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juillet 10, 2026

France : la grande dégringolade, déclin et renouveau ?

Sommaire:
 
A) -  France : la grande dégringolade des indicateurs de développement humain
 
B) - Existence  d'un verrou mathématique qui rend la France irréformable.
 
C) -  Entretien avec Nikola Mirkovic – Déclin et renouveau : Comment les Français se relèveront
 
D) - Le champ du signe
 

 

A) - France : la grande dégringolade des indicateurs de développement humain


Chantage aux chiffres, déclin global : sans krach brutal, la France glisse vers le statut de « cancre des pays développés », plombée par des indicateurs sociaux et économiques en berne.

Ce qu'il faut en retenir : 

  • Santé alarmante : La France fait exception dans l'OCDE avec une mortalité infantile en hausse (4,1‰ en 2024) et un recul de l'espérance de vie sans incapacité chez les femmes.

  • Éducation en chute : Le niveau s'effondre avec une perte historique de 21 points en mathématiques au classement PISA entre 2018 et 2022, révélant une grave dégradation qualitative.

  • Décrochage économique : La part de l'industrie est passée de 25% à 10% du PIB en trente ans, entraînant une baisse de productivité et une lourde perte de souveraineté.

  • Illusion financière : Le pouvoir d'achat et les revenus sont maintenus artificiellement par la redistribution sociale, mais celle-ci est financée par une dette publique devenue intenable.

Il n'y a pas eu de krach. Pas de date à cocher sur un calendrier. Juste des chiffres qui, un à un, ont fini par converger. La mortalité infantile qui remonte alors qu'elle baisse partout ailleurs dans l'OCDE. Le niveau en mathématiques qui s'effondre en quelques années. Des usines qui ferment, une dette qui s'alourdit, une confiance dans les institutions tombée à 22 %. Pris isolément, chacun de ces signaux peut passer pour un accident de parcours. Mis côte à côte, ils racontent autre chose. Nous avons voulu les rassembler, indicateur par indicateur, en confrontant les données de l'OCDE aux regards d'un économiste et d'une médecin de santé publique. Le pays qui en ressort n'est pas sous-développé. C'est, pour reprendre les mots de l'un de nos interlocuteurs, "le cancre des pays développés".

I. Mortalité infantile — l'indicateur le plus récent, et le plus sévère

Description et verdict : Le Panorama de la santé 2025 de l'OCDE relève que le taux de mortalité infantile a diminué dans 35 pays membres depuis 2011-2013 — sauf en France, en Islande et au Luxembourg. Le taux français est passé de 3,5‰ en 2011 à 4,1‰ en 2024, pendant que la moyenne européenne continue de baisser à 3,3‰. La France est passée de la 3e-4e place européenne dans les années 1990-2000 à une position comprise entre la 18e et la 24e place aujourd'hui. Verdict : dégringolade avérée.

Dr Alice Desbiolles, médecin de santé publique et épidémiologiste :

« Ce qui est intéressant avec les indicateurs sur la mortalité néonatale par exemple, c'est qu'on est vraiment à l'instant T de l'état de santé de la société aujourd'hui, et pas dans la qualité de vie qu'il y avait il y a cinquante ans et qui aboutit à un individu qui aura été exposé à sa société au bout de 80-90 ans. »

« On sait qu'on observe depuis des années une baisse de la qualité du sperme, liée entre autres à tous les polluants et perturbateurs endocriniens. [...] On a aussi toute la question de la consommation de toxiques chez les femmes, qui est plus importante qu'elle a pu l'être. »

II. Mortalité périnatale — la dégringolade la plus documentée par la Drees

Description et verdict : La mortalité périnatale française atteint 11,2‰ en 2024 (7398 enfants), son plus haut niveau depuis plus de dix ans, en hausse continue depuis 2021. Écarts territoriaux considérables : taux 2,3 fois plus élevé en Guadeloupe qu'en Auvergne-Rhône-Alpes, DROM à +60% vs métropole. Verdict : dégringolade avérée.

Dr Alice Desbiolles :

« Sur une mortalité qui est très précoce, on peut se permettre d'interroger la santé de la mère — ce sont des pistes, je ne prétends pas que ce soit l'explication. [...] On a des corrélations entre l'état de santé des individus, leur niveau de vie et leur niveau d'accès aux soins : tout va un peu dans le même sens. On a aussi plus de comorbidités, plus de grossesses à risque, de diabète gestationnel, de risque de prééclampsie, de risque d'accouchement prématuré — qui est lui-même un facteur de risque de décès pour l'enfant. »

« Ce qui est intéressant, c'est qu'on a des indicateurs qui ne semblent pas directement liés entre eux : quand on pense à la mortalité infantile, on pense au bébé décédé, mais on peut aussi regarder la santé de ses géniteurs. »

III. Espérance de vie et espérance de vie sans incapacité — où l'on stagne, et où l'on recule vraiment

Description et verdict : L'espérance de vie brute française reste à 83 ans selon l'OCDE (+1,9 an vs moyenne), 2e rang UE femmes ; les progrès ont ralenti depuis 2015. L'EVSI à la naissance recule pour les femmes depuis 2008 (64,2 ans en 2023, -4 mois), alors qu'elle progresse à 65 ans. Verdict : stagnation pour le brut, décrochage réel pour l'EVSI à la naissance des femmes.

Dr Alice Desbiolles :

« On a eu un allongement majeur de l'espérance de vie en France, comme dans beaucoup de pays développés, porté par les progrès de la médecine, de l'hygiène et de la prévention des maladies infectieuses. La question, c'est jusqu'où on considère qu'on a atteint les limites ultimes de notre propre longévité. Je m'intéresse peut-être plus à l'espérance de vie sans incapacité : c'est peut-être le luxe qu'on a désormais, d'avoir atteint un niveau quantitatif élevé et de pouvoir s'interroger sur la qualité de ces années plutôt que sur leur seul nombre. »

« Je pense qu'on a une marge de manœuvre sur cet indicateur-là. À mon avis, elle est un peu insuffisante aujourd'hui, et elle traduit un vrai levier de politique publique, en termes de prévention des maladies collectives — plus que l'espérance de vie brute. »

IV. Santé mentale des jeunes — un indicateur qualitatif complémentaire, à manier avec prudence

Description et verdict : Pas d'indicateur OCDE composite stabilisé ; données largement déclaratives. Verdict : signal de dégradation à traiter avec prudence méthodologique.

Dr Alice Desbiolles :

« Ce n'est pas systématiquement un diagnostic posé par un psychiatre. [...] On peut traverser des moments difficiles, des inquiétudes légitimes en période d'orientation par exemple, sans que ce soit une dépression. »

« On observe quand même une augmentation des gestes suicidaires chez les jeunes filles, ce qui laisse penser qu'une souffrance psychique débordante peut désormais prendre plus fréquemment cette forme. »

« Je pense qu'on a ensuite trois grandes explications systémiques documentées : l'utilisation excessive des réseaux sociaux chez de nombreux jeunes [...] ; la question des abus sexuels chez les adolescentes, notamment en milieu intrafamilial [...] ; et peut-être un facteur plus identitaire : à force de beaucoup parler de santé mentale, on en vient parfois à se définir à travers d'éventuels troubles — HPI, TDAH — qui ne sont pas toujours véritablement avérés. »

V. Éducation — PISA, la chute historique de 2022

Description et verdict : Chute de 21 points en maths entre 2018 et 2022, la plus forte jamais enregistrée depuis la création de PISA. Écart favorisés/défavorisés de 113 points (vs 93-94 moyenne OCDE). Verdict : dégringolade avérée.

Laurent Cappelletti, enseignant-chercheur, CNAM, auteur d'un rapport pour le Haut-Commissariat au Plan :

« En quantité, on reste très bon [...]. On est aujourd'hui à 80-90 % d'une classe d'âge qui a le baccalauréat, et sans doute déjà 50-60 % à un niveau bac+3. [...] Le problème, c'est qu'on se dégrade qualitativement. [...] Ce n'est pas un problème de quantité de formation — on l'a, cette quantité — mais un problème de qualité. »

« Ces compétences de base sont d'autant plus importantes qu'elles conditionnent l'acquisition de toutes les autres connaissances. Si vous ne savez pas compter, vous êtes mal parti pour devenir bon en mathématiques. Si vous ne lisez pas bien, vous ne comprenez pas un énoncé de mathématiques. »

« Cette dégradation des compétences de base contribue [...] au coût caché général des défauts de formation en France [...], de l'ordre de 90 à 100 milliards d'euros de PIB en moins chaque année. »

Sur ses propres observations d'enseignant : « Les étudiants d'aujourd'hui ont beaucoup de qualités : ils savent faire des choses, notamment sur le plan informatique, que l'on ne savait évidemment pas faire il y a vingt ou trente ans. Mais, en revanche, ce n'est pas le cas pour l'expression : on les comprend, spontanément, moins bien, à l'oral comme à l'écrit. Quand je leur fais lire des documents — même quand cela passe par une réponse de ChatGPT — ils ont plus de difficultés, spontanément, à les comprendre et les analyser . »

VI. Productivité du travail — un décrochage vieux de vingt ans, pas de cinq

Description et verdict : La France a été le pays le plus productif de l'OCDE par heure travaillée de 1986 à 2004, avant de décrocher. Depuis 2019, elle affiche un écart de -8,5% par rapport à sa tendance pré-Covid (Banque de France). Verdict : le décrochage relatif remonte à vingt ans ; la mesure de 2019 n'en capture que la phase la plus récente et la plus visible.

Laurent Cappelletti :

« Nous sommes restés bons jusqu'à il y a trente ou quarante ans. Et puis, à partir du moment où l'on a commencé à travailler moins, à partir du moment où l'on a commencé à désindustrialiser, à partir du moment où l'on s'est mis à décrocher en termes de productivité [...] la situation s'est dégradée. »

« Dans l'absolu, quand on regarde notre PIB par tête en valeur, il continue d'augmenter légèrement, année après année. Mais le problème, c'est que cette évolution doit être comparée à celle des autres pays, qui, eux, se cassent la figure. »

« La Banque de France a montré qu'elle se dégrade depuis 2019 : elle est aujourd'hui inférieure de 8,5 % au niveau qu'elle aurait atteint si elle avait continué de progresser sur la tendance 2010-2019. »

« Le problème de son analyse, c'est qu'elle ne prend en compte que les coûts-performances visibles, pas les coûts-performances cachés. [...] On a un absentéisme au travail qui n'a cessé d'augmenter [...] ; des accidents du travail qui n'ont cessé d'augmenter ; une rotation du personnel de plus en plus difficile à maîtriser. Ce qui veut dire, aussi, que la qualité du management des personnes s'est dégradée ou bien n'a pas su évoluer »

« On a suggéré un rattrapage partiel porté par la hausse des défaillances d'entreprises. [...] Ce sont des améliorations de façade, qui ne traduisent aucune amélioration structurelle de fond. »

« Le décrochage s'explique pour moitié environ par les raisons qu'évoque la Banque de France [...] et pour l'autre moitié [...] par les coûts cachés : principalement l'absentéisme au travail, les accidents du travail et la rotation non maîtrisée du personnel. »

Sur les écarts sectoriels (-19,6% matériels de transport, -14,5% construction, -2,1% services) : « Parce qu'il y a, dans les services, moins d'absentéisme, moins de rotation du personnel et moins d'accidents du travail. C'est dans la construction et le transport [...] que les conditions de travail sont les plus pénibles. »

VII. Désindustrialisation — la perte de souveraineté derrière la perte de PIB

Description et verdict : Part de l'industrie dans le PIB passée d'environ 25% à 10-11% en trente ans (ministère de l'Économie, 2024). Verdict : dégringolade structurelle.

Laurent Cappelletti :

« Le chiffre de la part de l'industrie dans le PIB, celui que je valide est celui du ministère de l'Économie, édition 2024 : on est aujourd'hui autour de 10-11 %. [...] En trente ans, on est passé d'environ 25 % du PIB pour l'industrie à environ 10 % aujourd'hui. »

« Des pertes visibles de PIB de l'ordre de 241 milliards d'euros si l'on avait conservé la part de l'industrie de l'Allemagne dans le PIB, soit environ 2 millions d'emplois [...]. Je valide entièrement ce chiffre. »

« Le premier [coût caché], énorme, c'est la perte de souveraineté. Quand on ne fabrique plus de masques de protection, de médicaments, de véhicules électriques, on devient dépendant de qui les fabrique. [...] Être dépendant de la Chine, de la Russie ou de l'Iran, c'est une tout autre affaire. »

« Le dernier coût caché [...] porte sur le moral collectif. [...] Nous sommes champions du monde de la consommation d'antidépresseurs, et derniers dans les baromètres d'optimisme internationaux : la désindustrialisation est l'un des facteurs qui l'explique. »

VIII. Recherche et développement — un double sous-investissement, désormais documenté

Description et verdict : 2,2% du PIB en R&D depuis 1995, contre 2,7% de moyenne OCDE aujourd'hui — un écart qui se creuse plutôt qu'il ne se résorbe. Verdict : stagnation relative, expliquée par un mécanisme à deux niveaux.

Laurent Cappelletti :

« Comme l'État manque d'argent, il est obligé de consacrer les ressources dont il dispose aux dépenses sociales, puis de s'endetter pour financer ces mêmes dépenses sociales. Résultat : il ne reste plus d'argent pour les investissements innovants tels qu'on a pu les faire il y a quarante ou cinquante ans, dans le nucléaire, le Concorde ou le TGV. »

« Pour la recherche-développement, il y a une double responsabilité. D'un côté, il y a un sous-investissement [...] des pouvoirs publics [...]. De l'autre côté, à l'échelle des entreprises — pas des grandes entreprises françaises, qui, elles, maintiennent des investissements en R&D [Total, Safran] — mais, proportionnellement [...] les entreprises ont eu tendance à moins investir en R&D, à moins innover. Notre nombre de brevets d'innovation, de la même façon, se dégrade. »

IX. Revenu national brut / pouvoir d'achat par habitant — le pilier "de façade" de l'IDH

Description et verdict : PIB par habitant passé du top 10 mondial à la 25e place en vingt ans. Revenu disponible maintenu par la redistribution. Verdict : dégringolade relative, maintien artificiel du niveau de vie apparent.

Laurent Cappelletti :

« Le PIB par habitant, en France, se dégrade parce que nous perdons en productivité : il est aujourd'hui environ un tiers inférieur à celui de l'Allemagne, et moitié inférieur à celui des États-Unis, alors que nous étions à peu près à égalité avec l'Allemagne il y a vingt ans. »

« Il y a vingt ans, un Français avait, en gros, le même pouvoir d'achat [...] qu'un Allemand. Vingt ans après, c'est un tiers, voire un quart de moins. [...] Quand des touristes suisses, hollandais, etc., viennent en France, les Français se rendent bien compte qu'ils ont beaucoup plus d'argent que nous. »

« Grâce à la redistribution sociale [...], le revenu disponible des Français reste artificiellement en légère progression. [...] C'est plutôt comme une entreprise qui afficherait un résultat positif parce qu'elle aurait touché une grosse subvention. Sauf que cette subvention ne vient pas de la création de richesse : elle vient de l'endettement. »

« La bonne formulation, c'est qu'on reste un pays développé, mais qu'au sein de cette catégorie [...] on tend à devenir un pays pauvre, si l'on continue ainsi. [...] Au lieu d'être un bon élève des pays développés, on tend à devenir un cancre des pays développés. »

Sur l'indicateur le plus parlant à ses yeux : « La productivité. Parce que la productivité, c'est la création de richesse. Et la création de richesse, c'est ce qui détermine le revenu, ce qui permet de répondre aux besoins humains, ce qui permet d'investir. »

X. Confiance dans les institutions — un désaccord d'expert avec l'OCDE

Description et verdict : Confiance dans le gouvernement passée de 34% (2023) à 22% (2025), vs 40% moyenne OCDE (Enquête OCDE 2026). L'OCDE relie cette chute à l'instabilité politique post-dissolution de juillet 2024.

Laurent Cappelletti conteste explicitement la lecture causale de l'OCDE, sans contester les chiffres :

« Nous faisons partie des pays où la confiance dans les institutions est la plus faible. [...] Il y a une forme de Français devenus non confiants, non optimistes — pessimistes, voire dépressifs. C'est très paradoxal. »

« Je suis assez critique — pas sur les chiffres, mais sur les analyses de l'OCDE. Je les trouve frustes, il leur manque un peu de complexité. Le manque de confiance des Français dans les institutions n'a pas commencé avec l'instabilité gouvernementale : cela fait vingt ans que la situation se dégrade continuellement. »

« Leurs analyses sont [...] un peu court-termistes : le manque de confiance s'expliquerait par l'instabilité gouvernementale depuis la dissolution. Mais non — le manque de confiance envers les institutions, en tendance lourde, se dégrade depuis vingt ans, trente ans. »

« Les Français n'ont plus confiance non plus dans les institutions éducatives, car ils se rendent bien compte que le classement PISA de la France dégringole. De même pour la justice : ils constatent qu'il y a des trous dans la raquette. [...] Compte tenu de nos mauvais indicateurs généraux, la surprise serait, au fond, que les Français aient confiance dans leurs institutions. »

Verdict : dégringolade confirmée dans les chiffres, mais la temporalité "post-2024" avancée par l'OCDE est explicitement contestée par l'expert — à traiter comme un point de débat journalistique plutôt qu'un fait établi.

XI. Finances publiques — la dégringolade la plus structurelle

Description et verdict : 2e déficit public le plus élevé de l'OCDE (5,1% du PIB en 2025), 3e dette la plus lourde derrière la Grèce et l'Italie (rapport OCDE, mai 2026). Verdict : dégringolade structurelle et continue.

Laurent Cappelletti :

« On peut parler d'artificialité, assurément — les revenus disponibles des Français sont maintenus artificiellement à un niveau élevé par des transferts sociaux qui, eux-mêmes, sont financés de moins en moins par la création de richesse, mais de plus en plus par la dette. »

« Ce n'est pas tenable. On arrive à un moment où, pour continuer à emprunter, il faut trouver des prêteurs — et en termes de plafond de dette, on ne pourra pas aller beaucoup plus loin. »

« Je crois que notre dernier excédent commercial remonte à… 2002-2003. Deuis 24 ans, donc, que des déficits commerciaux. »

XII. Bien-être territorial et disparités régionales — un creusement réel, mais une moyenne nationale trompeuse

Description et verdict : L'OCDE classe la France parmi les 5 pays aux plus fortes disparités régionales d'emploi (7,7% de la population, 5,2 millions de personnes, en zones multi-pauvres). Cappelletti confirme et documente ce creusement, tout en apportant une nuance essentielle : au niveau national global, la France reste l'un des pays les plus égalitaires du monde en revenus (coefficient de Gini bas) — la dégradation n'est pas dans l'écart moyen riches/pauvres, mais dans la concentration géographique croissante de la pauvreté.

Laurent Cappelletti :

« Dans l'absolu, nous sommes l'un des pays les plus égalitaires du monde en termes de revenus. [...] Mais quand on regarde dans le détail, on se rend compte qu'il y a une concentration des plus pauvres dans certaines régions : celles qui étaient anciennement industrialisées et qui se sont très fortement désindustrialisées ces quarante dernières années — le Nord, l'Est, et puis la fameuse "diagonale du vide". »

« Il y a un enkystement : les régions qui, depuis trente ou quarante ans, se sont appauvries continuent, globalement, de s'appauvrir [...]. À l'inverse, dans les régions riches [métropoles, littoral], les gens sont de plus en plus riches. »

« L'OCDE a raison sur ce point, et mon analyse rejoint la sienne : les inégalités territoriales se creusent parce que les territoires pauvres continuent à devenir de plus en plus pauvres, et les territoires riches continuent à devenir de plus en plus riches. »

Verdict : creusement territorial réel et confirmé par l'expert — tout en gardant à l'esprit la nuance du Gini national, essentielle pour ne pas être pris en défaut sur ce point précis.


Alice Desbiolles est médecin. Son parcours l’a amenée à travailler à l’hôpital, au sein d’organismes gouvernementaux de santé publique, au ministère de la Santé, à l’Institut Pasteur, et à participer à des missions sanitaires internationales. Elle est l’une des premières professionnelles de santé à avoir popularisé et porté médiatiquement l’éco-anxiété et les conséquences sanitaires du 

Laurent Cappelletti est diplômé de l'EDHEC Business School et docteur HDR en sciences de gestion. Il est professeur titulaire de la chaire comptabilité et contrôle de gestion du Conservatoire national des arts et métiers dont il est secrétaire général de l’Assemblée des chaires. Il est également chercheur au laboratoire de recherche LIRSA, directeur à l’institut de socio-économie ISEOR et ancien maire-adjoint de Mauguio-Carnon au commerce et développement numérique, conseiller communautaire. 

 
 
 

B) - Existence  d'un verrou mathématique qui rend la France irréformable.

Il existe un verrou mathématique qui rend la France irréformable. Trois chiffres suffisent à le décrire.  

 Le premier vient de tomber. 

L'Insee a publié il y a quelques jours son étude sur la « redistribution élargie » — l'ensemble de ce que chacun verse (impôts, taxes, cotisations) et reçoit (prestations, retraites, santé, éducation, services publics). Verdict : 56 % des Français reçoivent plus qu'ils ne versent.  Une majorité absolue de bénéficiaires nets. Avec un gain moyen de 23 900 € par an et par unité de consommation. Chez les 10 % les plus modestes, 99 % sont bénéficiaires nets. Chez les 10 % les plus aisés : 18 %. Retenez ce chiffre : 56 %. C'est plus qu'il n'en faut pour gagner n'importe quelle élection.  

Deuxième chiffre. 

Pendant ce temps, la machine qui distribue tout cela continue de grossir.  Fin 2024 : 5,85 MILLIONS d'agents publics. +37 000 en un an. +0,6 %, après +1,1 % en 2023. L'État embauche, les contractuels explosent (+3,5 % dans la FPE), et ce depuis des années, gouvernement après gouvernement, promesse de « maîtrise des effectifs » après promesse. 

 Troisième chiffre. 

Le plus fou.  En 2024, la fonction publique d'État a licencié pour insuffisance professionnelle… 12 fonctionnaires. DOUZE. Sur 2,5 millions d'agents. Taux de licenciement dans la fonction publique : il ne dépasse jamais 0,01 %. Dans le privé, pour les CDI : 4,15 %. Un salarié du privé a donc environ 400 fois plus de chances d'être licencié qu'un agent public. Le privé a connu 1,07 million de licenciements en 2022. La fonction publique d'État : 235.  


Maintenant, croisez les trois.
  

 Une majorité électorale de bénéficiaires nets → aucun candidat ne peut gagner en promettant de réduire la redistribution. Une machine de 5,85 millions d'agents → le premier bloc électoral organisé du pays, syndiqué, concentré là où se décident les politiques. Une garantie d'emploi quasi absolue → la machine ne peut structurellement pas maigrir, même quand la mission disparaît, même quand le service se numérise, même quand la démographie change. 

 C'est ça, le verrou. 

Chaque rouage est démocratiquement rationnel. L'ensemble est un piège parfait.  L'école du Public Choice l'avait théorisé il y a soixante ans : quand les bénéficiaires d'une dépense sont concentrés et organisés, et que ses payeurs sont diffus et dispersés, la dépense ne recule jamais. 

La France en est devenue la démonstration grandeur nature. On ne votera jamais la fin de ce système : ses bénéficiaires sont majoritaires dans l'isoloir.  On ne dégraissera jamais la machine : elle est indégraissable par statut.  Il ne reste que deux issues à ce genre d'équation. 

La faillite ou l’intelligence collective 

 (Sources : Insee Analyses n° 118, juillet 2026 — données 2023 ; Insee Première n° 2094 / DGAFP — emploi public 2024 ; DGAFP, rapport annuel — licenciements ; Fondation IFRAP)

 


 

C) -  Entretien avec Nikola Mirkovic – Déclin et renouveau : Comment les Français se relèveront

Propos recueillis par Roland Lombardi

Le Diplomate : Votre nouvel ouvrage s’intitule Déclin et renouveau. Pourquoi avoir choisi d’associer ces deux notions, et considérez-vous que la France traverse aujourd’hui une crise conjoncturelle ou un déclin structurel comparable à celui d’autres puissances historiques ?

J’ai associé « déclin » et « renouveau » parce que l’un ne va pas sans l’autre dans l’histoire des vieilles nations et tout particulièrement dans l’histoire de France. Il suffit de relire Michelet ou Bainville pour s’en convaincre, notre histoire s’écrit d’abîme en cime avec ses moments de gloire et de tristesse. Le déclin n’est jamais une fatalité irréversible ; il est souvent le prélude à un sursaut si un peuple retrouve dans ses rangs les femmes et les hommes courageux et vertueux qui osent relever le défi que leur propose l’Histoire. La France aujourd’hui ne traverse pas une simple crise conjoncturelle, elle a trébuché dans un déclin structurel profond : disparition de ses traditions, éclatement de la famille, perte de la souveraineté, effritement industriel, corrosion de la démocratie, réingénierie sociale et manque cruel de stratégie étatique. Cela rappelle le déclin de l’Empire romain tardif, de l’Espagne au XVIIe siècle ou de la Grande-Bretagne après 1945 : une puissance qui s’accroche à des illusions de grandeur passée tout en se laissant diluer dans des ensembles plus vastes ou qui se fait transformer par des forces extérieures. Mais contrairement à ces exemples, la France dispose encore d’atouts immenses (histoire, langue, génie créatif, position géographique) pour un rebond si les Français s’en donnent la peine et qu’ils comprennent les mécanismes du renouveau.

Vous décrivez une perte progressive de souveraineté politique, économique et culturelle. Selon vous, quels ont été les tournants décisifs — européens, géopolitiques ou internes — ayant accéléré cette dynamique depuis la fin de la Guerre froide ?

Les tournants majeurs sont multiples, mais j’en retiens quatre. 

  1. Le traité de Maastricht (1992) qui a ouvert la voie à l’euro, imposé des critères de convergence et de discipline budgétaire et a accéléré une dangereuse absorption de la France par Bruxelles dans les domaines de la justice, de la politique étrangère et de la protection des frontières.
  2. La création de l’euro (1999), qui a transféré une part essentielle de la souveraineté monétaire et budgétaire à Bruxelles, sans contrepartie démocratique réelle.  Un pilier de l’économie française est maintenant aux mains d’une institution étrangère. Depuis la mise en place de l’euro la chute de l’économie française s’est accélérée.
  3. La guerre illégale de l’OTAN de 1999 contre la Yougoslavie, qui a marqué le début de l’alignement atlantiste inconditionnel de la France et la perte de sa posture gaulliste d’indépendance.  Cette agression gratuite et non justifiée contre les Serbes a ouvert la boîte de Pandore de la redéfinition des frontières et de l’éclatement de guerres en Europe. Je rappelle que l’ancien Secrétaire général de l’OTAN Jens Stoltenberg avait dit que l’UE et l’OTAN sont les deux faces d’une même pièce. Quand on sait que l’OTAN est la légion étrangère de l’armée américaine cela en dit long sur l’indépendance de l’Union européenne.
  4. 2007 et la trahison des élus politique du Congrès de la volonté du peuple Français de ne pas adopter le traité européen supranational clairement exprimé dans le référendum de 2005. Beaucoup de Français ont été choqués et un certain nombre a commencé à mieux comprendre la révolte des élites et la trahison de la démocratie dont Christopher Lasch nous avait pourtant décrit les méfaits aux USA dès 1996. Pour reprendre les analyses de Turchin ou Guilluy on voit que le modèle démocratique occidental a glissé progressivement vers un modèle oligarchique ou les classes moyennes et populaires ont été dégagés du modèle démocratique. Pour Jean-Claude Michéa nous sommes entrés dans l’ère de « l’État libéral post démocratique ». 

Votre analyse dépasse le cadre strictement national. Dans quelle mesure le déclassement français s’inscrit-il dans un affaiblissement plus large de l’Europe occidentale face au basculement du monde vers un ordre multipolaire ?

Le déclassement français est un symptôme majeur de l’affaiblissement global de l’Europe et du monde occidental en général. L’UE, conçue comme un projet post-national, s’est révélée incapable de devenir une puissance souveraine : elle est restée une zone de libre-échange atlantisée, dépendante des États-Unis pour sa défense et son développement stratégique et de la Chine pour ses approvisionnements. Ce n’est malheureusement pas surprenant, on voit difficilement comment une construction centralisée non démocratique comme l’Union européenne aurait pu réussir là où l’URSS, à quelques nuances près, a échoué. Face à la montée de la Chine, de l’Inde, de la Russie et des BRICS, l’Europe perd sa centralité. La France, autrefois pivot de l’Europe, subit doublement : elle est engluée dans un atlantisme servile et un européisme idéologique. L’ordre multipolaire en cours marginalise les puissances moyennes qui refusent de choisir leur camp ou de retrouver leur indépendance. Les indicateurs sociaux, économiques et politiques sont en zone rouge pour la France comme tous les pays de l’UE. Loin d’avoir apporté la paix, la stabilité et la prospérité, l’Union européenne a apporté tout le contraire. Aujourd’hui l’ensemble de l’Europe souffre d’un manque de dynamisme et de vision. L’UE est devenue un agrégat défaillant d’États providences déficitaires, de sociétés déchirées et atomisées et souffrant d’un manque cruel de vision stratégique. Les pays membres de l’UE ne font pas assez d’enfants, ils n’ont pas investi dans un outil de production adapté à l’évolution de l’économie et ils n’ont pas vu l’émergence du monde multipolaire. Ce sont de sérieux revers pour une des régions qui était l’une des plus puissantes et avancées avant la création de l’UE. Il faut être lucide, l’UE est un échec total, c’est une bouée de plomb à chaîne courte attachée à nos cous et jetée en pleine mer. Il est urgent de s’en détacher avant qu’on ne coule définitivement. Il n’y a pas de honte à avouer un échec politique mais poursuivre l’aventure aveuglément en espérant des lendemains qui chantent est suicidaire. Perseverare diabolicum !

Vous avez longtemps travaillé sur les relations Russie-Occident. Les crises internationales récentes ont-elles, selon vous, révélé les limites stratégiques de la diplomatie française et européenne, notamment en matière d’autonomie stratégique ?

Absolument. La guerre en Ukraine depuis 2014, les sanctions massives contre la Russie, la dépendance énergétique révélée ont mis à nu l’absence totale d’autonomie stratégique européenne. La France, qui se rêvait leader d’une « Europe-puissance », s’est alignée sur Washington sans plan B, au prix d’une explosion des coûts énergétiques et d’une industrie affaiblie. La diplomatie française est devenue atone : elle répète les narratifs atlantistes sans initiative propre. L’autonomie stratégique promise par Macron reste un slogan vide tant que Paris refuse de rompre avec l’OTAN et de dialoguer sans tabou avec Moscou, Pékin ou le Moyen-Orient. En s’alignant sur Washington sans discernement, la France a perdu toute la richesse de ses réseaux historiques, diplomatiques et culturels. Quand une crise émerge Paris regarde d’abord Washington avant de regarder la crise elle-même et de voir quels sont les intérêts de la France à défendre. Aujourd’hui la voix française n’est non seulement pas présente dans les grandes crises mondiales mais elle est ridiculisée car notre chef d’État agit comme si nous avions un poids diplomatique or nous n’en avons quasiment pas. Le monde entier voit qu’il est nu comme l’empereur dans le conte d’Andersen. Cette ridiculisation et faiblesse de la France sur la scène internationale a aussi des répercussions économiques. La France dans les années 1980 était encore dans le Top 5 des plus grandes puissances mondiales. Aujourd’hui nous tenons péniblement la 10e place et allons bientôt quitter le classement. La France ne sera jamais une grande puissance comme la Chine ou l’Inde avec leurs milliards d’habitants. La France n’a pas les ressources des USA ou de la Russie mais elle est une vielle nation dotée de la bombe nucléaire. Comme de Gaulle l’avait bien compris, elle a la vocation de représenter les nations de taille moyenne qui ne veulent pas être soumis aux empires. Pour cela il faut couper les chaînes avec les USA et sortir de l’Union européenne. La France doit de nouveau voler de ses propres ailes. Là elle pourra bâtir un projet garantissant la sécurité, la stabilité et la prospérité. Seule une France indépendante redonnera une voix à la France dans le monde.

Une part importante de votre livre semble consacrée aux élites politiques et économiques. Estimez-vous que la crise française relève d’abord d’un problème de gouvernance, de vision stratégique ou d’un décalage entre dirigeants et société réelle ?

Les trois à la fois, mais le cœur du problème est le décalage abyssal entre les élites et la société réelle. Les dirigeants, formés dans les mêmes moules (ENA, grandes écoles, Bruxelles, think tanks atlantistes, universités américaines, Davos), vivent dans une bulle idéologique mondialiste, atlantiste et progressiste qui n’a plus de lien avec le pays réel. Ils ont perdu le contact avec le peuple et la vision stratégique d’une nation souveraine. Ils préfèrent gérer le déclin plutôt que de le combattre. La gouvernance est technocratique et déconnectée, l’élite s’écoute et refuse de voir la réalité du monde qui change, c’est extrêmement grave. C’est ce divorce qui rend la crise si profonde : les élites ne représentent plus la nation, elles la gèrent comme une entreprise en redressement judiciaire et cherchent souvent à servir leurs propres intérêts au lieu de ceux des Français. Quand on regarde les nations qui sortent la tête de l’eau dans le monde multipolaire on remarque que la politique ne se fait pas déborder par le monde financier ou médiatique. Il n’y a pas ou peu de puissance au-dessus de la puissance politique et cette puissance travaille sur le temps long en faisant aujourd’hui des investissements qui porteront leurs fruits dans les générations à venir. Nous savions faire cela avant mais on a a laissé les marchés porter notre économie et nos politiques ont tout joué sur le court terme électoral. Le résultat aujourd’hui est un échec notoire. Les marchés s’essoufflent et les investissements nécessaires n’ont pas été réalisés. Pendant que d’autres faisaient la fourmi nous faisions la cigale. Les fourmis nous regardent aujourd’hui et nous disent « eh bien dansez maintenant ! »

Vous évoquez également les fractures sociales et territoriales. La question identitaire et celle de la cohésion nationale sont-elles, à vos yeux, devenues des variables géopolitiques internes déterminantes pour la puissance d’un État ?

Oui, absolument. Aristote nous avait déjà prévenu dans La Politique que l’absence de communauté ethnique est facteur de sédition tant que les citoyens n’en sont pas arrivés à respirer d’un même souffle.  L’immigration qui a enrichit la France dans l’histoire est devenu une catastrophe depuis que des politiques anarchiques ont été initiées à la fin du siècle dernier où les vannes de l’immigration ont été ouvertes sans justification, sans politique d’intégration, ni d’assimilation. Aujourd’hui la France est un archipel pour reprendre le terme de Jérôme Fourquet entre autres à cause d’une politique d’immigration massive complètement ratée. Dans un monde multipolaire, la cohésion et la conscience nationale sont des multiplicateurs de puissance. Un pays fracturé socialement, territorialement et culturellement est fragilisé. Renan nous avait bien rappelé qu’une nation est « une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. » Les Français ont abandonné leur foi chrétienne et leur culture et de nombreux immigrés ont par conséquent gardé leurs propres repères. Maintenant le défi est de faire fonctionner tout cela ensemble et l’histoire nous a prouvé que cela n’est pas chose aisée. La France souffre d’une perte de sens commun : fractures banlieues/périphérie, villes/campagnes, élites/peuple, et surtout une crise identitaire où l’on ne sait plus ce que signifie « être français ». Christophe Guilluy analyse très bien le délitement de la culture nationale au profit d’un projet mondialiste quand il écrit : « L’effacement des histoires nationales (la polémique des statues aux États-Unis et en France) laisse la place à une histoire dénationalisée et modélisée par la mondialisation et l’idéologie multiculturelle. » Cela devient une faiblesse géopolitique majeure : une nation qui doute d’elle-même est déjà à moitié vaincue face à des puissances qui célèbrent leur foi religieuse, connaissent leur histoire et qui cultivent leur unité et leur fierté. Il faut retrouver la voie de l’unité autour de la culture commune des Français sur la base de notre socle helléno-chrétien. Cela commence donc par les Français qui doivent se réapproprier leur propre culture.

À lire aussi : TRIBUNE – Pendant que la France s’endort, nos voisins se réveillent

Le terme de “renouveau” implique une capacité de rebond. Quels leviers concrets — industriels, diplomatiques, démographiques ou culturels — pourraient permettre à la France de retrouver une trajectoire de puissance et d’influence ?

Avant même de se projeter souvenons-nous bien que les Français ont déjà traversé des crises majeures dans leur passé où la France aurait pu disparaître. Avant de définir le programme actuel de sortie de crise nous devons nous rendre compte que c’est dans la vertu que les Français ont puisé les ressources nécessaires au sursaut. Cela peut paraître romantique de le souligner et c’est pourtant la réalité. Sans courage, sans quête du bien et de la justice, sans envie de se dépasser et de faire des sacrifices, on ne pourra pas relever le défi. Avant tout, les Français ont trois défis majeurs : se retrouver en tant que peuple et célébrer leur culture commune, défendre le bien commun et regagner leur souveraineté. C’est autour de ce triptyque existentiel que les Français pourront enfin mettre en place des programmes politiques dont le but ne sera pas de répondre aux intérêts d’une classe dominante mais aux intérêts de tous. Je détaille ces chantiers dans mon livre Déclin et Renouveau mais j’explique que s’il n’y a pas un remplacement de l’élite ankylosée actuelle on ne peut pas y arriver. Il nous faut une nouvelle élite, une vraie élite au sens étymologique du terme composée d’experts dont l’unique préoccupation est l’intérêt des Français. Une élite capable de réagir à court terme et de se projeter sur le temps long. Avec un peuple revigoré et une élite renouvelée la France peut faire des miracles. C’est dans un tel cadre qu’il sera plus facile de déclencher une politique nataliste, et d’initier des grands projets économiques qui, bien expliqués, bénéficieront à l’ensemble des Français en les incluant dans un projet de société qui part de l’effort pour amorcer le redressement et qui détaille un plan de retour progressif à une situation financière, sécuritaire, administrative et politique normale. Il faut évidemment complètement reprendre en mains l’Éducation nationale qui est le bateau ivre de la République. L’ordre et la discipline doivent reprendre le contrôle de nos établissements scolaires, les salaires des enseignants doivent être revalorisés et l’apprentissage doit de nouveau permettre à chacun de trouver sa voie professionnelle en ligne avec les ambitions stratégiques du pays. La France a besoin d’un programme choc pour se relancer mais si le peuple n’y est pas bénéficiaire et s’il n’y voit pas son intérêt cela ne servira à rien. C’est ce que de Gaule a déclenché en 1958 avec les résultats que nous connaissons. Si on regarde les succès de la Chine, de Singapour ou de la Russie nous voyons que les modèles où l’économie soumise à une politique qui défend les intérêts de la nation se révèle être l’issue de secours face à l’illusion que le marché règlera tout pour nous. Ensuite si on rentre dans les détails, la France doit, je pense, redevenir une puissance agricole, maritime et d’ingénierie de premier plan. Nous devons former plus d’ingénieurs, réindustrialiser le pays et mieux anticiper l’évolution de l’économie et prioriser les filières stratégiques : alimentation, énergie, défense, pharmacie.   Un projet de société centré sur les intérêts des Français permettra enfin un retour à une diplomatie qui ne défendra ni l’atlantisme ni les intérêts des USA mais les intérêts des Français dans le monde. Cette voix indépendante est plus que jamais nécessaire dans un monde en ébullition. Ce monde a besoin d’une voix modérée mais ferme qui devrait être celle de la France capable de discuter avec tous les pôles politiques et économiques. Il faut aussi beaucoup de volonté politique avec un État qui redevient stratège et un peuple qui retrouve confiance en lui-même.

Enfin, votre ouvrage se veut aussi prospectif. À horizon de vingt à trente ans, imaginez-vous une France réaffirmée dans un monde multipolaire, et à quelles conditions politiques et stratégiques ce scénario pourrait-il devenir crédible ?

Oui, je l’imagine possible – et même probable si nous agissons tout de suite mais il faut faire attention. Nous devons d’abord changer la caste dirigeante française actuelle qui est aveuglée par son atlantisme et les dynamiques politiques héritées de la guerre froide et du monde post chute soviétique. Il nous faut une nouvelle génération de souverainistes au pouvoir afin de libérer la France de l’emprise supranationale de l’UE et de la domination américaine. Nous devons arriver rapidement dans ce que Vilfredo Pareto appelait la circulation des élites. Il nous faut une nouvelle élite au sens noble du terme : des experts. Ces experts doivent avoir à cœur la défense des intérêts des Français et du bien commun. C’est le seul et unique chemin permettant un sursaut et c’est le chemin qui a permis le développement de la France à travers toute son histoire.

Nous ne sommes malheureusement pas prêts pour ce changement, il faut être patient même si le temps presse. Le changement commence par chacun de nous individuellement puis collectivement au niveau de nos familles, dans nos quartiers, villages et villes. Sans réveil populaire les Français peuvent disparaître à tout jamais, l’enjeu est énorme. Il y a de véritables experts en France qui aiment la France et qui ont une bonne vision de ce qu’il faut faire d’un point de vue politique, économique et en matière de défense et de diplomatie. Il faut les regrouper sous une bannière souverainiste.  Le but à horizon 2040-2050, dans un monde multipolaire mature, serait que la France redevienne une puissance pivot : indépendante, influente dans le monde entier, avec une économie réindustrialisée et une armée autonome. La France a pour vocation d’être le chef de file des nations moyennes qui refusent tout assujettissement à un modèle impérial ou supranational. Les conditions sine qua non :  une rupture avec l’idéologie mondialiste actuelle (fin de l’européisme fédéral et de l’atlantisme), un retour à une vision gaullienne adaptée au XXIe siècle et une réconciliation nationale autour d’un projet commun (autonomie, souveraineté, prospérité partagée).  

Sans cela, le déclin continuera. Les Français ne doivent pas désespérer : l’histoire montre que les nations se relèvent quand elles le décident vraiment. Si les Français s’engagent dans cette voie, alors ils s’en sortiront. Qu’ils n’oublient pas que la vertu est la voie.

Le Diplomate reçoit cette semaine Nikola Mirkovic afin d’évoquer son dernier livre : Déclin et renouveau : Comment les Français se relèveront (Éditions des Syrtes, 2026)

 géopolitologue, spécialiste des Balkans et des relations Russie-Occident, préside l’association Ouest-Est et a écrit de nombreux ouvrages, notamment Le Chaos ukrainien et l’Amérique empire.

 

 D) - Le champ du signe
 
A France est-elle encore un acteur de l’histoire du monde ? Telle est la grande question qui se cache en réalité derrière la bataille des essais nucléaires.

Depuis mille ans, la France s’était habituée à agir à sa guise et à influer sur le cours des principaux événements planétaires. En particulier sur le terrain militaire. Depuis cinq siècles, elle a participé à presque toutes les grandes guerres, qui ont occupé les deux tiers de ces années, dont neuf étaient « mondiales » en ce qu’elles impliquaient toutes les puissances du moment. Depuis cinquante ans, l’arme nucléaire lui a permis, grâce en particulier à la vision prémonitoire de Pierre Mendès France et du général de Gaulle, de maintenir sa liberté ainsi que son statut de grande puissance, légitimé par un siège de membre permanent du Conseil de sécurité et surtout par son quatrième rang au palmarès industriel du monde.

Or, depuis quelques années, la France a perdu de nombreux degrés de liberté et ses principaux leviers d’action sur le réel.

Avec la globalisation des marchés et l’accélération de la technologie de communication, le pouvoir n’est presque plus localisable. Entreprises et marchés sont comme des nomades virtuels, insaisissables. Et l’Etat, aussi puissant soit-il, « est pris » par les décisions plus qu’il ne les prend.

Avec le traité de Maastricht, la France a volontairement abandonné à l’Union européenne de nombreux pans de sa souveraineté en matière économique, monétaire et commerciale. L’apparition de la monnaie unique européenne, qui conduira inéluctablement au budget unique, donnera le coup de grâce à la souveraineté économique du pays.

Avec la chute du mur de Berlin, la France a involontairement abandonné à l’Allemagne le rôle de leader des relations, devenues essentiellement économiques, entre l’Est et l’Ouest de l’Europe. Et la disparition de la menace soviétique a rendu son armement nucléaire moins fascinant pour ses amis et moins crédible pour ses ennemis.

Dans ce contexte, la décision de reprendre les essais nucléaires au-delà des nécessités techniques, peu convaincantes, et des justifications stratégiques, contradictoires constitue avant tout dans ce monde devenu de plus en plus virtuel, un signe et un aveu. Le signe que la France cherche par tous les moyens à garder des espaces de liberté. Et l’aveu qu’elle n’a plus d’autre moyen pour le faire que de rompre unilatéralement des engagements internationaux qui la contraignent. Les adversaires des essais sont d’ailleurs tout autant de mauvaise foi puisque leur vraie bataille vise à refuser à la France l’exercice de cette liberté.

L’arrêt des essais en 1992 n’était pas une simple décision de politique intérieure, mais bien un acte de politique extérieure, ayant des conséquences sur les tiers ; et donc, en cela, liant tous les gouvernements ultérieurs du pays. En prenant sa décision, en considérant que les experts nucléaires avaient assez d’informations pour passer à la simulation, François Mitterrand a déclenché un processus planétaire conduisant à un moratoire général sur les essais et à la négociation d’un traité les interdisant.

Sa décision ne peut donc être considérée comme le seul exercice d’une liberté domestique dont on pouvait après lui se dédire. Qu’aurait-on pensé, par exemple, d’un président français qui serait revenu sur la décision de son prédécesseur annulant la dette de quelques pays pauvres ? Ou de François Mitterrand si, en 1988, il n’avait pas respecté les engagements pris quelques mois plutôt par Jacques Chirac à l’égard de l’Iran, engagements dont il n’était d’ailleurs pas certain de tout connaître ?

Par cette décision, la France perd le droit moral de s’opposer à la prolifération nucléaire, au moment où tant d’Etats et de groupes terroristes cherchent à se doter d’armes nucléaires, chimiques, bactériologiques ou radioactives. Si la prolifération ne peut être enrayée, la France en sera la première victime, car elle ne sera plus alors qu’une puissance nucléaire parmi vingt-cinq au lieu d’être un des membres du Club des Cinq, avec ses immenses privilèges.

Enfin, en agissant ainsi, elle fragilise sa place dans l’économie de demain. Comme les autres pays, la France, en effet, vend des signes avec ses produits. Acheter français, c’est voyager virtuellement en France. Et l’image de luxe, d’élégance de douceur de la France fait vendre non seulement des parfums et des vêtements mais aussi des automobiles, des TGV et des Airbus. L’avenir de la France comme grande puissance économique est donc lié plus que jamais à celui de son image. Il est aussi fragile qu’elle. Or celle-ci est désormais gravement atteinte, surtout dans le Pacifique, zone économiquement la plus dynamique du monde. Un déclin économique brutal n’est pas impossible : la France représente aujourd’hui 5 % du marché mondial mais moins de 1 % de la population. Dans quarante ans, elle ne représentera que 0,5 % de la population mondiale. Et, si elle n’y prend pas garde, pas beaucoup plus de la production. On connaît des exemples de telles dégringolades : en 1965, l’Afrique avait un PNB supérieur d’un quart à celui de l’Asie du Sud-Est. Il est aujourd’hui six fois inférieur !

Etre un acteur de l’Histoire demain, pour un pays comme la France, c’est imaginer, produire, manipuler et transmettre des messages créateurs de richesses et promoteurs d’une image.

Qu’est-ce qu’être un acteur de l’Histoire demain, pour un pays comme la France ? C’est imaginer, produire, manipuler et transmettre des signes, des messages créateurs de richesses et promoteurs d’une image. La puissance future de la France tiendra donc bien davantage aux signes qu’elle enverra aux autres, à ses innovations, à son intelligence (à tous les sens du mot), à ses propositions, à son art, à sa capacité à faire bifurquer l’Histoire par ses idées qu’à sa capacité à dissiper de l’énergie.

En ce sens, la France dispose de tous les moyens de rester libre et influente. Pour y parvenir, il appartient d’abord au président de décréter l’arrêt immédiat de ces essais. En agissant ainsi, il démontrerait qu’il sait reconnaître l’erreur de ses experts qui l’ont si mal conseillé, et qu’il sait ce que valent la parole et l’image de la France. Il pourrait sans se déjuger expliquer que nos ingénieurs nucléaires ont fait des prouesses et qu’ils ont réussi à mesurer lors d’un seul test tous les paramètres que, paresseusement, ils s’apprêtaient à ne déchiffrer qu’avec plusieurs ! Cela ne manquerait pas de grandeur. Et aucun spécialiste n’oserait soutenir que la dissuasion nucléaire française n’est pas crédible. On verrait comme par miracle la simulation se mettre en place sans autre exigence.

La France serait alors en excellente position pour influer sur l’avenir en lançant une vaste campagne contre les deux principaux dangers qui menacent le monde et dont nul ne s’occupe sérieusement : la prolifération nucléaire et l’inégalité du développement entre le Nord et le Sud.

La France pourrait d’abord proposer un véritable traité de non-prolifération civile, c’est-à-dire l’arrêt de la production et de l’usage civil du plutonium alors que, dans ce domaine-là aussi, elle donne en ce moment le plus mauvais exemple. Elle pourrait simultanément proposer la mise sous contrôle international des stocks existants de plutonium ; le renforcement des contrôles du trafic international ; la réparation des désastreuses centrales nucléaires de l’Est ; l’organisation rationnelle du démantèlement des armes nucléaires devenues excédentaires depuis les traités de désarmement. Prendre la tête d’une telle campagne ferait de la France un acteur incontesté de l’Histoire, tout en l’aidant à protéger son statut de puissance nucléaire, civile et militaire. Cela engloutirait beaucoup moins de ressources que ses ultimes essais et assurerait beaucoup mieux qu’eux la défense du pays.

La France pourrait simultanément prendre l’initiative d’une vaste campagne pour un développement égal autour de la Méditerranée. Elle devrait pour cela proposer la création d’un vrai marché commun méditerranéen, à l’image de ce que les Américains sont en train de réussir dans les deux hémisphères avec le Nafta et le Mercosul. La France pourrait, par la même occasion, reconnaître sa propre dimension islamique et en tirer des conséquences politiques et culturelles, au lieu de continuer à vivre avec un non-dit suicidaire, comme le montre si tristement l’autre face de l’actualité.

Le président de la République a raison de vouloir conserver à la France prestige et influence. A lui de comprendre que, en agissant comme il le fait, il ne sert que les intérêts de ceux qui veulent voir disparaître notre pays : on ne gagne pas une course en se tirant dans le pied.

Jacques Attali

Titulaire d'un doctorat en économie, Jacques Attali est diplômé de l'École polytechnique et conseiller d'État. Conseiller spécial du président français François Mitterrand pendant dix ans, il a fondé quatre institutions internationales : Action contre la Faim, Eureka, la BERD et Positive Planet. Jacques Attali est l'auteur de 86 ouvrages (dont plus de 30 consacrés à l'analyse de l'avenir), vendus à plus de 10 millions d'exemplaires et traduits en 22 langues. Il est chroniqueur pour les journaux financiers *Les Échos* et *Nikkei*, après avoir également collaboré avec *L’Express*. Jacques Attali dirige aussi régulièrement des orchestres à travers le monde. https://www.attali.com/en/geopolitics/le-champ-du-signe-2/

 

 

 

 

 

 

 

juillet 08, 2015

ÉGALITARISME la pensée unique qui tient tête en socialie Vs ÉGALITÉ

L'Université Liberté, un site de réflexions, analyses et de débats avant tout, je m'engage a aucun jugement, bonne lecture, librement vôtre. Je vous convie à lire ce nouveau message. Des commentaires seraient souhaitables, notamment sur les posts référencés: à débattre, réflexions...Merci de vos lectures, et de vos analyses.


Sommaire:

A) Le délire égalitaire - par Jacques Garello - Aleps

B) Les "faites ce que je dis, pas ce que je fais" de l’État - Bertrand Nouel - IFRAP

C) Égalité de Wikiberal

D) 1984 d'Orwell n'était pas censé être un manuel de philosophie - Par Damien Theillier - la tribune.fr

 
 
A) Le délire égalitaire
 
Après le « rapport » Picketty, voici maintenant l’OCDE qui propose un classement sur les inégalités sociales, qui place la France en mauvaise position : le pays où les pauvres s’appauvrissent parce que les riches s’enrichissent.

Il est indispensable de voir de l’inégalité partout, les médias et la classe politique s’en régalent. En voici dans l’école, et c’est pourquoi il faut faire la réforme des collèges : « les fils d’ouvriers sont aujourd’hui pénalisés », a-t-on argumenté. En voilà dans le pouvoir d’achat : au lieu d’imposer l’austérité, dont seuls souffrent les ménages déshérités, il faut revenir à une redistribution plus généreuse et faire supporter les sacrifices à ceux qui ont les moyens. En voilà encore dans les relations entre hommes et femmes : pourquoi des écarts de salaires de cette importance, pourquoi des discriminations suivant le « genre », alors que le mariage et l’enfant doivent être pour tous ? En fait, l’égalitarisme est une excellente façon de lutter contre le système économique et contre la société injuste qu’il engendre. C’est aussi un prétexte pour procéder à des réformes de nature à déstructurer le pays, à détruire la famille, la justice, la propriété, l’enseignement.

Finalement, on comprend bien le savant équilibre que recherche le gouvernement : d’un côté, pour calmer les classes moyennes et Bruxelles, quelques réformes économiques de façade – la loi Macron est présentée comme une inflexion spectaculaire de la politique ; d’un autre côté, pour apaiser la gauche et les frondeurs, le sale travail de déstructuration. C’est Taubira et Vallaud Belkacem plus Macron et Valls.


Or l’égalitarisme est une fable tragique. C’est une fable puisque la mesure des inégalités est faite d’artifices. Picketty lui-même a battu sa coulpe et a reconnu les erreurs de sa magistrale démonstration. Les chiffres de l’OCDE ne sont pas significatifs quand ils comparent des choses qui ne sont pas comparables : ignorance du « coin fiscal » (écart entre nominal et net), des aides en nature (accès au logement, allocations diverses, etc.), de la structure des familles. Enfin, le projecteur braqué sur les inégalités oublie deux choses fondamentales.

La première est que ce n’est pas l’inégalité qui importe, mais la promotion. Il y aura toujours des riches et des pauvres, mais l’essentiel est de savoir quelles chances ont les pauvres de devenir riches ; que l’ascenseur social soit bloqué en France et que des millions de Français aient perdu l’espoir de vivre mieux, c’est plus important que de savoir s’il y a aujourd’hui des riches et des pauvres. Il n’y a plus chez nous l’équivalent du « rêve américain », cette puissante impulsion qui a poussé des millions d’étrangers (comme mes grands parents italiens) à émigrer vers la France. Une éducation qui travaille au nivellement par le bas, une fiscalité qui ruine ceux qui réussissent et épargnent, une redistribution qui subventionne l’absentéisme, la tricherie, et qui enracine le peuple dans l’assistanat : voilà de quoi créer de nouveaux pauvres. L’inégalité ne peut se déduire de mesures statiques.

La deuxième chose est que l’inégalité n’est pas a priori une tare. Hayek l’a fortement souligné (Le mirage de la justice sociale) : les riches sont souvent porteurs d’innovation, parce qu’ils peuvent se permettre d’explorer des voies hors de portée de la plupart des gens, Aux Etats Unis, les gens qui se sont enrichis sont des entrepreneurs, des créateurs : leur promotion vient des services rendus à la communauté. C’est ainsi que le capitalisme permet d’engendrer le progrès social : le profit prend son sens et sa légitimité parce qu’il crée de la richesse pour tous.

Mais il s’agit du vrai capitalisme, fondé sur la libre entreprise et le libre échange. Or en France c’est souvent l’argent public qui enrichit, chez nous règne le capitalisme de connivence, né de l’alliance du monde des affaires et de la classe politique, qui assure des rentes et privilèges injustifiés. Bastiat le disait : « Je ne crois pas que le monde ait tort d’honorer le riche ; son tort est d’honorer indistinctement le riche honnête homme et le riche fripon. » Chez nous les fripons sont nombreux, comme dans tout régime étatisé. L’égalitarisme se nourrit de cette tare. Ainsi naît l’idée que l’économie est un jeu à somme nulle, les uns ne gagnant qu’aux dépens de ceux qui perdent – une idée en phase avec la propagande marxiste qui sème la haine contre les possédants, les patrons et les actionnaires.
Notre devoir est de lutter contre cette propagande, de faire connaître la vérité sur les vraies et les fausses inégalités, d’éviter l’affrontement généralisé, d’arracher l’envie du cœur d’un peuple qui ne cesse de regarder dans « le jardin du voisin » (Fourastié en écho de Tocqueville). Je salue comme une première étape de cette croisade l’initiative de Bernard Zimmern et de son Institut qui tiendra à Paris prochainement un colloque sur « L’imposture Picketty : les riches sont-ils le problème ou la solution ? ». Politiquement corrects s’abstenir.

par Jacques Garello - Aleps

B) Les "faites ce que je dis, pas ce que je fais" de l’État

Dans la série « Faites ce que je dis, pas ce que je fais », l’État et la sphère publique en général ne sont jamais à court de nouveautés. Pourquoi se font-ils prendre la main dans le sac, si l’on ose dire, si régulièrement ? Parce que, particulièrement dans la règlementation du travail, ils ne se considèrent pas comme des employeurs ordinaires, à l’abri d’un statut spécifique, survivance d’un passé qui n’a pas de raison d’être. En tout cas, cette situation n’est alternativement ni du goût des salariés du secteur privé, ni de celui des salariés du secteur public. Une disparité de statut que rien ne justifie plus. Nous passons en revue les cas du CDD, des dividendes, du smic, de la pénibilité, du temps de travail, des 35 heures et de la gestion des RTT. Bien sûr, il y a d’autres exemples, que nos lecteurs pourront à loisir signaler.

Les CDD

D’utilisation sévèrement limitée pour le secteur privé, les CDD vont pouvoir être renouvelés deux fois en application de la future loi Macron. Mais attention ! la durée totale ne pourra toujours pas excéder les 18 mois déjà applicables. Le cadeau, si cadeau il y a, est donc fort limité. Mais chez les fonctionnaires, le CDD peut être conclu pour trois ans, renouvelable une fois. Six ans contre 18 mois…Et lorsque La Poste emploie des salariés dans les termes du droit commun, on ne compte pas les condamnations qui pleuvent sur l’établissement pour requalification des CDD en CDI.

Les distributions de dividendes

Le CICE, on le sait, doit être exclusivement utilisé par les entreprises pour certains objets délimités et surtout pas permettre de distribution de dividendes, encore moins lorsque l’entreprise supprime des postes. Nous avons souvent eu l’occasion de mentionner que l‘État fait tout le contraire dans les entreprises qu’il contrôle. Récemment, Michel Sapin a fait très fort. Interrogé par un média sur l’éventuelle remise en cause du CICE dans sa forme actuelle, et sur le fait notamment qu’en accorder le bénéfice à La Poste – encore elle – ne paraissait pas conforme à l’objectif que se proposait le gouvernement, le ministre s’est exclamé pour dire en substance que les suppressions de postes qu’a connus l’établissement auraient été bien plus importantes si La Poste n’avait pas bénéficié de ce crédit d’impôt. Les journalistes n’ont pas eu la présence d’esprit de lui rétorquer que depuis deux ans…le montant du CICE sert à distribuer des dividendes à l’État. Il fallait avoir le toupet (euphémisme) du ministre pour le dire !

Le smic et les rémunérations des fonctionnaires

Une fois de plus, les augmentations du smic mettent l’État dans l’embarras, car les rémunérations des fonctionnaires ne suivent pas, et ceux de ces fonctionnaires qui sont en catégorie C et B sont payés en-dessous du smic. Le smic ne leur est pas directement applicable, mais le statut des fonctionnaires prend soin de prévoir que les rémunérations publiques ne peuvent pas être inférieures à ce smic. Le secteur public verse donc aux fonctionnaires concernés une « indemnité différentielle » permettant d’atteindre la valeur du smic.

Mais l’État ne se conduit pas comme le secteur privé, qui fait évoluer les rémunérations supérieures au smic en conservant une échelle de salaires relativement progressive. 

L’écrasement des salaires publics est devenu un véritable scandale, relevé par exemple dès 2011 par l’Humanité : «  On peut donc parler d’une véritable « smicardisation » de la fonction publique. Avec le gel du point d’indice trois années de suite et la reprise de la hausse des prix, cette tendance risque de s’accélérer. Elle est déjà très spectaculaire. Les chiffres officiels montrent (voir le tableau) qu’un agent des services hospitaliers, par exemple, (catégorie C sans concours) qui débutait sa carrière à 115% du Smic en 1983, la commence aujourd’hui à 98% du Smic (avant l’octroi de l’indemnité différentielle). Une secrétaire dans une administration d’État (catégorie C, entrée sur concours) débutait en 1983 avec 123% du Smic. Elle commencerait au Smic aujourd’hui. Un technicien d’une collectivité territoriale (catégorie B) débutait à 133% du Smic en 1983. Sa rémunération de départ équivaudra aujourd’hui à 103% du Smic. Pour la catégorie A, celle des cadres ou des enseignants, la rémunération de départ de carrière, qui représentait 175% du Smic en 1983, n’en représente plus que 116% ».

Les choses ne se sont pas améliorées depuis 2011, au contraire. Et voici Marylise Lebranchu, la ministre de la Fonction publique, contrainte de relever le salaire en début de carrière… au prix d’accentuer encore l’écrasement des salaires en milieu de carrière (mais pas en fin de carrière puisqu'une revalorisation expresse vient de leur être accordée). Il est vrai que Jean-Claude Mailly (le patron de FO), plaide en ce moment pour que le smic atteigne 80% du salaire médian. Ses vœux sont donc en passe d’être exaucés. Sûrement pas ceux des fonctionnaires, ni de l’Humanité semble-t-il. Allons bon, c’est curieux, il y aurait des divergences de vue chez ceux qui se réclament d’un marxisme égalitaire ?

La pénibilité

On vient comme chacun sait d’instituer le « C3P », autrement dit le compte personnel de prévention de la pénibilité, que les entreprises dénoncent comme une coûteuse usine à gaz. Ici non plus la C3P n’est pas applicable chez les fonctionnaires, qui disposent déjà de dispositions concernant la retraite anticipée. Sauf que jamais la liste des métiers censée être établie par décret en Conseil d’État n’a été établie. Résultat, la règlementation est antédiluvienne et ne correspond pas aux métiers actuels. C’est un peu comme la prime d’escarbille chez les cheminots. En particulier, rien pour les agents hospitaliers. Aïe, ce n’est pas le sujet du moment à aborder à l’hôpital. Si l’on comprend bien, la question sera abordée pour les fonctionnaires par la ministre de la Fonction publique, cependant que pour le secteur privé le même sujet relève du ministre du Travail. Logique, non ?

Le temps de travail

Dans le secteur privé, les 35 heures ont fait l’objet d’intenses négociations au moment de leur mise en œuvre. Au moins les accords sont-ils respectés, et des négociations peuvent-elles être menées à bien en vue de leur amélioration comme on l’a vu chez Renault. Dans le secteur public, rappelons qu’à l’origine Lionel Jospin n’avait pas prévu d’appliquer les 35 heures, faute d’argent. Position qui n’a évidemment tenu que quelques semaines mais qui en dit long. L’État les a donc appliquées, mais il a fait n’importe quoi, sous la pression des syndicats dont la gauche au pouvoir se devait d’accepter les revendications. Dans la fonction hospitalière, les salariés ont en effet obtenu jusqu’à 28 jours de RTT. Le résultat, longtemps mis sous le boisseau comme la poussière sous le tapis, se fait jour actuellement avec une désorganisation complète et un impossible redressement dont le désaveu apporté par la ministre de la Santé aux efforts tentés par Martin Hirsch en est la lamentable traduction. Des RTT qui s’accumulent sans pouvoir être utilisés ni payés. S’y ajoute encore un absentéisme record. La situation est encore pire dans les collectivités locales, où les 35 heures elles-mêmes ne sont qu’un rêve, avec une durée de travail ridicule, à laquelle s’ajoute un absentéisme record : laxisme généralisé et aucune surveillance de la part des employeurs publics.


Conclusion

Il y a quand même dans cette histoire une morale qui n’est pas difficile à deviner. L’État se conduit en ignorant les règles qu’il demande au secteur privé d’appliquer ; c’est désastreux pour sa crédibilité et son autorité. Et cette mauvaise conduite est souvent masquée par la spécificité du statut qu’il s’applique. C’est contre cette spécificité qu’il faut lutter. Dans chacun des exemples que nous avons pris, quelle justification y a-t-il d’établir des règles différentes pour le secteur public et le secteur privé ? Aucune.

Commençons par unifier le statut des salariés du public et ceux du privé – en clair, supprimer le statut de la fonction publique -, et nous aurons déjà une base plus solide pour que l’État respecte une règlementation devenue unique. Plus fondamentalement, entre les entreprises et les établissements tant publics que privés, il peut y avoir des différences tenant à l’existence éventuelle d’une mission de service public, étant entendu qu’une entreprise privée peut être investie d’une telle mission et que c’est d’ailleurs le cas bien souvent en vertu d’un droit administratif qui a plusieurs siècles d’existence en France. Mais il n’y a plus, depuis longtemps, aucune raison pour que de cette mission découle un statut spécifique applicable aux agents et salariés qui sont amenés à la remplir, qu’il s’agisse d’entreprises, d’établissements de l’État ou d’entreprises du secteur privé investies de délégations de service public.

Bertrand Nouel
IFRAP


C) Égalité

L'égalité du point de vue du libéralisme est l'affirmation que tous les individus sont égaux en droit (principe d’isonomie). Le droit dont il est question ici est le droit naturel, et non l'ensemble des « faux droits » octroyés par l'État, qui précisément favorisent les uns aux dépens des autres, et donc accroissent les inégalités. Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits (article premier de la Déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen de 1789). Pour un libéral, toute distinction fondée sur la naissance (Ancien régime, société de castes, société raciste), le présumé « intérêt général » (collectivisme), l'intérêt de quelques-uns (oligarchie), ou la « tyrannie de la majorité » (démocratie) aboutit à l'injustice et au mépris des droits de l'individu. On obtient donc une définition négative de l'égalité : chaque individu a un droit égal à ne pas être agressé dans sa liberté ni dans sa propriété.
La définition de l'égalité rejoint celle de la justice : rendre à chacun ce qui lui est dû (suum cuique tribuere, selon le vieux principe du droit romain). C'est ce qui distingue l'égalité de l'égalitarisme : l'égalité tient compte de la nature de chacun, c'est aussi un « droit à la différence » et un respect de l'autre, alors que l'égalitarisme tend à nier toute différence (physique, intellectuelle, économique). Comme Friedrich Hayek l'a bien expliqué:
Alors que l'égalité des droits dans un gouvernement limité est possible en même temps qu'elle est la condition de la liberté individuelle, la revendication d'une égalité matérielle des situations ne peut être satisfaite que par un système politique à pouvoirs totalitaires.
Ainsi, ce que le collectivisme ou la social-démocratie entendent par « égalité » sociale, c'est une « justice » distributive, l'égalité économique, l'égalitarisme, sous divers prétextes (partage des fruits du travail, solidarité, cohésion sociale, etc.). L'idéal visé, plus ou moins avoué, est celui de l'égalité économique parfaite, selon le principe communiste apparemment généreux de « à chacun selon ses besoins », principe qui, outre son caractère immoral et coercitif, fait totalement fi de la réalité de la vie humaine, qui est celle d'un monde de rareté, dans lequel seuls le travail, l'épargne, l'investissement, l'action, peuvent créer des biens.

Égalité des chances

Cette expression, typiquement française (même si elle rappelle l'equal opportunity anglo-saxonne), est pernicieuse. Désigne-t-elle l'égalité en droit, exigence libérale, ou bien un droit à bénéficier des bienfaits de l'État-providence redistributeur ? Dans cette dernière acception, on tend à développer l'assistanat et à récuser la liberté et la responsabilité des individus :
De fil en aiguille, on en est finalement venu à l'égalité des conditions, à l'égalité des résultats, quelles que soient les actions individuelles, quels que soient les mérites ou les vices de chacun. La chance porte un nom nouveau : l'État Providence. L'égalité des chances, c'est l'égalité devant les bienfaits de la société. Dans cette logique, l'échec n'est pas admissible, l'inégalité est scandaleuse. Aujourd'hui l'égalité des chances est une forme d'envie (avoir tout ce qu'ont les autres), une forme d'incurie (avoir tout sans rien devoir à personne, faire n'importe quoi), une forme de folie vengeresse (« les ratés ne vous rateront pas », disait Céline). (Jacques Garello)
La plupart des libéraux rejettent la notion d'égalité des chances, car elle est intrusive et coercitive. Certains libéraux de gauche, tels John Rawls, soutiennent cependant que "personne ne mérite ses capacités naturelles supérieures ni un point de départ plus favorable dans la société" et voient comme injuste la répartition inégale des talents. Les structures d'une société juste devraient faire en sorte d'atténuer au maximum les différences. Ainsi Rawls ajoute au principe d'égale liberté pour tous ("chaque personne doit avoir un droit égal à la plus grande liberté fondamentale avec une liberté semblable pour tous") un second principe ainsi défini :
Les inégalités sociales et économiques doivent être arrangées de telles sortes qu'elles soient :
- liées à des emplois et à des postes, accessibles à tous, dans des conditions d'égalité impartiale des chances (principe d'égalité des chances) ;
- pour le plus grand profit des plus désavantagés (principe de différence).
Pour la plupart des libéraux (tel Nozick qui critique les conceptions de Rawls) le "droit" à l'égalité des chances n'en est pas un, puisqu'il doit respecter le droit de propriété avant de s'appliquer. Le "principe de différence" de Rawls permet de justifier les mesures les plus coercitives : revenu maximum (Rawls affirme qu'il y a "un gain maximum autorisé pour les plus favorisés"), redistribution par l'impôt (possible théoriquement jusqu’à ce qu’elle ait tellement d’effets désincitatifs que les plus favorisés produiraient beaucoup moins, et ce aux dépens des individus les plus désavantagés), etc. Bien que Rawls se défende d'être utilitariste, sa théorie a un défaut majeur, qui est l’hypothèse de comparabilité des préférences individuelles. L'idée que la répartition inégale des talents puisse être injuste et doive être "corrigée" mène directement à l'égalitarisme et au totalitarisme


Erreur courante : égalité et égalitarisme

La critique la plus courante, venant le plus souvent de la gauche (encore qu'elle existe aussi à droite), est que le libéralisme aurait une notion restrictive de l'égalité : en effet, il n'envisage que l'égalité en droit et non l'égalité matérielle. Les inégalités économiques que l'on peut constater entre les individus ne le touchent pas : loin de les condamner, il les conforterait. Il mènerait donc au conservatisme le plus rétrograde.
La réponse à cette objection est que l'égalité en droit a un sens, alors que l'égalité matérielle ou économique n'en a absolument aucun, à moins que tous les hommes soient absolument identiques, interchangeables et "bâtis" sur le même modèle, ce qui n'est pas le cas. Dès lors que les hommes sont différents, il est impossible de réaliser l'égalité matérielle ou économique, car les capacités de chacun, les aspirations, les besoins, sont différents. L'égalitarisme n'est pas autre chose qu'une révolte contre la nature : il est "injuste" qu'un autre soit plus beau, plus grand, plus jeune, plus intelligent ou plus riche que moi. Le droit à la différence est vu comme un faux droit. C'est la nature qui est jugée injuste, et la société des hommes devrait réparer toute "injustice", si besoin (et il est impossible que ce soit autrement) par la coercition et la violence. [1]
Une société égalitariste se détruirait elle-même par sa recherche pathologique du nivellement par le bas. L'expérience historique montre qu'en réalité elle réintroduit des inégalités non pas sur la base des capacités, aspirations et mérites différents (comme c'est le cas dans la société libérale idéale) mais sur des bases politiques d'allégeance à un leader ou au parti au pouvoir, illustration de l'anomie conduisant à la loi du plus fort.
Ceux qui croient aux vertus de l'égalitarisme, plutôt que de chercher à asservir ceux qui n'y croient pas, devraient faire la preuve par l'exemple, en créant des communautés pratiquant l'égalité matérielle la plus complète (la famille n'est-elle pas une communauté de ce type ?). Comme le dit Christian Michel :
Le communisme est un bel idéal. Que les communistes s'organisent dans leurs communes et phalanstères, qu'ils affichent leur bonheur d'y vivre, et ils seront rejoints par des millions et des milliards de gens. (...) Ce qu'il faut combattre n'est pas le communisme, ni aucune autre idéologie, mais la traduction politique de cette idéologie.
Malheureusement, l'égalitarisme n'est le plus souvent pas autre chose qu'une traduction idéologique de la jalousie sociale : l'égalitariste, qu'il soit libertaire, communiste ou socialiste, veut seulement prendre aux plus riches que lui. Il n'est pas question pour lui de partager avec ceux qui sont plus pauvres que lui : c'est de la solidarité à sens unique.
Quant au prétendu conservatisme que le libéralisme entérinerait en ne remettant pas en cause les positions sociales, il n'existe pas, en réalité. Le libéralisme dénie toute légitimité à toute position sociale qui serait contraire aux droits des individus. Loin d'être conservateur, le libéralisme (plus particulièrement le libertarisme) est révolutionnaire car il entend souligner les injustices et y porter remède. Il reconnaît qu'il existe bel et bien une lutte des classes entre les dominants et les opprimés, entre ceux, étatistes, politiciens, qui violent perpétuellement le principe de non-agression en imposant l'arbitraire étatique par l'impôt et la loi, et ceux qui sont victimes de cette forme d'esclavage. Les inégalités existent bien : l'ennemi n'est pas le riche ou le capitaliste (du moins, tant qu'ils se limitent à pratiquer l'échange libre dans le respect du droit d'autrui), c'est celui qui me vole (qui prend ma propriété sans mon consentement) ou qui m'impose injustement sa volonté (qui attente à ma liberté). On retrouve l'exigence d'égalité libérale : l'obligation de respecter le droit de chacun, sa liberté et sa propriété. 


Citations

  • « Je pense que les peuples démocratiques ont un goût naturel pour la liberté ; livrés à eux-mêmes, ils la cherchent, ils l’aiment, et ils ne voient qu’avec douleur qu’on les en écarte. Mais ils ont pour l’égalité une passion ardente, insatiable, éternelle, invincible ; ils veulent l’égalité dans la liberté, et, s’ils ne peuvent l’obtenir, ils la veulent encore dans l’esclavage. Ils souffriront la pauvreté, l’asservissement, la barbarie, mais ils ne souffriront pas l’aristocratie. »
(Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique)[2]
  • « Il y a toutes les différences du monde entre traiter les gens de manière égale et tenter de les rendre égaux. La première est une condition pour une société libre alors que la seconde n'est qu'une nouvelle forme de servitude. »
(Friedrich August von Hayek, Vrai et faux individualisme)
  • « L’égalité proclamée dans la déclaration des droits de l’homme de 1789, est une égalité de condition sociale qui rend possible une justice équitable. La loi est la même pour tous, c’est ce que ça veut dire. L'État idéologique a transformé cette égalité de droit en égalité de moyen, ce sont les clauses de moyens introduites dans la déclaration des droits de l’homme des constitutions de 1946 et 1958. L’Egalité n’est plus seulement la promesse que la justice ne tiendra pas compte du statut social des personnes comme sous la monarchie, mais qu’elle devient aussi une égalité matérielle des conditions. C’est mettre à mort l’équité dont le premier principe est " à chacun selon ses mérites " pour produire un principe contraire, le principe égalitaire qui est " ce qui est juste, c’est ce qui est égal ".  »
(Claude Lamirand – 7 Décembre 2004)
  • « La justice s’applique à la conduite des individus, pas aux conséquences économiques de leurs actions. Elle est affaire de règles, pas de résultat. Dans une société libre, c’est seulement les décisions des acteurs que nous avons le droit de juger. Si un avantage est acquis par la tromperie ou la violation d’une loi justement applicable à tous, nous le déclarons injuste. Mais si quelqu’un n’a bénéficié d’aucune entorse pour obtenir le même avantage, il n’y a aucune raison d’être critique à son égard. Lorsque tu participes à un jeu, tu ne demandes pas à l’arbitre de déclarer vainqueur le joueur le plus méritant. Il importe seulement que la partie soit jouée loyalement, que les règles soient respectées. »
(Christian Michel)
  • « L'inégalité des revenus et des fortunes est un caractère inhérent de l'économie de marché. Son élimination détruirait complètement l'économie de marché. Les gens qui réclament l'égalité ont toujours à l'esprit un accroissement de leur propre pouvoir de consommation. Personne, en adoptant le principe d'égalité comme postulat politique, ne souhaite partager son propre revenu avec ceux qui en ont moins. Lorsque le salarié américain parle d'égalité, il veut dire que les dividendes des actionnaires devraient lui être attribués. Il ne suggère pas une réduction de son propre revenu au profit des 95 % de la population mondiale qui gagnent moins que lui. »
(Ludwig von Mises, l'Action humaine)
  • « L'inégalité [véritable] consiste à s'enrichir par ses relations, à gagner sans rendre service, à extorquer sous la menace, à créer une classe privilégiée de décideurs non responsables sur leurs biens mais sur celui des autres. »
(Prégentil)
  • « À partir du moment où quelqu’un s’enrichit plus vite que vous, une inégalité surgit. Sauf à contrôler la vie de tout le monde, l’inégalité est le résultat, à un instant donné, d’un processus de développement qui est par nature dynamique. Comme la croissance repose sur la libération des énergies et des potentiels de chacun, il en découlera nécessairement des trajectoires de revenus différentes. »
(Jean-Louis Caccomo)
  • « Le libéral combat les inégalités vraiment injustes, c'est-à-dire celles qui profitent aux hommes politiques et aux fonctionnaires, et les inégalités qui résultent du vol ou de la coercition, qui sont souvent le fait de l'État, ou le fait que l'État ne fait pas son travail. Le socialiste, lui, recherche l'égalité de résultat, et c'est ainsi que dans ce pays tout est fait pour encourager celui qui ne veut rien faire, et tout est fait pour mettre des bâtons dans les roues à celui qui entreprend. C'est ainsi que l'Éducation Nationale, n'ayant pas réussi à uniformiser les résultats des élèves par le haut, s'est résigné à les uniformiser par le bas. »
(Jacques de Guenin)
  • « L'égalité la plus fondamentale entre les hommes est sans doute liée au fait qu'ils sont des êtres humains, et que par nature ils ont une dignité et une vocation que ne possède aucune autre espèce. (...) Cette égalité fondamentale et personnelle prend corps avec l'égalité des droits. Ce qui sépare une société barbare d'une société civilisée, c'est que des règles sociales sont établies et respectées pour garantir les droits individuels qui permettent à l'homme de vivre dignement. »
(Jacques Garello)
  • « L’égalité est un état artificiel qui demande à être constamment entretenu d’une manière artificielle. Les hommes ne sont pas égaux par définition. »
(Vladimir Boukovski)
  • « Les hommes n’étant pas dotés des mêmes capacités, s’ils sont libres, ils ne seront pas égaux, et s’ils sont égaux, c’est qu’ils ne sont pas libres. »
(Alexandre Soljenitsyne)
  • « La France a toujours cru que l’égalité consistait à trancher ce qui dépasse. »
(Jean Cocteau, Discours de réception à l’Académie française, 1955)
  • « Tous les êtres de toutes les Galaxies sont égaux devant la Grande Matrice, indépendamment de leur forme, du nombre de leurs écailles ou de leurs bras, et indépendamment même de l'état physique (solide, liquide ou gazeux) dans lequel il se trouve qu'ils vivent. » (humour)
(Umberto Eco)



D) 1984 d'Orwell n'était pas censé être un manuel de philosophie



Le libéralisme classique ne se confond ni avec l'hédonisme, ni avec une indifférence à l'égard du bien ou du mal et encore moins avec le socialisme. Par Damien Theillier, professeur de philosophie et président de l'Institut Coppet 
 
Rappelez-vous les trois slogans qui régissent la dictature orwellienne :

La guerre, c'est la paix.
La liberté, c'est l'esclavage.
L'ignorance, c'est la force.
Guillaume Bernard, maître de conférences à l'ICES, vient d'en inventer un quatrième :
« Le libéralisme, c'est le socialisme » !
Comment peut-on arriver à confondre la liberté et la folle idéologie qui réglemente nos vies jusqu'aux plus petits détails ? 

Notre maître de conférence a réussi ce tour de force dans un article paru dans Valeurs Actuelles fin mai 2015, intitulé Malentendus courants sur le libéralisme. Tout part d'une équation par amalgame: le libéralisme serait une philosophie libertaire hédoniste et relativiste... ce que serait également le socialisme.
De là, le libéralisme, c'est le socialisme.

Un malentendu sur le libéralisme

L'auteur entretient un malentendu sur le libéralisme, habituellement entendu à gauche : celui-ci postulerait ou fonderait ses arguments sur l'hypothèse d'individus égoïstes, matérialistes et auto suffisants, affranchis de toute norme morale, de toute espèce d'ancrage dans une réalité morale naturelle. Cette idée répandue dans le clergé, y compris au plus haut sommet de sa hiérarchie (comme le montre encore une fois la dernière encyclique du Pape François), est une idée fausse.

À l'encontre de cette caricature, le libéralisme classique ne se confond ni avec l'hédonisme, ni avec une indifférence à l'égard du bien ou du mal et encore moins avec le socialisme.


Une philosophie du pouvoir limité

La plupart des libéraux s'accordent avec la tradition occidentale issue de la philosophie grecque pour dire qu'il existe une rationalité morale et que le bien et le mal ne sont pas des notions arbitraires, relatives à l'opinion ou à l'époque. Ainsi le vol détruit le principe de la propriété, fondée sur le travail c'est-à-dire sur le libre exercice de nos facultés. 

Pour les libéraux, à la différence des socialistes, il existe donc un droit antérieur à la formation de l'État, un ensemble de principes généraux que la raison peut énoncer en étudiant la nature de l'homme.

Ce droit s'impose au pouvoir, qui doit dès lors le respecter. Les lois édictées par l'autorité politique n'ont force obligatoire que selon leur conformité au droit naturel. Et si les citoyens possèdent par nature certains droits fondamentaux, ces droits ne peuvent être ni octroyés, ni supprimés par la loi.

Le libéralisme, pas une théorie morale complète

Mais le libéralisme, contrairement au socialisme, n'a jamais eu la prétention d'être une théorie morale complète, ni une philosophie de la vie ou du bonheur. Guillaume Bernard se trompe en affirmant que « le libéralisme est un tout », c'est-à-dire une sagesse globale. Il est seulement une théorie politique, incluant une morale politique, qui traite du rôle de la violence et des limites du pouvoir. Puisque les hommes ont des penchants criminels (ce qui rejoint l'idée chrétienne de péché), il faut les empêcher de nuire. Mais il est également nécessaire de limiter le pouvoir et d'empêcher la tyrannie. Si tous les hommes étaient bons, l'État serait superflu. Mais si, à l'inverse, comme le reconnaissent les libéraux et les conservateurs, les hommes sont souvent malveillants, alors on doit supposer que les agents de l'État eux-mêmes, qui détiennent le monopole de la violence, constituent une menace potentielle. C'est Locke contre Hobbes, Constant contre Rousseau.

Par conséquent, ce qu'un individu n'a pas le droit de faire : voler, menacer, tuer, un État n'a pas le droit non plus de le faire. Si le fait de spolier autrui est immoral pour un individu, cela vaut également pour ceux qui exercent l'autorité politique. Les libéraux pensent que le commandement biblique « Tu ne voleras pas » s'applique à tous sans exception. Il s'agit d'une éthique universelle qui s'applique également aux institutions sociales. Un vol reste un vol, même s'il est légal.

L'individu, seul agent moral

Il faut également entendre la défense libérale de l'individu en ce sens que celui-ci est le seul agent moral. Les notions de bien et de mal moral, de droits et de devoirs n'ont de sens que pour des personnes singulières, non pour des collectivités abstraites. Seul l'individu humain agit, pense, choisit, seul il est sujet de droit. Ainsi parler de « droits des homosexuels » n'a pas de sens, pas plus que de parler de « droits des catholiques ». L'égalité des droits ne peut être fondée que sur l'appartenance à l'espèce humaine et non sur l'appartenance à une communauté ou à un groupe collectif.

Enfin et surtout, il n'est pas possible de comprendre l'essence de la philosophie politique libérale, si on ne comprend pas qu'elle a toujours été historiquement définie par une rébellion authentique contre l'immoralité de la violence étatique, contre l'injustice de la spoliation légale et du monopole éducatif ou culturel.

Une anthropologie réaliste
Mais ce qui différencie les libéraux des utopistes c'est qu'ils n'ont pas pour but de remodeler la nature humaine. Le libéralisme est une philosophie politique qui affirme que, en vertu de la nature humaine, un système politique à la fois moral et efficace ne peut être fondé que sur la liberté et la responsabilité. Une société libre, ne mettant pas de moyens légaux à disposition des hommes pour commettre des exactions, décourage les tendances criminelles de la nature humaine et encourage les échanges pacifiques et volontaires. La liberté et l'économie de marché découragent le racket et encourage les bénéfices mutuels des échanges volontaires, qu'ils soient économiques, sociaux ou culturels.

Quiconque a lu un peu les libéraux, anciens ou modernes, Turgot, Say, Bastiat, Mises ou Hayek, sait en effet, que pour eux 1° l'intérêt personnel ne peut se déployer librement que dans les limites de la justice naturelle et 2° le droit ne se décide pas en vertu d'un contrat, mais se découvre dans la nature même de l'homme, animal social, doué de raison et de volonté. On est alors très loin de la caricature donnée par l'article de Guillaume Bernard.

Les entrepreneurs anticipent les besoins des consommateurs

Les libéraux, il est vrai, accordent à l'intérêt une large place dans le développement de ce monde. Mais ils voient en lui le plus puissant et le plus efficace des stimulants lorsqu'il est contenu par la justice et la responsabilité personnelle. Le fait que les entrepreneurs soient avant tout guidés par leur intérêt, loin de conduire à l'anarchie, permet de canaliser les intérêts. Cela les oblige à prendre en compte et à anticiper les besoins des consommateurs. Pour réussir il faut être à l'écoute des besoins de la société. 

En revanche, l'un des objectifs principaux des socialistes est de créer (en pratique par des méthodes violentes) un homme nouveau acquis au socialisme, un individu soumis dont la fin ultime serait de travailler au service du collectif. Pour les socialistes, en effet, les hommes ne sont que des matériaux inertes qui ne portent en eux ni principe d'action, ni moyen de discernement.

Partant de là, il y aura entre le législateur et l'humanité le même rapport qu'entre le potier et l'argile. La loi devra façonner les hommes en fonction d'une idéologie imposée d'en haut. Comme le dit bien Jean-Paul II, « Là où l'intérêt individuel est supprimé par la violence, il est remplacé par un système écrasant de contrôle bureaucratique qui tarit les sources de l'initiative et de la créativité. » (Jean-Paul II, Centesimus Annus, 1991).

De fait il y a beaucoup plus d'avidité et de cupidité dans le socialisme que dans le libéralisme. Dans une économie socialiste, il n'y a que deux moyens d'obtenir ce qu'on désire : le marché noir, ou la combine politique. Dans une économie de marché libre, la façon la plus efficace pour les personnes de poursuivre leur amour de la richesse est de servir les autres en proposant des biens utiles et à bon prix.


La propriété privée c'est la protection des plus faibles

La propriété est d'abord une condition nécessaire à ce que le philosophe Robert Nozick appelle « l'espace moral » de la personne. La nature morale de l'être humain exige que la liberté de choix soit protégée pour que chacun puisse exercer pleinement son jugement et ses responsabilités. Et cet objectif de protéger cet espace moral de choix individuel, est mieux servi par une société de libre marché, qui respecte la propriété. Notre tâche principale est d'agir de façon optimale, c'est-à-dire à réaliser notre nature humaine, aussi complètement que possible dans les circonstances de notre vie. Et seule une société libre, qui protège le droit de propriété, peut permettre d'atteindre cet objectif. 

La propriété est aussi ce qui permet un comportement « prudent » (au sens de la vertu morale) vis-à-vis du monde naturel et social. Enfin et surtout, elle bénéficie aux pauvres car elle leur permet d'utiliser leurs dons et leurs compétences dans un marché ouvert à la concurrence. 

Dans le christianisme, l'homme est appelé à servir les autres, spécialement les plus faibles. Or la meilleure façon, la plus productive et la plus juste, d'aider les pauvres est précisément la liberté pour chacun d'exercer la profession ou l'activité de son choix. Une société libre est une société dans laquelle chacun est libre d'utiliser les informations, même imparfaites, dont il dispose sur son environnement pour poursuivre ses propres fins.

Des possibilités très grandes de sortir de la pauvreté

Certes, dans une société libre, les revenus sont inégaux, mais les possibilités qu'ont les gens de se sortir de la pauvreté extrême sont très grandes parce qu'on peut gagner en servant les intérêts d'autrui et que la richesse des uns bénéficie, à terme, aux autres. Le libre marché est un formidable mécanisme naturel de redistribution des richesses car c'est un jeu à somme positive, l'échange est gagnant-gagnant quand il est consenti. 

Enfin, l'économie de marché libre est un système qui permet de ce fait à la philanthropie de s'exercer mieux que dans tout autre système. Chaque être humain a une obligation morale d'assistance à l'égard de ceux qui sont atteints par le malheur. Mais on ne donne que ce qui est à soi. C'est le respect du droit de propriété qui rend possible la charité.

L'égoïsme dans la nature humaine

En conclusion, l'égoïsme n'est pas dans le libéralisme, comme semble le croire Guillaume Bernard, il est dans la nature humaine. Le libéralisme explique seulement que l'intérêt personnel, canalisé par le droit, peut servir le bien commun de façon plus efficace et plus juste que la contrainte de la loi.

En effet, le principe qui a été découvert progressivement au cours de l'histoire occidentale et qui a été mis en lumière par les penseurs libéraux classiques, c'est que la liberté individuelle est créatrice d'ordre, mieux que n'importe quelle solution bureaucratique imposée d'en haut par la coercition. Et cela est vrai, non seulement sur le plan politique mais aussi sur le plan économique. L'allocation des ressources par le libre jeu de l'offre et la demande est la réponse la plus productive et la plus efficace aux besoins humains. Mais c'est aussi le seul système économique compatible avec une vision morale et religieuse de l'homme, fondée sur le droit naturel, c'est-à-dire sur l'idée que les gens ont, par définition, du fait même de leur présence sur terre, des droits qu'il est immoral et injuste pour quiconque de violer.

L'État moderne, grand prédateur

Libre à chacun bien sûr de renvoyer dos-à-dos libéralisme et socialisme, comme le fait Guillaume Bernard. Mais encore faudrait-il ne pas tomber dans la vision caricaturale et fausse qu'il fait du libéralisme. Car il est trop facile de fabriquer un homme de paille pour mieux le rejeter ensuite comme quelque chose de vulgaire et d'immoral. 

L'État moderne, qu'il soit de droite ou de gauche, est devenu « le grand prédateur », le grand confiscateur des libertés et des moyens financiers, promoteur d'un moralisme sans fondement, le tout au profit d'une mafia de rentiers de la politique. Or seuls les libéraux ont pu, dans le passé récent s'opposer à cette croissance apocalyptique. Et ce ne sont pas les chrétiens sociaux, ni les réactionnaires, tous tentés par la forme moderne de socialisme qu'est l'étatisme, qui ont pu s'opposer à cette croissance.



 
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