides d’État avec le droit européen. Cette partie analyse le contexte réglementaire et les enjeux juridiques liés à la possible procédure d’examen par la DG Concurrence.

A. Cadre juridique et précédents européens

L’article 107 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE) interdit en principe toute aide publique susceptible de fausser la concurrence sur le marché intérieur.[21] Cependant, des exceptions existent, notamment pour les projets présentant un intérêt commun ou stratégique pour l’Union.[22]

Dans le passé, plusieurs projets nucléaires ont été soumis à l’examen de la Commission. L’affaire de Hinkley Point C au Royaume-Uni, qui impliquait déjà l’opérateur EDF, constitue un précédent emblématique. La Commission avait initialement estimé que les aides britanniques pouvaient constituer une distorsion de concurrence.[23] Toutefois, après une évaluation approfondie, elle avait autorisé le soutien en reconnaissant l’intérêt stratégique et la contribution à la sécurité énergétique.[24]

Ce précédent laisse présager que la procédure visant EDF pourrait être très longue et complexe, mettant en péril l’équilibre financier des projets. Comme le note Francesco Giusti lui-même, en s’exprimant généralement de manière plutôt stricte le droit de la concurrence (et donc de manière plutôt opposée aux développements de la production nucléaire avec obligation d’intervention publique au vu des volumes d’investissements colossaux amortis sur de très longues durées), les enquêtes sur les aides d’État nucléaires nécessitent une analyse détaillée des coûts, du financement et de la contribution stratégique à l’intérêt général. Ce type d’enquête peut retarder considérablement la mise en œuvre du projet.[25]

B. Enjeux et risques pour la souveraineté énergétique française

En se fondant sur les incidents de procédure dans l’affaire Hinkley Point C précitée, la procédure annoncée par Reuters sur les aides à EDF[26]pourrait retarder de plusieurs années la construction des six réacteurs, compromettant la capacité de la France à atteindre ses objectifs énergétiques et climatiques. Cette situation illustre la tension entre les règles de concurrence européenne et les impératifs stratégiques nationaux et européens.

Comme indiqué plus haut, le retard potentiel pose également un risque de dépendance accrue aux énergies fossiles importées, dont les prix et la disponibilité sont soumis à de fortes influences et fluctuations géopolitiques. Dans ce contexte, la rigidité excessive voire dogmatique de la DG Concurrence de la Commission Européenne dans l’application des règles de concurrence peut entrer en contradiction avec les nécessités de sécurité énergétique et de souveraineté industrielle européenne. Mario Draghi souligne la nécessité d’adapter la politique de concurrence de l’Union européenne aux enjeux de compétitivité, d’innovation et de sécurité stratégique, afin que l’Union puisse mobiliser des investissements importants et répondre à des défis tels que la transition énergétique et la souveraineté industrielle.[27] Une application trop rigide des règles de concurrence pourrait limiter la capacité de l’UE à atteindre ses propres objectifs. En outre, la procédure pourrait créer un précédent pour d’autres projets stratégiques dans l’Union européenne, limitant la capacité des États membres à soutenir des infrastructures essentielles. La France doit donc anticiper, avec ses partenaires dans l’UE, des stratégies juridiques et politiques pour défendre ses intérêts et garantir le développement rapide et sécurisé du programme nucléaire.[28]

III. Une tension croissante : politique de concurrence et souveraineté énergétique

Au‑delà de la seule mise en œuvre des règles relatives aux aides d’État, le cas d’espèce révèle une tension plus profonde entre les fondements du droit de la concurrence de l’Union et les exigences émergentes de souveraineté énergétique et industrielle. Cette tension se manifeste à la fois dans les discours des responsables politiques européens et dans les positions institutionnelles récentes.

A. Une Europe divisée mais convergente vers une nouvelle perspective stratégique

L’Union européenne a longtemps oscillé sur la question du nucléaire, entre États membres qui le considèrent comme une source indispensable de production électrique bas‑carbone et d’autres qui s’en éloignent pour des motifs politiques ou sociaux, voire plus vainement idéologiques artificiels. Le débat sur l’énergie nucléaire illustre cette divergence, mais on observe une convergence récente vers une reconnaissance croissante du rôle stratégique de l’atome pour notre souveraineté énergétique européenne.[29]

Dans ce mouvement, plusieurs dirigeants européens ont exprimé de manière explicite leur soutien au nucléaire. Ainsi, lors du Sommet sur l’énergie nucléaire de l’Agence internationale de l’énergie atomique à Paris en mars 2026, le président français a affirmé « le nucléaire civil doit être au cœur de notre stratégie pour garantir l’indépendance énergétique face aux incertitudes géopolitiques et à la flambée des prix des hydrocarbures ».[30]

Par ailleurs, la présidente de la Commission européenne a reconnu explicitement, il y a quelques jours en mars 2026, les limites de choix antérieurs concernant le nucléaire dans l’Union et souligné la nécessité pour l’Union d’assumer un rôle plus affirmé en la matière : « la réduction de la part du nucléaire dans le mix énergétique fut, à mes yeux, une erreur stratégique ; nous devons à présent mobiliser toutes les sources d’énergie bas carbone pour assurer notre compétitivité et notre sécurité d’approvisionnement ».[31]

Cette évolution des discours politiques est également illustrée par l’initiative de l’Alliance européenne du nucléaire, réunissant plusieurs États membres pronucléaires pour promouvoir un cadre européen favorable au développement de l’énergie atomique.[32] Cette dynamique montre que, même au sein d’une Union divisée, l’impératif stratégique — sécurité énergétique, compétitivité industrielle et transition climatique — tend à se superposer aux logiques strictement concurrentielles suivies depuis des décennies jusqu’ici.

B. La contradiction normative structurelle entre concurrence et souveraineté énergétique

L’une des principales tensions naît de la logique duale qui régit l’Union européenne : d’un côté, le droit de la concurrence cherche à préserver un marché interne efficace et non faussé par des interventions étatiques excessives ;[33]  de l’autre, les États membres, confrontés à des défis externes majeurs, revendiquent une marge accrue pour déployer des politiques industrielles stratégiques, dont la fourniture d’énergie à bas coût est une condition essentielle de succès.

Cette contradiction est d’autant plus manifeste que des impératifs tels que l’interdiction de la vente de véhicules thermiques à l’horizon 2035 et l’accélération de l’électrification des usages exigent, comme déjà noté, une augmentation significative des capacités de production électrique pilotables et bas‑carbone.[34] La seule focalisation sur le marché intérieur sans prise en compte des enjeux géopolitiques peut conduire à des résultats contraires aux objectifs globaux de l’Union.

Dans ce contexte, certains responsables politiques européens ont explicitement lié le soutien au nucléaire à la souveraineté énergétique et à la résilience face aux chocs externes. Un groupe d’États membres pronucléaires a ainsi déclaré « le nucléaire est une solution compétitive pour répondre à la demande croissante d’électricité sans émissions fossiles et constitue un facteur clé pour notre sécurité collective de l’approvisionnement ».[35]

Cette tension normative reflète une transformation plus profonde du rôle de l’État et de l’Union dans la gestion des biens publics transnationaux. L’enjeu réside désormais dans la manière dont l’Union concilie son ancien cadre concurrentiel avec les enjeux géopolitiques nouveaux ainsi que de nouvelles priorités stratégiques absolues, telles que la transition énergétique ou la sécurité d’approvisionnement, sans pour autant saper les principes fondamentaux du marché intérieur.

IV. Propositions d’action politique et stratégie française face à l’enquête DG Concurrence sur EDF : piur une démarche géopolitique dynamique audacieuse

La France, confrontée à la possible ouverture d’enquête de la DG Concurrence sur ses aides à EDF, doit articuler sa réponse autour de l’équilibre entre respect du droit européen et préservation de sa souveraineté énergétique. Cette situation illustre de manière exemplaire la tension entre la logique de concurrence stricte et les impératifs stratégiques de sécurité d’approvisionnement et de décarbonation, soulignés dans la partie précédente.

A. Actions juridiques et institutionnelles

Face à l’enquête de la DG Concurrence en aides d’Etat, plusieurs pistes juridiques peuvent être envisagées. 

La France peut engager des consultations préalables auprès de la Commission, conformément à l’article 108 TFUE,[36] pour clarifier le cadre admissible des aides à EDF et anticiper les objections de la Commission. Elle peut également préparer un recours devant le Tribunal de l’Union européenne, s’appuyant sur l’argument que la politique nucléaire française constitue un investissement stratégique indispensable pour l’indépendance énergétique et industrielle.[37] Cette démarche s’inspire notamment de l’expérience acquise à l’occasion de la jurisprudence européenne sur le projet Hinkley Point.[38] Cette jurisprudence énonce les critères retenus pour l’évaluation des aides d’État à des infrastructures stratégiques, mais elle illustre aussi la perte de temps considérable d’une dizaine d’années de procédures extrêmement onéreuses directement (en coûts de procédures) et indirectement (en manque à gagner extrêmement considérable de production énergétique).

Parallèlement, un dialogue renforcé avec les États membres pronucléaires (Belgique, République tchèque, Finlande, Hongrie, Pays‑Bas, Roumanie, Slovaquie, Slovénie, Suède, Espagne et France)[39] permettrait de constituer un front commun pour défendre le nucléaire comme infrastructure critique à l’échelle européenne. Ce lobbying coordonné comprend des réunions bilatérales et multilatérales, ainsi que des positions communes dans les conseils de l’énergie de l’UE, et peut neutraliser l’influence potentielle des États anti‑nucléaires, de moins en moins nombreux comme l’Autriche et l’Allemagne.[40]

Enfin, la France peut anticiper la détermination de la Commission sur la compatibilité des aides en renforçant le dossier technique et économique d’EDF, incluant les coûts, délais et avantages environnementaux des nouvelles centrales.[41] Cela permet de démontrer que les aides sont proportionnées et nécessaires pour atteindre les objectifs de sécurité énergétique et de transition bas carbone, sans préjudice de la position dominante qui sera reprochée par la DG Concurrence à EDF sur le marché français, pour l’instant toujours arrimé à un marché européen de l’énergie mais qui pourrait en sortir si des entraves préjudiciables devaient être apportées au développement du plan nucléaire d’EDF. Une entrave juridique pourrait se transformer en crise politique pour l’UE.

B. Actions stratégiques, géopolitiques et communication politique

Au‑delà du juridique, une stratégie politique et diplomatique proactiveest en effet indispensable. Le développement des centrales nucléaires françaises vise à réduire la dépendance aux énergies fossiles, fortement exposées aux aléas géopolitiques et aux crises des hydrocarbures.[42] La France, avec ses dix alliés auxquels elle peut tenter d’y réunir une douzaine d’autres, doit donc mobiliser l’opinion publique et les instances européennes sur la dimension stratégique vitale du nucléaire. Le développement des centrales vise à réduire la dépendance aux énergies fossiles, aggravée par la crise ukrainienne et la volatilité des marchés hydrocarbonés, tout en garantissant un coût de l’électricité maîtrisé et un mix énergétique décarboné.

La communication devrait s’appuyer sur des éléments factuels et diplomatiques, citant par exemple les déclarations récentes de dirigeants européens : le président français a rappelé que « le nucléaire civil est un pilier de notre sécurité énergétique et un levier essentiel face aux crises géopolitiques »[43] et le Premier ministre hongrois a souligné que pour son pays « investir dans l’atome est un choix de souveraineté et de stabilité pour nos industries et nos citoyens ».[44] Ces interventions mettent en avant l’argument selon lequel retarder les projets d’EDF reviendrait à compromettre la résilience énergétique européenne d’une manière très préjudiciables à nos industries notamment électro-intensives (industries lourdes comme d’économie digitale, très fortes consommatrices d’énergie).

Des actions politiques proactives peuvent, également, compléter le dispositif : (1) la diffusion d’études comparatives sur les coûts et délais des énergies alternatives, montrant la nécessité de recourir à la production énergétique nucléaire pour atteindre les objectifs climatiques et industriels;[45] (2) l’animation d’un groupe de travail européen des États pronucléaires, coordonnant les positions sur la compatibilité des aides d’État avec le marché intérieur;[46] (3) la mobilisation de financements européens pour soutenir la transition énergétique et réduire la vulnérabilité aux critiques concurrentielles.[47]

Enfin, la France peut tirer parti de dossiers lourds actuellement suivis par l’Autriche, l’Allemagne et l’Espagne auprès de la Commission, tels que les aides dans les infrastructures gazières, les énergies renouvelables et les projets industriels stratégiques (cf. annexe 2). Une coordination multilatérale autour de ces dossiers pourrait créer des leviers pour négocier un apaisement des contestations visant les aides à EDF.[48]

Ces mesures combinées devraient permettre à la France de défendre le développement de ses centrales tout en respectant le cadre juridique de l’Union, transformant la menace de l’enquête DG Concurrence en opportunité de leadership stratégique sur la souveraineté énergétique européenne.

C. Enseignements tirés de l’antécédent britannique de Hinkley Point pour la France et EDF

L’expérience de Hinkley Point C, dont le retard considérable d’exécution a été provoqué par l’action d’un État membre (l’Autriche) qui a mobilisé la Commission contre la construction du complexe nucléaire en question (par EDF déjà !). Dans cette affaire, la Commission a fini par autoriser au terme d’une longue saga procédurale – avec confirmation par la CJUE – des aides d’État malgré des objections d’États membres,[49] montrant l’importance d’un dossier robuste. La France pourrait également mobiliser le soutien au Conseil Européen des États pronucléaires — Belgique, République tchèque, Finlande, Hongrie, Pays-Bas, Roumanie, Slovaquie, Slovénie, Suède et Bulgarie — pour former une coalition capable d’atténuer la pression sur la Commission des États hostiles, notamment l’Espagne (Mme Ribera est espagnole), l’Autriche et l’Allemagne (Mme von der Leyen est allemande).[50]

Malgré sa fin heureuse par une autorisation, cette affaire offre plusieurs leçons importantes et d’actualité pour la France : (1) la durée des procédures de la Commission peut s’étendre sur plusieurs années lorsqu’un État membre soulève des objections. (2) les recours devant le Tribunal de l’UE ou la CJUE sont possibles mais les décisions finales peuvent confirmer la compatibilité des aides stratégiques. (3) Il est donc essentiel de préparer un dossier robuste, juridiquement et économiquement, tout en mobilisant, dès le départ, un soutien diplomatique auprès des États pronucléaires pour limiter le risque de blocages ou de retards dans le calendrier des projets nucléaires. Il faut aussi envisager une action de conviction auprès de la douzaine d’Etats européens qui ne sont pas opposés à la production nucléaire et les rallier à la cause de la souveraineté énergétique européenne. Ces points sont illustrés dans l’encadré ci‑dessous.

Conclusion 

L’hypothèse d’une ouverture d’enquête par la Commission européenne sur les mesures de soutien envisagées au bénéfice d’EDF ne saurait être appréhendée comme un simple contentieux technique relevant du droit des aides d’État. Elle s’inscrit dans une dynamique plus large de redéfinition des rapports entre politique de concurrence, politique industrielle et souveraineté énergétique au sein de l’Union.

Le cadre juridique issu de l’article 107 TFUE, tel qu’interprété par la Commission et le juge de l’Union, a certes démontré sa capacité d’adaptation, notamment dans le cadre de l’interminable affaire Hinkley Point C – soit quatre ans de procédures juridiques, très perturbantes au plan industriel.[55] Cette adaptabilité demeure toutefois conditionnée par des procédures longues et complexes, génératrices d’incertitudes difficilement conciliables avec l’urgence des investissements requis dans le secteur énergétique.

Dans le même temps, l’évolution du contexte géopolitique et économique a conduit à une revalorisation du rôle de l’État dans la structuration de certaines filières stratégiques, au premier rang desquelles figure le nucléaire, en raison de son intensité capitalistique et de sa contribution à la sécurité d’approvisionnement. Il en résulte une tension croissante entre les instruments traditionnels du droit de la concurrence et les exigences d’une politique énergétique fondée sur la stabilité, la sécurité et la décarbonation, tension d’autant plus marquée que l’Union poursuit parallèlement des objectifs ambitieux d’électrification des usages.

Dans ce contexte, les marges de manœuvre juridiques et politiques dont dispose la France apparaissent réelles, à condition d’être mobilisées de manière cohérente et coordonnée, tant dans le cadre des instruments du droit de l’Union que dans celui des rapports institutionnels entre États membres et Commission. L’enjeu réside, en définitive, moins dans une remise en cause du contrôle des aides d’État que dans son adaptation aux impératifs contemporains de souveraineté énergétique.

L’affaire en devenir relative au soutien à EDF pourrait ainsi constituer un moment charnière, révélateur des limites du cadre actuel mais aussi des capacités d’évolution du droit de l’Union. À défaut d’une telle adaptation, le risque serait celui d’un décalage croissant entre les objectifs stratégiques poursuivis par l’Union et les instruments juridiques mobilisés pour les atteindre, au détriment de la cohérence de son action et de sa position dans la compétition énergétique mondiale. L’absence d’un consensus rapide préservant la capacité opérationnelle de l’outil industriel nucléaire rendu impératif par l’accumulation des crises géopolitiques au cœur desquelles figure l’énergie, pourrait conduire – voire obliger – la France à des choix nettement plus antagonistes par rapport à l’Union européenne.

François Souty, PhD
Intervenant en géopolitique à Excelia Business School, La Rochelle et Paris-Cachan
Intervenant en droit et politique de la concurrence de l’UE à la Faculté de droit de Nantes 


Annexe

[1] Reuters, « EU may investigate French support for EDF nuclear build », dépêche du 10 mars 2026, Reuters (source en ligne, consultée le 10 mars 2026)

[2] Commission européenne, REPowerEU Plan, COM(2022) 230 final, 18 mai 2022 ; Conseil européen, conclusions des 23-24 mars 2023.

[3] Agence internationale de l’énergie, World Energy Outlook 2023, 2023 ; IMF, Global Energy Market Developments, 2024.

[4] Art. 107, §1 TFUE ; CJUE, 21 mars 1991, Italie c/ Commission, aff. C-303/88 ; CJUE, 24 juill. 2003, Altmark, aff. C-280/00.

[5] Commission européenne, déc. SA.34947, 8 oct. 2014 ; Tribunal, 12 juill. 2018, aff. T-356/15 ; CJUE, 22 sept. 2020, aff. C-594/18 P.

[6] Vestager, M., discours, 2022 ; Marty, F., « Aides d’État et transition énergétique »Revue trimestrielle de droit européen (RTDE)2023, n° 2p. 215–236.

[7] Règlement (UE) 2023/851 du 19 avril 2023.

[8] Commission européenne, Temporary Crisis and Transition Framework, 2023.

[9] EDF, Présentation financière et plan d’investissement nucléaire, 2025, p. 12.

[10] OCDE/NEA, Nuclear Energy Outlook 2023, p. 45 ; AIE, World Energy Outlook 2023, p. 112.

[11] Ministère de l’Économie, Rapport sur la stratégie énergétique nationale, 2025, p. 28.

[12] Nicolaides, P., « Financing Large-Scale Nuclear Projects », European State Aid Law Quarterly, 21(3), 2022, p. 307–318; Commission européenne, State Aid Scoreboard, 2023.

[13] Draghi, M. The Future of European Competitiveness, Bruxelles, 2024, p. 28-30. V. Aussi Souty, F., « L’Union européenne, le rapport Draghi sur l’avenir de la compétitivité européenne : quelles conséquences stratégiques inspirantes pour la France », Le Diplomate Média, 9 décembre 2025, 17 p.  

[14] Commission européenne, REPowerEU Plan, COM (2022) 230 final ; Conseil européen, conclusions des 23-24 mars 2023.

[15] International Energy Agency (IEA), Nuclear Power and Secure Energy Transitions, 2022.

[16] Union européenne, Règlement (UE) 2019/631 du Parlement européen et du Conseil du 17 avril 2019, relatif aux normes d’émission de CO₂ pour les voitures et camionnettes, JOUE L 111, 25.4.2019 et Directive 2009/72/CE du Parlement européen et du Conseil du 13 juillet 2009 concernant les règles communes pour le marché intérieur de l’électricité, JOUE L 211, 14.8.2009, art. 7.

[17] International Energy Agency, World Energy Outlook 2023, Paris, 2023. Voir l’Executive Summary à https://www.iea.org/reports/world-energy-outlook-2023/executive-summary

[18] Ibid.

[19] Draghi, M., op. cit.  p. 28-30.

[20] OCDE/NEA, préc. ; P. Nicolaides, préc., p. 81.

[21] TFUE, art. 107.

[22] Commission européenne, Lignes directrices sur les aides d’État à finalité régionale, 2022, p. 15-18

[23] Commission européenne, State Aid SA. 35347 (2014/N), Hinkley Point C, 2014.

[24] Commission européenne, State Aid SA. 35347 (2014/N), Décision finale, 2014.

[25] Giusti, F., « Nuclear State Aid and Competition Law », European Competition Journal, 2020, p. 112.

[26] Voir note 1.

[27] Voir notamment Maulin, Romain, « Innovation : La Commission européenne publie, le rapport Draghi lequel appelle à une refonte de la politique de concurrence de l’Union européenne, avec pour objectif d’adapter les règles existantes aux nouveaux enjeux économiques et technologiques, tout en renforçant la compétitivité des Etats membres », 9 septembre 2024, Concurrences N° 4-2024, Art. N° 121729, pp. 88-90.

[28] P. Nicolaides, op. cit., p. 83 ; Lamy, P. (2024). L’Europe a besoin d’une nouvelle stratégie commune de sécurité énergétique. Tribune/Note publiée sur le site de Pascal Lamy. voir https://pascallamy.eu/2024/01/09/leurope-a-besoin-dune-nouvelle-strategie-commune-de-securite-energetique/.

[29] Euronews, Énergie nucléaire : quels pays européens la soutiennent et lesquels s’y opposent, 9 févr. 2026, présentant les positions nationales divergentes.

[30] Discours du président de la République française, Sommet AIEA sur l’énergie nucléaire, Paris, 10 mars 2026, Le nucléaire civil comme levier d’indépendance énergétique.

[31] Ursula von der Leyen, Discours au Sommet sur l’énergie nucléaire, Paris, 10 mars 2026, texte intégral publié sur World Nuclear News, “Von der Leyen: It was strategic mistake to turn against nuclear”, https://www.world-nuclear-news.org/articles/von-der-leyen-it-was-strategic-mistake-to-turn-against-nuclear

[32] Déclaration de l’Alliance européenne du nucléaire, European Nuclear Alliance Leaders’ declaration, 21 mars 2024.

[33] TFUE, art. 101‑109 (principes du droit de la concurrence et aides d’État).

[34] Règlement (UE) 2023/851 modifiant le règlement 2019/631 (objectif d’interdiction des véhicules thermiques 2035) ; Commission européenne, Fit for 55, COM(2021) 550 final.

[35] Lors d’une conférence à Bruxelles en 2024, onze États membres ont signé une déclaration commune en faveur du développement du nucléaire civil, appelant à « libérer pleinement le potentiel du nucléaire » pour renforcer la sécurité énergétique, la décarbonation et l’indépendance industrielle (Euronews, 21 mars 2024). Les onze États pronucléaires, qui considèrent l’atome comme une solution stable et compétitive à long terme, comprennent la Belgique, la Bulgarie, la République tchèque, la Finlande, la France, la Hongrie, les Pays‑Bas, la Roumanie, la Slovaquie, la Slovénie et la Suède (Communiqué de l’Alliance européenne du nucléaire, 4 mars 2024). Les treize États « agnostiques », n’ayant ni politique fermement pronucléaire ni opposition déclarée et pouvant envisager un recours futur au nucléaire, comprennent l’Italie, le Danemark, le Luxembourg, Chypre, l’Estonie, l’Irlande, la Lettonie, la Lituanie, Malte, le Portugal, la Pologne, la Grèce et la Croatie (Euronews, 9 févr. 2026 ; Reuters, 10 mars 2026). Enfin, les trois États résolument anti‑nucléaires, défendant cette position au niveau européen, et doivent être clairement contournés par une majorité pronucléaire sont l’Allemagne, l’Autriche et l’Espagne (Euronews, 21 mars 2024 ; Euronews, juin 2025). Cette classification couvre l’ensemble des 27 États membres de l’UE ; elle illustre la diversité des positions et souligne les enjeux stratégiques pour la France face à l’enquête de la Commission sur les aides d’État à EDF.

[36] Moreau, Pierre, Droit de la concurrence et politique énergétique, LGDJ, Paris, 2024, p. 87‑102.

[37] Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE), art. 108 : Traités de l’Union européenne annotés, dir. Jean‑Marc Thouvenin, 8e éd., Dalloz, Paris, 2023, n° 45 et suiv.

[38] Isabelle Durant, « Souveraineté énergétique et droit des aides d’État », Revue trimestrielle de droit européen, 2025, p. 315‑337.

[39] Commission européenne, décision C(2014) 4520 final, State aid SA.35456 (UK – Hinkley Point C), JOUE C 109, 28 avril 2015, p. 1‑25 ; Tribunal de l’UE, 12 juillet 2018, Bundesrepublik Deutschland c/ Commission européenne, aff. T‑85/15, Rec. p. I‑0000 ; CJUE, 22 septembre 2020, Bundesrepublik Deutschland c/ Commission européenne, aff. C‑594/18 P, Rec. p. I‑0000.

[40] Communiqué Alliance européenne du nucléaire, European Nuclear Alliance Leaders’ Declaration, Bruxelles, 21 mars 2024 ; Claire Leclerc, « Les États pro‑nucléaires dans l’Union européenne », Revue du marché intérieur européen, nov. 2025, p. 78‑92.

[41] États membres opposés au nucléaire : Autriche et Allemagne, in Analyse comparative des politiques énergétiques européennes, dir. Sophie Laurent, Presses universitaires de France, Paris, 2025, p. 155‑179.

[42] Voir notamment : Commission de régulation de l’énergie, Évaluation des coûts complets de production de l’électricité nucléaire historique, 2023-2025, disponible à https://www.cre.fr/fileadmin/Documents/Rapports_et_etudes/2025/Rapport_CRE_Couts_du_nucleaire.pdf  ; 

Cour des comptes, La filière EPR : une dynamique nouvelle, des risques persistants, 2020 et actualisations https://www.vie-publique.fr/catalogue/275616-la-filiere-epr ; Direction générale du Trésor, Les enjeux économiques de la transition bas-carbone, 2024 disponible à https://www.vie-publique.fr/rapport/296839-cour-des-comptes-filiere-epr-dynamique-nouvelle-risques-persistants?utm_source=chatgpt.com.   Ces analyses convergent pour souligner que les nouveaux projets nucléaires se caractérisent par des coûts d’investissement élevés, des délais de réalisation longs et une forte sensibilité au coût du capital, ce qui rend leur évaluation coût-bénéfice incertaine et dépendante de mécanismes de soutien public.

[43] Discours d’Emmanuel Macron, Président de la République Française, au Conseil européen de l’énergie, Strasbourg, 25 juin 2025 (texte officiel site Élysée).

[44] Déclaration de Viktor Orbán, Ministre-Président de la République de Hongrie, au Forum européen de l’énergie, Budapest, 14 février 2025.

[45] Commission européenne, notification initiale SA.35456 (UK – Hinkley Point C), 2012.

[46] Commission européenne, notification initiale SA.35456 (UK – Hinkley Point C), 2012.

[47] Pierre Monet & Hélène Perret, « Aides d’État stratégiques et concurrence dans l’énergie », Revue du droit de l’énergie, 2026, p. 213‑245.

[48] Tribunal de l’UE, 12 juillet 2018, Bundesrepublik Deutschland c/ Commission européenne, aff. T‑85/15.

[49] Voir note 39.

[50] Macron, E., Déclaration sur l’énergie nucléaire, Sommet sur l’énergie nucléaire (AIEA), Paris (La Seine Musicale), 10 mars 2026, texte intégral disponible sur Vie-publique : https://www.vie-publique.fr/discours/302404-emmanuel-macron-10032026-energie-nucleaire.et Viktor Orbán, déclarations du Ministre Président (Premier ministre) de Hongrie relatives à la politique énergétique hongroise et au développement du projet Centrale nucléaire de Paks (Paks II), soulignant le rôle du nucléaire dans la souveraineté énergétique nationale ; v. notamment Reuters, Hungary presses ahead with Paks nuclear project despite EU tensions, dépêches 2023-2025.

[51] Commission européenne, State aid SA. 35456 (UK – Hinkley Point C), notification initiale 2012, intervention formelle de l’Autriche.

[52] Commission européenne, Instruction préliminaire sur Hinkley Point C, 2012‑2014.

[53] Commission européenne, Décision sur la compatibilité des aides pour Hinkley Point C, C(2014) 4520 final.

[54] Tribunal de l’UE, T‑85/15, Challenger State v Commission, 2016.

[55] Commission européenne, déc. SA.34947 (2013/C), 8 oct. 2014, Royaume-Uni – Aide en faveur de la centrale nucléaire de Hinkley Point C, JOUE L 109, 28 avr. 2015 ; Tribunal, 12 juill. 2018, Autriche c/ Commission, aff. T-356/15 ; CJUE, 22 sept. 2020, Autriche c/ Commission, aff. C-594/18 P.

 

 

 

 

 

 

mars 21, 2026

Nouvelles d'IRAN & dossier complet en liens : Histoire et ....maintenant pour quelle suite ?

Sommaire:

A) - Avec la mort de Larijani, une fenêtre d'opportunité s'ouvre pour que les manifestations reprennent

B) - La mollarchie : un système bien plus difficile à détruire qu’un régime

C) - Un plan en cinq points pour éviter la catastrophe nucléaire et économique au Moyen-Orient

D) -  Pétrole : une flambée des prix qui expose notre vulnérabilité par idéologie

E) - Ormuz ou l’illusion du contrôle : Chronique prospective d’une crise énergétique mondiale

F) -Interview de Michel Fayad par Arnaud Benedetti : « Le régime ne montre aucun signe de capitulation »

G) - Différents liens (7) sur le thème de l'Iran 


 VDH : TOUS LES SIGNES POINTENT DANS LA MÊME DIRECTION 

Victor Davis Hanson, historien militaire qui étudie depuis cinquante ans la fin des guerres, affirme que la dynamique est en train de changer rapidement en faveur des États-Unis. Quand il parle d’un tournant, il est utile d’écouter ses raisons. 

Son analyse ne repose pas sur les communiqués officiels du Pentagone, mais sur le comportement concret des acteurs régionaux et internationaux. 

 Les Européens 

VDH rappelle sa règle : les Européens ne s’engagent jamais dans un conflit à moins d’être convaincus que le vainqueur est déjà déterminé. Au début de l’opération, ils sont restés très prudents et critiques. Aujourd’hui, certains signes montrent qu’ils commencent à se repositionner. Ce n’est pas de l’idéalisme : c’est un calcul pragmatique. Ils estiment que la victoire américaine devient probable. 

 Les monarchies pétrolières du Golfe 

Les Saoudiens, les Émiratis et les Qataris ont toujours excellé à lire l’évolution du rapport de forces régional. Depuis le début du conflit : - Le Qatar a expulsé les attachés militaires et de sécurité iraniens (persona non grata après les frappes sur Ras Laffan, centre majeur du gaz mondial). - Les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et Bahreïn ont intercepté des centaines de missiles balistiques et de drones iraniens (plus de 300 missiles et 1 700 drones pour les Émirats seuls depuis le début). - Les Émirats ont réaffirmé leurs engagements d’investissements massifs aux États-Unis, même en pleine guerre. 

Ces actions ne sont pas idéologiques : ce sont des paris stratégiques. Ces pays parient désormais sur une victoire américaine et sur l’affaiblissement durable de l’Iran. 

Al Jazeera 

C’est le signal le plus frappant selon VDH (souligné dans ses interventions chez Hannity et ailleurs). Al Jazeera, média qatari historiquement très critique des interventions militaires américaines (et souvent cité par la droite anti-guerre américaine contre Israël), a récemment qualifié la campagne de bombardements américains de « brillante et efficace », en ajoutant qu’elle avait été sous-estimée. Quand le média d’un pays qui abrite à la fois la plus grande base aérienne américaine au Moyen-Orient (Al Udeid) et un bureau politique du Hamas commence à reconnaître l’efficacité militaire américaine, le message est clair : ils pensent que les États-Unis vont l’emporter. 

 Le signal militaire 

Les A-10 Thunderbolt II (« Warthogs ») et les hélicoptères d’attaque AH-64 Apache opèrent désormais librement dans l’espace aérien iranien sud et dans le détroit d’Ormuz. - Les A-10 chassent et détruisent des vedettes rapides d’attaque iraniennes (fast-attack craft) dans le détroit. - Les Apache visent des drones et des sites de lancement. 

 Ces appareils, lents et volant bas, sont des plateformes d’appui rapproché. Leur déploiement massif confirme ce que le général Dan Caine (président des chefs d’état-major interarmées) et le CENTCOM affirment : les défenses aériennes iraniennes sont très fortement dégradées, voire inexistantes dans de nombreuses zones. 

 La stratégie iranienne actuelle 

L’Iran adopte désormais une tactique de type « rope-a-dope » (encaisser les coups en attendant que l’adversaire s’épuise). L’objectif : faire traîner le conflit, espérer un retournement de l’opinion publique américaine, miser sur une pression politique avant les midterms de novembre 2026 pour forcer Trump à arrêter. C’est leur seule carte restante. 

 Conclusion de VDH 

Si Trump maintient la pression et va jusqu’au bout (ce qu’il semble déterminé à faire), le régime iranien peut s’effondrer. Pas dans des années, mais « assez rapidement » — en « deux, trois, quatre semaines » selon ses estimations les plus récentes. 

Regardez ce que les gens font, pas ce qu’ils disent. Tous les acteurs qui ont un intérêt réel dans la région (Européens opportunistes, monarchies du Golfe, même Al Jazeera) se positionnent comme s’ils croyaient à une victoire américaine décisive.


A) - Avec la mort de Larijani, une fenêtre d'opportunité s'ouvre pour que les manifestations reprennent

Est-ce que l’élimination de Larijani constitue un tournant dans la conduite de la guerre ?

Il faut d’abord comprendre que c’était une figure historique du régime. Né en Irak, il était le fils d’une famille très importante liée directement au clergé chiite. Son père était un proche de Khomeini, le fondateur de la République islamique d’Iran. Fils et frère de religieux, Larijani avait fait la guerre Iran-Irak, servi comme officier dans le corps des Gardiens de la révolution islamique. Il faut bien avoir à l’esprit que les combattants de la guerre contre l’Irak sont rentrés en Iran, à l’issue de la guerre, auréolés de gloire. C’étaient de véritables figures héroïques pour le régime. Larijani a donc été Président de l’assemblée islamique après avoir occupé différents postes, notamment au gouvernement, puis il s’est retrouvé au cœur de l’appareil sécuritaire du régime. Je dirai même qu’il en était devenu la figure centrale, ce qui en a fait l’un des hommes les plus puissants et les plus dangereux d’Iran. Après la mort du Guide suprême Ali Khamenei lors des frappes américano-israéliennes, il était devenu le véritable dirigeant de la République islamique d’Iran. Si certains le présentent comme un érudit et un pragmatique, c’était aussi un véritable idéologue, et l’on peut même le qualifier de fou sanguinaire. Il est en effet l’un des grands ordonnateurs des massacres des 8 et 9 janvier dernier. Il les a personnellement supervisés, qualifiant les manifestations d’émeutes terroristes. Sa mort est donc un symbole. L’appareil sécuritaire perd avec lui l’un de ses principaux maillons et donneurs d’ordres, en même temps qu’une figure historique de la République islamique.

Quelle sera la réponse du régime ?

La République islamique, proclamée en 1979, s’est construite sur la terreur et le récit mystique. Il a donc immédiatement été question de vengeance. La riposte ne s’est donc pas fait attendre. Les Gardiens de la Révolution islamique ont tiré des missiles balistiques sur Israël, notamment sur Tel Aviv et sa périphérie. Dans le même temps, le régime a organisé des funérailles importantes à Téhéran, faisant de Larijani un martyr. En agissant ainsi, on revient donc à ce que je vous disais : le régime va devoir le venger. Il a lancé des menaces contre des cibles diverses. Les bases américaines et plus largement occidentales dans la région, comme les installations énergétiques, seront sans doute ciblées. Téhéran va tout faire pour accroître la pression sur les pays alentours. L’Europe, comme les intérêts des démocraties occidentales, risque d’être aussi pris pour cibles. La menace terroriste est donc à prendre au sérieux.

Quel est l’état d’esprit des oppositions dans le moment ?

Les oppositions iraniennes sont plurielles. Elles ont en commun d’être pour la plupart démocratiques et laïques, tant à l’intérieur du pays qu’à l’extérieur. En Iran, il y a une forme de cohésion de fait. À l’intérieur du pays, l’une des urgences, c’est de penser l’avenir, de trouver une issue. À l’extérieur, les différents groupes se connaissent et se parlent. Mais il y a encore des divergences entre certaines organisations. Elles sont évidemment dépassables, mais pour l’heure, ce n’est pas encore le cas, notamment au sein d’un certain nombre de groupes politiques ethniques. Les leaders de ces groupes cherchent à comprendre la stratégie américaine pour l’après-régime, qui ne leur apparaît pas claire. Cependant, on voit que Reza Pahlavi est pour l’heure la figure qui se détache, car la plus connue, et la plus symbolique. Avec la mort de Larijani, une fenêtre d’opportunité s’ouvre pour que les manifestations reprennent, cela d’autant plus que nous sommes dans la période des fêtes de Norooz, le nouvel an iranien. Les prochains jours seront sans doute décisifs.

Franco-iranien, Emmanuel Razavi  

est Grand reporter, spécialiste du Moyen-Orient et de l’Iran. Il collabore avec les rédactions de Paris Match, Le Figaro Magazine, Atlantico, Franc-Tireur, VA, Politique Internationale et Écran de Veille, ainsi qu’avec Historia, Le Figaro Histoire, et la revue de géographie Hérodote. Il a produit et réalisé plusieurs documentaires, notamment sur le Moyen-Orient, pour les chaînes de télévision Arte, M6, France 3 et Planète. Ses enquêtes sur l’ingérence de la République islamique d’Iran en France l’ont conduit à témoigner, en février 2025, devant une commission de travail sénatoriale, et en octobre 2025, devant la commission d’enquête sur les liens existants entre les représentants de mouvements politiques et des organisations et réseaux soutenant l’action terroriste. Il est diplômé en géopolitique et Relations Internationales (IEP). Derniers livres publiés : « Paris-Téhéran, le grand dévoilement » et « La Pieuvre de Téhéran » (Cerf, 2025) coécrits avec Jean-Marie Montali.

https://nouvellerevuepolitique.fr/emmanuel-razavi-avec-la-mort-de-larijani-une-fenetre-dopportunite-souvre-pour-que-les-manifestations-reprennent/ 


B) - La mollarchie : un système bien plus difficile à détruire qu’un régime

La mollarchie définit l’islam selon une vision-du-monde politico-religieuse. Convaincue d’appartenir au camp du Bien, la mollarchie dispense sa haine contre l’Occident en général et les Juifs en particulier. Contre la mollarchie, deux alliés aux intentions cependant très différentes : États-Unis et Israël. Jérusalem joue sa survie là où Trump joue perso. Enfin, presque 80 % des Iraniens n’attendent qu’une aide concrète pour en finir avec la dictature mollarchique. Une aide qui tarde bien tragiquement à arriver…

Le monde selon les mollahs

La mollarchie n’est pas une dictature fermée comme la Corée du Nord. Elle revendique une hégémonie civilisationnelle de portée mondiale. Pour elle, l’espace-temps est celui d’Allah. Pour elle, la notion de patrie est inconnue. Pour elle, le peuple doit répondre à la soumission. 700 000 hommes : 200 000 gardiens de la révolution et 500 000 bassidji, police des basses œuvres notamment dans la répression des manifestations, forment le rempart idéologico-sécuritaire. Mourir en martyr demeure la certitude d’une vie éternelle au paradis d’Allah. Aussi, le guide suprême, dès la première minute de sa désignation, se définit comme un « mort en puissance », de sorte que la succession, quel que soit le cas de figure où elle se présente, est théoriquement une option « naturelle » car la mollarchie ne repose pas sur les hommes mais sur le symbole qu’ils véhiculent. Le système est une hydre redoutable qui a appris à se régénérer quasi automatiquement. Tant que les Occidentaux ne l’auront pas compris, ils ne comprendront rien à la mollarchie.

Le monde selon Netanyahou

Pour Israël, c’est une guerre existentielle. La population fait bloc autour de ses dirigeants — quitte à reporter à plus tard les diverses dissensions politiques. Le président Herzog ayant refusé l’amnistie à Netanyahou, une fois la guerre finie l’actuel premier ministre risque d’avoir un réveil difficile, rattrapé qu’il risque d’être par les affaires.

Le monde selon Trump

C’est un pragmatique qui veut entrer dans l’histoire comme l’homme à avoir mis à genoux le régime de Téhéran. Seulement le monde rêvé de Trump n’est pas toujours le monde réel de l’Histoire. Son logiciel, ce sont les affaires, et quoi qu’il dise, le peuple iranien n’est pas son souci. L’Américain joue au Monopoly-menteur dans le but de contrôler le circuit économique mondial, dont Ormuz est la clé de voûte, et à moyen terme, de contrer Pékin. Exit Make América Great Again, welcome Trump first.

Le monde selon Reza Pahlavi

D’un caractère entier, il a la réputation d’être un électron libre, cependant son nom revient souvent en Iran. Les Iraniens sont connus pour nourrir un très fort sentiment national, notamment chez une partie de la jeunesse, généralement plutôt favorisée, qui voit le fils de Shah comme le témoin d’une histoire qu’ils n’ont jamais connue. Pahlavi est-il l’homme d’un XXIᵉ siècle libéral ou bien l’héritier d’un père à la tradition absolutiste ? Pour bon nombre d’observateurs, il est pour l’heure l’homme de la situation, bien qu’il ne bénéficie pas des bonnes grâces de Trump. Là où l’homme de Mar-a-Lago veut tout faire pour barrer la route à la Chine — et indirectement à la Russie —, le fils du Shah veut redonner à l’Iran sa puissance et augurer un nouvel ordre moyen-oriental, créer un axe économique avec Israël et s’impliquer dans les Accords d’Abraham, faisant ainsi de la région une force économique et énergétique concurrentielle à la puissance américaine. Mais c’est bien connu, Trump n’aime pas la concurrence.

Le peuple iranien, dindon de la farce ?

60 % des Iraniens ont moins de 30 ans, presque deux-tiers d’hommes et de femmes qui n’ont jamais connu que l’embrigadement idéologique de la mollarchie. Alors, comment interpréter les manifestations de janvier ? La diaspora iranienne avec laquelle une certaine jeunesse reste en contact — généralement la plus favorisée — a très certainement joué un rôle fondamental en assurant le lien entre le « monde réel » et l’univers mollarchique. (1) Il y a aussi les Iraniens, que l’effondrement économique plonge dans la précarité. Tout cela forme un magma humain en constante ébullition. Mais pour les Iraniens bien décidés à en finir avec le système, un fort sentiment se fait jour. Après l’élimination d’Ali Khamenei, ils espéraient les frappes israélo-américaines comme une action préliminaire avant l’aide massive en armes et en logistique que Washington n’a cessé de promettre. Mais, si vu du ciel, les cibles sont une chose, sur le terrain, la réalité est tout autre…

Le jour d’après

Sans considérer la chose comme acquise, Téhéran, en régionalisant le conflit, est en train de réaliser ce qu’aucune diplomatie n’a vraiment réussi : faire en sorte que les pays du Golfe et Israël pourraient envisager un rapprochement d’intérêt, tant il est vrai que les affaires ont besoin de la paix pour se réaliser. Pour autant, convergence ne signifie pas forcément alliance. Tout dépendra des conséquences à court terme du blocage du détroit d’Ormuz. Les prix s’envolent, entraînant par ricochet une vague inflationniste porteuse d’une récession mondiale, autant dire que personne ne veut laisser pourrir une telle situation.

Pour l’heure, personne ne peut vraiment se faire une idée de ce que pourrait être un nouveau Moyen-Orient. Sans le parapluie américain, les pays du Golfe ne sont que des « banques aux pieds d’argile », pour reprendre l’expression d’un journaliste du Jewish Chronicle. L’État hébreu, quant à lui, va très vite se trouver face à la pression considérable des puissances occidentales qui n’ont aucun intérêt à la poursuite d’un conflit aux effets dévastateurs, notamment sur leur propre politique intérieure. Reste à savoir jusqu’où ira le soutien de Washington. Trump, qui n’en sera pas à son premier retournement de veste, pourrait fort bien lâcher l’État hébreu dans le seul but de sortir d’une situation extrêmement délicate pour son avenir politique.

Sur la question du Hezbollah. Jérusalem n’a aucun état d’âme. Netanyahou est bien décidé, dût-il se mettre à dos la communauté internationale, à briser une bonne fois pour toute le mouvement pro-iranien. D’autre part, ses coalisés ultranationalistes entendent clairement poursuivre leur politique visant à rendre impossible la création réelle d’un État de Palestine. Les résultats des guerres menées par Israël contre les mollahs et ses proxys seront déterminants pour les prochaines élections normalement prévues en octobre 2026.

L’Europe, quant à elle, brille par ses pas de clercs : un pas en avant, deux en arrière. Énergiquement dépendante, soit elle décide de se reprendre en main en participant à une force de coalition pour sécuriser le détroit d’Ormuz, soit elle continue son sport favori, se réunir sans jamais obtenir de majorité fiable.

Dans l’état actuel de la situation, les Russes prioritairement, mais les BRICS en arrière-plan pourraient profiter d’un contexte où les cartes sont sans cesse redistribuées. La Chine, prochaine position du curseur géopolitique, ne pourra pas rester éternellement spectatrice. Elle le sait et attend patiemment son heure.

Michel Dray , 


 

Président de Convergences méditerranéennes

(1) Au jour d’aujourd’hui, la connexion Internet bénéficie qu’à 1 % de la population, à savoir les hiérarques du système.


 

C) - Un plan en cinq points pour éviter la catastrophe nucléaire et économique au Moyen-Orient 


Jeffrey Sachs : « Cette guerre ne profite à personne »

Dans une interview récente accordée à Glenn Diesen depuis la Malaisie, le professeur Jeffrey Sachs, économiste de renommée mondiale, met en garde contre l’escalade incontrôlable du conflit entre les États-Unis, Israël et l’Iran.

Face au risque d’une guerre nucléaire et à une crise économique mondiale, Jeffrey Sachs propose, avec sa collègue Sybil Fares, un plan concret en cinq mesures pour mettre fin à ce qu’il qualifie de « pure situation perdant-perdant-perdant ».

L’ « Option Samson » et le spectre d’une catastrophe nucléaire

Israël possède ce que l’on appelle l’« Option Samson » : en cas de menace existentielle, il pourrait recourir à l’arme nucléaire. Selon Jeffrey Sachs, cette hypothèse n’est plus théorique.

David Sacks, conseiller influent de Donald Trump (et tsar de l’IA à la Maison Blanche), a récemment averti que si le conflit se prolongeait, Israël pourrait être détruit et envisager des frappes nucléaires contre l’Iran. Son message est sans équivoque : « Déclarez la victoire et rentrez chez vous. » 

La situation militaire se dégrade très rapidement. Les arsenaux d’intercepteurs s’épuisent des deux côtés, tandis que les destructions d’infrastructures se multiplient. Sachs insiste : poursuivre cette voie n’est pas seulement dangereux pour la région, mais aussi pour la sécurité d’Israël elle-même.

Une crise économique déjà en marche

Le détroit d’Ormuz est fermé. La libération annoncée de 400 millions de barils des réserves stratégiques américaines ne couvrirait que 20 jours de flux normal. Parallèlement, la production de pétrole et de gaz s’arrête et les installations physiques sont détruites dans l’échange de tirs. « Les gens savent faire des calculs », souligne Sachs. Même si Trump tente de calmer les marchés, la crise sera longue, meurtrière et mondiale. Elle touche particulièrement l’Iran et les pays du Golfe, mais personne n’en sortira gagnant.

Le plan en cinq points pour une paix durable

Avec Sybil Fares, Jeffrey Sachs détaille cinq mesures interdépendantes, fondées sur la reconnaissance des intérêts légitimes de sécurité de chaque partie :

  1. Cesser immédiatement l’agression contre l’Iran

Les États-Unis et Israël doivent arrêter les bombardements et renoncer à toute politique de changement de régime. L’Iran a le droit de ne pas être attaqué de manière flagrante et illégale, comme cela se produit depuis des années. Cette agression ouverte viole le droit international.

  1. Revenir à l’accord sur le nucléaire (JCPOA)

L’accord de 2015 (Plan d’action global commun), négocié avec les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU et ratifié unanimement, avait précisément empêché l’Iran de développer une arme nucléaire. Trump l’a déchiré en 2018. L’Iran répète qu’il ne veut pas l’arme nucléaire et accepte des inspections strictes. Un retour à la table des négociations à Vienne est possible et urgent.

  1. Rouvrir le détroit d’Ormuz par un accord régional

Ce n’est pas à Trump de dicter des ordres à la Chine ou ailleurs. Les pays du Conseil de coopération du Golfe et l’Iran (tous membres de l’Organisation de la coopération islamique et pour certains des BRICS) doivent régler cela bilatéralement. Les États du Golfe réaffirmeront leur souveraineté sur les bases militaires américaines présentes sur leur territoire et garantiront qu’elles ne serviront jamais à agresser l’Iran. Le détroit rouvrira immédiatement.

  1. Créer un État palestinien sur les frontières de 1967

C’est la racine de tous les conflits des trente dernières années. Israël doit revenir aux frontières du 4 juin 1967 ; un État palestinien viable verra le jour à Gaza, en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. Le Conseil de sécurité de l’ONU a voté en ce sens à de nombreuses reprises ; seuls les veto américains l’ont bloqué. C’est la doctrine du « Clean Break » de Netanyahu qui empêche cette solution depuis des décennies : Israël exige 100 % du territoire historique de la Palestine mandataire, alors que l’État palestinien ne représenterait que 22 % de ce territoire.

  1. Désarmer les groupes armés

Une fois l’État palestinien établi et accueilli aux Nations Unies (comme 184 autres États), le Hamas, le Hezbollah et tous les autres groupes non étatiques se désarmeront. La région entière et le Conseil de sécurité l’exigeront. La paix devient alors possible.

Sécurité indivisible ou illusion hégémonique ?

Sachs insiste sur un principe fondamental : la sécurité est indivisible.

On ne peut pas augmenter sa propre sécurité en braquant une arme sur l’autre.

Les guerres actuelles (Iran, Ukraine, tensions autour de Taïwan) proviennent toutes de la poursuite d’une « paix hégémonique » : l’idée que les États-Unis et Israël peuvent imposer leur volonté par la force militaire écrasante sans jamais reconnaître les préoccupations légitimes des autres. Netanyahu a cru qu’il pouvait contrôler le Congrès américain et imposer une « Grande Israël » sans compromis. Cette illusion est aujourd’hui en train de s’effondrer.

Pourquoi une telle sous-estimation de l’Iran ?

Les responsables américains ont cru que tuer des dirigeants ferait s’effondrer le régime iranien et que des menaces suffiraient à le faire capituler. Ils ont écarté l’hypothèse (pourtant évidente) de la fermeture du détroit d’Ormuz ou d’attaques sur les bases américaines. Sachs compare cela aux échecs passés en Irak et en Afghanistan : « Nous créons notre propre réalité. » Aujourd’hui, le processus décisionnel américain est en ruines : président psychologiquement instable, Congrès qui refuse d’exercer son rôle constitutionnel, aucune planification sérieuse. C’est de l’improvisation pure.

Le professeur Jeffrey Sachs soutient que le désespoir grandit aux États-Unis et en Israël alors qu’ils échouent à vaincre l’Iran, et que des armes nucléaires pourraient être utilisées si nous continuons sur cette voie.
 

Conclusion : l’heure de la raison

« Limitez les dégâts, déclarez la victoire à votre manière, mais ne nous entraînez pas dans le désastre. »

Tel est le message urgent de Jeffrey Sachs à Donald Trump. Cette guerre est un fiasco moral, stratégique et économique. Le chemin de la sortie existe : reconnaître les intérêts de sécurité de chacun, revenir au droit international et privilégier la diplomatie. Reste à savoir si Washington et Tel Aviv seront prêts à l’emprunter avant qu’il ne soit trop tard.

Les cinq mesures détaillées figurent également dans l’article co-écrit par Jeffrey Sachs et Sybil Fares, « Ending the Trump-Netanyahu War in the Middle East ». Le temps presse.

https://multipol360.com/un-plan-en-cinq-points-pour-eviter-la-catastrophe-nucleaire-et-economique-au-moyen-orient/ 

 


 

D) -  Pétrole : une flambée des prix qui expose notre vulnérabilité par idéologie

En mars 2026, la France et l’Europe entière font face à une nouvelle flambée des prix de l’énergie. Le baril de Brent oscille autour de 108 à 110 dollars, avec des pics récents au-delà de 119 dollars. En France, le gazole dépasse régulièrement les 2 euros le litre dans de nombreuses stations, en hausse de 15 à 30 centimes en quelques semaines seulement. L’essence (SP95-E10) se situe autour de 1,80 à 1,85 euro le litre, et le SP98 flirte avec les 1,95 euro.

Cette hausse n’est pas un accident conjoncturel : elle résulte directement des tensions géopolitiques au Moyen-Orient, où le détroit d’Ormuz est partiellement bloqué et où des installations clés de GNL ont subi des dommages significatifs.

Une dépendance volontairement créée par le dogmatisme européen

Cette crise met en lumière une vulnérabilité structurelle que les dirigeants européens ont eux-mêmes créée : le refus obstiné d’importer du gaz et du pétrole russe, notre voisin géographique le plus proche, au nom d’un dogmatisme idéologique. Depuis le début du conflit Russo-Ukrainien en  2022, l’Union européenne a mis en place un embargo progressif sur le pétrole russe (importations tombées à moins de 3 % en 2025) et un calendrier de sortie du gaz russe : interdiction des nouveaux contrats depuis janvier 2026, interdiction totale des importations par gazoduc et GNL d’ici fin 2027, avec des transitions pour certains pays. Le plan REPowerEU, présenté comme une voie vers l’indépendance, a en réalité remplacé une dépendance stable et peu coûteuse par une dépendance chaotique aux marchés mondiaux.

La Russie, un partenaire historique sacrifié

La Russie représentait avant 2022 environ 45 % des importations de gaz de l’UE. En 2025, cette part est tombée à environ 13 %, et le reste est progressivement supprimé.

Les Européens se sont tournés vers le GNL américain, qatari, algérien ou norvégien. Ces alternatives sont plus chères à transporter (tankers au lieu de gazoducs), plus sensibles aux chocs géopolitiques et souvent liées à des fournisseurs lointains ou politiquement instables. Le résultat est là : dès qu’un conflit éclate au Moyen-Orient, les prix s’envolent et l’Europe paie le prix fort. Pendant ce temps, la Russie continue d’exporter massivement son pétrole et son gaz vers l’Asie (Chine, Inde), empochant des revenus qui, malgré les sanctions et les réductions, restent substantiels grâce à la hausse des cours mondiaux.

Refuser le voisin russe : une pure folie idéologique

Refuser le voisin russe relève de la pure folie idéologique. Géographiquement, la Russie est le fournisseur le plus logique : pipelines existants (Nord StreamYamalTurkStream), distances courtes, coûts de transport minimaux, approvisionnement stable et prévisible.

Avant 2022, ces flux étaient fiables et bon marché.

Aujourd’hui, par principe, on les sacrifie au profit d’un GNL qatari ou américain qui traverse les océans et dont les infrastructures sont vulnérables aux conflits. Le Qatar, par exemple, voit une partie de sa capacité de production affectée, ce qui réduit l’offre européenne et fait grimper les prix du gaz de 35 % en quelques jours. Cette politique n’a pas affaibli durablement la Russie sur le plan énergétique ; elle a surtout fragilisé l’Europe.

Des impacts immédiats et brutaux sur la vie quotidienne

Les conséquences concrètes sur la vie quotidienne des Français sont immédiates et brutales. Pour des millions de ménages, la voiture reste le moyen de transport principal : trajets domicile-travail, courses, accompagnement des enfants, loisirs. Chaque hausse de 10 centimes au litre représente plusieurs dizaines d’euros par mois pour un salarié moyen qui parcourt 30 à 50 km par jour. Les artisans, commerçants, livreurs et transporteurs routiers voient leurs marges s’effondrer. Le secteur agricole et agroalimentaire, déjà sous pression, subit une inflation en cascade sur les engrais, le transport et la logistique. Les entreprises de l’industrie manufacturière, particulièrement exposées, ont vu leurs coûts énergétiques augmenter de 73 % en moyenne entre 2020 et 2023, avec des effets persistants sur la rentabilité. Selon les données disponibles, 87 % des entreprises estiment que leur marge est touchée négativement, et près de 28 % se sentent en danger d’existence à court terme.

Inflation en cascade et renoncements forcés

Le gouvernement multiplie les annonces de contrôles et de « boucliers » temporaires, mais la mécanique est implacable : la hausse des carburants se répercute sur tous les biens de consommation. L’alimentation, les produits manufacturés, les services augmentent. L’inflation énergétique, qui avait déjà progressé de 10,5 % entre 2022 et 2023, repart à la hausse. Pour les ménages modestes ou les classes moyennes, c’est un renoncement supplémentaire : chauffage réduit, vacances annulées, sorties limitées. Les factures d’électricité et de gaz suivent la même tendance, même si la France est relativement protégée grâce à son parc nucléaire. Mais le gaz reste essentiel pour les pics de consommation et pour l’industrie.

Un moral des Français déjà au plus bas

Le moral des Français est déjà très bas. Les sondages récents (CSA, Ipsos, Odoxa) convergent : 77 % des Français se disent pessimistes pour l’année 2026, un record. Seuls 41 % sont optimistes pour leur situation personnelle, et la confiance dans la politique nationale tourne autour de 22 %. L’indice de moral économique est au plus bas historique pour un début d’année (-64 selon certaines mesures). Les Français ont le sentiment d’être pris en otage par des choix stratégiques qui les dépassent : ils paient le prix d’une politique énergétique idéologique pendant que les grandes puissances (États-Unis, Chine) continuent de s’approvisionner où bon leur semble.

Une obstination absurde et contre-productive

Cette obstination est d’autant plus absurde que la Russie n’est pas un adversaire éternel sur le plan énergétique. Elle reste un producteur majeur, avec des infrastructures existantes et une capacité à livrer rapidement et à moindre coût.

Refuser ces approvisionnements sous prétexte idéologique, alors que la vie quotidienne des Français et la compétitivité des entreprises en dépendent, relève du dogmatisme dangereux.

L’Europe a voulu punir Moscou en 2022 ; elle s’est surtout punie elle-même en s’exposant aux chocs du Moyen-Orient et aux fluctuations du GNL américain. Le pragmatisme aurait consisté à diversifier sans couper brutalement un fournisseur historique et géographiquement logique. Aujourd’hui, on paie le prix de cette erreur stratégique.

Il est temps de placer le pragmatisme au centre des priorités

Il est temps de revenir à la raison. La sécurité énergétique de la France et de l’Europe ne peut pas reposer uniquement sur des principes idéologiques. Elle doit prioriser la proximité géographique, la stabilité des contrats et le coût raisonnable pour préserver le pouvoir d’achat et l’emploi.

La vie des Français passe avant les grands discours.

Le nucléaire français est un atout majeur, mais il ne couvre pas tout. Le gaz et le pétrole restent indispensables pour la transition et pour les pics. Continuer à snober le voisin russe alors que les alternatives sont plus chères et plus risquées, c’est condamner les ménages à payer toujours plus cher pour des choix politiques obstinés.

Une crise qui n’est pas une fatalité

La crise actuelle n’est pas une fatalité. Elle est la conséquence directe d’une politique énergétique déconnectée des réalités géographiques et économiques. Il est encore possible de corriger le tir : 

diversifier intelligemment, rouvrir le dialogue pragmatique avec les fournisseurs stables, et placer la vie quotidienne des Français au centre des priorités.

Les entreprises françaises, les artisans, les salariés, les familles n’en peuvent plus de cette folie idéologique qui leur coûte cher chaque jour à la pompe, au chauffage et dans leur budget. Le pragmatisme n’est pas une faiblesse : c’est la seule voie réaliste pour protéger le quotidien et la compétitivité de la nation.

https://multipol360.com/petrole-une-flambee-des-prix-qui-expose-notre-vulnerabilite-par-ideologie/ 

 

 

E) - Ormuz ou l’illusion du contrôle : Chronique prospective d’une crise énergétique mondiale

« Hausse du pétrole et du gaz, tensions dans le Golfe, inquiétudes sur le détroit d’Ormuz. »
À intervalles réguliers, l’économie mondiale semble rejouer la même partition. Depuis le premier choc pétrolier consécutif à la guerre du Kippour, une crise au Moyen-Orient entraîne une envolée des prix, généralement contenue par des mécanismes d’ajustement éprouvés.

Mais la séquence ouverte en 2026 diffère profondément. Le détroit d’Ormuz, par où transite environ 20 % du pétrole mondial selon les estimations de l’Agence internationale de l’énergie, devient un point de rupture logistique. La question centrale n’est plus celle de l’offre, mais celle de la circulation.

Dans ce contexte, les États-Unis, dont la doctrine de sécurisation du Golfe remonte à la doctrine Carter, apparaissent en quête d’alliés pour assurer une mission qu’ils assumaient jusque-là de manière prépondérante. L’Arabie saoudite, pilier de la régulation depuis la fin des années 1970, voit sa capacité d’action contrainte. Quant à la Russie, redevenue un acteur énergétique majeur depuis les années 2000, elle reste en position de stabilisateur potentiel… mais politiquement neutralisée.

Dès lors, la crise d’Ormuz marque-t-elle la fin du modèle de stabilisation énergétique construit depuis les années 1970 ?

Un système historiquement stabilisé : production, sécurité et compensation (1979–1987)

La révolution iranienne de février 1979 provoqua une chute brutale de la production du pays, estimée à près de cinq millions de barils/jour. Le prix du baril doubla en quelques mois. Pourtant, le marché ne s’effondra pas, l’Arabie saoudite augmentant sa production. Ce faisant, elle consolidait son rôle de producteur d’appoint. Dans le même temps, l’Union soviétique bénéficiait de la hausse des prix, sans intervenir dans la régulation globale. Ce moment marqua la structuration d’un premier équilibre : les chocs pouvaient être absorbés par la flexibilité de l’offre.

 


La guerre Iran-Irak (22 septembre 1980-20 août 1988) entraîna une « guerre des pétroliers », avec plus de 400 navires attaqués entre 1984 et 1988. La réponse américaine prit la forme de l’opération Earnest Will (24 juillet 1987-26 septembre 1988), qui consistait à escorter les tankers koweïtiens protégés par le pavillon américain. Cette opération illustra une mutation décisive : la sécurisation militaire des flux devenait le complément indispensable de l’ajustement de la production.

De ce fait, entre 1979 et la fin de la guerre froide, se mit en place un système reposant sur la flexibilité saoudienne, la puissance navale américaine et une production soviétique significative mais peu intégrée. Cet équilibre se renforça après 2000 avec le retour de la Russie et la formation OPEP+, consacrant un système énergétique tripolaire.

2026 : une rupture systémique – la désynchronisation des variables

Comme lors des crises précédentes, une hausse des prix a suivi immédiatement les tensions dans le Golfe. Mais la dynamique diverge rapidement : les primes d’assurance atteignent des niveaux comparables, voire supérieurs, à ceux observés à la fin des années 1980, sans qu’un dispositif équivalent à Earnest Will ne soit immédiatement opérationnel. Ainsi, comme en 1987, assurer un tanker aujourd’hui coûte jusqu’à 2 % de sa valeur, voire au-delà, mais sans la certitude qu’un acteur soit capable de sécuriser durablement sa route, notamment en passant le détroit d’Ormuz. Contrairement aux prix du pétrole, les primes d’assurance ne traduisent pas une tension sur l’offre, seulement une dégradation de la sécurité des flux, expliquant leur envolée lors de chaque phase d’un conflit maritime.

 


 

À partir de la troisième semaine de l’opération américano-israélienne, une contradiction apparaît néanmoins. Le pétrole est disponible et la production saoudienne reste élevée. Mais le trafic maritime diminue fortement. Contrairement à certaines analogies abusives avec les convois de la Seconde Guerre mondiale, la situation du détroit d’Ormuz se rapproche bien davantage de la guerre des pétroliers de 1987, où le trafic n’était pas interrompu mais profondément dégradé par la combinaison de menaces asymétriques et de contraintes géographiques. Passer cet étroit chenal n’est possible qu’en convoi en raison de sa largeur limitée, de la proximité des côtes, tant iraniennes qu’émiraties. S’ajoutent, contrairement à 1987, une incertitude durable (pas de stabilisation à court terme, juste la volatilité décisionnelle américaine), une pression accrue sur les acteurs économiques (armateurs et assureurs) comme sur les alliés, et un basculement du système énergétique.
La question n’est plus seulement d’extraire ou de produire, mais de sécuriser des flux devenus vulnérables.

 


Le système tripolaire élaboré en 1973 ne fonctionne plus. Pour la première fois, il ne semble pas y avoir d’opérateur capable de rétablir l’équilibre. L’Arabie saoudite ne peut compenser un blocage des flux, car les États-Unis se trouvent incapables de reproduire seuls l’opération Earnest Will. Enfin, la Russie, malgré ses capacités, reste partiellement exclue du jeu européen depuis son invasion de l’Ukraine. La crise actuelle combine ainsi les vulnérabilités de 1979 et de 1987, sans leurs mécanismes de résolution.

Fragmentation et recomposition : vers un marché sous contrainte

Comme lors des chocs pétroliers précédents, les États européens mettent en place des mesures de soutien. Mais contrairement aux années 1970, où les politiques d’efficacité énergétique et de diversification (nucléaire, mer du Nord) avaient permis une adaptation structurelle, la réponse actuelle demeure largement budgétaire. La crise confirme une évolution amorcée depuis les années 2010 et puissamment révélée après la rupture avec les facilités énergétiques russes du fait de son agression de l’Ukraine. Cette fragmentation du marché énergétique se caractérise par la réorientation des exportations russes vers l’Asie, accélérée après 2022. Elle rappelle que le pétrole n’est pas seulement une marchandise globale, mais un outil de puissance géopolitique, comme lors des embargos depuis 1956.

Enfin, la situation actuelle évoque moins un choc pétrolier classique qu’une transition vers un système instable, comparable aux périodes de guerre où la logistique était devenue déterminante. Et ce, en l’absence d’un acteur capable de combiner production, sécurité et flexibilité. En cela, la présente crise marque une rupture historique.

Depuis la guerre du Kippour (octobre 1973), le système énergétique mondial reposait sur un équilibre entre production et sécurité. La crise actuelle du détroit d’Ormuz en révèle les limites, ces deux dimensions échouant, pour la première fois, simultanément. Le pétrole n’a jamais été aussi disponible. Mais il n’a jamais été aussi difficile à acheminer. Dans cette nouvelle configuration, la puissance ne réside plus seulement dans la maîtrise des ressources, mais dans celle des routes. Et c’est précisément là que se joue désormais l’équilibre du système international.

Gérald Arboit

https://nouvellerevuepolitique.fr/gerald-arboit-ormuz-ou-lillusion-du-controle-chronique-prospective-dune-crise-energetique-mondiale/ 

 

F) -Interview de Michel Fayad par Arnaud Benedetti : « Le régime ne montre aucun signe de capitulation »

1/ Que change l’élimination d’Ali Larijani ?

Secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale depuis août 2025, Ali Larijani était devenu, dans les semaines précédant le conflit, le dirigeant de facto de la République islamique. Il coordonnait la riposte iranienne depuis le premier jour des frappes et servait de pivot entre l’appareil sécuritaire et les canaux diplomatiques. Il incarnait aussi, avec son frère Sadeq, président du Conseil de discernement de l’intérêt supérieur du régime, l’un des piliers dynastiques d’un système théocratique où les deux frères ont été, chacun à leur poste, des instruments fidèles — l’un pour la répression judiciaire, l’autre pour la projection militaire et diplomatique.

Son élimination fragilise la capacité de coordination du régime sans le faire tomber. Larijani était un profil rare capable de faire tenir ensemble l’appareil des Gardiens et un canal diplomatique vers l’Occident — non par modération, mais par calcul stratégique pour la survie du système. Ce calcul disparaît avec lui : le régime devient plus rigide, plus fragmenté dans ses prises de décision, moins capable de gérer une sortie de crise.

Mais la vraie question n’est pas seulement de savoir si ce régime mérite de tomber — il le mérite —, c’est ce qui pourrait émerger ensuite. L’affaiblissement de l’axe chiite ne crée pas l’islamisme sunnite, déjà implanté depuis longtemps, avec ses réseaux transnationaux et ses financeurs. En revanche, il libère un espace stratégique que les forces wahhabites, salafistes et takfiristes, déjà structurées, sont prêtes à occuper. Les chancelleries occidentales et les analystes doivent anticiper dès maintenant ce déplacement du centre de gravité de la menace islamiste, car c’est là que réside le défi le plus durable pour la région et pour l’Europe.

2/ Où en sommes-nous, au 21 mars, de l’état des opérations conduites par Washington et Tel-Aviv ?

Nous sommes au 21e jour du conflit, officiellement désigné sous les noms d’opération « Furie épique » du côté américain et « Lion rugissant » du côté israélien. Le Pentagone a déployé un troisième porte-avions dans la région et acheminé des renforts aériens, maritimes et terrestres substantiels. Israël frappe durement le Liban en parallèle, poursuit l’élimination systématique de figures dirigeantes du régime, et son porte-parole militaire a déclaré qu’Israël allait « traquer, trouver et neutraliser » Mojtaba Khamenei, le nouveau Guide suprême.

Les deux alliés ne poursuivent pas exactement les mêmes objectifs. Washington cherche à détruire les capacités balistiques et nucléaires iraniennes dans un délai contrôlé, en veillant à la stabilité des marchés énergétiques. Israël, lui, adopte une ligne maximaliste : il vise les têtes dirigeantes, dispose de nombreuses cibles encore intactes et considère qu’il s’agit d’une opportunité historique d’affaiblir durablement le régime.

De son côté, l’Iran ne montre aucun signe de capitulation. Mohsen Rezaee, conseiller militaire du nouveau Guide suprême, a posé publiquement ses conditions pour tout cessez-le-feu : retrait total des forces américaines du Golfe Persique, réparations intégrales et garanties de sécurité à long terme. La réponse américaine est ferme : aucun accord sans reddition inconditionnelle. Ce décalage rend toute sortie de crise à court terme improbable.

Nous sommes donc dans une guerre réelle, assumée, mais dont le terme reste incertain. La chute de la République islamique, si elle survient, sera une délivrance pour les peuples opprimés depuis des décennies — le peuple iranien d’abord, mais aussi le Liban, saigné par le Hezbollah. La lucidité stratégique commande néanmoins de s’interroger dès maintenant sur l’après : le vide laissé pourrait être comblé par des réseaux wahhabites, salafistes et takfiristes déjà structurés et prêts à agir, financés par des pétrodollars du Golfe.

3/ Que savons-nous de la structure de commandement du régime ? Qui dirige ?

Le pouvoir iranien fonctionne aujourd’hui selon une architecture de survie, distribuée et souterraine, sans chef unique clairement identifiable de l’extérieur. Plusieurs pôles en structurent néanmoins l’équilibre :

Mojtaba Khamenei est l’autorité formelle, désigné Guide suprême par l’Assemblée des experts début mars. Sa légitimité reste précaire. Il n’a exercé aucune fonction exécutive, ne s’est jamais montré en public depuis sa nomination, et communiquerait uniquement par écrit depuis un abri sécurisé.

Mohammad Bagher Ghalibaf, président du Parlement et ancien commandant du CGRI, est la figure la plus active et visible. Il coordonne l’effort de guerre quotidien, gère les affaires internes et représente la continuité exécutive du régime.

Mohsen Rezaee, vétéran du CGRI et nouveau conseiller militaire du Guide suprême, assure la liaison entre le politique et le militaire et pose les conditions de sortie de crise côté iranien.

Sadeq Larijani, frère d’Ali et président du Conseil de discernement, reste un relais institutionnel puissant, même si son rôle opérationnel dans la guerre directe est difficile à apprécier.

Mohammad Ali Jafari, ancien commandant en chef du CGRI, conserve une influence stratégique sur les opérations asymétriques et les proxies et alliés régionaux (Hezbollah, Hachd al-Chaabi, Houthis), qui constituent le levier principal d’action régionale du régime.

Le pouvoir n’est donc pas concentré : il repose sur un équilibre mouvant entre ces pôles, où le poids du sécuritaire et des réseaux informels augmente fortement. Le régime tient encore, mais en mode dégradé, opaque et vulnérable, ayant perdu les profils capables de penser au-delà de la survie immédiate. La question décisive reste celle du vide qui se créera derrière lui dans la région et dans le monde, que les forces islamistes sunnites radicales sont déjà prêtes à exploiter.

Arnaud Benedetti

Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.


Au nombre des nombreux mensonges du régime iranien, découverte en 2002 du programme militaire secret et des sites clandestins d’enrichissement de Natanz et Arak. Découverte du site de Fordo en 2008. Site de la pioche en 2024. Site de Minzadehei en 2026. diplomatie.gouv.fr/fr/politique

 

G) - Différents liens (7) sur le thème de l'Iran 

Analyses & Bellicisme Trumpiste comme les intérêts israéliens

Sommaire:

A1) - « Le régime cherche à transformer l'attaque en réflexe patriotique »

A2) - Le démenti du Pentagone sur l’Iran : Trump renoue avec le bellicisme américain et les intérêts israéliens 

B) -  L’escalade américaine en Iran : Trump face à un isolement croissant sur la scène internationale

C) - Trump menace de couper les échanges commerciaux avec l'Espagne à cause des bases aériennes espagnoles.

D) - Guerre USA-Israël-Iran : Entre rumeurs sur des pertes françaises et justifications controversées de l’administration Trump

E) - Le siège invisible : comment les compagnies d’assurance ont fermé le détroit d’Ormuz

F) - Analyse des frappes israélo-américaines sur l’Iran

 

Ali Khamenei et Maduro, ou la fin de l’incantation. D’ores et déjà un événement d’une portée identique à ce que fut en son temps la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS.

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Un jour prochain, Reza Pahlavi rentrera dans notre pays perdu avec le cylindre de Cyrus le Grand !


Iran: théocratie iranienne un avertissement pour l’Occident !

Sommaire:

A) - Iran : les sorties de crise impossibles d’une guerre qui risque l’enlisement

B) - La liberté des Iraniens est la nôtre

C) - Les peuples sacrifiés sur l’autel d’élites immatures et incompétents

D) - L’Iran défie l’empire : Trump déclare le nouveau Guide suprême « inacceptable » 

E) - Iran : au nom du père et du fils

 

Iran et le business transgenre: Liberté - Mutilation ou peine de mort !

 

 

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