Sommaire:
A) - Avec la mort de Larijani, une fenêtre d'opportunité s'ouvre pour que les manifestations reprennent
B) - La mollarchie : un système bien plus difficile à détruire qu’un régime
C) - Un plan en cinq points pour éviter la catastrophe nucléaire et économique au Moyen-Orient
D) - Pétrole : une flambée des prix qui expose notre vulnérabilité par idéologie
E) - Ormuz ou l’illusion du contrôle : Chronique prospective d’une crise énergétique mondiale
F) -Interview de Michel Fayad par Arnaud Benedetti : « Le régime ne montre aucun signe de capitulation »
G) - Différents liens (7) sur le thème de l'Iran
VDH : TOUS LES SIGNES POINTENT DANS LA MÊME DIRECTION
Victor Davis Hanson, historien militaire qui étudie depuis cinquante ans la fin des guerres, affirme que la dynamique est en train de changer rapidement en faveur des États-Unis. Quand il parle d’un tournant, il est utile d’écouter ses raisons.
Son analyse ne repose pas sur les communiqués officiels du Pentagone, mais sur le comportement concret des acteurs régionaux et internationaux.
Les Européens
VDH rappelle sa règle : les Européens ne s’engagent jamais dans un conflit à moins d’être convaincus que le vainqueur est déjà déterminé. Au début de l’opération, ils sont restés très prudents et critiques. Aujourd’hui, certains signes montrent qu’ils commencent à se repositionner. Ce n’est pas de l’idéalisme : c’est un calcul pragmatique. Ils estiment que la victoire américaine devient probable.
Les monarchies pétrolières du Golfe
Les Saoudiens, les Émiratis et les Qataris ont toujours excellé à lire l’évolution du rapport de forces régional. Depuis le début du conflit : - Le Qatar a expulsé les attachés militaires et de sécurité iraniens (persona non grata après les frappes sur Ras Laffan, centre majeur du gaz mondial). - Les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et Bahreïn ont intercepté des centaines de missiles balistiques et de drones iraniens (plus de 300 missiles et 1 700 drones pour les Émirats seuls depuis le début). - Les Émirats ont réaffirmé leurs engagements d’investissements massifs aux États-Unis, même en pleine guerre.
Ces actions ne sont pas idéologiques : ce sont des paris stratégiques. Ces pays parient désormais sur une victoire américaine et sur l’affaiblissement durable de l’Iran.
Al Jazeera
C’est le signal le plus frappant selon VDH (souligné dans ses interventions chez Hannity et ailleurs). Al Jazeera, média qatari historiquement très critique des interventions militaires américaines (et souvent cité par la droite anti-guerre américaine contre Israël), a récemment qualifié la campagne de bombardements américains de « brillante et efficace », en ajoutant qu’elle avait été sous-estimée. Quand le média d’un pays qui abrite à la fois la plus grande base aérienne américaine au Moyen-Orient (Al Udeid) et un bureau politique du Hamas commence à reconnaître l’efficacité militaire américaine, le message est clair : ils pensent que les États-Unis vont l’emporter.
Le signal militaire
Les A-10 Thunderbolt II (« Warthogs ») et les hélicoptères d’attaque AH-64 Apache opèrent désormais librement dans l’espace aérien iranien sud et dans le détroit d’Ormuz. - Les A-10 chassent et détruisent des vedettes rapides d’attaque iraniennes (fast-attack craft) dans le détroit. - Les Apache visent des drones et des sites de lancement.
Ces appareils, lents et volant bas, sont des plateformes d’appui rapproché. Leur déploiement massif confirme ce que le général Dan Caine (président des chefs d’état-major interarmées) et le CENTCOM affirment : les défenses aériennes iraniennes sont très fortement dégradées, voire inexistantes dans de nombreuses zones.
La stratégie iranienne actuelle
L’Iran adopte désormais une tactique de type « rope-a-dope » (encaisser les coups en attendant que l’adversaire s’épuise). L’objectif : faire traîner le conflit, espérer un retournement de l’opinion publique américaine, miser sur une pression politique avant les midterms de novembre 2026 pour forcer Trump à arrêter. C’est leur seule carte restante.
Conclusion de VDH
Si Trump maintient la pression et va jusqu’au bout (ce qu’il semble déterminé à faire), le régime iranien peut s’effondrer. Pas dans des années, mais « assez rapidement » — en « deux, trois, quatre semaines » selon ses estimations les plus récentes.
Regardez ce que les gens font, pas ce qu’ils disent. Tous les acteurs qui ont un intérêt réel dans la région (Européens opportunistes, monarchies du Golfe, même Al Jazeera) se positionnent comme s’ils croyaient à une victoire américaine décisive.
A) - Avec la mort de Larijani, une fenêtre d'opportunité s'ouvre pour que les manifestations reprennent
Est-ce que l’élimination de Larijani constitue un tournant dans la conduite de la guerre ?
Il faut d’abord comprendre que c’était une figure historique du régime. Né en Irak, il était le fils d’une famille très importante liée directement au clergé chiite. Son père était un proche de Khomeini, le fondateur de la République islamique d’Iran. Fils et frère de religieux, Larijani avait fait la guerre Iran-Irak, servi comme officier dans le corps des Gardiens de la révolution islamique. Il faut bien avoir à l’esprit que les combattants de la guerre contre l’Irak sont rentrés en Iran, à l’issue de la guerre, auréolés de gloire. C’étaient de véritables figures héroïques pour le régime. Larijani a donc été Président de l’assemblée islamique après avoir occupé différents postes, notamment au gouvernement, puis il s’est retrouvé au cœur de l’appareil sécuritaire du régime. Je dirai même qu’il en était devenu la figure centrale, ce qui en a fait l’un des hommes les plus puissants et les plus dangereux d’Iran. Après la mort du Guide suprême Ali Khamenei lors des frappes américano-israéliennes, il était devenu le véritable dirigeant de la République islamique d’Iran. Si certains le présentent comme un érudit et un pragmatique, c’était aussi un véritable idéologue, et l’on peut même le qualifier de fou sanguinaire. Il est en effet l’un des grands ordonnateurs des massacres des 8 et 9 janvier dernier. Il les a personnellement supervisés, qualifiant les manifestations d’émeutes terroristes. Sa mort est donc un symbole. L’appareil sécuritaire perd avec lui l’un de ses principaux maillons et donneurs d’ordres, en même temps qu’une figure historique de la République islamique.
Quelle sera la réponse du régime ?
La République islamique, proclamée en 1979, s’est construite sur la terreur et le récit mystique. Il a donc immédiatement été question de vengeance. La riposte ne s’est donc pas fait attendre. Les Gardiens de la Révolution islamique ont tiré des missiles balistiques sur Israël, notamment sur Tel Aviv et sa périphérie. Dans le même temps, le régime a organisé des funérailles importantes à Téhéran, faisant de Larijani un martyr. En agissant ainsi, on revient donc à ce que je vous disais : le régime va devoir le venger. Il a lancé des menaces contre des cibles diverses. Les bases américaines et plus largement occidentales dans la région, comme les installations énergétiques, seront sans doute ciblées. Téhéran va tout faire pour accroître la pression sur les pays alentours. L’Europe, comme les intérêts des démocraties occidentales, risque d’être aussi pris pour cibles. La menace terroriste est donc à prendre au sérieux.
Quel est l’état d’esprit des oppositions dans le moment ?
Les oppositions iraniennes sont plurielles. Elles ont en commun d’être pour la plupart démocratiques et laïques, tant à l’intérieur du pays qu’à l’extérieur. En Iran, il y a une forme de cohésion de fait. À l’intérieur du pays, l’une des urgences, c’est de penser l’avenir, de trouver une issue. À l’extérieur, les différents groupes se connaissent et se parlent. Mais il y a encore des divergences entre certaines organisations. Elles sont évidemment dépassables, mais pour l’heure, ce n’est pas encore le cas, notamment au sein d’un certain nombre de groupes politiques ethniques. Les leaders de ces groupes cherchent à comprendre la stratégie américaine pour l’après-régime, qui ne leur apparaît pas claire. Cependant, on voit que Reza Pahlavi est pour l’heure la figure qui se détache, car la plus connue, et la plus symbolique. Avec la mort de Larijani, une fenêtre d’opportunité s’ouvre pour que les manifestations reprennent, cela d’autant plus que nous sommes dans la période des fêtes de Norooz, le nouvel an iranien. Les prochains jours seront sans doute décisifs.
Franco-iranien, Emmanuel Razavi
est Grand reporter, spécialiste du Moyen-Orient et de l’Iran. Il collabore avec les rédactions de Paris Match, Le Figaro Magazine, Atlantico, Franc-Tireur, VA, Politique Internationale et Écran de Veille, ainsi qu’avec Historia, Le Figaro Histoire, et la revue de géographie Hérodote. Il a produit et réalisé plusieurs documentaires, notamment sur le Moyen-Orient, pour les chaînes de télévision Arte, M6, France 3 et Planète. Ses enquêtes sur l’ingérence de la République islamique d’Iran en France l’ont conduit à témoigner, en février 2025, devant une commission de travail sénatoriale, et en octobre 2025, devant la commission d’enquête sur les liens existants entre les représentants de mouvements politiques et des organisations et réseaux soutenant l’action terroriste. Il est diplômé en géopolitique et Relations Internationales (IEP). Derniers livres publiés : « Paris-Téhéran, le grand dévoilement » et « La Pieuvre de Téhéran » (Cerf, 2025) coécrits avec Jean-Marie Montali.
B) - La mollarchie : un système bien plus difficile à détruire qu’un régime
La mollarchie définit l’islam selon une vision-du-monde politico-religieuse. Convaincue d’appartenir au camp du Bien, la mollarchie dispense sa haine contre l’Occident en général et les Juifs en particulier. Contre la mollarchie, deux alliés aux intentions cependant très différentes : États-Unis et Israël. Jérusalem joue sa survie là où Trump joue perso. Enfin, presque 80 % des Iraniens n’attendent qu’une aide concrète pour en finir avec la dictature mollarchique. Une aide qui tarde bien tragiquement à arriver…
Le monde selon les mollahs
La mollarchie n’est pas une dictature fermée comme la Corée du Nord. Elle revendique une hégémonie civilisationnelle de portée mondiale. Pour elle, l’espace-temps est celui d’Allah. Pour elle, la notion de patrie est inconnue. Pour elle, le peuple doit répondre à la soumission. 700 000 hommes : 200 000 gardiens de la révolution et 500 000 bassidji, police des basses œuvres notamment dans la répression des manifestations, forment le rempart idéologico-sécuritaire. Mourir en martyr demeure la certitude d’une vie éternelle au paradis d’Allah. Aussi, le guide suprême, dès la première minute de sa désignation, se définit comme un « mort en puissance », de sorte que la succession, quel que soit le cas de figure où elle se présente, est théoriquement une option « naturelle » car la mollarchie ne repose pas sur les hommes mais sur le symbole qu’ils véhiculent. Le système est une hydre redoutable qui a appris à se régénérer quasi automatiquement. Tant que les Occidentaux ne l’auront pas compris, ils ne comprendront rien à la mollarchie.
Le monde selon Netanyahou
Pour Israël, c’est une guerre existentielle. La population fait bloc autour de ses dirigeants — quitte à reporter à plus tard les diverses dissensions politiques. Le président Herzog ayant refusé l’amnistie à Netanyahou, une fois la guerre finie l’actuel premier ministre risque d’avoir un réveil difficile, rattrapé qu’il risque d’être par les affaires.
Le monde selon Trump
C’est un pragmatique qui veut entrer dans l’histoire comme l’homme à avoir mis à genoux le régime de Téhéran. Seulement le monde rêvé de Trump n’est pas toujours le monde réel de l’Histoire. Son logiciel, ce sont les affaires, et quoi qu’il dise, le peuple iranien n’est pas son souci. L’Américain joue au Monopoly-menteur dans le but de contrôler le circuit économique mondial, dont Ormuz est la clé de voûte, et à moyen terme, de contrer Pékin. Exit Make América Great Again, welcome Trump first.
Le monde selon Reza Pahlavi
D’un caractère entier, il a la réputation d’être un électron libre, cependant son nom revient souvent en Iran. Les Iraniens sont connus pour nourrir un très fort sentiment national, notamment chez une partie de la jeunesse, généralement plutôt favorisée, qui voit le fils de Shah comme le témoin d’une histoire qu’ils n’ont jamais connue. Pahlavi est-il l’homme d’un XXIᵉ siècle libéral ou bien l’héritier d’un père à la tradition absolutiste ? Pour bon nombre d’observateurs, il est pour l’heure l’homme de la situation, bien qu’il ne bénéficie pas des bonnes grâces de Trump. Là où l’homme de Mar-a-Lago veut tout faire pour barrer la route à la Chine — et indirectement à la Russie —, le fils du Shah veut redonner à l’Iran sa puissance et augurer un nouvel ordre moyen-oriental, créer un axe économique avec Israël et s’impliquer dans les Accords d’Abraham, faisant ainsi de la région une force économique et énergétique concurrentielle à la puissance américaine. Mais c’est bien connu, Trump n’aime pas la concurrence.
Le peuple iranien, dindon de la farce ?
60 % des Iraniens ont moins de 30 ans, presque deux-tiers d’hommes et de femmes qui n’ont jamais connu que l’embrigadement idéologique de la mollarchie. Alors, comment interpréter les manifestations de janvier ? La diaspora iranienne avec laquelle une certaine jeunesse reste en contact — généralement la plus favorisée — a très certainement joué un rôle fondamental en assurant le lien entre le « monde réel » et l’univers mollarchique. (1) Il y a aussi les Iraniens, que l’effondrement économique plonge dans la précarité. Tout cela forme un magma humain en constante ébullition. Mais pour les Iraniens bien décidés à en finir avec le système, un fort sentiment se fait jour. Après l’élimination d’Ali Khamenei, ils espéraient les frappes israélo-américaines comme une action préliminaire avant l’aide massive en armes et en logistique que Washington n’a cessé de promettre. Mais, si vu du ciel, les cibles sont une chose, sur le terrain, la réalité est tout autre…
Le jour d’après
Sans considérer la chose comme acquise, Téhéran, en régionalisant le conflit, est en train de réaliser ce qu’aucune diplomatie n’a vraiment réussi : faire en sorte que les pays du Golfe et Israël pourraient envisager un rapprochement d’intérêt, tant il est vrai que les affaires ont besoin de la paix pour se réaliser. Pour autant, convergence ne signifie pas forcément alliance. Tout dépendra des conséquences à court terme du blocage du détroit d’Ormuz. Les prix s’envolent, entraînant par ricochet une vague inflationniste porteuse d’une récession mondiale, autant dire que personne ne veut laisser pourrir une telle situation.
Pour l’heure, personne ne peut vraiment se faire une idée de ce que pourrait être un nouveau Moyen-Orient. Sans le parapluie américain, les pays du Golfe ne sont que des « banques aux pieds d’argile », pour reprendre l’expression d’un journaliste du Jewish Chronicle. L’État hébreu, quant à lui, va très vite se trouver face à la pression considérable des puissances occidentales qui n’ont aucun intérêt à la poursuite d’un conflit aux effets dévastateurs, notamment sur leur propre politique intérieure. Reste à savoir jusqu’où ira le soutien de Washington. Trump, qui n’en sera pas à son premier retournement de veste, pourrait fort bien lâcher l’État hébreu dans le seul but de sortir d’une situation extrêmement délicate pour son avenir politique.
Sur la question du Hezbollah. Jérusalem n’a aucun état d’âme. Netanyahou est bien décidé, dût-il se mettre à dos la communauté internationale, à briser une bonne fois pour toute le mouvement pro-iranien. D’autre part, ses coalisés ultranationalistes entendent clairement poursuivre leur politique visant à rendre impossible la création réelle d’un État de Palestine. Les résultats des guerres menées par Israël contre les mollahs et ses proxys seront déterminants pour les prochaines élections normalement prévues en octobre 2026.
L’Europe, quant à elle, brille par ses pas de clercs : un pas en avant, deux en arrière. Énergiquement dépendante, soit elle décide de se reprendre en main en participant à une force de coalition pour sécuriser le détroit d’Ormuz, soit elle continue son sport favori, se réunir sans jamais obtenir de majorité fiable.
Dans l’état actuel de la situation, les Russes prioritairement, mais les BRICS en arrière-plan pourraient profiter d’un contexte où les cartes sont sans cesse redistribuées. La Chine, prochaine position du curseur géopolitique, ne pourra pas rester éternellement spectatrice. Elle le sait et attend patiemment son heure.
Michel Dray ,
Président de Convergences méditerranéennes
(1) Au jour d’aujourd’hui, la connexion Internet bénéficie qu’à 1 % de la population, à savoir les hiérarques du système.
C) - Un plan en cinq points pour éviter la catastrophe nucléaire et économique au Moyen-Orient
D) - Pétrole : une flambée des prix qui expose notre vulnérabilité par idéologie
https://multipol360.com/petrole-une-flambee-des-prix-qui-expose-notre-vulnerabilite-par-ideologie/
E) - Ormuz ou l’illusion du contrôle : Chronique prospective d’une crise énergétique mondiale
« Hausse du pétrole et du gaz, tensions dans le Golfe, inquiétudes sur le détroit d’Ormuz. »
À intervalles réguliers, l’économie mondiale semble rejouer la
même partition. Depuis le premier choc pétrolier consécutif à la guerre
du Kippour, une crise au Moyen-Orient entraîne une envolée des prix,
généralement contenue par des mécanismes d’ajustement éprouvés.
Mais la séquence ouverte en 2026 diffère profondément. Le détroit d’Ormuz, par où transite environ 20 % du pétrole mondial selon les estimations de l’Agence internationale de l’énergie, devient un point de rupture logistique. La question centrale n’est plus celle de l’offre, mais celle de la circulation.
Dans ce contexte, les États-Unis, dont la doctrine de sécurisation du Golfe remonte à la doctrine Carter, apparaissent en quête d’alliés pour assurer une mission qu’ils assumaient jusque-là de manière prépondérante. L’Arabie saoudite, pilier de la régulation depuis la fin des années 1970, voit sa capacité d’action contrainte. Quant à la Russie, redevenue un acteur énergétique majeur depuis les années 2000, elle reste en position de stabilisateur potentiel… mais politiquement neutralisée.
Dès lors, la crise d’Ormuz marque-t-elle la fin du modèle de stabilisation énergétique construit depuis les années 1970 ?
Un système historiquement stabilisé : production, sécurité et compensation (1979–1987)
La révolution iranienne de février 1979 provoqua une chute brutale de la production du pays, estimée à près de cinq millions de barils/jour. Le prix du baril doubla en quelques mois. Pourtant, le marché ne s’effondra pas, l’Arabie saoudite augmentant sa production. Ce faisant, elle consolidait son rôle de producteur d’appoint. Dans le même temps, l’Union soviétique bénéficiait de la hausse des prix, sans intervenir dans la régulation globale. Ce moment marqua la structuration d’un premier équilibre : les chocs pouvaient être absorbés par la flexibilité de l’offre.
La guerre Iran-Irak (22 septembre 1980-20 août 1988) entraîna une « guerre des pétroliers », avec plus de 400 navires attaqués entre 1984 et 1988. La réponse américaine prit la forme de l’opération Earnest Will (24 juillet 1987-26 septembre 1988), qui consistait à escorter les tankers koweïtiens protégés par le pavillon américain. Cette opération illustra une mutation décisive : la sécurisation militaire des flux devenait le complément indispensable de l’ajustement de la production.
De ce fait, entre 1979 et la fin de la guerre froide, se mit en place un système reposant sur la flexibilité saoudienne, la puissance navale américaine et une production soviétique significative mais peu intégrée. Cet équilibre se renforça après 2000 avec le retour de la Russie et la formation OPEP+, consacrant un système énergétique tripolaire.
2026 : une rupture systémique – la désynchronisation des variables
Comme lors des crises précédentes, une hausse des prix a suivi immédiatement les tensions dans le Golfe. Mais la dynamique diverge rapidement : les primes d’assurance atteignent des niveaux comparables, voire supérieurs, à ceux observés à la fin des années 1980, sans qu’un dispositif équivalent à Earnest Will ne soit immédiatement opérationnel. Ainsi, comme en 1987, assurer un tanker aujourd’hui coûte jusqu’à 2 % de sa valeur, voire au-delà, mais sans la certitude qu’un acteur soit capable de sécuriser durablement sa route, notamment en passant le détroit d’Ormuz. Contrairement aux prix du pétrole, les primes d’assurance ne traduisent pas une tension sur l’offre, seulement une dégradation de la sécurité des flux, expliquant leur envolée lors de chaque phase d’un conflit maritime.
À partir de la troisième semaine de l’opération américano-israélienne,
une contradiction apparaît néanmoins. Le pétrole est disponible et la
production saoudienne reste élevée. Mais le trafic maritime diminue
fortement. Contrairement à certaines analogies abusives avec les convois
de la Seconde Guerre mondiale, la situation du détroit d’Ormuz se
rapproche bien davantage de la guerre des pétroliers de 1987, où le
trafic n’était pas interrompu mais profondément dégradé par la
combinaison de menaces asymétriques et de contraintes géographiques.
Passer cet étroit chenal n’est possible qu’en convoi en raison de sa
largeur limitée, de la proximité des côtes, tant iraniennes
qu’émiraties. S’ajoutent, contrairement à 1987, une incertitude durable
(pas de stabilisation à court terme, juste la volatilité décisionnelle
américaine), une pression accrue sur les acteurs économiques (armateurs
et assureurs) comme sur les alliés, et un basculement du système
énergétique.
La question n’est plus seulement d’extraire ou de produire, mais de sécuriser des flux devenus vulnérables.
Le système tripolaire élaboré en 1973 ne fonctionne plus. Pour la première fois, il ne semble pas y avoir d’opérateur capable de rétablir l’équilibre. L’Arabie saoudite ne peut compenser un blocage des flux, car les États-Unis se trouvent incapables de reproduire seuls l’opération Earnest Will. Enfin, la Russie, malgré ses capacités, reste partiellement exclue du jeu européen depuis son invasion de l’Ukraine. La crise actuelle combine ainsi les vulnérabilités de 1979 et de 1987, sans leurs mécanismes de résolution.
Fragmentation et recomposition : vers un marché sous contrainte
Comme lors des chocs pétroliers précédents, les États européens mettent en place des mesures de soutien. Mais contrairement aux années 1970, où les politiques d’efficacité énergétique et de diversification (nucléaire, mer du Nord) avaient permis une adaptation structurelle, la réponse actuelle demeure largement budgétaire. La crise confirme une évolution amorcée depuis les années 2010 et puissamment révélée après la rupture avec les facilités énergétiques russes du fait de son agression de l’Ukraine. Cette fragmentation du marché énergétique se caractérise par la réorientation des exportations russes vers l’Asie, accélérée après 2022. Elle rappelle que le pétrole n’est pas seulement une marchandise globale, mais un outil de puissance géopolitique, comme lors des embargos depuis 1956.
Enfin, la situation actuelle évoque moins un choc pétrolier classique qu’une transition vers un système instable, comparable aux périodes de guerre où la logistique était devenue déterminante. Et ce, en l’absence d’un acteur capable de combiner production, sécurité et flexibilité. En cela, la présente crise marque une rupture historique.
Depuis la guerre du Kippour (octobre 1973), le système énergétique mondial reposait sur un équilibre entre production et sécurité. La crise actuelle du détroit d’Ormuz en révèle les limites, ces deux dimensions échouant, pour la première fois, simultanément. Le pétrole n’a jamais été aussi disponible. Mais il n’a jamais été aussi difficile à acheminer. Dans cette nouvelle configuration, la puissance ne réside plus seulement dans la maîtrise des ressources, mais dans celle des routes. Et c’est précisément là que se joue désormais l’équilibre du système international.
Gérald Arboit
https://nouvellerevuepolitique.fr/gerald-arboit-ormuz-ou-lillusion-du-controle-chronique-prospective-dune-crise-energetique-mondiale/
F) -Interview de Michel Fayad par Arnaud Benedetti : « Le régime ne montre aucun signe de capitulation »
1/ Que change l’élimination d’Ali Larijani ?
Secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale depuis août 2025, Ali Larijani était devenu, dans les semaines précédant le conflit, le dirigeant de facto de la République islamique. Il coordonnait la riposte iranienne depuis le premier jour des frappes et servait de pivot entre l’appareil sécuritaire et les canaux diplomatiques. Il incarnait aussi, avec son frère Sadeq, président du Conseil de discernement de l’intérêt supérieur du régime, l’un des piliers dynastiques d’un système théocratique où les deux frères ont été, chacun à leur poste, des instruments fidèles — l’un pour la répression judiciaire, l’autre pour la projection militaire et diplomatique.
Son élimination fragilise la capacité de coordination du régime sans le faire tomber. Larijani était un profil rare capable de faire tenir ensemble l’appareil des Gardiens et un canal diplomatique vers l’Occident — non par modération, mais par calcul stratégique pour la survie du système. Ce calcul disparaît avec lui : le régime devient plus rigide, plus fragmenté dans ses prises de décision, moins capable de gérer une sortie de crise.
Mais la vraie question n’est pas seulement de savoir si ce régime mérite de tomber — il le mérite —, c’est ce qui pourrait émerger ensuite. L’affaiblissement de l’axe chiite ne crée pas l’islamisme sunnite, déjà implanté depuis longtemps, avec ses réseaux transnationaux et ses financeurs. En revanche, il libère un espace stratégique que les forces wahhabites, salafistes et takfiristes, déjà structurées, sont prêtes à occuper. Les chancelleries occidentales et les analystes doivent anticiper dès maintenant ce déplacement du centre de gravité de la menace islamiste, car c’est là que réside le défi le plus durable pour la région et pour l’Europe.
2/ Où en sommes-nous, au 21 mars, de l’état des opérations conduites par Washington et Tel-Aviv ?
Nous sommes au 21e jour du conflit, officiellement désigné sous les noms d’opération « Furie épique » du côté américain et « Lion rugissant » du côté israélien. Le Pentagone a déployé un troisième porte-avions dans la région et acheminé des renforts aériens, maritimes et terrestres substantiels. Israël frappe durement le Liban en parallèle, poursuit l’élimination systématique de figures dirigeantes du régime, et son porte-parole militaire a déclaré qu’Israël allait « traquer, trouver et neutraliser » Mojtaba Khamenei, le nouveau Guide suprême.
Les deux alliés ne poursuivent pas exactement les mêmes objectifs. Washington cherche à détruire les capacités balistiques et nucléaires iraniennes dans un délai contrôlé, en veillant à la stabilité des marchés énergétiques. Israël, lui, adopte une ligne maximaliste : il vise les têtes dirigeantes, dispose de nombreuses cibles encore intactes et considère qu’il s’agit d’une opportunité historique d’affaiblir durablement le régime.
De son côté, l’Iran ne montre aucun signe de capitulation. Mohsen Rezaee, conseiller militaire du nouveau Guide suprême, a posé publiquement ses conditions pour tout cessez-le-feu : retrait total des forces américaines du Golfe Persique, réparations intégrales et garanties de sécurité à long terme. La réponse américaine est ferme : aucun accord sans reddition inconditionnelle. Ce décalage rend toute sortie de crise à court terme improbable.
Nous sommes donc dans une guerre réelle, assumée, mais dont le terme reste incertain. La chute de la République islamique, si elle survient, sera une délivrance pour les peuples opprimés depuis des décennies — le peuple iranien d’abord, mais aussi le Liban, saigné par le Hezbollah. La lucidité stratégique commande néanmoins de s’interroger dès maintenant sur l’après : le vide laissé pourrait être comblé par des réseaux wahhabites, salafistes et takfiristes déjà structurés et prêts à agir, financés par des pétrodollars du Golfe.
3/ Que savons-nous de la structure de commandement du régime ? Qui dirige ?
Le pouvoir iranien fonctionne aujourd’hui selon une architecture de survie, distribuée et souterraine, sans chef unique clairement identifiable de l’extérieur. Plusieurs pôles en structurent néanmoins l’équilibre :
Mojtaba Khamenei est l’autorité formelle, désigné Guide suprême par l’Assemblée des experts début mars. Sa légitimité reste précaire. Il n’a exercé aucune fonction exécutive, ne s’est jamais montré en public depuis sa nomination, et communiquerait uniquement par écrit depuis un abri sécurisé.
Mohammad Bagher Ghalibaf, président du Parlement et ancien commandant du CGRI, est la figure la plus active et visible. Il coordonne l’effort de guerre quotidien, gère les affaires internes et représente la continuité exécutive du régime.
Mohsen Rezaee, vétéran du CGRI et nouveau conseiller militaire du Guide suprême, assure la liaison entre le politique et le militaire et pose les conditions de sortie de crise côté iranien.
Sadeq Larijani, frère d’Ali et président du Conseil de discernement, reste un relais institutionnel puissant, même si son rôle opérationnel dans la guerre directe est difficile à apprécier.
Mohammad Ali Jafari, ancien commandant en chef du CGRI, conserve une influence stratégique sur les opérations asymétriques et les proxies et alliés régionaux (Hezbollah, Hachd al-Chaabi, Houthis), qui constituent le levier principal d’action régionale du régime.
Le pouvoir n’est donc pas concentré : il repose sur un équilibre mouvant entre ces pôles, où le poids du sécuritaire et des réseaux informels augmente fortement. Le régime tient encore, mais en mode dégradé, opaque et vulnérable, ayant perdu les profils capables de penser au-delà de la survie immédiate. La question décisive reste celle du vide qui se créera derrière lui dans la région et dans le monde, que les forces islamistes sunnites radicales sont déjà prêtes à exploiter.
Arnaud Benedetti
G) - Différents liens (7) sur le thème de l'Iran
Analyses & Bellicisme Trumpiste comme les intérêts israéliens
Sommaire:
A1) - « Le régime cherche à transformer l'attaque en réflexe patriotique »
A2) - Le démenti du Pentagone sur l’Iran : Trump renoue avec le bellicisme américain et les intérêts israéliens
B) - L’escalade américaine en Iran : Trump face à un isolement croissant sur la scène internationale
C) - Trump menace de couper les échanges commerciaux avec l'Espagne à cause des bases aériennes espagnoles.
D) - Guerre USA-Israël-Iran : Entre rumeurs sur des pertes françaises et justifications controversées de l’administration Trump
E) - Le siège invisible : comment les compagnies d’assurance ont fermé le détroit d’Ormuz
F) - Analyse des frappes israélo-américaines sur l’Iran
Ali Khamenei et Maduro, ou la fin de l’incantation. D’ores et déjà un événement d’une portée identique à ce que fut en son temps la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS.
D’ores et déjà un événement d’une portée identique à ce que fut en son temps la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS.
Un jour prochain, Reza Pahlavi rentrera dans notre pays perdu avec le cylindre de Cyrus le Grand !
Iran: théocratie iranienne un avertissement pour l’Occident !
Sommaire:
A) - Iran : les sorties de crise impossibles d’une guerre qui risque l’enlisement
B) - La liberté des Iraniens est la nôtre
C) - Les peuples sacrifiés sur l’autel d’élites immatures et incompétents
D) - L’Iran défie l’empire : Trump déclare le nouveau Guide suprême « inacceptable »
E) - Iran : au nom du père et du fils
Iran et le business transgenre: Liberté - Mutilation ou peine de mort !















