On peut admettre que chez l'homme primitif, la propension à tuer et à détruire, ainsi que la disposition à la cruauté, étaient innées. On peut également supposer que, dans les conditions des époques antérieures, l'inclination à l'agression et au meurtre favorisait la préservation de la vie. L'homme fut jadis une bête brutale… Mais il ne faut pas oublier qu'il était physiquement faible ; il n'aurait pas pu rivaliser avec les grands prédateurs s'il n'avait été doté d'une arme particulière : la raison. Le fait que l'homme soit un être raisonnable, qu'il ne cède donc pas sans retenue à toutes ses impulsions, mais qu'il organise sa conduite selon une délibération raisonnable, ne doit pas être qualifié d'anormal, d'un point de vue zoologique. Une conduite rationnelle signifie que l'homme, conscient de son incapacité à satisfaire toutes ses impulsions, tous ses désirs et tous ses appétits, renonce à la satisfaction de ceux qu'il juge moins urgents. Afin de ne pas compromettre le fonctionnement de la coopération sociale, l'homme est contraint de s'abstenir de satisfaire les désirs dont la satisfaction entraverait l'établissement des institutions sociales. Il ne fait aucun doute qu'un tel renoncement est douloureux. Cependant, l'homme a fait son choix. Il a renoncé à la satisfaction de certains désirs incompatibles avec la vie sociale et a donné la priorité à celle des désirs qui ne peuvent être réalisés, ou plus abondamment, que dans le cadre d'un système de division du travail…
Cette décision n'est ni irrévocable ni définitive. Le choix des pères n'entrave pas la liberté de choix des fils. Ils peuvent revenir sur leur décision. Chaque jour, ils peuvent procéder à une transvaluation des valeurs et préférer la barbarie à la civilisation, ou, comme le disent certains auteurs, l'âme à l'intellect, le mythe à la raison, et la violence à la paix. Mais ils doivent choisir. Il est impossible d'avoir des choses incompatibles entre elles.
Or, ce fait que l'humanité ait, dans l'ensemble, développé une raison suffisante pour coopérer et bâtir une société a également conduit, d'un autre côté, à la tentation de créer un système d'exploitation institutionnalisée, de parasitisme institutionnalisé ou, comme certains l'ont appelé, de banditisme stationnaire. Autrement dit, c’est seulement dans la mesure où nous avons devant nous une société riche que la tentation se présente pour certains de profiter de la richesse accumulée par cette société, d’instaurer un système leur permettant de s’enrichir systématiquement aux dépens de la grande masse des individus productifs.
Ceci m'amène à aborder la question de l'État. Permettez-moi de commencer par vous donner une définition de ce qu'est l'État, une définition relativement consensuelle, adoptée par la quasi-totalité des personnes qui traitent de cette institution. Selon cette définition, l'État est une organisation ou un organisme qui exerce un monopole territorial de juridiction, de jugement ou d'arbitrage ultime en cas de conflit. Plus précisément, c'est une institution qui est également le juge suprême dans les conflits l'opposant à d'autres membres de la société. Un second élément de cette définition, qui découle en quelque sorte du premier, est que l'État est une organisation qui exerce un monopole territorial sur la taxation. Autrement dit, il peut déterminer unilatéralement, sans le consentement de quiconque, le montant que les habitants du territoire doivent payer à l'État pour bénéficier de ce service de juge et d'arbitre suprême sur son territoire.
À la lecture de cette définition, il est aisé de comprendre pourquoi certains individus pourraient être motivés à créer une institution telle que l'État. Imaginez un peu ce que cela signifie. Cela signifie que chaque fois que vous avez un conflit, vous devez venir me voir, je règle le différend et je vous indique ensuite ce que vous me devez, sans votre consentement. C'est, bien sûr, une position formidable. Et cette position est encore meilleure si l'on comprend que même si j'ai provoqué un conflit, si j'ai frappé quelqu'un à la tête, il doit venir me voir et je décide ce qui est juste et ce qui est injuste. Généralement, je décide alors que j'ai agi correctement et que ses plaintes, parce que je l'ai frappé, sont injustes. Et je lui annonce en plus la somme qu'il doit me payer pour ce « magnifique service ». Il devrait être évident dès le départ qu'expliquer les tentatives de création d'une institution telle qu'un État est loin d'être difficile. Il est très facile d'expliquer pourquoi on tente constamment de créer des institutions comme celle-ci : quelle position plus enviable pourrait-on espérer, pour quelqu'un ayant des tendances parasitaires, que de diriger un appareil tel que l'État ? Expliquer les raisons de ces tentatives de fondation d'États est extrêmement simple. La difficulté réside plutôt dans l'explication de l'impunité dont jouissent certains, dans le fait que personne n'empêche l'émergence de telles institutions.
Je vais maintenant m'atteler à la tâche qui consiste à expliquer pourquoi on a pu tolérer une telle institution. Cette explication se complexifie encore davantage lorsqu'on prend en compte ce que j'appelle la loi fondamentale du parasitisme. Cette loi fondamentale est simple : un parasite peut vivre confortablement aux dépens de cent ou mille hôtes, mais il est inconcevable que des milliers de parasites puissent vivre confortablement aux dépens d'un, deux ou trois hôtes seulement. Dans ce cas, leur vie serait tout aussi misérable. Or, ce que nous apprenons de cette loi fondamentale du parasitisme, c'est que ceux qui aspirent à créer une institution telle qu'un État doivent toujours avoir intérêt à ne constituer, eux-mêmes, qu'un petit groupe capable de gouverner, d'exploiter, de taxer et d'exercer un monopole d'arbitrage sur un groupe de personnes bien plus important qu'eux. Et si tel est le cas, si l'État doit toujours s'efforcer d'être un groupe très restreint par rapport à celui qu'il exploite, alors nous comprenons une autre leçon fondamentale. De toute évidence, un petit groupe, un très petit groupe, ne peut pas subjuguer un grand groupe uniquement par la force brute et les armes. Certes, cela peut être possible à court terme. Imaginons dix personnes lourdement armées. Elles pourraient contrôler deux cents, trois cents, quatre cents personnes et les maintenir en sujétion, si le peuple est désarmé et les dirigeants armés. Mais, à long terme, une telle situation est très difficile à maintenir. Autrement dit, il faut s'attendre à ce que ces quatre à cinq cents personnes trouvent également le moyen de s'armer. Dès lors, comment dix personnes armées pourraient-elles dominer quatre à cinq cents, voire des milliers de personnes elles aussi armées et capables de se défendre ? Dès lors, l'explication fondée sur la violence, sur la force brute, ne tient pas.
Ce que nous constatons, c'est que la classe des parasites, ce petit groupe de parasites, doit, si elle veut dominer une population durablement, fonder son pouvoir sur l'opinion publique. Autrement dit, elle doit bénéficier d'un soutien, au moins tacite, de la part du public. Le public doit avoir accepté cette situation, y voir une justification, une adhésion à certaines idéologies. Cette intuition, formulée initialement par Étienne de La Boétie et David Hume – et que l'on retrouve également chez Ludwig von Mises et Murray Rothbard –, est que le pouvoir de l'État sur sa population ne repose pas sur l'exercice de la force brute, même si celle-ci joue un rôle, mais fondamentalement sur l'opinion et l'accord tacite du public.
Il s'agit donc d'expliquer la transition d'un ordre naturel, tel que je l'ai décrit hier, d'un système féodal où il n'existait pratiquement aucune organisation étatique, à un état de fait où une institution étatique stable a vu le jour. Supposons un instant la situation la plus favorable à la formation d'un État, en l'absence d'un État préexistant. Imaginons un roi féodal qui détient le monopole naturel de la résolution des conflits. Par monopole naturel, j'entends que chaque personne, en cas de conflit, s'adresse au roi en disant : « Vous êtes la personne la plus prestigieuse, la plus sage et la plus expérimentée. Je vous prie de régler le différend qui m'oppose à cette autre personne. » Chacun est libre de choisir ses arbitres et ses juges, mais en réalité, tous s'adressent au roi. Un tel scénario correspondrait à ce que j'appelle un ordre naturel. Dans ce cas, le roi ne percevrait que les loyers de ses propres tenanciers et des nobles, qui eux-mêmes perçoivent des loyers de leurs propres tenanciers. Il n'y a aucune exploitation. Le roi n'impose personne possédant des biens indépendants des siens. Il ne promulgue aucune loi. Autrement dit, il ne légifère pas. Certes, il établit les règles que ses locataires doivent respecter, mais cela ne va pas plus loin que si j'étais propriétaire d'une maison, j'établirais naturellement certaines règles que mes locataires doivent suivre, comme par exemple le nettoyage des escaliers une fois par semaine. Ainsi, ce roi relève de l'ordre naturel et n'est pas encore un roi d'État. Il ne prélève ni impôts ni lois ; il perçoit seulement les loyers et établit les règles de la maison dont il est lui-même le véritable propriétaire.
L'étape décisive qu'il doit franchir pour transformer sa position en celle d'un État serait la suivante : le roi devrait, à un moment donné, déclarer : « Désormais, vous devez vous adresser à moi en cas de conflit. Vous ne pouvez plus vous adresser à quiconque pour le règlement de vos différends. Jusqu'à présent, vous m'avez choisi volontairement comme juge. À présent, je vous retire cette possibilité de vous tourner vers d'autres, et je retire à quiconque le droit d'agir, s'il est désigné comme juge.»
On comprend immédiatement qu'en franchissant cette étape apparemment anodine, le roi se livre à un acte d'expropriation. Cet acte est particulièrement visible aux yeux des autres dirigeants de la société, des autres nobles, vers lesquels les parties en conflit auraient pu se tourner pour obtenir justice. Rappelons-nous que, dans l'ordre féodal, il existait précisément un grand nombre de juridictions indépendantes et distinctes. Chaque seigneur était responsable de rendre la justice sur son propre territoire, sur ses propres biens. Il ne peut plus agir ainsi, et c'est donc surtout aux autres nobles que l'on s'attend à trouver une résistance face à cette tentative du roi de monopoliser, d'acquérir le monopole exclusif. Il ne s'agit plus d'un monopole naturel, mais d'un monopole obligatoire conférant au roi le pouvoir d'arbitrer en dernier ressort les conflits.
Comment le roi peut-il s'en tirer ainsi ? La première étape – et je ne vous propose pas ici une description historique précise des événements, mais plutôt une reconstitution logique de ce qui s'est produit plus ou moins un peu partout – consiste pour le roi à provoquer une crise. Comment y parvient-il ? En un sens, ce n'est pas très difficile à expliquer. De même qu'il est naturel et facile de nourrir la motivation de devenir un État, on constate chez l'homme une tentation, une envie, surtout chez les locataires, de se libérer du loyer et des règles imposées par leurs propriétaires. Autrement dit, où que vous alliez, vous pouvez imaginer qu'il ne serait pas difficile de persuader des locataires de se révolter contre leurs seigneurs. « Je vous libère du loyer. Je vous libère des règles disciplinaires de votre propriétaire et je vous promets de faire de vous des hommes libres. » Je vous promets que vous deviendrez propriétaire des biens que vous n'occupiez auparavant qu'en tant que locataire.
Ou, dans un scénario légèrement différent, vous, en tant que roi, incitez les pauvres à la révolte contre les riches. Vous formez une coalition avec les pauvres contre vos concurrents directs, c'est-à-dire les personnes aisées de la société qui sont, d'une certaine manière, les rivaux les plus directs du roi. Vous provoquez ainsi une guerre civile, c'est-à-dire une situation similaire à celle que Hobbes prétend exister naturellement au sein de l'humanité. Rappelez-vous, j'ai expliqué que l'état naturel de l'humanité n'est pas la guerre de tous contre tous. Les gens reconnaissent que la division du travail est bénéfique et, de ce fait, ils tendent à privilégier la coopération pacifique, du moins la grande majorité. Mais vous pouvez inciter, surtout si vous êtes vous-même une personne influente, une personne en qui les masses ont confiance, si vous êtes le roi, vous pouvez provoquer une situation qui aboutit à une guerre de tous contre tous.
Et puis, dans cette situation où la guerre civile éclate, où les fermiers se soulèvent contre leurs propriétaires et les pauvres contre les riches, vous intervenez pour sauver les nobles et la bourgeoisie et conclurez un compromis. Autrement dit, vous obtenez une promesse des nobles et de vos concurrents directs : « Oui, nous renoncerons à notre droit de juger nous-mêmes et vous accorderons le monopole de la justice, en échange de notre engagement à mettre fin à cette guerre civile. »
C'était d'ailleurs précisément la situation au Moyen Âge, notamment lors de la Réforme protestante. Cette dernière avait d'abord engendré des pillages massifs, et le peuple s'était tourné vers le roi en disant : « Il faut que cela cesse, et pour cela, nous vous accordons le monopole de la justice. »
Ainsi, vous créez une situation hobbesienne. Cette situation n'existe pas d'emblée, mais elle peut être créée. Permettez-moi de vous citer à nouveau Henri Pirenne, qui décrit, d'une manière légèrement différente, le même phénomène : le roi s'alliant aux classes inférieures, à la sous-noblesse, pour ainsi dire, afin de briser le pouvoir de l'aristocratie rivale, de ceux qui perdraient le plus du monopole royal. Pirenne dit alors :
L'intérêt manifeste de la monarchie était de soutenir les adversaires du féodalisme, c'est-à-dire les adversaires de la noblesse, de l'aristocratie. Naturellement, elle leur apportait son aide chaque fois que cela était possible sans s'y engager pleinement. En effet, elle incitait les citadins à se soulever contre la noblesse, incitant ainsi leurs habitants à se révolter. Ces classes moyennes urbaines, en se soulevant contre leurs seigneurs, combattaient en réalité pour les intérêts des prérogatives royales. Accepter le roi comme arbitre de leur querelle revenait, pour les parties en conflit, à reconnaître sa souveraineté. L'entrée en scène des bourgeois a eu pour conséquence l'affaiblissement du principe contractuel de l'État féodal au profit du principe d'autorité de l'État monarchique. Il était impensable que la royauté n'en tienne pas compte et ne saisisse pas la moindre occasion de témoigner sa bienveillance aux communes qui, sans le vouloir, œuvraient si utilement en sa faveur.⁴
Mais ce n'est là, bien sûr, que la première étape. On provoque la crise. La noblesse vient à vous, implorant votre aide, et vous la sauvez en échange de l'octroi de droits exclusifs de juge. Il faut évidemment offrir quelque chose en plus à l'aristocratie. Ce qui est généralement proposé, c'est que l'aristocratie joue désormais un rôle particulièrement important au sein de la bureaucratie royale qui se mettra en place progressivement. Mais plus encore, il faut une idéologie. Rappelons-le, sans soutien idéologique, cette institution ne peut pas durer. Et l'idéologie qui se crée, et qui perdure encore aujourd'hui, est ce qu'on appelle le mythe hobbesien. Autrement dit, l'idée est que l'état normal de l'humanité est précisément cette guerre de tous contre tous, délibérément provoquée par le roi, et que pour y mettre fin, il est nécessaire qu'un seul monopoleur règne sur tous les peuples afin d'instaurer la paix. Or, si vous vous demandez – ou si vous posez la question autour de vous – pourquoi avons-nous besoin d'un État ? Presque tout le monde vous donnera exactement cette raison : sans monopoleur, ce serait une guerre perpétuelle de tous contre tous. C'est cette croyance qui, jusqu'à aujourd'hui, a maintenu l'appareil d'État. C'est désormais une conviction profondément ancrée : j'ai interrogé mes propres étudiants et c'est la réponse qu'ils ont tous donnée. Sans État, ce serait le chaos ! Il n'y aurait aucune coopération. Il faut un seul monopoleur. Voilà l'idéologie qui maintient l'État en place.
Permettez-moi simplement de souligner ce qui suit. On peut rapidement se rendre compte de la faiblesse de cette idéologie en faisant deux choses. D'une part, imaginez ce que cela signifie pour de très petits groupes de personnes, deux individus seulement. En résumé, cette théorie affirme que deux peuples ne peuvent jamais coopérer pacifiquement ; cela mènerait inévitablement à la guerre. Il faut toujours un maître et un soumis. On se rend vite compte, même avec un petit groupe, de l'absurdité de cette thèse. Prenons cinq personnes. Est-il nécessaire que, dans ce groupe, l'une d'entre elles exerce un monopole sur tous les conflits, y compris ceux l'impliquant avec les quatre autres ? Pour de si petits groupes, la plupart des gens diraient : « C'est absurde de croire de telles choses. C'est impossible. Vous connaissez des groupes de cette taille qui coopèrent pacifiquement en permanence. » Pourtant, c'est bien là une des implications.
On remarque ici qu'ils n'évoquent jamais la taille du territoire. Et d'un autre côté, on constate que si cette théorie est vraie, alors il faut un État mondial pour instaurer la paix, car le même raisonnement s'applique, bien sûr, à une situation où coexistent de nombreux États. S'il existe une multitude d'États, alors ces différents États se trouvent dans un état d'anarchie, d'ordre naturel, les uns par rapport aux autres, et il devrait donc y avoir une guerre permanente entre eux. Or, ce n'est manifestement pas le cas. Il y a des guerres entre eux, et j'expliquerai pourquoi il y a plus de guerres entre États qu'entre individus dans une de mes prochaines conférences, mais il est certain que les États ne sont pas en guerre permanente les uns contre les autres.
Ce qui demeure ici totalement inexpliqué, et qui est pourtant considéré comme allant de soi, c'est que nous parlons d'États de tailles telles qu'il n'est pas évident, de prime abord, que leurs habitants coopéreraient pacifiquement. Or, la taille des États est, d'une certaine manière, arbitraire. Pourquoi un État ne pourrait-il pas avoir la taille d'un petit village, par exemple ? Dans un petit village, il est aisé d'imaginer une coopération pacifique sans monopole. Ce n'est que lorsque la taille augmente légèrement que nous avons de plus en plus de mal à reconnaître que, toujours, le même principe est à l'œuvre, tout comme il expliquait pourquoi l'humanité entière peut coopérer pacifiquement grâce à la division du travail, pourquoi cette division n'est pas seulement justifiée chez les Allemands, mais aussi pourquoi Allemands et Français ne doivent pas se faire la guerre, pourquoi le même principe s'applique aux Allemands comme aux Français. Il nous faut donc admettre que ce principe étatique, s'il est juste, doit également s'appliquer à notre échelle. Autrement dit, je suis votre esclave ou vous devez être le mien, mais toute coopération pacifique entre nous est impossible.
Et dès lors que l'on comprend que ce principe s'applique non seulement à deux personnes, mais au monde entier, on réalise immédiatement que ce que nous avons n'est qu'un mythe, une construction née de cette crise initiale créée par les États eux-mêmes, ou ceux qui aspiraient à le devenir, afin de masquer une évidence. Ainsi, une fois qu'un État a instauré ce genre de mythologie, il suit une série d'étapes, sensiblement les mêmes partout. La première consiste, bien sûr, à désarmer la population.
Au Moyen Âge, il existait des chefs militaires indépendants offrant leurs services à quiconque en avait besoin : des mercenaires. Ils sont désormais intégrés à l'armée nationale ou à l'armée du roi, ou bien ils sont éliminés. Là encore, tous les États cherchent à désarmer leur population.
Au Moyen Âge, l'une des premières mesures prises par les rois, dès leur accession à un statut quasi étatique, fut d'exiger que tous les nobles rasent leurs forteresses. L'objectif était de les empêcher de remettre en question le système et de les inciter à se défendre contre la juridiction ou les impôts royaux. Ainsi, rasez vos forteresses. Vous pourrez construire de beaux palais, mais plus rien qui puisse servir à la défense.
Ensuite, bien sûr, toute juridiction indépendante devra être éliminée, jusqu'à interdire aux époux de juger leur propre foyer. Ce processus s'étend sur des siècles. Ma reconstitution le condense en une période très courte, mais tous ces pouvoirs sont progressivement conquis sur la société civile. Ce n'est qu'au XXe siècle que nous avons atteint le point où le pouvoir de l'État s'étend jusqu'à s'immiscer dans les affaires familiales, osant par exemple retirer des enfants à leurs parents. C'est quelque chose qui aurait été impossible il y a des centaines d'années ; le pouvoir des rois n'était pas suffisant dès le départ pour faire une chose pareille, mais nous constatons qu'aujourd'hui le pouvoir de l'État est suffisamment grand pour vous dire si vous pouvez fumer chez vous ou non.
L'étape suivante est cruciale : contrôler l'idéologie, perpétuer la croyance au mythe hobbesien et à la nécessité de l'État pour instaurer la paix. Pour ce faire, il faut s'emparer des Églises, et l'on commence par tenter de les contrôler. C'est ce qui se produit lors de la Réforme protestante, qui aboutit à une alliance bien plus étroite entre l'Église et l'État qu'auparavant. D'ailleurs, c'est pourquoi la Réforme protestante a été soutenue par tant de princes : ils y voyaient précisément l'occasion de se constituer en États, outre le motif évident de s'emparer des biens de l'Église catholique, qui, dans certains pays, représentaient 20 à 30 % des terres cultivées. L'expropriation des églises leur offrait ainsi une formidable opportunité de s'enrichir considérablement.
Ensuite, on instaure progressivement l'instruction publique, en contrôlant l'Église, qui avait longtemps été une institution éducative majeure, et en faisant des prêtres des fonctionnaires d'État. Cela s'est bien sûr produit dans tous les pays européens, à des degrés divers, notamment dans les pays protestants où tous les prêtres sont rémunérés selon la grille salariale officielle qui régit la rémunération des autres fonctionnaires. Et si cela ne suffit pas, on crée un système d'éducation publique sous contrôle étatique direct. Martin Luther, par exemple, a joué un rôle majeur à cet égard, conseillant aux princes non seulement d'opprimer les paysans (qu'il avait d'abord incités à se soulever contre eux, avant de les réprimer), mais aussi que, tout comme le peuple devait être formé pour la guerre, il devait également être endoctriné dans des écoles publiques afin de devenir des citoyens courageux et instruits.
Et la dernière étape, après la nationalisation de l'éducation, est le contrôle de la monnaie, c'est-à-dire la monopolisation de son émission. Il existait, par exemple en France, avant l'instauration d'un roi unique, une multitude d'ateliers monétaires se faisant concurrence pour obtenir la réputation de produire la meilleure monnaie, la plus fiable et la moins manipulée. Tous ces ateliers concurrents ont progressivement fermé leurs portes, jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'un seul atelier monétaire d'État. Ce dernier facilite grandement la manipulation de la teneur en or ou en argent, contrairement à la situation où plusieurs ateliers se font concurrence. En effet, si plusieurs ateliers se font concurrence, chacun est incité à dénoncer les fraudes commises par les autres. Par exemple, si un atelier monétaire de la ville A ou de la ville B pratique le rognage des pièces, la population réagira en le ruinant ou en le boycottant. Dès lors qu'un seul atelier monétaire dessert un vaste territoire, il devient beaucoup plus facile de se livrer à ce genre de manipulations et, de ce fait, de disposer d'un outil d'enrichissement personnel, en plus du pouvoir d'imposer.
Enfin, ils monopolisent également les moyens de transport et de communication, ce qui est crucial lorsqu'on sait que ces moyens jouent un rôle primordial dans toute tentative de révolte contre le gouvernement. Il faut déplacer des troupes, envoyer des lettres et des messages ; ils monopolisent donc les services postaux et au moins les principaux axes routiers, qu'ils transforment en routes royales et en service postal royal, afin de contrôler la population.
Je terminerai par quelques observations supplémentaires. Avec l'émergence des États, les tendances naturelles à l'expansion des marchés et à l'intensification de la division du travail ne sont pas stoppées, mais elles sont en quelque sorte déformées et perturbées. Des frontières étatiques apparaissent soudainement, et dès lors qu'elles n'existaient pas, la possibilité d'entraver la libre circulation des marchandises apparaît. Autrement dit, l'imposition de droits de douane est possible. Deuxièmement, la tendance naturelle à l'internationalisation de la monnaie est également freinée par l'existence de ces frontières. Des monnaies nationales verront le jour, même si elles sont initialement des monnaies-marchandises, mais il s'agira alors de francs français et de lires italiennes, ce qui entraînera une désintégration monétaire, ou du moins réduira l'intégration qui se produirait naturellement sur le marché. Ensuite, avec l'existence de l'État, la tendance à l'universalisation et à l'internationalisation du droit, que j'ai décrite hier dans ma conférence, est ralentie, voire stoppée. Nous avions ces compagnies d'assurance, de réassurance et d'arbitrage, et les conflits entre ces différentes compagnies menaient au développement concurrentiel de normes universellement acceptées du bien et du mal, du légal et de l'illégal ; ce processus s'interrompt. Le droit est désormais fragmenté en droit allemand, droit néerlandais, droit suédois, chaque pays ayant ses propres principes, procédures, etc. La tendance naturelle à l'unification est ainsi freinée.
Enfin, et surtout, les États exercent une profonde influence sur l'évolution des langues. D'une part, ils imposent parfois de force certains types de langues sur leur territoire, en éliminent d'autres et en désignent certaines comme langues officielles du pays. D'un autre côté, et c'est le revers de la médaille, ils perturbent aussi la tendance naturelle des individus à apprendre différentes langues et, aux marges des territoires, à parler plusieurs langues. Ils entravent également, d'une certaine manière, le développement de certaines langues internationales. Songez à ce qui est arrivé au latin, qui fut pendant des siècles la langue de la communication internationale dans toute l'Europe. Le latin disparaît quasiment de cette fonction dès l'apparition des États-nations. C'est alors que l'on parle français, que l'on parle allemand, et que le latin, s'il ne disparaît pas immédiatement, devient une langue de moins en moins parlée, pour finalement n'être plus qu'une relique que quelques rares personnes apprennent encore dans des lieux étranges sans vraiment savoir pourquoi, car, hormis le pape et son entourage, personne ne la parle réellement.
Conférence 8 : De la monarchie à la démocratie
Cette conférence porte sur « De la monarchie à la démocratie ». Il s'agit là d'un des thèmes principaux de mon livre *La démocratie : le dieu qui a échoué*. J'ai déjà abordé la question des monarques dans les deux conférences précédentes, en évoquant leur rôle dans les sociétés féodales, que l'on peut qualifier de sociétés pré-étatiques. Puis, dans la dernière conférence, j'ai traité de la position des monarques en tant que chefs d'État et de la transition du système féodal à l'État monarchique. Historiquement, et en se limitant à l'Europe, la période des monarchies féodales s'étend approximativement de 1100 à 1500, puis de 1500 à la fin de la Première Guerre mondiale, c'est-à-dire la période des États monarchiques. Les phases ultérieures correspondent aux monarchies constitutionnelles, tandis que les phases antérieures sont celles que l'on appelle généralement monarchies absolues. Comme je l'ai mentionné, les deux conférences précédentes ont principalement porté sur l'évolution en Europe. Je reviendrai dans un instant sur l'évolution européenne, c'est-à-dire sur les monarchies chrétiennes comme transition vers la démocratie, mais je souhaite aborder brièvement l'institution des rois et des monarques en général, même en dehors du contexte européen.
D'une certaine manière, la monarchie représente une forme de pouvoir plus typique, qu'il s'agisse des souverains pré-étatiques ou étatiques, que toute autre forme. Les démocraties sont un phénomène très rare dans l'histoire de l'humanité, et cela s'explique aisément par le fait que le patriarcat est l'une des institutions les plus naturelles qui soient. On trouve, bien sûr, les pères comme chefs de famille, et, dans l'ensemble, l'idée de la royauté s'est calquée sur la structure familiale. Les rois étaient généralement considérés comme les chefs de familles élargies, de clans ou de tribus, ou plus tard, bien sûr, comme les chefs de nations entières, une évolution qui s'inscrit dans la continuité de ce que l'on observe au sein de chaque famille.
Tous les rois cherchent à s'associer à une forme de religion, ou à se conférer une dignité quasi religieuse. Dans de nombreuses régions du monde, les rois étaient considérés comme des dieux, des incarnations de dieux, des descendants de dieux, ou encore comme des personnes ayant acquis un statut divin après leur mort. Dans toutes les sociétés, les rois s'efforçaient d'assumer deux fonctions. D'une part, celle de juge et de prêtre, c'est-à-dire de chef intellectuel de groupes importants ; d'autre part, celle de guerrier et de protecteur de leur clan, de leur tribu ou de tout autre groupe dont ils étaient considérés comme le chef. Bien que ces deux fonctions, celle de prêtre-juge et celle de guerrier-protecteur, fussent parfois séparées et exercées par des individus différents, on cherchait toujours à les combiner, à faire du protecteur et guerrier également le grand prêtre. En combinant ces deux fonctions, on obtenait un pouvoir bien plus grand que si elles étaient exercées par deux individus distincts se contrôlant mutuellement.
En dehors de l'Occident, il était plus courant que le roi soit également considéré comme le chef de l'organisation religieuse ou de l'Église. C'était le cas en Égypte, au Japon, dans le monde islamique, chez les hindous et en Chine. La singularité de la civilisation occidentale, comme je l'ai mentionné dans les conférences précédentes, résidait précisément dans la séparation relativement stricte de ces deux fonctions, assurée par des individus et des institutions différents. Cela ne signifie pas pour autant que cette séparation existait partout en Occident ; il est certain que les chefs religieux pouvaient espérer et tenter d'acquérir des pouvoirs terrestres, et que les dirigeants terrestres cherchaient à contrôler les Églises. Mais à partir de l'an 1000 environ, cette séparation entre les deux rôles a prévalu en Europe pendant un certain temps, et ce jusqu'à la Réforme protestante, moment où le lien entre l'Église, d'une part, et l'État ou les dirigeants terrestres, d'autre part, s'est resserré.
Cette séparation entre les chefs religieux et les dirigeants terrestres n'a évidemment pas empêché les différents rois de revendiquer un statut élevé. J'ai mentionné dans la conférence précédente que les rois d'Angleterre, par exemple, cherchaient à faire remonter leurs droits sur la terre à Adam et Ève, se présentant ainsi comme des personnes dont la position avait été établie par Dieu, et affirmant que tous leurs sujets n'étaient rien d'autre que les descendants d'Adam et Ève. Néanmoins, du moins dans le monde chrétien, même si les rois prétendaient avoir cette dignité historique particulière d'avoir été institués par Dieu, directement ou indirectement, précisément parce que dans le christianisme, les rois ne sont pas considérés comme des figures divines et que nous avons un Dieu transcendant, les rois ont toujours été considérés comme soumis à la loi, comme tout un chacun. Et c'est pourquoi, en Occident, l'institution du régicide, l'assassinat du roi, a toujours été considérée comme tout à fait légitime, non pas totalement incontestée, mais pendant des siècles, bien sûr, comme quelque chose d'acceptable, si le roi refusait d'accomplir son devoir selon la loi universelle édictée par le Dieu transcendant.
De plus, en Europe, ou du moins dans certaines régions, le pouvoir du roi était toujours limité par l'existence d'autres nobles qui prétendaient être les seuls et uniques propriétaires de leurs terres. Autrement dit, ils n'affirmaient pas les avoir reçues par donation royale, mais être, certes à une échelle moindre, des propriétaires privés tout aussi légitimes que le roi sur ses terres. C'est ce que l'on appelle la féodalité allodiale. Et étant donné que, du moins pour le roi féodal, il était reconnu comme juge et chef militaire, comme je l'ai expliqué dans la conférence précédente, il lui fallait un certain temps pour asseoir sa souveraineté, dépouiller ces propriétaires allodiaux de leurs droits de propriété absolus et s'établir comme un monopole absolu.
Or, avec l'instauration des rois comme chefs d'État, on peut presque dès le départ déceler les germes de la destruction des monarchies dynastiques. Rappelez-vous ce que j'ai expliqué concernant la justification de l'existence de l'État, celle développée par Hobbes. Il y aura inévitablement une guerre de tous contre tous, et le seul moyen d'instaurer la paix est d'avoir un monopoleur au sommet de la hiérarchie sociale, exerçant le pouvoir suprême de lever l'impôt. Or, chose intéressante, dans cette justification, l'identité de ce monopoleur importe peu pour l'argument hobbesien. Il se trouve qu'à l'époque, il s'agissait de monarques, car l'institution monarchique est relativement naturelle : des personnes ayant accumulé plus de sagesse et de richesses, jouissant d'une plus grande autorité et d'un prestige certain.
Les premiers gouvernements, les premiers États, étaient des monarchies, mais l'argument avancé par les monarques pour établir l'État ne précise pas que le monopoleur doive nécessairement être un roi. En principe, il peut s'agir de n'importe qui, pourvu que ce soit un monopoleur. C’est pourquoi, par exemple, les rois d’Angleterre se montrèrent initialement peu réceptifs à l’argumentation hobbesienne, car ils constataient qu’elle ne fournissait aucune justification ni légitimation spécifique à l’institution des monarchies dynastiques. Hobbes fut même soupçonné d’entretenir des sympathies républicaines, voire de favoriser secrètement Cromwell. Que cela soit vrai ou non importe peu ; l’essentiel est que cette justification de l’État, cette justification rationnelle, porte en elle les germes de la destruction de l’institution monarchique.
Or, cette transition de l'État monarchique à une autre forme de démocratie étatique s'est étalée sur plusieurs siècles, tout comme l'établissement des États à partir d'ordres préétatiques. Cette transition a été impulsée, entre autres, par les intellectuels qui ont joué un rôle crucial dans la consolidation du pouvoir des rois. Rappelons-nous que les États ont besoin de légitimité, de soutien, et notamment d'un soutien volontaire de la population. Ce sont précisément les intellectuels engagés par le roi qui ont diffusé l'idée de la nécessité d'un juge monopolistique doté du pouvoir d'imposer. Mais, comme souvent chez les intellectuels, ils sont toujours insatisfaits de leur situation, même si celle-ci s'est améliorée du fait de leur emploi, plus ou moins effectif, auprès des rois. Dès qu'ils ont atteint ce statut, ils ont commencé à propager diverses idées égalitaires, soulevant ainsi la question de l'injustice inhérente à l'existence de privilèges, au fait que le roi soit régi par une loi différente de celle du reste de l'humanité, et à l'existence de lois et de privilèges princiers distincts des lois et règles applicables à tous. Ainsi, la propagande égalitaire prit la forme d'une attaque contre les privilèges. Comment concilier privilèges et idéal chrétien selon lequel nous sommes tous créés égaux par le même Créateur ? La solution proposée à cette injustice apparente consistait à instaurer un accès ouvert au gouvernement. Pourquoi le roi ? Après tout, seul un État était nécessaire pour instaurer l'ordre public, et d'autres pouvaient s'en charger tout aussi bien qu'un roi héréditaire. Dès le début, certains reconnurent que le problème résidait plutôt dans le monopole que représentait l'État-roi, et que la solution consistait, en quelque sorte, à abolir ce pouvoir monopolistique – autrement dit, à instaurer des juridictions concurrentes. Mais l'immense majorité adopta la position selon laquelle, pour abolir les privilèges, il suffisait d'ouvrir l'accès au gouvernement à tous, une position qu'ils nommèrent égalité devant la loi.
Or, je tiens à préciser d'emblée que ce raisonnement comporte une erreur. En ouvrant l'accès à l'administration publique à tous au lieu de le réserver aux membres d'une famille particulière, on ne supprime pas les privilèges. On substitue plutôt des privilèges fonctionnels aux privilèges personnels. Le roi et ses successeurs bénéficiaient d'un privilège personnel, mais si l'accès à la fonction de chef de l'État est ouvert à tous, un privilège fonctionnel subsiste. Chacun peut désormais accéder à cette position privilégiée, mais les privilèges persistent. Juridiquement parlant, au lieu d'avoir une loi princière supérieure et une loi inférieure applicable au commun des mortels, on a créé, pour ainsi dire, un droit public, c'est-à-dire la loi qui régit le comportement des dirigeants de l'État, et un droit privé qui s'applique au reste de la population.
Or, le droit public prime sur le droit privé, de la même manière que le droit princier primait sur le droit applicable au peuple. Le droit public l'emporte sur le droit privé, et l'existence de privilèges est manifeste : un fonctionnaire peut faire des choses qui lui seraient interdites en tant que simple citoyen. Cela reste vrai aujourd'hui. En tant que fonctionnaire, on peut s'approprier les biens d'autrui. Pour un simple citoyen, ce serait un crime. Un fonctionnaire peut réduire des personnes en esclavage et les enrôler de force dans l'armée. Pour un simple particulier, ce même acte serait considéré comme un outrage et passible de sanctions. Les privilèges ne disparaissent pas lorsqu'on ouvre l'accès à l'État à tous, et tous ne sont pas égaux devant la loi, car il existe deux types de droit. Un fonctionnaire est protégé par un droit différent de celui qui s'applique à lui et le protège par rapport à un particulier ; ce dernier n'est protégé que par un droit privé.
Si l'on considère le passage de la monarchie à la démocratie, système où l'accès au gouvernement est ouvert à tous, d'un point de vue purement économique, on constate le remplacement, d'une personne qui considère l'ensemble du territoire sur lequel elle exerce un contrôle monopolistique comme sa propriété privée, transmissible à sa descendance, par une personne qui n'en est qu'un gestionnaire temporaire, en charge, pour une durée déterminée, de ce même territoire. Or, cette différence fondamentale, entre propriétaire et gestionnaire temporaire d'un territoire, constitue un enjeu économique majeur. Prenons un exemple simple : je peux vous donner une maison et vous dire : « Vous êtes propriétaire. Vous pouvez la vendre, la transmettre à vos descendants, en vendre une partie, et percevoir des loyers. » D'un autre côté, je vous donne une maison et je vous dis : « Vous n'êtes pas propriétaire de cette maison. Vous ne pouvez ni la vendre, ni désigner votre successeur. Vous ne pouvez pas non plus en vendre une partie, mais vous pouvez l'utiliser à votre avantage pendant une période déterminée. Autrement dit, vous êtes libre d'utiliser les loyers perçus comme bon vous semble. »
Maintenant, demandez-vous si ces deux personnes traiteront la maison de la même manière ou différemment, et la réponse est évidente. Il y aura une différence fondamentale dans la façon dont elles géreront la maison. Le propriétaire, lui, cherche évidemment à obtenir le loyer le plus élevé possible, mais il prend également toujours en compte la valeur de son patrimoine. Après tout, il peut vendre la maison. Ou bien, il peut la transmettre aux générations futures. Il est possible, par exemple, d'augmenter les revenus locatifs de sa maison de telle sorte que la valeur du capital immobilier diminue davantage que l'augmentation des loyers perçus. Un propriétaire chercherait à éviter une telle situation. S'il ne le fait pas, il sera pénalisé par la dépréciation de son bien sur le marché immobilier. Les motivations d'un gardien sont tout autres. Il ne perçoit que les loyers, et non le capital immobilier. Son objectif est donc de maximiser ses revenus locatifs, quelles que soient les répercussions sur la valeur du capital.
Imaginons qu'au lieu d'héberger une ou deux familles et de percevoir un loyer de chacune d'elles, je puisse loger mille travailleurs saisonniers, en entassant les lits, ce qui augmentera assurément mes revenus locatifs. Mais il est facile d'imaginer le prix à payer pour ce type d'utilisation : une dégradation rapide du bien. Les toilettes seront immédiatement bouchées, les tapis seront sales. Il y aura des graffitis sur les murs et tout le reste ; les gens rentrent ivres et cassent les murs, et qui sait quoi d’autre. Encore une fois, si je sais que je serai responsable de cette maison pendant quatre ans et que les pertes en termes de valeur du capital ne sont pas les miennes puisque je n’en suis pas propriétaire, mon intérêt sera de maximiser mes revenus actuels grâce à ce capital, même si, au bout de ces quatre ans, le capital est complètement épuisé.
À grande échelle, voilà la différence entre les dirigeants démocratiques et les rois, propriétaires des pays. Un dirigeant démocratique est incité à piller le pays au plus vite, car s'il ne le fait pas rapidement, il perdra le pouvoir. Il peut s'assurer de nombreuses sympathies en imposant des impôts exorbitants dès maintenant, et quant à ce qui se passera après sa chute, qui s'en souciera ? Les rois, quant à eux, avaient généralement intérêt à préserver la valeur de leur patrimoine dynastique et à transmettre un patrimoine précieux aux générations futures. Non, je ne dis pas que tous les rois seront automatiquement aussi efficaces pour préserver leur capital, ni que tous les dirigeants démocratiques suivront exactement le scénario que j'ai décrit. Ce que je dis, c'est que les incitations sont si différentes qu'on peut s'attendre à ce que, globalement, les rois aient un horizon de planification plus long et un intérêt plus marqué pour la préservation du capital, tandis que les dirigeants démocratiques, dans l'ensemble, s'intéressent beaucoup moins à la préservation du capital et bien plus à la consommation immédiate des ressources qu'ils peuvent extraire de ce capital. L'exploitation par un roi est une exploitation à long terme, une exploitation clairvoyante, une exploitation calculée. L'exploitation par un dirigeant démocratique est une exploitation à court terme, une exploitation non calculée, et ainsi de suite.
Je vais illustrer cela en considérant trois aspects. La question de la fiscalité : pour un roi, il est évident qu'il souhaite taxer, cela ne fait aucun doute. Tout le monde est tenté de le faire ; si l'on a le droit de taxer, on a forcément envie de le faire. Mais ce qu'il mettra en lumière, c'est que si j'impose trop de taxes maintenant, la productivité de la population risque de diminuer à long terme, et je compte bien rester au pouvoir sur le long terme également. Il est donc plus probable qu'il instaure une taxation modérée, en gardant toujours à l'esprit l'effet dissuasif qu'elle a sur les personnes productives. Comparons cela à un dirigeant qui n'est en fonction que pour une période déterminée. Là encore, pour lui, le fait que la productivité diminue à long terme s'il impose des taxes massives dès maintenant est bien moins préoccupant que pour un roi, car après tout, dans un avenir plus lointain, il ne sera probablement plus au pouvoir. Il est beaucoup plus tourné vers le présent à cet égard et minimise davantage l'impact d'une forte imposition sur la productivité de la population que ne le ferait un roi.
Considérons la question de la dette, et plus particulièrement de la dette d'État. Un roi est, bien sûr, enclin à s'endetter – et tous l'ont fait, surtout pour financer les guerres –, mais généralement, pour obtenir un crédit, les rois devaient fournir certaines garanties. De plus, bien que cela ait été quelque peu contesté, il existait toujours la possibilité que les générations futures soient tenues responsables des dettes contractées par leurs parents. Cette possibilité n'était pas systématiquement appliquée, mais elle planait comme une épée de Damoclès au-dessus de la tête du roi : la génération suivante pourrait être censée rembourser sa dette. Et, bien entendu, il sait qu'un niveau d'endettement trop élevé aura des répercussions négatives à long terme sur les taux d'épargne, et il s'efforce d'éviter ces conséquences, du moins dans une certaine mesure. Considérons maintenant un responsable public et son attitude face à la dette de l'État. Tout d'abord, aucun de ces responsables ne s'attend à être tenu personnellement responsable du remboursement de la dette. Ronald Reagan, qui a endetté les États-Unis plus que quiconque avant lui, et maintenant, notre cher Bush, qui, une fois de plus, endette le pays de façon astronomique – Reagan n'est pas en prison pour dettes, et Bush n'aura pas à craindre d'y être emprisonné s'il ne rembourse pas sa dette. Ils s'endettent autant que possible, en prétextant que de futurs pigeons devront payer la facture. De plus, bien sûr, ils ne fournissent aucune garantie. À l'inverse, les grands créanciers des rois exigeaient, en cas de non-remboursement, tel ou tel château, tel ou tel lopin de terre. Ici, aucune garantie, aucune promesse. Si un gouvernement démocratique fait défaut sur sa dette, aucun d'entre vous n'a le droit de s'emparer du Grand Canyon ou d'un autre lieu similaire ; aucune garantie, donc. Et, bien sûr, on imagine aisément que la tendance des gouvernements démocratiques à s'endetter est bien plus marquée que sous un régime monarchique.
Il en va de même pour l'inflation. Oui, bien sûr, les rois adoraient l'inflation, la rognage monétaire, etc. ; cela vous enrichit. Mais encore une fois, deux points vous préoccupent. D'une part, l'inflation augmente vos revenus immédiats ; d'autre part, vous recevrez, à l'avenir, des impôts en monnaie dopée. Pour ceux qui ont une vision à très court terme, ce qui compte bien plus, c'est l'avantage immédiat que procure l'inflation : pouvoir imprimer de l'argent et s'offrir une Mercedes, une BMW ou tout autre véhicule. Et puis, bien sûr, vous réalisez combien d'amis, dont vous ignoriez même l'existence, viennent de se rendre compte que ces gens ont une baguette magique, qu'ils peuvent créer de la richesse simplement en imprimant du papier-monnaie. Certes, vous recevrez aussi de la monnaie dopée sous forme d'impôts futurs, mais là encore, vous ne serez plus là ; vous ne serez pas le bénéficiaire de cette monnaie dopée qui revient sous forme d'impôts. Dès lors, votre attitude envers l'inflation devient, en quelque sorte, plus indulgente. Vous appréciez davantage l'inflation.
Là encore, toutes ces prédictions s'appuient, bien sûr, sur de nombreuses preuves empiriques. Je tiens à souligner que si les rois ont tenté à plusieurs reprises de substituer la monnaie fiduciaire aux monnaies-marchandises comme l'or ou l'argent, ces tentatives furent toutes de courte durée. Ils durent toujours revenir à l'étalon-or ou à l'étalon-argent. Dans le monde démocratique qui s'ouvre après la Première Guerre mondiale, et pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, les monnaies-marchandises disparaissent complètement à l'échelle mondiale. Partout, on ne trouve que de la monnaie fiduciaire, et bien entendu, une inflation monétaire d'une ampleur inouïe.
Il existe également une différence d'attitude entre les rois et les souverains démocratiques en matière de redistribution des revenus. Si les uns comme les autres peuvent s'approprier les biens d'autrui, le roi, en le faisant, court un danger idéologique. En effet, il se considère lui-même, vis-à-vis des autres rois, comme un propriétaire privé. Il ne souhaite pas remettre en cause la légitimité de la propriété privée, car si tel était le cas, ses rivaux, qu'il s'agisse du roi Georges, du roi Henri ou encore du roi François Ier, pourraient être tentés de s'emparer de ses biens. Il a donc tout intérêt à préserver la légitimité de l'institution de la propriété privée. C'est pourquoi ses formes de redistribution consistent rarement en une redistribution des riches vers les pauvres. Les mesures de redistribution par lesquelles il cherche à gagner en popularité prennent généralement la forme d'avantages accordés à certains individus sous forme de privilèges, principalement à ceux qui ont accompli quelque chose de remarquable. Prenons l'exemple des Habsbourg. Il arrivait qu'on anoblisse des ennemis de la monarchie, mais le plus souvent, on anoblissait des personnes ayant accompli de grandes choses. C'est ainsi que la famille de Ludwig von Mises fut anoblie, bien qu'elle fût juive. Les haines raciales y étaient relativement peu présentes, car toutes les maisons nobles étaient plus ou moins liées entre elles et les rois affichaient une ouverture internationale bien plus marquée que les dirigeants démocratiques, généralement plus nationalistes.
La redistribution en régime démocratique est différente. Il faut se faire réélire constamment et être réélu par le peuple, or le peuple est toujours composé de personnes démunies. Il y a toujours plus de démunis que de nantis, dans tous les domaines qui comptent. Autrement dit, en termes d'argent, de beauté, d'intelligence, etc., il y a toujours plus de personnes stupides que d'intelligentes ; il y a toujours plus de pauvres que de riches, etc. La stratégie des systèmes démocratiques consiste donc, bien sûr, en la redistribution des revenus. Tout d'abord, vous n'avez plus besoin de légitimer cela, car vous n'agissez plus en défenseur du principe de propriété privée ; vous êtes partisan de la propriété publique et la considérez comme supérieure ou plus importante que la propriété privée. La confiscation des biens privés ne pose aucun problème idéologique pour vous, et vous les redistribuez ensuite non pas aux individus, mais aux masses, et en grande partie aux masses démunies, c'est-à-dire aux personnes les moins compétentes, quel que soit leur domaine.
J'en viens maintenant à l'argument souvent avancé en faveur de la démocratie : « En tant que défenseurs du libre marché, ne devrions-nous pas être favorables à la libre entrée sur le marché ? Après tout, c'est ce que nous avons appris en économie : le monopole est néfaste pour les consommateurs, car l'accès à tous les secteurs de production n'est plus libre. Et si l'accès à tous les secteurs de production n'est plus libre, alors l'incitation pour un producteur à produire au moindre coût disparaît. » Imaginez ceci : si le marché est libre et ouvert à tous, n'importe qui peut devenir constructeur automobile, par exemple. Dès lors, si je produis une voiture à un coût supérieur au coût de production minimal, j'incite de fait quelqu'un d'autre à me concurrencer, à produire le même véhicule à moindre coût et, par conséquent, à le vendre moins cher, m'évincant ainsi du marché. En revanche, si l'entrée sur le marché est restreinte, cette pression à produire au moindre coût disparaît. C'est généralement l'argument qui justifie notre position en faveur de la concurrence, c'est-à-dire la libre entrée sur tous les marchés de production, et notre opposition au monopole, c'est-à-dire l'interdiction d'accès à certains marchés ou l'obstruction de la libre entrée. Certains défenseurs de la démocratie rétorquent : « N'est-ce pas la même chose ici ? Avec un roi, l'accès est restreint, tandis qu'en démocratie, l'accès est soudainement libre. N'est-ce pas là un avantage majeur de la démocratie sur la monarchie ? »
Le problème avec cet argument est le suivant : l’argument contre le monopole en faveur de la concurrence que j’ai présenté précédemment n’est valable que dans la mesure où l’on considère la production de biens. Cet argument, en revanche, ne tient pas si l’on considère la production de préjudices, et c’est précisément ce que font les gouvernements. Après tout, les personnes imposées ne paient pas volontairement pour le privilège d’être imposées. Autrement dit, elles ne considèrent pas l’impôt comme un bien. Celles qui sont, par une action législative, dépossédées de leurs biens ou privées d’une partie de leurs revenus, ne considèrent pas cela comme un avantage, mais comme un inconvénient. Celles qui constatent une baisse du pouvoir d’achat de leur argent suite à l’impression de billets de banque ne considèrent pas cela comme la production de biens, mais comme la production de quelque chose de néfaste. Dès lors, souhaitons-nous de la concurrence dans le domaine de la production de préjudices ? La réponse devrait être évidente : non. Dans ce domaine, nous souhaitons une concurrence aussi faible que possible. Nous ne souhaitons pas de compétition pour savoir qui serait le commandant le plus efficace d'une chambre à gaz. Nous ne souhaitons pas non plus de compétition pour savoir qui serait le meilleur bourreau d'esclaves. Dans ces domaines, nous serions parfaitement satisfaits si ces fonctions de bourreau ou de commandant de chambre à gaz étaient très restreintes, et nous nous contenterions même que des personnes incompétentes exercent ce pouvoir, plutôt que de rechercher des individus particulièrement doués.
Poursuivant ce raisonnement, on pourrait dire : « Les rois, de par leur naissance, peuvent bien sûr être des individus malfaisants, cela ne fait aucun doute.» Mais s'ils le sont et que leurs agissements menacent la possession de leur dynastie – après tout, ils sont chefs de famille –, alors généralement, un de leurs proches parents est désigné pour les éliminer rapidement. Autrement dit, nous avons un moyen de nous débarrasser de ces individus, et nous n'avons même pas à nous soucier outre mesure de la réaction du public. C'est au sein même de la famille de ces rois étranges qu'ils ont le plus intérêt à entourer ces individus excentriques de conseillers qui tempèrent leurs pulsions maléfiques, ou, si cela s'avère impossible, à engager quelqu'un de leur propre famille pour les éliminer.
D'un autre côté, si l'on accède à ce poste par hasard, il est aussi possible que ces personnes soient aimables et respectables, comme de gentils oncles. Elles n'ont pas à se soucier de leur réélection. Elles sont généralement préparées depuis longtemps à devenir roi ou reine et à gouverner le pays. Et croyez-moi, j'ai rencontré des membres de familles royales ; leur éducation est, en moyenne, une éducation que la plupart des gens ne souhaiteraient pas subir. Autrement dit, on exige d'eux, en matière de bienséance, bien plus que du commun des mortels. Je suis bien content de ne pas être issu d'une famille royale. Dans la plupart de ces milieux, la vie est plutôt morne. Dans ces familles monarchiques déchues, on constate souvent qu'ils se sont livrés à des débauches, faute de préparation. Ils multiplient les liaisons, les jeux d'argent et autres excès. Mais là où l'on espère encore qu'ils accéderont au trône, je vous assure, la discipline règne, une discipline que vous n'avez jamais vue, même dans votre propre foyer.
Considérons maintenant les dirigeants démocratiques et leur accession au pouvoir. Ils doivent être élus. Et il devrait être parfaitement clair que, dans ces conditions, c'est-à-dire avec un accès libre aux élections, n'importe qui peut devenir président, sénateur, etc. – et ces personnes sont enclines à commettre des actes répréhensibles, capables de tels actes ; on assiste à une compétition : « Qui est le plus malfaisant ? Qui possède le plus grand talent de démagogie ? Qui est un maître de la corruption, du mensonge, de la tricherie, et j'en passe ? » Dans un contexte démocratique, surtout au niveau central, il est presque impossible qu'une personne intègre soit élue à une haute fonction. Ce ne serait peut-être pas le cas dans un petit village. Dans un petit village, certaines contraintes sociales subsistent, car le plus grand menteur, le plus habile, ne gagnerait peut-être pas une élection dans un village de cent habitants où chacun sait quel genre d'imbécile il est. Mais à des échelons supérieurs, étatiques, fédéraux, etc., il est presque certain qu'une personne qui, par conviction, ne ment pas, qui affirme qu'il ne faut évidemment pas spolier les riches pour donner aux pauvres, mais qu'il faut protéger le droit de propriété privée en toutes circonstances, a autant de chances d'être élue que de voir de la neige en été à Las Vegas.
Permettez-moi d'ajouter quelques remarques. La résistance à l'augmentation des impôts est bien plus forte en présence de monarques, car chacun se dit : « Voilà un monarque, je ne peux pas être monarque. Je suis un citoyen ordinaire, pourquoi me taxer ? » On résiste à l'impôt car on sait qu'on n'en tirera jamais profit. En revanche, dès que chacun a la possibilité de devenir président, sénateur ou autre, on rechigne à payer des impôts tant qu'on est en dehors du gouvernement, mais il y a une contrepartie. La consolation, c'est qu'un jour je serai de l'autre côté de la barrière, et cela me permettra de mieux supporter les impôts. C'est un argument de poids. Rappelons-nous que les rois qui abusent de leur pouvoir finissent par être décapités. Les démocrates, même s'ils sont bien plus malfaisants que n'importe quel roi, peuvent être plus faciles à gérer, car on se dit : « Dans quatre ans, on pourra peut-être se débarrasser de ce type. Il sera rarement tué, et imaginez comme ce serait formidable si cette institution de régicide s'étendait aussi à la démocratisation, ou quelque chose du genre. »
Je terminerai par une remarque un peu hors sujet. La première explique comment j'ai développé ces idées sur la monarchie. C'est Eric von Kuehnelt-Leddihn, avec qui j'étais plus ou moins ami, qui a éveillé mon intérêt pour ce sujet. Il était, bien sûr, beaucoup plus âgé que moi. Avant cela, comme la plupart des gens, je pensais : « La monarchie ? Quelle absurdité ! Comment peut-on même aborder ce sujet ? » Il m'a donc convaincu que c'était un sujet qui méritait réflexion. Je crois que ses arguments étaient loin d'être aussi convaincants que ceux que j'ai développés par la suite. [Rires] Je ne me vante pas, car il l'a lui-même admis. Il a écrit plusieurs articles avant sa mort, et dans chacun d'eux, il me cite et affirme que j'ai, bien sûr, approfondi cette question bien plus qu'il ne l'aurait jamais imaginé. Ce n'est donc pas par simple vantardise.
L'idée qui m'est venue par hasard, et à partir de laquelle j'ai ensuite développé cette théorie, est la suivante : j'ai constaté qu'en ex-Union soviétique, contrairement à la plupart des autres régions du monde, l'espérance de vie avait diminué au cours des deux dernières décennies. Ayant beaucoup voyagé dans le bloc de l'Est, car mes parents étaient originaires d'Allemagne de l'Est et y ont été exploités par le gouvernement, et que j'y ai de la famille et que j'ai visité ces régions, j'ai toujours été frappé par le mauvais état de santé de ces populations, malgré l'accès, en théorie, à des soins de santé gratuits. Là-bas, tout était gratuit, sauf que rien de ce qui était censé l'être n'était jamais accessible. Je me suis alors demandé : « Comment expliquer cela ? Si l'espérance de vie diminue ici alors qu'elle semble augmenter partout ailleurs.» Autre constatation frappante : le nombre considérable de personnes tuées et épuisées par le travail forcé en Union soviétique, même en temps de paix.
Et puis, l'évidence m'est apparue : il existe en fait une explication très simple à cela, et la voici. Il existe deux formes d'esclavage. Il y a l'esclavage traditionnel, celui que nous connaissons bien aux États-Unis. Vous autres Américains le connaissez et vous en êtes coupables ; Moi, bien sûr que non. Les Allemands ont fait d'autres choses, mais pas ça. Donc, ici, il y avait la propriété privée d'esclaves. En Union soviétique et dans les pays du bloc de l'Est, il y avait aussi une forme d'esclavage, car l'esclavage se caractérise par deux traits. D'une part, on ne peut pas s'enfuir. Si on essaie de s'enfuir et qu'on est attrapé, on est puni, voire tué. D'autre part, on peut être affecté au travail. C'était possible en Union soviétique. Impossible de s'enfuir : on était abattu si on essayait. Et bien sûr, impossible de flâner. Si on flânait, on était emmené et mis au travail quelque part. Mais les esclaves en Union soviétique n'étaient pas des esclaves appartenant à des particuliers. Autrement dit, Lénine, Staline, Gorbatchev et tous les autres ne pouvaient pas vendre ces personnes sur le marché aux esclaves et empocher l'argent, ni les louer quelques heures pour financer leurs bières avec le loyer. Non, ils étaient simplement propriétaires ou responsables publics de ces esclaves. Ils pouvaient les exploiter sans scrupules, mais ils ne possédaient pas le capital qu'ils représentaient. Autrement dit, ils ne possédaient pas la personne. Et une fois ce principe assimilé, il devient évident qu'un propriétaire d'esclaves privé, capable de vendre son esclave sur le marché aux esclaves, de le louer, de le transmettre à son fils, le traitera généralement avec bien plus d'humanité qu'un propriétaire d'esclaves public, car le propriétaire privé sait que s'il maltraite un esclave, la valeur de celui-ci diminuera.
Quel propriétaire d'esclaves tuerait son esclave par pur plaisir ? C'est extrêmement rare. De même qu'un fermier ne tue pas ses chevaux et ses vaches par simple caprice. Après tout, ce sont ses biens de première nécessité ! Mais en Union soviétique, là où l'esclavage était pratiqué par l'État, c'est précisément ce qui se passait. On négligeait ses esclaves. L'espérance de vie chuta. Si ces esclaves mouraient comme des mouches, peu importait, on avait toujours de nouveaux modèles à disposition. Si on vous disait que vous deviez être esclave, que vous ne pouviez pas être un homme libre, que choisiriez-vous ? Préféreriez-vous être un esclave appartenant à un particulier ou un esclave du Goulag ? La réponse me semble évidente. Je préférerais être un esclave appartenant à un particulier plutôt qu'un esclave du Goulag. Et en ce qui concerne la démocratie et la monarchie, le constat est fondamentalement le même. Si vous ne pouvez être un homme libre, si vous ne pouvez bénéficier d'un ordre naturel qui respecte la propriété privée, mais que vous devez être exploité, préféreriez-vous être exploité par une dynastie de rois ou par des administrateurs élus au hasard ? Je pense que la réponse à cette question est relativement claire.
Enfin, je voudrais vous donner un exemple que je présente toujours à mes étudiants et que je trouve, d'après leurs réactions, toujours très instructif, pour illustrer les effets de la démocratie. Vous savez qu'au XXe siècle, le droit de vote était extrêmement restreint. Dans de nombreux pays, il était inexistant au début du XIXe siècle, avant d'être progressivement étendu. Au départ, bien sûr, on ne pensait qu'au suffrage masculin. Les femmes étaient considérées comme de simples appendices des hommes, votant comme leurs maris. Malheureusement, ce n'est plus le cas aujourd'hui.
Ce qui est intéressant, c'est que le pays qui a instauré le suffrage masculin en premier, ou presque intégralement, est celui qui a accordé le droit de vote aux femmes en dernier : la Suisse. Depuis lors, la Suisse se trouve dans une situation très précaire. Elle était déjà en grand danger auparavant, mais ce danger s'est considérablement accru. Mais, comme vous le savez, je n'ai absolument rien contre les femmes. Je les aime et je suis simplement favorable à ce que personne n'ait le droit de vote. Quoi qu'il en soit, au XIXe siècle, le suffrage s'est progressivement étendu et, parallèlement, le mouvement libéral classique a périclité, laissant place aux partis sociaux-démocrates et socialistes. Même les partis qui se réclamaient du libéralisme ne le sont plus au sens classique du terme. Ils sont devenus des partis sociaux-libéraux.
Pour illustrer cette tendance, pour que l'on comprenne qu'il s'agit d'une conséquence presque inévitable de l'élargissement du suffrage, je prends toujours deux exemples. Le premier est le suivant : imaginons une démocratie mondiale, un homme, une femme, une voix, à l'échelle planétaire. Quel en sera le résultat ? Un gouvernement de coalition indo-chinois se formera, tout simplement grâce à la majorité. Que fera ce gouvernement pour être réélu au prochain tour ? Il lancera, bien sûr, une redistribution massive des revenus et des richesses des États-Unis et de l'Europe occidentale vers ces régions. Quelqu'un doute-t-il le moins du monde que ce sera le cas ? Je n'ai jamais rencontré un seul étudiant qui ait douté que cela se produirait. Et puis, vous leur faites remarquer : « Voyez, que pensez-vous qu'il se soit passé lorsqu'ils ont étendu le droit de vote dans votre propre pays ? » Et là, ils commencent à comprendre : « Oh, c'est probablement exactement la même chose qui s'est produite là-bas aussi, peut-être pas de façon aussi radicale parce que la population était plus homogène, l'écart de revenus n'était pas aussi marqué qu'aujourd'hui entre l'Inde et les États-Unis, ou d'autres pays comme celui-ci, mais bien sûr, le même phénomène s'est produit. »
Le deuxième exemple concerne le XIXe siècle : l'âge du droit de vote était relativement élevé et, généralement, des restrictions de propriété étaient en vigueur. Prenons l'exemple de l'âge. Dans de nombreux pays, comme l'Italie, l'âge était de vingt-neuf ans, alors que l'espérance de vie était de quarante-cinq ans. Seuls les hommes âgés pouvaient donc voter. De nos jours, cela reviendrait à ce que seules les personnes de plus de soixante-quinze ans aient le droit de vote. L'âge du droit de vote a ensuite été progressivement abaissé à son niveau actuel de dix-huit ans. Or, il faut bien admettre que dix-huit ans est un âge tout à fait arbitraire. Pourquoi pas douze ans ? Dans de nombreux pays, on sait écrire dès l'âge de douze ans. Aux États-Unis, la situation n'est pas toujours claire, mais on sait que dans beaucoup d'endroits, des personnes savent écrire. Alors, pourquoi pas douze ans ? Que se passerait-il alors ? Je ne prévois pas qu'un enfant de douze ans soit élu président, mais on peut certainement prévoir que chaque parti politique inclurait dans son programme des mesures concernant les droits et les préoccupations légitimes des enfants. De même que nous nous soucions aujourd'hui beaucoup des personnes âgées, que nous veillons à bien les traiter car nous savons qu'elles ont le plus de temps libre et qu'elles ont tendance à se déplacer pour aller voter, contrairement à d'autres qui doivent travailler et ne peuvent pas s'y rendre, nous serions alors très attentifs à leur bien-être. Et que contiendraient probablement ces programmes ? Au moins une visite chez Toys “R” Us par mois, des vidéos gratuites chez Blockbuster, autant qu'on le souhaite, au moins un repas complet chez McDonald's ou Burger King par jour et un Big Gulp pour chaque enfant à tout moment.
Conférence 9 : État, Guerre et Impérialisme
Aujourd'hui, je souhaite aborder le thème de l'État, de la guerre et de l'impérialisme. Je tiens à rappeler d'emblée que les combats, les guerres, les conquêtes et les pillages font partie intégrante de l'histoire humaine, malgré les avantages de la division du travail, sujet que j'ai déjà longuement traité. Si l'on recherche les raisons de ce comportement déviant, on en trouve trois. Le premier est un manque d'intelligence, étroitement lié à une forte préférence pour le temps. Cette forte préférence pour le temps et cette faible intelligence sont des phénomènes étroitement corrélés : on se préoccupe uniquement des effets immédiats, sans saisir les avantages à long terme découlant de la division du travail, mais en étant tenté par les gains immédiats que procurent le vol, le pillage et autres activités similaires. Le troisième facteur est celui des idéologies violentes. Des idéologies telles que le nationalisme exacerbé ont également fortement contribué au déclenchement des guerres. Il suffit de penser à la guerre actuelle en Irak : l'idée que certains pays seraient supérieurs à d'autres, pour des raisons obscures, contribue manifestement à ce type de conflits.
Cependant, avant d'aborder la question des guerres dans l'histoire, je tiens à souligner qu'il y a aussi eu une diffusion pacifique de la civilisation. Rappelons-nous ce que j'ai évoqué au début de mes cours : l'expansion lente et progressive de l'agriculture depuis le Croissant fertile, progressant d'environ un kilomètre par an pendant des millénaires, supplantant peu à peu les sociétés moins civilisées de chasseurs-cueilleurs et d'éleveurs, et instaurant des relations sociales plus pacifiques. Prenons aussi l'exemple du colonialisme, qui est très différent de l'impérialisme. Le colonialisme était motivé par la rareté des terres, mais aussi par diverses idéologies missionnaires, les chrétiens souhaitant répandre la foi chrétienne dans d'autres régions.
Pour vous donner quelques exemples d'aventures coloniales relativement pacifiques, prenons le colonialisme grec. Sans lui, nous n'aurions pas de villes comme Stagire, ville natale d'Aristote, ni Pestame, ni Pergame, ni Éphèse, ni Agrigente, ni Syracuse, toutes d'origine grecque et où la culture grecque s'est exportée. De même, on peut dire que la Rome primitive a aussi, au moins en partie, exercé une influence civilisatrice sur le reste de l'Italie, diffusant sa culture supérieure dans les régions moins développées d'Italie et dans certaines parties de l'Empire romain postérieur. Sans le colonialisme bavarois, l'Autriche n'existerait pas. Elle se trouvait alors aux confins orientaux de la civilisation, et les Bavarois s'y sont installés, les transformant en lieux plus ou moins civilisés. Il convient également de mentionner les efforts de Frédéric le Grand et de Marie-Thérèse, qui ont encouragé l'installation de Germains dans les régions plus orientales de l'Europe afin d'y développer la vie culturelle. Plus récemment, en Nouvelle-France (Canada), 55 000 Français s'installèrent en 1754 et y fondèrent une civilisation. Après 1650, quelque 80 000 personnes s'établirent en Nouvelle-Angleterre et plus de 100 000 au Maryland et en Virginie. Au total, environ deux millions de personnes quittèrent la Grande-Bretagne aux XVIIe et XVIIIe siècles pour s'établir dans les colonies, généralement dans le cadre d'entreprises pacifiques. Quelque 200 000 Allemands émigrèrent en Amérique avant 1800.
Voici quelques chiffres concernant les pays d'origine et de destination des Européens, du milieu du XIXe siècle aux alentours de 1930. Au total, 52 millions d'Européens ont quitté l'Europe durant cette période. Parmi eux, 5 millions d'Autrichiens, 18 millions de Britanniques, moins de 5 millions d'Allemands, 10 millions d'Italiens, environ 5 millions d'Espagnols, environ 2 millions de Russes et un peu moins de 2 millions de Portugais. Où sont-ils allés ? Six millions d'entre eux se sont installés en Argentine, plus de 4 millions au Brésil, plus de 5 millions au Canada, 34 millions aux États-Unis, un peu moins de 3 millions en Australie, environ un demi-million en Nouvelle-Zélande et un peu moins d'un demi-million en Afrique du Sud. Fait intéressant, près de 4 millions de personnes ont émigré en Sibérie au XIXe siècle, s'installant ainsi dans une région alors quasiment inhabitée. Enfin, et surtout, vers 1930, quelque huit millions de Chinois avaient quitté leur pays pour s'installer dans diverses régions d'Asie du Sud-Est, y diffusant leurs cultures. Je ne prétends pas que tous ces mouvements coloniaux aient été entièrement pacifiques, mais dans leur grande majorité, ils l'étaient ; on peut dire qu'il s'agissait d'expansions pacifiques de la culture et de la civilisation vers des régions auparavant moins développées.
Abordons maintenant le sujet. Je reviendrai sur la supériorité de l'Occident en tant que civilisation et je commencerai par les conflits pré-étatiques, c'est-à-dire les conflits tels qu'ils existaient à l'époque féodale, essentiellement avant 1500. Pour bien comprendre le contexte, rappelons-nous que l'Europe – et c'est l'une des raisons de son unicité et de son développement – était alors très décentralisée, avec des dizaines de milliers de seigneurs, princes et rois, de tailles et de puissances diverses. À cette époque, des dizaines de milliers de personnes possédaient un château ou une forteresse et pouvaient refuser toute tentative de pillage, d'oppression, d'imposition ou autre. En effet, les châteaux constituaient depuis longtemps un moyen très efficace de se protéger contre tout type d'ennemi. Cette protection offerte par les forteresses et les châteaux ne disparut que progressivement avec le développement de l'artillerie, apparue pour la première fois en 1325, mais qui ne devint un élément déterminant de la guerre que deux siècles plus tard, au XVIe siècle. Les forces combattantes de cette époque féodale étaient principalement composées de chevaliers montés, dont le coût était élevé. Les chevaux, en effet, étaient en concurrence avec les hommes pour la nourriture, et posséder un cheval, une armure et des armes, sans parler de l'équipement complet d'un chevalier, représentait un investissement important. S'y ajoutaient des archers. Enfin, de 1300 à environ 1500, les piquiers jouèrent également un rôle important. Il s'agissait d'une stratégie, développée notamment par les Suisses, consistant à rassembler d'importants groupes d'hommes (appelés en allemand Spießer Gewalthaufen, soit « groupes de piquiers »). Ces groupes de piquiers furent les premiers à pouvoir rivaliser avec les chevaliers montés. Auparavant, ces derniers détenaient le nec plus ultra en matière d'armement, jusqu'à l'apparition de ces masses de piquiers capables de les vaincre. Ces groupes comptaient parfois trois, quatre, voire cinq mille hommes, et ils éliminaient tout simplement les chevaux. Les combattants étaient soit des vassaux, soit des tenanciers des seigneurs. Rappelons qu'à l'époque féodale, il existait une forme de relation contractuelle entre les seigneurs propriétaires des forteresses, qui offraient leur protection, et leurs différents tenanciers, avec lesquels ils s'entraidaient en cas de conflit.
Un peu plus tard, apparurent les groupes de mercenaires, c'est-à-dire des troupes que l'on pouvait engager à des fins défensives ou offensives. Les combats étaient assez fréquents à cette époque, mais ils restaient, comme vous pouvez l'imaginer, d'une ampleur relativement modeste et concernaient généralement des conflits successoraux. À qui appartient ce lieu ? À qui appartient ce terrain ? Et ainsi de suite. Aucune armée ne dépassait alors 20 000 hommes, et la plupart étaient bien plus petites. Mais l'important est qu'il existait certaines règles concernant la manière de combattre. Malgré la violence de ces affrontements, un code d'honneur chevaleresque prévoyait certaines conduites et en interdisait d'autres. J'aimerais vous lire une citation de Stanislav Andreski, que j'ai déjà mentionné. Il écrit ici :
À l'apogée de la civilisation médiévale, les guerres s'apparentaient presque à des joutes sportives : sanglantes, certes, mais tout autant encadrées par des conventions. Prenons l'un des nombreux exemples de cet esprit. Au début du XVe siècle, Jagellon, roi de Pologne et de Lituanie, combattait l'Ordre teutonique. Un jour, il aperçut leur armée traversant une rivière et, bien que nombre de ses guerriers fussent impatients de se jeter sur l'ennemi, il les retint, estimant indigne d'un chevalier d'attaquer un ennemi non préparé. Lorsque les deux armées se rencontrèrent enfin sur un terrain favorable, elles entamèrent d'abord des pourparlers, au cours desquels les émissaires des chevaliers teutoniques offrirent deux épées à Jagellon, raillant ainsi l'armement inférieur de ses troupes. Après une nuit de repos, chaque camp célébra une messe dans son camp. Lorsque les deux camps furent prêts, ils se firent signe de la trompette et se lancèrent dans la bataille. En règle générale, les chevaliers médiévaux considéraient qu'il était indigne de leur honneur d'attaquer par surprise ou de poursuivre l'ennemi vaincu. Les chevaliers tombés de cheval étaient généralement épargnés et libérés contre rançon. 1
Lorsque des mercenaires furent employés comme soldats, les guerres devinrent elles aussi, pour la plupart, des batailles sans effusion de sang. Les mercenaires étaient des aventuriers, des hommes du monde entier. Ils n'étaient unis par aucune idéologie et leur attitude générale était la suivante : « Mon ennemi d'aujourd'hui pourrait être mon employeur de demain. Il valait donc mieux être vigilant et se protéger. Attendre que mes ennemis fassent faillite et soient contraints de se rendre, mais surtout éviter des pertes massives. » À ce propos, voici une citation de J.F.C. Fuller, historien militaire spécialiste de la guerre mercenaire dans l'Italie du XIVème siècle :
« À Florence, à Milan et dans d'autres principautés ducales, lors de leurs luttes intestines, les tyrans s'appuyaient sur des mercenaires professionnels hautement entraînés, engagés par leurs condottieri, ou capitaines contractuels. Ces soldats ne combattaient que pour le profit. » Une année, ils pouvaient vendre leurs services à un prince, et l'année suivante à son rival. Pour eux, la guerre était autant un commerce qu'un art, où la rançon des prisonniers était plus lucrative que l'élimination des ennemis de leur employeur. Puisque la guerre était leur métier, il était clairement dans leur intérêt de la prolonger plutôt que d'y mettre fin.²
Ainsi, l'historien Guicciardini écrit :
Ils passaient tout l'été à assiéger une place forte, de sorte que les guerres semblaient interminables et que les campagnes se terminaient avec peu ou pas de pertes humaines. À la fin du XVe siècle, des soldats aussi illustres que les condottieri Paolo Vitelli et Prospero Colonna déclaraient que « les guerres se gagnent davantage par l'industrie et la ruse que par le simple affrontement des armes ».³
Et de ces soldats, Sir Charles Oman écrit :
Le fait de laisser la conduite de la guerre entre les mains des grands capitaines mercenaires eut pour conséquence qu'elle se réduisit souvent à un simple exercice tactique, voire à une partie d'échecs. L'objectif était de manœuvrer l'ennemi jusqu'à une situation inextricable, puis de le capturer, plutôt que de l'épuiser par une série de batailles coûteuses. On soupçonnait même que les condottieri, à l'instar des boxeurs malhonnêtes, s'arrangeaient parfois d'avance pour faire match nul. Les batailles, lorsqu'elles avaient lieu, étaient souvent des affaires sans effusion de sang… Machiavel cite des cas de campagnes militaires où l'on ne dénombra que deux ou trois hommes d'armes tués, alors que le nombre de prisonniers se comptait par centaines.⁴
Du XVIᵉ siècle au XVIIᵉ siècle, et essentiellement jusqu'à la fin de la guerre de Trente Ans en 1648, on observe une transformation de l'art de la guerre. On pourrait qualifier cette période d'ère où les États ne s'affrontent plus, mais où les guerres sont menées dans le but de créer de nouveaux États. Rappelez-vous, lorsque j'ai abordé l'origine de l'État, j'ai expliqué comment les rois cherchaient souvent à créer une situation hobbesienne de guerre de tous contre tous, afin de émerger de ce conflit en tant qu'État plutôt qu'en tant que roi féodal dépendant des contributions volontaires de ses vassaux. Ces guerres, du XVIe au XVIIe siècle, furent d'une brutalité extrême. Et pour étayer la thèse selon laquelle ces guerres ont servi d'instruments à la formation des États, voici une citation d'un historien allemand :
« D'après une étude récente sur la fréquence des guerres en Europe, les années entre 1500 et 1700 furent les plus guerrières, tant en termes de proportion d'années de guerre (95 %), de fréquence des conflits (près d'un conflit tous les trois ans) que de durée, d'étendue et d'ampleur moyennes annuelles des guerres. »⁵
L'Europe n'avait jamais été aussi belliqueuse jusqu'alors ; 95 % des années furent marquées par la guerre. En moyenne, une nouvelle guerre éclatait tous les trois ans, sa durée et son ampleur augmentant avec le temps. Jusqu'à la guerre de Trente Ans, il ne s'agissait pas de guerres interétatiques, mais de guerres de formation d'États.
Ces guerres de formation d'États coïncident avec la période de la Réforme protestante. Comme je l'ai expliqué, la Réforme protestante fut précisément l'occasion pour divers princes de combiner pouvoir temporel et religieux et de s'établir comme dirigeants d'État plutôt que comme rois féodaux. Durant cette période, de 1500 à 1648, les guerres prirent pour la première fois une dimension idéologique. J'ai mentionné précédemment que les mercenaires n'avaient aucune idéologie à défendre. Les différents nobles féodaux qui s'affrontaient n'avaient généralement pas non plus de motivations idéologiques, mais plutôt des conflits successoraux, qui se réglaient généralement par l'occupation ; une fois un territoire occupé, la guerre était pratiquement terminée. Mais ces guerres religieuses étaient des guerres à motivation idéologique, et les guerres à motivation idéologique (j’y reviendrai plus tard lorsque je parlerai des guerres démocratiques) ont tendance à être beaucoup plus brutales que les guerres professionnelles car elles impliquent la participation des masses.
De plus, pour la première fois durant cette période, les mousquets furent utilisés. Leur portée était d'environ 200 mètres, mais leur cadence de tir était limitée à un coup par minute. L'artillerie se développa également considérablement. Par ailleurs, à partir du XVIIe siècle, la stratégie de la pique fut combinée au mousquet grâce à l'utilisation de la baïonnette. La maîtrise de l'artillerie et des mousquets permit, pour la première fois, de vaincre des groupes de piquiers. Auparavant, il était quasiment impossible de les disperser. Désormais, grâce aux tirs d'artillerie et aux mousquets, il était possible de disperser ces groupes et de les attaquer. Enfin, le développement de l'artillerie rendit les fortifications, qui avaient longtemps offert une protection solide, devinrent de moins en moins efficaces. En réponse au développement de l'artillerie, de nouveaux types de fortifications furent conçus, en forme de triangle ou d'étoile, souvent précédées de douves, afin d'obliger l'artillerie à se déployer à plus grande distance et de réduire son efficacité pour détruire les murs des fortifications.
Les soulèvements religieux, initialement encouragés par des figures comme Luther et les diverses réformes protestantes, et le chaos social qui en résulta, furent, comme je l'ai dit, exploités par les princes pour la formation de l'État et pour contraindre la petite noblesse à se soumettre et à accepter l'autorité et le pouvoir fiscal des grands seigneurs. De plus, ces guerres de religion permirent aux princes de s'emparer des vastes étendues de terres appartenant à l'Église catholique ; dans certains pays, jusqu'à 30 % des terres cultivées étaient la propriété des églises. Les rois formèrent de nouvelles alliances avec les religions nationales, et l'ancienne séparation entre l'Église et l'État s'estompa progressivement, laissant place à des alliances plus directes entre ces deux forces. À la fin de la guerre de Trente Ans en 1648, les territoires allemands, qui comptaient environ 20 millions d'habitants au départ, en avaient perdu 8 millions à la suite de cette période de guerres permanentes visant à la formation des États. L'État moderne est apparu en Europe à la fin de la guerre de Trente Ans.
Dès lors, des armées permanentes se sont constituées. Ces armées étaient, bien sûr, beaucoup plus coûteuses que l'engagement ponctuel de mercenaires. Leur formation impliquait donc une certaine centralisation du pouvoir et l'existence d'un pouvoir fiscal de la part des seigneurs ou des rois. Pendant la guerre de Trente Ans, par exemple, il existait encore quelque 1 500 condottieri, chefs d'armée indépendants. Tous furent alors intégrés aux armées permanentes. Les compagnies de mercenaires indépendantes furent soit dissoutes, soit simplement intégrées à l'armée d'État et devaient être rémunérées, en temps de paix comme en temps de guerre, ce qui les rendait très onéreuses. Néanmoins, même à cette époque, l'Europe demeurait très décentralisée. À titre d'exemple, même après la guerre de Trente Ans, l'Allemagne comptait 234 pays, 51 villes libres et environ 1 000 grands domaines indépendants appartenant à d'importants nobles.
Après 1648, commence une nouvelle période de conflits, que l'on pourrait qualifier de guerre monarchique. Avant de caractériser cette période, permettez-moi de présenter quelques arguments théoriques qui nous aident à comprendre l'évolution qui en résulte après la guerre de Trente Ans. Premièrement, il faut reconnaître que les institutions telles que les États manifestent une agressivité naturelle. L'explication est simple : si vous devez financer vous-même vos entreprises agressives, cela freine votre inclination naturelle à combattre autrui, puisque vous devez en assumer vous-même les coûts. En revanche, si j'imagine que je souhaite combattre certains d'entre vous et que je peux imposer telle ou telle personne et lui demander de me soutenir dans mes efforts militaires, alors mes pulsions agressives initiales sont certainement stimulées, car je peux externaliser le coût de la guerre sur autrui. Je n'ai pas à le supporter moi-même ; ce sont les autres qui doivent le supporter. Ceci explique pourquoi, à une époque plus récente, les institutions qui ont le pouvoir de lever des impôts, et celles qui ont le pouvoir d'émettre de la monnaie, disposent de capacités financières qui les incitent davantage à entrer en guerre que si vous n'aviez pas ce pouvoir.
On constate également que les États, en concurrence pour attirer les populations, sont réticents à l'idée de voir des personnes déménager d'un État à l'autre. En effet, chaque personne qui déménage signifie un contribuable de moins dans un État et un contribuable de plus dans l'autre. La forte décentralisation qui existait en Europe s'est accompagnée d'une importante mobilité régionale, les populations quittant les territoires plus répressifs pour ceux qui le sont moins. Ceci engendre des rivalités automatiques entre les différents États et conduit fréquemment à la guerre. On peut donc affirmer que cette concurrence entre États, contrairement à la concurrence entre General Motors et Ford ou Toyota et Honda, est une concurrence éliminatoire. Il est possible que Ford, Toyota, Honda et GM coexistent sans interruption jusqu'à la fin des temps. Cependant, sur un territoire donné, une seule institution peut être habilitée à lever des impôts et à légiférer. La libre concurrence est impossible en matière de pouvoir fiscal et législatif. Si chacun pouvait imposer tout le monde, il n'y aurait plus rien à taxer, et si chacun pouvait légiférer, le chaos s'installerait.
La concurrence entre États est éliminatoire : sur un territoire donné, il ne peut exister qu'une seule autorité fiscale et un seul monopole législatif. On peut s'attendre à ce que les guerres entraînent généralement une concentration du pouvoir. Autrement dit, de plus en plus de petits États disparaissent et les territoires s'agrandissent progressivement.
On peut également rapidement déterminer qui est sur le point de gagner et qui est sur le point de perdre dans ce type de conflits. Si l'on part du principe que les États étaient initialement de taille et de population à peu près égales, on constate un paradoxe : les États qui traitent leur population avec plus de bienveillance, les États plus libéraux en quelque sorte, possèdent une société civile plus prospère que ceux qui maltraitent leur population. En effet, une population libérale, moins oppressive, tend à être plus productive. Or, en temps de guerre, et plus particulièrement dans le cadre d'un conflit prolongé, il est indispensable de disposer d'une population productive. Il faut que les gens continuent à travailler, à fabriquer des armes, à nourrir les soldats, etc. Les territoires qui oppriment leur population sont généralement des régions pauvres, disposant de moins de ressources pour mener la guerre. On peut donc s'attendre à ce que, globalement, les États les plus libéraux finissent par vaincre les États les moins libéraux, en les anéantissant et en étendant leur territoire à leurs dépens.
On constate cependant que cette tendance a ses limites. Plus les territoires s'étendent, plus il devient difficile pour les individus de se déplacer d'un territoire à l'autre. Au terme imaginable de ce processus de concentration, nous aboutissons à un État mondial unique, où la possibilité de quitter son territoire disparaît totalement. Où que l'on aille, la même structure fiscale et réglementaire s'applique. Il en résulte qu'avec des territoires toujours plus vastes, la raison initiale qui pousse les dirigeants à adopter une politique fiscale et réglementaire relativement modérée envers leur population – afin de remporter des guerres – s'estompe progressivement à mesure que les territoires s'étendent et que la liberté de déplacement devient plus difficile. On peut donc observer une sorte de processus dialectique. Initialement, on souhaite être relativement libéral pour étendre son territoire. Plus on réussit à étendre son territoire, moins la motivation à être libéral pour sa propre population est importante, car la liberté de déplacement devient de plus en plus difficile.
Pour anticiper un instant, ce paradoxe – à savoir que les États libéraux ont tendance à être plus agressifs dans leur politique étrangère – est bien illustré, d'une certaine manière, par la comparaison entre les États-Unis et l'ancienne Union soviétique. Il ne fait aucun doute que l'ancienne Union soviétique était un État extrêmement oppressif sur le plan intérieur, ce qui a engendré une économie catastrophique. À l'inverse, les États-Unis, pays relativement prospère, bénéficiaient d'une économie florissante. Si l'on examine maintenant la politique étrangère de ces deux pays, on constate un résultat que certains jugent curieux, mais qui, à mon avis, s'explique aisément. L'Union soviétique s'est engagée dans relativement peu d'aventures impérialistes. Et celles-ci concernaient généralement des pays de second, troisième ou quatrième ordre, car elle savait précisément que sa faible économie ne lui permettait pas d'affronter un pays très développé, faute de ressources suffisantes pour mener une guerre. Il est important de rappeler que les principaux gains territoriaux de l'Union soviétique lui ont été accordés par les États-Unis à la suite de divers accords conclus pendant la Seconde Guerre mondiale. Toute l'Europe de l'Est lui a été cédée par les Américains ; l'Union soviétique n'aurait pas pu conquérir ces territoires si elle avait dû combattre les États-Unis sans merci. Le commandement américain a même ordonné à certains généraux, comme le général Patton, de se retirer et l'a empêché de poursuivre sa marche vers l'est, de prendre des villes comme Prague, etc., afin d'empêcher la propagation du communisme vers l'ouest. Ainsi, les principaux gains territoriaux de l'Union soviétique ne peuvent guère être attribués à ses ambitions impérialistes internes.
En revanche, si l'on compare cette situation à la politique étrangère des États-Unis, on constate que ces derniers se sont, en réalité, engagés chaque année dans diverses entreprises impérialistes. L'explication réside précisément dans le fait que les États-Unis ont agi ainsi car ils savaient que, forts de leurs ressources et de leur richesse intérieures, ils avaient de fortes chances de l'emporter. L'Union soviétique, quant à elle, savait pertinemment qu'elle serait incapable de mener une guerre victorieuse contre des pays hautement industrialisés. Ce n'était pas le fruit de la bonté de cœur de Gorbatchev, Brejnev et de leurs autres dirigeants. Bien au contraire, j'admets qu'il s'agissait de personnes malfaisantes et que l'Union soviétique était, pour ainsi dire, l'Empire du Mal ; tout cela est parfaitement exact. Néanmoins, il existe une explication rationnelle à leur réticence face à leurs ambitions impérialistes et à la plus grande agressivité des États-Unis sur le plan de la politique étrangère, due précisément à leur politique intérieure plus libérale.
Revenons-en aux guerres monarchiques, en nous référant à ces considérations théoriques. Rappelons que les rois et les princes considèrent leur pays comme leur propriété. Même dans les guerres généralement motivées par des conflits successoraux, c'est-à-dire des guerres non idéologiques, les rois et les princes ont intérêt à préserver les territoires qu'ils tentent de conquérir, car ils se considèrent comme les propriétaires du capital que représentent ces provinces. Ceci explique la relative modération de la guerre sous les monarchies. Voici quelques citations à ce sujet, concernant les guerres monarchiques et illustrant la modération de ces conflits territoriaux non idéologiques. Citons notamment l'historien militaire Arne Røksund :
« Sur le continent, le commerce, les voyages et les échanges culturels et intellectuels se poursuivaient en temps de guerre presque sans entrave. Les guerres étaient les guerres du roi. » Le rôle du bon citoyen était de payer ses impôts, et une saine gestion politique exigeait qu'il soit laissé libre de gagner l'argent nécessaire à leur paiement. Il n'était tenu ni de participer aux décisions qui déclenchaient les guerres, ni d'y prendre part une fois celles-ci déclarées, à moins d'être animé d'un esprit d'aventures utiles. Ces questions relevaient exclusivement de la royauté et de la seule compétence du souverain.⁶
L'historien italo-suisse Guglielmo Ferrero écrit à propos des guerres du XVIIIᵉ siècle :
La guerre était désormais encadrée par un système de règles précises. Elle était clairement perçue comme un combat singulier entre les deux armées, la population civile n'étant que spectatrice. Le pillage, les réquisitions et les actes de violence contre la population étaient interdits aussi bien dans le pays ennemi que dans le pays d'origine. Chaque armée établissait des dépôts à l'arrière, dans des villes soigneusement choisies, qu'elle déplaçait au gré de ses mouvements. La conscription n'existait que sous une forme rudimentaire et sporadique. Les soldats étant rares et difficiles à recruter, tout était mis en œuvre pour garantir leur qualité par un entraînement long, patient et méticuleux. Cependant, ce processus coûteux les rendait extrêmement précieux, et il était nécessaire de limiter au maximum les pertes humaines. Soucieux d'économiser leurs hommes, les généraux cherchaient à éviter les batailles. L'objectif de la guerre était l'exécution de manœuvres habiles et non l'anéantissement de l'adversaire ; une campagne sans batailles ni pertes humaines, une victoire obtenue par une combinaison ingénieuse de mouvements, était considérée comme le couronnement de cet art, l'idéal de perfection. C'est l'avarice et le calcul qui humanisaient la guerre. La guerre devint une sorte de jeu entre souverains. Une guerre était un jeu avec ses règles et ses enjeux : un territoire, un héritage, un trône, un traité. Le perdant payait, mais un juste équilibre était toujours maintenu entre la valeur de la mise et les risques encourus, et les parties restaient vigilantes face à toute obstination susceptible de faire perdre la tête à un joueur. Elles s'efforçaient de maîtriser la partie et de savoir s'arrêter à temps. 7
Nous revenons, à une échelle légèrement plus grande, à la forme de guerre qui existait à l'époque des chevaliers. La différence réside essentiellement dans la taille bien plus importante des armées, qui étaient alors considérablement plus grandes.
Vient maintenant la transformation suivante dans la conduite de la guerre : le passage des guerres monarchiques aux guerres démocratiques, aux guerres nationales. J'ai déjà évoqué cette transition de la monarchie à la démocratie. Cette transition débute avec la Révolution française, est interrompue, dans une certaine mesure, après la défaite de Napoléon en 1815, jusqu'en 1914 avec le déclenchement de la Première Guerre mondiale, puis reprend pendant ce conflit et se poursuit jusqu'à nos jours. Mais la première expérience véritablement inédite est bien la Révolution française.
La Révolution française représente, d'une certaine manière, un retour à ces guerres de religion que j'ai mentionnées précédemment. C'est un événement à motivation idéologique. Le roi est assassiné et, à sa place, de nobles idéaux émergent : la liberté, la fraternité, la gloire de la nation et autres valeurs de même nature. Le droit de vote est instauré. Auparavant, le peuple ne pouvait voter et disait toujours : « Si le roi entre en guerre, nous n'avons rien à faire avec l'État, c'est l'État du roi, nous ne nous mêlons pas de ses guerres. » Désormais, l'argument est renversé : « Soudain, vous devenez citoyens à part entière, vous participez à la vie de l'État, vous élisez, vous avez le droit d'élire des représentants, etc., et par conséquent, vous devez aussi servir dans les guerres de l'État. » La France révolutionnaire introduit pour la première fois ce qui existait déjà sous une forme rudimentaire : les rois avaient tenté d'instaurer la conscription, mais sans succès. C'est pendant la Révolution française, et surtout après l'arrivée au pouvoir de Napoléon, que l'on voit apparaître la conscription, une conscription de masse. Toute la population française est, d'une manière ou d'une autre, mobilisée. Il n'y a plus de distinction nette entre combattants et non-combattants. Les ressources de toute la nation sont mises à la disposition des armées belligérantes.
Puisque ce ne sont plus les conflits successoraux qui motivent les guerres, mais les divergences idéologiques (par exemple, la haine des monarques, le désir de répandre la liberté, quelle que soit la signification de ce terme), il devient extrêmement difficile d'arrêter les guerres. Si les guerres sont motivées par des objectifs territoriaux et non idéologiques, alors une fois cet objectif atteint, la raison d'être de la guerre disparaît. Dès lors que les motivations sont idéologiques – vouloir instaurer un monde sûr pour la liberté ou, de nos jours, pour la démocratie –, on n'est jamais vraiment certain d'avoir atteint son but. Peut-être ces gens font-ils semblant d'être devenus démocrates, catholiques ou protestants, et le seul moyen d'être vraiment sûr d'avoir réussi sa conversion est, bien sûr, d'en tuer le plus grand nombre possible. Alors seulement, on est certain qu'ils n'adhèrent plus à leurs anciennes croyances erronées.
Et, bien sûr, il n'y a plus de frontières. Jusqu'où faut-il étendre la guerre ? Si l'on libère l'Allemagne et qu'on en fait un pays libre, qu'en est-il de la Pologne ? Elle n'est pas encore libre, et si l'on conquiert la Pologne, qu'en est-il de la Russie ? La Russie doit elle aussi être libérée. Ensuite, on se tourne vers le Sud : l'Égypte et l'Espagne doivent être libérées. Le monde est vaste et tous aspirent à la liberté, bien entendu, si bien qu'il devient impossible de mettre un terme définitif à une guerre. La guerre devient alors une guerre totale. Et puis, il y a la question de la taille des armées : les plus grandes armées avant Napoléon comptaient environ 400 000 hommes sous Louis XIV, ce qui était considéré comme une armée immense. Les armées napoléoniennes dépassaient largement le million. Je cite maintenant Fuller et Howard pour illustrer ce changement dans l'art de la guerre qui a débuté avec la Révolution française. Commençons par Howard. Il affirme :
Dès lors que l'État cessa d'être considéré comme la « propriété » des princes dynastiques… et devint l'instrument de forces puissantes vouées à des concepts abstraits tels que la Liberté, la Nationalité ou la Révolution, permettant à une large partie de la population de voir en cet État l'incarnation d'un Bien absolu, pour lequel aucun prix n'était trop élevé, aucun sacrifice trop grand ; alors les luttes tempérées et indécises de l'époque rococo apparurent comme d'absurdes anachronismes. 8
Et une autre citation :
En vérité, une ère nouvelle avait commencé, l'ère des guerres nationales, des guerres qui allaient s'accélérer à un rythme effréné ; car ces guerres étaient destinées à mobiliser toutes les ressources de la nation ; elles allaient se fixer pour but non pas un intérêt dynastique, non pas la conquête ou la possession d'une province, mais la défense ou la propagation d'idées philosophiques en premier lieu, puis des principes d'indépendance, d'unité, d'avantages immatériels de toutes sortes. Enfin, ils engagèrent dans cette affaire les intérêts et la fortune de chaque particulier. D'où la montée des passions, c'est-à-dire l'émergence des forces de la violence, jusque-là largement inexploitées. 9
Et voici d'autres citations, très révélatrices, de J.F.C. Fuller :
L'influence de l'esprit national, c'est-à-dire de la démocratie, sur la guerre fut profonde… [Il] électrisa la guerre et, par conséquent, la brutalisa… Au XVIIIème siècle, les guerres étaient principalement l'apanage des rois, des courtisans et des gentilshommes. Les armées vivaient dans leurs dépôts, intervenaient le moins possible dans la vie du peuple et, comme les soldats étaient payés par la liste civile du roi, leur coût était trop élevé pour être gaspillé à la légère dans des attaques massives. Le changement survint avec la Révolution française : le sanscoulottisme remplaça la courtoisie et, à mesure que les armées devenaient de plus en plus les instruments du peuple, elles grandirent non seulement en taille, mais aussi en férocité. Les armées nationales combattent les nations, les armées royales combattent leurs semblables ; les premières obéissent à une foule – toujours démente –, les secondes à un roi – généralement sain d’esprit… Tout cela découle de la Révolution française, qui a également introduit la conscription – la guerre de masse – et l’alliance de cette masse avec la finance et le commerce a engendré de nouveaux domaines de guerre. Car lorsque toute la nation se bat, alors tout le crédit national devient disponible pour les besoins de la guerre. 10
Et plus loin sur le même sujet :
La conscription a bouleversé les fondements de la guerre. Auparavant coûteux, les soldats étaient désormais bon marché ; les batailles, autrefois évitées, étaient désormais recherchées, et quelles que soient les pertes, elles pouvaient être rapidement compensées par le simple recensement des effectifs… À partir d’août 1793 (date à laquelle le Parlement de la République française décréta le service militaire obligatoire universel), la guerre devint non seulement de plus en plus illimitée, mais finalement totale. Dans les années 1940, la vie humaine était si peu considérée que le massacre de populations civiles à grande échelle devint un objectif stratégique aussi courant que les batailles lors des guerres précédentes. En 150 ans, la conscription avait ramené le monde à une barbarie tribale. 11
Or, comme je l’ai dit, il y eut une brève accalmie après la défaite de Napoléon. Les guerres qui se déroulèrent en Europe au XIXe siècle après la défaite de Napoléon, telles que la guerre franco-allemande de 1870-1871, furent à nouveau des guerres monarchiques traditionnelles, presque inoffensives. Les officiers allemands logeaient dans des hôtels français et réglaient leurs factures, tandis que l'armée française demandait aux hôtels d'attendre pour payer. La population civile n'était pratiquement pas impliquée. La seule exception majeure au XIXe siècle à ce retour à une guerre civilisée, si tant est que l'on puisse qualifier une guerre de civilisée, fut la guerre de Sécession américaine. Et il s'agissait là encore d'une guerre typiquement démocratique ; voilà qui remet en question la thèse selon laquelle les démocraties ne se font pas la guerre et seraient, d'une manière ou d'une autre, mieux à même d'instaurer la paix. La seule guerre démocratique du XIXe siècle était, une fois encore, la seule guerre à motivation idéologique, et la guerre de Sécession américaine était, jusqu'alors, inégalée en termes de brutalité. Elle fut au moins aussi brutale que les guerres de religion des siècles précédents et, comme chacun sait, elle fit plus de victimes américaines que les deux guerres mondiales réunies.
Cette guerre, pour la première fois, mobilise tout l'armement moderne : mitrailleuses, télégraphes, chemins de fer, navires à vapeur et fusils d'une grande précision jusqu'à 1 000 mètres. Ce type de guerre, dont la guerre du Vietnam fut un exemple typique, et la guerre de Sept Ans, les guerres napoléoniennes auparavant, se poursuit avec la Première Guerre mondiale, notamment après l'entrée en guerre des États-Unis, bien antérieure à l'entrée officielle.
Dès le début, sous l'influence de la propagande britannique, les États-Unis se rangèrent du côté des forces occidentales. L'entrée en guerre des États-Unis fut grandement facilitée par deux de leurs institutions les plus chères : l'introduction de l'impôt sur le revenu en 1913 et la création du Système de la Réserve fédérale la même année. Ces deux mesures permirent, bien entendu, à un pays comme les États-Unis, de mener une guerre loin de ses frontières. Pour vous donner une idée approximative, par exemple, les réserves obligatoires de la banque centrale ont été abaissées de 20 % avant la guerre à 10 % pendant le conflit, ce qui équivaut à un doublement de la masse monétaire. Cette mesure facilite grandement le financement d'aventures comme celle-ci. De plus, avec l'entrée en guerre précoce des États-Unis, ce qui avait commencé comme une guerre monarchique européenne classique et aurait pu facilement se terminer en 1916 – diverses initiatives de paix étaient en cours, notamment du pape et de l'empereur d'Autriche Charles – est devenu une guerre idéologique, comme vous le savez, la guerre pour « rendre le monde sûr pour la démocratie ». Comme le faisait remarquer mon ami Kuehnelt-Leddihn, il serait plus juste de dire : « Nous ne devons pas rendre le monde sûr pour la démocratie, mais le préserver de la démocratie. »
Et, conséquence de cette guerre à motivation idéologique, elle ne s'acheva pas, bien sûr, par un compromis de paix acceptable pour les deux parties, mais par une exigence absurde de capitulation totale et inconditionnelle. Les Allemands et les Autrichiens furent ainsi contraints d'endosser l'entière responsabilité du conflit, alors même qu'aujourd'hui encore, rares sont les historiens qui soutiennent que l'Autriche ou l'Allemagne en furent les seules responsables. À mon avis, les principaux coupables furent les Russes, qui incitèrent les Serbes à ne pas céder aux exigences relativement modérées des Autrichiens. Les Russes n'auraient pas agi ainsi sans une forme d'alliance avec les Britanniques, qui les encouragea à se comporter de la sorte. N'étant qu'un amateur, je serais donc plus enclin à blâmer la Russie et l'Angleterre que l'Autriche et l'Allemagne. Quoi qu'il en soit, cette guerre se termina par un traité de paix désastreux, qui portait déjà en germe la Seconde Guerre mondiale. À bien des égards, la Seconde Guerre mondiale peut être considérée comme la continuation de la Première, avec une brève interruption. De fait, l'un des historiens allemands les plus connus, Hans Nolte, a écrit un ouvrage intitulé « Ce fut une autre guerre de Trente Ans », décrivant ainsi l'histoire comme si la Première Guerre mondiale avait presque automatiquement conduit à la Seconde.
Et concernant la Seconde Guerre mondiale, nous savons que le même scénario s'est reproduit. Ce fut une guerre à motivation idéologique, l'Amérique s'étant alliée à Staline. Staline, bien plus meurtrier qu'Hitler, ne respectait plus aucune distinction entre combattants et civils. Il a exterminé des masses de la population civile à des moments où l'issue du conflit était déjà jouée, dans le seul but d'instiller la terreur, puis de livrer toute l'Europe centrale et orientale au pouvoir communiste.
Je voudrais terminer par une longue citation de Mises, qui n'aborde pas directement la question de savoir si l'ordre naturel des sociétés peut se défendre contre des États ennemis, mais qui peut être interprétée comme une réflexion indirecte sur ce sujet. Les sociétés libres peuvent-elles se défendre contre des hordes de barbares cherchant à les occuper ? Et la conclusion de cette longue citation est, oui, que c'est précisément la cohérence interne, l'intégration économique et monétaire des sociétés hautement civilisées qui peuvent résister aux assauts des invasions, même les plus barbares. Mises dit ici ceci :
Il nous faut rejeter d'emblée toute hypothèse selon laquelle l'évolution historique serait pourvue d'un but par une quelconque « intention » ou un « plan caché » de la Nature, comme l'imaginait Kant et comme le concevaient Hegel et Marx ; mais nous ne pouvons nous soustraire à la question de savoir s'il n'existerait pas un principe démontrant que la croissance sociale continue est inévitable. Le premier principe qui se présente à notre attention est celui de la sélection naturelle. Les sociétés les plus développées acquièrent une plus grande richesse matérielle que les moins développées ; elles ont donc davantage de chances de préserver leurs membres de la misère et de la pauvreté. Elles sont également mieux armées pour se défendre contre l'ennemi. Il ne faut pas se laisser abuser par le constat que des nations plus riches et plus civilisées ont souvent été écrasées par des nations moins riches et moins civilisées. Les nations à un stade avancé de leur évolution sociale ont toujours été capables, au moins, de résister à la supériorité numérique des nations moins développées. Seules les nations en déclin, les civilisations désintégrées de l'intérieur, ont succombé aux nations en voie de développement. Lorsqu'une société plus organisée succombe à l'assaut d'un peuple moins développé, les vainqueurs finissent par s'assimiler culturellement, adoptant l'ordre économique et social, voire la langue et la foi, du peuple conquis.
La supériorité des sociétés les plus développées réside non seulement dans leur bien-être matériel, mais aussi, quantitativement, dans le nombre de leurs membres, et qualitativement, dans la plus grande solidité de leur structure interne. Car c'est précisément là que réside la clé d'un développement social supérieur : l'élargissement du champ social, l'intégration d'un plus grand nombre d'individus à la division du travail et une emprise plus forte de cette dernière sur chacun. La société la plus développée se distingue de la moins développée par l'union plus étroite de ses membres ; ceci empêche le règlement violent des conflits internes et forme, à l'extérieur, un front défensif solide contre tout ennemi. Dans les sociétés moins développées, où le lien social est encore faible et où les différentes parties forment une confédération à des fins guerrières plutôt qu'une véritable solidarité fondée sur le travail commun et la coopération économique, les désaccords éclatent plus facilement et plus rapidement que dans les sociétés les plus développées. Car la confédération militaire n'exerce aucune emprise ferme et durable sur ses membres. Par sa nature même, elle n'est qu'un lien temporaire, maintenu par la perspective d'un avantage momentané, mais qui se dissout dès que l'ennemi est vaincu et que la course au butin commence. Dans les combats contre les sociétés moins développées, les plus avancées ont toujours constaté que leur plus grand avantage résidait dans le manque d'unité des rangs ennemis. Ce n'est que temporairement que les nations moins organisées parviennent à coopérer pour de grandes entreprises militaires. La désunion interne a toujours rapidement dispersé leurs armées. Prenons par exemple les raids mongols contre la civilisation d'Europe centrale au XIIIe siècle ou les tentatives des Turcs de pénétrer en Occident. La supériorité de la société industrielle sur la société militaire, pour reprendre l'expression d'Herbert Spencer, tient en grande partie au fait que les associations purement militaires s'effondrent toujours sous l'effet de la désunion interne. 12
Leçon 10 : Stratégie, sécession, privatisation et perspectives de liberté
En résumé, mes leçons montrent que l’institution de l’État constitue une erreur, un écart par rapport à la cause normale et naturelle de la civilisation. Or, toute erreur a un coût et doit être assumée. Cela est particulièrement évident pour les erreurs concernant les lois de la nature. Si une personne se trompe sur ces lois, elle ne pourra atteindre ses objectifs. Cependant, comme chacun doit assumer les conséquences de ses erreurs, il existe, dans le domaine des sciences naturelles, un désir universel d’apprendre, d’éliminer et de corriger ses erreurs. Par ailleurs, les erreurs morales ont également un coût, mais contrairement aux sciences naturelles, ce coût n’est pas nécessairement supporté par tous ceux qui le commettent.
Prenons par exemple l’erreur que nous avons longuement évoquée : croire qu’une seule instance, l’État, a le droit de lever des impôts et de prendre les décisions finales. Autrement dit, il doit exister des lois différentes et inégales s'appliquant aux maîtres et aux serfs, aux contribuables et aux imposés, aux législateurs et aux personnes soumises à la législation. Une société qui adhère à cette idée fausse peut, bien sûr, exister et perdurer, comme nous le savons tous, mais cette erreur a aussi un coût. Or, le plus intéressant est que tous ceux qui partagent cette idée fausse n'ont pas à en payer le prix de la même manière. En effet, certains devront en subir les conséquences, tandis que d'autres, peut-être les agents de l'État, en tireront profit. De ce fait, il serait erroné de supposer qu'il existe un désir universel d'apprendre et de corriger ses erreurs. Bien au contraire, il faut supposer que certains, au lieu d'apprendre et de promouvoir la vérité, ont une motivation constante à mentir, c'est-à-dire à maintenir et à propager des mensonges, même s'ils les reconnaissent comme tels.
Permettez-moi d'expliquer cela plus en détail et de réitérer quelques idées essentielles que j'ai tenté de transmettre lors de ces conférences. Dès lors qu'on accepte le principe de gouvernement selon lequel il doit exister un monopole judiciaire et le pouvoir d'imposer, dès lors qu'on l'accepte à tort comme juste, toute idée de limitation du pouvoir gouvernemental et de protection des libertés et de la propriété individuelles devient illusoire. Au contraire, sous l'égide d'un monopole, le coût de la justice et de la protection ne cesse d'augmenter, tandis que leur qualité se dégrade. Un organisme de protection financé par l'impôt est une contradiction dans les termes : il s'agit d'un protecteur de la propriété expropriante. Une telle institution conduira inévitablement à une hausse des impôts et à une diminution constante de la protection, même si, comme le réclament certains libéraux classiques, l'État limitait son action à la seule protection des droits de propriété privée préexistants. Se poserait alors immédiatement la question suivante : « Quel niveau de sécurité faut-il garantir et quelles ressources consacrer à cette protection ?» Motivé, comme tout le monde, par son propre intérêt, mais doté du pouvoir exclusif d'imposer, l'agent de l'État répondra invariablement de la même manière. Autrement dit, il s'agit de maximiser les dépenses de protection (et, comme vous pouvez l'imaginer, la quasi-totalité de la richesse d'une nation peut, en principe, y être consacrée. Il suffit d'équiper chaque citoyen d'un garde du corps et d'un char lance-flammes), tout en minimisant ce qu'ils sont censés faire : produire cette protection. Plus on dépense d'argent et moins on a besoin de travailler pour le gagner, mieux on se porte.
De plus, un monopole judiciaire entraînera inévitablement une dégradation constante de la qualité de la justice et de la protection. Si nul ne peut s'adresser à la justice autrement qu'à l'État, celle-ci sera invariablement pervertie au profit de ce dernier, nonobstant les constitutions et les cours suprêmes. Après tout, les constitutions et les cours suprêmes sont des organes étatiques, et les limitations que ces institutions peuvent imposer aux activités de l'État sont invariablement décidées par les agents de l'institution même en question. Il est facile de prévoir que la définition de la propriété et celle de la protection seront constamment modifiées et le champ de compétence étendu au profit de l'État, jusqu'à ce que la notion de droits humains universels et immuables, et en particulier de droits de propriété, disparaisse et soit remplacée par celle d'une loi conçue comme une législation gouvernementale et de droits considérés comme des concessions accordées par l'État.
Aujourd'hui, les conséquences sont visibles de tous. La pression fiscale qui pèse sur les propriétaires et les producteurs n'a cessé d'augmenter, rendant même le fardeau économique des esclaves et des serfs modéré en comparaison. La dette publique, et par conséquent les obligations fiscales futures, a atteint des sommets vertigineux. Chaque aspect de la vie privée, de la propriété, du commerce et des contrats est régi par des montagnes de lois toujours plus imposantes. Pourtant, la seule mission que l'État est censé assumer, celle de protéger la vie et la propriété, est loin d'être une réussite. Au contraire, plus les dépenses sociales et de sécurité nationale augmentent, plus nos droits de propriété privée s'érodent, plus nos biens sont expropriés, confisqués, détruits et dépréciés. Plus on multiplie les lois, plus l'incertitude juridique et l'aléa moral se multiplient, et plus l'anarchie remplace l'ordre public. Au lieu de nous protéger de la criminalité intérieure et des agressions étrangères, notre gouvernement, doté d'immenses stocks d'armes de destruction massive, s'en prend à tous ceux qui, hors de son territoire, se présentent comme de nouveaux Hitler et sympathisants présumés. En résumé, tandis que nous devenons de plus en plus impuissants, appauvris, menacés et vulnérables, nos dirigeants sont devenus toujours plus corrompus, arrogants et dangereusement armés.
Que pouvons-nous faire face à cela ? Permettez-moi de commencer par rappeler un point que j'ai déjà évoqué : nous devons reconnaître que les États, aussi puissants et invincibles qu'ils puissent paraître, doivent leur existence à des idées. Or, puisque les idées peuvent en principe changer instantanément, les États peuvent eux aussi s'effondrer du jour au lendemain. Les représentants de l'État ne constituent toujours et partout qu'une petite minorité de la population qu'ils gouvernent. La raison en est, comme je l'ai expliqué, aussi simple que fondamentale. Cent parasites peuvent vivre confortablement en sauvant des milliers d'hôtes productifs, mais des milliers de parasites ne peuvent pas vivre confortablement aux dépens d'une population hôte de seulement quelques centaines d'individus. Dès lors, si les agents de l'État ne représentent qu'une petite minorité de la population, comment peuvent-ils imposer leur volonté à cette population en toute impunité ? La réponse donnée par Rothbard, de La Boétie, Hume et Mises n'est que grâce à la coopération volontaire de la majorité de la population soumise avec l'État.
Comment l'État peut-il obtenir une telle coopération ? La réponse tient à la croyance majoritaire de la population en la légitimité du pouvoir étatique et en la nécessité de l'institution étatique. Cela ne signifie pas pour autant que la majorité approuve systématiquement chaque mesure prise par l'État. Elle peut même considérer nombre de politiques étatiques comme des erreurs, voire comme méprisables. Toutefois, la majorité doit croire en la justice de l'institution étatique en tant que telle et, par conséquent, considérer les erreurs commises par un gouvernement comme de simples accidents, qu'il convient d'accepter et de tolérer au regard du bien commun que représente l'État. Autrement dit, la population adhère à la théorie accidentelle des erreurs gouvernementales, au lieu d'y voir une explication systématique. Comment, dès lors, convaincre la majorité de la population de cette théorie ? Grâce aux intellectuels. Autrefois, cela impliquait de forger une alliance entre l'État et l'Église. De nos jours, et de manière bien plus efficace, cela passe par la nationalisation ou la socialisation de l'éducation, à travers des écoles et des universités publiques et subventionnées. La demande du marché pour les services intellectuels, notamment dans le domaine des sciences humaines et sociales, est loin d'être élevée, stable et assurée. Les intellectuels seraient à la merci des valeurs et des choix des masses, lesquelles se désintéressent généralement des questions intellectuelles et philosophiques. L'État, en revanche, comme l'a souligné Rothbard, accommode leurs egos souvent surdimensionnés et est disposé à offrir aux intellectuels une place confortable, stable et permanente au sein de son appareil, un revenu garanti et tout le prestige qui va avec. De fait, l'État démocratique moderne, en particulier, a engendré une surabondance d'intellectuels.
Bien entendu, cette accommodement ne garantit pas une pensée étatique correcte. De plus, malgré leur rémunération généralement excessive, les intellectuels continueront de se plaindre du peu de reconnaissance accordée à leur travail, pourtant jugé « si important », par les pouvoirs en place. Mais il est certainement utile, pour parvenir aux conclusions étatistes justes, de comprendre que sans l'État, c'est-à-dire sans les institutions fiscales et législatives, on pourrait se retrouver sans emploi et devoir se reconvertir dans la mécanique des pompes à essence plutôt que de se préoccuper de problèmes aussi urgents que l'aliénation, l'équité, l'exploitation, la déconstruction des rôles de genre et sexuels ou la culture des Inuits, des Hopis et des Zoulous. Et même si l'on se sent sous-estimé par tel ou tel gouvernement, les intellectuels savent que l'aide ne peut venir que d'un autre gouvernement, et certainement pas d'une attaque intellectuelle contre la légitimité même de l'institution gouvernementale. Il n'est donc guère surprenant que, de fait, l'immense majorité des intellectuels contemporains soient des gauchistes radicaux, et que même la plupart des intellectuels conservateurs ou libéraux, comme par exemple Milton Friedman ou Friedrich von Hayek, soient fondamentalement et philosophiquement étatistes.
Partant de cette constatation sur l'importance des idées et le rôle des intellectuels comme garants de l'État et de l'étatisme, il s'ensuit que le rôle le plus décisif dans le processus de libération, c'est-à-dire le rétablissement de la justice et de la moralité, incombe à ceux que l'on pourrait qualifier d'intellectuels anti-intellectuels. Or, comment ces derniers peuvent-ils parvenir à délégitimer l'État auprès de l'opinion publique, surtout si l'immense majorité de leurs collègues sont étatistes et feront tout leur possible pour les isoler et les discréditer en les traitant d'extrémistes et d'illuminés ? La première chose à retenir est la suivante : face à l'opposition farouche de ses pairs, et afin de résister à ces critiques et de les ignorer, il est primordial de fonder son argumentation non seulement sur l'économie et l'utilitarisme, mais aussi sur l'éthique et la morale, car seules les convictions morales confèrent le courage et la force nécessaires au combat idéologique. Rares sont ceux qui trouvent l'inspiration et la volonté d'accepter des sacrifices si ce à quoi ils s'opposent n'est que pure erreur et gaspillage. On puise davantage d'inspiration et de courage en sachant qu'on lutte contre le mal et le mensonge.
Le deuxième point que je souhaite souligner est le suivant : il est tout aussi important de reconnaître qu’il n’est pas nécessaire de convertir ses collègues, c’est-à-dire de persuader les intellectuels traditionnels. Comme l’a notamment démontré Thomas Kuhn, convertir ses collègues est un événement rare, même en sciences naturelles. En sciences sociales, les conversions d’intellectuels établis sont presque inouïes. Il convient donc de concentrer ses efforts sur les jeunes, encore peu engagés intellectuellement, dont l’idéalisme les rend particulièrement réceptifs aux arguments moraux et à la rigueur morale. De même, il faut, autant que possible, contourner les institutions purement académiques et s’adresser au grand public, qui nourrit des préjugés anti-intellectuels généralement sains sur lesquels il est facile de s’appuyer.
Le troisième point – et cela me ramène à l’importance d’une critique morale de l’État – est qu’il est essentiel de reconnaître qu’aucun compromis n’est possible sur le plan théorique. Certes, il ne faut pas refuser de coopérer avec ceux dont les opinions sont, au final, erronées et confuses, pourvu que leurs objectifs puissent être clairement et sans ambiguïté identifiés comme un pas dans la bonne direction vers une société déstatalisée. Par exemple, on ne saurait refuser de coopérer avec ceux qui souhaitent instaurer un impôt sur le revenu forfaitaire de 10 %. En revanche, on ne saurait coopérer avec ceux qui veulent combiner cette mesure avec une hausse de la TVA afin d'atteindre la neutralité budgétaire, par exemple. En aucun cas, une telle coopération ne doit conduire à un compromis sur ses principes. Soit l'impôt est juste, soit il ne l'est pas ; et une fois admis qu'il est juste, comment s'opposer à toute augmentation ? La réponse est simple : il ne reste alors plus aucun argument. Autrement dit, le compromis, sur le plan théorique, tel qu'on le trouve par exemple chez les libéraux modérés, comme Hayek ou Friedman, ou même chez certains minarchistes, est non seulement philosophiquement erroné, mais aussi, en pratique, inefficace, voire contre-productif. Leurs idées peuvent être, et sont en réalité, facilement récupérées et intégrées par les dirigeants et l'idéologie étatiste. Combien de fois, de nos jours, entendons-nous des partisans de l'étatisme, pour défendre leur programme, s'écrier : « Même Hayek ou Friedman disent ceci ou cela » ou « Ni Hayek ni Friedman ne proposeraient une chose pareille » ?
À titre personnel, Friedman et Hayek n'en seraient sans doute pas ravis, mais il est indéniable que leurs travaux se prêtent précisément à cette fin et que, par conséquent, ils ont, bon gré mal gré, contribué au maintien et à l'expansion du pouvoir de l'État. Autrement dit, tout compromis théorique et tout gradualisme ne feront que perpétuer les mensonges, les maux et les contrevérités de l'étatisme, tandis que seuls le purisme théorique, le radicalisme et l'intransigeance peuvent et vont mener, d'abord, à une réforme et à une amélioration progressives et concrètes, et peut-être aussi à une victoire finale. Par conséquent, en tant qu'intellectuel anti-intellectuel, au sens rothbardien du terme, on ne saurait se contenter de critiquer les diverses aberrations gouvernementales. Bien qu'il faille commencer par critiquer ces aberrations, il est impératif de poursuivre par une attaque fondamentale contre l'institution étatique en tant que telle, considérée comme une aberration morale, et contre ses représentants, perçus comme des imposteurs, des menteurs et des escrocs, tant sur le plan moral qu'économique, voire comme des empereurs nus. Il ne faut surtout pas hésiter à s'attaquer au cœur même de la légitimité de l'État et à son prétendu rôle indispensable de garant de la protection et de la sécurité privées. J'ai déjà démontré, sur le plan théorique, l'absurdité de cette affirmation. Comment une institution habilitée à exproprier la propriété privée peut-elle prétendre en être la protectrice ?
Mais il est tout aussi important de contester la légitimité de l'État sur des bases empiriques, c'est-à-dire de souligner et de marteler que, après tout, les États, censés nous protéger, sont précisément l'institution responsable d'environ 170 millions de morts en temps de paix au seul XXe siècle ; c'est probablement plus que le nombre de victimes de la criminalité privée dans toute l'histoire de l'humanité. Et ce nombre de victimes de crimes privés contre lesquels l'État ne nous a pas protégés aurait été bien moindre si les gouvernements, partout et de tous les temps, n'avaient pas constamment œuvré à désarmer leurs propres citoyens afin de devenir, par eux-mêmes, des machines à tuer toujours plus efficaces. Au lieu de respecter les politiciens, il convient donc d'intensifier considérablement nos critiques à leur égard. Presque tous – il y a peut-être quelques exceptions –, les politiciens sont non seulement des voleurs, mais aussi des assassins de masse, ou du moins des complices d'assassins de masse. Et comment osent-ils exiger notre respect et notre loyauté ?
Mais une radicalisation logique, nette et précise, permettra-t-elle d'atteindre les résultats escomptés ? J'en suis presque certain. Seules des idées radicales, et surtout d'une simplicité radicale, peuvent véritablement éveiller les émotions des masses moroses et indolentes et délégitimer le gouvernement à leurs yeux. Permettez-moi de citer Hayek à ce sujet : vous comprendrez alors que même un homme fondamentalement confus et dans l'erreur peut avoir des intuitions très importantes, et que nous pouvons beaucoup apprendre de ceux qui ne partagent pas entièrement nos idées.
Nous devons faire de la construction d'une société libre une aventure intellectuelle, un acte de courage. Ce qui nous manque, c'est une utopie libérale, un programme qui ne se limite ni à une simple défense du statu quo, ni à un socialisme édulcoré, mais à un radicalisme libéral authentique qui ne ménage pas les sensibilités des puissants (y compris les syndicats), qui ne soit pas trop pragmatique et qui ne se cantonne pas à ce qui apparaît aujourd'hui comme politiquement possible. Nous avons besoin de dirigeants intellectuels capables de résister aux sirènes du pouvoir et de l'influence, et prêts à œuvrer pour un idéal, aussi infimes que soient les chances de sa réalisation immédiate. Il leur faut des hommes attachés à leurs principes et déterminés à lutter pour leur pleine réalisation, aussi lointaine soit-elle. Le libre-échange ou la liberté d'opportunité sont des idées qui peuvent encore enthousiasmer un grand nombre de personnes, mais une simple « liberté du commerce raisonnable » ou un simple « assouplissement des contrôles » ne sont ni intellectuellement respectables ni susceptibles de susciter le moindre enthousiasme.
À moins de faire des fondements philosophiques d'une société libre un enjeu intellectuel vivant et de leur mise en œuvre une tâche qui mette à l'épreuve l'ingéniosité et l'imagination de nos esprits les plus brillants, les perspectives de la liberté sont en effet sombres. Mais si nous parvenons à retrouver cette foi dans le pouvoir des idées, qui caractérisait le libéralisme à son apogée, la bataille n'est pas perdue.
Hayek, bien sûr, n'a pas suivi son propre conseil de nous offrir une théorie cohérente et inspirante. Son utopie, telle qu'elle est développée, par exemple, dans sa Constitution de la liberté, se résume en réalité à la vision peu inspirante de l'État-providence suédois. Mais c'est Rothbard, surtout, qui a accompli ce que Hayek considérait comme nécessaire au renouveau du libéralisme classique : nous avoir légué une utopie inspirante, fondée sur la morale et capable de dynamiser, en particulier les jeunes et les intellectuels peu engagés.
Permettez-moi maintenant de conclure en proposant également une forme d'utopie inspirante pour des objectifs intermédiaires, des objectifs à atteindre avant de parvenir à une société totalement dé-étatisée. Vous comprenez bien que si nous poussons la logique de l'État jusqu'à son aboutissement ultime, nous devons exiger un État mondial, car tant qu'il n'y aura pas d'État mondial, l'idéologie étatiste elle-même conduira à une guerre perpétuelle entre les États, ceux-ci étant, les uns par rapport aux autres, dans un état d'anarchie. La seule solution ultime serait donc celle d'un État mondial. C’est précisément cette vision que nos dirigeants s’efforcent de propager. Plus précisément, un État mondial sous le contrôle des États-Unis, mais en tout cas, un État mondial est nécessaire. L’utopie, l’utopie intermédiaire que je propose, s’inspire des leçons du Moyen Âge et de l’organisation particulière de l’Europe, à l’origine du succès unique du monde occidental : sa structure quasi anarchiste, sa structure hautement décentralisée. Ce que nous pouvons envisager comme objectif intermédiaire, et qui me semble plus stimulant que l’État mondial, c’est un monde composé de dizaines de milliers de Monaco, de Liechtenstein, de cantons suisses, de Singapour, de Hong Kong, de Saint-Marin et de toutes les petites entités qui existent encore aujourd’hui. Rappelons-nous que, face à une multitude de petites entités politiques, chacune d’elles devra se montrer relativement modérée et bienveillante envers sa population, sous peine de voir celle-ci la fuir.
Deuxièmement, chacune de ces petites entités devra presque nécessairement adopter une politique de libre-échange. Les États-Unis, en tant que grand pays, peuvent adopter des mesures protectionnistes grâce à l'étendue de leur marché intérieur. Même s'ils cessaient tout commerce avec le reste du monde, la population américaine subirait une baisse significative de son niveau de vie, mais sans effusion de sang. En revanche, imaginons le Liechtenstein, Monaco ou Saint-Marin, ou encore Hong Kong, qui cesseraient tout commerce, tout libre-échange avec le reste du monde. Dans ce cas, il suffirait d'une semaine ou deux pour que la population de ces territoires soit décimée. Ainsi, les petites entités doivent, pour éviter la famine et la perte rapide de leurs éléments les plus productifs, mettre en œuvre des politiques libérales classiques.
De plus, un grand nombre de très petites entités devraient nécessairement renoncer à l'institution du papier-monnaie, car il est impossible d'émettre des dizaines de milliers de billets différents par des dizaines de milliers d'entités politiques différentes. Nous reviendrions en fait à un système de troc. Plus les entités sont petites, plus la pression est forte pour un retour à un étalon monétaire basé sur les marchandises, totalement indépendant du contrôle gouvernemental.
Ce que je recommanderais, en particulier pour les États-Unis et d'autres pays, c'est de comprendre que la démocratie ne s'abolit pas d'elle-même. Les masses aiment piller les biens d'autrui. Elles ne renonceront pas à ce droit. Cependant, il existe encore, aux États-Unis et ailleurs, de petits îlots de personnes raisonnables, et il est possible qu'à l'échelle locale, certaines personnes, certaines autorités naturelles, acquièrent suffisamment d'influence pour les inciter à faire sécession de l'État central. Et si cela se produit, et si ce mouvement s'accélère, s'il se propage simultanément en de nombreux endroits, il sera quasiment impossible pour l'État central de réprimer un tel mouvement. Car pour ce faire, il faudrait, là encore, que l'opinion publique y soit favorable, et il serait difficile de persuader le public d'attaquer, de tuer, de détruire de petits territoires qui n'ont rien fait d'autre que de déclarer leur désir d'indépendance vis-à-vis des États-Unis.
Hans-Hermann Hoppe
1 Friedrich A. Hayek, La Constitution de la liberté (1978 ; Chicago : University of Chicago Press, 2005), p. 384.