avril 08, 2026

Stratégie; Diplomatie; Géopolitique, l'effet IRAN !

Sommaire: 

A) - "Ali Shariati, véritable cerveau de la Révolution islamique, ou le brillant théoricien d’un 'islamo-marxisme' "

B) - Le retour de la meute des ambassadeurs

C) - Ormuz, ou les limites de l’ultimatum

 


 

A) - "Ali Shariati, véritable cerveau de la Révolution islamique, ou le brillant théoricien d’un 'islamo-marxisme'  

Dans cette tribune, Michel Taubmann, journaliste, éditeur, écrivain et coauteur « Histoire secrète de la révolution iranienne » (Denoël), explique le rôle déterminant du philosophe iranien d'inspiration marxiste Ali Shariati dans la révolution islamique. 

Connaissez-vous Ali Shariati ? Dans les gigantesques manifestations qui, tout au long de l’année 1978, ont précipité le renversement du shah d’Iran, les portraits de ce séduisant quadragénaire vêtu à l’occidentale côtoyaient ceux du vieux mollah Khomeyni, coiffé de son turban traditionnel. Sa mort brutale en Grande-Bretagne en juin 1977 avait écarté Ali Shariati d’une révolution dans laquelle ce « socialiste de Dieu », formé à la Sorbonne, aurait pu disputer le leadership au représentant d’un clergé chiite qu’il jugeait « réactionnaire ». Ali Shariati, véritable cerveau de la Révolution islamique, a été le brillant théoricien d’un « islamo-marxisme » réconciliant l’islam et la lutte des classes, une théologie de la libération qui se développa parallèlement à celle dont se revendiquaient à la même époque des chrétiens de gauche, notamment en Amérique Latine.

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Né le 24 novembre 1933 dans un petit village au nord-est de l’Iran, où sa mère et les autres femmes ne montraient jamais leur visage, Ali Shariati a été confronté, dès l’enfance, au choc entre la vie religieuse ancestrale et la modernité. Dans un pays mené d’une main de fer par le roi Reza Shah, « l’Atatürk iranien », son père, Mohammad Taqi Shariati, fils, petit-fils de mollah et mollah lui-même a été contraint de troquer sa toge contre un costume à l’occidentale lorsque la monarchie, dans les années 1930, créa une Éducation nationale dépendant de l’État et non plus du clergé. En 1945, les troupes soviétiques occupant encore une partie du nord-est de l’Iran, le ministère de l’Éducation nationale est confié au dirigeant communiste Fereydoun Kechavarz. Comme beaucoup d’enseignants, le père de Shariati s’imprègne alors d’idées sociales et hostiles à « l’impérialisme » britannique, qu’il transmet à son fils Ali, militant dès l’âge de 15 ans dans les rangs des « socialistes pieux ».

Islam et marxisme au Quartier Latin

C’est à Paris, capitale mondiale des révolutions, que le jeune Shariati construira sa pensée « islamiste de gauche ». Il y arrive à vingt-six ans, en 1959, doté d’une bourse du gouvernement iranien, afin d’y compléter ses études doctorales. Obsédé par la « débauche » qui règne à ses yeux dans la « Ville lumière », Ali Shariati écrit à ses proches : « Ici, il n’y a rien d’autre que danse, cabaret, vin, casino et toutes sortes de recherches sur les différentes façons de copuler (…), dans cette ville du vin, de la concupiscence et du fric. (…) La plupart des femmes ressemblent à des oies plus belles que Brigitte Bardot mais moins chères qu’un paquet de cigarettes. Rien que concupiscence, rien que couleur et rien qu’infidélité […] que fausseté, que misère. » Ne trouvent grâce à ses yeux que les étudiants catholiques de l’Alliance française où il apprend la langue de Voltaire. Ali Shariati voit dans leur Église un antidote à « l’extinction certaine de la société française ».

Un chrétien pratiquant va alors jouer un rôle important dans son cheminement intellectuel : son directeur de thèse à la Sorbonne, Louis Massignon, professeur au Collège de France et fondateur des études « Islamisme et religions de l’Arabie » à l’École pratique des hautes études à Paris. Cette sommité universitaire, qui formera Henry Corbin et toute une génération d’orientalistes français, était réputée pour sa rigueur. Mais sa fascination à l’égard de l’islam, renforcée par son indignation envers le colonialisme, alors qu’il s’engageait lui-même contre la guerre d’Algérie, finit par obscurcir son jugement. Ordonné prêtre au Caire à 67 ans, ce mystique qu’on surnommait le « catholique musulman » développait l’idée d’une pureté originelle de l’islam servant de chemin vers la libération humaine, calquée sur la théologie de la libération défendue par des chrétiens. Entretenant une relation très étroite avec Ali Shariati, Louis Massignon cautionna, par son autorité morale, la passion anti-occidentale qui dévorait son élève.

Deuxième rencontre, déterminante. Et prestigieuse. Entre 1962 et 1964, dans un café du Quartier Latin, Ali Shariati et quelques autres doctorants iraniens discutent à plusieurs reprises au milieu des volutes de fumée avec le « maître à penser » de l’existentialisme : Jean-Paul Sartre. Le célèbre philosophe écoute le jeune Shariati expliquer que « l’islam est le meilleur moyen de communication en Iran » : « Si les gens de gauche se rendent dans les villages iraniens, en se réclamant de la “forteresse Marx”, ils seront éjectés sur-le-champ par les paysans. Tandis que moi, si je m’y rends en les invitant à venger le sang de Hossein (petit-fils du prophète Mahomet, considéré comme le troisième des douze imams, équivalent des saints pour la tradition chiite – N.D.L.R.), je serai immanquablement accueilli à bras ouverts. »

Autre figure de référence pour Ali Shariati : Frantz Fanon, psychiatre et philosophe martiniquais, qui éveilla à l’anticolonialisme toute une génération militante, en cette époque de guerre d’Algérie. Ali Shariati traduira en persan et fera publier en Iran le livre le plus fameux de Frantz Fanon, Les Damnés de la terre (1961). Les deux hommes, qui correspondent régulièrement pendant le séjour parisien de Shariati, s’accordent sur le « rôle de l’islam dans la guerre tous azimuts contre le colonialisme » et la nécessité de « créer un homme nouveau ».

La religion des déshérités

Shariati rentre en Iran en 1964, persuadé que la nouvelle pensée révolutionnaire résultera de la synthèse « du socialisme, de l’existentialisme et de l’islam ». Ses interlocuteurs de gauche, Sartre et Fanon, ou chrétien, comme Massignon, s’étaient montrés soucieux de prendre en compte l’apport intellectuel de leur ami musulman, représentant à leurs yeux la partie du monde, opprimée par « l’impérialisme ». Ils étaient cependant inconscients de l’immensité du malentendu.

Car Ali Shariati, lui, pensait l’islam comme source unique non seulement des autres religions, judaïsme et christianisme, mais de toute pensée positive. « Tout ce qui se trouve dans les idées progressistes des intellectuels occidentaux se trouvait bien avant dans l’islam », avait-il déclaré devant l’Association Iran-France. Dans son livre Chiisme rouge, Ali Shariati précise sa pensée en distinguant le bon grain chiite de l’ivraie sunnite. Islamisant la théorie marxiste de la lutte des classes, il érige en « moteur de l’histoire » l’opposition irréductible entre l’islam chiite, confession des « pauvres et de la révolte », identifié au prolétariat, et le sunnisme, défenseur de « l’aristocratie du califat », incarnant la bourgeoisie. Définissant aussi précisément le modèle de société islamique dont il rêve – et que Khomeyni imposera – il s’inspire de Lénine. Refusant le suffrage universel à un peuple supposé arriéré et conservateur, il prône le leadership d’une avant-garde éclairée – par Dieu – et guidée par un Imam.

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La pensée sophistiquée de Shariati contribua à populariser la révolution islamique parmi les intellectuels occidentaux. Michel Foucault, l’un des philosophes français les plus éclairés, qui tenait Shariati en haute estime, écrivait dans le Nouvel Observateur en octobre 1978, quatre mois avant la prise de pouvoir par Khomeyni : « Un fait doit être clair par "gouvernement islamique" personne en Iran n’entend un régime politique dans lequel le clergé jouerait un rôle de direction ou d’encadrement. » Influencé par les thèses de Shariati, Foucault voit en l’islam chiite une spiritualité quasi-libertaire : « Absence de hiérarchie dans le clergé, indépendance des religieux les uns par rapport aux autres, mais dépendance (même financière) à l’égard de ceux qui les écoutent (…) Revenir à ce que fut l’islam au temps du Prophète ; mais aussi avancer vers un point lumineux et lointain où il serait possible de renouer avec une fidélité plutôt que de maintenir une obéissance. » Michel Foucault eut le courage de reconnaître rapidement son erreur. Mais les illusions sur l’islam politique ont mis du temps à se dissiper. 

Michel Taubmann

l.marianne.net/SbT 

 


 B) - Le retour de la meute des ambassadeurs 

« Les diplomates ne sont utiles que par beau temps fixe. Dès qu’il pleut, ils se noient dans chaque goutte ». Manifestement, ce jugement du Général de Gaulle – qui a pu juger sur pièce du courage et de la clairvoyance de la cohorte des diplomates sous Vichy – n’a pas pris la moindre ride à lire la brillante tribune du quotidien de référence de l’intelligentsia parisienne dans son édition du 2 avril 2026. De quoi s’agit-il ? D’un collectif de vingt-huit ambassadeurs (dont quatre éminentes Dames) qui stigmatisent avec sévérité la guerre déclenchée par Américains et Israéliens contre l’Iran[1]. Ni plus, ni moins. C’est du sérieux. L’intention est noble, la défense de la veuve et de l’orphelin. Qui pourrait s’en plaindre et les en blâmer ? La bande des Vingt-huit n’en est pas à son coup d’essai, même si les signataires ne sont pas tous les mêmes. Rappelons qu’elle n’avait pas de mots assez durs pour dénoncer la politique d’Israël vis-à-vis de Gaza en septembre 2025 ![2] Le moins que l’on soit autorisé à dire est que nos ambassadeurs ont le regard rivé vers cette zone inflammable au détriment de toutes les autres zones de conflit au monde. Et, elles ne manquent pas. Pourquoi ? Mystère et pomme d’arrosoir. Toujours est-il que cette dernière tribune offre un superbe exemple de diplomatie de la posture mais aussi un parfait exemple de diplomatie de l’imposture.

Un superbe exemple de diplomatie de la posture 

« La diplomatie a ses bizarreries et ses raccourcis » (John Kenneth Gabraith).

À découvrir cette nouvelle tribune joliment troussée par ces excellences au chapeau à plumes, le lecteur incrédule en est tout retourné tant les mots sont forts et les jugements acérés contre cette valetaille de Donald et de Benjamin.

Citons-en quelques-uns pour appréhender la profondeur de la pensée ! « Nous ambassadeurs français dénonçons la guerre désastreuse lancée les États-Unis contre l’Iran … » ; « L’Iran était une nuisance, pas une menace imminente, ni pour les États-Unis, ni pour Israël » ; « L’Europe reste muette ou résignée » ; « Nous apparaissons désemparés face à la montée des politiques qui sapent l’ordre international » ; « La France, qui dit non à la guerre d’Irak de 2003, renonce aujourd’hui à son indépendance diplomatique » ; « Aussi condamnables que soient le régime de Téhéran et les massacres perpétrés récemment contre sa population, la guerre … n’apportera de solution ni pour l’Iran, ni pour la région » ; « Mais nous savons aussi quel est le monde que nous voulons aux antipodes de la loi du plus fort et de l’impunité » ; « … nous devons reprendre la parole et agir pour réaffirmer ce qui fait notre identité européenne, : le respect du droit international, y compris le droit humanitaire, notre attachement au multilatéralisme, le recours prioritaire à la diplomatie » ; « Il convient de condamner sans ambiguïté la souveraineté des États, de même que les attaques menées contre des objectifs civils ». Et de conclure leur madrigal sur une note lyrique : « Dans l’immédiat, la priorité est d’arrêter le conflit en cours et d’amener les acteurs à la table des négociations ; et, en parallèle, de s’attaquer sérieusement au règlement de la question palestinienne, clé d’une coexistence, durable et apaisé entre Israël et les autres États de la région ».

On l’aura compris, nos diplomuches de haut vol ne badinent ni avec le droit international, y compris le droit humanitaire, ni avec l’attachement au multilatéralisme et au recours prioritaire à la diplomatie mai aussi à leur tropisme, la question palestinienne. Les mots sont forts. Mais, à y regarder de plus près, leur prêche pèche à divers titres

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Un parfait exemple de la diplomatie de l’imposture 

« Tout ce qui est excessif est insignifiant ».

Reprenons quelques arguments chocs développés dans cet opus magnum !

La violation du droit international. Rien ne nous est dit des multiples violations du droit international par le régime pacifique des Mollahs ! Menace permanente de détruire un État reconnu par l’ONU ; agression caractérisée d’États du Golfe qui n’ont jamais déclaré la guerre à l’Iran ; blocage du détroit d’Ormuz en violation du principe de la libre circulation dans des eaux qui ne sont pas iraniennes ; aide ostensible à des organisations terroristes qui déstabilisent toute la région (Hamas, Hezbollah, Houthis et autres groupes chiites en Irak, Syrie …) ; violation du Traité de non-prolifération des armes nucléaires (TNP) depuis des décennies sans que Téhéran ne subisse les foudres de la fameuse communauté internationale, de l’AIEA, du Conseil de sécurité de l’ONU … Cette liste est loin d’être exhaustive.

La violation du droit humanitaire. Rien ne nous est dit, ou si peu, des assassinats de dizaines de milliers d’Iraniens et d’Iraniennes au cours des dernières décennies et, en particulier, au mois de janvier dernier sans que cela n’émeuve nos bons samaritains diplomates. Ces derniers ont-ils oublié l’existence d’une « responsabilité de protéger » qui succède au « droit d’ingérence », incrimination portée sur les fonts onusiens par un ancien ministre français des Affaires étrangères, Bernard Kouchner ? Ce droit ne s’appliquerait-il pas aux malheureuses victimes iraniennes ? Ne serions-nous face à un génocide, un crime contre l’humanité ? Ne devrions-nous pas traîner tous ces criminels devant la CPI (Cour pénale internationale) pour qu’ils y répondent de leurs forfaits ? Le silence de nos bonnes âmes est éloquent. Nous sommes en plein dans l’indignation à géométrie variable.

L’attachement au multilatéralisme. Rien ne nous est dit d’un système multilatéral moribond, en état de mort cérébrale qui se montre incapable d’apporter une quelconque solution aux différents conflits qui se déroulent aux quatre coins de la planète. Comment se fier à un outil qui ne fonctionne pas pour régler un problème qui nécessite plus que des paroles, d’improbables réunions internationales pour faire plier un régime qui ne comprend que le droit de la puissance, se moquant de la puissance du droit ? La démarche de ces diplomates de haut vol relève d’une candeur, d’un angélisme qui force le respect. Ont-ils oublié les conséquences de la conférence de Munich de 1938 ? Peut-être ont-ils la mémoire qui flanche ?

L’absence de menace iranienne. Elle ne serait pas imminente, nous assènent nos experts es-carabistouilles. Ce sont les mêmes pacifistes indécrottables qui nous expliquaient qu’Hitler ne représentait pas une menace après la remilitarisation de la Rhénanie en violation du Traité de Locarno de 1925. Nous en avons payé le résultat au prix fort pendant cinq ans. Ces bons apôtres ne nous disent rien de la portée des missiles iraniens, désormais de 4 000 kilomètres et, demain, peut-être plus avec des charges nucléaires. Tout ceci ne trouble pas cette brochette d’ambassadeurs au petit pied. Tout va très bien Madame la Marquise …

À trop vouloir s’en tenir à l’écume des jours et à une approche biaisée, idéologique, nos Ambassadeurs s’égarent en privilégiant une diplomatie du tape à l’œil à laquelle fait cruellement défaut un impératif de sagesse, de hauteur de vue, de profondeur de jugement, de clairvoyance élémentaire.  Ce qui est regrettable pour de si brillants esprits. Ils sont les modèles d’une diplomatie, liturgie désuète dans un sanctuaire de traditions compassées.

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De la diplomatie spectacle ! 

« Vous avez déjà vu un grand pays s’engager à rester couillonné, sous prétexte qu’un traité n’a rien prévu pour le cas où il serait couillonné ?… Non. Quand on est couillonné, on dit : « Je suis couillonné. Eh bien, voilà, je fous le camp ! » Ce sont des histoires de juristes et de diplomates, tout ça » (Général de Gaulle). En définitive, Il s’agit purement et simplement d’un de ces « pétards diplomatiques » qui font beaucoup de bruit, mais qui sont totalement dépourvus d’efficacité pratique. « Encore des mots toujours des mots
Les mêmes mots
 », pour reprendre les paroles de la chanson de Dalida. Nous sommes au cœur de la diplomatie du Docteur Coué, du Docteur Knock[3]. Une diplomatie de l’insignifiance, qui peine à masquer l’impuissance de ces hauts fonctionnaires drapés dans leur vertu outragée. Comment penser guérir les maux de l’Orient compliqué avec des mots de l’Occident simpliste ? C’est mission impossible sauf à chevaucher des chimères, comme le font ces Vingt-huit héros du buzz médiatique. La seule certitude, c’est que nous devons agir dans l’incertitude d’un monde instable, imprévisible, dangereux qui met à mal les principes du monde d’hier. Qu’on le veuille ou non ! Nous sommes bien face à un nouveau monde qui en train de recréer un vieux monde, celui de la Realpolitik du XIXe siècle au sein duquel seule compte la puissance[4]. En dernière analyse, nous voilà pleinement rassurés avec ce retour en fanfare de la meute des ambassadeurs.

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Jean Daspry, 

 pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques

[1] Collectif d’anciens ambassadeurs de France, La Guerre déclenchée par les Américains et les Israéliens n’apportera de solution ni pour l’Iran, ni pour la région, Le Monde, 2 avril 2026, p. 26.

[2] Jean Daspry, Gaza : la meute des 34 ambassadeurs, www.lediplomate.media , 25 août 2025.

[3] Jean Daspry, De la diplomatie de Pangloss, www.lediplomate.media , 13 mai 2025.

[4] Fareed Zakaria, Le système construit après 1945 peut survivre en dépit de la défection américaine, Le Monde, 1er mars 2025, p. 32.

https://lediplomate.media/tribune-retour-meute-ambassadeurs/

 


 

C) - Ormuz, ou les limites de l’ultimatum

Que le régime iranien doive tomber ne souffre d’aucune ambiguïté. Mais l’évidence de la fin n’autorise aucune négligence dans le choix des moyens ; elle oblige au contraire à les juger avec une sévérité accrue. Depuis les opérations militaires engagées contre l’Iran à la fin de février, la fermeture de fait du détroit d’Ormuz qui s’en est suivie, puis l’ultimatum public par lequel Donald Trump a donné à Téhéran jusqu’au 7 avril à 20 heures, heure de Washington, pour rouvrir le passage sous peine de frappes contre ses ponts et ses centrales électriques, la crise du Golfe a changé de nature. Elle ne met plus seulement aux prises deux volontés ennemies ; elle met à l’épreuve la faculté d’une grande puissance d’obtenir, par la menace, la révision effective de la conduite adverse sans restituer au régime qu’elle vise la nécessité politique que son propre discrédit intérieur avait commencé de lui retirer. L’enjeu n’est donc pas la violence promise en elle-même, mais l’effet politique qu’elle peut — ou non — produire.

Il est des moments où la force se laisse moins mesurer à l’étendue des destructions qu’elle rend possibles qu’au type d’obéissance qu’elle prétend obtenir avant même de s’exercer. L’ultimatum appartient à cette catégorie singulière d’actes stratégiques où la violence cesse d’être seulement un moyen de guerre pour devenir une manière d’agir sur la décision adverse. Ce qui se joue alors n’est pas encore la bataille, ni même la punition au sens strict ; c’est l’effort pour infléchir par avance le calcul de l’autre, pour l’amener à accomplir de lui-même ce qu’il refusait encore la veille. C’est là que se noue la crise d’Ormuz.

Qu’il faille en finir avec la République islamique ne dispense nullement de penser avec exactitude les moyens employés contre elle ; c’est même tout l’inverse. Plus la fin paraît moralement claire, plus le relâchement intellectuel sur les moyens devient dangereux. L’histoire stratégique est pleine de régimes discrédités que la pression extérieure n’a pas abattus, mais raidis ; de pouvoirs usés qui ont trouvé, dans la menace venue du dehors, non leur arrêt de mort, mais le principe de leur prolongation. Il ne suffit donc jamais qu’un régime soit odieux pour que tout ce qui le frappe travaille nécessairement à sa chute. Il faut encore se demander ce que chaque geste produit : s’il désagrège réellement l’adversaire, ou s’il lui restitue, par la violence même qu’il subit, une fonction politique que son propre épuisement intérieur avait commencé de lui retirer.

Dès lors, l’épisode actuel ne saurait être réduit ni à une fanfaronnade, ni au simple prélude d’une opération militaire. Mais l’essentiel est ailleurs : les États-Unis ne cherchent pas seulement à menacer l’Iran, mais à obtenir de lui un acte positif, visible et politiquement coûteux — la réouverture d’un passage que Téhéran a déjà décidé de fermer. Toute la différence est là. Empêcher est toujours plus simple qu’obtenir un recul. Interdire n’est pas faire marche arrière. C’est sur cette distinction que repose toute la suite de l’analyse.

C’est ici que Schelling devient décisif. Son apport n’est pas d’avoir rappelé, banalement, que la force compte ; il est d’avoir montré que, dans les conflits modernes, elle agit souvent moins par son emploi que par l’anticipation qu’elle suscite. La destruction cesse alors d’être seulement un terme ; elle devient un argument. La menace n’est plus l’ombre portée de l’action : elle est déjà une action sur le calcul de l’adversaire. D’où une proposition capitale : la réussite d’un ultimatum ne se mesure ni à la violence qu’il annonce ni à la résolution qu’il affiche, mais au comportement qu’il obtient sans avoir eu encore à déployer toute la violence dont il se réclame.

Il faut toutefois ajouter à cette mécanique un ressort plus troublant, que Schelling avait discerné avec justesse : dans certaines crises, la force ne tire pas seulement avantage de la netteté de sa menace, mais de l’incertitude qu’elle entretient sur le degré de maîtrise qu’elle conserve sur elle-même. Il peut être rationnel, pour un acteur, de laisser croire qu’il ne l’est pas tout à fait. Toute la politique du bord de l’abîme tient dans cette lisière. L’adversaire ne recule pas seulement parce qu’il redoute une décision hostile ; il recule aussi parce qu’il n’est plus certain que cette décision demeurera parfaitement gouvernée. Trump ne cherche donc pas seulement à être tenu pour résolu ; il tire également avantage de l’idée qu’il pourrait aller plus loin qu’un acteur pleinement prévisible. C’est ici que la pensée de Schelling rejoint ce que la littérature américaine a plus tard désigné, dans une formule au demeurant contestable, comme la “théorie du fou” : non la simulation grossière de la folie, mais l’usage calculé de l’imprévisibilité comme auxiliaire de la contrainte.

Mais c’est précisément là que commence la difficulté. Une menace n’est jamais efficace par elle-même. Elle ne le devient que si la concession qu’elle exige paraît, à celui qui la subit, préférable au maintien de la ligne qu’il s’est donnée. Autrement dit, il ne suffit pas que l’adversaire redoute le châtiment ; il faut encore qu’il voie un sens au recul qu’on lui demande. Toute contrainte digne de ce nom suppose donc une double crédibilité : celle de la punition à venir, et celle de l’horizon qui s’ouvrira si l’on cède. Or c’est sur ce second versant, plus encore peut-être que sur le premier, que se joue la crise d’Ormuz.

Le problème américain n’est donc pas d’inspirer la peur ; il est de rendre la concession intelligible. Téhéran peut juger vraisemblable la violence qui le menace et conclure néanmoins qu’il n’a aucun intérêt à obtempérer, non parce qu’il sous-estimerait la puissance américaine, mais parce qu’il estimerait qu’un recul ne lui apporterait ni sécurité durable, ni stabilisation réelle, ni même garantie minimale contre la répétition d’exigences nouvelles. Dès lors, l’ultimatum change de nature : il cesse d’être un simple instrument de coercition pour devenir une épreuve de vérité sur la capacité d’une grande puissance à transformer sa supériorité militaire en résultat politique.

C’est ici que la pensée schellingienne retrouve toute son actualité, mais aussi sa limite. Car la mécanique de la contrainte suppose un adversaire pour lequel la marche arrière demeure politiquement praticable. Or un régime comme celui de Téhéran ne reçoit pas la menace dans la nudité d’un calcul abstrait. Il la reçoit à travers une mémoire, une structure de pouvoir, une économie de l’honneur et une dramaturgie de la résistance. La pression extérieure ne pèse donc pas seulement sur ses capacités ; elle agit aussi sur le récit par lequel il se justifie. C’est ce qui interdit de réduire la situation à une simple confrontation entre une puissance supérieure et un régime affaibli. Une menace mal ordonnée peut accroître les coûts matériels de la résistance tout en augmentant, dans le même mouvement, les coûts politiques de la concession.

C’est à partir de cette tension qu’il faut lire la séquence actuelle : non comme un épisode de plus dans la longue confrontation entre Washington et Téhéran, mais comme une mise à l’épreuve de la contrainte elle-même. La question n’est pas seulement de savoir si les États-Unis frapperont ; elle est de savoir s’ils peuvent encore faire de la menace autre chose qu’un geste de force, c’est-à-dire un instrument capable d’obtenir la révision effective de la conduite adverse sans rendre au régime qu’ils visent la nécessité politique que son propre discrédit intérieur lui avait en partie retirée.

Empêcher n’est pas obtenir un recul

La première erreur serait de traiter toutes les menaces comme si elles relevaient d’une seule et même logique. Il n’en est rien. Entre empêcher un adversaire d’agir et l’obliger à revenir sur une décision déjà prise, l’écart est considérable. Dans un cas, il s’agit de maintenir un état de choses ; dans l’autre, de l’arracher de nouveau à l’adversaire. Dans un cas, on interdit ; dans l’autre, on obtient une marche arrière. Cette différence est plus qu’une nuance de vocabulaire : elle commande la structure entière de la crise.

Schelling fut l’un des premiers à en tirer toutes les conséquences. La dissuasion vise à faire en sorte qu’un acte n’ait pas lieu. Son efficacité tient pour une part à sa discrétion même : lorsqu’elle réussit, rien ne se passe, et l’adversaire peut toujours soutenir qu’il n’avait, de toute manière, aucune intention d’aller plus loin. La contrainte obéit à une logique autrement plus exigeante. Elle suppose qu’un acte a déjà été engagé, qu’un rapport de force a déjà été modifié, et qu’il faut désormais obtenir de l’adversaire qu’il revienne publiquement sur ce qu’il a commencé de faire. C’est pourquoi elle est, par nature, plus difficile. On peut s’abstenir sans perdre la face ; on ne recule jamais sans coût.

Toute la situation d’Ormuz tient dans cette asymétrie. Ce que Washington demande à Téhéran n’est pas de s’interdire une initiative future ; c’est de défaire une initiative déjà prise. Il ne s’agit pas d’empêcher une fermeture éventuelle du détroit, mais d’obtenir la réouverture d’un passage dont l’Iran a déjà fait un instrument de pression. La différence est capitale. Car ce qui est demandé ici n’est pas une simple inaction, mais un geste positif, visible, et politiquement lourd : reconnaître que l’on renonce, sous menace étrangère, à l’avantage que l’on s’était donné.

Il faut mesurer tout ce que contient une telle demande. Dans l’abstrait, rouvrir un détroit peut sembler n’être qu’un acte technique. Dans la réalité stratégique, c’est tout autre chose. C’est restituer sous pression ce que l’on avait transformé en levier. C’est accepter que l’adversaire définisse à la fois le calendrier du recul et le langage dans lequel ce recul sera interprété. La contrainte n’est donc pas une simple menace plus forte que les autres ; elle est une entreprise plus ambitieuse et plus instable, puisqu’elle vise non à empêcher un comportement, mais à produire une révision de comportement que l’adversaire devra lui-même accomplir.

De cette logique découle une conséquence décisive : la contrainte est toujours une politique du temps. La dissuasion peut parfois tenir dans une ligne rouge. La contrainte, elle, exige une séquence : une pression, une échéance, un coût annoncé, un mécanisme d’aggravation progressive du choix adverse. Elle n’agit pas seulement sur la peur ; elle agit sur le rythme de la décision. L’ultimatum est la forme par excellence de cette compression du temps. Il s’agit de placer l’adversaire dans une situation telle que le maintien de sa position lui paraisse, à mesure que l’échéance approche, plus coûteux que son abandon. En ce sens, l’auteur de l’ultimatum ne dit pas seulement : si vous persistez, vous serez punis ; il dit aussi : le temps travaille désormais contre vous.

C’est alors qu’intervient ce que Schelling a décrit avec une lucidité singulière : la puissance d’une menace ne tient pas seulement à la destruction qu’elle annonce, mais à la manière dont elle réorganise l’économie de la décision adverse. La politique du bord de l’abîme n’est pas l’art de parler plus fort que l’autre ; elle est l’art de rendre la situation elle-même plus dangereuse à mesure qu’elle dure. L’objectif n’est pas simplement d’effrayer, mais de faire comprendre à l’adversaire que, s’il persiste, il entrera dans une zone où la maîtrise des conséquences diminuera pour tous. L’ultimatum ne menace donc pas seulement d’un acte ; il modifie la structure du choix.

C’est aussi pourquoi l’auteur de l’ultimatum cherche à déplacer sur l’autre la charge de la catastrophe. Il ne se présente pas comme celui qui veut le pire, mais comme celui qui laisse encore au pire une chance d’être évité. Toute la force de ce type de séquence réside dans ce renversement : si vous cédez, la crise s’arrête ; si vous ne cédez pas, ce qui suivra vous sera imputé. Il y a là une opération à la fois stratégique et morale : stratégique, parce qu’elle vise à faire supporter à l’adversaire le poids du prochain pas ; morale, parce qu’elle cherche à inscrire d’avance le récit de l’escalade, en donnant à l’auteur de la menace le rôle de celui qui a laissé une issue et à l’adversaire celui de celui qui l’a refusée.

Mais il faut ici se garder d’une illusion fréquente. On croit souvent que la réussite d’un ultimatum dépend avant tout de la crédibilité de la violence annoncée. Cette condition est évidemment nécessaire ; elle n’est pas suffisante. Une menace peut être parfaitement crédible et demeurer politiquement stérile. Car ce qui compte, en dernier ressort, n’est pas seulement que l’adversaire redoute le châtiment ; c’est qu’il juge le recul moins coûteux que la persistance. Autrement dit, la contrainte ne réussit pas lorsque l’autre a peur ; elle réussit lorsque l’autre conclut que céder lui coûte moins cher que tenir.

Or c’est précisément là que la difficulté se noue. Dans une séquence de contrainte, l’adversaire ne compare pas simplement une punition certaine à une sécurité retrouvée. Il compare deux coûts : celui de la résistance et celui du recul. Si le recul lui paraît n’être qu’une humiliation sans garantie, alors même une menace redoutable peut ne pas produire l’effet recherché. C’est ce que les lectures trop sommaires de la crise négligent. Elles raisonnent comme si la peur suffisait. Mais la peur n’est qu’une moitié de la mécanique ; l’autre tient à la signification politique de la concession demandée.

C’est pourquoi la crise d’Ormuz ne saurait être comprise comme une simple démonstration de force. Ce qui s’y joue n’est pas seulement la capacité américaine à frapper, mais sa capacité à faire apparaître le recul iranien comme une issue praticable. Toute la difficulté de la contrainte tient là : obtenir de l’adversaire non qu’il redoute la violence, mais qu’il choisisse lui-même de modifier sa conduite avant qu’elle ne s’abatte. On mesure alors ce qui fait la fragilité propre d’un ultimatum : il ne suffit pas qu’il fasse peur ; il faut encore qu’il rende le recul politiquement possible.

C’est précisément là que la séquence actuelle commence à se dérober. Car un recul n’est politiquement possible que s’il peut être intégré à un calcul intelligible, à une justification soutenable, à un après encore gouvernable. Or c’est cette condition — bien davantage que la seule capacité de punir — qui paraît aujourd’hui incertaine. La question décisive n’est donc pas de savoir si l’Iran croit à la menace américaine. Elle est de savoir s’il peut encore croire au sens du recul qu’on lui demande.

La faille de l’ultimatum est dans le lendemain

On se trompe presque toujours sur ce qui fait réellement la force d’un ultimatum. On croit que tout dépend de l’intensité de la menace, de la précision des cibles, de la résolution affichée par celui qui parle. Rien n’est plus incomplet. La menace n’est qu’une moitié du dispositif. L’autre, plus discrète et plus décisive, tient à la forme du lendemain qu’elle laisse entrevoir. Un ultimatum n’obtient pas un recul parce qu’il fait peur ; il l’obtient parce qu’il rend la concession pensable. C’est là le point décisif, et sans doute le plus mal compris de toute la crise.

Car on raisonne trop souvent comme si l’adversaire n’avait qu’un calcul à faire : céder ou être puni. C’est là une vision rudimentaire de la contrainte. En réalité, celui qui subit un ultimatum ne compare jamais simplement l’obéissance à la destruction ; il compare deux avenirs. D’un côté, l’avenir de la résistance, avec son coût matériel, militaire et politique ; de l’autre, l’avenir de la concession, avec ce qu’elle implique d’humiliation, de vulnérabilité et d’exposition à des exigences ultérieures. Tant que le second avenir demeure, malgré tout, moins coûteux que le premier, la contrainte peut réussir. Mais dès que la concession cesse d’apparaître comme une issue stabilisatrice, la mécanique s’enraye. La peur subsiste ; l’effet politique, lui, se dérobe.

La question essentielle n’est donc pas, ou pas seulement, de savoir si Téhéran croit à la violence américaine. Il est fort possible qu’il y croie. Le véritable problème est ailleurs : croit-il encore qu’un recul lui ouvrirait une situation préférable à celle qu’il endure déjà ? La différence est immense. Un adversaire peut juger vraisemblable la punition annoncée et conclure néanmoins qu’il n’a aucune raison suffisante de céder, non parce qu’il nierait le rapport de force, mais parce qu’il ne verrait dans l’obéissance demandée ni sécurité durable, ni équilibre restauré, ni même pause crédible dans l’accumulation des pressions. Dès lors, l’ultimatum perd sa fonction propre. Il demeure une menace ; il cesse d’être une voie de transformation de la conduite adverse.

C’est en ce point précis que la mémoire du JCPOA continue de peser sur la crise actuelle avec une force qu’on sous-estime souvent. Il ne s’agit pas ici de revenir indéfiniment sur les mérites ou les limites de l’accord. Il s’agit de comprendre ce qu’un épisode de ce type dépose durablement dans la perception stratégique d’un adversaire. Lorsqu’un compromis majeur a été conclu, appliqué, puis abandonné par la puissance même qui prétend désormais exiger une nouvelle concession, le problème posé n’est plus seulement celui de la confiance ; il est aussi celui du temps politique. Ce qui s’altère alors, ce n’est pas seulement la valeur d’une promesse ; c’est la possibilité même, pour l’adversaire, de croire que le recul d’aujourd’hui puisse encore ordonner un lendemain à peu près prévisible.

C’est là, si l’on veut, le nœud le plus profond de la séquence présente : la crise d’Ormuz est moins une crise de crédibilité militaire qu’une crise de crédibilité du lendemain. Personne, à Téhéran, n’a besoin qu’on lui démontre que les États-Unis peuvent frapper. La supériorité américaine n’est pas en litige. Ce qui l’est, c’est la signification du geste qu’on exige de l’Iran. Si rouvrir le détroit ne signifie pas entrer dans une séquence plus stable, mais simplement renoncer, sous pression, à un levier acquis, sans garantie contre la reprise de la pression quelques jours ou quelques semaines plus tard, alors la concession demandée change de statut : elle ne paraît plus être une solution, mais le premier moment d’une vulnérabilité prolongée.

Ici l’analyse classique de la coercition doit être poussée plus loin qu’on ne le fait d’ordinaire. On parle beaucoup de la crédibilité de la menace ; on parle trop peu de la crédibilité de la retenue à venir. Or, du point de vue de celui qui subit l’ultimatum, les deux sont inséparables. La question n’est pas seulement : frapperont-ils si je refuse ? Elle est aussi : s’arrêteront-ils si je cède ? Cette seconde interrogation est, dans certaines crises, la plus importante des deux. Car un pouvoir peut préférer l’épreuve immédiate à une obéissance qui ne lui garantirait rien et ne ferait peut-être que déplacer son désavantage dans le temps.

On touche ici à une vérité plus générale, qui vaut bien au-delà du cas iranien. Une grande puissance ne réussit pas à contraindre simplement parce qu’elle inspire la crainte ; elle y parvient lorsqu’elle fait apparaître l’obéissance comme l’option la moins périlleuse pour celui à qui elle s’adresse. Tant que l’adversaire peut interpréter la concession comme un simple désarmement unilatéral devant un interlocuteur dont il ne croit ni la constance ni la retenue, l’ultimatum est amputé de sa moitié essentielle. Il menace, mais n’oriente plus. Il comprime le temps, mais n’ordonne plus l’avenir. C’est précisément cette dissociation entre la peur et l’horizon qui donne à la crise d’Ormuz sa portée théorique.

Il faut mesurer ce que cela signifie pour l’administration américaine. Le problème n’est pas qu’elle manquerait de moyens ; il est qu’elle ne dispose plus, face à l’Iran, de ce supplément de crédibilité qui permet à la force d’agir sans avoir à s’employer jusqu’au bout. Une puissance parfaitement capable de détruire peut ainsi rencontrer une difficulté beaucoup plus redoutable : ne plus savoir produire, chez l’autre, l’assentiment contraint au recul. La contrainte ne consiste pas seulement à briser ; elle consiste à faire en sorte que l’adversaire conclue lui-même qu’il a intérêt à céder. Lorsqu’une puissance ne maîtrise plus cette conclusion, elle garde la violence ; elle perd une part de son efficacité politique.

Dès lors, la crise prend un sens plus tranchant. Ce qui se joue n’est pas seulement la résistance iranienne à une menace américaine ; c’est la capacité des États-Unis à faire encore de leur force autre chose qu’une supériorité matérielle. Toute hégémonie véritable repose sur une économie plus subtile que la seule destruction : elle suppose que les autres jugent raisonnable de s’incliner avant l’épreuve, parce qu’ils pensent qu’un ordre, même défavorable, subsistera après leur recul. Si cette croyance se défait, c’est toute l’architecture de la contrainte qui se défait avec elle. La peur peut demeurer intacte ; la docilité stratégique, elle, se retire.

C’est pourquoi le point faible de l’ultimatum américain n’est pas, en dernière analyse, l’insuffisance d’une frappe possible, ni même la difficulté d’en soutenir le coût politique international. Il réside dans quelque chose de plus silencieux et de plus grave : l’incapacité croissante à donner à la concession demandée une forme d’avenir. Tant que ce défaut n’est pas corrigé, la menace la plus précise, la plus spectaculaire, la plus redoutée même, risque de produire moins qu’on ne l’imagine. Elle peut effrayer sans convaincre. Elle peut punir sans obtenir. Elle peut frapper sans arracher de recul.

C’est à partir de là que l’analyse doit encore se durcir. Si la concession n’apparaît plus comme un avenir supportable, alors la pression extérieure change de fonction. Elle ne travaille plus seulement contre le régime ; elle travaille aussi pour lui, en transformant le recul en humiliation et l’obéissance en perte de rang. Ce n’est plus alors le seul problème de la crédibilité de la menace qui se pose, mais celui de la conversion politique de la violence. La question n’est plus : l’Iran a-t-il peur ? Elle devient : a-t-il encore une raison de céder ?

Ce que l’ultimatum réveille : la ressource politique du siège

Il existe, dans l’histoire des crises, un paradoxe plus constant qu’on ne veut bien l’admettre : certains régimes commencent à se relever au moment même où l’on croit les acculer. Non, parce que la pression qui s’exerce sur eux serait illusoire. Non parce que la violence qui les vise manquerait d’efficacité matérielle. Mais parce qu’une menace extérieure d’une certaine nature peut leur rendre ce qu’ils avaient commencé à perdre au-dedans : une fonction politique, une nécessité historique, parfois même une forme de légitimité de combat.

C’est ce risque qu’il faut regarder en face dans le cas iranien. Que la République islamique soit un régime à abattre n’épuise pas la question ; c’en est le point de départ, non le terme. Toute la difficulté tient à ceci : il est parfaitement possible qu’une stratégie destinée à la faire plier contribue, par son mode d’action même, à la reconstituer comme pouvoir de résistance. La menace n’échoue pas alors faute de force ; elle échoue parce qu’elle travaille aussi pour l’adversaire.

Pourquoi ? Parce qu’un régime de cette nature ne se maintient pas seulement par la répression, l’appareil sécuritaire ou l’épuisement des oppositions. Il se maintient aussi par une dramaturgie. Il lui faut sans cesse prouver qu’il n’est pas seulement un pouvoir, mais un rempart. Tant que cette fiction se fissure, le régime s’use. Mais dès lors qu’une puissance étrangère lui offre la scène sur laquelle rejouer le récit du siège, cette fiction retrouve de la prise. L’ultimatum n’agit plus seulement sur les capacités matérielles du pouvoir ; il lui restitue une fonction symbolique. Il lui permet d’apparaître de nouveau non comme un appareil discrédité, mais comme l’organe d’une résistance imposée par les circonstances.

Ici, la nature des cibles importe autant que la nature de la menace. Menacer des ponts, des centrales électriques, bref des infrastructures dont la destruction atteindrait immédiatement la vie ordinaire, ce n’est pas seulement accroître la pression sur un État ; c’est déplacer le centre de gravité du conflit. On ne menace plus seulement un pouvoir ; on menace les conditions mêmes d’existence d’une société. Une telle stratégie peut produire de la peur, du désordre et de la fatigue. Mais elle peut aussi produire autre chose : la conviction qu’au-delà du régime, c’est le pays lui-même qui est sommé de plier.

C’est alors que surgit la véritable difficulté politique. Une population peut exécrer ses gouvernants et refuser pourtant qu’une puissance étrangère fixe les conditions de son humiliation. Elle peut souhaiter la chute du régime et rejeter en même temps la forme que prend la pression exercée contre lui. Elle peut même, dans certaines circonstances, transférer sur le pouvoir qu’elle déteste une part de l’énergie défensive qu’appelle la menace du dehors. Rien de tout cela n’a d’extraordinaire. C’est même l’un des ressorts les plus ordinaires de la vie historique des régimes assiégés : ils survivent moins par l’adhésion qu’ils suscitent que par l’humiliation qu’ils parviennent à monopoliser.

Il faut ici rompre avec une illusion profondément ancrée dans la pensée stratégique moderne : celle selon laquelle la souffrance sociale se traduirait mécaniquement en pression politique contre ceux qui gouvernent. Une telle hypothèse est déjà fragile dans les sociétés ordinaires ; elle l’est plus encore dans un système dont une part de la légitimation repose précisément sur l’idée que la nation n’existe qu’à travers l’épreuve qui lui est imposée. Plus la contrainte venue de l’extérieur est spectaculaire, plus elle tend à accroître le coût symbolique du recul. Plus l’ultimatum est public, plus la concession qu’il exige devient, pour celui qui la consentirait, une scène d’abaissement. Et plus le recul prend cette forme, moins il devient politiquement praticable.

L’Iran offre ici un cas presque exemplaire. Les renseignements américains eux-mêmes estimaient, il y a encore quelques jours, qu’un relâchement rapide de l’étreinte iranienne sur Ormuz était peu probable, tant ce levier constituait pour Téhéran son principal moyen de pression dans la crise en cours. Cette donnée compte moins pour ce qu’elle annonce que pour ce qu’elle révèle : du point de vue iranien, le détroit n’est pas seulement une arme économique ; il est devenu une épreuve de tenue politique. Dès lors qu’un pouvoir a investi sa propre résistance dans un geste de cette nature, lui demander d’y renoncer sous ultimatum revient à lui demander bien davantage qu’une mesure technique. On lui demande d’endosser publiquement la figure de celui qui cède.

C’est pourquoi la séquence actuelle ne doit pas être lue comme une simple confrontation entre une puissance supérieure et un régime affaibli. Elle est plus dangereuse que cela. Elle oppose une puissance qui entend transformer sa supériorité matérielle en résultat politique à un régime qui peut transformer la pression subie en preuve de sa propre nécessité. Plus Washington élève le coût matériel de la résistance, plus Téhéran peut espérer élever le coût symbolique de la concession. Dès lors, l’ultimatum change de fonction. Il ne travaille plus seulement à faire plier l’adversaire ; il contribue à modifier le terrain sur lequel celui-ci justifie sa propre survie.

Il faut mesurer ce renversement. Lorsqu’un régime ne tient plus que par inertie, corruption, peur ou lassitude sociale, il demeure vulnérable à l’usure intérieure. Mais dès qu’une menace extérieure lui permet de se présenter de nouveau comme la dernière forme disponible de la souveraineté, le rapport change. La violence venue du dehors ne dissout plus seulement le pouvoir ; elle l’ordonne à nouveau autour d’une mission. Ce n’est pas qu’elle le rende soudain juste ou populaire ; c’est qu’elle lui restitue la vieille ressource des régimes en difficulté : faire oublier ce qu’ils sont en rappelant ce qui les menace.

On touche ici au point le plus délicat de toute stratégie visant des régimes révolutionnaires tardifs ou des pouvoirs fondés sur la logique du siège. Leur point faible intérieur n’est pas toujours convertible en point faible extérieur ; il arrive même que l’un corrige l’autre. Ce que l’érosion interne leur retire, la pression internationale peut le leur rendre en partie. Ce qu’une société ne supporte plus au nom de la justice ou de la prospérité, elle peut le tolérer de nouveau au nom de la dignité, de la défense ou de la continuité nationale. Une menace mal ordonnée ne fait donc pas que manquer son but ; elle peut aider l’adversaire à recomposer le sens même de sa persistance.

Le paradoxe prend alors toute sa force. Un ultimatum conçu pour accélérer la chute d’un régime peut contribuer à prolonger sa fonction. Il peut renforcer ni son efficacité administrative, ni même son crédit moral, mais sa capacité à prétendre qu’en tombant il livrerait le pays à une humiliation plus grande encore. C’est ici que la logique de la contrainte rencontre sa frontière politique la plus sévère : elle ne suffit pas à défaire un pouvoir si l’acte même par lequel elle s’exerce lui permet de redevenir, aux yeux d’une partie de la société, autre chose qu’un simple oppresseur.

C’est pourquoi la crise d’Ormuz doit être lue à deux niveaux. Au premier, visible, elle oppose un ultimatum américain à un refus iranien. Au second, plus profond, elle détermine si la force exercée contre Téhéran travaille réellement à son isolement, ou si elle lui offre la possibilité de se reconstituer comme gardien d’une souveraineté menacée. La question n’est donc pas seulement : l’Iran peut-il tenir ? Elle est aussi : que devient politiquement le régime s’il tient sous la menace ? Car si la réponse est qu’il retrouve, par la pression même qu’il subit, une part de la nécessité historique que son propre discrédit lui avait ôtée, alors l’ultimatum aura produit bien davantage qu’une crise : il aura réanimé ce qu’il prétendait achever.

Le pire n’est pas de s’abstenir : c’est de frapper sans effet

Dans l’imaginaire stratégique ordinaire, ne pas frapper passe pour la forme suprême de la faiblesse, et frapper pour la preuve décisive de la résolution. C’est une représentation grossière, parce qu’elle confond l’acte avec son effet, la violence avec son rendement politique, l’emploi de la force avec la production d’un résultat. Or c’est précisément ce que la pensée de la contrainte oblige à dissocier. Une puissance peut renoncer à frapper et préserver encore, par l’ambiguïté, le report ou la reformulation de ses objectifs, une part de sa crédibilité. Elle peut, inversement, frapper avec une brutalité incontestable et sortir pourtant affaiblie de l’épreuve si la violence employée ne produit pas le comportement qu’elle exigeait. C’est pourquoi l’hypothèse la plus lourde de conséquences n’est pas celle d’un recul américain. Elle est celle d’une frappe américaine suivie d’une résistance iranienne suffisante pour que l’objet même de l’ultimatum — la réouverture du détroit — ne soit pas obtenu. C’est ce scénario, et non l’abstention, qui mettrait véritablement à l’épreuve la portée politique de la force américaine.

Une telle séquence aurait une portée qui dépasserait de très loin le théâtre du Golfe. Elle n’apprendrait pas seulement que l’Iran peut encaisser ; elle apprendrait que la punition américaine ne suffit plus, à elle seule, à obtenir le comportement qu’elle prescrit. C’est là une information stratégique de premier ordre. Car l’essentiel, dans les rapports de puissance, n’est jamais seulement de savoir qui peut détruire. Il s’agit de savoir si cette capacité de destruction demeure transformable en obéissance politique. Le jour où cette transformation se dérègle, la hiérarchie reste militaire ; elle devient moins assurée dans l’ordre stratégique.

Il faut ici mesurer le mécanisme exact de l’échec. Une frappe qui ne produit pas l’effet recherché n’est pas un demi-succès ; elle révèle quelque chose que tous les observateurs cherchent en permanence à établir : la limite opératoire d’une puissance. Tant que cette limite n’a pas été éprouvée, elle demeure matière à hypothèse. Dès qu’elle l’est, elle devient une donnée. La différence est immense. Entre une puissance dont on suppose qu’elle pourrait ne pas parvenir à faire plier un adversaire et une puissance dont on a vu qu’elle n’y est pas parvenue, le monde ne raisonne plus de la même manière. C’est ce qui donne à l’épisode d’Ormuz sa portée systémique. Une telle issue ne modifierait pas seulement le calcul iranien ; elle travaillerait, par ricochet, tous les calculs des acteurs qui observent le rapport entre puissance américaine, endurance adverse et durée de la contrainte. Les marchés l’enregistreraient d’abord sous forme de risque durable ; les alliés américains, sous forme d’incertitude accrue ; les puissances révisionnistes, sous forme d’enseignement.

Mais il faut aller plus loin. Ce qui serait alors atteint n’est pas la capacité américaine à punir ; elle demeurerait intacte. Ce qui serait atteint, c’est la croyance dans l’efficacité politique de cette punition. Or cette croyance vaut presque autant que les moyens eux-mêmes. Une puissance n’ordonne pas le monde par la seule accumulation de ses capacités ; elle l’ordonne parce que les autres concluent, avant l’épreuve, qu’il est plus raisonnable de céder que de vérifier jusqu’où elle ira. Si cette conclusion cesse d’aller de soi, toute la mécanique préventive de la puissance s’altère. La force demeure ; l’économie de son anticipation se défait.

C’est en ce sens qu’une frappe sans résultat serait plus grave qu’une abstention. L’abstention laisse subsister l’incertitude ; la frappe inefficace la dissipe au détriment de celui qui frappe. Elle établit, sous les yeux de tous, qu’une violence considérable peut ne pas suffire à produire la révision de conduite qu’elle exigeait. Elle montre qu’il est possible d’absorber, de tenir, de prolonger, de survivre politiquement à l’emploi de la force américaine sans céder sur l’essentiel. Pour les États-Unis, le dommage n’est alors pas seulement régional ; il acquiert une portée démonstrative. Le monde entier aurait été instruit des limites concrètes de sa propre coercition.

On comprend dès lors pourquoi il faut résister à la fascination primitive pour le passage à l’acte. Frapper n’est pas en soi un succès. Ce n’est qu’un moment de la séquence, et parfois le plus compromettant de tous. Tant que la violence reste annoncée, elle conserve la plasticité de l’éventuel ; une fois exercée, elle se laisse juger sur son effet. Si cet effet manque, la force n’apparaît plus comme réserve de puissance, mais comme dépense sans rendement politique suffisant. Elle ne fait plus seulement peur ; elle renseigne. Et ce qu’elle renseigne peut être précisément ce qu’une grande puissance a le plus intérêt à tenir dans l’indétermination : le seuil au-delà duquel sa supériorité ne produit plus d’obéissance.

La vraie question n’est donc pas : Washington ira-t-il jusqu’à la frappe ? Elle est : que démontrerait une frappe qui n’obtiendrait pas ce qu’elle exige ? La réponse est sévère. Elle démontrerait qu’il existe désormais, entre la capacité de punir et la capacité d’obtenir un recul, un écart assez grand pour que la première ne garantisse plus la seconde. Elle démontrerait qu’une puissance peut conserver toute sa force et voir pourtant se réduire l’espace dans lequel cette force produit encore un effet politique stable. Elle démontrerait enfin que la crise d’Ormuz ne concerne pas seulement l’Iran, ni même le Golfe : elle touche à la structure même de la crédibilité américaine dans l’ordre international.

C’est là que cette réflexion peut se refermer sur sa conclusion la plus dure. L’échec le plus grave, pour une grande puissance, n’est pas toujours de s’être retenue. Il est parfois d’avoir employé sa force sans parvenir à faire advenir le comportement au nom duquel elle l’avait menacée. Car une abstention ajourne le jugement ; une frappe sans effet le fixe.

La contrainte et l’après

Au fond, la crise d’Ormuz ne pose pas d’abord la question que l’on croit. Elle ne demande pas si les États-Unis peuvent frapper l’Iran. Nul ne l’ignore, nul ne le conteste. Elle demande quelque chose de plus grave : si cette capacité suffit encore à produire l’effet politique qu’elle prétend commander. Toute la difficulté de la contrainte est là. Une puissance ne s’éprouve pas seulement à l’étendue de la destruction qu’elle rend possible, mais à la faculté plus rare d’obtenir, sans aller jusqu’au terme de cette destruction, la révision effective de la conduite adverse.

C’est pourquoi l’ultimatum lancé par Donald Trump vaut moins comme épisode tactique que comme moment de vérité. Il met à l’épreuve non la réalité de la force américaine, mais la possibilité d’en tirer un résultat. Or cette transformation n’a rien d’automatique. Elle suppose que la menace inspire la crainte, certes, mais aussi que la concession exigée apparaisse comme une issue encore praticable. Elle suppose, autrement dit, qu’une grande puissance sache gouverner non seulement le présent de la peur, mais aussi l’idée du lendemain. C’est précisément sur ce second point que la crise actuelle révèle une fragilité croissante.

Le problème américain n’est pas d’être cru lorsqu’il promet le châtiment. Il est de l’être encore lorsqu’il laisse entendre qu’après la concession pourrait s’ouvrir autre chose qu’une vulnérabilité accrue, un rapport de force plus déséquilibré, ou la reprise d’exigences formulées depuis une position plus dominante encore. Là se situe le point de rupture. Quand la peur subsiste mais que la concession cesse d’apparaître comme une sortie intelligible, l’ultimatum perd sa moitié essentielle. Il peut menacer ; il peine à obtenir. Il peut frapper ; il ne commande plus nécessairement le recul.

À cette première limite s’en ajoute une autre, plus sévère encore. Une menace mal ordonnée ne se borne pas à échouer contre le régime qu’elle vise ; elle peut contribuer à le reconstituer. Tel est le paradoxe que l’analyse stratégique la plus sommaire refuse presque toujours de voir. Qu’un régime soit odieux ne signifie pas que tout ce qui le frappe l’affaiblisse. Certains pouvoirs, au contraire, retrouvent dans la violence venue du dehors la nécessité politique que leur discrédit intérieur leur avait retirée. Si la pression exercée contre Téhéran a pour effet de rendre à la République islamique la fonction de rempart qu’elle ne tenait plus qu’imparfaitement, alors la force ne travaillera pas seulement contre elle : elle travaillera aussi pour elle.

C’est pourquoi l’épisode d’Ormuz dépasse de loin la seule question iranienne. Ce qui s’y joue n’est pas seulement le sort d’un détroit, ni même l’équilibre immédiat du Golfe. Ce qui s’y joue est la forme contemporaine de la puissance américaine elle-même. Une grande puissance demeure grande tant qu’elle peut obtenir avant de détruire, tant qu’elle peut faire conclure aux autres qu’il est plus raisonnable de céder que d’éprouver jusqu’au bout ce dont elle est capable. Le jour où cette conclusion cesse d’aller de soi, la puissance ne disparaît pas ; elle change de nature. Elle reste redoutable, mais elle devient moins ordonnatrice. Elle conserve la force ; elle perd une part de son efficacité stratégique.

La leçon la plus dure est peut-être là. Que le régime iranien doive tomber ne dispense de rien ; surtout pas de penser. L’évidence morale d’une fin n’a jamais garanti l’intelligence des moyens employés pour y parvenir. Toute stratégie sérieuse commence au contraire par cette discipline élémentaire : distinguer ce qui abrège réellement la vie d’un régime de ce qui, sous couleur de le frapper, prolonge sa fonction. En ce sens, la crise d’Ormuz vaut comme une épreuve plus large que son objet apparent. Elle oblige à se demander si la force américaine sait encore produire autre chose qu’un choc, si elle sait encore arracher autre chose qu’un moment de sidération, si elle sait encore faire de la menace un principe d’ordre plutôt qu’un simple geste de domination.

Si la réponse est positive, alors l’ultimatum actuel aura confirmé qu’une vieille grammaire stratégique conserve sa validité, même dans un monde saturé de défiance. Si la réponse est négative, alors la crise d’Ormuz laissera une trace plus profonde qu’un simple épisode de coercition régionale. Elle aura montré, avec une netteté presque doctrinale, qu’une puissance peut conserver intacts ses moyens de destruction et voir pourtant se rétrécir l’espace dans lequel ces moyens produisent encore un effet politique stable. Elle aura montré, en d’autres termes, qu’il est une forme d’impuissance propre aux grandes puissances : non celle de ne plus pouvoir frapper, mais celle de ne plus savoir faire de la frappe autre chose qu’un aveu de limite.

Fundji Benedict

https://nouvellerevuepolitique.fr/fundji-benedict-ormuz-ou-les-limites-de-lultimatum/

 



 

 

 

avril 07, 2026

Que devient le bateau FRANCE ?

Sommaire:

A) - L’arabité, entre fiction politique et injonction communautaire

B) - La dette publique française au bord de l’explosion : la guerre en Iran, étincelle d’une crise historique ?

C) - Nouvelle-Calédonie : nouveau désaveu pour le gouvernement

D) - Sondages : la fête à neuneu de la pré-présidentielle

E) - Face à l’hiver démographique, quelles réponses fiscales ou constitutionnelles ?

 


 

 

A) - L’arabité, entre fiction politique et injonction communautaire

À l’occasion de l’ouverture de l’exposition « Byblos, cité millénaire du Liban » à l’Institut du monde arabe, le rôle de cette institution dans la production de récits sur le « monde arabe » est à nouveau interrogé. Pensée comme un outil de mise en perspective historique et culturelle, l’IMA entend contribuer à une meilleure compréhension de cet espace auprès du public français.

C’est dans ce cadre que la nouvelle présidente de l’Institut du monde arabe, Anne-Claire Legendre, a notamment évoqué « cette part d’arabité qui fait partie de nous ». Une formule qui se veut apaisante et fédératrice, mais qui soulève une question essentielle. Que recouvre précisément cette « arabité » mobilisée dans le débat public ? Loin d’être une évidence, cette notion renvoie à une histoire complexe, faite de constructions idéologiques et de stratégies d’unification.

L’arabité moderne a connu son apogée dans le contexte de recomposition du monde post-colonial au XXe siècle. Qu’il s’agisse de Nasser en Égypte ou du parti Baath en Syrie, ces leaders avaient décidé d’unifier les populations autour d’une langue, d’une histoire et d’un projet commun. Il s’agit d’une idéologie politique et culturelle qui met en avant une unité autour d’un arabe classique et littéraire qui diffère de la réalité des cultures locales.

Cette idéologie, appelée le panarabisme, qui puise dans la Nahda, mouvement de renaissance intellectuelle et culturelle du monde arabe, a dépassé les frontières et s’est imposée en Afrique du Nord au détriment des populations locales. Déjà marquées par les conquêtes arabo-musulmanes et les colonisations européennes, celles-ci se voient assigner une identité fantasmée promue par l’État et ses institutions.

Le panarabisme s’est immiscé dans les pays nord-africains et a rajouté des tensions identitaires à des pays en reconstruction. Les populations autochtones et non arabophones ont vu leurs cultures souvent niées ou assimilées à l’arabité. Les programmes scolaires mettaient en avant cette « arabité » tout en marginalisant les minorités religieuses ou culturelles. Jusqu’aux années 2000, la langue Amazigh était interdite dans les écoles en Algérie comme au Maroc tandis que les prénoms non arabes étaient refusés à l’état civil.

Une logique qui ne se limite pas à l’Afrique du Nord. On la retrouve aussi au Soudan, où les politiques d’arabisation et d’effacement culturel ont été utilisées lors de la deuxième guerre civile dans les années 80. Progressivement, le panarabisme s’est transformé en instrument dictatorial dans plusieurs États.

Il ne s’agit pas de remettre en question l’identité sur le plan individuel, qui reste une question complexe, mais d’interroger l’usage politique de « l’arabité ». Un usage qui se fait à travers l’histoire, les politiques publiques, la culture ou encore la diaspora, dans lesquelles l’arabité devient un marqueur politique plutôt qu’une réalité ethnique et culturelle homogène.

Les populations venant des pays dits « arabes » présentent une diversité culturelle et ethnique souvent mise de côté. Ce sont des populations diverses, avec des coutumes différentes, une langue et un héritage varié. Des Amazighs parmi lesquels des Rifains, des Touaregs ou des Chaouis, des Kurdes, des Juifs, des Nubiens ou des populations de la côte du Levant, dont beaucoup refusent aujourd’hui d’être réduits à un bloc homogène sous l’étiquette « arabe ».

Cela ne relève pas du caprice, mais d’un besoin de retrouver une identité perdue et marginalisée, de redécouvrir un passé effacé par la violence coloniale et le panarabisme autoritaire. Parler un dialecte arabophone ne signifie pas forcément être arabe. Ces revendications ne sont pas pour autant séparatistes, car la plupart sont fiers de leur culture et de leur langue d’origine tout en acceptant la pluralité sous un même drapeau.

Ce discours porté aujourd’hui par l’IMA sur « l’arabité » doit être replacé dans une tradition intellectuelle et une culture diplomatique française plus ancienne. Il est le fruit d’une représentation du « monde arabe » portée par les élites françaises, dans le sillage de ce que l’on a longtemps appelé « la politique arabe de la France ». D’inspiration gaullienne, celle-ci visait à établir des relations apaisées avec les États arabes en les constituant en interlocuteurs stratégiques face aux blocs soviétique et américain, sur la base d’une lecture homogénéisée de cet espace.

Cette conception du monde arabe a été institutionnalisée au Quai d’Orsay à travers des réseaux diplomatiques et une culture administrative que l’on désigne communément sous le nom de « rue arabe ». Il en découle deux effets. Le premier consiste en une unification de différents espaces politiques, linguistiques et culturels très hétérogènes. Le second est la production d’un récit cohérent permettant d’orienter l’action diplomatique française dans la région.

Anne-Claire Legendre, diplomate de carrière, s’inscrit dans cet héritage. En mobilisant la notion d’arabité, elle prolonge cette grille de lecture historique de l’État. L’arabité apparaît ainsi comme le produit d’une construction politique qui agrège des populations, des langues et des trajectoires historiques profondément distinctes afin de leur donner une cohérence opératoire et stratégique. L’écueil est qu’une telle simplification se fait au détriment des innombrables disparités qui font la richesse du monde dit « arabe ».

Cette lecture pose des questions très concrètes dès lors qu’elle est transposée au cas français. Une grande partie de l’immigration est nord-africaine, même si elle est souvent perçue comme relevant du « monde arabe ». Or, ces populations ne se définissent pas comme « arabes », loin de là. Une part importante relève d’héritages amazighs ou berbères. Dès lors, la pertinence d’un discours invitant à « assumer une part d’arabité » doit être légitimement interrogée. De quelle arabité parle- t-on, et pour qui ?

Loin de se limiter à une reconnaissance culturelle, l’usage de cette notion s’apparente à une forme d’injonction implicite, assignant à des individus issus de l’immigration, souvent français depuis au moins deux générations, une identité qu’ils ne revendiquent pas. Dans une société française déjà traversée par de fortes tensions identitaires, un tel discours peut fonctionner comme un outil d’ingénierie sociale, voire communautaire, en produisant des catégories censées structurer le débat public mais qui, en réalité, contribuent à le fragmenter davantage.

Rihame Allouch et Mehdy Raïche

https://nouvellerevuepolitique.fr/rihame-allouch-et-mehdy-raiche-larabite-entre-fiction-politique-et-injonction-communautaire/

 


B) - La dette publique française au bord de l’explosion : la guerre en Iran, étincelle d’une crise historique ?

Dans un contexte géopolitique tendu marqué par la guerre en Iran, la dette publique française, déjà colossale, risque de basculer dans une zone de non-retour. C’est le constat alarmant dressé par Éric Paget-Blanc, professeur en sciences de gestion à l’université d’Évry-Paris-Saclay et ancien analyste chez Fitch Ratings pendant 28 ans, dans un entretien accordé à Politique & Éco sur TV Liberté. Co-auteur de l’ouvrage La dette publique : monétisation, notation et restructuration (avec Faouzi Souissi et Slim Souissi),

il décrypte les mécanismes d’un surendettement qui menace l’économie française et pourrait mener à une mise sous tutelle ou à une crise sociale majeure.

Une dette déjà insoutenable, aggravée par la guerre

La France affiche une dette publique consolidée supérieure à 3.500 milliards d’euros. Les intérêts de cette dette, qui pèsent aujourd’hui environ 60 milliards d’euros pour l’administration centrale (près de 15 % des recettes de l’État), pourraient atteindre 100 milliards d’euros d’ici 2028 si les taux restent élevés. Or, les taux d’intérêt sur les OAT (obligations assimilables du Trésor) à 10 ans se situent actuellement autour de 3,70 %, contre moins de 1 % il y a quatre ans, avant la guerre en Ukraine.

La guerre en Iran fait peser un risque immédiat : la flambée des prix du pétrole.

Un baril potentiellement à 150-180 dollars entraînerait une inflation importée qui, mécaniquement, pousserait les taux d’intérêt à la hausse.

Les marchés financiers, principaux prêteurs de l’État, ajustent leurs exigences pour compenser l’inflation et le risque accru. Résultat : les intérêts absorbent une part croissante des recettes, obligeant l’État à rogner sur les dépenses sociales, les retraites ou les investissements.

« À un certain moment, on arrivera à un problème de soutenabilité de la dette », prévient Éric Paget-Blanc. Les intérêts deviendraient alors une charge « socialement inutile » qui cannibaliserait le budget.

La dette « hors bilan » : le poids caché des retraites

Mais les 3.500 milliards ne racontent pas toute l’histoire. L’ouvrage met en lumière la dette hors bilan, estimée à plus de 2.000 milliards d’euros, dont l’essentiel concerne les retraites des fonctionnaires d’État. Ces pensions, évaluées à 65 milliards d’euros en 2024 sur une masse salariale de 180 milliards, représentent environ 30 % du coût de la fonction publique. Contrairement à la branche retraite de la Sécurité sociale (déficit de seulement 6 milliards), ce système par répartition n’est pas provisionné et pèse directement sur le budget de l’État.

Éric Paget-Blanc insiste : le vrai problème des retraites en France n’est pas tant celui du privé que celui, très confortable, de la fonction publique d’État. Ces engagements futurs ne figurent pas dans la dette officielle, mais ils existent et devront être honorés… ou renégociés.

Qui détient la dette française ? 55 % aux mains d’étrangers

55 % de la dette est détenue par des investisseurs étrangers (banques centrales du Moyen-Orient, Japon, Chine…), une proportion en forte hausse (43 % fin des années 2010).

Cette dépendance extérieure pose un problème majeur : en cas de perte de confiance, ces créanciers sans attache patriotique peuvent se retirer brutalement, faisant bondir les taux.

À l’inverse, le Japon, pourtant très endetté, finance l’essentiel de sa dette auprès de ses propres nationaux, ce qui rend la situation plus gérable.

La France, « passager clandestin » de la zone euro

Contrairement à l’Italie, au Portugal ou à la Grèce, qui ont consenti des efforts de rigueur après la crise de 2010, la France vit « au-dessus de ses moyens » depuis les années 1970. Elle accumule les déficits sans jamais respecter les critères européens (déficit < 3 % du PIB, dette < 60 %). Sous Emmanuel Macron, la dette a explosé de 1.100 milliards d’euros supplémentaires en neuf ans.

Éric Paget-Blanc explique cette tolérance par le statut particulier de la France (puissance nucléaire, siège permanent à l’ONU). Mais les marchés et les partenaires européens finiront par exiger des comptes. L’exemple grec de 2010 – mise sous tutelle par la Troïka, baisse de 40 % des salaires et retraites des fonctionnaires – pourrait se répéter.

Les solutions historiques : restructuration ou monétisation ?

Face à un surendettement insoluble par la croissance (trop faible et menacée par la récession), l’histoire offre deux issues :

  1. La restructuration (ou défaut partiel) : renégociation avec les créanciers, imposition de conditions drastiques (baisse des dépenses sociales, privatisations, coupes dans les fonctionnaires et l’armée). La France perdrait alors son accès facile aux marchés.
  2. La monétisation : création monétaire massive par la Banque centrale (planche à billets indirecte via la BCE). Effet immédiat : inflation forte, ruine des créanciers, mais aussi des épargnants (assurance-vie notamment). Éric Paget-Blanc déconseille fortement l’assurance-vie, placement risqué dans ce contexte, et évoque même le risque d’une épargne forcée (loi Sapin 2 de 2016 permettrait de bloquer les retraits).

Il rappelle que la Révolution française de 1789 et la révolution bolchévique de 1917 ont été déclenchées, en partie, par des crises de dette et d’inflation.

Vers une crise financière en 2026-2027 ?

Éric Paget-Blanc juge prématuré de parler d’une « crise apocalyptique » en 2026, mais estime que le prochain gouvernement (post-2027) héritera d’une situation explosive. Sans réformes courageuses (réduction massive des dépenses sociales à 32 % du PIB, réforme de l’État), la France risque la mise sous tutelle européenne ou une rupture politique.

Dans la seconde partie de l’émission, Philippe Béchad abonde dans le sens d’une manipulation des marchés par Donald Trump, qui alterne discours de paix et poursuite des frappes pour limiter les dégâts sur Wall Street avant le choc obligataire et pétrolier à venir.

Conclusion : la guerre en Iran n’est pas seulement un conflit lointain. Elle agit comme un accélérateur sur une dette française déjà structurellement insoutenable. Comme l’histoire l’a montré, le surendettement ne se résout pas par la magie : il finit toujours par un choix douloureux entre austérité imposée, inflation ou révolution. Le temps presse. La France, qui a bénéficié d’une « prison dorée » européenne pendant trente ans, va devoir choisir son avenir.

https://multipol360.com/la-dette-publique-francaise-au-bord-de-lexplosion-la-guerre-en-iran-etincelle-dune-crise-historique/

 

C) - Nouvelle-Calédonie : nouveau désaveu pour le gouvernement 

Après le rejet en bloc de la réforme constitutionnelle à l’Assemblée nationale

L’exécutif essuie un nouveau revers politique majeur. Jeudi 2 avril, l’Assemblée nationale a adopté, par 190 voix contre 107, une motion de rejet préalable déposée par le député indépendantiste Emmanuel Tjibaou (groupe Gauche démocrate et républicaine). Le projet de loi constitutionnelle relatif au statut de la Nouvelle-Calédonie, déjà adopté par le Sénat le 24 février, est donc rejeté sans même avoir été examiné ni débattu.

Ce texte visait à traduire dans la Constitution française l’accord de Bougival signé en juillet 2025 (et complété par l’accord Élysée-Oudinot de janvier 2026). Il prévoyait notamment :

  • La création d’un « État de la Nouvelle-Calédonie » inscrit dans la Constitution, doté d’une nationalité calédonienne (double nationalité française et calédonienne) et d’une capacité d’auto-organisation via une loi fondamentale.
  • Le transfert progressif de compétences régaliennes, avec des « verrous » garantissant le maintien de la souveraineté française.
  • Un quatrième report des élections provinciales, initialement prévues avant fin juin 2026.
  • Un élargissement conditionnel du corps électoral gelé depuis les accords de Nouméa de 1998 : ouverture aux personnes nées en Nouvelle-Calédonie, à leurs conjoints et aux résidents de plus de 15 ans (ou 10 ans selon les versions discutées), afin de répondre aux demandes des non-indépendantistes tout en préservant le poids démographique du peuple kanak.

Une coalition improbable pour bloquer le texte

La motion de rejet a réuni une alliance hétéroclite : l’ensemble des groupes de gauche (LFI, écologistes, PS, PCF), le Rassemblement national et les indépendantistes du FLNKS.

Pour Emmanuel Tjibaou, qui a défendu la motion, cet accord ne constitue pas une véritable décolonisation mais une simple « autonomie interne » et une « reprise en main par l’État ». Il dénonce un risque de partition du territoire et une dilution du vote kanak, tout en refusant ce qu’il qualifie de « rupture du processus de décolonisation » initié par les accords de Matignon et de Nouméa.

De son côté, le Rassemblement national a voté la motion en invoquant la défense de l’unité et de l’indivisibilité de la République. Maxime Michelet (UDR, proche du RN) a déclaré : « L’unité de la République, l’indivisibilité de la nation ne sont pas négociables. La Nouvelle-Calédonie est française. Elle l’a dit trois fois par référendum. Voter ce texte, c’est organiser une indépendance déguisée. »

La gauche et les indépendantistes, quant à eux, estiment que le texte ne va pas assez loin dans la reconnaissance des droits du peuple premier et maintient trop de contrôles de l’État sur les compétences régaliennes.

Le gouvernement défend un texte de compromis

La ministre des Outre-mer, Naïma Moutchou, avait plaidé avant le vote pour un texte qui « n’impose pas un avenir à la Nouvelle-Calédonie contre les Calédoniens » mais qui « crée précisément les conditions pour qu’ils puissent eux-mêmes se prononcer ». Sébastien Lecornu, chargé du dossier, a immédiatement réagi au rejet en annonçant qu’il réunirait « la semaine prochaine » les signataires de l’accord de Bougival afin d’éviter l’immobilisme.

Sans réforme constitutionnelle promulguée, les élections provinciales devront se tenir au plus tard le 28 juin 2026 avec le corps électoral actuel, gelé depuis 1998. La situation reste donc bloquée, deux ans après les violentes émeutes de 2024 qui avaient déjà profondément fragilisé le « Caillou ».

Un échec politique pour l’exécutif

Ce rejet constitue un désaveu clair pour le gouvernement Macron. Après avoir obtenu un accord jugé historique à Bougival en juillet 2025, l’exécutif n’a pas réussi à convaincre une majorité à l’Assemblée nationale. Le texte, déjà fragile car non signé par le principal mouvement indépendantiste (FLNKS), bute désormais sur une double opposition : celle des partisans d’une décolonisation plus poussée et celle des défenseurs d’une souveraineté française indivisible.

Ce nouvel échec s’inscrit dans une série de difficultés pour l’exécutif sur les questions ultramarines et constitutionnelles. Il relance les débats sur l’avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie : retour à la case départ, risque de nouvelles tensions sur le terrain ou nécessité de renégocier un accord plus large ?

Pour l’heure, le gouvernement espère encore sauver le processus par la voie du dialogue avec les signataires de Bougival. Mais le temps presse, et le calendrier électoral calédonien ne laissera que peu de marge de manœuvre.

La Nouvelle-Calédonie reste, une fois de plus, un dossier brûlant qui révèle les fractures profondes de la politique française sur les questions de souveraineté, de décolonisation et d’unité nationale.

https://multipol360.com/nouvelle-caledonie-nouveau-desaveu-pour-le-gouvernement/ 

 


 

D) - Sondages : la fête à neuneu de la pré-présidentielle

Les municipales à peine digérées et analysées, journalistes, sondeurs, influenceurs sont en quête d’une nouvelle ivresse du commentaire. Rien de mieux pour cela que de se doper aux sondages pour la présidentielle, à plus d’un an du scrutin. Petit rappel méthodo des écueils et illusions des sondages en pré-campagne présidentielle.

Ce doit être une forme de syndrome de répétition, ou de conduite d’échec. Nous sortons d’une campagne et de scrutins municipaux, où les résultats de 2ᵉ tour dans quelques grandes villes ont pu amplifier des mouvements à peine perceptibles dans les sondages d’entre-deux-tours – songeons à Paris, ou qui parfois ont franchement démenti ceux réalisés un mois avant – songeons à Lyon et à JM. Aulas, donné vainqueur si facilement. À plus d’un an de l’échéance, rien ne nous semble pourtant plus urgent que de commander et commenter des sondages pour la présidentielle !

L’électeur, le sondé, l’analyste sérieux sont un peu perdus, ils ont envie de dire : prenons le temps de souffler, de laisser reposer et le paysage de s’éclaircir. Rien n’y fait. Alors Bardella, il est à combien ? Et Édouard Philippe ?

Un jeu articiel

En fait c’est un jeu. Tout le monde sait bien – les sondeurs sérieux ne cessent de le répéter – que les intentions de vote ne peuvent être prédictives, parce qu’elles ne mesurent à cette date qu’un état très latent de préférences indécises, pour des candidats dont on ne sait pas s’ils le seront vraiment, et qui en tout état de cause n’ont pas – ne peuvent pas avoir – commencé leur campagne, pendant que les électeurs, eux, ne sont pas du tout mobilisés, et pour cause ! Bref on sait très bien qu’on produit ainsi, même pas une « photo instantanée » très floue, mais un artefact, c’est-à un artifice fabriqué.

Mais le jeu consiste à faire comme si c’était pour de vrai – merci les enfants – parce que dans le microcosme, on ne pense qu’à la présidentielle. Avec un objectif à peine dissimulé : peser sur le discours et les décisions des candidats, voire sur le résultat futur, en les qualifiant ou disqualifiant. On appelle cela une bulle, sondagière, cognitive, politique, parfois idéologique. Elle peut coûter cher à des candidats aujourd’hui placés – par ce processus – en situation de favoris, qui pourraient finir par y croire. Bardella et Philippe courent en ce moment ce risque, celui du mirage que leur tend le système médiatique.

Les précédents fâcheux

Chacun sait pourtant bien que les campagnes présidentielles, du moins la plupart, ont réservé ce qu’on appelle des « surprises », qui n’en étaient pas toujours au vu des tendances sociopolitiques de fond et de la qualité des campagnes menées par tel ou tel candidat. De Gaulle ne fait pas campagne au 1ᵉʳ tour de la présidentielle 65, sûr de gagner, et le voilà en ballotage – ce qui le déçut beaucoup. En 1974, dans une campagne courte consécutive au décès de G. Pompidou, Chaban-Delmas s’y voyait déjà, face à Mitterrand, et ce fut Giscard d’Estaing qui gagna. En 1981, en janvier, Mitterrand était donné nettement battu par Giscard au 2ᵉ tour, et au 1ᵉʳ à égalité jusqu’à 15 jours avant le scrutin avec Georges Marchais – il y eut dix points d’écart 15 jours plus tard. Six mois avant 88, R. Barre semblait en bonne voie pour affronter le président sortant Mitterrand, ce fut Chirac. En 1995, Balladur était « déjà élu », en janvier, quelques semaines avant que « les courbes se croisent » au bénéfice de Chirac et Jospin n’était pas encore candidat, lui qui finit pourtant en tête du 1ᵉʳ tour. Écourtons le souvenir saumâtre de 2002, avec la qualification de Le Pen au 2ᵉ tour, quand Jospin était censé assuré d’y être, sinon le gagner, trois mois plus tôt. 2007 est peut-être une relative exception, bien que S. Royal ait été battue plus nettement qu’annoncé en janvier ; de même en 2012 où F. Hollande gagna bien plus étroitement (51,7 %) que les sondages de 2ᵉ tour ne le disaient en janvier (à 57/58 %). Enfin, ne parlons pas de 2017, où E. Macron, toujours en janvier, n’était pas un candidat a priori envisageable au 2ᵉ tour. 2022, direz-vous, s’est passé comme prévu ? Oui, mais justement, il n’y eut pas de véritable campagne en 2022 – pour cause d’Ukraine mais aussi de grande « retenue » du président sortant.

Peu se passe comme prévu en réalité, y compris quand on est à 4 mois du scrutin, parce que le moment décisif n’est pas arrivé. Alors 13 ou 14 mois avant, les intentions de vote font à peine mieux que Mme Irma… Ils donnent tout au plus aujourd’hui une indication d’image personnelle et politique des candidats, que les cotes de popularité mesurent bien et mieux par ailleurs. Quant aux sondages de 2ᵉ tour, ils sont une aberration, un artefact au carré, d’autant plus trompeur qu’ils n’indiquent pas le taux élevé d’abstention exprimé aujourd’hui, forcément élevé, qui se réduira dans un an. Bien des sondeurs refusent d’en faire avant l’automne, en sachant, comme on l’a vu, que même à l’automne-hiver, ils ne peuvent, par nature, être une indication de l’essentiel : la qualité des campagnes des candidats au moment décisif, entre janvier et mars.

Les leçons

Quelles leçons tirer de ce jeu douteux et de ces précédents ? Qu’il faut laisser le fond de décor s’installer, c’est-à-dire les diagnostics que les Français se forgent sur le pays – ce travail a commencé, accéléré par la crise politique depuis 2024. D’où vont découler un ou plusieurs enjeux décisifs. Ici commence le travail de conviction des candidats : être, pour les plus importants, en résonance avec l’état d’esprit du pays, pour lui en proposer une forme politique crédible à ses yeux, à partir de ses convictions propres, en cohérence avec ce qu’on est.

Encore faut-il que les candidats le soient vraiment : c’est loin d’être le cas aujourd’hui, hormis pour Jean-Luc Mélenchon et LFI. Toutes les familles politiques sont dans l’indécision quant à leur candidat, le RN bien compris, pour les raisons judiciaires que l’on sait. On peut espérer qu’à l’automne, le tableau prolifique d’hypothèses que l’on soumet aux pauvres sondés dès le 1ᵉʳ tour, – qui doivent en avoir le tournis ! – se sera tout de même simplifié.

D’ici là, essayons de comprendre les attentes du pays, la façon dont les citoyens vont aborder dans plus de 6 mois l’élection reine de la Ve République Pour cela, un menu conseil : quitte à faire des études d’opinion, mieux vaut faire des études qualitatives que quantitatives. Elles sont toujours plus instructives, et ne se trompent presque jamais.

Philippe Guibert

Philippe Guibert est consultant, enseignant et chroniqueur TV. Il a publié en 2024 Gulliver Enchainé, le déclin du chef politique en France (Cerf). Il a été directeur du service d information du gouvernement (SIG) et directeur de la communication dans diverses structures publiques. Il a dirigé la rédaction de la revue Medium de Régis Debray.

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E) - Face à l’hiver démographique, quelles réponses fiscales ou constitutionnelles ?

Frédéric DOUET, Professeur à l’université Rouen-Normandie, Agrégé des facultés de droit, notamment auteur du Précis de droit fiscal de la famille (25ᵉ éd., LexisNexis, 2026) et d’un premier roman « Le Missionnaire (Lille – Biélorussie – Drancy – Londres 1941-1944) » (Les Impliqués éditeurs, 2025), et Stéphane CAPORAL-GRECO, professeur de droit constitutionnel à l’université de Saint-Étienne, doyen honoraire de la faculté de droit et co-auteur du « Droit constitutionnel », Éd. Ellipse, 4ᵉ éd. 2025, donneront mercredi 8 avril à 19 h 30 une conférence à l’institut Éthique et Politique (https://www.ethique-politique.fr/) (en présentiel et en ligne) sur « Fiscalité pro-famille, difficultés et leviers – La Constitution aime-t-elle la famille ? »

 


 

Ils ont bien voulu, en avant-première, se confier à la NRP.

NRP à Frédéric DOUET : Est-il exact que la fiscalité a des effets « incitatifs » ou « désincitatifs » sur la politique démographique et comment a été utilisé – ou non – ce levier de politiques publiques ? Quels regards – critiques ou élogieux – portez-vous sur ces quarante dernières années « fiscalo-familiales » ?

En l’espace de quinze ans, le nombre de naissances en France a chuté de 24 %. En 2025, il y a eu plus de décès que de naissances (651 000 décès vs 645 000 naissances). Le droit fiscal ne peut à lui seul inverser cette tendance, mais il peut y contribuer grâce à des mesures volontaristes. Les prélèvements qui relèvent du droit fiscal de la famille sont l’impôt sur le revenu, l’impôt sur la fortune et les droits de mutation à titre gratuit, c’est-à-dire les droits de donation et les droits de succession. Il s’agit d’impôts familiaux dans la mesure où leur montant dépend de la composition du foyer fiscal (impôt sur le revenu et impôt sur la fortune) ou du lien de parenté ou d’alliance qui existe ou non entre les parties (droits de mutation à titre gratuit). Depuis une quarantaine d’années, le législateur n’a de cesse d’augmenter la pression fiscale qui pèse sur les foyers fiscaux, notamment en voulant taxer davantage les successions et, depuis 2018, en ayant recentré l’impôt sur la fortune sur l’immobilier. Il s’agit d’autant d’attaques contre notre modèle sociétal qui est considéré comme un frein au libre-échange dans une économie mondialisée. Le déracinement des Français permet d’en faire des acheteurs compulsifs décérébrés qui s’accomplissent dans l’acte d’achat, facilitant ainsi la manipulation des cerveaux et des masses. Tout se vaudrait sous réserve d’en avoir les moyens. Pierre Bergé avait déclaré : « Louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l’usine, quelle différence ? »

NRP à Stéphane CAPORAL-GRECO : La Constitution de 1958, dans le fil de celle de 1946 et du CNR de 1944, est censée avoir érigé la protection de la « mère et de l’enfant » au cœur du Pacte fondamental. Avec votre regard de constitutionnaliste, trouvez-vous provocateur ou exploratoire le thème de votre invitation à ce débat : « Notre Constitution aime-t-elle la famille » ?

La question est plus exploratoire que provocatrice car si la Constitution de 1958, reprenant le Préambule de celle de 1946, semble protéger la famille, cette protection est ambiguë : D’abord la notion de droit à une vie familiale normale est principalement invoquée par le Conseil constitutionnel en matière de droit des étrangers pour favoriser le regroupement familial ou limiter les possibilités d’expulsion ou de reconduite à la frontière. Paradoxalement, ce ne sont donc pas les familles françaises qui se voient reconnaitre ce droit, qui est donc interprété non pas comme protégeant une unité familiale et même un certain modèle de famille, mais comme limitant la séparation dans des cas très précis. Ensuite, la notion de famille est floue, fluctuante et fuyante, le Conseil se refusant à la préciser en arguant qu’il ne lui revient pas de se substituer au législateur : n’ayant pas de composition, d’organisation, ou de structuration particulières, la famille est ainsi un objet constitutionnel non identifié. Enfin, et par conséquent, les modalités concrètes de la protection sont finalement assez réduites : d’une part, si le Conseil constitutionnel consacre bien le principe des allocations familiales et du quotient familial en matière fiscale, il laisse le législateur libre de choisir entre une politique familiale et une politique sociale de redistribution ; d’autre part, s’il consacre bien le principe de la liberté de l’enseignement, ce qui implique notamment le droit des parents de choisir le type d’établissement scolaire, il se refuse à aller jusqu’au bout de la logique et laisse passer une remise en cause du droit à l’instruction en famille qui passe d’un régime de déclaration, donc de liberté, à un régime d’autorisation, donc de contrôle si ce n’est de tutelle, de même qu’un contrôle toujours plus étroit sur l’ensemble des établissements hors contrat au nom de la lutte contre le « séparatisme ».

NRP aux deux invités : Question commune et réponse de chacun, avec le regard du fiscaliste et celui du constitutionnaliste. Quelles solutions proposeriez-vous aux politiques qui vous demanderaient de recourir au levier fiscal et/ou au levier constitutionnel pour relancer la démographie française ?

Frédéric DOUET : Le redressement de la France passe par l’adoption d’un système fiscal pragmatique et compétitif. Or nos principaux impôts sont datés. L’impôt sur le revenu remonte aux lois Caillaux de 1914 et 1918, l’impôt sur les sociétés à 1948 et la TVA à 1954, sans compter les droits d’enregistrement dont l’âge d’or se situe au XIXᵉ siècle. Ces prélèvements ont été imaginés à une époque où, d’une part, le mariage était le seul mode de conjugalité et, d’autre part, l’économie reposait pour l’essentiel sur des échanges physiques et où la propriété immobilière était reine. Mais par un étrange phénomène de persistance dans l’erreur, les politiques et les technocrates français ne réfléchissent pas à la modernisation de notre système fiscal, notamment en matière de droit fiscal de la famille, et ce alors que les Français ne cessent de se paupériser au fur et à mesure de l’augmentation de la pression fiscale, signe que notre modèle est à bout de souffle. Il faut songer à remplacer certains de nos prélèvements par d’autres plus adaptés à notre époque et plus indolores, comme par exemple une microtaxe sur les paiements scripturaux. Cela permettrait de diminuer substantiellement bon nombre d’impôts, voire d’en supprimer certains comme les droits de mutation à titre gratuit. Il faut faire le pari que moins d’impôts ne tuent pas l’impôt.

Stéphane CAPORAL-GRECO : La relance démographique suppose d’intervenir dès la naissance des premiers enfants, moment où se situent les principaux freins. Le droit constitutionnel l’autorise, puisque le législateur peut tenir compte des charges de famille dans l’impôt pour compenser des coûts réels : revalorisation des allocations, allègements fiscaux ciblés, réduction du coût de la garde, soutien aux jeunes parents. Selon le préambule de 1946, la Nation garantit les conditions nécessaires au développement de la famille, ce qui implique les conditions matérielles de la vie familiale : accès effectif à la garde des jeunes enfants et au logement adapté. De même, une politique familiale pourrait supposer pour les mères la garantie d’un retour à l’emploi après une interruption prolongée. Ici, la stabilité des normes est essentielle : une loi de programmation sur dix ans offrirait la prévisibilité nécessaire aux décisions familiales. Un levier constitutionnel devrait porter sur les conditions concrètes plutôt que sur une injonction idéologique : protection de l’enfance, conciliation entre vie familiale et professionnelle, ou garantie de non-régression de la politique familiale. Il s’agirait de compléter les libertés existantes par des garanties matérielles effectives, notamment en assurant que les contraintes économiques ne conduisent pas à renoncer à une naissance, et en garantissant aux parents une véritable liberté d’organisation de leur vie professionnelle et familiale.

*interview recueillie auprès de Christophe Eoche-Duval

Christophe Eoche-Duval

Christophe Eoche-Duval, né en 1961, est Conseiller d’État (s’exprimant à titre personnel). Spécialiste de volumétrie normative, du droit de la déontologie des professions de santé et de droit maritime, il publie régulièrement dans les revues juridiques. Essayiste, il est l’auteur, notamment, de L’inflation normative (Plon) et Le prix de l’insécurité (Eyrolles).

https://nouvellerevuepolitique.fr/face-a-lhiver-demographique-quelles-reponses-fiscales-ou-constitutionnelles/

 


 

 

 

 

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