L’euthanasie, ou le suicide promu au rang de service public
On nous présente l’euthanasie comme la conquête d’un nouveau
droit : le « droit de mourir dans la dignité ». Mais un droit qui ne
peut s’accomplir que par l’intervention des pouvoirs publics, et qu’il
faut protéger par un délit d’entrave, n’est pas un
droit. C’est un faux droit. Le symptôme le plus avancé du «
droit-de-l’hommisme ». Et derrière le vocabulaire de la compassion se
cache une opération bien réelle : transformer le suicide en service
public, géré, financé et bientôt recommandé par l’État.
Le
débat sur l’euthanasie est presque toujours posé comme un débat de
compassion contre cruauté. C’est une erreur de cadrage. La vraie
question est philosophique, et elle est antérieure : qu’est-ce qu’un
droit ?
Suivons ici Murray Rothbard et la tradition du droit
naturel. Un droit authentique est un droit négatif : il n’exige
d’autrui qu’une abstention. Mon droit à la vie m’assure que personne ne
me tuera ; il ne contraint personne à me nourrir. Ma liberté
d’expression oblige les autres à ne pas me bâillonner ; elle n’oblige
personne à m’imprimer. Ces droits découlent tous de la propriété de soi (self-ownership) : je suis propriétaire de mon corps, donc nul ne peut en disposer sans mon consentement.
Le critère est limpide. Un vrai droit peut être exercé par tous, en même temps, sans rien prendre à personne. Il se réalise par le silence et l’inaction des autres.
Appliquons
ce critère au suicide. Ai-je le droit de disposer de ma propre vie ? Du
point de vue de la propriété de soi, on peut le soutenir. Mais alors ce
droit est déjà entier, et il n’a besoin de personne. Celui qui veut se
suicider aura toujours les moyens de le faire. Le suicide n’a jamais requis l’autorisation, ni le concours, ni le budget de l’État.
D’où
vient donc l’euthanasie comme revendication politique ? Précisément du
fait qu’on ne réclame pas la liberté de mourir — on l’a déjà —, mais un
service. On réclame que la collectivité organise, finance et administre
la mort. Et c’est ici que le droit bascule dans son contraire.
Car
« l’aide médicale à mourir » n’est pas un droit négatif. C’est un
droit-créance, un droit positif. Il n’exige pas que les autres
s’abstiennent : il exige qu’ils
agissent. Il faut
un médecin pour injecter, un budget public pour payer, une bureaucratie
pour évaluer, des contribuables pour financer. On retrouve exactement la
critique que Rothbard adressait à la Déclaration universelle : avoir
mêlé les droits authentiques aux pseudo-droits sociaux, qui ne peuvent
se réaliser qu’en imposant par la force une obligation à des tiers.La conception socialiste pose que « ma liberté ne peut s’accomplir que par l’intervention de la société ».
On donne alors au médecin de la Sécu le pouvoir de vie et de mort sur
quiconque en exprime le besoin, et l’on crée un délit d’entrave à
l’euthanasie.
Le délit d’entrave est le révélateur.
Songez-y : on ne crée jamais de délit d’entrave pour protéger un droit
négatif. Personne ne saurait « entraver » ma liberté de me taire ou de
rester chez moi. On crée un délit d’entrave quand on veut forcer
la participation de ceux qui refusent. Le délit d’entrave, c’est l’aveu
que le prétendu droit ne tient pas debout tout seul : il faut briser
les consciences récalcitrantes pour le faire exister.
Un
droit qui ne peut s’accomplir que par l’intervention des pouvoirs
publics, et qu’il faut défendre par un délit d’entrave, est un faux
droit. Ce n’est pas une liberté qu’on protège, c’est un service qu’on
impose.
Cette
inversion porte un nom, c’est le droit-de-l’hommisme : la mutation des
droits de l’homme en religion séculière. À l’origine, les droits de
l’homme protégeaient un peuple contre son gouvernant.
Retournés, ils deviennent un dissolvant : une fabrique de droits
subjectifs illimités, déconnectés de tout devoir et de tout ordre
social.
L’euthanasie d’État en est l’illustration
parfaite. Le droit subjectif de l’individu à sa propre mort devient une
créance sur la collectivité tout entière, qui doit désormais s’organiser
autour de la production de la mort. Le serment d’Hippocrate — « d’abord, ne pas nuire » — est réécrit dans un sens orwellien : il vaut mieux tuer le patient. Une forme de « nihilisme thérapeutique ».
Il existe un libéralisme humaniste qui nous libère de la tyrannie en garantissant la propriété de soi ; et un faux libéralisme antihumaniste
qui prétend nous libérer de la réalité elle-même — de la biologie, de
la finitude, de la nature humaine. L’euthanasie érigée en droit relève
du second. Elle repose sur l’idée que l’homme n’a pas de nature
: à lui de décider jusqu’à ce qu’il est, et donc jusqu’à sa propre
suppression. C’est la même matrice que l’animalisme ou le
transhumanisme. Une fois la nature humaine niée, plus rien n’arrête la «
libération ».
Revenons à la question initiale :
veut-on vraiment que le suicide devienne un service public ?La
position libérale classique n’est ni la cruauté ni l’acharnement. Elle
est une distinction. Que l’individu souverain puisse, dans le secret de
sa conscience, disposer de sa propre vie, c’est une chose — et nul État
n’a jamais pu l’en empêcher. Que la collectivité s’organise pour administrer
cette mort, la financer, la recommander et punir ceux qui s’y refusent,
c’en est une tout autre. Ce n’est pas le rôle de la société de gérer la
mort des individus.
La frontière est claire. La liberté de
mourir n’a besoin de personne. Le « droit » à l’euthanasie a besoin de
tout le monde — de gré ou de force. Le premier est une liberté. Le
second est un pouvoir donné à l’État sur la vie des innocents, déguisé
en compassion.
L’euthanasie
d’État n’est pas l’aboutissement des droits de l’homme : elle en est la
caricature. Elle transforme une liberté négative, que chacun possède
déjà, en un service public assorti d’un délit d’entrave. Or un droit qui
exige l’action d’autrui, qui réquisitionne le médecin et le
contribuable, qui se protège en sanctionnant les objecteurs, n’est pas
un droit. C’est un faux droit. Du droit-de-l’hommisme à l’état pur.
La
vraie question n’est donc pas « avez-vous le droit de mourir ? » — vous
l’avez toujours eu. Elle est : voulez-vous remettre à une bureaucratie,
dont tous les intérêts poussent à la mort, le pouvoir de décider
quelles vies ne valent plus la peine d’être financées ? Une civilisation
se reconnaît à ce qu’elle protège ses faibles plutôt qu’elle ne les
solde.
Damien Theillier
Damien Theillier est un philosophe et libéral français, fondateur de l'Institut Coppet et de l’École de la liberté, un site de cours en ligne. Il est professeur de philosophie, diplômé de l'université Paris-Sorbonne, co-auteur de Culture Générale (Pearson) et de Un chemin de liberté, la philosophie de l'Antiquité à nos jours, (Berg International). Il est directeur de publication de la revue Laissons Faire.Il fait partie des 100 auteurs et du comité de rédaction des livres Libres ! 100 idées, 100 auteurs et Libres !! - 100 idées / 100 auteurs / 100 feuillets. Il est co-auteur du livre Libéralisme et liberté d'expression (sous la direction d’Henri Lepage, Texquis, mai 2015).
Liens externes
Loi sur la fin de vie.
Le professeur Didier Sicard est une référence en matière d’éthique et de fin de vie.
Je
le côtoie depuis plus d’une quinzaine d’années, d’abord au Cercle
Montesquieu, puis au Forum du Collège des Bernardins. C’est un homme
mesuré, un véritable humaniste. Il s’exprime rarement et, lorsqu’il le
fait, c’est toujours avec une grande prudence. Ses paroles sont pesées
et portent.
Euthanasie
À l'origine, l'euthanasie (grec ancien : ευθανασία, bonne mort) désigne le fait d'avoir une mort douce, que cette mort
soit naturelle ou provoquée. Le mot a été créé par le philosophe
anglais Francis Bacon, qui estimait que le rôle du médecin était non
seulement de guérir, mais d'atténuer les souffrances liées à la maladie
et, lorsque la guérison était impossible, de procurer au malade une mort
douce et paisible. Du point de vue du droit, l'euthanasie désigne
l'acte d'un médecin qui provoque (euthanasie active) ou permet par son
inaction (euthanasie passive) la mort d'un malade incurable pour abréger ses souffrances ou son agonie.
L'euthanasie comme un droit individuel
L'euthanasie, en tant que décision prise par le patient, est un droit fondamental de l'être humain (comme le suicide), car elle relève de la liberté
de chaque individu. Chacun est libre d'agir comme bon lui semble tant
qu'il n'agresse personne. En ce sens, tant qu'elle relève de la volonté
du malade, l'euthanasie ne constitue pas un acte offensif - quel que
soit le jugement moral que l'on porte sur ce comportement.
Chaque individu doit être libre d'utiliser son corps (pour courir, dormir, etc.), d'en tirer profit (en louant sa force de travail, en se prostituant, en vendant ses organes,
etc.) et d'en abuser (en se droguant, en se suicidant, en se mutilant,
en consommant trop de sel ou de sucre, en devenant obèse, en ne
pratiquant aucun sport, etc.). Si une loi punit des médecins qui
pratiquent l'euthanasie à la demande de leur malade, une telle sanction
est illégitime au regard des droits naturels.
L'euthanasie comme le droit de tuer ?
À ce titre, toute intrusion de l'État dans un domaine aussi sensible d'un point de vue éthique ne peut mener qu'à des dérives inacceptables. On se souvient ainsi que les nazis
parlaient d'euthanasie pour l'extermination des handicapés. Lorsque le
choix de prolonger la vie implique une forte dépense, et que la bureaucratie a confisqué pour elle-même le pouvoir d'ordonner ou d'interdire cette dépense, le bureaucrate, qu'il soit médecin de la Sécurité sociale ou simple fonctionnaire, a le pouvoir de vie et de mort
sur quiconque a le malheur de tomber malade entre ses mains. On peut
lire sous la plume de certains étatistes des justifications de
l'euthanasie pour réduire « les coûts pour la collectivité ».
De telles propositions découlent de façon naturelle des thèses collectivistes :
votre vie ne vous appartient pas, elle appartient à la collectivité,
qui vous soigne et veille sur vous. Donc pourquoi prolonger votre vie,
si vous n'apportez rien à la communauté ? L'utilitarisme
peut aussi conduire à de telles conclusions, puisque l'euthanasie, par
suppression de la souffrance, peut conduire à une augmentation du
bonheur agrégé. On est bien loin de l'euthanasie comme choix individuel
face à la souffrance, mais bien près du totalitarisme dans toute son inhumanité.
Il faut donc distinguer deux sens possibles (et opposés) pour le terme d'euthanasie : le droit de mourir dans la dignité, choix volontaire, et ce que Murray Rothbard
appelle « le droit de tuer dans la dignité », exercé pour des raisons
comptables ou utilitaristes par des administrations, des médecins, voire
approuvé par la justice, qui fait totalement fi du consentement du patient.
Euthanasie active
L'euthanasie active désigne l'acte de tuer une personne à sa demande. En général, cet acte est interdit par le droit positif dans tous les pays.
Les arguments en faveur de l'euthanasie active sont les suivants :
- le droit à disposer de soi-même d'une personne : il n'y a pas
vraiment de différence entre décider de se tuer soi-même et demander à
quelqu'un d'autre de le réaliser parce qu'on est dans l'impossibilité de
le faire (par exemple cloué sur un lit d'hôpital) ;
- l'euthanasie active n'est pas davantage une atteinte à la dignité humaine que de maintenir en vie quelqu'un contre sa volonté ;
- la frontière est très floue entre euthanasie active, euthanasie
indirecte, assistance au suicide, soins palliatifs, sédation
palliative ; l'euthanasie active est plus transparente et facile à
contrôler que les autres types d'euthanasie. De ce fait elle devrait
être autorisée comme un moyen parmi d'autres.
Les arguments en défaveur de l'euthanasie active sont les suivants :
- l'euthanasie active enfreint le serment fait par le médecin de soigner et trouble la relation de confiance patient-médecin ;
- risque de ne pouvoir protéger un patient atteint de démence ou plongé dans le coma des visées égoïstes de ses proches ;
- risque de voir se généraliser l'euthanasie active pour des raisons
d'économies en comparaison avec des alternatives plus coûteuses
(médecine palliative).
Citations
- « L'État n'a pas à faire mourir un individu, mais il n'a pas non plus le droit de l'empêcher de ne plus vivre. » (Ulrich Genisson, Euthanasie : le droit au choix, Libres ! 100 idées, 100 auteurs)
- « Si mon enfant
était atteint de rage et qu'il n'existât aucun remède permettant
d'alléger ses souffrances, je considérerais comme de mon devoir de lui
donner la mort. Le fatalisme a des limites. Nous devons nous en remettre
au sort uniquement lorsque nous avons épuisé tous les remèdes. L'un des
moyens, qui est définitif, de soulager un enfant dans les affres d'une atroce souffrance, est de lui donner la mort. » (Mohandas Gandhi, Young India, 18 novembre 1926)
- « Que vous souhaitiez vivre ou mourir comme Prométhée ou comme
Job relève de votre décision, ou à défaut de celle de ceux qui vous
aiment, et non de quelqu'un d'autre par l'intermédiaire de la loi
étatique ou par un autre biais. » (Sigrid Fry-Revere[1])
- « Un peu de poison de-ci de-là, pour se procurer des rêves agréables. Et beaucoup de poisons enfin, pour mourir agréablement. » (Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra)
- « Ce qui est un bien, ce n’est pas de vivre, mais de vivre bien. » (Sénèque[2])
- « L’argument principal des partisans de l’euthanasie – qui n’est
pas antipathique aux libéraux – est que seules les personnes qui le
souhaitent sont euthanasiées. Pourtant, cet argument ne résiste pas à
l’analyse. Le débat porte déjà sur l’extension de l’euthanasie aux
personnes qui ne sont pas et plus en mesure d’exprimer leur volonté : on
ne saurait mieux dire qu’il s’agit d’euthanasier des personnes qui, par
définition, n’en émettent pas, voire n’en ont jamais émis, le
souhait. » (Drieu Godefridi, L'écologisme, nouveau totalitarisme)
Informations complémentaires
Notes et références
Sigrid Fry-Revere, Article « Euthanasia », The Encyclopedia of Libertarianism
- Lettres à Lucilius, Livre VIII, Lettre 70
Bibliographie
- 1992, "Manifeste pour une mort douce", Roland Jaccard, Michel Thévoz - Grasset
- 2018, Peter Kurti, "Euthanasia: Putting the Culture to Death?", Connor Court: Redland Bay QLD, Australie
Voir aussi
Liens externes
Avec la nouvelle loi, des "équipes mobiles d'euthanasie" pourront venir forcer l'entrée des maisons de retraite et des établissements de santé, y compris catholiques.
==> Mais ce n'est pas tout, voici 23 problèmes graves identifiés dans la proposition de loi.
==> Lisez bien; c'est notre vie à chacun qui est en jeu !
➡️1. C'est un seul et même médecin qui décide de toute la procédure d'euthanasie ;
➡️2. La loi ne prévoit aucune exigence formelle quant à l'expression de la volonté de mourir ;
➡️3. Il suffit que le médecin affirme que la personne veut mourir ;
➡️4. Ce médecin peut rencontrer le "patient" pour la première fois le jour de la "demande";
➡️5. L'euthanasie est possible sur les personnes sous tutelle et sous curatelle, et sur les personnes dont le discernement est altéré ;
➡️6. Il suffit que le discernement ne soit pas "gravement" altéré lorsque la personne est supposée exprimer sa demande de mort ;
➡️7. Une personne ayant un trouble psychique grave, telle qu’une tendance suicidaire, n’est pas exclue du processus ;
➡️8. Le délai de réflexion n'est que de 2 jours ;
➡️9. La décision du médecin peut être prise en quelques minutes, car aucun délai n’est fixé ;
➡️10. Le médecin consulte deux personnes qu'il choisit lui-même ;
➡️11. La consultation peut se faire en ligne, sans rencontrer le demandeur ;
➡️12. Les proches n'ont pas un droit à être informés ;
➡️13. Même si la personne demande la consultation d’un proche, le médecin peut le refuser ;
➡️14. Les proches n'ont pas le droit de contester en justice la décision du médecin ;
➡️15. Le médecin ou l’infirmier doit veiller à ce que l’entourage de la personne objet de l’euthanasie n’exerce aucune pression pour lui faire « renoncer à l’administration de la substance létale » ;
➡️16. La personne n’est informée qu’après avoir confirmé sa demande de mourir des modalités d’administration du poison et de son effet ;
➡️17. Le "contrôle" est réalisé après la mort sur la base des informations transmises par le seul médecin ;
➡️18. Le « contrôle » est réalisé par une commission nommée par le ministre de la Santé et composée de 4 personnes membres d’associations ou « désignées en raison de leurs compétences dans le domaine des sciences humaines et sociales », ainsi que de 2 médecins et de seulement 2 juges ;
➡️19. Les médecins objecteurs de conscience qui refusent l'euthanasie sont obligés de désigner un autre médecin qui accepte de pratiquer l’euthanasie à leur place ;
➡️20. Les établissements privés, en particulier religieux, même si tous leur personnel est objecteur, sont obligés d’accueillir des équipes mobiles d’euthanasie et d'accepter l'euthanasie de leurs résidents, sous peine de poursuites et de sanctions administratives et financières;
➡️21. Les pharmaciens sont privés de clause de conscience et obligés de préparer le poison ;
➡️22. La personne n’a pas un « droit » à bénéficier des soins palliatifs, sachant qu’une vingtaine de départements ne disposent d'aucune unité de soins palliatifs, et que moins de la moitié des besoins en soins palliatifs sont actuellement couverts, et que cette couverture diminue proportionnellement au vieillissement de la population;
➡️23. Les amendements visant à séparer les procédures d’euthanasie et de celle de prélèvements d’organes ont tous été rejetés.
==> En outre, il faut tenir compte des faits suivants ;
- 10% des Français sont sous antidépresseurs,
- 1.000.000 de Français sont éligibles à ce jour selon la Société française d'accompagnement et de soins palliatifs (SFAP)
- Le nombre d'éligibles va croître avec le vieillissement de la population;
- La légalisation de la mort anticipée permettra d’économiser environ 1,4 milliard d'euros par an en frais de santé, vieillesse et retraite (évaluation de la Fondapol, 2025).
Grégor Puppinck
EUTHANASIE : CESSER DE JOUER AUX BELLES AME
Marc Reisinger 24 juillet 2026
La
loi relative à l’aide à mourir a été adoptée par l’Assemblée nationale
française le 15 juillet 2026. Elle ne peut pas encore être appliquée
parce que le Premier ministre, Sébastien Lecornu, a annoncé qu’il
saisirait le Conseil constitutionnel sur certains points. Le Conseil
constitutionnel dispose d’un mois pour statuer. On peut donc s’attendre à
une décision vers la mi-aôut.
Cette
décision ne mettra pas fin au débat. Certains ne peuvent se résoudre à
l’idée d’euthanasie. On peut les comprendre dans la mesure où ils ne
sont pas en position de la souhaiter. On comprend moins pourquoi ils
voudraient en priver ceux qui sont dans une situation où ils la
réclament. À lire les opposant à la loi, on comprend qu’ils n’ont aucune
connaissance directe du problème et qu’ils craignent essentiellement
ses « dérives »
J’ai
malheureusement lu ici même (PAN 17/7/26) que les 4 % de décès par
euthanasie en Belgique, représentaient « une véritable banalisation,
induisant une pression sociale énorme ». Si 96% des gens meurent au
moment qui leur convient, je ne vois pas où se situe la banalisation ni
la pression sociale exercée.
Seule
manière de répondre à ces critiques imaginaires : leur opposer la
réalité. Cesser de jouer aux belles âmes face à ceux dont le corps n’est
plus que souffrance. Le corps médical est qualifié pour attester de la
souffrance inapaisable des patients, ainsi que du caractère volontaire
et lucide de leur demande.
Face à la réalité
Pour
donner une idée de la réalité quotidienne de l’euthanasie, du point de
vue des patients et des médecins, voici une brève description de
quelques cas parmi les centaines de patients français que j’ai vus et
auxquels la nouvelle loi devrait éviter des déplacements pénibles en
Belgique. Les esprits forts rétorqueront que ce sont des « cas
individuels ».
Précisément, des
individus humains qui demandent de l’aide. Faut-il profiter de leur état
de faiblesse pour la leur refuser ? Le premier devoir médical n’est-il
pas de réduire la souffrance ? Et dans leur cas il n’existe qu’un moyen
de le faire.
Des patients
douillets, soutenus par des médecins complaisants ? Je vous laisse
juges. Si vous éprouvez des difficultés à parcourir ces « détails »,
évitez de donner votre avis sur l’euthanasie.
Cette
patiente de 85 ans, ancienne journaliste, souffre d’un syndrome
parkinsonien atypique de type paralysie supra-nucléaire progressive
évoluant depuis plusieurs années. Depuis quatre ans elle est confinée au
fauteuil, suite à une aggravation progressive des troubles de la marche
et de nombreuses chutes. Rétraction de la main gauche, troubles
visuels, dysphagie et cardiopathie. Ne peut plus lire, ni écrire. Vit
dans un home. Ses deux filles, très proches, ne peuvent la garder à
domicile en raison de ses handicaps.
Cette
patiente de 49 ans, professeur d’anglais en Malaisie pendant dix ans,
rentrée en Europe à la suite de problèmes de vision. Elle présente une
tumeur primitive gliale inopérable, entraînant une hémianopsie droite
totale, ainsi qu’une « épaule gelée » et des douleurs permanentes à la
jambe droite. Impression de brouillard permanent qui l’empêche de
marcher plus d’un quart d’heure. Vit les yeux fermés les trois quarts de
la journée. Aucun traitement prévu. Une radiothérapie de 7 semaines n’a
apporté aucun bénéfice, mais des sensations de brûlure difficilement
apaisables.
Ce patient de 77 ans
souffre d’une sclérose latérale amyotrophique de forme spinale. Franche
aggravation au cours de ces derniers mois, puisqu’il est devenu
tétraplégique. Il persiste seulement quelques mouvements volontaires de
la main gauche. Aucun trouble cognitif. De manière parfaitement lucide
et presque sereine, il estime que « la vie comme ça n’est pas la vie ».
Cette
patiente de 79 ans est paraplégique depuis 1990, à la suite d’une chute
d’un balcon. Jusqu’en 2014, elle pouvait se déplacer dans un fauteuil
normal, ensuite en fauteuil électrique. Depuis 2019, elle a beaucoup
moins d’autonomie, « vit au ralenti ». Son mari doit lui faire des
sondages urinaires et sa rééducation anale, gestes humiliants pour elle.
Elle ne peut plus bouger du tout lorsqu’elle est couchée et n’a plus
aucune autonomie. Elle ne supporte plus cette vie où elle doit toujours
solliciter : « Je n’appelle plus ça vivre ». Elle souffre de
fourmillements dans les jambes et de douleurs neurologiques continues,
sur lesquelles la morphine n’agit pas. Elle ne peut plus tousser, ce qui
entraîne un risque d’étouffement.
Cette
patiente de 45 ans est atteinte depuis 14 ans d’un cancer ovarien rare.
Elle a subi de multiples chimio- et radiothérapies, mais ces
traitements ont été arrêtés en 2021. Elle est actuellement en soins
palliatifs à Reims. Il s’agit d’un cancer très lent, sans métastases,
qui se développe entièrement dans l’abdomen et qui l’amène vers une fin
de vie longue et douloureuse. Elle n’a « plus de vie », dépend
entièrement de son entourage. Pour elle, cela n’a plus de sens. Elle a
beaucoup de mal à se déplacer et à respirer (sous oxygène en
permanence). Elle pourrait se suicider, mais ne sait pas comment. Elle
demande l’euthanasie car elle souhaite « s’arrêter là », dans un délai
bref, avant l’été. Elle exprime de la tristesse pour son mari, qui la
soutient dans sa démarche.
Cette
patiente de 76 ans souffre d'un mélanome anal, opérée avec fermeture de
l'anus et le placement d'une poche à demeure. Métastases hépatiques,
pour lesquelles elle suit une double immunothérapie. Effets secondaires
importants, avec douleurs généralisée permanente. Sa poche anale est
ressentie comme une mutilation invalidante, réduisant sa vie sociale à
peu de choses, à cause des diarrhées et des gaz incontrôlables.
Cette
patiente de 95 ans, souffre d’un cancer de la moëlle osseuse,
insuffisance cardiaque, fracture du col du fémur, cécité à gauche,
vision de 3/10 à droite. En chaise roulante, alors qu’il y a quelques
mois elle était autonome et s’occupait de sa maison et de son jardin.
Ses quatre enfants se relaient pour s’occuper d’elle à domicile.
Déprimée, insomniaque depuis plusieurs mois. Demande à mourir le plus
rapidement possible.
La fin de
vie ne doit pas nécessairement être le moment où les fonctions vitales
s’éteignent, mais celui où la souffrance devient telle qu’on ne peut
plus ressentir le moindre plaisir de vivre.
Au
nom de quelle croyance malsaine tournerais-je le dos à ceux qui
réclament mon aide à cette étape de leur vie ? La liberté est
étroitement liée à la dignité : « Chaque matin, au réveil, je me demande
quelle fonction j’aurai perdu aujourd’hui », dit cette femme souffrant
d’une maladie nerveuse dégénérative (cause la plus fréquente des
demandes d’euthanasie). « Je ne veux pas finir ma vie langée dans mes
excréments… » me dit une autre… Et vous ?