Iran : révélations sur ce livre apocalyptique qui inspire la dernière garde du régime des mollahs
Un
document que nous nous sommes procuré éclaire d'un jour nouveau la
dérive du régime iranien. Intitulé « Les six derniers mois avant la fin
», cet ouvrage messianique irrigue aujourd'hui les cercles dirigeants
d'une République islamique en roue libre. À sa tête, un Guide fantôme :
Mojtaba Khamenei, dont on ignore s'il est en état de signer les actes
qu'on lui fait porter. Derrière cette marionnette, un système d'hommes
de l'ombre, de vétérans revenus d'entre les morts et de miliciens à
gages tient le pays à bout de bras — prêt à tout, jusqu'au bout du
nihilisme.
La
scène qui s'est déroulée le 4 juillet dernier à l'occasion des
funérailles d'Ali Khamenei, ne ressemble en rien à un hommage rendu au
Guide suprême.
Ce
jour-là, dans les rues de Téhéran, des milliers de membres du Corps des
gardiens de la révolution islamique défilent en ordre serré. Uniformes
impeccables, drapeaux déployés, poings levés et slogans martiaux : pour
les combattants de l'armée idéologique du régime des mollahs, la
cérémonie doit être l'occasion d'une démonstration de force. Ses chefs,
qui sont d'excellents communicants, ont convoqué les médias iraniens, et
donné des accréditations à des chaînes de télévision occidentales.
Leur
message est clair : malgré les frappes qui ont décapité une partie de
son commandement et détruit plusieurs de ses infrastructures
stratégiques, le Corps des gardiens conserve sa capacité de mobilisation
et sa détermination à poursuivre la guerre, tout en montrant au monde
entier qu'il demeure le pilier du régime.
Ce
que les images n'ont pas montré ce jour-là, c'est ce livre que nous
nous sommes procuré, utilisé par les caciques du régime pour justifier
leur jusqu'au-boutisme. L'ouvrage (*), intitulé « Les six derniers mois
avant la fin », est consacré à la réapparition du Mahdi, figure
messianique de l'islam chiite appelée, selon la tradition, à revenir à
la fin des temps « pour régner ». Le livre décrit les six mois précédant
cette réapparition, et invite les croyants à observer « les événements,
les signes et les troubles » qui marqueront cette période présentée
comme le prélude à l'avènement « d'une nouvelle ère de justice mondiale »
avant la fin des temps.
Sa
lecture et son interprétation nourrissent une vision apocalyptique dans
laquelle un embrasement régional, voire mondial, n'est pas redouté,
mais apparaît comme l'accomplissement d'un dessein divin.
«
De telles idées ne sont pas officiellement enseignées dans les
établissements universitaires, compte tenu de leur nature académique.
Cependant, dans les cours à caractère idéologique et lors de formations
non universitaires, des discussions de ce type ont bel et bien lieu »,
nous a confirmé Mohammad Hossein Torkaman, un ancien membre des services
de renseignement du Corps des gardiens de la révolution islamique.
(Ayant fait défection en 2010, il était auparavant chargé de la sécurité
du Guide suprême Ali Khamenei, tué lors d'une frappe ciblée
israélo-américaine le 28 février 2026.)
Pour
ses dirigeants les plus radicaux, cette mise en scène avait également
une portée idéologique. Les chants, les références au martyre et les
appels à la vengeance s'inscrivent dans une rhétorique où la disparition
du Guide suprême ne constitue pas une défaite, mais une étape d'une
guerre présentée comme sacrée.
Pour
eux, la guerre ne se résume pas à un affrontement géopolitique.
Certains dignitaires religieux et hauts responsables du Corps des
gardiens de la révolution islamique (CGRI) sont convaincus que
l'humanité approche de la fin des temps et que celle-ci prendra la forme
« d'un affrontement avec le Mal, incarné sur Terre par Israël et
l'Amérique ».
«
Le moment de l'affrontement avec le mal et la fin du monde sont proches
: c'est ce qu'on apprend dans certains cours donnés à des jeunes
officiers des gardiens de la révolution », raconte Fereydoun
(pseudonyme). Diplômé d'une université scientifique, cet habitant
d'Ispahan a accompli son service militaire au sein de l'organisation. «
Cela paraît dingue, et évidemment tout le monde ne croit pas à ce genre
de superstition. Ça ne convainc sans doute qu'une minorité de soldats,
mais ça en dit long sur cette milice et ceux qui la commandent. Ce n'est
pas une armée comme les autres ».
Si
la mission première des Gardiens de la révolution islamique est de
protéger les frontières iraniennes, leur détermination à exporter le
Jihad mondial est gravée dans le marbre de la constitution de la
République islamique d'octobre 1979 qui proclame que « l'armée de la
République islamique et le Corps des Gardiens de la Révolution seront
organisés avec cet objectif et seront chargés non seulement de la
sauvegarde et de la protection des frontières, mais également du fardeau
de la mission idéologique, c'est-à-dire le Jihad dans la voie de Dieu,
et la lutte dans la voie de l'expansion de la souveraineté de la loi de
Dieu dans le monde. »
Mais
pour porter cette idéologie mortifère et messianique, le régime a
besoin d'un Guide. Depuis la mort d'Ali Khamenei, le pouvoir est
officiellement passé entre les mains de son fils, Mojtaba. Grièvement
blessé, mais désigné Guide suprême le 8 mars 2026, celui-ci s'est
enfermé dans un silence presque total et n'est pas apparu en public, à
tel point que excepté quelques proches, personne ne sait s'il est en
vie.
S'il
est vivant, son retrait n'est pas seulement le produit d'une stratégie
de sécurité. Il participe d'une mise en scène. Faute de pouvoir
s'appuyer sur son charisme – Mojtaba était un religieux de rang
intermédiaire, peu apprécié de l'entourage de son père –, les autorités
religieuses et politiques convoquent l'imaginaire messianique du
chiisme. En cultivant le parallèle avec le Mahdi « occulté », elles
cherchent à préserver l'unité du pays, et à légitimer les Gardiens de la
révolution qui, bien que dépendant de lui, apparaissent comme les
maîtres actuels de l'Iran.
Un Guide entre la vie et la mort, invisible depuis sa nomination
Mojtaba
est toutefois très proche d'eux, et il ne faudrait pas croire, s'il est
en vie, qu'il n'est que l'instrument de leur stratégie. Il a en effet
construit des amitiés solides avec les Gardiens de la révolution
islamique à la fin de la guerre Iran/Irak (1980-1988).
Mohammad
Hossein Torkamian l'a bien connu. Il l'a fréquenté lors de réunions
professionnelles et de rencontres avec la famille de son père. Il
raconte : « Asghar Mir-Hejazi (chef de cabinet adjoint de son père Ali),
a joué un rôle clé dans sa formation aux services de renseignement, et
s'est constamment efforcé de cultiver une image de lui en tant que
figure dominante et sans égal. »
Dans le coma ou pas, le nouveau Guide iranien avait discrètement préparé le terrain. Via d'obscures officines.
«
Ces dernières années, il aurait mis en place une structure discrète
mais très influente connue sous le nom de « Bureau central » (Daftar-e
Markaz), qui lui servait de plateforme pour se préparer à prendre le
pouvoir après son père. Ce processus a impliqué des interventions très
importantes dans les affaires de l'État, notamment de nombreuses
nominations et révocations à divers niveaux du gouvernement. Il a exercé
son influence même sur des fonctionnaires de niveau intermédiaire ainsi
que sur l'octroi de postes dans les domaines de la sécurité et du
renseignement. »
Jusqu'à
ces derniers mois, Asghar Mir-Hejazi, 80 ans, était l'homme des basses
œuvres de l'ancien Guide suprême. « Cerveau opérationnel » du Bureau du
Guide pour les questions de sécurité nationale et de coordination avec
les agences du renseignement iranien, il avait été sanctionné en 2013
par les États-Unis en vertu d'un décret présidentiel (Executive
Order13553), « pour avoir soutenu la commission de graves atteintes aux
droits humains en Iran à compter du 12 juin 2009. » Le 10 janvier 2020,
le département du Trésor américain publiait une note le mettant sous
sanction en raison de ses « liens étroits avec la Force Al-Qods du Corps
des Gardiens de la Révolution Islamique. »
Mir-Hejazi
aurait cependant perdu en influence. Prétendument blessé lors d'un
bombardement selon certaines sources, il serait réapparu lors des
funérailles d'Ali Khamenei. Dans les faits, Mojtaba aurait écarté son
ancien allié. Pour rajeunir son équipe ?
Le
12 mai 2026, The Institute for the Study of War (ISW) and The Critical
Threats Project (CTP) publiait un rapport indiquant que « le Corps des
gardiens de la révolution islamique (CGRI) semble consolider son
influence sur les centres de pouvoir et la structure dirigeante de
l'Iran autour de son commandant, le général Ahmad Vahidi, et de son
cercle rapproché. »
Mojtaba
a ainsi nommé comme nouveau chef de cabinet Mehdi Khamoushi, 64 ans.
Ancien président de l'Organisation de la propagande islamique, ce proche
des Gardiens de la révolution appartient à la même génération que celle
des vétérans de la guerre Iran-Irak. Sa nomination répond d'un choix
politique et structurel logique.
Prétendre
que les Gardiens de la révolution islamique ont opéré « un coup d'État »
sur la République islamique, comme le prétendent certains analystes,
n'est pas tout à fait exact lorsque l'on connaît leur histoire. Depuis
2005 et l'accession à la présidence de la République de Mahmoud
Ahmadinejad, ils avaient déjà mis la main sur la moitié des ministères.
Ils contrôlent aussi, depuis les années 90, environ 70% à 80% de
l'économie iranienne.
L'élection de Mojtaba Khamenei dont leur commandement est proche, leur assurait dans tous les cas une position dominante.
Dans les faits, leur ascension s'est faite sur le long terme.
Malgré
leur toute-puissance apparente, ils demeurent cependant fragiles. Ils
ont subi des pertes importantes depuis le début de la guerre avec les
Etats-Unis et Israël.
Des gardiens d'une révolution aux abois dopés par une armée de mercenaires
Le
média d'opposition Iran International, qui s'appuie sur des
informations provenant de l'intérieur de l'Iran, évoquait en mars
dernier au moins 5 000 membres des forces militaires et de sécurité
tués, et probablement des milliers de blessés …
Le
Corps des Gardiens de la révolution islamique est subdivisé en six
grandes agences qui opèrent parallèlement au sein des forces terrestres,
des forces aériennes, de la marine, de la force al Qods, du Bassidj (la
milice civile des Gardiens) et d'un service en charge des réseaux
informatiques.
Les
forces terrestres disposent de 11 bureaux ou « quartiers généraux » qui
couvrent chacun plusieurs provinces (il y a 31 provinces en Iran).
Le
Bassidj est en général intégré à ces quartiers généraux qui peuvent
compter sur 10 000 à 20 000 hommes selon les provinces. En cas de crise,
de guerre ou de mouvement de révolte populaire, cette répartition
géographique permet au régime une mobilisation quasi-immédiate de ces
effectifs. Les miliciens iraniens sont d'autant plus efficaces qu'étant
déployés à travers tout le pays, ils en ont une parfaite connaissance
sociologique et disposent de relais et d'indicateurs dans le moindre
village. Grâce à leurs revenus, les miliciens Bassidji, comme les
Gardiens de la révolution islamique, entretiennent ou nourrissent des
membres de leurs familles, où les aident à trouver du travail pour eux
et leurs enfants, en échange d'une fidélité absolue. Ce clientélisme
permet aux gardiens de la révolution de se payer des allégeances à
moindre coût.
A
chaque soulèvement de la population, les bassidjis ont été les outils
d'une répression féroce. Lors des manifestations des 8 et 9 janvier
dernier, ils ont participé à des massacres de masse. Selon de nombreux
témoignages, ils ont aussi commis des viols, et des tortures. « On a
recueilli beaucoup de témoignages en ce sens. Habillés en civils, ils
étaient omniprésents », assure Hirbod Dehghani-Azar, avocat
franco-iranien qui documente le crimes contre l'Humanité en Iran.
Selon
des sources médicales travaillant dans des hôpitaux et des morgues, au
moins 36000 personnes ont été tuées durant ces deux journées par les
Gardiens de la révolution et leurs supplétifs. « Ils ont fait appels à
5000 mercenaires étrangers pour massacrer les manifestants désarmés.
Tout le monde le sait : c'étaient des Irakiens, des Libanais et des
Afghans. Les gardiens sont devenus une force d'occupation qui fait la
guerre à la population iranienne. Il n'y aura jamais de retour en
arrière », nous a affirmé Roxana (pseudonyme, ndlr), une habitante du
Nord de Machhad.
Un empire économique... sous les décombres et dirigé d'une main de fer
Le
Corps des gardiens de la révolution n'est pas seulement une force
sécuritaire ; il est l'un des principaux centres névralgiques du pouvoir
économique. Depuis 1979, ses réseaux ont prospéré grâce à un système
véreux alliant confiscations de biens privés, contrebande, détournement
de marchés publics et captation de l'économie iranienne (à commencer par
le pétrole, le gaz, le BTP et les industries du transport), faisant de
la corruption le ressort de son influence.
Selon plusieurs estimations, son empire économique pèserait des centaines de milliards de dollars.
Évidemment, il n'est pas question pour ses chefs de lâcher cette manne financière.
Le
Corps des gardiens de la révolution est aujourd'hui dirigé par Ahmad
Vahidi, 68 ans. « Dur parmi les durs », cet ancien chef de l'unité
d'élite du Corps des Gardiens de la révolution islamique, la Force al
Qods, est à l'origine de sa « doctrine d'action extérieure. » Décrit
comme extrêmement discipliné et très secret, ce spécialiste des
opérations clandestines a traversé toutes les crises.
Il
est connu des services secrets occidentaux pour son implication dans
plusieurs attentats, comme celui qui fut perpétré, le 18 juillet 1994,
contre le centre communautaire juif AMIA à Buenos Aires.
Ahmad
Vahidi concentre désormais une importante partie du pouvoir sécuritaire
et économique entre ses mains. Son expertise de la guerre asymétrique,
comme sa maitrise des proxys iraniens à l'étranger sont un atout
essentiel de la résilience du régime.
Prévoyant
et méfiant, il s'est entouré au sein de son état-major de vétérans de
la guerre Iran-Irak. Des hommes qui « ont fait leurs preuves ». Il est
ainsi confronté à un problème de vieillissement de son organisation, ses
principaux adjoints étant âgés de 60 à 70 ans. Les plus jeunes cadres
du Corps des Gardiens, souvent en désaccord avec la stratégie répressive
du régime à l'encontre de la population iranienne, peinent pour le
moment à gravir les échelons.
Si
Mojtaba Khamenei a agi telle une caution religieuse et politique qui a
servi à assoir la toute-puissance institutionnelle des gardiens de la
révolution islamique, cela n'empêche pas qu'il y ait des divergences et
des rivalités profondes en leur sein, pour des raisons stratégiques, ou
de pouvoir.
«
On estime à 180 000 membres formels le nombre des gardiens de la
révolution islamique. Pour la moitié d'entre eux, en faire partie n'est
pas l'expression d'un engagement idéologique », nous expliquait il y a
quelques mois Mohsen Sazegara, co-fondateur historique du Corps des
gardiens de la révolution islamique, qui nous avait révélé que le projet
de création de cette milice paramilitaire avait germé à Neauphle
Château en 1978 (à cette époque étudiant, il avait suivi l'ayatollah
Khomeini dans son exil français).
Mohsen
Sazegara l'assure encore aujourd'hui : « Si ces derniers trouvaient de
meilleurs emplois, ils le quitteraient. Parmi les 50 % restants, plus de
40 % peuvent avoir des inclinations politiques ou idéologiques ;
cependant, ils ont de sérieux problèmes avec Khamenei en raison de la
corruption, et sont épuisés par les injustices. Le segment qui est
corrompu, impliqué dans les tueries et qui sert directement le Guide
Suprême, représente environ dix pour cent. Il est principalement
concentré dans les échelons supérieurs et les cercles de pouvoir. »
Dans
les faits, le recrutement volontaire au sein du Corps des gardiens de
la Révolution islamique est devenu plus difficile. Attendu qu'une partie
des recrues sont des conscrits, le régime tente donc d'attirer des
engagés en leur offrant des avantages sociaux et de favoriser leur accès
au marché du travail.
«
Ce sont désormais principalement les membres de la deuxième génération
qui occupent les postes au sein des gardiens. Elle a été recrutée après
la guerre de huit ans contre l'Irak et bénéficie d'une formation
militaire plus poussée que la première », nous a assuré Mohsen Sazegara.
» Ce qui implique de nouvelles données dans le renouvellement de ses
effectifs.
Considéré
comme l'un des meilleurs experts de l'Iran où il a vécu, Clément Therme
est chercheur associé au Programme Turquie/Moyen-Orient de l'Ifri et
chercheur non-résident à l'Institut international d'études iraniennes
(Rasanah). Il vient de publier Iran-Israël : la guerre idéologique de
1979 à nos jours (Tallandier, 2026). Ce qu'il raconte mérite qu'on s'y
attarde : « Le corps des gardiens de la révolution est à la fois une
force capable de réprimer à l'intérieur du pays tout en garantissant la
loyauté de ses membres, et qui est par ailleurs dotée d'une capacité de
projection à l'extérieur. Son évolution concerne la part des combattants
étrangers. Même si les postes sont pourvus à l'intérieur du pays, il y a
de plus en plus d'étrangers parmi les membres des gardiens de la
révolution islamique, comme des membres de la communauté afghane ».
La
complémentarité entre militaires et religieux au plus haut niveau du
pouvoir iranien demeure très incertaine, compte tenu de la guerre en
cours. Tout peut survenir, y compris la mise en place d'un pouvoir
militaire assumé par les Gardiens de la révolution, ou l'effondrement
pur et simple du régime actuel et de ses composantes religieuses et
militaires historiques. Pour quel avenir ? Nul ne le sait.
Il
demeure cependant une donnée sociologique importante à prendre en
compte : en Iran, pays de 90 millions d'habitants environ, l'âge médian
se situe désormais autour de 34 à 35 ans. La jeune génération aspire à
tout autre chose qu'une dictature militaro-religieuse.
Dans
un contexte de crise économique sans précédent, elle n'entend plus se
soumettre aux mollahs et aux Gardiens de la révolution, ni à leur vision
rétrograde de la société.
Cela prendra peut-être du temps mais à terme, le système est condamné à changer.
Emmanuel
Razavi est grand reporter, spécialiste du Moyen-Orient. Il collabore
notamment avec Paris Match, Figaro-Magazine, Franc-Tireur, Atlantico,
Politique Internationale, Écran de Veille et Valeurs Actuelles. Il a
réalisé plusieurs documentaires sur les groupes islamistes au
Moyen-Orient, diffusés sur Arte, Planète et M6, qui ont eu un large
retentissement. Auteur d’une dizaine d’ouvrages, son dernier livre, « La
Pieuvre de Téhéran » (Cerf, 2025), révèle les ingérences et les réseaux
d’espionnage de la République islamique d’Iran en France et en Europe.
Il intervient régulièrement sur les ondes d’Europe 1, Sud Radio, LCI et
CNews, pour parler du Moyen-Orient et de l’Iran. Il est diplômé en
géopolitique et relations internationales (IEP).
A) - Avec la mort de Larijani, une fenêtre d'opportunité s'ouvre pour que les manifestations reprennent
B) - La mollarchie : un système bien plus difficile à détruire qu’un régime
C) - Un plan en cinq points pour éviter la catastrophe nucléaire et économique au Moyen-Orient
D) - Pétrole : une flambée des prix qui expose notre vulnérabilité par idéologie
E) - Ormuz ou l’illusion du contrôle : Chronique prospective d’une crise énergétique mondiale
F) -Interview de Michel Fayad par Arnaud Benedetti : « Le régime ne montre aucun signe de capitulation »
G) - Différents liens (7) sur le thème de l'Iran
VDH : TOUS LES SIGNES POINTENT DANS LA MÊME DIRECTION
Victor Davis Hanson, historien militaire qui étudie depuis cinquante ans la fin des guerres, affirme que la dynamique est en train de changer rapidement en faveur des États-Unis. Quand il parle d’un tournant, il est utile d’écouter ses raisons.
Son analyse ne repose pas sur les communiqués officiels du Pentagone, mais sur le comportement concret des acteurs régionaux et internationaux.
Les Européens
VDH rappelle sa règle : les Européens ne s’engagent jamais dans un conflit à moins d’être convaincus que le vainqueur est déjà déterminé. Au début de l’opération, ils sont restés très prudents et critiques. Aujourd’hui, certains signes montrent qu’ils commencent à se repositionner. Ce n’est pas de l’idéalisme : c’est un calcul pragmatique. Ils estiment que la victoire américaine devient probable.
Les monarchies pétrolières du Golfe
Les Saoudiens, les Émiratis et les Qataris ont toujours excellé à lire l’évolution du rapport de forces régional. Depuis le début du conflit :
- Le Qatar a expulsé les attachés militaires et de sécurité iraniens (persona non grata après les frappes sur Ras Laffan, centre majeur du gaz mondial).
- Les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et Bahreïn ont intercepté des centaines de missiles balistiques et de drones iraniens (plus de 300 missiles et 1 700 drones pour les Émirats seuls depuis le début).
- Les Émirats ont réaffirmé leurs engagements d’investissements massifs aux États-Unis, même en pleine guerre.
Ces actions ne sont pas idéologiques : ce sont des paris stratégiques. Ces pays parient désormais sur une victoire américaine et sur l’affaiblissement durable de l’Iran.
Al Jazeera
C’est le signal le plus frappant selon VDH (souligné dans ses interventions chez Hannity et ailleurs). Al Jazeera, média qatari historiquement très critique des interventions militaires américaines (et souvent cité par la droite anti-guerre américaine contre Israël), a récemment qualifié la campagne de bombardements américains de « brillante et efficace », en ajoutant qu’elle avait été sous-estimée.
Quand le média d’un pays qui abrite à la fois la plus grande base aérienne américaine au Moyen-Orient (Al Udeid) et un bureau politique du Hamas commence à reconnaître l’efficacité militaire américaine, le message est clair : ils pensent que les États-Unis vont l’emporter.
Le signal militaire
Les A-10 Thunderbolt II (« Warthogs ») et les hélicoptères d’attaque AH-64 Apache opèrent désormais librement dans l’espace aérien iranien sud et dans le détroit d’Ormuz.
- Les A-10 chassent et détruisent des vedettes rapides d’attaque iraniennes (fast-attack craft) dans le détroit.
- Les Apache visent des drones et des sites de lancement.
Ces appareils, lents et volant bas, sont des plateformes d’appui rapproché. Leur déploiement massif confirme ce que le général Dan Caine (président des chefs d’état-major interarmées) et le CENTCOM affirment : les défenses aériennes iraniennes sont très fortement dégradées, voire inexistantes dans de nombreuses zones.
La stratégie iranienne actuelle
L’Iran adopte désormais une tactique de type « rope-a-dope » (encaisser les coups en attendant que l’adversaire s’épuise). L’objectif : faire traîner le conflit, espérer un retournement de l’opinion publique américaine, miser sur une pression politique avant les midterms de novembre 2026 pour forcer Trump à arrêter. C’est leur seule carte restante.
Conclusion de VDH
Si Trump maintient la pression et va jusqu’au bout (ce qu’il semble déterminé à faire), le régime iranien peut s’effondrer. Pas dans des années, mais « assez rapidement » — en « deux, trois, quatre semaines » selon ses estimations les plus récentes.
Regardez ce que les gens font, pas ce qu’ils disent.
Tous les acteurs qui ont un intérêt réel dans la région (Européens opportunistes, monarchies du Golfe, même Al Jazeera) se positionnent comme s’ils croyaient à une victoire américaine décisive.
A) - Avec la mort de Larijani, une fenêtre d'opportunité s'ouvre pour que les manifestations reprennent
Est-ce que l’élimination de Larijani constitue un tournant dans la conduite de la guerre ?
Il faut d’abord comprendre que c’était une figure historique du
régime. Né en Irak, il était le fils d’une famille très importante liée
directement au clergé chiite. Son père était un proche de Khomeini, le
fondateur de la République islamique d’Iran. Fils et frère de religieux,
Larijani avait fait la guerre Iran-Irak, servi comme officier dans le
corps des Gardiens de la révolution islamique. Il faut bien avoir à
l’esprit que les combattants de la guerre contre l’Irak sont rentrés en
Iran, à l’issue de la guerre, auréolés de gloire. C’étaient de
véritables figures héroïques pour le régime. Larijani a donc été
Président de l’assemblée islamique après avoir occupé différents postes,
notamment au gouvernement, puis il s’est retrouvé au cœur de l’appareil
sécuritaire du régime. Je dirai même qu’il en était devenu la figure
centrale, ce qui en a fait l’un des hommes les plus puissants et les
plus dangereux d’Iran. Après la mort du Guide suprême Ali Khamenei lors
des frappes américano-israéliennes, il était devenu le véritable
dirigeant de la République islamique d’Iran. Si certains le présentent
comme un érudit et un pragmatique, c’était aussi un véritable idéologue,
et l’on peut même le qualifier de fou sanguinaire. Il est en effet l’un
des grands ordonnateurs des massacres des 8 et 9 janvier dernier. Il
les a personnellement supervisés, qualifiant les manifestations
d’émeutes terroristes. Sa mort est donc un symbole. L’appareil
sécuritaire perd avec lui l’un de ses principaux maillons et donneurs
d’ordres, en même temps qu’une figure historique de la République
islamique.
Quelle sera la réponse du régime ?
La République islamique, proclamée en 1979, s’est construite sur la
terreur et le récit mystique. Il a donc immédiatement été question de
vengeance. La riposte ne s’est donc pas fait attendre. Les Gardiens de
la Révolution islamique ont tiré des missiles balistiques sur Israël,
notamment sur Tel Aviv et sa périphérie. Dans le même temps, le régime a
organisé des funérailles importantes à Téhéran, faisant de Larijani un
martyr. En agissant ainsi, on revient donc à ce que je vous disais : le
régime va devoir le venger. Il a lancé des menaces contre des cibles
diverses. Les bases américaines et plus largement occidentales dans la
région, comme les installations énergétiques, seront sans doute ciblées.
Téhéran va tout faire pour accroître la pression sur les pays
alentours. L’Europe, comme les intérêts des démocraties occidentales,
risque d’être aussi pris pour cibles. La menace terroriste est donc à
prendre au sérieux.
Quel est l’état d’esprit des oppositions dans le moment ?
Les oppositions iraniennes sont plurielles. Elles ont en commun
d’être pour la plupart démocratiques et laïques, tant à l’intérieur du
pays qu’à l’extérieur. En Iran, il y a une forme de cohésion de fait. À
l’intérieur du pays, l’une des urgences, c’est de penser l’avenir, de
trouver une issue. À l’extérieur, les différents groupes se connaissent
et se parlent. Mais il y a encore des divergences entre certaines
organisations. Elles sont évidemment dépassables, mais pour l’heure, ce
n’est pas encore le cas, notamment au sein d’un certain nombre de
groupes politiques ethniques. Les leaders de ces groupes cherchent à
comprendre la stratégie américaine pour l’après-régime, qui ne leur
apparaît pas claire. Cependant, on voit que Reza Pahlavi est pour
l’heure la figure qui se détache, car la plus connue, et la plus
symbolique. Avec la mort de Larijani, une fenêtre d’opportunité s’ouvre
pour que les manifestations reprennent, cela d’autant plus que nous
sommes dans la période des fêtes de Norooz, le nouvel an iranien. Les
prochains jours seront sans doute décisifs.
Franco-iranien, Emmanuel Razavi
est Grand reporter, spécialiste
du Moyen-Orient et de l’Iran. Il collabore avec les rédactions de Paris
Match, Le Figaro Magazine, Atlantico, Franc-Tireur, VA, Politique
Internationale et Écran de Veille, ainsi qu’avec Historia, Le Figaro
Histoire, et la revue de géographie Hérodote. Il a produit et réalisé
plusieurs documentaires, notamment sur le Moyen-Orient, pour les chaînes
de télévision Arte, M6, France 3 et Planète. Ses enquêtes sur
l’ingérence de la République islamique d’Iran en France l’ont conduit à
témoigner, en février 2025, devant une commission de travail
sénatoriale, et en octobre 2025, devant la commission d’enquête sur les
liens existants entre les représentants de mouvements politiques et des
organisations et réseaux soutenant l’action terroriste. Il est diplômé
en géopolitique et Relations Internationales (IEP). Derniers livres
publiés : « Paris-Téhéran, le grand dévoilement » et « La Pieuvre de
Téhéran » (Cerf, 2025) coécrits avec Jean-Marie Montali.
B) - La mollarchie : un système bien plus difficile à détruire qu’un régime
La
mollarchie définit l’islam selon une vision-du-monde
politico-religieuse. Convaincue d’appartenir au camp du Bien, la
mollarchie dispense sa haine contre l’Occident en général et les Juifs
en particulier. Contre la mollarchie, deux alliés aux intentions
cependant très différentes : États-Unis et Israël. Jérusalem joue sa
survie là où Trump joue perso. Enfin, presque 80 % des Iraniens
n’attendent qu’une aide concrète pour en finir avec la dictature
mollarchique. Une aide qui tarde bien tragiquement à arriver…
Le monde selon les mollahs
La mollarchie n’est pas une dictature fermée comme la Corée du Nord.
Elle revendique une hégémonie civilisationnelle de portée mondiale. Pour
elle, l’espace-temps est celui d’Allah. Pour elle, la notion de patrie
est inconnue. Pour elle, le peuple doit répondre à la soumission. 700
000 hommes : 200 000 gardiens de la révolution et 500 000 bassidji,
police des basses œuvres notamment dans la répression des
manifestations, forment le rempart idéologico-sécuritaire. Mourir en
martyr demeure la certitude d’une vie éternelle au paradis d’Allah.
Aussi, le guide suprême, dès la première minute de sa désignation, se
définit comme un « mort en puissance », de sorte que la succession, quel
que soit le cas de figure où elle se présente, est théoriquement une
option « naturelle » car la mollarchie ne repose pas sur les hommes mais
sur le symbole qu’ils véhiculent. Le système est une hydre redoutable
qui a appris à se régénérer quasi automatiquement. Tant que les
Occidentaux ne l’auront pas compris, ils ne comprendront rien à la
mollarchie.
Le monde selon Netanyahou
Pour Israël, c’est une guerre existentielle. La population fait bloc
autour de ses dirigeants — quitte à reporter à plus tard les diverses
dissensions politiques. Le président Herzog ayant refusé l’amnistie à
Netanyahou, une fois la guerre finie l’actuel premier ministre risque
d’avoir un réveil difficile, rattrapé qu’il risque d’être par les
affaires.
Le monde selon Trump
C’est un pragmatique qui veut entrer dans l’histoire comme l’homme à
avoir mis à genoux le régime de Téhéran. Seulement le monde rêvé de
Trump n’est pas toujours le monde réel de l’Histoire. Son logiciel, ce
sont les affaires, et quoi qu’il dise, le peuple iranien n’est pas son
souci. L’Américain joue au Monopoly-menteur dans le but de contrôler le
circuit économique mondial, dont Ormuz est la clé de voûte, et à moyen
terme, de contrer Pékin. Exit Make América Great Again, welcome Trump first.
Le monde selon Reza Pahlavi
D’un caractère entier, il a la réputation d’être un électron libre,
cependant son nom revient souvent en Iran. Les Iraniens sont connus pour
nourrir un très fort sentiment national, notamment chez une partie de
la jeunesse, généralement plutôt favorisée, qui voit le fils de Shah
comme le témoin d’une histoire qu’ils n’ont jamais connue. Pahlavi
est-il l’homme d’un XXIᵉ siècle libéral ou bien l’héritier d’un père à
la tradition absolutiste ? Pour bon nombre d’observateurs, il est pour
l’heure l’homme de la situation, bien qu’il ne bénéficie pas des bonnes
grâces de Trump. Là où l’homme de Mar-a-Lago veut tout faire pour barrer
la route à la Chine — et indirectement à la Russie —, le fils du Shah
veut redonner à l’Iran sa puissance et augurer un nouvel ordre
moyen-oriental, créer un axe économique avec Israël et s’impliquer dans
les Accords d’Abraham, faisant ainsi de la région une force économique
et énergétique concurrentielle à la puissance américaine. Mais c’est
bien connu, Trump n’aime pas la concurrence.
Le peuple iranien, dindon de la farce ?
60 % des Iraniens ont moins de 30 ans, presque deux-tiers d’hommes et
de femmes qui n’ont jamais connu que l’embrigadement idéologique de la
mollarchie. Alors, comment interpréter les manifestations de janvier ?
La diaspora iranienne avec laquelle une certaine jeunesse reste en
contact — généralement la plus favorisée — a très certainement joué un
rôle fondamental en assurant le lien entre le « monde réel » et
l’univers mollarchique. (1) Il y a aussi les Iraniens, que
l’effondrement économique plonge dans la précarité. Tout cela forme un
magma humain en constante ébullition. Mais pour les Iraniens bien
décidés à en finir avec le système, un fort sentiment se fait jour.
Après l’élimination d’Ali Khamenei, ils espéraient les frappes
israélo-américaines comme une action préliminaire avant l’aide massive
en armes et en logistique que Washington n’a cessé de promettre. Mais,
si vu du ciel, les cibles sont une chose, sur le terrain, la réalité est
tout autre…
Le jour d’après
Sans considérer la chose comme acquise, Téhéran, en régionalisant le
conflit, est en train de réaliser ce qu’aucune diplomatie n’a vraiment
réussi : faire en sorte que les pays du Golfe et Israël pourraient
envisager un rapprochement d’intérêt, tant il est vrai que les affaires
ont besoin de la paix pour se réaliser. Pour autant, convergence ne
signifie pas forcément alliance. Tout dépendra des conséquences à court
terme du blocage du détroit d’Ormuz. Les prix s’envolent, entraînant par
ricochet une vague inflationniste porteuse d’une récession mondiale,
autant dire que personne ne veut laisser pourrir une telle situation.
Pour l’heure, personne ne peut vraiment se faire une idée de ce que
pourrait être un nouveau Moyen-Orient. Sans le parapluie américain, les
pays du Golfe ne sont que des « banques aux pieds d’argile », pour
reprendre l’expression d’un journaliste du Jewish Chronicle. L’État
hébreu, quant à lui, va très vite se trouver face à la pression
considérable des puissances occidentales qui n’ont aucun intérêt à la
poursuite d’un conflit aux effets dévastateurs, notamment sur leur
propre politique intérieure. Reste à savoir jusqu’où ira le soutien de
Washington. Trump, qui n’en sera pas à son premier retournement de
veste, pourrait fort bien lâcher l’État hébreu dans le seul but de
sortir d’une situation extrêmement délicate pour son avenir politique.
Sur la question du Hezbollah. Jérusalem n’a aucun état d’âme.
Netanyahou est bien décidé, dût-il se mettre à dos la communauté
internationale, à briser une bonne fois pour toute le mouvement
pro-iranien. D’autre part, ses coalisés ultranationalistes entendent
clairement poursuivre leur politique visant à rendre impossible la
création réelle d’un État de Palestine. Les résultats des guerres menées
par Israël contre les mollahs et ses proxys seront déterminants pour
les prochaines élections normalement prévues en octobre 2026.
L’Europe, quant à elle, brille par ses pas de clercs : un pas en
avant, deux en arrière. Énergiquement dépendante, soit elle décide de se
reprendre en main en participant à une force de coalition pour
sécuriser le détroit d’Ormuz, soit elle continue son sport favori, se
réunir sans jamais obtenir de majorité fiable.
Dans l’état actuel de la situation, les Russes prioritairement, mais
les BRICS en arrière-plan pourraient profiter d’un contexte où les
cartes sont sans cesse redistribuées. La Chine, prochaine position du
curseur géopolitique, ne pourra pas rester éternellement spectatrice.
Elle le sait et attend patiemment son heure.
Michel Dray ,
Président de Convergences méditerranéennes
(1) Au jour d’aujourd’hui, la connexion Internet bénéficie qu’à 1 % de la population, à savoir les hiérarques du système.
C) - Un plan en cinq points pour éviter la catastrophe nucléaire et économique au Moyen-Orient
Jeffrey Sachs : « Cette guerre ne profite à personne »
Dans une interview récente accordée
à Glenn Diesen depuis la Malaisie, le professeur Jeffrey Sachs,
économiste de renommée mondiale, met en garde contre l’escalade
incontrôlable du conflit entre les États-Unis, Israël et l’Iran.
Face au risque d’une guerre nucléaire et
à une crise économique mondiale, Jeffrey Sachs propose, avec sa
collègue Sybil Fares, un plan concret en cinq mesures pour mettre fin à
ce qu’il qualifie de « pure situation perdant-perdant-perdant ».
L’ « Option Samson » et le spectre d’une catastrophe nucléaire
Israël possède ce que l’on appelle l’« Option Samson
» : en cas de menace existentielle, il pourrait recourir à l’arme
nucléaire. Selon Jeffrey Sachs, cette hypothèse n’est plus théorique.
David Sacks, conseiller influent de Donald Trump (et tsar de l’IA à
la Maison Blanche), a récemment averti que si le conflit se prolongeait,
Israël pourrait être détruit et envisager des frappes nucléaires contre
l’Iran. Son message est sans équivoque : « Déclarez la victoire et rentrez chez vous. »
La situation militaire se dégrade très rapidement. Les arsenaux d’intercepteurs s’épuisent des deux côtés, tandis que les destructions d’infrastructures se multiplient.
Sachs insiste : poursuivre cette voie n’est pas seulement dangereux
pour la région, mais aussi pour la sécurité d’Israël elle-même.
Une crise économique déjà en marche
Le détroit d’Ormuz est fermé. La libération annoncée de 400 millions
de barils des réserves stratégiques américaines ne couvrirait que 20
jours de flux normal. Parallèlement, la production de pétrole et de gaz
s’arrête et les installations physiques sont détruites dans l’échange de
tirs. « Les gens savent faire des calculs », souligne Sachs.
Même si Trump tente de calmer les marchés, la crise sera longue,
meurtrière et mondiale. Elle touche particulièrement l’Iran et les pays
du Golfe, mais personne n’en sortira gagnant.
Le plan en cinq points pour une paix durable
Avec Sybil Fares, Jeffrey Sachs détaille cinq mesures
interdépendantes, fondées sur la reconnaissance des intérêts légitimes
de sécurité de chaque partie :
Cesser immédiatement l’agression contre l’Iran
Les États-Unis et Israël doivent
arrêter les bombardements et renoncer à toute politique de changement de
régime. L’Iran a le droit de ne pas être attaqué de manière flagrante
et illégale, comme cela se produit depuis des années. Cette agression
ouverte viole le droit international.
Revenir à l’accord sur le nucléaire (JCPOA)
L’accord de 2015 (Plan d’action global commun),
négocié avec les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de
l’ONU et ratifié unanimement, avait précisément empêché l’Iran de
développer une arme nucléaire. Trump l’a déchiré en 2018. L’Iran répète
qu’il ne veut pas l’arme nucléaire et accepte des inspections strictes.
Un retour à la table des négociations à Vienne est possible et urgent.
Rouvrir le détroit d’Ormuz par un accord régional
Ce n’est pas à Trump de dicter des
ordres à la Chine ou ailleurs. Les pays du Conseil de coopération du
Golfe et l’Iran (tous membres de l’Organisation de la coopération
islamique et pour certains des BRICS)
doivent régler cela bilatéralement. Les États du Golfe réaffirmeront
leur souveraineté sur les bases militaires américaines présentes sur
leur territoire et garantiront qu’elles ne serviront jamais à agresser
l’Iran. Le détroit rouvrira immédiatement.
Créer un État palestinien sur les frontières de 1967
C’est la racine de tous les conflits
des trente dernières années. Israël doit revenir aux frontières du 4
juin 1967 ; un État palestinien viable verra le jour à Gaza, en
Cisjordanie et à Jérusalem-Est. Le Conseil de sécurité de l’ONU a voté
en ce sens à de nombreuses reprises ; seuls les veto américains l’ont
bloqué. C’est la doctrine du « Clean Break »
de Netanyahu qui empêche cette solution depuis des décennies : Israël
exige 100 % du territoire historique de la Palestine mandataire, alors
que l’État palestinien ne représenterait que 22 % de ce territoire.
Désarmer les groupes armés
Une fois l’État palestinien établi et
accueilli aux Nations Unies (comme 184 autres États), le Hamas, le
Hezbollah et tous les autres groupes non étatiques se désarmeront. La
région entière et le Conseil de sécurité l’exigeront. La paix devient
alors possible.
Sécurité indivisible ou illusion hégémonique ?
Sachs insiste sur un principe fondamental : la sécurité est indivisible.
On ne peut pas augmenter sa propre sécurité en braquant une arme sur l’autre.
Les guerres actuelles (Iran, Ukraine, tensions autour de Taïwan) proviennent toutes de la poursuite d’une « paix hégémonique
» : l’idée que les États-Unis et Israël peuvent imposer leur volonté
par la force militaire écrasante sans jamais reconnaître les
préoccupations légitimes des autres. Netanyahu a cru qu’il pouvait
contrôler le Congrès américain et imposer une « Grande Israël » sans compromis. Cette illusion est aujourd’hui en train de s’effondrer.
Pourquoi une telle sous-estimation de l’Iran ?
Les responsables américains ont cru que tuer des dirigeants ferait
s’effondrer le régime iranien et que des menaces suffiraient à le faire
capituler. Ils ont écarté l’hypothèse (pourtant évidente) de la
fermeture du détroit d’Ormuz ou d’attaques sur les bases américaines.
Sachs compare cela aux échecs passés en Irak et en Afghanistan : « Nous créons notre propre réalité. » Aujourd’hui,
le processus décisionnel américain est en ruines : président
psychologiquement instable, Congrès qui refuse d’exercer son rôle
constitutionnel, aucune planification sérieuse. C’est de l’improvisation pure.
Le professeur Jeffrey Sachs soutient que le désespoir grandit aux États-Unis et en Israël alors qu’ils échouent à vaincre l’Iran, et que des armes nucléaires pourraient être utilisées si nous continuons sur cette voie.
Conclusion : l’heure de la raison
« Limitez les dégâts, déclarez la victoire à votre manière, mais ne nous entraînez pas dans le désastre. »
Tel est le message urgent de Jeffrey Sachs à Donald Trump. Cette
guerre est un fiasco moral, stratégique et économique. Le chemin de la
sortie existe : reconnaître les intérêts de sécurité de chacun, revenir au droit international et privilégier la diplomatie. Reste à savoir si Washington et Tel Aviv seront prêts à l’emprunter avant qu’il ne soit trop tard.
Les cinq mesures détaillées figurent également dans l’article co-écrit par Jeffrey Sachs et Sybil Fares, « Ending the Trump-Netanyahu War in the Middle East ». Le temps presse.
D) - Pétrole : une flambée des prix qui expose notre vulnérabilité par idéologie
En mars 2026, la France et l’Europe entière font face à une
nouvelle flambée des prix de l’énergie. Le baril de Brent oscille autour
de 108 à 110 dollars, avec des pics récents au-delà de 119 dollars. En
France, le gazole dépasse régulièrement les 2 euros le litre dans
de nombreuses stations, en hausse de 15 à 30 centimes en quelques
semaines seulement. L’essence (SP95-E10) se situe autour de 1,80 à 1,85
euro le litre, et le SP98 flirte avec les 1,95 euro.
Cette
hausse n’est pas un accident conjoncturel : elle résulte directement
des tensions géopolitiques au Moyen-Orient, où le détroit d’Ormuz est
partiellement bloqué et où des installations clés de GNL ont subi des
dommages significatifs.
Une dépendance volontairement créée par le dogmatisme européen
Cette
crise met en lumière une vulnérabilité structurelle que les dirigeants
européens ont eux-mêmes créée : le refus obstiné d’importer du gaz et du
pétrole russe, notre voisin géographique le plus proche, au nom d’un
dogmatisme idéologique. Depuis le début du conflit Russo-Ukrainien en
2022, l’Union européenne a mis en place un embargo progressif
sur le pétrole russe (importations tombées à moins de 3 % en 2025) et
un calendrier de sortie du gaz russe : interdiction des nouveaux
contrats depuis janvier 2026, interdiction totale des importations par
gazoduc et GNL d’ici fin 2027, avec des transitions pour certains pays. Le plan REPowerEU,
présenté comme une voie vers l’indépendance, a en réalité remplacé une
dépendance stable et peu coûteuse par une dépendance chaotique aux
marchés mondiaux.
La Russie, un partenaire historique sacrifié
La
Russie représentait avant 2022 environ 45 % des importations de gaz de
l’UE. En 2025, cette part est tombée à environ 13 %, et le reste est
progressivement supprimé.
Les Européens se sont
tournés vers le GNL américain, qatari, algérien ou norvégien. Ces
alternatives sont plus chères à transporter (tankers au lieu de
gazoducs), plus sensibles aux chocs géopolitiques et souvent liées à des
fournisseurs lointains ou politiquement instables. Le résultat est là : dès qu’un conflit éclate au Moyen-Orient, les prix s’envolent et l’Europe paie le prix fort.
Pendant ce temps, la Russie continue d’exporter massivement son pétrole
et son gaz vers l’Asie (Chine, Inde), empochant des revenus qui, malgré
les sanctions et les réductions, restent substantiels grâce à la hausse
des cours mondiaux.
Refuser le voisin russe : une pure folie idéologique
Refuser
le voisin russe relève de la pure folie idéologique. Géographiquement,
la Russie est le fournisseur le plus logique : pipelines existants (Nord Stream, Yamal, TurkStream), distances courtes, coûts de transport minimaux, approvisionnement stable et prévisible.
Avant 2022, ces flux étaient fiables et bon marché.
Aujourd’hui,
par principe, on les sacrifie au profit d’un GNL qatari ou américain
qui traverse les océans et dont les infrastructures sont vulnérables aux
conflits. Le Qatar, par exemple, voit une partie de sa capacité de
production affectée, ce qui réduit l’offre européenne et fait grimper
les prix du gaz de 35 % en quelques jours. Cette politique n’a pas
affaibli durablement la Russie sur le plan énergétique ; elle a surtout
fragilisé l’Europe.
Des impacts immédiats et brutaux sur la vie quotidienne
Les conséquences concrètes sur la vie quotidienne des Français sont immédiates et brutales.
Pour des millions de ménages, la voiture reste le moyen de transport
principal : trajets domicile-travail, courses, accompagnement des
enfants, loisirs. Chaque hausse de 10 centimes au litre représente
plusieurs dizaines d’euros par mois pour un salarié moyen qui parcourt
30 à 50 km par jour. Les artisans, commerçants, livreurs et
transporteurs routiers voient leurs marges s’effondrer. Le secteur
agricole et agroalimentaire, déjà sous pression, subit une inflation en
cascade sur les engrais, le transport et la logistique. Les entreprises
de l’industrie manufacturière, particulièrement exposées, ont vu leurs
coûts énergétiques augmenter de 73 % en moyenne entre 2020 et 2023, avec
des effets persistants sur la rentabilité. Selon les données
disponibles, 87 % des entreprises estiment que leur marge est touchée
négativement, et près de 28 % se sentent en danger d’existence à court
terme.
Inflation en cascade et renoncements forcés
Le gouvernement multiplie les annonces de contrôles et de « boucliers »
temporaires, mais la mécanique est implacable : la hausse des
carburants se répercute sur tous les biens de consommation.
L’alimentation, les produits manufacturés, les services augmentent.
L’inflation énergétique, qui avait déjà progressé de 10,5 % entre 2022
et 2023, repart à la hausse. Pour les ménages modestes ou les classes
moyennes, c’est un renoncement supplémentaire : chauffage réduit,
vacances annulées, sorties limitées. Les factures d’électricité et de
gaz suivent la même tendance, même si la France est relativement
protégée grâce à son parc nucléaire. Mais le gaz reste essentiel pour
les pics de consommation et pour l’industrie.
Un moral des Français déjà au plus bas
Le moral des Français est déjà très bas. Les sondages récents
(CSA, Ipsos, Odoxa) convergent : 77 % des Français se disent
pessimistes pour l’année 2026, un record. Seuls 41 % sont optimistes
pour leur situation personnelle, et la confiance dans la politique
nationale tourne autour de 22 %. L’indice de moral économique est au
plus bas historique pour un début d’année (-64 selon certaines mesures).
Les Français ont le sentiment d’être pris en otage par des choix
stratégiques qui les dépassent : ils paient le prix d’une politique
énergétique idéologique pendant que les grandes puissances (États-Unis,
Chine) continuent de s’approvisionner où bon leur semble.
Une obstination absurde et contre-productive
Cette
obstination est d’autant plus absurde que la Russie n’est pas un
adversaire éternel sur le plan énergétique. Elle reste un producteur
majeur, avec des infrastructures existantes et une capacité à livrer
rapidement et à moindre coût.
Refuser
ces approvisionnements sous prétexte idéologique, alors que la vie
quotidienne des Français et la compétitivité des entreprises en
dépendent, relève du dogmatisme dangereux.
L’Europe
a voulu punir Moscou en 2022 ; elle s’est surtout punie elle-même en
s’exposant aux chocs du Moyen-Orient et aux fluctuations du GNL
américain. Le pragmatisme aurait consisté à diversifier sans couper brutalement un fournisseur historique et géographiquement logique. Aujourd’hui, on paie le prix de cette erreur stratégique.
Il est temps de placer le pragmatisme au centre des priorités
Il
est temps de revenir à la raison. La sécurité énergétique de la France
et de l’Europe ne peut pas reposer uniquement sur des principes
idéologiques. Elle doit prioriser la proximité géographique, la
stabilité des contrats et le coût raisonnable pour préserver le pouvoir
d’achat et l’emploi.
La vie des Français passe avant les grands discours.
Le
nucléaire français est un atout majeur, mais il ne couvre pas tout. Le
gaz et le pétrole restent indispensables pour la transition et pour les
pics. Continuer à snober le voisin russe alors que les alternatives sont
plus chères et plus risquées, c’est condamner les ménages à payer toujours plus cher pour des choix politiques obstinés.
Une crise qui n’est pas une fatalité
La
crise actuelle n’est pas une fatalité. Elle est la conséquence directe
d’une politique énergétique déconnectée des réalités géographiques et
économiques. Il est encore possible de corriger le tir :
diversifier
intelligemment, rouvrir le dialogue pragmatique avec les fournisseurs
stables, et placer la vie quotidienne des Français au centre des
priorités.
Les entreprises françaises, les artisans,
les salariés, les familles n’en peuvent plus de cette folie idéologique
qui leur coûte cher chaque jour à la pompe, au chauffage et dans leur
budget. Le pragmatisme n’est pas une faiblesse : c’est la seule voie
réaliste pour protéger le quotidien et la compétitivité de la nation.
E) - Ormuz ou l’illusion du contrôle : Chronique prospective d’une crise énergétique mondiale
« Hausse du pétrole et du gaz, tensions dans le Golfe, inquiétudes sur le détroit d’Ormuz. » À intervalles réguliers, l’économie mondiale semble rejouer la
même partition. Depuis le premier choc pétrolier consécutif à la guerre
du Kippour, une crise au Moyen-Orient entraîne une envolée des prix,
généralement contenue par des mécanismes d’ajustement éprouvés.
Mais la séquence ouverte en 2026 diffère profondément. Le
détroit d’Ormuz, par où transite environ 20 % du pétrole mondial selon
les estimations de l’Agence internationale de l’énergie, devient un
point de rupture logistique. La question centrale n’est plus celle de
l’offre, mais celle de la circulation.
Dans ce contexte, les États-Unis, dont la doctrine de sécurisation du
Golfe remonte à la doctrine Carter, apparaissent en quête d’alliés pour
assurer une mission qu’ils assumaient jusque-là de manière
prépondérante. L’Arabie saoudite, pilier de la régulation depuis la fin
des années 1970, voit sa capacité d’action contrainte. Quant à la
Russie, redevenue un acteur énergétique majeur depuis les années 2000,
elle reste en position de stabilisateur potentiel… mais politiquement
neutralisée.
Dès lors, la crise d’Ormuz marque-t-elle la fin du modèle de stabilisation énergétique construit depuis les années 1970 ?
Un système historiquement stabilisé : production, sécurité et compensation (1979–1987)
La révolution iranienne de février 1979 provoqua une chute brutale de
la production du pays, estimée à près de cinq millions de barils/jour.
Le prix du baril doubla en quelques mois. Pourtant, le marché ne
s’effondra pas, l’Arabie saoudite augmentant sa production. Ce faisant,
elle consolidait son rôle de producteur d’appoint. Dans le même temps,
l’Union soviétique bénéficiait de la hausse des prix, sans intervenir
dans la régulation globale. Ce moment marqua la structuration d’un
premier équilibre : les chocs pouvaient être absorbés par la flexibilité
de l’offre.
La guerre Iran-Irak (22 septembre 1980-20 août 1988) entraîna une «
guerre des pétroliers », avec plus de 400 navires attaqués entre 1984 et
1988. La réponse américaine prit la forme de l’opération Earnest Will
(24 juillet 1987-26 septembre 1988), qui consistait à escorter les
tankers koweïtiens protégés par le pavillon américain. Cette opération
illustra une mutation décisive : la sécurisation militaire des flux
devenait le complément indispensable de l’ajustement de la production.
De ce fait, entre 1979 et la fin de la guerre froide, se mit en place
un système reposant sur la flexibilité saoudienne, la puissance navale
américaine et une production soviétique significative mais peu intégrée.
Cet équilibre se renforça après 2000 avec le retour de la Russie et la
formation OPEP+, consacrant un système énergétique tripolaire.
2026 : une rupture systémique – la désynchronisation des variables
Comme lors des crises précédentes, une hausse des prix a suivi
immédiatement les tensions dans le Golfe. Mais la dynamique diverge
rapidement : les primes d’assurance atteignent des niveaux comparables,
voire supérieurs, à ceux observés à la fin des années 1980, sans qu’un
dispositif équivalent à Earnest Will ne soit immédiatement opérationnel.
Ainsi, comme en 1987, assurer un tanker aujourd’hui coûte jusqu’à 2 %
de sa valeur, voire au-delà, mais sans la certitude qu’un acteur soit
capable de sécuriser durablement sa route, notamment en passant le
détroit d’Ormuz. Contrairement aux prix du pétrole, les primes
d’assurance ne traduisent pas une tension sur l’offre, seulement une
dégradation de la sécurité des flux, expliquant leur envolée lors de
chaque phase d’un conflit maritime.
À partir de la troisième semaine de l’opération américano-israélienne,
une contradiction apparaît néanmoins. Le pétrole est disponible et la
production saoudienne reste élevée. Mais le trafic maritime diminue
fortement. Contrairement à certaines analogies abusives avec les convois
de la Seconde Guerre mondiale, la situation du détroit d’Ormuz se
rapproche bien davantage de la guerre des pétroliers de 1987, où le
trafic n’était pas interrompu mais profondément dégradé par la
combinaison de menaces asymétriques et de contraintes géographiques.
Passer cet étroit chenal n’est possible qu’en convoi en raison de sa
largeur limitée, de la proximité des côtes, tant iraniennes
qu’émiraties. S’ajoutent, contrairement à 1987, une incertitude durable
(pas de stabilisation à court terme, juste la volatilité décisionnelle
américaine), une pression accrue sur les acteurs économiques (armateurs
et assureurs) comme sur les alliés, et un basculement du système
énergétique.
La question n’est plus seulement d’extraire ou de produire, mais de sécuriser des flux devenus vulnérables.
Le
système tripolaire élaboré en 1973 ne fonctionne plus. Pour la première
fois, il ne semble pas y avoir d’opérateur capable de rétablir
l’équilibre. L’Arabie saoudite ne peut compenser un blocage des flux,
car les États-Unis se trouvent incapables de reproduire seuls
l’opération Earnest Will. Enfin, la Russie, malgré ses capacités, reste
partiellement exclue du jeu européen depuis son invasion de l’Ukraine.
La crise actuelle combine ainsi les vulnérabilités de 1979 et de 1987,
sans leurs mécanismes de résolution.
Fragmentation et recomposition : vers un marché sous contrainte
Comme lors des chocs pétroliers précédents, les États européens
mettent en place des mesures de soutien. Mais contrairement aux années
1970, où les politiques d’efficacité énergétique et de diversification
(nucléaire, mer du Nord) avaient permis une adaptation structurelle, la
réponse actuelle demeure largement budgétaire. La crise confirme une
évolution amorcée depuis les années 2010 et puissamment révélée après la
rupture avec les facilités énergétiques russes du fait de son agression
de l’Ukraine. Cette fragmentation du marché énergétique se caractérise
par la réorientation des exportations russes vers l’Asie, accélérée
après 2022. Elle rappelle que le pétrole n’est pas seulement une
marchandise globale, mais un outil de puissance géopolitique, comme lors
des embargos depuis 1956.
Enfin, la situation actuelle évoque moins un choc pétrolier classique
qu’une transition vers un système instable, comparable aux périodes de
guerre où la logistique était devenue déterminante. Et ce, en l’absence
d’un acteur capable de combiner production, sécurité et flexibilité. En
cela, la présente crise marque une rupture historique.
Depuis la guerre du Kippour (octobre 1973), le système énergétique
mondial reposait sur un équilibre entre production et sécurité. La crise
actuelle du détroit d’Ormuz en révèle les limites, ces deux dimensions
échouant, pour la première fois, simultanément. Le pétrole n’a jamais
été aussi disponible. Mais il n’a jamais été aussi difficile à
acheminer. Dans cette nouvelle configuration, la puissance ne réside
plus seulement dans la maîtrise des ressources, mais dans celle des
routes. Et c’est précisément là que se joue désormais l’équilibre du
système international.
F) -Interview de Michel Fayad par Arnaud Benedetti : « Le régime ne montre aucun signe de capitulation »
1/ Que change l’élimination d’Ali Larijani ?
Secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale depuis août 2025,
Ali Larijani était devenu, dans les semaines précédant le conflit, le
dirigeant de facto de la République islamique. Il coordonnait la riposte
iranienne depuis le premier jour des frappes et servait de pivot entre
l’appareil sécuritaire et les canaux diplomatiques. Il incarnait aussi,
avec son frère Sadeq, président du Conseil de discernement de l’intérêt
supérieur du régime, l’un des piliers dynastiques d’un système
théocratique où les deux frères ont été, chacun à leur poste, des
instruments fidèles — l’un pour la répression judiciaire, l’autre pour
la projection militaire et diplomatique.
Son élimination fragilise la capacité de coordination du régime sans
le faire tomber. Larijani était un profil rare capable de faire tenir
ensemble l’appareil des Gardiens et un canal diplomatique vers
l’Occident — non par modération, mais par calcul stratégique pour la
survie du système. Ce calcul disparaît avec lui : le régime devient plus
rigide, plus fragmenté dans ses prises de décision, moins capable de
gérer une sortie de crise.
Mais la vraie question n’est pas seulement de savoir si ce régime
mérite de tomber — il le mérite —, c’est ce qui pourrait émerger
ensuite. L’affaiblissement de l’axe chiite ne crée pas l’islamisme
sunnite, déjà implanté depuis longtemps, avec ses réseaux transnationaux
et ses financeurs. En revanche, il libère un espace stratégique que les
forces wahhabites, salafistes et takfiristes, déjà structurées, sont
prêtes à occuper. Les chancelleries occidentales et les analystes
doivent anticiper dès maintenant ce déplacement du centre de gravité de
la menace islamiste, car c’est là que réside le défi le plus durable
pour la région et pour l’Europe.
2/ Où en sommes-nous, au 21 mars, de l’état des opérations conduites par Washington et Tel-Aviv ?
Nous sommes au 21e jour du conflit, officiellement désigné sous les
noms d’opération « Furie épique » du côté américain et « Lion rugissant »
du côté israélien. Le Pentagone a déployé un troisième porte-avions
dans la région et acheminé des renforts aériens, maritimes et terrestres
substantiels. Israël frappe durement le Liban en parallèle, poursuit
l’élimination systématique de figures dirigeantes du régime, et son
porte-parole militaire a déclaré qu’Israël allait « traquer, trouver et
neutraliser » Mojtaba Khamenei, le nouveau Guide suprême.
Les deux alliés ne poursuivent pas exactement les mêmes objectifs.
Washington cherche à détruire les capacités balistiques et nucléaires
iraniennes dans un délai contrôlé, en veillant à la stabilité des
marchés énergétiques. Israël, lui, adopte une ligne maximaliste : il
vise les têtes dirigeantes, dispose de nombreuses cibles encore intactes
et considère qu’il s’agit d’une opportunité historique d’affaiblir
durablement le régime.
De son côté, l’Iran ne montre aucun signe de capitulation. Mohsen
Rezaee, conseiller militaire du nouveau Guide suprême, a posé
publiquement ses conditions pour tout cessez-le-feu : retrait total des
forces américaines du Golfe Persique, réparations intégrales et
garanties de sécurité à long terme. La réponse américaine est ferme :
aucun accord sans reddition inconditionnelle. Ce décalage rend toute
sortie de crise à court terme improbable.
Nous sommes donc dans une guerre réelle, assumée, mais dont le terme
reste incertain. La chute de la République islamique, si elle survient,
sera une délivrance pour les peuples opprimés depuis des décennies — le
peuple iranien d’abord, mais aussi le Liban, saigné par le Hezbollah. La
lucidité stratégique commande néanmoins de s’interroger dès maintenant
sur l’après : le vide laissé pourrait être comblé par des réseaux
wahhabites, salafistes et takfiristes déjà structurés et prêts à agir,
financés par des pétrodollars du Golfe.
3/ Que savons-nous de la structure de commandement du régime ? Qui dirige ?
Le pouvoir iranien fonctionne aujourd’hui selon une architecture de
survie, distribuée et souterraine, sans chef unique clairement
identifiable de l’extérieur. Plusieurs pôles en structurent néanmoins
l’équilibre :
Mojtaba Khamenei est l’autorité formelle, désigné Guide suprême par
l’Assemblée des experts début mars. Sa légitimité reste précaire. Il n’a
exercé aucune fonction exécutive, ne s’est jamais montré en public
depuis sa nomination, et communiquerait uniquement par écrit depuis un
abri sécurisé.
Mohammad Bagher Ghalibaf, président du Parlement et ancien commandant
du CGRI, est la figure la plus active et visible. Il coordonne l’effort
de guerre quotidien, gère les affaires internes et représente la
continuité exécutive du régime.
Mohsen Rezaee, vétéran du CGRI et nouveau conseiller militaire du
Guide suprême, assure la liaison entre le politique et le militaire et
pose les conditions de sortie de crise côté iranien.
Sadeq Larijani, frère d’Ali et président du Conseil de discernement,
reste un relais institutionnel puissant, même si son rôle opérationnel
dans la guerre directe est difficile à apprécier.
Mohammad Ali Jafari, ancien commandant en chef du CGRI, conserve une
influence stratégique sur les opérations asymétriques et les proxies et
alliés régionaux (Hezbollah, Hachd al-Chaabi, Houthis), qui constituent
le levier principal d’action régionale du régime.
Le pouvoir n’est donc pas concentré : il repose sur un équilibre
mouvant entre ces pôles, où le poids du sécuritaire et des réseaux
informels augmente fortement. Le régime tient encore, mais en mode
dégradé, opaque et vulnérable, ayant perdu les profils capables de
penser au-delà de la survie immédiate. La question décisive reste celle
du vide qui se créera derrière lui dans la région et dans le monde, que
les forces islamistes sunnites radicales sont déjà prêtes à exploiter.
Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire,
Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université,
essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient
régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ?
(Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du
discours public et les évolutions de la vie politique française.
Au nombre des nombreux mensonges du régime iranien, découverte en 2002 du programme militaire secret et des sites clandestins d’enrichissement de Natanz et Arak. Découverte du site de Fordo en 2008. Site de la pioche en 2024. Site de Minzadehei en 2026.https://diplomatie.gouv.fr/fr/politique