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février 27, 2026

La France Insoumise...PS...NFP, et alors ?

Sommaire:

A) - La France Insoumise : liturgie des bouffons de la République

B) - Après la tragédie de Lyon, Jusqu'où le Ps ira dans sa liaison avec LFI ?

C) - Les derniers rebondissements dans l’affaire Quentin Deranque : une violence qui met LFI face à ses contradictions


A) - La France Insoumise : liturgie des bouffons de la République

Dans une démocratie saturée de scènes, le rire n’est pas un divertissement : c’est un régulateur moral. À travers la figure du bouffon — dont Jean-Luc Mélenchon offre, à bien des égards, une version contemporaine — se lit une dynamique : l’intensité remplace la preuve, la disqualification remplace l’argument, et l’ennemi devient carburant. L’enjeu n’est pas d’interdire la conflictualité, mais d’empêcher sa mue en théâtrocratie : le scandale comme énergie, la fatigue comme stratégie, la cité comme camp. Distinguer clown et bouffon, rire avec et rire contre, c’est déjà défendre une frontière vitale : celle qui sépare le pluralisme de la fracture.

Certaines époques s’écrivent dans le marbre des lois ; d’autres se trahissent dans les réflexes du quotidien. La nôtre, ivre d’images, d’algorithmes et d’indignations, se laisse surprendre par une chose qu’on croit légère : le rire. Il passe pour un divertissement ; il est une boussole. Il ressemble à un bruit ; il est une règle. Il révèle moins la noblesse des principes qu’une vérité plus cruelle : ce que la cité tolère, ce qu’elle excuse, ce qu’elle finit — par fatigue — par sanctifier. La maxime de Pagnol n’a rien d’innocent : « Dis-moi de quoi tu ris, et je te dirai qui tu es ». Car le rire, cette mécanique intime et collective, distribue des permissions ; il fabrique des statuts ; il dessine la frontière entre l’adversaire et la proie. Une démocratie se proclame dans des textes ; elle se défait dans des habitudes.

Jean-Luc Mélenchon, tribun excessif et polémiste aguerri dans l’art du scandale, n’est pas seulement une voix forte ; il est, pour une partie croissante du débat public, une figure de régime : le bouffon, celui qui règne non par la force des preuves, mais par l’empire de la scène. Il n’argumente pas seulement : il installe une dramaturgie. Il ne polémique pas seulement : il organise une température morale. Et lorsque l’intensité tient lieu de démonstration, lorsque la disqualification devient une seconde nature, l’ennemi cesse d’être un accident — il devient une condition d’existence. Il ne s’agit pas de sonder des consciences mais d’observer une structure. Dans les démocraties où l’attention est monnaie, la surenchère est rémunérée ; dans celles où l’indignation se monétise, la nuance apparaît comme une défaite. C’est ainsi que naît une théâtrocratie : on ne gouverne plus tant des choses que des nerfs, on ne construit plus tant du commun que des affects. Or le rire, précisément, est l’un des grands distributeurs d’affects ; et l’on peut lire notre époque à travers ses deux rires, incompatibles : rire avec et rire contre.

Le clown appartient à une vieille sagesse : celle des sociétés qui savent suspendre, un instant, l’ordre du monde pour mieux le rendre vivable. Le carnavalesque, Bakhtine l’a dit, n’est pas destruction : c’est respiration. Le clown s’offre en victime volontaire pour qu’aucun voisin n’ait à devenir victime réelle ; il exhibe sa maladresse pour rappeler que l’humain est fait de défauts, donc que la cité doit être faite d’indulgence. Son rire est un rire avec : il relie sans fusionner, il désarme sans nier le conflit, il remet l’adversaire à hauteur d’homme — c’est-à-dire à hauteur de concitoyen. Dans les périodes de crise, lorsque les nerfs collectifs deviennent inflammables, ce rire de « guérison » empêche que la politique ne se transforme en tribunal permanent, évite que la passion ne devienne l’unique langue. Il permet aux sociétés soumises à des tensions fortes et dangereuses de rebondir, de se reconstituer, de retrouver cette concorde sans laquelle aucune vie commune n’est possible. Le bouffon moderne, lui, ne rit plus : il grince. Son rictus n’ouvre pas un espace commun : il ouvre une cible. Il ne dégonfle pas l’orgueil : il l’arme. Là où le clown accepte la fin du numéro, le bouffon abolit le rideau : il lui faut un spectacle sans fin, parce que son pouvoir dépend d’une tension sans repos. Il réclame la liberté d’invectiver et parle d’insolence, mais s’indigne d’être contredit ; il se dit persécuté dès qu’on le contrôle, mais se rêve procureur dès qu’il juge. Il ne rassemble pas : il fracture — puis il se nourrit de la fracture. Ce déplacement n’est pas une fantaisie. Dans l’ordre médiatique, l’outrance a un rendement ; dans l’ordre algorithmique, la colère a une prime ; dans l’ordre tribal, l’ennemi est une colle. Le bouffon cesse alors d’être un personnage et ne se cantonne plus au rôle de contre-pouvoir moqueur : il devient une forme d’organisation. Il ne se contente plus de commenter le pouvoir : il devient le pouvoir du commentaire, cette capacité à gouverner l’attention, à discipliner la colère, à fabriquer l’unanimité de cour. Dans cette théâtrocratie, la question n’est pas de sonder des consciences, mais d’observer une dynamique : comment une organisation fabrique-t-elle de la cohésion interne par la fracture externe, jusqu’à ce que le rictus devienne identité — et que l’identité normalise l’inacceptable ?

Reste à quitter la parabole pour l’architecture car l’allégorie du clown et du bouffon ne vaut que si elle se traduit en mécanismes observables : rôles, rites, sanctions ; économie du scandale ; discipline des affects. C’est dans cette clé que peut se comprendre LFI comme idéal-type d’une secte des bouffons : une forme d’organisation politique qui substitue au pluralisme démocratique une liturgie d’indignation, au débat une dramaturgie d’assignation, à la délibération un charivari permanent. Car le danger n’est pas l’excès ponctuel : c’est l’excès devenu habitude, puis norme ; c’est la cité qui, peu à peu, confond la violence verbale avec la lucidité, le vacarme avec la preuve, l’humiliation avec le courage.

La Cour du Grand Bouffon

Toute bouffonnerie veut une cour : une société intérieure, avec ses prêtres, ses intendants, ses éclaireurs, ses excommuniés. Elle ne tient pas d’abord par des idées, mais par des loyautés ; pas d’abord par des démonstrations, mais par des rites. Le parti devient liturgie : l’appartenance devient vérité. Une cour n’existe pas pour faire joli : elle est là pour administrer une orthodoxie, pour convertir l’intensité en discipline, et pour rendre la dissidence coûteuse. La cour ne déroge pas à cette loi : elle l’exacerbe à ceci près que le théâtre n’est plus celui d’une place publique mais celui de la République. Au centre, Mélenchon : tribun-scène, voix qui cherche moins à convaincre qu’à saturer. Le crescendo est sa loi : plus fort, plus moral, plus accusatoire parce que la cour ne survit qu’en état d’urgence affective dans lequel la nuance y est moins prudence que trahison. L’adversaire n’est plus une thèse : il devient suspect ; la contradiction n’est plus un bien : elle devient une offense. Ici, on ne réfute pas : on disqualifie. On ne débat pas : on classe. Dans ce régime, l’intimidation n’a même plus besoin d’être explicite : elle est contenue dans la logique même de la scène. La scène remplace la preuve, et la surenchère devient la condition même de l’existence politique. C’est la marque des cours : elles transforment la politique en fidélité. Autour, des fonctions : et la fonction compte plus que l’homme. Certains organisent l’appareil, d’autres martèlent l’indignation, d’autres donnent au geste une patine conceptuelle, d’autres testent les limites puis déplacent le seuil de l’acceptable. Qu’on cite des noms n’ajoute qu’une couleur ; la structure, elle, demeure : la cour adore la cohésion interne et la fracture externe. La nuance n’est tolérée qu’à condition d’être décorative.

Les controverses qui remontent parfois des coulisses ne valent pas, ici, comme verdicts ; elles valent comme carburant. Car la défiance est convertible : elle transforme tout contrôle en persécution, toute question en hostilité du « système ». C’est ainsi qu’une dramaturgie devient stable — et qu’une stabilité, lorsqu’elle déplace les seuils, finit par ressembler à une pente. Ce qui hisse la bouffonnerie souveraine au rang de phénomène véritablement inquiétant, c’est que le grotesque, lorsqu’il se fait système, cesse d’être simple comédie pour devenir trajectoire — et toute trajectoire dangereuse se reconnaît à ceci : elle déplace les seuils sans l’avouer, d’abord par le langage, ensuite par la matière, enfin par l’horizon de la force.

Les cercles de l’abîme

La première entaille se fait dans le langage et pour cette raison dans la morale. Une démocratie tient parce que ses mots, même disputés, conservent une frontière morale minimale : certaines violences doivent rester disqualifiées sans ruse. Quand l’ingénierie lexicale s’installe – contextualiser à l’infini, hésiter à nommer, déplacer la qualification vers des catégories moins univoques –, ce n’est pas seulement un débat : c’est une exception qui s’introduit. Et, en démocratie, l’exception apprend aux citoyens que l’horreur est négociable et que certains crimes peuvent être enveloppés dans une rhétorique qui les rend fréquentables. Les controverses ouvertes après le 7 octobre 2023, notamment autour des termes employés pour qualifier le Hamas, ont rendu ce mécanisme visible au grand jour. Cette plasticité lexicale s’adosse à des réseaux, des collaborations et des proximités revendiquées ou tolérées, qui servent d’écosystème discursif à une inversion des polarités morales. Nous assistons à ce que Hannah Arendt identifiait comme la banalisation du mal : non pas sa négation frontale mais sa réinscription dans des catégories qui le rendent acceptable voire noble.

Le bouffon, en cela, est un artiste de la saturation. Il ment « à tire-larigot » et ne cherche pas tant le vrai que le camp ; il ne clarifie pas, il épaissit. Le réel devient pâte, et la pâte devient scène. Cette logorrhée compensatoire masque l’indigence programmatique derrière l’abondance performative. Alors celui qui demande précision passe pour hostile ; celui qui pointe les glissements est aussitôt assigné au mauvais camp. C’est ainsi qu’on fabrique des tribus : en transformant le discernement en offense dans un brouillage qui devient méthode et fracture le langage commun. Et c’est bien là que le bouffon révèle sa nature profonde : dans sa capacité à renommer le réel pour en inverser les polarités morales. Le terroriste peut devenir résistant, l’antisémite peut se retrancher derrière l’antisioniste, le complice devient « solidaire » ; la novlangue insoumise est l’instrument premier d’une entreprise de falsification du réel dont les conséquences pour la vie démocratique sont incalculables. Puis viennent les matières troubles : associations, prestataires, subventions, structures satellites, circuits d’influence, controverses, procédures, enquêtes, soupçons, mises en examen. Dans une démocratie, les coulisses devraient rester distinctes du sacré civique de la représentation ; quand elles envahissent la scène, la confiance se fissure — et la fissure devient ressource. L’actualité récente a offert un exemple : Le 21 février 2026, la presse a rapporté des mises en examen dans un dossier instruit par le Parquet national antiterroriste (PNAT) autour d’associations françaises, sur des soupçons de transferts de fonds au Hamas. Autant de braises dont une cour sait faire feu, ou dont elle sait faire persécution. Cela ne dit “la vérité d’un camp” ; cela dit un climat, où l’opacité devient elle-même un matériau politique. Qu’on ne se méprenne pas : l’analyse n’est pas un tribunal. Mais sociologiquement, une organisation peut convertir l’ambiguïté en force : plus la confiance s’effrite, plus elle s’offre comme pureté. Le scandale, même lorsqu’il se dégonfle, a servi : il a soudé, mobilisé, transformé l’examen démocratique en agression. La cour prospère sur le soupçon qu’elle entretient : cercle parfait, donc redoutable. Ainsi le bouffon parasite, au sens sociologique, l’institution qu’il dénonce : il se nourrit de ses garanties tout en corrodant la confiance qui les fonde.

Reste la question la plus grave : celle de la force. Elle n’a pas besoin de proclamation ; elle avance par habituation. On commence par traiter l’adversaire comme impureté ; on finit par traiter la contradiction comme violence, la nuance comme lâcheté, la retenue comme complicité. L’indignation, parce qu’elle ne connaît pas de fin, réclame des scènes plus fortes ; et à force de monter, elle rend plausible ce qui, hier, choquait. C’est à ce seuil que la bouffonnerie cesse d’être comique et devient dangereuse : humilier, finir par excuser, rire contre et enfin agir contre. Entre les deux, il y a la fatigue démocratique et les citoyens, épuisés par le scandale continu, de cesser de distinguer, de cesser d’exiger, de cesser d’opposer à l’outrance une frontière morale. Le bouffon LFI installe lentement une panarchie, un charivari car il ne supporte pas la critique tout en faisant de la critique des autres sa profession de foi. Lorsque le dehors rejoint le dedans — lorsque des relais militants extra-institutionnels comme La Jeune Garde deviennent prolongement de la scène — le seuil se rapproche. La question n’est pas de tout confondre, mais d’admettre que certaines formes d’intimidation, lorsqu’elles sont perçues comme tolérées ou excusées, déplacent le possible. Quand le possible se déplace, le grotesque cesse d’être grotesque : il devient menace. La violence n’est plus métaphorique ; elle devient organisationnelle, puis potentiellement insurrectionnelle. Dans ce contexte, la dissolution de La Jeune Garde par décret du 12 juin 2025, puis l’ouverture d’une enquête à Paris le 25 février 2026 pour une possible reconstitution, ont rappelé que l’État lui-même lit ces phénomènes comme des enjeux de l’ordre public. Là où le clown rassemble, le bouffon divise ; là où le rire salvateur crée du lien, le rictus sectaire creuse de l’abîme. Alors le débat change de nature : on n’est plus dans le goût d’un style, mais dans la santé d’un régime. À partir de quand la contestation, intégrable, se mue-t-elle en sécession symbolique : rester dans l’institution tout en travaillant à rendre le commun inhabitable ?

Hors de l’arc républicain

La démocratie est généreuse : elle accepte qu’on la critique. Mais elle n’est pas suicidaire : elle suppose une contrepartie silencieuse — que l’adversaire demeure concitoyen, que le langage garde une décence minimale, que l’institution reste bien commun. Quand ces piliers cèdent, la démocratie ne meurt pas forcément : elle se vide, elle devient décor. Et dans les décors, les bouffons règnent facilement. LFI, dans cette lecture, n’est pas seulement un parti conflictuel, une composante contestataire de l’arc républicain qui pousserait les limites du débat démocratique : elle est le lieu où se condensent des controverses qui, mises bout à bout, dessinent un seuil — langage, coulisses, intimidation, scène permanente. Autrement dit : proximités revendiquées ou tolérées avec des réseaux radicalisés et des acteurs controversés, accusations récurrentes d’antisémitisme et des ambiguïtés parfois entretenues, habilement drapées dans les plis de l’antisionisme, habileté à soutenir des écosystèmes militants dont le financement et la transparence font polémique, tolérance accordée à des dispositifs d’intimidation extra-institutionnels. À partir de là, la question devient civique : jusqu’où tolérer, au cœur du régime démocratique, un dispositif qui fabrique la fatigue comme stratégie et la fracture comme cohésion ?

L’urgence d’un rire retrouvé

Le clown, quand il salue, rend au public sa liberté : il accepte la fin, donc la reprise de la vie commune. Son rire restitue ; il n’annexe pas. Il rappelle que la cité n’est pas tenue seulement par des règles, mais par une capacité à supporter l’imperfection — donc l’autre. Il rend le conflit habitable et protège ce qui permet à des opposants de rester des voisins. Le bouffon, lui, ne salue jamais : il prélève. Il vole l’attention, ronge la confiance, transforme le désaccord en offense. Son œuvre n’est pas un programme : c’est une fatigue. Et la fatigue est la condition des capitulations, parce qu’elle fait disparaître l’art de distinguer. Le clown ouvre l’esprit, renvoie à notre intelligence et à notre responsabilité ; le bouffon le ferme, renvoie à notre peur et à notre démission. Il fascine — et c’est précisément pour cela qu’il faut s’en défier et le rejeter. Non par censure, mais par hygiène démocratique : refuser que la brutalité passe pour vérité, que l’outrance passe pour courage, que l’humiliation passe pour critique, que la théâtralité passe pour politique, que la vie publique passe pour charivari. Alors la phrase de Pagnol devient sévère. Rire avec le bouffon, c’est consentir à sa fracture ; rire de lui, c’est restaurer la distance critique. Mais si la cité ne rit plus — si elle se contente de trembler ou de haïr —, ce n’est pas seulement le bouffon qui gagne : c’est la démocratie qui commence à perdre son âme. Il n’est pas trop tard pour reprendre la scène. Mais le temps presse : quand le rictus devient langage unique, la démocratie rend son dernier souffle et s’éteint sans bruit dans l’indifférence de ceux qui auront confondu spectacle et politique, clown et bouffon, rire et tremblement. « Dis-moi de quoi tu ris… » : la formule dit tout, parce que ce que nous tolérons comme spectacle finit par devenir une norme. Quand la démocratie tremble, c’est que le bouffon a cessé d’être figure : il est devenu institution.

F. Benedic

https://nouvellerevuepolitique.fr/f-benedict-la-france-insoumise-liturgie-des-bouffons-de-la-republique/

 


 

B) - Après la tragédie de Lyon, Jusqu'où le Ps ira dans sa liaison avec LFI ?

Le lynchage à mort du jeune Quentin à Lyon par des membres de « la Jeune Garde » constitue vraisemblablement un moment de bascule. Dans quelques semaines, le premier tour des élections municipales nous fournira un premier indicateur sur l’impact de ce drame sur les comportements électoraux et les rapports de forces partisans.

D’ores et déjà, il est possible d’extraire plusieurs enseignements d’une affaire qui rappelle combien la violence est historiquement consubstantielle, selon les circonstances, à l’extrême gauche, mais que, par une ruse idéologique, elle est sous-estimée, voire parfois excusée. Pour autant, jamais comme après le drame lyonnais la question des alliances à gauche ne s’était autant posée en des termes moraux. En assumant ouvertement ses liens organiques avec un mouvement en cours de dissolution comme « la Jeune Garde », Jean-Luc Mélenchon surrinfecte le sujet. Il le fait sciemment, légitimant de la sorte des méthodes extrêmes, factieuses, qui ne paraissent en aucun cas solubles dans un cadre républicain. Or, force est de constater qu’à ce stade les réponses des gauches réformistes sont frappées d’une troublante et préoccupante ambivalence. Entre François Hollande, qui, semblant découvrir la radicalité de LFI, proclame qu’il ne saurait y avoir à l’avenir de convergences avec les insoumis, Monsieur Guedj, qui, après avoir été un pourfendeur des insoumis, se dit prêt à voter pour ces derniers en cas de second tour face à un candidat du RN aux présidentielles, et Olivier Faure, qui demande timidement une clarification des positions mélenchonistes sans dire lesquelles de ces positions lui paraissent incompatibles avec les valeurs des sociaux-démocrates, l’ambiguïté domine. Dans le même temps, un sondage Odoxa révèle que 61 % des Français sont prêts à faire barrage à LFI en cas de possibilité de victoire d’une liste de cette formation à l’occasion des élections municipales, quand 71 % se disent défavorables à une alliance du PS avec les Insoumis.

C’est là le second enseignement de ce dramatique événement. Le curseur de la diabolisation se déplace à gauche. Ce renversement, dont l’opinion témoigne, explique les discours d’équivalence développés tant à gauche qu’au centre pour renvoyer dos à dos le RN d’un côté et LFI de l’autre. Le Président de la République lui-même s’est fait le vecteur de cette rhétorique, comme s’il fallait, à l’épreuve de la montée en puissance du premier, ne pas insulter l’avenir avec le second au cas où. Or cette équivalence, qui vaut relativisation et minoration, vise à occulter un autre phénomène : à proportion que le RN se recentre, sous l’effet de sa stratégie de dédiabolisation, LFI se radicalise au point de ne rien renier des pratiques extrémistes des agrégats gauchistes avec lesquels sont noués des liens organiques. Ce contraste infirme toute symétrie, mais il s’inscrit dans cette filiation historique toxique selon laquelle il n’y aurait pas d’ennemis de la République à gauche, et jusqu’aux confins les plus éloignés de cette dernière dans sa version réformiste. C’est d’ailleurs le pari de Jean-Luc Mélenchon que de miser sur ce réflexe pavlovien de l’immunité prétendue morale du « progressisme » pour continuer à pousser son agenda de radicalité. Nonobstant la tragique actualité de Lyon, tout se passe comme s’il ne fallait pas couper les ponts entre toutes les parties prenantes de la galaxie progressiste. Reste à savoir si cette anomalie démocratique peut encore conserver son efficience dès lors que le pôle extrémiste est aussi puissant, voire dominant électoralement. L’esprit de calcul des uns, dernier vestige corrosif du mitterrandisme, n’est pas éteint, tant s’en faut. Le secrétaire général du PS, en annonçant qu’il pourrait y avoir encore « quelques rares arrangements électoraux » avec LFI à l’occasion des municipales, confirme l’existence du maintien de ce fil ténu dont d’aucuns anticiperont qu’avec le temps et, à mesure que l’échéance présidentielle se rapprochera, il pourrait à nouveau se renforcer. Un jeu dont le cynisme le dispute à la radicalisation et dont les socialistes, en escomptant en tirer profit, pourraient être à terme doublement perdants : électoralement et moralement surtout…

Arnaud Benedetti

Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.

https://nouvellerevuepolitique.fr/apres-la-tragedie-de-lyon-jusquou-le-ps-ira-dans-sa-liaison-avec-lfi/

 


C) - Les derniers rebondissements dans l’affaire Quentin Deranque : une violence qui met LFI face à ses contradictions

L’affaire de la mort de Quentin Deranque, militant identitaire de 23 ans lynché le 12 février 2026 à Lyon en marge d’une conférence de l’eurodéputée LFI Rima Hassan, continue de faire des vagues. Alors que l’enquête judiciaire progresse, les rebondissements politiques et médiatiques s’enchaînent, révélant une polarisation extrême. Sept personnes, dont Jacques-Élie Favrot, ancien assistant parlementaire du député LFI Raphaël Arnault et figure de la Jeune Garde « antifasciste », ont été mises en examen pour homicide volontaire ou complicité.

Favrot a reconnu son rôle de leader, des cris incitatifs comme « Allez, Lyon Antifa, on tient ! » et potentiellement « Butez-le, tuez-le ! », ainsi que des coups portés, selon des exclusivités d’Europe 1 et du JDD.

Mais au-delà des faits, c’est l’hypocrisie présumée de La France Insoumise (LFI) qui fait scandale : le parti accuse régulièrement les autres de violence, en particulier le Rassemblement National (RN), tout en refusant de reconnaître sa propre « hyper violence » liée à des groupes radicaux.


Les avancées judiciaires : des mises en examen et des aveux accablants

L’enquête, qualifiée d’homicide volontaire, a connu des développements rapides. Le 19 février, sept jeunes hommes – âgés de 20 à 25 ans et majoritairement liés à l’ultragauche lyonnaise – ont été placés en détention provisoire. Parmi eux, six pour homicide volontaire et un (Favrot) pour complicité par instigation.

Tous nient avoir porté les coups mortels, mais l’autopsie confirme que Quentin Deranque a succombé à un déluge de coups au sol, impliquant au moins six agresseurs masqués.

Le procureur de Lyon, Thierry Dran, a tenu une conférence de presse le 19 février pour détailler les faits, soulignant que l’agression s’est étalée sur 1,5 km et 1h30, un « chemin de croix » pour la victime.

Des témoignages et vidéos amateurs ont permis d’identifier les suspects, dont des membres de la Jeune Garde, dissoute en 2024 pour apologie de la violence mais toujours active dans les milieux « antifascistes ». Le 23 février, Le Monde a révélé des profils radicaux : ces militants, issus d’une « génération violente », justifient leurs actes par l’antifascisme, mais l’enquête pointe une escalade préméditée. Aucune nouvelle interpellation n’a été annoncée depuis, mais les juges d’instruction poursuivent les auditions.

La marche d’hommage et ses dérives : peur d’un engrenage

Le 21 février, une marche en hommage à Quentin Deranque a réuni 3.200 personnes à Lyon, sous haute surveillance policière. Organisée par des groupes d’extrême droite, elle s’est déroulée dans un calme parfait, sans aucun incident ni affrontement. Seul bémol : un ou deux imbéciles ont fait un salut nazi (un seul clairement visible sur la vidéo virale, avec la personne à côté qui lui dit immédiatement d’arrêter).

Ce geste isolé a été repris en boucle par l’ensemble de la presse mainstream et instrumentalisé pour tenter de discréditer toute la manifestation.

Collaboration habituelle avec le pouvoir en place : la préfecture et le parquet ont aussitôt ouvert deux enquêtes pour « apologie de crime contre l’humanité » et « injures racistes et homophobes » sur la base de ces images. Les bras levés poing fermé, nombreux dans la foule, n’ont strictement rien à voir avec un salut nazi : c’est un geste classique de colère et de désapprobation. Une hirondelle ne fait pas le printemps. La famille de Quentin, par la voix de son avocat Fabien Rajon, a d’ailleurs condamné fermement la « récupération politique » de l’événement et rappelé qu’elle n’en était pas à l’initiative.

Cette mobilisation a ravivé les craintes d’un « engrenage de violences » à Lyon, où extrême droite et ultragauche s’affrontent depuis des années. Des habitants ont déposé des fleurs sur les lieux du drame, mais la ville redoute des représailles.

L’hypocrisie de LFI : accuser les autres tout en niant sa propre violence

C’est ici que les propos de LFI font scandale. Le parti, prompt à dénoncer la « violence fasciste » du RN, refuse de reconnaître toute responsabilité dans l’affaire, malgré les liens évidents avec la Jeune Garde cofondée par Raphaël Arnault. Jean-Luc Mélenchon a qualifié l’incident de « traquenard » monté par l’extrême droite, sans condamner explicitement les actes de ses alliés. Mathilde Panot, présidente du groupe LFI à l’Assemblée, s’est dite « choquée » par les accusations, affirmant que « ni LFI, ni Rima Hassan, ni notre service d’ordre n’ont été au contact d’aucun problème ». Sandrine Rousseau va plus loin : LFI est « victime d’une espèce de cabale incroyable ».

Ces déclarations sont qualifiées d’« ignobles » et « abjectes » par Sébastien Lecornu, qui somme LFI de « faire le ménage ». Laurent Wauquiez accuse directement : « Cette violence ne vient pas de nulle part, l’extrême gauche a du sang sur les mains […] L’impunité dont bénéficie LFI doit cesser ! » Sur X, des députés RN comme Matthias Renault dénoncent : « LFI justifie la violence politique […] Aujourd’hui, LFI a du sang sur les mains. » Alice Cordier, de Némésis, parle d’« hypocrisie alarmante » de Mélenchon, pointant des attaques violentes contre des médias par des activistes LFI.

Gérald Darmanin note que « LFI ne se désolidarise en rien du travail de violence de la Jeune Garde », accumulant des faits « très importants ». Des appels à un « cordon sanitaire » contre LFI émergent, la sommant de clarifier sa position sur la violence politique.

Une affaire qui polarise et interroge la démocratie

À l’approche des élections municipales de 2026, cette affaire expose les fractures françaises. LFI, en niant toute « hyper violence » chez elle tout en accusant les « fachos » du RN, risque de perdre le peu de crédibilité qui lui restait. Les enquêtes judiciaires trancheront sur les faits, mais le débat public est déjà enflammé : peut-on tolérer un parti qui parle de violence chez les autres sans balayer devant sa porte ?

https://multipol360.com/les-derniers-rebondissements-dans-laffaire-quentin-deranque-une-violence-qui-met-lfi-face-a-ses-contradictions/

 

 

février 12, 2026

France Politique News Février 2026

Sommaire:

A) - Raul Magni Berton : Pour réduire la dette publique changeons de régime, plutôt que de gouvernement

B) - Les municipales : préfiguration de la présidentielle ?

C) - L’impasse politique française

 


 

A) - Raul Magni Berton : Pour réduire la dette publique changeons de régime, plutôt que de gouvernement

Depuis 50 ans, les gouvernements français ont beaucoup changé, mais, tous, ont creusé la dette. Nos représentants sont-ils tous mauvais gestionnaires ? S’ils échouent tous à cette tâche malgré leurs promesses, cela semble plutôt indiquer que les règles du jeu en elles-mêmes sont mal faites. Un regard sur les résultats des recherches scientifiques sur la question permet de conclure qu’un contrôle citoyen fort sur les décisions touchant les finances publiques conduit à favoriser un usage plus raisonnable des fonds publics et à réduire la dette.

Depuis 1975, pas un seul budget n’a été voté à l’équilibre. Les trente-huit gouvernements, qu’il s’agisse de la gauche, de la droite ou du centre, ont contribué à creuser la dette. Aujourd’hui, nous atteignons un sommet, avec une ardoise qui s’est alourdie de plus de mille milliards d’euros depuis l’élection d’Emmanuel Macron. Il était pourtant très attendu dans ce domaine, surnommé le « Mozart de la finance ».

Le problème ne vient pas d’un manque de motivation. Tous nos gouvernements ont été conscients du problème de la dette, à l’image de Jacques Chirac qui, à la veille de sa réélection en 2002, affirmait : « Nous devons contenir l’évolution des déficits publics. Chacun sait bien que les déficits excessifs d’aujourd’hui seraient les impôts et les coupes sombres de demain ». Quatre présidents et vingt et un gouvernements plus tard, notre dette a été multipliée par trois.

Si changer de gouvernement ne semble donc pas produire les effets attendus, changer de régime, en revanche, peut-être la solution. À l’époque où Jacques Chirac prononçait ces mots, deux économistes suisses, Lars Feld et Gebhard Kirchgässner, publiaient une étude sur l’effet économique de la démocratie directe suisse. En se plongeant dans la gouvernance de 134 municipalités suisses en 1990, ils concluaient que « renforcer le pouvoir du peuple grâce à des procédures de démocratie directe semble être un moyen plus prometteur de réduire la dette publique que d’utiliser des règles de procédure spéciales [lire « règle d’or »] au sein du gouvernement ou entre le gouvernement et le parlement ».

Plusieurs fois répliqué lors des années suivantes, ce résultat est devenu consensuel, du moins en Suisse : lorsque les citoyens peuvent voter directement sur les questions fiscales, la dette est plus faible. John Matsusaka et ses collègues ont retrouvé cet effet dans les états américains qui disposaient de ces outils de démocratie directe. Des études ultérieures sur l’Allemagne, ou sur des comparaisons internationales menées par Voigt et ses collaborateurs en 2009 et 2015 retrouvent cet effet vertueux pour certains outils de la démocratie directe comme les referendums obligatoires, mais des effets négatifs pour d’autres comme l’initiative populaire. Pourquoi cette différence ? Dans les municipalités allemandes et dans beaucoup de pays au monde, les citoyens ne peuvent pas légiférer directement sur le budget. À l’inverse, dans les cantons suisses et états américains ils le peuvent. Cela peut expliquer pourquoi dans ces derniers, l’initiative populaire réduit la dette : quand les citoyens peuvent voter sur le budget, ils sont plus disciplinés que leurs représentants.

Pour comprendre cet effet surprenant, imaginez qu’un parti au gouvernement représente les intérêts des professeurs. Leurs syndicats viendront lui demander des avantages pour cette catégorie. Si le gouvernement leur accorde, il devra financer le manque à gagner soit en augmentant les impôts, soit en s’endettant. L’avantage pour les professeurs sera substantiel, alors que le coût sera partagé par tous les autres, mais extrêmement faible. Cela ne justifiera pas une campagne de l’opposition, d’autant qu’elle aura aussi besoin de ce type de manœuvres pour fidéliser son propre électorat. Le gouvernement aura donc tout à gagner à le faire. À noter aussi que, pour supprimer des niches fiscales et avantages spéciaux déjà existants, le problème se pose de la même manière : l’hostilité du groupe touché sera beaucoup plus forte que la gratitude de tous les autres.

La différence entre la démocratie représentative et la démocratie directe réside dans la prise en compte de ce qu’on appelle les « préférences faibles », c’est à dire celles qui ne sont pas assez marquées pour justifier d’investir sur une bataille politique ou de rejeter son candidat préféré, mais suffisamment marquées pour voter « contre » si on a la possibilité de le faire.

On pense souvent que les systèmes représentatifs présentent justement un avantage en donnant plus de poids aux préférences fortes par rapport aux préférences faibles. En effet, on peut considérer que les personnes très concernées par une décision devraient peser plus que ceux qui sont peu concernés. Mais cela produit également des problèmes, comme le risque d’explosion de la dette publique. Chaque groupe a une préférence forte pour son propre régime fiscal, et une préférence faible pour le régime fiscal des autres. Si les préférences fortes l’emportent, la dette publique continuera à se creuser à coups de faveurs fiscales pour tels ou tels groupes sociaux.

Si l’on veut mettre fin à la spirale de la dette qui se creuse d’année en année, changer les gouvernants en votant pour les partis qui promettent de réduire la dette ne semble pas être une stratégie gagnante. Il faut un véritable changement de régime en introduisant des mécanismes de démocratie directe. En exigeant des votes systématiques sur le budget, nous trouverons le meilleur rempart contre l’accumulation des déficits publics.

Raul Magni Berton, 

 Professeur de science politique à l’Université Catholique de Lille, chercheur associé à Génération Libre

https://nouvellerevuepolitique.fr/raul-magni-berton-pour-reduire-la-dette-publique-changeons-de-regime-plutot-que-de-gouvernement/ 

 

 

B) - Les municipales : préfiguration de la présidentielle ?

Elles approchent et elles seront peut-être plus déterminantes qu’on ne peut le penser à ce stade. Dans un peu plus d’un mois, le premier tour des élections municipales donnera une indication nationale sur les rapports de forces locaux mais aussi hexagonaux, à un an des présidentielles.

Ce scrutin de mars pourrait annoncer, en effet, les recompositions à venir d’un champ partisan en mutation profonde. Il faudra regarder de près ce qui se passe d’abord du côté du RN et de son allié UDR. Sur le pourtour méditerranéen, des possibilités de gains se dessinent, des alliances se profilent à bas bruit aussi, sous le radar des villes moyennes, entre autres ; ailleurs, dans les Hauts-de-France mais également dans de nombreuses localités de cette France que l’on dit « périphérique », le potentiel électoral de la droite nationale pourrait trouver des débouchés municipaux, de manière soutenue une marque politique en quête d’enracinement. L’entre-deux-tours constituera également un laboratoire grandeur nature de la porosité ou de l’imperméabilité de l’axe RN/LR et, plus largement, divers droite. Tout laisse à penser que les configurations seront sans doute contrastées en fonction des régions, mais le degré et la vitesse de coagulation des différentes forces de droite seront à observer avec attention. L’activité fusionnelle de la forge locale explicitera les restructurations en cours. Évidemment, dans les grandes métropoles, à Marseille où le RN fait jeu égal avec le maire sortant et à Paris où Sarah Knafo bénéficie d’une dynamique de début de campagne possiblement handicapante pour madame Dati, la tectonique entre les droites de gouvernement et les droites des droites interrogera avec une intensité renouvelée les interdits hérités du passé. Jamais la pression ne s’exercera sans doute avec autant de vigueur sur LR. Le phénomène ne manquera pas, à l’instar d’une onde de choc, de gagner petites et villes moyennes.

De l’autre côté de l’échiquier politique, le panorama est susceptible également de prodiguer des enseignements. L’impact de LFI sur les seconds tours dira si, oui ou non, la gauche choisit l’unité : dans la capitale ou dans la cité phocéenne, les insoumis privilégieront-ils le maintien de leurs listes au risque de faire perdre les socialistes ou se rallieront-ils à une démarche unitaire ? Les candidats PS qui disent ne pas vouloir s’unir avec LFI se résigneront-ils, realpolitik oblige, à un rapprochement avec le parti de Jean-Luc Mélenchon, notamment, entre autres, là où le RN peut l’emporter ? Là où la pièce tombera, côté pile ou côté face, se dégagera une grande partie des stratégies présidentielles à venir. Le combat frontal, disposition susceptible d’être celle de l’insoumission pour tendre encore plus le rapport de forces endogène à la gauche, est l’hypothèse la plus probable pour préparer le rêve mélenchoniste d’un second tour présidentiel contre le RN. Pour autant, l’assouplissement n’est pas à exclure, ne serait-ce que pour respectabiliser l’image allergisante et provocante de Jean-Luc Mélenchon dans le but d’activer le rassemblement du « peuple de gauche ».

Dans tous les cas de figure, les mouvements électoraux et tactiques des deux bords les plus opposés du spectre partisan constitueront des marqueurs déterminants de la future cartographie politique. C’est là que pourrait se jouer l’essentiel, le bloc central et les anciennes forces de gouvernement, PS et LR, étant de ce point de vue tributaires des pressions électorales du RN d’une part, de LFI d’autre part. À un an de la mère de toutes les batailles que constitue la course à l’Élysée, la nationalisation de l’enjeu municipal sera forte. Dans ce contexte d’anomie politique où la démonétisation des partis gouvernementaux, anciens et actuels, est tendanciellement toujours plus croissante, les résultats électoraux et l’impact de ceux-ci, des grandes forces de clarification incarnées par le « Rassemblement national » et « La France insoumise », auront valeur de banc d’essai pour 2027 et au-delà.

Arnaud Benedetti
 
Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.
 https://nouvellerevuepolitique.fr/les-municipales-prefiguration-de-la-presidentielle/

 

 

C) - L’impasse politique française

« Un budget, et après ? » se demandent nombre de commentateurs. L’adoption sans vote du budget lundi, via un énième usage de l’art. 49 alinéa 3, pose très légitimement la question, et celle d’une schrizophrénie bien française. L’impasse paraît durable pour la politique française. 2026, année inutile, mais 2027 année impossible aussi ?  

 

Certes, l’État va pouvoir désormais fonctionner et ce n’est pas rien, après cette non-censure décisive d’un budget. Les taux d’intérêt français n’ont pas augmenté non plus et c’est important. La crise politique et financière est donc repoussée et la fin de mandat du Président Macron ne semble plus être remise en cause. Mais rien n’est réglé pour le pays. Et rien ne semble pouvoir l’être, même en regardant à l’horizon 2027 et au-delà.

 

2026, année déjà inutile

À court terme, on ne voit pas comment et à quoi 2026 pourrait être « utile », selon le vœu du chef de l’État, hormis à lui laisser finir son mandat et réussir quelques coups diplomatiques, comme à Davos, pour soigner sa sortie. La capacité d’action du gouvernement Lecornu est des plus limitées. Le 1ᵉʳ tour des municipales aura lieu dans un gros mois et toute la classe politique entre en campagne locale.  En septembre commenceront les pré-campagnes des potentiels candidats à la présidentielle, alors qu’en octobre débutera un nouveau marathon budgétaire. Il ne reste guère qu’un petit printemps, entre les deux, pour mener une activité législative Et toujours sans majorité bien sûr, mais avec une droite blessée par le compromis avec le Ps et un PS qui voudra réaffirmer son ancrage à gauche. On ne voit guère quelle réforme d’ampleur, hormis peut-être la loi sur la fin de vie (peut-être…), pourrait passer dans ces conditions.

Quant au futur budget 2027, débattu à l’automne prochain, il constitue un casse-tête encore plus difficile qu’en 2025 et 2026. Car pour tenir les engagements européens de la France (et surtout« rassurer » les marchés), l’effort budgétaire devrait être encore plus important, donc plus impopulaire, qu’en 2026 et 2025 puisqu’à chaque fois le compromis parlementaire a eu pour prix de le réduire. Et un tel effort douloureux devrait se décider, à l’automne, en pleine pré-campagne présidentielle, ce qui poussera tous les candidats, même ceux du bloc dit central, à se distinguer sinon à s’opposer à la politique proposée… Mission tout à fait impossible.

La solution à laquelle chacun commence à penser, celui du vote d’une loi spéciale qui reconduise le budget 2026 en 2027, en attendant 6 mois (élection présidentielle suivie des législatives) les nouvelles lois de finances, ne fait que repousser la question pendante et brûlante. Avec encore plus de pression financière, pour le futur président (e) et sa future majorité parlementaire.

 

2027 année déjà impossible ?

Le salut (la sortie de l’impasse) serait donc pour 2027, puisqu’en 2026 on n’y arrivera pas ! Il serait bien temps en effet que le pays redémarre avec une impulsion politique légitimée par les urnes. Après 3 ans et demi d’immobilisme forcé (janvier 2024, juin 2027), puisqu’avant même la dissolution, la nomination de G. Attal à Matignon n’avait en rien permis l’accord nécessaire entre bloc central et LR, et les européennes encore moins.

Notre croyance en la vertu de la présidentielle repose sur la qualité du débat public et sur celle des candidats. Or même quand le débat public n’était pas ce jeu de clashs et de punchlines auquel nous assistons et assisterons ; même quand les candidats avaient de l’envergure, il n’a pas été rare, dans le passé, qu’une campagne présidentielle contourne les sujets les plus douloureux. En 2027, est-on sûr que cette fois, « ce sera la bonne », alors que les candidats démagogues ne manquent pas, (et non les moindres) et que les conditions du débat se sont dégradées (sans parler de l’instabilité géopolitique) ?

À vrai dire, on ne voit guère comment cette campagne présidentielle tant attendue, comme une baguette magique, permettra au pays de « trancher » avec courage tous les problèmes saillants qui l’assiègent et dont la liste ne fait que s’allonger. Lequel sera d’ailleurs privilégié, pour devenir l’enjeu de l’élection ? Jamais une présidentielle n’aura eu à légitimer autant de solutions difficiles à des problèmes compliqués mais urgents… À commencer bien sûr par celui qui ennuie tout le monde, qui ne sera pas « l’enjeu » de l’élection, mais qui va se reposer avec plus d’acuité dès juin 2027 : nos finances publiques et sociales.

On n’aperçoit pas à ce jour les candidats, les forces politiques, ni d’ailleurs les électeurs, qui pourraient construire une majorité pour sortir de l’impasse financière dans laquelle la France s’est enfoncée. C’est-à-dire une protection sociale devenue intouchable, dépenses de retraites et de santé en tête, puisque leurs principaux bénéficiaires, les retraités « font » l’élection et que personne ne veut risquer de se les aliéner. Et un effort budgétaire qui dès lors se répartit entre hausse d’impôts sur les plus riches et sur les grandes entreprises, avec des risques économiques évidents, et des rabotages successifs sur le fonctionnement de l’État, sans réforme structurelle. Au risque cette fois d’abimer les services publics et l’efficience des administrations.

L’État en France, et le politique qui le dirige, est face à cette contradiction non surmontée. Ses obligations (et dépenses) régaliennes augmentent, car les armées, la justice et les forces de l’ordre demandent à être consolidées et réformées, au vu des évolutions géopolitiques, de la pression migratoire et de la montée des violences en France. Mais les Français ont comme intériorisé un « quoi qu’il en coûte » perpétuel. Au point que la providence de l’État désormais s’étend à leur « pouvoir d’achat », première de leurs préoccupations, sans que l’économie, la production, le travail et les entreprises soient assez encouragées à y répondre, quand ils ne sont pas pénalisés.

Là est la schizophrénie française, qui font des dirigeants politiques des suiveurs de l’opinion sans grand courage et des Français des « suivis » insatisfaits, englués dans le déni.

Quel candidat parviendra à prévenir et surmonter cette impasse, dans laquelle l’après 2027 risque de se fracasser ?

Philippe Guibert
 

Philippe Guibert est consultant, enseignant et chroniqueur TV. Il a publié en 2024 Gulliver Enchainé, le déclin du chef politique en France (Cerf). Il a été directeur du service d information du gouvernement (SIG) et directeur de la communication dans diverses structures publiques. Il a dirigé la rédaction de la revue Medium de Régis Debray.

 https://nouvellerevuepolitique.fr/limpasse-politique-francaise/


 

 

 

janvier 18, 2026

L'Iran Libre, est-ce possible (sans intervention extérieure) ; pour quel leadership ?

Attrition contrôlée et perceptions : lecture renseignement de la déstabilisation iranienne, par Gérald Arboit

À la lumière des Intelligence Studies, il apparaît que le régime iranien n’est pas sur le point de s’effondrer, malgré ses régulières contestations internes et la pression extérieure du Mossad israélien.

L’évolution récente de l’Iran (protestations sociales, contestations politiques et critiques médiatiques) est fréquemment interprétée comme le signe d’une fragilisation profonde du système politique. Cette interprétation dominante des dynamiques iraniennes contemporaines tend à les réduire à un scénario simplifié : un régime en crise, affaibli par les contestations populaires et vulnérable aux pressions externes. Cette lecture s’accompagne de l’attribution implicite d’un rôle prépondérant aux services occidentaux, à la fois dans la surveillance et dans la manipulation des mouvements d’opposition. Comme dans une logique rappelant la conceptualisation américaine des régimes change, renvoyant aux lectures enthousiastes des révolutions de couleurs et arabes, l’éventuelle figure exilée de Reza Pahlavise se trouve auréolée d’une alternative potentielle.

 


 

En mobilisant les outils conceptuels et méthodologiques des Intelligence Studies, il est possible d’analyser cette séquence différemment. En examinant la logique opérationnelle des services régionaux, il est aisé d’identifier les contraintes structurelles internes à l’Iran. Pour cela, il faut déconstruire la lecture médiatique dominante des événements qui tend à survaloriser la visibilité des acteurs exilés et des mouvements sociaux fragmentés. Ce faisant, une analyse structurée du rôle des services de renseignement régionaux invite à la revisiter à la lumière de stratégies de long terme, moins spectaculaires mais plus durables.

Biais et limites de la contre-lecture médiatique dominante

La perception d’un régime iranien sur le point de s’effondrer repose sur trois biais majeurs. D’abord, il y a le risque d’y projeter des modèles exogènes : les transitions arabes de 2011 offrent souvent une grille de lecture trop commode, ignorant la spécificité d’un système politico-religieux centré sur le clergé chiite autonome et son expérience de la guerre clandestine. De même, la personnalisation propre aux modes de visibilité médiatique : la mise en avant de figures exilées, telles que l’héritier impérial Reza Pahlavi, alimente une perception de centralité qui ne correspond pas au poids réel de cette émigration sur les réalités du terrain aux dynamiques internes moins cohérentes. Enfin, cette perception induit une surévaluation de l’influence occidentale : la lecture dominante confond le rôle opérationnel effectif des services régionaux avec une intervention occidentale, occultant la capacité d’acteurs locaux à planifier et conduire des opérations de long terme. Cette lecture médiatique, bien que largement relayée, ne rend pas compte de la complexité stratégique réelle, ni des mécanismes d’attrition déployés par des services régionaux comme les Saoudiens.

Le General Intelligence Presidency (GIP) constitue l’instrument central de l’Arabie saoudite pour la collecte de renseignements et la conduite d’opérations à l’extérieur du Royaume. Fondé en 1957, il se concentre sur l’action des services de renseignements étrangers en Arabie saoudite, le contre-espionnage et la surveillance des réseaux considérés comme hostiles aux intérêts nationaux. Mais l’agence fait partie intégrante de l’appareil sécurisé rattaché directement à la cour royale, lui conférant une capacité décisionnelle alignée sur les objectifs stratégiques du pouvoir politique. Ainsi, le GIP a démontré sa capacité à combiner opérations de renseignement humain (HUMINT), financement de relais locaux et coordination régionale, y compris dans des contextes hostiles comme l’Afghanistan dès la fin des années 1970, la Bosnie vingt ans plus tard, le Caucase au début des années 2000, et naturellement l’Irak de Saddam Hussein.

Dans le cas iranien, cette expérience plaide en faveur d’une logique différenciée. Le GIP privilégie l’attrition et la fragmentation plutôt que le renversement du régime, scénario hautement incertain et potentiellement contreproductif. Aussi adopte-t-il une stratégie de soft power, qui cible la légitimité idéologique du clergé chiite et en maintient l’opposition dans un ordre dispersé. Cette posture, cohérente avec la doctrine saoudienne de longue durée, s’inscrit dans un horizon temporel décennal et non dans un cycle médiatique ou électoral court.

Fragmentation et absence de leadership

L’absence d’un leadership centralisé dans l’opposition iranienne, souvent interprétée comme un déficit organisationnel, constitue en réalité un élément structurant de cette stratégie d’attrition. En maintenant la contestation dispersée et décentralisée, le GIP réduit le risque de négociation ou de stabilisation du mouvement. Il empêche l’émergence d’une figure alternative dotée d’une légitimité interne et religieuse. De fait, il maximise la pression prolongée sur le système, tout en limitant les risques d’un contrecoup incontrôlable.

La visibilité de Pahlavi dans les médias internationaux illustre ce phénomène : figure symbolique et médiatique, il reste marginal dans les dynamiques opérationnelles internes. Surtout, sa personnalité ne suscite aucun soutien politique occidental, à commencer par Donald Trump, mais également aucune action clandestine, même de l’ennemi qu’est Israël.

Cela s’explique par une analyse commune des services de renseignement du régime iranien. Le clergé chiite constitue le cœur du système politique et idéologique iranien. Il assure la cohésion de l’appareil sécuritaire, la maîtrise des circuits financiers et la légitimité transnationale. Cette centralité rend le régime hautement résilient aux pressions externes ponctuelles et confère aux services iraniens une capacité d’absorption des contestations sociales internes sans compromettre la stabilité fondamentale du pouvoir.

Ainsi, toute opération externe visant la déstabilisation directe doit nécessairement composer avec cette réalité : l’attrition prolongée s’avère plus efficace et plus sécurisée que le renversement brusque. D’autant que, contrairement à l’Irak et à l’Afghanistan post-11 Septembre, il n’y a pas de personnalités exilées, même pas Reza Pahlavi, qui occupent une place centrale dans les récits médiatiques locaux. Leur visibilité publique et l’attention que leur accordent certains médias occidentaux ne doivent pas être confondues avec une création de capacité politique interne. Le remplacement du drapeau national islamique par celui de l’ancien régime impérial à Londres, hautement médiatique en Occident, n’aura jamais la même portée en Iran que la destruction dudit drapeau à Mashhad, ou le déboulonnage de la statue du général Qassem Soleimani à Qaemiyeh, aux marges du pays. Les figures de l’étranger ne disposent pas de relais structurés à l’intérieur du pays, même s’il existe de soutiens dans les périphéries kurdes. Surtout, elles manquent d’ancrage sociologique ou religieux suffisant pour transformer leur notoriété en force politique. Leur rôle reste essentiellement symbolique ou médiatique, pertinent pour la narration du débat public, mais limité en termes d’impact opérationnel réel. Ainsi, leur importance dans les médias ne reflète pas nécessairement leur poids stratégique sur le terrain.

À la lumière des Intelligence Studies, il apparaît que le régime iranien n’est pas sur le point de s’effondrer, malgré ses régulières contestations internes et la pression extérieure du Mossad israélien. Mais, alors que celui-ci ne développe qu’un renseignement d’origine humaine de guerre, donc mono-agent, ou peu s’en faut, le GIP saoudien est le seul à réellement opérer contre le régime honni des mollahs. Toutefois, il a choisi d’opérer selon une logique d’attrition prolongée, combinant fragmentation, amplification informationnelle et pressions indirectes, plutôt que d’apparaître comme un catalyseur de renversement de régime. Cette stratégie illustre la discrétion opérationnelle, la temporalité longue et la sophistication doctrinale propres aux services arabes, et met en évidence l’écart entre perception médiatique et réalité stratégique. L’Iran apparaît ainsi comme un théâtre de confrontation prolongée, où la stabilité interne demeure protégée par la centralité du clergé et la résilience institutionnelle. Toute tentative de soutien extérieur visible, qu’il vienne du GIP ou d’autres (Mossad, CIA), accélèrerait la répression et la violence, sans amener de transition politique ; il transformera seulement un régime impopulaire en régime plus dur, sans créer d’alternative nationale crédible. Un coût trop cher à acquitter pour un gain finalement limité et contre-productif. Agissant par narration périphérique, le GIP apparaît comme le meilleur acteur en Iran. Il impose une asymétrie aux autres services de renseignement extérieurs au monde arabe, obligés d’agir contre leur principe de précision, c’est-à-dire qu’ils doivent créer des réseaux structurés à l’intérieur d’un pays qui n’est pas différent de l’Union soviétique de la fin des années 1940. En effet, le contrôle social des services iraniens s’en trouverait renforcé, et avec lui la résilience du régime. La seule rupture conduirait à une convergence des minorités iraniennes vers un soutien extérieur discret mais soutenu, et à un effondrement économique majeur, entraînant le régime à perdre le contrôle de ses périphéries (Kurdistan, Baloutchistan, Khuzestan). Autrement dit, se met en place un triangle de rationalité du renseignement qui explique pourquoi l’Iran tient face à sa population et résiste aux pressions régionales, tout en démontrant une fragilité en cas d’opérations occidentales ciblées sur ses infrastructures.

Gérald Arboit

Gérald Arboit est chargé de cours à l’Institut diplomatique de Paris et chercheur associé à l’UMR Sorbonne – Identités, relations internationales et civilisation de l’Europe (Paris I–IV). Docteur habilité à diriger des recherches en histoire contemporaine, il a été directeur de recherche au Centre français de recherche sur le renseignement. Il a également enseigné l’histoire contemporaine ainsi que les sciences de l’information et de la communication dans plusieurs universités françaises. Directeur de collections aux éditions Connaissances et Savoirs à Saint-Denis, il a par ailleurs exercé comme expert auprès du Conseil de l’Europe et du ministère des Affaires étrangères. Il est enfin auditeur de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN).

https://nouvellerevuepolitique.fr/gerald-arboit-attrition-controlee-et-perceptions-lecture-renseignement-de-la-destabilisation-iranienne/ 


Didier Idjadi - La révolution iranienne et le plan américain

Des rapports font état d’un nombre élevé de morts et de violences sans précédent contre les manifestants en Iran. Le président de la Fondation pour les martyrs et les vétérans de la République islamique a confirmé le nombre élevé de morts lors des récentes manifestations. Bien qu’il ait attribué la violence aux manifestants et les ait qualifiés de « terroristes », ses déclarations suggèrent qu’une partie importante des personnes tuées sont issues de « différents groupes de la population ».

Le ministre de la Justice du régime islamique a déclaré :
« Toute personne qui a été présente dans les rues à partir du 18 Dey (8 janvier) est considérée comme criminelle. »

Les organisations de défense des droits de l’homme ont alerté sur des arrestations massives. De nombreux témoignages font état d’une répression brutale et de véritables scènes de guerre dans la ville de Machhad. Selon plusieurs informations reçues par le « Comité pour la lutte pour la liberté des prisonniers politiques », un état de siège non déclaré a été mis en place dans la ville le 23 janvier 2026. Les forces  militaires du régime répriment sévèrement toute forme de manifestations, ciblant les rassemblements de plus de trois personnes et dispersant les citoyens par des tirs directs sans avertissement préalable.

Les forces de répression (les gardiens, les bacijis, les milices irakiens chiites en Iran, les milices pakistanais…) font usage d’une violence extrême contre les manifestants.

Des témoins oculaires rapportent que les forces de sécurité parlent souvent arabe et n’ont aucun lien avec la population locale, ce qui les incite à recourir à une violence maximale. Des raids sont organisés contre les domiciles privés pour confisquer les antennes paraboliques et empêcher l’accès aux actualités libres.

12000 personnes tuées par le régime, voire plus

Depuis le début des grandes vagues de manifestations en Iran, la question du nombre réel de victimes de la répression demeure l’un des points les plus sensibles et les plus difficiles à établir. Entre la censure étatique, les coupures d’internet, l’absence d’accès pour les médias étrangers et la pression exercée sur les familles, les bilans varient de manière spectaculaire selon les sources.

Le régime iranien ne publie pas de statistiques transparentes et fiables sur les victimes civiles. Lorsqu’il communique, il minimise les chiffres, requalifiant une partie des morts comme étant des « émeutiers armés », des « terroristes » ou des agents étrangers. Il va de soi que cette stratégie rend toute vérification indépendante extrêmement complexe.

À cela s’ajoute une pratique documentée de confiscation des corps, de pressions sur les familles, de sépultures discrètes, et parfois d’inhumations nocturnes sans cérémonie officielle, afin d’éviter la transformation des funérailles en lieux de protestation.

Selon différentes ONG l’on peut d’ores et déjà documenter plusieurs milliers de morts.

Les organisations de défense des droits humains, qui travaillent à partir de réseaux internes, de témoignages directs et de recoupements hospitaliers, évoquent un bilan déjà massif :Iran Human Rights (IHR) parle d’au moins 3 400 morts, chiffre qu’elle présente comme un minimum absolu vérifié ;

HRANA (Human Rights Activists News Agency) avance un bilan d’environ 2 500 à 2 600 morts, incluant des femmes, des enfants et de nombreux civils non armés.

Ces organisations insistent sur le fait que leurs chiffres sont incomplets, car de nombreuses régions restent inaccessibles et beaucoup de décès ne sont jamais officiellement déclarés.

La chaîne Iran International, basée hors d’Iran et alimentée par des sources internes, des employés des morgues, des personnels hospitaliers et des registres de cimetières, fournit une estimation beaucoup plus haute de plus de 12 000 morts .

Une répression systématique

Au-delà des chiffres, la nature de la répression fait consensus parmi les organisations internationales. La saturation des morgues, les pénuries de cercueils, les enterrements collectifs témoignent de cette répression systématique. L’usage de balles réelles contre des foules non armées, les tirs à la tête et au thorax , les arrestations massives, les disparitions forcées, les tortures et les viols confirment l’extrême violence déployée par le régime. Les mineurs ne sont pas épargnés .

De nombreuses vidéos authentifiées montrent des tirs directs sur des manifestants, des personnes abattues à bout portant et des blessés abandonnés dans la rue par peur des arrestations dans les hôpitaux.

Plusieurs facteurs expliquent la difficulté à établir un bilan consolidé des massacres en cours :Les coupures d’internet répétées et ciblées ; l’absence de journalistes indépendants sur le terrain ; les menaces contre les familles qui parlent ; les falsifications administratives (certificats de décès modifiés, causes travesties , etc) ;les fosses anonymes et les enterrements discrets.

La répression  a atteint une ampleur inégalée et systémique, comparable aux pires épisodes de violence d’État de ces dernières décennies.

La sortie des milliards par les mollahs

Le compte officiel du Département d’État américain en langue persane sur X  a publié un message dénonçant l’utilisation par le régime iranien de drones militaires pour réprimer les manifestants pacifiques.

Le Département d’État américain condamne fermement ces actions et souligne que le monde entier est témoin de la répression brutale exercée par le régime iranien contre ses propres citoyens. Les mollahs sont accusés de traiter les manifestants comme des ennemis et de mener une véritable guerre contre eux. Les États-Unis et la communauté internationale pourraient prendre des mesures supplémentaires pour condamner et sanctionner ces actions.

Selon une source proche  du Corps des Gardiens de la révolution islamique, environ 1,5 milliard de dollars auraient été sortis d’Iran au cours des dernières 48 heures.  Mojtaba Khamenei, le fils du leader suprême Ali Khamenei, auraittransféré environ 328 millions de dollars à Dubaï. Ces transactions seraient effectuées via des crypto-monnaies et non par le réseau bancaire traditionnel. Parallèlement, cinq grandes banques iraniennes, dont la Banque Sepah, étroitement liée au Corps des Gardiens de la révolution, serait au bord de l’effondrement. Les sanctions internationales et les révoltes internes pourraient contribuer à une instabilité accrue dans le pays entrainant la paralysie totale du régime islamique.

Le Président américain et son plan

Donald Trump a déclaré que si le peuple iranien acceptait le leadership du prince Reza Pahlavi, il ne s’y opposerait certainement pas.

Dans une interview exclusive accordée à l’agence de presse Reuters, dont des extraits ont été publiés mercredi soir 24 Dey (13 janvier), Trump a de nouveau fait référence au prince Reza Pahlavi en disant :
« Il semble être une très bonne personne, mais je ne sais pas si son pays accepterait son leadership. En revanche, si les iraniens l’acceptent, ce serait tout à fait acceptable pour moi. »

Le plan  américain n’est pas clairement arrêté, même si l’hypothèse matrice est de changer le régime de Khamenei, pour pouvoir assurer la sécurité d’Israël et tracer une nouvelle carte du moyen orient. Au sein de l’administration américaine si des divergences peuvent à ce stade continuer à exister sur l’opportunité d’une intervention militaire, la réalité de la répression tous les jours plus massives pourrait à terme favoriser cette option.

Didier Idjadi


 

Didier Idjadi, sociologue au CNAM et réfugié politique iranien

https://nouvellerevuepolitique.fr/didier-idjadi-la-revolution-iranienne-et-le-plan-americain/

 

 

Pour l'Iran Libre !

Le soulèvement qui gagne les rues iraniennes est de ceux qui pourraient bousculer en profondeur les équilibres non seulement régionaux mais, plus largement, de l’ensemble de la scène internationale. En 1979, la révolution islamiste avait consacré, dans la relative bienveillance d’une partie de l’intelligentsia et la naïveté occidentale, une nouvelle menace dont la dangerosité ne manquerait pas de se profiler très rapidement : un État islamiste, revendiqué comme tel, puisant aux sources du frérisme sunnite son modèle opérationnel. Cette jonction latente et hybride entre les deux grands courants, rivaux, de l’islam (chiisme et sunnisme), sans éteindre évidemment leurs oppositions autant théologiques que géopolitiques, débouchera sur l’émergence décomplexée d’un nouvel ennemi des démocraties occidentales. Celui-ci, à côté des totalitarismes communistes déclinants, prendra progressivement la place d’ennemi numéro 1 de nos valeurs de liberté, de démocratie et d’égalité. L’islamisme agressif, expansionniste, a trouvé dans la matrice iranienne son point de départ, quelles que soient ses différentes formes qui incarneront, tout en se combattant par ailleurs, une identique détestation des Occidentaux.

Ce qui se joue depuis plusieurs jours en Iran est la remise en cause de cette genèse et de ce mur porteur de l’islamisme. Les combattants de la liberté qui défient, au prix de leurs vies, le régime des mollahs pourraient, s’ils parvenaient à renverser la dictature qui les opprime, créer les conditions d’un événement d’égale ampleur à ce que fut la chute du mur de Berlin en 1989.

Alors que des massacres à grande échelle se perpétuent sur l’ensemble du territoire iranien, force est de constater que l’Occident, à ce stade, tout en condamnant, hésite, y compris côté américain, nonobstant l’avertissement de Donald Trump au guide suprême de la révolution islamique, Ali Khamenei. Plusieurs facteurs expliquent sans doute cet attentisme : les enseignements d’un passé récent, tout d’abord, qui ont démontré le chaos produit par des interventions directes ; la pression ensuite exercée par plusieurs pétromonarchies sur Washington dans le but de ne pas déstabiliser les marchés du pétrole ; enfin un état d’esprit plus général empreint de realpolitik, de relativisme résigné, d’indifférence complice…

C’est ce dernier point qui pose in fine le plus problème et qui, de facto, introduit une sous-évaluation pour le moins dramatique de la tragédie iranienne. Les stratégies d’accommodement implicite, sous couvert de réalisme, outre qu’elles se résignent à une violation criminelle des droits humains, ne sont pas plus efficientes politiquement qu’elles sont acceptables sur le plan moral. Le court-termisme de la tempérance ou de l’inaction face à des régimes agressifs, déstabilisateurs, a, sur la durée, un coût. C’est ce coût dont il faut avoir désormais conscience, et d’une manière urgente, en aidant les Iraniens à trouver une issue à leurs aspirations démocratiques : pour eux, tout d’abord, mais aussi pour se débarrasser d’un verrou qui nuit depuis plus de quatre décennies à la stabilité de la scène internationale. La cause des démocrates d’Iran est la nôtre. Il faut le dire, l’assumer et agir en conséquence.

Arnaud Benedetti
 Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.

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