L'individu contre l'étatisme
Actualité de la pensée libérale française (XIXe siècle)
Résumé
Même si nombre de ses citoyens et de ses élites intellectuelles semblent l’avoir oublié, la France n’est pas simplement le pays de Colbert et de la centralisation napoléonienne. Elle est aussi l’un des principaux berceaux de la philosophie libérale contemporaine et compte dans son riche patrimoine intellectuel un certain nombre d’auteurs majeurs qui se sont attachés à penser les rapports complexes entre l’individu, la société civile et l’État.
Ainsi, le XIXe siècle – période hantée dans l’Hexagone par le souvenir de la Révolution française – a vu l’apogée du libéralisme, même si celui-ci était composé de courants distincts. À côté du libéralisme conservateur, autoritaire et largement étatique, incarné par quelqu’un comme Guizot, cet âge d’or de la philosophie politique française a également vu l’éclosion d’un libéralisme de l’individu face à l’État. Non pas contre l’État, ni même contre un État fort, mais contre l’étatisme, c’est-à-dire contre un État obèse, instrumentalisé par les groupes de pression, et prétendant se mêler de tout sans même pouvoir assumer convenablement ses fonctions élémentaires.
Ce faisant, les libéraux français du long XIXe siècle qui, de Benjamin Constant à Alain, en passant par l’école libérale de Paris, ont cherché à défendre résolument les droits de l’individu face à un État jacobin et autoritaire hérité de plusieurs siècles de centralisation ont tracé la voie d’une réflexion politique qui reste éminemment précieuse aujourd’hui, alors que nous traversons une très grave crise de la représentation, doublée d’une quasi-faillite de notre modèle social.
Introduction
La question de savoir quel est le poids des idées dans la vie politique d’un pays et dans l’élaboration des politiques publiques est un sujet de débat récurrent au sein des sciences humaines et sociales. Au XXe siècle, des penseurs aussi différents que Friedrich A. von Hayek et John M. Keynes n’ont cessé de répéter leur conviction selon laquelle « les idées comptent » (« ideas matter »), ce qu’expriment parfaitement ces célèbres lignes tirées de la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie : « Les idées, justes ou fausses, des philosophes de l’économie et de la politique ont plus d’importance qu’on ne le pense généralement. À vrai dire le monde est presque exclusivement mené par elles. Les hommes d’action qui se croient parfaitement affranchis des influences doctrinales sont d’ordinaire les esclaves de quelque économiste passé. Les visionnaires influents, qui entendent des voix dans le ciel, distillent des utopies nées quelques années plus tôt dans le cerveau de quelque écrivailleur de Faculté. Nous sommes convaincus qu’on exagère grandement la force des intérêts constitués, par rapport à l’empire qu’acquièrent progressivement les idées1. »
Rien n’illustre mieux la pertinence d’un tel propos que la situation présente de notre pays. En effet, beaucoup s’interrogent sur la résistance des Français devant la perspective de réformes engagées partout ailleurs depuis longtemps et sur leur étrange incapacité à appréhender la mondialisation autrement que sous la forme d’une menace vitale pour notre modèle social, voire notre identité nationale. D’aucuns attribuent cette singularité hexagonale au fait que des pans entiers de la société française jugeraient – non sans raison – que la libéralisation de l’économie remettrait profondément en cause certains avantages acquis et que, par conséquent, ils auraient plus à y perdre qu’à y gagner. En d’autres termes, le rejet par des secteurs entiers de la société française de la « mondialisation libérale » serait principalement le résultat d’un intérêt bien compris.
Un tel diagnostic soulève toutefois deux problèmes. D’abord, nul ne peut nier que le modèle social français, depuis déjà un certain temps, a atteint ses limites puisqu’il ne fonctionne guère plus pour une large partie de la population, tout en végétant au prix d’un surendettement qui en transfère la charge sur les générations futures, au point de nous conduire aujourd’hui au bord de la banqueroute. De plus, comme les marxistes jadis, nous avons trop souvent tendance à exagérer l’importance des intérêts dans l’explication des phénomènes sociaux (la surprise du Brexit en a apporté récemment une illustration éclatante), aux dépens des passions idéologiques, si vivaces dans un pays comme la France. Pour parler comme le philosophe Alain – que l’on a bien tort de ne pas relire davantage –, les intérêts transigent toujours, à l’inverse des passions, inflexibles par nature. Qui plus est, il n’y a pas d’intérêt en soi, mais uniquement l’idée que chacun se fait de ses intérêts. C’est pourquoi il paraît chaque jour plus évident que le blocage français est d’abord et avant tout un blocage de nature essentiellement idéologique. L’incapacité française à percevoir la mondialisation autrement que comme une menace relève d’abord et avant tout d’une idiosyncrasie idéologique qui est profondément enracinée dans notre culture politique. Un biais conceptuel qui confère aux élites intellectuelles françaises une immense responsabilité dans le profond désarroi que traverse notre pays (à ce propos, il ne faut pas hésiter à parler d’une nouvelle « trahison des clercs2»), et qui rend d’autant plus urgente la nécessité de s’interroger sur les racines de cette fièvre spéculative obsidionale, ainsi que sur les moyens d’y remédier au plus vite.
Car, bien entendu, il ne suffit pas de constater l’unicité de notre rapport à la mondialisation, encore faut-il l’expliquer. L’hypothèse qui, de notre point de vue, est la plus vraisemblable est que le biais intellectuel qui affecte notre appréhension de la réalité économique et sociale contemporaine est intimement lié à une autre singularité française, bien plus ancienne, à savoir notre rapport à l’État. Il est en effet assez manifeste que la mondialisation, telle qu’elle s’est développée depuis une trentaine d’années, a très profondément bouleversé la notion même de souveraineté étatique et la façon dont le pouvoir politique national prétend régir – ou tout au moins orienter – un phénomène aussi puissant et subversif. Or il est évident que dans un pays où l’État occupe une place aussi centrale et aussi ancienne que dans l’Hexagone, où la construction nationale est historiquement, plus que nulle part ailleurs, le produit de longs siècles de centralisation politique et administrative, la mondialisation actuelle ne peut qu’engendrer un désarroi intellectuel de très grande ampleur.
Et pourtant, la France jacobine, le pays de Colbert et de la centralisation napoléonienne, est aussi le berceau de l’une des plus riches traditions libérales – aux côtés du Royaume-Uni et des États-Unis. Mieux, bien que les Français (à commencer par le monde intellectuel et académique) semblent l’avoir complètement oublié, notre pays a vu naître et se développer, depuis plus de deux siècles, une école libérale d’une immense richesse et dont l’une des spécificités tient précisément à son rapport soupçonneux, et même franchement critique, à l’État.
Qui sait par exemple que pour désigner un libéralisme délibérément anti- interventionniste, les Anglo-Saxons utilisent communément un terme français, celui de « laissez-faire3» ? Qui sait également que l’ancien président des États- Unis, le républicain Ronald Reagan (qui ne passait pourtant pas pour un intellectuel féru de théorie), aimait à citer un libéral français mort en 1850, largement oublié chez nous mais immensément célèbre à l’étranger : Frédéric Bastiat ? Qui sait encore que, outre-Atlantique, les plus libéraux – ceux que l’on qualifie de « libertariens » et d’« anarcho-capitalistes4 » – se considèrent comme les héritiers du libéralisme français « optimiste » (une vertu bien oubliée aujourd’hui chez nous) du XIXe siècle, par opposition à un libéralisme britannique censé avoir abandonné la pureté doctrinale française du laissez- faire au profit d’un pragmatisme utilitariste, jugé par eux synonyme de dérive sociale et interventionniste ? Qui sait, enfin, que certains des courants libéraux récents dans le monde ont développé des thèses qui avaient été largement initiées par des auteurs français antérieurs ?
Voilà pourquoi cette note entend retracer succinctement les grandes lignes de cette école libérale française, en privilégiant quelques auteurs importants, et ceci dans le but de montrer combien cette tradition délaissée peut être – aujourd’hui plus que jamais – d’une immense utilité pour affronter intellectuellement les défis de notre époque, ce qui est un préalable indispensable à toute politique digne de ce nom. Bien sûr, le libéralisme qui sera évoqué ici n’est pas le seul courant de pensée qui, depuis deux siècles, peut prétendre relever de la « famille5 » libérale. Pour dire les choses de manière synthétique, il est possible de diviser le libéralisme français contemporain (c’est-à-dire postérieur à la Révolution française) en trois grands courants. D’abord, celui que Lucien Jaume a appelé le « libéralisme par l’État » (ou « libéralisme étatique6 »), et qui est certainement le mieux connu en France précisément parce qu’il donne le primat à l’État par rapport à l’individu – et aussi parce qu’il a été historiquement majoritaire au sein de la mouvance libérale. Il est du reste le seul à être vraiment étudié dans notre pays, d’autant qu’il a eu une traduction politique concrète, puisqu’il a compté en son sein quelques éminents hommes politiques, comme François Guizot et Adolphe Thiers au XIXe siècle, ou encore Valéry Giscard d’Estaing, qui se voulait dans les années 1970 le chantre du « libéralisme avancé ». Remarquons que ce libéralisme a souvent pris un visage conservateur, voire même parfois autoritaire. Dans tous les cas, il s’est parfaitement accommodé d’un interventionnisme politique très poussé, et c’est pourquoi il ne sera évoqué ici qu’accessoirement, dans la mesure où ce libéralisme étatique (voire étatiste) participe très largement du paradigme qu’il s’agit précisément, à nos yeux, de remettre en question si l’on veut pouvoir apporter des réponses nouvelles aux défis contemporains qui nous assaillent. Il existe dans notre pays un deuxième courant libéral, assez largement oublié de nos jours, à savoir le catholicisme libéral. Il s’agit là d’une mouvance très singulière dans l’histoire intellectuelle française, même si elle a compté au XIXe siècle quelques figures intellectuelles de grande envergure, comme Lamennais, Lacordaire ou encore le comte de Montalembert. Reste que nous ne nous attarderons pas sur ce courant très spécifique, dans la mesure où, tout au moins sur la question qui nous occupe ici, à savoir le rapport à l’État, il ne nous paraît pas avoir apporté de contribution véritablement originale par rapport aux deux autres.
Nous focaliserons donc notre analyse sur le troisième et dernier courant, qui ne fut peut-être jamais majoritaire au sein du libéralisme français mais qui a l’immense mérite d’apporter les idées les mieux à même de nous aider à relever l’immense défi qui est aujourd’hui le nôtre, à savoir la manière de penser un autre rapport entre l’État, la société civile et l’individu. C’est du reste certainement cette ambition qui explique que malgré sa richesse évidente, ce courant ait été largement oublié – pour ne pas dire refoulé – dans notre pays, alors même qu’il n’a jamais cessé d’être étudié à l’étranger. Ce courant, nous pouvons le qualifier de différentes manières, puisqu’il s’agit d’un libéralisme essentiellement attaché à défendre l’individu, si ce n’est contre l’État, en tout cas face à l’État, et indéniablement contre l’étatisme. Nous verrons d’ailleurs que cette philosophie a elle-même connu différents avatars, de la frange la plus laissez-fairiste et la plus anti-étatique (avec des accents que d’aucuns jugeront plus ou moins anarchiques) jusqu’aux auteurs plus modérés, uniquement soucieux de prévenir une emprise étatique trop forte, selon eux de nature à violer les droits fondamentaux de l’individu – et à freiner ses initiatives, source ultime de toute prospérité.
Nous nous attacherons donc à dessiner les contours de ce libéralisme de l’individu aux aguets face à un État virtuellement liberticide et objectivement proliférant. Pour ce faire, nous replacerons les diverses expressions de ce courant de pensée dans leur contexte précis et nous privilégierons les auteurs dont les œuvres nous paraissent les plus importantes et les plus utiles à relire aujourd’hui. De ce point de vue, nous nous concentrerons sur la période postérieure à la Révolution française, qui est l’événement fondateur de notre modernité politique, même si des auteurs antérieurs à ce jalon décisif – des penseurs du siècle des Lumières, en particulier – pourront être brièvement évoqués dans la mesure où certains d’entre eux sont des précurseurs du libéralisme contemporain (le mot lui-même apparaissant, comme chacun le sait, au début du XIXe siècle).
Notes:
1. « the ideas of economists and political philosophers, both when they are right and when they are wrong, are more powerful than is commonly indeed the world is ruled by little else. Practical men, who believe themselves to be quite exempt from any intellectual influence, are usually the slaves of some defunct economist. Madmen in authority, who hear voices in the air, are distilling their frenzy from some academic scribbler of a few years back. i am sure that the power of vested interests is vastly exaggerated compared with the gradual encroachment of ideas. » John Maynard Keynes, The General Theory of Employment, Interest and Money, London, Palgrave Macmillan, 1936, pp. 383-384. On retrouve la même idée dans un célèbre texte de Friedrich A. von Hayek, « Les intellectuels et le socialisme » [1949], repris dans Essais de philosophie, de science politique et d’économie, Les Belles Lettres, 2007, p. 292.
2. en référence à l’ouvrage de Julien Benda, La Trahison des clercs, Grasset, 1957.
3. un terme qui est du reste ambigu et dont on déforme souvent le sens, comme nous le verrons.
4. Voir sébastien Caré, La Pensée libertarienne. Genèse, fondements et horizons d’une utopie libérale, PuF, 2009, Les Libertariens aux États-Unis. Sociologie d’un mouvement asocial, PuR, 2010.
5. Nous empruntons cette expression à Michael Freeden, « the family of liberalism: a morphological analysis », in James Meadowcroft, The Liberal Political Contemporary Reappraisials, edward elgar, 1996, p. 14-39.
6. Voir Lucien Jaume, L’Individu effacé ou le paradoxe du libéralisme français, Fayard, Voir aussi, du même auteur, « Aux origines du libéralisme politique en France », Esprit, n° 243, juin 1998, p. 37-60.
Partie 1
Le XiXe siècle ou l’âge d’or du libéralisme français de l’individu face à l’état
Dans cette première partie de notre enquête, consacrée au XIXe siècle
(qui constitue une sorte d’âge d’or pour la philosophie politique
française contemporaine)7,
nous examinerons comment les plus perspicaces représentants du
libéralisme de l’individu ont cherché à (ré)concilier l’avènement de la
souveraineté populaire et la sauvegarde des libertés, en insistant tout
particulièrement sur la pensée politique de Benjamin Constant, qui reste
sans conteste le meilleur théoricien de la démocratie libérale (A),
avant d’étudier comment, sur le plan économique cette fois, cette même
mouvance individualiste et anti-étatiste a pensé l’avènement concomitant
de l’ère industrielle en développant une philosophie dont l’expression «
laissez- faire » ne rend que très partiellement compte (B). Enfin, nous
conclurons ce premier volet de notre étude en nous arrêtant sur la
pensée politique d’un libéral de gauche, défenseur intransigeant de la
liberté individuelle et censeur opiniâtre des pouvoirs, Alain (C).
https://www.wikiberal.org/wiki/Pierre_Manent
Notes:
7. Nous partageons pleinement, de ce point de vue, l’avis exprimé par
dans Le Regard politique, Flammarion, 2010, 13-18.
1 - Comment, à la lumière de la révolution française, concilier démocratie et liberté ?
On peine aujourd’hui à imaginer combien notre XIXe siècle a été empreint du souvenir de la Révolution française et combien les Français de l’époque ont été littéralement obsédés par cet événement extraordinaire – dont certains se réjouissaient tandis que d’autres s’en désolaient, mais dont personne ne pouvait ignorer combien il avait stupéfié le monde entier et laissé dans notre pays des traces indélébiles. En particulier, toute personne qui, dans les décennies qui suivirent la Révolution et l’Empire, entendait méditer sur la politique se heurtait immanquablement à cette question lancinante : comment ce qui a commencé sous les auspices de la liberté a-t-il pu déboucher sur la Terreur, puis sur le régime autoritaire de Napoléon ? Ou, pour dire les choses autrement, comment la révolution libérale de 1789 a-t-elle pu déboucher sur le gouvernement liberticide du Comité de salut public de 1793 et sur le régime dictatorial consécutif au 18 brumaire ? La reconnaissance de la souveraineté nationale (c’est-à-dire l’affirmation du principe démocratique) serait-elle donc naturellement incompatible avec la préservation des libertés ?
Le Libéralisme français sous la Restauration
Telle est incontestablement la question que se posèrent tous les libéraux français du XIXe siècle, même si leur réponse n’a pas toujours été la même, loin de là. Un courant, parfaitement incarné par Guizot et ceux que l’on appelle alors les « doctrinaires8 », estime que tant que les masses (majoritairement illettrées) n’auront pas acquis les moyens intellectuels et matériels nécessaires pour appréhender des questions relevant de l’intérêt général et resteront donc asservies à leurs passions irrationnelles ou leurs intérêts égoïstes, la liberté sera inévitablement en danger. D’où la volonté, magnifiée par Guizot, de substituer à la souveraineté du peuple une souveraineté de la raison, incarnée par la bourgeoisie, jugée par les doctrinaires comme la seule classe sociale apte à garantir la liberté politique contre les assauts conjugués de la caste aristocratique (nostalgique de l’Ancien Régime) et des masses populaires (analphabètes et anarchiques)9. Qu’un fils de guillotiné comme Guizot ait pu nourrir de farouches réticences à l’égard du principe démocratique – et donc du suffrage universel –, à une époque où aucun pays européen ne le reconnaissait, se comprend aisément. Pour autant, ce n’est nullement céder à l’anachronisme que de juger une telle philosophie plus conservatrice que véritablement libérale, d’autant que Guizot et ses amis restaient farouchement attachés à une centralisation administrative héritée de l’Ancien Régime et encore renforcée par le très illibéral régime napoléonien (comme l’a opportunément rappelé récemment Gérard Grunberg dans un stimulant essai)10.
Juger Guizot et la classe politique de la monarchie de Juillet finalement plus conservatrice et autoritaire que proprement libérale est d’autant plus légitime qu’il existait précisément à la même époque un vigoureux courant libéral qui, lui, faisait de la défense des droits individuels son absolue priorité, tout en veillant à rendre cette exigence compatible avec le principe même de la souveraineté populaire. De cet esprit authentiquement libéral et vigoureusement individualiste, nul n’est plus représentatif que Benjamin Constant et ce que l’on a appelé le « groupe de Coppet11 » (du nom du lieu de résidence de sa compagne Germaine de Staël). Cet intellectuel peut être à bon droit considéré comme l’un des plus grands théoriciens (et certainement le plus grand théoricien français) de la démocratie libérale, alors même que sa patrie d’élection ne lui a pendant longtemps pas accordé la place qu’il mérite.
Plus largement, force est de constater que dans les débats franco-français, si le mot « démocratie » est utilisé avec une frénésie à peine moins grande que pour le mot « république », la notion même de démocratie libérale est rarement comprise, alors même qu’elle s’avère plus que jamais indispensable pour formuler convenablement les problèmes qui sont les nôtres. Raison supplémentaire pour relire Benjamin Constant de toute urgence.
https://www.wikiberal.org/wiki/Benjamin_Constant
Benjamin Constant, le grand théoricien français de la démocratie libérale
Pour bien comprendre combien le libéralisme de Benjamin Constant se distingue clairement, par la profonde méfiance qu’il exprime vis-à-vis du Léviathan étatique, de la vision autoritaire et centralisatrice de Guizot et des doctrinaires, il faut d’abord rappeler le contexte historique précis dans lequel s’est développée cette pensée entièrement dédiée à la sauvegarde des libertés individuelles.
Né à Lausanne en 1767 et mort à Paris en 1830, quelques mois après la fin de la Restauration et l’avènement de la monarchie de Juillet, Benjamin Constant écrit dans une France qui, en quelques années, est passée de la monarchie absolue d’Ancien Régime à la monarchie parlementaire, après avoir expérimenté successivement la dictature de Salut public de la Terreur, l’anarchie du Directoire et l’autocratie napoléonienne. Durant cette période ô combien agitée, la France n’a cessé d’alterner violemment entre anarchie et tyrannie. Or, aux yeux de Constant et de ses amis du groupe de Coppet, il s’agit là de deux formes d’arbitraire aussi condamnables l’une que l’autre. Et c’est précisément ce jugement qui va conduire ces authentiques libéraux à remettre fondamentalement en cause, non pas tant la souveraineté nationale que la notion de souveraineté elle-même, pourtant si prégnante dans la culture politique française.
Comme chacun le sait, le concept de souveraineté a été historiquement élaboré à l’époque moderne dans le but de mettre fin à l’anarchie qui régnait au temps des guerres de religion. En effet, les penseurs de la souveraineté comme Jean Bodin au XVIe siècle ou Thomas Hobbes au siècle suivant, ont jugé qu’une société ne pouvait exister durablement sans l’institution d’un pouvoir suprême qui aurait le monopole de la puissance publique et qui, par la force si nécessaire, serait à même de trancher les conflits, afin de garantir la paix civile. Tel est bien le sens du mot « souverain » : un pouvoir suprême, qui n’a rien au-dessus de lui. Source unique de l’autorité, le Léviathan (pour reprendre une image hobbesienne que nombre de libéraux reprendront pour mettre en garde contre sa toute-puissance) est donc pensé comme le remède imparable à l’anarchie. En ce sens, la notion de souveraineté a pu séduire un certain nombre d’auteurs pourtant réputés « libéraux », dans la mesure où elle semble devoir mettre les individus à l’abri de la violence anarchique et de la peur de la mort, deux maux caractéristiques de l’état de nature, où l’homme est supposé être un loup pour l’homme.
Néanmoins, il est facile de comprendre que dans une conception de ce genre, le pouvoir souverain peut aisément devenir tyrannique, comme l’ont montré la montée de l’absolutisme au XVIIe siècle puis, plus tard, l’épisode de la Terreur et de l’autocratie napoléonienne. C’est d’ailleurs bien cette dérive qui explique qu’aux yeux de Benjamin Constant le seul moyen d’éviter tout à la fois l’anarchie et le despotisme réside in fine dans la limitation de la notion même de souveraineté. En effet, pour cet éminent représentant du libéralisme de l’individu face à l’État, ce qui importe n’est pas tant la forme du gouvernement (monarchie parlementaire ou république, régime censitaire ou démocratique) que la stricte limitation dont le pouvoir (c’est-à-dire la souveraineté) doit faire l’objet, que ce pouvoir soit d’origine monarchique ou populaire. En effet – et c’est là une idée chère aux penseurs se rattachant au libéralisme de l’individu –, la source démocratique du pouvoir n’est pas une condition suffisante pour garantir le respect des droits et des libertés des personnes. Après tout, on peut très bien imaginer qu’un gouvernement élu par une majorité décide de priver de ses droits légitimes la minorité – y compris la plus petite des minorités qu’est l’individu. En effet, si on limite la démocratie à la stricte règle de la majorité – et si l’on applique de surcroît un positivisme juridique radical selon lequel la loi et le droit ne sont rien d’autres que les décisions du législateur –, qu’est-ce qui empêcherait 51 % des votants de spolier ou d’opprimer les 49 % restant ? En ce sens, un gouvernement de forme démocratique présente les mêmes risques et les mêmes dangers qu’un gouvernement monarchique. Voire même davantage, diront nombre de libéraux individualistes à la suite de Constant, dans la mesure où, imbu de son assise populaire, le gouvernement « issu du peuple » peut être davantage enclin à céder à une forme de hubris qu’un régime moins assuré de sa légitimité.
On peut noter en aparté que la difficulté que nous avons le plus souvent en France pour raisonner ainsi – en termes de démocratie libérale plutôt que de démocratie tout court – explique très largement l’embarras qui a naguère été celui de nombre d’observateurs hexagonaux lorsqu’il s’est agi d’analyser correctement ce qui s’est passé au moment des « printemps arabes ». D’aucuns ont alors oublié que le pouvoir de la rue ne pouvait déboucher sur un authentique État de droit que s’il était strictement canalisé par la sauvegarde inconditionnelle des libertés individuelles. D’où des circonvolutions assez hasardeuses pour expliquer, par exemple, que le « vrai » peuple égyptien n’avait pas voulu l’élection du président Morsi, mais qu’il se trouvait en revanche dans la rue pour renverser celui-ci (pourtant élu par les urnes). Faute d’utiliser le cadre conceptuel de la démocratie libérale (mais il est vrai que, chez nous, l’adjectif fait figure de gros mot…), certains en étaient donc réduits à postuler l’existence d’un bon (ou vrai) peuple et d’un mauvais (ou faux) peuple…
Mais pour revenir à Benjamin Constant et comme cela a été plusieurs fois souligné12, sa pensée politique peut être présentée comme une synthèse et un dépassement des deux réflexions politiques parmi les plus profondes du XVIIIe siècle français, à savoir celle, d’essence libérale, de Montesquieu, et celle, d’essence démocratique, de Jean-Jacques Rousseau. En effet, pour l’auteur de L’Esprit des lois, ce n’est pas la forme du pouvoir, c’est-à-dire le nombre de ses détenteurs, qui importe (monarchie, aristocratie ou démocratie), mais bien plutôt la manière dont celui-ci est exercé. En d’autres termes, le pouvoir est légitime lorsqu’il n’est pas illimité – autrement dit lorsqu’il est modéré. Et le meilleur moyen de le brider est encore la séparation et l’équilibre des pouvoirs (un message que les rédacteurs de la Constitution américaine retiendront en 1787). Rousseau, comme chacun le sait, réfléchit tout à fait différemment. L’essentiel pour l’auteur du Contrat social (qui raisonne dans le cadre d’une démocratie directe, il est vrai) est l’autonomie, c’est-à-dire le fait qu’un acte soit le résultat de la volonté de son sujet, ou, pour dire les choses autrement, que l’on vive sous une loi que l’on s’est soi-même donnée. Chez Jean-Jacques Rousseau, ce n’est pas la manière dont est exercé le pouvoir qui le rend bon, mais la manière dont il est institué. C’est pourquoi, à ses yeux, seule la république est légitime, puisqu’en permettant l’expression de la volonté générale elle autorise le peuple souverain à décider de la loi sous le règne de laquelle il vivra.
Si Benjamin Constant accepte le postulat démocratique rousseauiste selon lequel le pouvoir doit être l’expression de la volonté du peuple, il ne s’en contente pas et y ajoute la nécessité d’une stricte limitation de ce pouvoir, rejoignant ainsi la grande préoccupation libérale de Montesquieu. Pour Constant, en effet – et c’est là un thème qui sera au cœur de la réflexion de très nombreux libéraux français tout au long du XIXe siècle –, il ne suffit pas que le pouvoir soit légitime dans son origine, encore faut-il qu’il le reste dans son mode d’exercice. Autrement dit, un pouvoir ne saurait être légitime s’il n’est pas élu, mais il ne saurait l’être davantage s’il n’est pas strictement limité, cantonné dans ses attributions et maintenu à distance de l’espace privé individuel (la fameuse « liberté des Modernes » comparée à celle des « Anciens » à l’occasion d’une célèbre conférence prononcée en 1819 à l’Athénée royal). Ainsi, en cumulant les exigences démocratiques de Rousseau et les exigences libérales de Montesquieu, Benjamin Constant devient le premier grand théoricien français de la démocratie libérale – que l’on pourrait tout aussi bien définir comme une démocratie limitée par les droits inaliénables de l’individu. Ce qui conduit aussitôt Constant à développer trois autres idées qui, elles aussi, vont être au cœur du libéralisme de l’individu face à l’État au cours des deux siècles suivants : l’affirmation selon laquelle les droits sacrés de l’individu sont de nature à arrêter le pouvoir ; la remise en cause de l’idée de majorité toute-puissante ; et, enfin, la critique de la définition positiviste du droit. Reprenons rapidement chacun de ces trois points, qui heurtent de plein fouet la culture politique française, éminemment légicentrique jusqu’à la Ve République.
https://www.wikiberal.org/wiki/MontesquieuSi des théoriciens libéraux comme Montesquieu ou Madison fondent d’abord et avant tout la limitation du pouvoir sur sa division en plusieurs instances destinées à se contrôler et à se neutraliser mutuellement par le jeu des freins et des contrepoids (les fameux checks and balances au cœur des institutions américaines), Benjamin Constant, pour sa part, cherche d’abord et avant tout à limiter l’amplitude du champ d’intervention légitime du pouvoir et à circonscrire rigoureusement ce domaine à partir d’une règle intangible et absolue : les droits naturels de l’individu qui dessinent une sphère privée réputée inviolable par l’autorité sociale. « On peut, dira-t-on, par des combinaisons ingénieuses, limiter le pouvoir en le divisant, écrit ainsi Constant. On peut mettre en opposition et en équilibre ses différentes parties. Mais par quel moyen fera-t-on que la somme totale n’en soit pas illimitée ? Comment borner le pouvoir autrement que par le pouvoir ?13 » Pour celui que l’on peut à bon droit considérer comme le fondateur du libéralisme français de l’individu face à l’État, le point essentiel est « la limitation de la somme totale de l’autorité », autrement dit le strict endiguement du Léviathan étatique, qui constitue la sauvegarde ultime des droits et des libertés individuelles. Ce rigoureux cantonnement du pouvoir politique passe en effet par l’affirmation de la souveraineté (au sens de suprématie) de l’individu, dont les droits fondamentaux constituent une limite hors d’atteinte de la compétence légitime de la puissance publique.
https://www.wikiberal.org/wiki/Vie_priv%C3%A9e
L’affirmation de la suprématie des droits de l’individu s’articule chez Benjamin
Constant avec la critique récurrente de l’idée de majorité, corollaire de son refus de toute souveraineté absolue et illimitée (y compris populaire). À ses yeux, on l’a compris, le principe du consentement majoritaire est une condition nécessaire mais non suffisante de la validité d’un acte législatif : pour qu’un texte issu du pouvoir politique puisse recevoir le titre de loi, encore faut-il que ses dispositions n’empiètent pas sur les bornes définies par les droits individuels, fondamentaux et donc intangibles. « Le droit de la majorité est le droit du plus fort » écrit-il, avant d’ajouter : « Lorsqu’une autorité quelconque porte une main attentatoire sur la partie de l’existence individuelle qui n’est pas de son ressort, il importe peu de quelle source cette autorité se dit émanée, il importe peu qu’elle se nomme individu ou nation. Elle serait la nation tout entière, sauf le citoyen qu’elle vexe, qu’elle n’en serait pas plus légitime14. » Cette crainte de la tyrannie de la majorité – que partageront d’autres libéraux français comme Tocqueville – conduit Benjamin Constant à critiquer la conception de la loi qui est celle du positivisme juridique. La formulation la plus abrupte et la plus vulgaire de cette doctrine – assimilant strictement le droit à n’importe quel texte de circonstance dès lors qu’il est adopté par le législateur selon une procédure formellement démocratique – a été donnée dans les années 1980 par le député socialiste André Laignel, lorsqu’il a voulu faire taire les critiques de l’opposition en s’écriant en plein Palais- Bourbon : « Vous avez juridiquement tort parce que vous êtes politiquement minoritaire ! » Rien ne peut être plus éloigné de la conception du droit que se font les représentants du libéralisme de l’individu face à l’État législateur. Pour eux, en effet, le droit (celui qui touche aux libertés fondamentales) ne saurait dépendre du présent rapport de force politique, qui n’est que le résultat conjoncturel (et donc provisoire) des dernières échéances électorales. Un tel refus conduit nécessairement le théoricien de la démocratie libérale qu’est Benjamin Constant à désacraliser sciemment la loi positive – c’est-à-dire la loi de circonstance qui peut être adoptée par tel ou tel gouvernement, à tel ou tel moment, selon telle ou telle considération particulière. En effet, pour les libéraux appartenant à sa famille de pensée, l’obéissance à la loi ne saurait être aveugle et le citoyen ne saurait abdiquer son droit de la juger en conscience (une idée que l’on retrouvera, un siècle plus tard, chez cet autre libéral individualiste qu’est Alain)15. Pour reprendre les mots mêmes de Constant, la « conscience de chaque individu […] constitue un tribunal inflexible, qui juge les actes de l’autorité16 ».
https://www.wikiberal.org/wiki/D%C3%A9sob%C3%A9issance_civileAinsi, le fondement de l’obligation d’obéissance à la loi repose sur l’appréciation de son contenu par le citoyen libre. Si c’est là une idée fort ancienne – comme le montre l’exemple bien connu d’Antigone –, il n’en demeure pas moins que les libéraux du groupe de Coppet, et Benjamin Constant au premier chef, opèrent ainsi un changement essentiel par rapport au « légicentrisme », caractéristique de la culture politique française. Par là même, ils jettent un doute décisif sur la sacralité dont jouit la loi, réputée être l’expression de la « volonté générale ». D’ailleurs, cette méfiance des libéraux à l’égard de la sacralité de la loi s’exprime très concrètement de deux manières. D’une part, beaucoup vont affirmer que les droits fondamentaux exposés dans une déclaration de principe doivent pouvoir être opposables à la loi positive : c’est ce que l’on appelle le « contrôle de constitutionnalité », qui aura toujours la faveur des libéraux, mais qui mettra presque deux siècles à s’imposer dans notre pays, tant il heurte notre culture politique légicentrique17. D’autre part, les libéraux vont s’attacher à défendre la société civile face à la toute-puissance de l’État et ne vont cesser de critiquer l’inflation législative (et réglementaire), qui s’est d’ailleurs considérablement accentuée au fil du temps. Déjà, à son époque, Benjamin Constant jugeait qu’en multipliant les lois, on multipliait « nécessairement les agents de l’autorité », donnant ainsi « à un plus grand nombre d’hommes du pouvoir sur leurs semblables » et doublant ainsi « les chances d’arbitraire18 ». On imagine sans peine ce qu’il penserait aujourd’hui. Mais il est vrai que la frénésie législative actuelle est en partie compensée par le fait que nombre de lois relèvent du pur affichage médiatique puisque leurs décrets d’application ne sont souvent jamais adoptés, sans même parler de l’inénarrable « susmulgation19 » inventée naguère par l’un de nos monarques républicains.
Si nombre d’aspects de la réflexion politique de Benjamin Constant se retrouvent chez d’autres penseurs (comme la crainte d’une tyrannie de la majorité qui hante l’œuvre d’Alexis de Tocqueville), l’auteur des Principes de politique reste indéniablement le penseur de la démocratie libérale le plus conséquent – et par conséquent le plus utile à relire pour appréhender les problèmes d’aujourd’hui. Il reste aussi le meilleur représentant français du libéralisme de l’individu au XIXe siècle, tout au moins pour ce qui concerne les questions strictement politiques20. Car si l’on veut avoir un aperçu complet de ce courant injustement oublié de nos jours, il convient d’aborder également les questions économiques, dans la mesure où, là encore, une très vivante école libérale française s’est alors illustrée par des contributions éminentes, dont la relecture s’avère aujourd’hui précieuse.
Notes:
8. Voir Aurelian Craiutu, Le Centre La pensée politique des doctrinaires sous la Restauration, Plon, 2006.
9. Ce qui n’a pas empêché l’anglophile Guizot de plaider, dès la Restauration, en faveur d’une intégration institutionnalisée de l’opposition au sein du régime Voir notamment François Guizot et la culture politique de son temps. Colloque de la Fondation Guizot-Val Richer, Gallimard/Le seuil, 1991.
10. Gérard Grunberg, Napoléon Le noir génie, CNRs éditions, 2015.
11. Voir Lucien Jaume (dir.), Coppet, creuset de l’esprit libéral. Les idées politiques et constitutionnelles du groupe de Madame de Staël, economica, 2000.
12. Voir notamment thierry Chopin, Benjamin Le libéralisme inquiet, Michalon, 2002, et stephen Holmes, Benjamin Constant et la genèse du libéralisme moderne, PuF, 1994.
13. Benjamin Constant, Principes de politique applicables à tous les gouvernements, II, chap. 4, in Étienne Hofmann, Les « Principes politiques » de Benjamin Constant, t. ii, Droz, 1980, p. 55.
14. Ibid., 1, p. 50.
15. Voir Lucien Jaume, «La fonction de juger dans le Groupe de Coppet et chez Alain», in Alain dans ses œuvres et son journalisme Actes du colloque organisé à Paris à l’occasion du cinquantenaire de la mort d’Alain les 30 novembre et 1er décembre 2001, institut Alain, p. 205-214.
16. Benjamin Constant, cit., liv. XiV, ch. 4, p. 366.
17. sur la manière dont le Conseil constitutionnel est devenu, de sa propre initiative, l’acteur décisif en matière de contrôle de la constitutionalité des lois dans notre pays, voir Francis Hamon et Céline Wiener, La Loi sous surveillance, Odile Jacob, 1999.
18. Benjamin Constant, cit., liv. iV, chap. 3, p. 85.
19. tout le monde aura reconnu Jacques Chirac qui, à l’occasion de la crise du Contrat première embauche (CPe), en 2005, a promulgué la loi tout en la suspendant instantanément.
20. Notons, toutefois, que Benjamin Constant a aussi écrit sur l’économie et défendu en la matière un libéralisme tout à fait cohérent avec sa vision des rapports que l’état, l’individu et la société civile devraient selon lui entretenir (voir son Commentairesur l’ouvrage de Filangieri, Les
2 - L’école libérale française d’économie à l’ère de l’industrialisation
https://www.wikiberal.org/wiki/Anne_Robert_Jacques_Turgot
La question consistant à savoir quand faire débuter le libéralisme économique français est malaisée, dans la mesure où certains auteurs des Lumières développent des idées qui, sur bien des points, annoncent leurs successeurs du siècle suivant. Turgot, d’Argenson (connu pour avoir notamment écrit qu’il convenait de « gouverner le moins possible »), Vincent de Gournay, les physiocrates (à commencer par leur chef de file François Quesnay), voilà autant d’auteurs que l’on pourrait à bon droit classer comme « libéraux », à ceci près que l’appellation n’existait pas encore21. De plus, pour ce qui est des physiocrates (dont on sait qu’ils eurent beaucoup d’influence sur quelqu’un comme Adam Smith), force est de constater que leur volonté de libérer l’économie d’Ancien Régime de ses multiples carcans en démantelant le vieux système mercantiliste s’accompagnait chez eux d’un éloge, bien peu libéral, du pouvoir fort – voire du despotisme éclairé – et de l’interventionnisme étatique, deux éléments peu compatibles avec la tradition que nous nous attachons à mettre en valeur dans ces pages. Surtout, les physiocrates écrivant avant la première industrialisation, ils développent une conception de l’économie qui repose sur l’idée selon laquelle seule l’agriculture est réellement productrice de richesses, ce qui limite bien évidemment la portée de leurs analyses. C’est pourquoi il nous semble que l’on peut, sans trop forcer la réalité, considérer que le véritable fondateur de l’école libérale française d’économie est Jean- Baptiste Say, qui sera d’ailleurs considéré tout au long du XIXe siècle comme l’équivalent hexagonal d’Adam Smith, ce qui ne fait que renforcer le sentiment d’étonnement et d’injustice face au quasi-oubli dans lequel il est tombé aujourd’hui dans son propre pays22.
Jean-baptiste say, le fondateur de l’école libérale française d’économie
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Jean-Baptiste Say a été l’exact contemporain de Benjamin Constant, puisque les deux hommes sont nés la même année (1767) et morts à deux ans de distance (Say est mort en 1832). Ce n’est du reste pas leur seul point commun, car les deux hommes étaient protestants, viscéralement attachés à l’idée de liberté individuelle, acquis aux principes libéraux de 1789, et ils allaient tous deux se heurter à l’autoritarisme napoléonien (Say, comme Constant, a été révoqué du Tribunat en 1804, pour avoir refusé d’amender son Traité d’économie politique dans le sens voulu par Bonaparte, qui détestait l’indépendance d’esprit des
« idéologues »)23. Encore aujourd’hui moins lu dans son propre pays que Benjamin Constant, Jean-Baptiste Say n’en mérite pas moins d’occuper dans l’histoire de la pensée économique une place éminente, dans la mesure où l’homme est bien plus que le simple épigone d’Adam Smith, auquel on le réduit trop souvent. En effet, si pour Say la science économique commence véritablement avec La Richesse des nations, il est injuste de ne voir en lui que le simple « vulgarisateur » de l’économiste écossais. En réalité, sur un certain nombre de points importants, il a su prendre ses distances avec son maître et faire preuve d’une indéniable originalité. Il suffit pour s’en convaincre de prendre quelques exemples, qui aideront à mieux comprendre pourquoi Jean- Baptiste Say a été considéré par les économistes libéraux français du XIXe siècle comme leur incontestable inspirateur et pourquoi son Cours d’économie politique leur a pour ainsi dire servi de bible.
https://www.wikiberal.org/wiki/Adam_SmithContrairement à Adam Smith – et creusant ainsi un sillon dessiné avant lui par des économistes français du XVIIIe siècle, comme Cantillon –, Say estime que le principe de la valeur n’est pas le travail (notion objective), mais l’utilité (notion subjective). Loin d’être anodin, ce point est absolument décisif puisque, ce faisant, Say montre à la pensée économique le chemin de l’avenir. En effet, cette idée centrale sera reprise et approfondie dans les années 1870 (simultanément par l’Anglais Jevons, l’Autrichien Menger et le Français Walras) pour donner naissance à la « révolution marginaliste », à l’origine de toute l’économie contemporaine. Jean-Baptiste Say a là une bonne longueur d’avance sur l’économie politique anglaise de son époque, puisqu’il élargit et précise la notion de richesse. Pour lui, en effet, tout ce qui est utile mérite d’être appelé richesse : les services du médecin, de l’avocat, de l’artiste ou encore du fonctionnaire (les stars du football ou de la télévision, pourrait-on ajouter aujourd’hui) sont des « produits immatériels » qui, du point de vue économique, peuvent parfaitement être assimilés aux fruits de la terre ou aux fabrications industrielles, en ceci qu’ils répondent à un besoin et ont donc une utilité sociale. Dès lors, il ne saurait y avoir de « classe stérile » ou d’occupations stériles, et seule l’oisiveté mérite une telle épithète.
Mieux, alors qu’Adam Smith reste largement influencé par les physiocrates qui professent que l’industrie est moins productive que l’agriculture, Jean- Baptiste Say mesure quant à lui parfaitement ce qu’a changé la première industrialisation. Pour dire les choses autrement, Say est un homme de son temps, qui s’attache à penser la société industrielle de son époque, comme le feront certains de ses disciples libéraux, à l’image de Charles Comte (1782- 1837) ou Charles Dunoyer (1786-1862), eux aussi totalement oubliés de nos jours dans leur propre pays, alors même que leurs écrits annoncent, par bien des aspects, certains courants libéraux contemporains, y compris les plus radicaux24.
Pour illustrer la modernité du fondateur de l’école française libérale d’économie qu’est Jean-Baptiste Say, on pourrait aussi invoquer sa fameuse « loi sur les débouchés » (ou « loi de Say », selon laquelle « l’offre crée sa propre demande »), mais un autre aspect de son œuvre, moins connu, est encore plus révélateur de son importance dans l’histoire de la science économique. Il s’agit du rôle central que l’auteur du Cours d’économie politique donne, dans ses analyses, à la figure de l’entrepreneur. En effet, en distinguant le revenu de l’entrepreneur (qu’il appelle le profit) du revenu du capitaliste (qu’il appelle l’intérêt), Say fait de ce personnage le pivot de l’activité économique, là où, outre-Manche, les deux économistes libéraux qui dominent largement le XIXe siècle, David Ricardo (1772-1823) et John Stuart Mill (1806-1873), vont largement ignorer ce point de vue, pourtant si fructueux.
À dire vrai, le mot entrepreneur n’a pas été inventé par Say, puisqu’il est déjà utilisé au XVIIIe siècle par des économistes français comme Cantillon ou Turgot. L’originalité de Jean-Baptiste Say vient plutôt de ce que l’analyse qu’il en fait dépasse largement le sens banal que ce mot peut avoir dans le langage courant, à savoir celui d’un individu désireux d’investir et de fonder une entreprise, que ce soit dans le secteur industriel ou tertiaire. Chez lui, l’entrepreneur est un acteur central du développement économique, et c’est pourquoi ses écrits annoncent sur ce point ceux que développeront au siècle suivant les économistes libéraux autrichiens, en particulier Ludwig von Mises (1881-1973) et son élève Israel Kirzner (né en 1930). Le premier cité considère en effet que le passage de la théorie classique de la valeur (la valeur-travail) à la théorie subjective de la valeur (la valeur-utilité de Say approfondie plus tard par les notions de rareté et d’utilité marginale) a constitué une véritable révolution qui va bien au-delà de l’économie. Ainsi, explique Mises25, la production des richesses n’est pas le résultat de l’action d’un seul facteur de production (à savoir le travail), mais elle est le fruit de la combinaison de plusieurs facteurs (comme la terre, le travail et le capital). Or c’est précisément l’entrepreneur qui est chargé de combiner ces différents facteurs, afin de servir au mieux les consommateurs. Dès lors, pour Mises et Kizner, les profits de l’entrepreneur sont d’autant plus importants qu’il réussit mieux à procurer aux consommateurs ce qu’ils demandent le plus intensément. Ainsi la réussite entrepreneuriale consiste à anticiper l’évolution d’un marché en combinant et en recombinant de manière intelligente et efficace, voire prémonitoire, ces facteurs de production, en vue de satisfaire soit des besoins existants, soit des besoins nouveaux. In fine, l’entrepreneur peut espérer s’imposer face à ses concurrents et saisir de nouvelles occasions de profit ignorées jusque-là en offrant au consommateur le meilleur produit au meilleur prix. C’est dans la pertinence d’un tel pari (d’une telle spéculation, au sens propre du terme) que réside la qualité principale de l’entrepreneur qui, chez les économistes autrichiens, possède les mêmes attributs que lui attribuait déjà Jean-Baptiste Say plus d’un siècle auparavant : l’attention aux désirs souverains des consommateurs, l’esprit de combinaison agençant au mieux les facteurs de production et, enfin, l’intuition nécessaire pour deviner l’évolution du marché. Voilà donc un exemple concret – mais il serait possible d’en trouver d’autres – du caractère à la fois original et novateur de l’œuvre de Jean-Baptiste Say, qu’on ne saurait décidément réduire au statut de simple vulgarisateur d’Adam Smith. Et l’on comprend mieux dès lors que son œuvre ait pu, durant presque un siècle, faire office de référence et de pierre angulaire pour ce qu’il convient d’appeler l’« école libérale française d’économie ». Celle-ci – que l’on appelle aussi parfois « école de Paris » – a compté un grand nombre de figures, souvent très célèbres à leur époque (et encore étudiées aujourd’hui à l’étranger), mais largement méprisées en France, aussi bien dans les milieux académiques qu’éditoriaux.
L’école de paris 26, bastion continental d’un libéralisme optimiste et inébranlable
Cette école française est généralement affublée d’une double caractéristique, qu’il convient toutefois d’expliciter : elle est réputée être « optimiste » et « laisser-fairiste », par opposition à un libéralisme utilitariste dominant outre- Manche et beaucoup plus pragmatique concernant la question – centrale pour les libéraux – de l’intervention de l’État dans l’économie. Ce dernier point mérite que l’on fasse d’emblée une précision : l’expression « laissez faire » (ou « laisser faire ») est bel et bien d’origine française, et elle est devenue d’usage courant dans la littérature anglo-saxonne (dans sa langue d’origine), mais le mot n’a pas le sens qu’on lui donne le plus souvent. Il ne veut pas dire que ces libéraux entendent refuser tout rôle à l’État. En réalité, la maxime originelle est : « laissez faire, laissez passer ». Attribuée par Turgot à Vincent de Gournay (lors de l’éloge funèbre qu’il fit de celui-ci en 1759), cette expression remonte au XVIIe siècle, lorsque le marchand Legendre avait répondu à Colbert, qui lui demandait ce que l’État pouvait faire pour l’aider : « Laissez-nous faire » – sous-entendu : laissez-nous produire et échanger librement, sans interférer inutilement dans nos affaires. En d’autres termes, l’expression de libéralisme du « laissez-faire » peut à bon droit entendre résumer la philosophie du libéralisme de l’individu face à l’État que nous décrivons ici, mais si et seulement si nous l’entendons dans son sens originel : non pas le refus d’accorder à l’État le moindre rôle, mais bien plutôt la volonté de préserver l’initiative de la société civile face à un État aux prétentions dirigistes et interventionnistes croissantes. Ce point mérite que l’on s’y attarde, car la caricature du « laissez-fairisme » des libéraux français a toujours été un moyen pour leurs adversaires de les discréditer en préférant l’invective au débat.
Ces économistes libéraux français du XIXe siècle, disciples déclarés de Jean- Baptiste Say, vont dès les années 1840 se regrouper autour d’une revue, le Journal des économistes, qui, de 1841 à 1940, sera le point de ralliement de tous les libéraux défendant vigoureusement la liberté individuelle contre l’emprise croissante de l’État. Leur actif réseau va aussi se structurer autour d’un cercle de réflexion, la Société d’économie politique, et d’une très active maison d’édition, la librairie Guillaumin27. Ce faisant, ils vont parvenir à former, en marge de l’université, un puissant lobby libéral, que d’aucuns vont appeler « école de Paris » ou encore « école libérale de Paris ».
Au risque de déranger bien des idées reçues, force est d’admettre que cette école libérale française du XIXe siècle incarne une vision souvent plus inflexible dans son refus de l’interventionnisme étatique que son pendant britannique. C’est que la plupart des libéraux hexagonaux, en bons héritiers des Lumières, considèrent la liberté comme un droit « naturel », là où leurs homologues d’outre-Manche, influencés par l’utilitarisme benthamien et millien, rejettent cette notion de droit naturel, tout en acceptant un degré non négligeable d’interventionnisme étatique dès lors que celui-ci est destiné à favoriser « le plus grand bonheur du plus grand nombre » (objectif déclaré de la doctrine utilitariste)28. À tel point qu’un siècle plus tard des libertariens américains verront dans ces libéraux français de l’école de Paris des précurseurs, voire des modèles29. Le cas le plus extrême étant celui du Franco-Belge Gustave de Molinari (1819-1912), un temps directeur du Journal des économistes et qui, dans un article resté fameux mais qui rencontrera l’hostilité de tous ses amis libéraux, ira jusqu’à théoriser la privatisation de la police ! On comprend aisément qu’une prise de position aussi radicale puisse être invoquée aujourd’hui par des anarcho-capitalistes américains pour faire de Molinari leur précurseur, mais l’honnêteté oblige à ajouter que tous les écrits de l’intéressé sont loin d’être aussi extrémistes et qu’une telle spéculation est apparue comme parfaitement marginale, pour ne pas dire incongrue, à la plupart des libéraux français de l’époque, même les plus anti-étatistes. En réalité, Molinari – a fortiori dans ce texte très particulier – incarne la frange la plus radicale, voire la plus extrême, d’une mouvance très riche en individualités diverses et variées quant à leur tempérament et leurs prises de position, mais qui partagent tous un attachement viscéral à la liberté individuelle et une méfiance instinctive à l’égard d’un État qui se voudrait trop interventionniste et/ou paternaliste. Il ne saurait être question, ici, de mentionner tous les noms – plus ou moins célèbres en leur temps – qui peuvent être rattachés à cette mouvance individualiste et anti-étatiste, mais on peut néanmoins en citer quelques-uns, en distinguant globalement trois générations qui couvrent l’ensemble du XIXe siècle. La première est celle des précurseurs, comme Benjamin Constant, Germaine de Staël, Jean-Baptiste Say, Charles Comte ou encore Charles Dunoyer. La génération suivante va globalement de la fin de la monarchie de Juillet au début du second Empire, et comporte nombre de représentants, dont les plus illustres sont Frédéric Bastiat, Adolphe Blanqui, Michel Chevalier, Charles Coquelin, Gilbert Guillaumin, Jean-Gustave Courcelle-Seneuil, Joseph Garnier, Édouard Laboulaye, Hyppolite Passy ou encore Horace Say (fils de Jean-Baptiste). Enfin, une troisième génération correspond à la fin du second Empire et au début de la IIIe République, avec des gens comme Henri Baudrillart, Maurice Block, Émile Boutmy (le fondateur de l’École libre des sciences politiques), Clément Colson, Gustave de Molinari, Yves Guyot, Paul Leroy-Beaulieu, Frédéric Passy, Léon Say (fils d’Horace et petit-fils de Jean- Baptiste), Edmond Villey, etc.
Autant d’auteurs qui s’inscrivent parfaitement dans cette famille idéologique du libéralisme de l’individu face à l’État auquel nous consacrons cette note, malgré la nature très diverse de leurs écrits (tous ne sont pas des économistes de profession) et malgré leurs différences, voire leurs désaccords, sur des sujets non négligeables. Ainsi, la grande majorité d’entre eux sont farouchement anticolonialistes, même s’il y a des exceptions comme Paul Leroy-Beaulieu (pourtant toujours cité, comme si son apologie du colonialisme était représentative de l’ensemble du libéralisme français).
Il convient par ailleurs de remarquer que la pensée libérale des publicistes de l’école de Paris est une philosophie du droit, avant d’être une réflexion économique s’intéressant à la production, à la distribution et à la consommation de richesses. En effet, si nombre d’entre eux se considèrent comme des « économistes », à une époque où, rappelons-le, la professionnalisation du métier était bien moindre qu’aujourd’hui, cela ne veut en aucune façon dire qu’ils ont une conception technicienne de ce que l’on appelle alors l’« économie politique » (et qui recouvre un domaine largement plus extensif que la science économique actuelle). De fait, les libéraux français du XIXe siècle écrivent sur tous les sujets qui ont un rapport de près ou de loin avec les grandes questions de nature politique, économique et sociale, et force est de constater que les écrits qui nous parlent encore aujourd’hui sont ceux qui développent une véritable théorie de l’État et de la démocratie. En effet, ce sont ces textes-là qui méritent amplement qu’on les relise avec la plus grande attention, dans la mesure où ils conservent de surprenants échos jusque dans l’actualité la plus immédiate.
Des libéraux hostiles à l’étatisme et à l’instrumentalisation du pouvoir politique, pas à l’état
À ce propos, une vision trop rapide des choses suggérerait que ce qui sépare les libéraux « laissez-fairistes » de l’école de Paris du libéralisme gouvernemental, autoritaire et étatiste des doctrinaires, c’est que le premier, dans une veine quasi anarchisante, militerait contre l’État, tandis que le second s’accommoderait volontiers d’un pouvoir fort, centralisé et interventionniste. Or les choses sont infiniment plus complexes, dans la mesure où, comme nous l’avons déjà dit, les libéraux de l’école de Paris sont bien davantage opposés à l’étatisme qu’à l’État lui-même. En effet, ils dénoncent moins un État fort qu’un État obèse et tatillon, qui prétendrait intervenir à tout bout de champ, et cela dans des domaines qui, selon l’orthodoxie libérale, devraient rester en dehors de ses compétences légitimes – essentiellement régaliennes. Pour dire les choses autrement, les libéraux français qui gravitent autour du Journal des économistes veulent en réalité remettre l’État à sa place, c’est-à-dire à strictement parler, le replacer dans l’espace public, alors même que l’action des gouvernants, trop perméables aux groupes de pression (en quête de subventions et/ou de protections tarifaires), aboutit à une véritable privatisation de l’État au profit de castes ou de catégories professionnelles privilégiées. Ainsi, loin de cultiver l’inaction de l’État, le « laissez-fairisme » de l’école de Paris repose moins sur une passivité revendiquée que sur le refus d’instrumentaliser les pouvoirs publics en couvrant de sordides intérêts privés et particuliers du manteau rutilant de l’intérêt général.
Qui sont, d’ailleurs, aux yeux des libéraux français, ceux qui profitent ainsi de l’État à des fins privées ? Là encore, à rebours de certaines idées reçues, il convient de noter une différence majeure avec le Royaume-Uni. En effet, outre-Manche, les libéraux affrontent surtout une aristocratie foncière déterminée à défendre ses privilèges et ses rentes par le biais d’une législation protectionniste rigoureuse (elle le peut d’autant mieux qu’elle occupe une place centrale au sein de la classe politique anglaise, notamment à la chambre des Lords). En France, les libéraux orientent davantage leur dénonciation de l’instrumentalisation de l’État vers une critique sans concession d’un patronat trop souvent en quête de subventions et de protections – alors même qu’aux yeux des libéraux conséquents les authentiques patrons devraient s’adonner aux activités de l’entrepreneur, tel que le décrivait Jean-Baptiste Say. C’est ce que résume fort bien l’homme de lettres et homme politique Louis Reybaud (qui se fit connaître grâce à un roman à succès, Jérôme Paturot à la recherche d’une position sociale) dans un article paru en 1842 : « Toute industrie se repose désormais sur l’État du soin de lui assurer des bénéfices tranquilles, uniformes, constants. Au moindre trouble apporté dans l’équilibre de son existence, c’est vers le Trésor public qu’elle se tourne en criant à l’aide et en invoquant les droits acquis. […] Habituer les industries privées aux largesses de l’État, c’est leur rendre un détestable service, c’est tourner leur activité vers l’intrigue, c’est déplacer le mobile qui les animait. […] Cela durera jusqu’à ce que ce système périsse par ses excès, et qu’il n’y ait plus en France que des industries mourantes auprès d’un Trésor tari30. »
Cette pratique consistant à soutenir ce que l’on appelle aujourd’hui des « canards boiteux » (c’est-à-dire des entreprises non compétitives) à coups de subventions et de protections (et donc aux frais du contribuable et du consommateur) aura un bel avenir dans notre pays, notamment au nom de la lutte contre le chômage et du patriotisme économique.
Les libéraux français de l’école de Paris, dont beaucoup sont des hommes de gauche, ne cessent quant à eux de rappeler que c’est au plus grand nombre – et donc aux plus modestes – que les hommes de l’État demandent de payer ce dont bénéficient quelques riches privilégiés, choisis selon des critères plus ou moins avouables, qui relèvent parfois du pur « copinage » politique. Et les gens modestes payent doublement : en tant que contribuables, d’abord (c’est en effet par l’impôt que l’on finance les subventions), et en tant que consommateurs, ensuite (la protection tarifaire dont jouissent quelques happy few se traduit par des produits plus chers sur le marché national). C’est là un point décisif que résumera parfaitement le plus célèbre des membres de l’école de Paris, Frédéric Bastiat, fondateur en 1846 de la Ligue du libre- échange, inspirée de l’Anti-Corn Law du Britannique Richard Cobden. Dans un texte justement célèbre, Bastiat rappellera à ses concitoyens qu’en toutes circonstances il convient de faire la part entre « ce que l’on voit » (en l’occurrence les quelques emplois sauvés à coups de taxes et de subventions) et « ce que l’on ne voit pas » (les emplois plus nombreux encore, qui sont détruits du fait de la perte de pouvoir d’achat que provoquent ces taxes et ces subventions chez des consommateurs qui ne peuvent dès lors consacrer cette partie de leur revenu aux consommations qu’ils avaient préalablement prévues).
https://www.wikiberal.org/wiki/Fr%C3%A9d%C3%A9ric_BastiatFrédéric Bastiat est aussi célèbre (tout au moins à l’étranger) pour avoir donné cette mémorable définition : « L’État, c’est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde31. » Si la formule est bien connue, on en sous-estime généralement la portée en voulant la réduire à une sorte de boutade. Or lorsqu’on regarde attentivement comment fonctionne la société contemporaine et les réclamations tous azimuts qui assaillent quotidiennement les responsables politiques, on comprend aisément que l’on puisse créditer Bastiat – et plus largement l’école de Paris – d’une certaine forme de prophétisme. Qui plus est, ses mises en garde sont d’autant plus précieuses qu’à l’heure de l’information immédiate et continue il est plus que jamais facile de « vendre » à l’opinion « ce que l’on voit » sur les images (tels salariés heureux de pouvoir conserver provisoirement leur emploi…) que de lui faire comprendre « ce que l’on ne voit pas » (tous ceux qui ne trouveront pas d’emploi du fait de la dilapidation de l’argent public…).
https://www.wikiberal.org/wiki/Anarcho-capitalisme
Il convient par ailleurs de souligner que l’école libérale de Paris s’emploie à critiquer le système des primes et autres subventions, non pas au nom d’on ne sait quel anarcho-capitalisme avant la lettre, mais bien au nom de l’intérêt public ou, si l’on préfère, au nom d’un service public authentique, correspondant à la vision d’un État au service de tous (de l’intérêt général), et non pas au profit de minorités agissantes (puissantes parce qu’ayant de solides réseaux au sein de l’establishment politico-administratif ou parce qu’ayant une forte capacité de nuisance politique). Ainsi, lorsqu’ils dénoncent avec fougue la politique protectionniste qui vise à protéger un petit groupe de producteurs nationaux de la concurrence étrangère, les libéraux français réputés « laissez- fairistes » entendent d’abord et avant tout défendre le modeste consommateur, qui se voit condamné à acheter à un prix plus élevé ce qu’il aurait pu, sans interférence politique, se procurer à meilleur compte sur un marché libre. Il ne s’agit donc pas, pour nos libéraux, de défendre la libre concurrence au nom d’une obsession d’ordre idéologique, mais parce qu’ils constatent que les consommateurs sont infiniment plus nombreux que les producteurs. Dès lors, en bons démocrates, ils jugent que l’intérêt de ceux-là, réellement général, devrait prévaloir sur celui des petites mais puissantes minorités agissantes que constituent les riches producteurs et leurs relais politiques, incarnations d’un scandaleux capitalisme de connivence.
Pour dire les choses plus simplement, les libéraux de l’école de Paris prétendent défendre les masses contre les élites, les gens modestes contre les capitalistes, les petits contre les gros ! Ou, si l’on veut raisonner en termes purement partisans et au risque là encore de surprendre, les libéraux dits « laissez-fairistes » se situent indéniablement à gauche de l’échiquier politique. Croire d’ailleurs qu’il y a là quelque paradoxe, c’est faire preuve d’anachronisme, comme nous le verrons un peu plus loin avec l’exemple d’Alain, autre libéral de gauche. En attendant, remarquons qu’en affirmant que l’intérêt général n’est pas incarné par le producteur (voire même par le travailleur), mais par le consommateur, les libéraux français du XIXe siècle anticipent – une fois de plus – l’une des affirmations les plus récurrentes du libéralisme économique du siècle suivant, telle qu’on la retrouvera formulée chez des auteurs aussi différents que l’Autrichien Ludwig von Mises ou l’Américain Milton Friedman, sans oublier l’école du Public Choice qui, à la suite de James Buchanan et de Gordon Tullock, développera à partir des années 1960 une critique du « marché politique » qui ne fera qu’approfondir la problématique générale que nous venons d’exposer.
La critique de l’instrumentalisation de l’État à des fins privées s’accompagne aussi chez les libéraux français de l’école de Paris d’une défense intransigeante de la propriété (considérée par la plupart d’entre eux comme un droit naturel) et d’une condamnation virulente de ce que certains d’entre eux appellent alors la « spoliation légale ». En effet, si Jean-Baptiste Say (à la suite d’Adam Smith) s’est beaucoup interrogé sur le processus de création des richesses, ses disciples qui gravitent autour du Journal des économistes entendent prolonger les réflexions du maître en s’interrogeant sur les différents modes d’acquisition des subsistances dans la société moderne. C’est ainsi que, dès 1825, dans L’Industrie et la Morale, Charles Dunoyer estime que, dans la société postrévolutionnaire de son temps, le progrès s’identifie à la victoire de l’« industrie » (un mot qui a alors le sens général d’activité productive) sur la « passion des places », nouvel avatar des privilèges d’Ancien Régime.
Une vingtaine d’années plus tard, Frédéric Bastiat reprendra son combat, même si sa mort prématurée, en 1850, à l’âge de 49 ans, ne lui permettra que d’esquisser la philosophie de la « spoliation » qu’il entendait établir. Selon Bastiat, les nations modernes sont souvent présentées comme divisées en « trois classes » : l’aristocratie, la bourgeoisie et le peuple. Mais là où les socialistes concluent qu’il y a le même antagonisme entre les deux dernières classes qu’entre les deux premières (la bourgeoisie ayant simplement pris la place de l’aristocratie pour mieux dominer et exploiter le peuple des prolétaires), Bastiat pour sa part ne voit dans la société que deux classes : les gens qui gagnent leur vie par leur propre travail, et ceux qui subviennent à leurs besoins en captant des revenus prélevés par l’État sur l’ensemble de ses concitoyens, que ce soit par le couple impôts-subventions ou par une politique de protection douanière. C’est là du reste une idée que l’on retrouve chez pratiquement tous les auteurs représentant la mouvance individualiste et anti-étatiste de l’école de Paris. C’est le cas par exemple d’Ambroise Clément, qui est d’ailleurs à l’origine de l’expression « spoliation légale ». Dans un article portant ce titre et paru dans Journal des économistes en juillet 184832 (soit donc un mois après les journées révolutionnaires de juin), Clément explique ainsi que « le Vol est la violation de la propriété », et que si ses formes sont extrêmement variées (la violation de propriété pouvant être illégale lorsqu’elle est pratiquée par un particulier recourant à la violence physique, ou officielle lorsqu’elle est organisée par l’État recourant à la force légale), on « peut toujours le reconnaître à ce caractère, qu’il prive de tout ou partie de la propriété ceux qui l’ont créée par le travail, ou à qui elle a été librement transmise par ses fondateurs, pour la donner à d’autres qui n’y ont aucun de ces titres ». Outre qu’il y voit une chose immorale, Clément – comme tous ses amis libéraux – juge que cette iniquité est aussi un non-sens économique, puisqu’elle contribue à affaiblir (ou même à « supprimer entièrement ») les « motifs du travail et de l’épargne », décourageant dès lors irrémédiablement « les habitudes d’activité et de prévoyance en les privant de leur récompense naturelle ».
https://www.wikiberal.org/wiki/Ambroise_Cl%C3%A9mentCe faisant, Clément est assurément emblématique du courant le plus radical du libéralisme français du XIXe siècle, comme lorsqu’il énumère les différents types de spoliations légales pratiquées via l’instrumentalisation privée de l’État : les « vols aristocratiques et monarchiques » (à vrai dire plus prégnants outre-Manche qu’en France, où la Révolution a considérablement affaibli le pouvoir de nuisance de la noblesse) ; les « vols réglementaires » (le « pouvoir que s’est attribué le gouvernement de régir certaines professions, d’en soumettre l’exercice à son autorisation préalable et de limiter le nombre des personnes qui peuvent s’y livrer ») ; les « vols industriels » (ce que Frédéric Bastiat appelle pour sa part le « sisyphisme » et que l’on appellera plus tard la « politique de l’emploi », c’est-à-dire une politique consistant à subventionner les entreprises non compétitives ou à les protéger à coups de barrières douanières) ; les « vols philanthropiques » (la « charité légale, c’est- à-dire opérée par le gouvernement au moyen des contributions publiques ») ; et, enfin, les « vols administratifs » (que l’école du Public Choice s’attachera à décrire un siècle plus tard en montrant que l’Homo bureaucraticus, comme l’Homo politicus et l’Homo œconomicus, obéit à des mobiles qui relèvent plus souvent de l’intérêt personnel bien compris que de l’intérêt général).
Il serait erroné – comme on l’a fait trop souvent – de réduire ces critiques libérales à la simple expression des intérêts d’une classe bourgeoise peu encline à partager les richesses tirées de ses propriétés ou de son travail avec les nouvelles classes laborieuses et dangereuses. C’est ce que montre parfaitement le réquisitoire sans concession dressé par nombre de libéraux contre un pouvoir bureaucratique alors en plein essor. Il s’agit en effet là d’un trait commun à tous les courants du libéralisme, mais que l’on retrouve aussi par exemple chez le philosophe Alain. Un penseur qui, au tournant des XIXe et XXe siècles, incarne un individualisme farouchement démocratique et républicain, passionnément de gauche et résolument attaché à la défense des faibles contre les puissants.
Notes:
21. sur ce sujet, voir l’excellente synthèse de Philippe steiner, La Science nouvelle de l’économie politique, PuF, 1998.
22. il serait exagéré de dire qu’il n’existe pas de travaux scientifiques français sur Jean-Baptiste say, mais force est de constater que les ouvrages de référence publiés en anglais n’ont toujours pas été traduits en français. Voir, par exemple, Richard Whatmore, Republicanism and the French An Intellectual History of Jean- Baptiste Say’s Political Economy, Oxford university Press, 2000.
23. C’est la raison pour laquelle, entre autres, l’empereur détestait Germaine de staël, qui présentait la circonstance aggravante d’être une femme.
24. il n’est pas anodin que ce soit à un universitaire canadien, Robert Leroux, que l’on doive la seule synthèse récente sur le sujet en français : Aux fondements de l’industrialisme. Comte, Dunoyer et la pensée libérale en France, Hermann, Voir aussi Leonard Liggio, Charles Dunoyer et le libéralisme classique français [1977], institut Coppet, 2014.
25. Notamment dans son ouvrage majeur, Human A treatise on economics (trad.fr. : L’Action humaine. traité d’économie, PuF, 1985).
26. Voir à ce propos la très intéressante contribution du regretté Michel Leter, « éléments pour une étude de l’école de Paris (1803-1852) », in Philippe Nemo et Jean Petitot (dir.), Histoire du libéralisme en Europe, PuF, coll « Quadrige Manuels », 2006, 429-509.
27. Pour une approche sociologique du mouvement, voir Lucette Le Van Lemesle, Le Juste ou le L’enseignement de l’économie politique, 1815-1950, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, 2004.
28. sur la question de l’utilitarisme britannique, l’ouvrage de référence reste le chef-d’œuvre du grand historien libéral élie Halévy, La Formation du radicalisme philosophique [1901-1904], PuF, 3 , 1995-1996.
29. Murray N. Rothbard, An Austrian Perspective on the History of Economic Thought, ii, « Classical economics », edward elgar Publishing Ltd., 1995 (voir notamment le chapitre 1, « J.-B. say: the French tradition in smithian clothing », et le chapitre 14, « After Mill: Bastiat and the French laissez-faire tradition »).
30. Louis Reybaud, « Des largesses de l’état envers les industries privées », Journal des économistes, ii, 1842, p. 115 et 117.
31. Frédéric Bastiat, « L’état », Journal des débats, 25 septembre 1848 (reproduit in Frédéric Bastiat, Pamphlets, Les Belles Lettres, 2009).
32. Ambroise Clément, « De la spoliation légale », Journal des économistes, n° 83, 1er juillet 1848, 363-374.
3 - Un libéralisme de l’individu, farouchement de gauche : le cas alain
Il peut paraître surprenant, au premier abord, de vouloir rapprocher Alain de l’école de Paris (ou, plus largement, de la tradition libérale), dans la mesure où l’inventeur des « Propos » n’a jamais revendiqué une telle filiation intellectuelle. Et pourtant, comme nous l’avons montré ailleurs33, celui qui aimait à se définir comme radical était tout autant un démocrate affirmé qu’un libéral caché.
https://www.wikiberal.org/wiki/Monique_Canto-SperberDe fait, durant toute sa vie, Émile Chartier est resté le petit boursier, fils d’un modeste vétérinaire et pur produit de la méritocratie républicaine, furieusement attaché à la défense du petit peuple contre les « Importants » (c’est-à-dire les puissants : ministres, généraux, académiciens, bureaucrates et autres riches propriétaires). C’est d’ailleurs cette volonté de résister aux pouvoirs, quels qu’ils soient, qui est à l’origine de son engagement politique, ce qui l’éloigne indiscutablement du libéralisme élitiste, conservateur et viscéralement méfiant à l’égard des « masses » (tel qu’on le trouve chez un Guizot ou un Tocqueville, par exemple). Mais cela le rapproche en revanche du libéralisme de l’individu face à l’État, tel que nous venons de le décrire. C’est du moins ce que nous allons essayer de démontrer.
Défendre le citoyen-contribuable
Il existe différentes voies pour aborder le libéralisme d’Alain, dans la mesure où il s’agit d’un libéralisme qui, tout en ne disant pas son nom, s’avère complet, tout à la fois économique, politique et philosophique (au sens large du terme). Mais commençons par ce qui est peut-être chez lui le moins important (encore qu’il y ait consacré beaucoup de « Propos »)34 : son libéralisme économique. L’ardent républicain qu’est Alain rappelle d’abord très souvent que le citoyen est aussi un contribuable et que les initiatives des gouvernants ne peuvent exister que pour autant qu’ils ont le pouvoir de les financer en piochant à leur guise dans les poches de leurs mandants. D’où la nécessité, pour ces derniers, de tenir la bride serrée sur le cou des hommes de l’État (politiciens et bureaucrates), volontiers dilapidateurs de l’argent des autres. Alain dénonce ainsi de manière récurrente la frénésie de travaux publics en tous genres, comme dans ce « Propos » typique du 6 janvier 1907, où il déplore : « Le sous-sol de Paris est ravagé dans tous les sens par d’invisibles taupes. Quand je pense au prix du mètre courant, je me demande toujours si les voyageurs se multiplieront aussi vite que les voies de communication. […] Ainsi se font beaucoup d’entreprises, non par l’effet des besoins du consommateur, mais par l’effet des besoins du producteur. »
Comme on l’a vu, la défense intransigeante des consommateurs face aux puissants groupes de pression des producteurs est un thème récurrent de la littérature libérale, qui s’accommode à merveille du souci démocratique consistant à prendre systématiquement la défense du citoyen modeste contre tous les pouvoirs. C’est donc dans une veine tout à la fois libérale et de gauche, et dans un style à nul autre pareil, qu’Alain prend sans relâche la défense des pauvres consommateurs/contribuables pressurés par les riches producteurs alliés (au sens parfois familial du terme) aux puissants bureaucrates et aux prodigues politiciens. Ici, comment ne pas penser au célèbre pamphlet de Frédéric Bastiat, que nous avons déjà évoqué, consacré à « ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas » ? En effet, à ceux qui disent que les grands travaux créent des emplois, il est facile de rétorquer que ces grands travaux ont aussi tué des emplois : ceux qui auraient été créés grâce à un autre usage que les gens auraient pu faire (volontairement) de l’argent affecté (autoritairement) par les pouvoirs publics aux ouvrages de leur choix. En d’autres termes, pour faire vivre les entreprises de travaux publics, on sacrifie les marchands de chaussures ou les vendeurs de livres, dont les produits ne trouveront pas preneurs, puisque le pouvoir d’achat nécessaire à leur consommation a été redirigé autoritairement vers les constructions, dont l’utilité a été décrétée d’en haut. Là encore, comment ne pas penser à une foule d’exemples, depuis les lignes de TGV (de plus en plus nombreuses et de moins en moins rentables) jusqu’au Concorde (bijou supersonique sorti de brillants cerveaux d’ingénieurs, tout à leurs prouesses technologiques, mais assez peu soucieux de rentabilité), en passant par l’épidémie de ronds-points dont notre pays a le record en Europe, sous l’impulsion – la connivence ? – conjuguée des élus locaux et des entreprises de BTP. Mais on pourrait tout aussi bien citer nos centrales nucléaires, autre record français, ô combien plus problématique ! En effet, après avoir construit un parc de centrales totalement surdimensionné, les pouvoirs publics ont bien dû leur trouver un débouché. C’est pourquoi, les ministres successifs, conseillés par un hyperactif corps des Mines, ont décidé de développer le « tout électrique », au point que la France détient désormais un autre record européen : celui du pourcentage de personnes se chauffant à l’électricité.
Si cette frénésie a atteint son apogée aux riches heures de la technocratie gaulliste triomphante, elle a des racines bien plus anciennes et l’on comprend aisément pourquoi Alain revient fréquemment sur cette idée, qui lui vaudra la réputation tenace d’incarner la quintessence du grincheux contribuable « gaulois ». Ainsi, le 18 juin 1907, l’auteur des propos reprend son combat contre le lobby des ingénieurs d’État par ces mots : « Et il me paraît évident, quand je vois ces taupinières élever partout leurs petits tas de terre remuée, que toute cette production de tunnels a été abandonnée aux inspirations des ingénieurs, intéressés, comme les vignerons, à produire le plus possible sans voir au-delà. Et je m’imagine que le bureaucrate et le législateur n’ont pas songé un seul moment qu’il pût y avoir trop de tunnels sous Paris. “Abondance de métro ne nuit pas”, telle a été leur maxime ; absolument de la même manière qu’ils avaient dit, après le phylloxéra “abondance de vin ne nuit pas”. »
Défendre le citoyen-consommateur
https://www.wikiberal.org/wiki/Alain
Mais le libéralisme économique d’Alain ne saurait se mesurer uniquement à sa dénonciation réitérée du gaspillage de l’argent public et aux multiples « éléphants blancs » financés avec l’argent du contribuable. Il s’accompagne chez lui d’une critique plus pointue des méfaits de l’interventionnisme, comme on le voit par exemple dans sa défense du libre-échange. Et là encore, ce combat place l’auteur des Propos du côté des libéraux les plus cohérents – a fortiori à une époque où le protectionnisme méliniste domine une large partie de la classe politique française, y compris chez ses amis radicaux. C’est ainsi que l’on peut lire sous sa plume, le 2 août 1906 : « Lorsque le législateur se met en tête de protéger l’industrie nationale, alors commence pour le consommateur l’ère des privations physiques et des satisfactions morales. D’abord, les douanes barrent la route aux produits étrangers, qui seraient moins chers et meilleurs que les produits nationaux. Le consommateur se console en dégustant, par les yeux, l’étiquette aux couleurs nationales ; ces choses-là nourrissent l’âme. Les producteurs nationaux se faisaient concurrence ; c’était à qui fabriquerait le mieux, et au meilleur marché ; mais bientôt ils comprennent les bienfaits de l’union ; ils s’entendent donc pour fabriquer moins bien et vendre plus cher. Ici le consommateur grogne, parce que les satisfactions morales lui manquent ; et c’est une période difficile pour le protectionnisme. Mais le prudent législateur, en même temps qu’il aperçoit le mal, aperçoit le remède : payer des primes à l’exportation, de façon que le producteur national trouve encore du bénéfice à vendre à vil prix à l’étranger ce qu’il vend très cher à ses compatriotes. Et voilà les produits nationaux vendus et achetés dans tout l’univers ; et voilà les statisticiens qui notent un excédent de l’exportation sur l’importation. Il n’en fallait pas plus au noble consommateur, pour le consoler de tous ses maux. Il se dit qu’il appartient à une grande nation […]. Pendant ce temps, il y a de l’autre côté de la frontière des consommateurs qui vivent à très bon compte, et se félicitent de l’invasion des produits étrangers. Mais ce sont des âmes molles, qui préfèrent le plaisir à la gloire. »
Un tel « Propos », tout empli d’une ironie mordante, aurait pu être écrit par Bastiat. C’est bien la verve du croisé du libre-échange que l’on croit retrouver dans cette dénonciation alerte des mensonges de toute politique protectionniste qui, derrière la rhétorique bien huilée de l’intérêt national et/ ou général, ne fait que déshabiller le consommateur Pierre pour habiller le producteur Paul, le tout enrobé de flonflons patriotiques qui laissent de marbre le pacifiste Alain. Comme elle laisse de marbre tous les libéraux individualistes (eux aussi d’ardents pacifistes, pour la plupart), qui savent qu’une nation est composée de personnes différentes et que ce qui sert les intérêts des uns ne sert pas forcément ceux des autres. Ici, le point commun entre Alain et les libéraux de l’école de Paris, c’est qu’ils visent tous un système de connivence entre les hommes de l’État et certains industriels qui ont l’heur de disposer des relais adéquats au sein de l’establishment politico-administratif, tout ceci aux dépens du consommateur-contribuable qui trinque comme toujours. De même qu’il donne du travail à certains producteurs chargés de l’édification des « éléphants blancs » voulus par le pouvoir (aux frais de tous les contribuables), le capitalisme de connivence, par sa politique protectionniste, nourrit certains producteurs politiquement privilégiés, aux dépens de l’ensemble des consommateurs.
Mais il serait toutefois erroné de penser qu’Alain, lorsqu’il parle d’économie, ne se fait que le porte-parole acrimonieux du consommateur-contribuable. Son authentique libéralisme s’enracine en effet beaucoup plus profondément dans une philosophie morale et sociale, qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler Adam Smith et sa fameuse « main invisible ». Une philosophie – celle de l’harmonisation naturelle des intérêts – dont se réclament d’ailleurs volontiers les libéraux de l’école de Paris.
La main invisible alinienne
https://www.wikiberal.org/wiki/Main_invisible
C’est sans doute dans le « Propos » paru le 11 août 1909 que la parenté entre la pensée d’Alain et celle d’Adam Smith est la plus évidente, au point que le philosophe français, à la prose toujours fleurie, semble y esquisser sa propre parabole de la célèbre « main invisible » (même s’il est vraisemblable que, contrairement à son grand ami Élie Halévy, il n’ait jamais eu la curiosité de se plonger dans la Richesse des nations, qui ne faisait pas partie du Panthéon des œuvres qu’il aimait à relire indéfiniment)35. La scène se déroule sur le quai d’une gare : « Cet employé n’aime pas mes malles, écrit Alain, mais il aime le pourboire. Tout à l’heure vous verrez tous ces gens très civilisés prendre les wagons d’assaut, occuper les meilleures places et boucher les portières. Voyez cet homme qui court du guichet à la consigne. C’est sans doute un homme doux et pacifique. Voyez pourtant comme ses talons frappent la terre, et comme il se précipite en buffle, le front en avant. Croyez-vous qu’il pense à l’ordre public, à la justice, aux règlements ? Pas le moins du monde ; il fait son trou dans la foule ; il cherche son bien, sa malle, sa place. Et ma foi, venez ; j’en vais faire autant. » Et Alain d’ajouter : « C’est pourtant vrai, me disais-je, que, sur toute la terre, chacun marche tête baissée vers son plaisir ; ce sont tous ces obstinés désirs qui tissent, hissent, traînent, poussent. Et il faut bien que cela s’arrange en une espèce d’ordre, comme lorsque l’on secoue le blé dans le van ; le grain va ici, la balle s’envole plus loin. Ainsi se tassent les foules, réalisant ainsi une espèce de bien général, auquel pourtant personne ne pense. »
Il est bien difficile, en lisant ces lignes, de ne pas penser à celles-ci, tirées de La Richesse des nations d’Adam Smith, et qui constituent sans doute le plus célèbre passage de la littérature économique mondiale : « Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme ; et ce n’est jamais de nos besoins que nous leur parlons, c’est toujours de leur avantage. » Qu’Alain ait pensé ou non à Adam Smith en écrivant ces lignes importe finalement assez peu. Ce qui est sûr, c’est qu’il aime à opposer les apparents égoïstes aux altruistes de façade, dont les discours sirupeux, saturés de références à l’intérêt général, masquent en réalité des intentions autrement moins avouables. Pour Alain, en effet, il ne suffit pas d’invoquer à tout instant l’intérêt général ou d’afficher ostensiblement une abnégation bêlante pour servir réellement son prochain. Ce sont même là, la plupart du temps, des ruses trop faciles, uniquement destinées à légitimer l’égoïsme des puissants, si habiles à cacher leurs desseins véritables. Derrière l’invocation grandiloquente de l’intérêt général se devine en effet « neuf fois sur dix, quelque intérêt particulier36». Autrement dit, lorsque certains politiciens en manque de popularité disent vouloir, au nom de l’intérêt général, lutter contre les intérêts particuliers que seraient supposés incarner les milieux économiques, il convient d’être on ne peut plus prudent – ne serait-ce que parce que, aux yeux d’Alain, toutes les élites sont liées les unes aux autres, et que les politiques et les grands capitaines d’industries sont intimement mêlés, fréquentant les mêmes salons et se mariant même entre eux. Qui plus est, il n’y a aucune raison de penser que l’Homo politicus, tout comme l’Homo œconomicus, ne poursuit pas un intérêt qui lui est propre (être élu ou réélu, par exemple). Il n’y a aucune raison non plus de penser que les représentants de la haute administration (l’Homo bureaucraticus), si prompts eux aussi à s’orner du manteau chamarré de l’intérêt général, n’ont pas, à leur tour, des objectifs beaucoup moins altruistes et avouables (augmenter leur prestige ou leur budget, par exemple). Il s’agit là d’une analyse que développera aux États-Unis, à partir des années 1960, l’école du Public Choice, fondée par le futur prix Nobel James Buchanan et son collègue Gordon Tullock.
Pour autant, tout ce que nous venons de voir ne veut pas dire que pour l’auteur des Propos, tous les actes individuels sont uniquement motivés par l’intérêt. Malheureusement non, devrions-nous ajouter. En effet, ce serait paradoxalement une excellente nouvelle, dans la mesure où, à ses yeux, les intérêts transigent toujours, à l’inverse des passions. Or, pour le plus grand malheur des hommes, ce sont bien trop souvent ces dernières qui dictent le comportement des acteurs sociaux, comme en attestent la plupart des guerres (et contrairement à ce qu’avançait naguère la vulgate marxiste, qui voulait y voir le simple résultat des calculs amoraux des « marchands de canons »). C’est d’ailleurs là un constat qui nous conduira, dans le second volet de notre étude, à examiner un autre thème (qui, une fois encore, rattache clairement la pensée d’Alain à la famille libérale), à savoir que le véritable pouvoir est politique et non pas économique, et que par conséquent l’individu a moins à redouter le riche et la liberté économique que le militaire et l’homme politique, qui seuls disposent du monopole de la violence légitime et donc du vrai pouvoir de contrainte (ce que montreront avec éclat les totalitarismes).
Dès lors, reliant le XIXe et le XXe siècle, Alain nous conduira à examiner d’autres grands penseurs français de l’individu, qui nous montreront comment durant des décennies – des années 1930 aux années 1970 –, ce courant libéral, que nous avons jusque-là décrit comme particulièrement dynamique et prolifique, va être peu à peu marginalisé, essentiellement à cause de sa critique intransigeante de l’inflation étatique et de ses dimensions liberticides. Avant de retrouver une nouvelle vigueur à la fin du siècle à la faveur de la chute du communisme et de l’entrée dans la mondialisation, deux phénomènes qui vont profondément ébranler les certitudes des plus statophiles. Ce faisant, nous verrons que leur pensée reste plus utile que jamais pour penser le monde actuel et sortir enfin du marasme intellectuel qui est actuellement le nôtre.
Notes:
33. Jérôme Perrier, Le Libéralisme démocratique d’Alain, Institut Coppet, 2015 (avec une préface d’Alain Madelin).
34. Voir notamment Alain, Propos d’économique, Gallimard, 1935.
35. Pour un aperçu plus développé de ces questions, voir Jérôme Perrier, « Le problème de l’intérêt général dans la pensée d’Alain : un utilitariste libéral au pays de Rousseau ? », Revue française d’histoire des idées politiques, n° 41, 2e semestre 2015, 231-260.
36. « Propos » du 12 décembre 1911.
Actualité de la pensée libérale française (XXe siècle)
Résumé
Durant le « court XXe siècle », qui a vu l’État connaître un essor continu – que ce soit sous la forme sinistre des totalitarismes ou sous celle, pacifique, de l’État-providence –, les libéraux français les plus résolus à défendre l’individu face aux menaces du pouvoir ont dû relever des défis inédits, qui n’ont fait qu’aiguiser leurs réflexions et rendre ces dernières encore plus utiles à redécouvrir en ce début de XXIe siècle. Marginalisés des années 1930 aux années 1970, les plus anti-étatistes d’entre eux ont retrouvé un certain écho dans les années 1980, au point que leurs analyses ont paru alors pouvoir trouver un débouché politique concret.
Mais cet épisode s’est avéré fort éphémère et n’a touché qu’une fraction de l’échiquier politique français, au point que l’on peut tout au plus parler d’une parenthèse libérale, ambiguë de surcroît et liée à un contexte tout à fait singulier.
Durant le « court XXe siècle », qui a vu l’État connaître un essor continu – que ce soit sous la forme sinistre des totalitarismes ou sous celle, pacifique, de l’État-providence –, les libéraux français les plus résolus à défendre l’individu face aux menaces du pouvoir ont dû relever des défis inédits, qui n’ont fait qu’aiguiser leurs réflexions et rendre ces dernières encore plus utiles à redécouvrir en ce début de XXIe siècle. Marginalisés des années 1930 aux années 1970, les plus anti-étatistes d’entre eux ont retrouvé un certain écho dans les années 1980, au point que leurs analyses ont paru alors pouvoir trouver un débouché politique concret.
Mais cet épisode s’est avéré fort éphémère et n’a touché qu’une fraction de l’échiquier politique français, au point que l’on peut tout au plus parler d’une parenthèse libérale, ambiguë de surcroît et liée à un contexte tout à fait singulier.
Introduction
Si, au XIXe siècle, les libéraux français – sans jamais être hégémoniques dans le champ politique ou académique – ont à l’évidence constitué un courant très influent situé au cœur de tous les grands enjeux idéologiques de l’époque, les choses sont quelque peu différentes lorsque l’on prend pour objet d’étude le siècle suivant. En effet, au XXe siècle, l’histoire du libéralisme français paraît synonyme de déclin, a fortiori lorsqu’on s’intéresse, comme nous le faisons ici, à la mouvance la plus anti-étatiste du libéralisme français. Outre que la montée en puissance de l’État et de ses champs d’intervention semble condamner ce courant critique à n’être qu’une sorte de butte-témoin d’un passé apparemment révolu, une partie du monde intellectuel français, jusqu’à une date très tardive, a été influencée par la vision marxiste de la société qui identifiait les libéraux à de fieffés réactionnaires, nostalgiques d’un vieil ordre bourgeois honni.
De fait, durant le « court XXe siècle » (1914-1989) qui aura vu se propager le totalitarisme et l’État-roi, la pensée libérale, parce qu’elle entendait précisément mettre en garde contre les conséquences funestes d’une hypertrophie étatique non maîtrisée, a eu le plus grand mal à échapper à la caricature véhiculée par ses adversaires : celle d’une doctrine périmée, d’un paradigme daté, d’un langage suranné et d’une idéologie au service des puissants. La large marginalisation de penseurs aussi divers qu’Alain, Bertrand de Jouvenel, Raymond Aron ou encore Jacques Rueff en est une parfaite illustration. Il faudra en réalité attendre les années 1980 pour que les choses changent – partiellement. En effet, à partir de cette date, certains auteurs appartenant à l’école libérale française vont être redécouverts ou réhabilités, même si cette rédemption intellectuelle tardive a été finalement très partielle, négligeant de nombreuses œuvres, tout particulièrement au sein du courant le plus anti-étatiste de la grande famille libérale. Quant au champ politique, les années 1980 constituent une simple parenthèse durant laquelle les idées libérales les plus assumées ont pu brièvement être mises en avant par une fraction – non négligeable mais minoritaire – des forces politiques françaises, en se revendiquant à la fois d’un courant venu de l’étranger (libéralisme anglo-saxon et autrichien) et d’une tradition proprement française (celle que nous essayons de faire redécouvrir au fil de ces pages).
C’est ce double mouvement que nous allons mettre en valeur dans ce second et dernier volet de notre étude, en nous focalisant dans un premier temps sur la sphère proprement intellectuelle, avant d’aborder la traduction partisane qui a été – très brièvement – celle du libéralisme anti-étatiste, à contre-courant d’une culture politique aussi puissamment statocentrée que la nôtre. Nous conclurons alors en nous interrogeant sur la situation actuelle et en nous demandant si nous sommes à la veille d’un authentique renouveau du libéralisme dans un pays qui reste, quoi qu’en pensent ses contempteurs professionnels, l’un des grands foyers historiques de la pensée libérale.
Partie 1
Le libéralisme français au XXè siècle, de la marginalisation à la redécouverte
Plusieurs grands penseurs français du XXe siècle ont illustré avec éclat
la philosophie libérale – sans du reste toujours s’en réclamer
ouvertement. Or cet aspect de leur œuvre est longtemps resté négligé,
comme le montre la manière dont les écrits d’Alain, de Bertrand de
Jouvenel ou encore de Jacques Rueff (pour nous en tenir aux exemples les
plus éminents) ont été traités dans leur propre pays, surtout après
leur mort.
1 - Le citoyen contre les pouvoirs et la crise de la représentation
Dans le premier volet de notre étude, nous avons mis en avant un aspect trop méconnu de la pensée d’Alain, à savoir son attachement à la liberté économique et son inquiétude jamais démentie face à une emprise croissante de l’État, soit deux traits qui sont communs à tous les libéraux – fût-ce à des degrés divers. Il est toutefois clair que le volet économique n’est pas l’aspect le plus important de sa pensée (mais on pourrait en dire autant d’un bon nombre des plus grands penseurs libéraux)1, et nul ne peut contester que le cœur de sa réflexion est d’abord et avant tout moral et politique. Une réflexion qui nous semble aujourd’hui de la plus grande utilité, dans la mesure où elle offre une voie profonde et singulière pour sortir de la très grave crise de la représentation que traversent la plupart des démocraties contemporaines.
Pour originale qu’elle soit, l’œuvre politique d’Alain ne s’en inscrit pas moins pleinement dans la tradition libérale française que nous décrivons dans ces notes et qui cherche obstinément à défendre les droits de l’individu face aux menaces des différents pouvoirs présents dans la société.
Le vrai pouvoir est politique
De fait, l’une des idées fortes d’Alain consiste à distinguer au sein de la pluralité des pouvoirs sociaux ceux qui sont les plus menaçants pour les citoyens. Et force est de constater que sa réponse est à la fois claire et à l’unisson de la plupart des penseurs libéraux. En effet, à ses yeux, les pouvoirs politique et militaire sont clairement les plus dangereux pour les libertés, car tous deux sont fondés sur la coercition, contrairement au pouvoir purement économique, infiniment plus bénin. Il s’agit là d’un thème majeur chez lui, que résume parfaitement cet extrait de Mars ou la Guerre jugée qui mérite d’être longuement cité : « Qu’est donc le pouvoir du plus riche des riches à côté du pouvoir d’un capitaine ? Le genre d’esclavage qui résulte de la pauvreté laisse toujours la disposition de soi, le pouvoir de changer de maître, de discuter, de refuser le travail. Bref la tyrannie ploutocratique est un monstre abstrait, qui menace doctrinalement, non réellement. Le plus riche des hommes ne peut rien sur moi, si je sais travailler ; et même le plus maladroit des manœuvres garde le pouvoir royal d’aller, de venir, de dormir. C’est seulement sur la bourgeoisie que s’exerce le pouvoir du riche, autant que le bourgeois veut lui-même s’enrichir ou vivre en riche. Le pouvoir proprement dit me paraît bien distinct de la richesse ; et justement l’ordre de guerre a fait apparaître le pouvoir tout nu, qui n’admet ni discussion, ni refus, ni colère, qui place l’homme entre l’obéissance immédiate et la mort immédiate ; sous cette forme extrême, et purifiée de tout mélange, j’ai reconnu et j’essaie de faire voir aux autres le pouvoir tel qu’il est toujours, et qui est la fin de tout ambitieux. Quelque pouvoir qu’ait Harpagon par ses richesses, on peut se moquer d’Harpagon. Un milliardaire me ferait rire s’il voulait me gouverner ; je puis choisir le pain sec et la liberté. Disons donc que le pouvoir, dans le sens réel du mot, est essentiellement militaire, et qu’il ne se montre jamais qu’en des sociétés armées, dominées par la peur et par la haine, et fanatiquement groupées autour des chefs dont elles attendent le salut ou la victoire. Même dans l’état de paix, ce qui reste de pouvoir, j’entends absolu, majestueux, sacré, dépend toujours d’un tel état de terreur et de fureur. Résister à la guerre et résister aux pouvoirs, c’est le même effort. Voilà une raison de plus d’aimer la liberté d’abord2. »
Ce texte à lui seul permet de comprendre pourquoi la Politique d’Alain a été largement marginalisée en France (réduite à une sorte de pensée pour classe terminale), dans la mesure où elle heurte de plein fouet certains des topiques les plus ancrés de notre culture politique contemporaine – et qui ne sont pas sans lien avec le profond désarroi intellectuel qui est aujourd’hui le nôtre. De fait, plusieurs des affirmations présentes dans ces lignes peuvent être considérées comme typiquement libérales, en ce qu’elles aboutissent à conclure qu’un ordre purement capitaliste (un ordre imaginaire bien entendu, où l’« Économique » échapperait entièrement à l’emprise du « Politique » pour utiliser un langage alinien) ne saurait être liberticide puisque, sur un marché, le producteur n’exerce pas un pouvoir de contrainte mais offre au consommateur, souverain, un service dont dépendent sa réussite et son statut social même. Tant qu’elle ne peut prendre appui sur le pouvoir politico- militaire – comme c’est malheureusement trop souvent le cas dans la réalité3 –, la puissance économique est un soft power bien moins redoutable que le hard power des généraux et des hommes de l’État qui ont droit de vie et de mort sur leurs « semblables ».
Toutefois, ces idées – iconoclastes de nos jours – ne doivent pas induire le lecteur en erreur, dans la mesure où, chez Alain, l’analyse politique est inséparable d’une sociologie critique radicale. En effet, constatant qu’inévitablement, quelles que soient l’époque et la société, la puissance sociale est toujours très inégalement distribuée, l’auteur du Citoyen contre les pouvoirs développe une féroce critique des élites, notamment bureaucratiques. L’homme de gauche qu’il est viscéralement, pur produit de la méritocratie républicaine, ne cesse de prendre la défense des petits, des gens modestes, contre ceux qu’il appelle les « Importants » – terme qui désigne chez lui les Puissants, ou encore les Dominants, comme dirait aujourd’hui la sociologie critique en vogue dans les facultés de sciences sociales. C’est-à-dire, concrètement : les ministres, les généraux, les hauts fonctionnaires, les académiciens, les riches, les gens célèbres. Bref, tous ceux qui possèdent une parcelle de pouvoir et/ou d’influence.
À Raymond Aron, qui lui demandait quelle place il fallait accorder à la politique dans son œuvre, Alain répondit un jour par une boutade : « Il y a des hommes que je n’aime pas. J’ai passé mon temps à le leur faire savoir4. » Il y a là, en réalité, beaucoup plus qu’une boutade. En effet, toute l’œuvre politique d’Alain peut être lue comme une réflexion sur le meilleur moyen d’empêcher les dominants d’écraser les dominés. Ou, pour dire les choses autrement, sur les meilleures garanties susceptibles de sauvegarder la liberté des plus modestes, en les mettant à l’abri de l’emprise des Importants. Ce qui suppose de faire en sorte que les riches n’ajoutent pas le pouvoir politique à leur puissance économique, ce qui les rendrait redoutables. Mais Alain met aussi très régulièrement ses lecteurs en garde contre les hauts fonctionnaires (que l’on appelle alors plus communément les « bureaucrates »), qui exercent un pouvoir d’autant plus considérable qu’ils se trouvent sociologiquement à l’intersection de toutes les élites : politiques, économiques et culturelles5. En effet, leur pouvoir ne vient pas seulement du fait que, grâce à leur stabilité, ils parviennent le plus souvent à imposer leurs vues à des ministres éphémères. Il vient aussi de ce que bureaucrates, politiques et hommes d’affaires – les gouvernants, donc – appartiennent en fait au même (petit) monde. D’où, chez Alain, une analyse corrosive qui n’est pas sans rappeler celle, virulente, que fera Charles Wright Mills aux États-Unis dans les années 1950 (au point d’être devenu la coqueluche de la sociologie critique et néomarxiste)6. Mais une dénonciation aussi acerbe du pouvoir bureaucratique présente également de très nombreuses similitudes avec celle que l’on trouve au XXe siècle sous la plume d’auteurs libéraux, depuis le petit ouvrage publié par Ludwig von Mises en 1944 et intitulé Bureaucratie jusqu’à l’école américaine du Public Choice qui, à partir des années 1960, va chercher à appliquer les outils de l’économie à l’analyse du « marché politique », scrutant dès lors les comportements de l’Homo bureaucraticus et de l’Homo politicus, en les faisant descendre de leur piédestal et en les mettant sur le même plan que l’Homo œconomicus (c’est-à- dire en montrant que les individus, qu’ils travaillent dans les affaires ou pour l’État, sont motivés d’abord et avant tout par leur intérêt bien compris).
substituer la démocratie du contrôle au volontarisme politique pour prévenir toute crise de la représentation
Mais la Politique d’Alain ne saurait être réduite à une simple critique des élites ou du pouvoir bureaucratique, et encore moins à un simple éloge du marché. Elle s’incarne d’abord et avant tout dans une analyse profondément originale de la démocratie – une analyse qui nous semble du plus haut intérêt, à l’heure de la profonde crise de la représentation politique que nous traversons aujourd’hui. En effet, si Alain est un auteur que l’on peut sans hésitation qualifier de libéral (même si cet homme de gauche ne s’est personnellement jamais revendiqué d’un courant philosophique qui entretenait des rapports pour le moins complexes avec sa famille politique), son libéralisme a ceci de particulier qu’il va de pair avec une adhésion sans réserve à l’esprit démocratique et républicain, alors même qu’historiquement démocratie et libéralisme ont entretenu des relations souvent ambiguës, parfois même conflictuelles7.
Pour résumer, l’auteur du Citoyen contre les pouvoirs ne considère pas la démocratie comme l’expression du volontarisme politique, mais il la fonde bien plutôt sur le contrôle, la surveillance, l’admonestation des gouvernants par les gouvernés. Dans une telle logique, il ne s’agit plus tant de faire remonter des gouvernés vers les gouvernants une hypothétique volonté collective (à laquelle l’individualiste Alain ne croit guère en tant que telle), mais il s’agit bien plutôt de surveiller étroitement les gouvernants pour les empêcher d’abuser de leurs pouvoirs, en leur tenant la bride bien serrée afin qu’ils n’empiètent pas sur les droits fondamentaux des gouvernés. Ce sont d’ailleurs ces droits individuels que les élus doivent avoir pour mission première de garantir, plutôt que de chercher à changer la vie, c’est-à-dire à imposer aux citoyens leur vision grandiose de la Politique, avec un grand « P », en voulant régenter leur vie jusque dans les moindres détails. Bref, à une démocratie de la volonté, Alain oppose une démocratie de la vigilance. Là est pour lui la vertu cardinale de l’électeur républicain « pendu aux basques de l’élu » (comme il aime à dire), afin de mieux le surveiller et de l’interpeller au besoin pour l’empêcher de se prendre pour un pseudo-grand homme d’État « au regard d’aigle, qui voit loin tout autour et jusque dans l’avenir, administrant pour nos petits-neveux, pour toute la race, pour le pays tout entier8. »
On comprend dès lors mieux pourquoi l’enjeu du mode de scrutin occupe une telle place dans les écrits d’Alain. Le philosophe y a en effet consacré des centaines de propos tout au long de sa vie, aucun autre thème politique n’ayant eu droit à autant d’attention de sa part. En effet, grand lecteur de Rousseau, Alain sait que la démocratie indirecte moderne risque inévitablement de déboucher sur une crise de la représentation (celle que nous traversons aujourd’hui), et c’est précisément pour la prévenir qu’il défend bec et ongles la petite circonscription qu’est l’arrondissement (où chaque électeur connaît, pour ainsi dire personnellement, son représentant) et qu’il condamne la représentation proportionnelle (où la vie politique se déroule dans le cadre du département, trop vaste pour un face-à-face entre représentant et représenté, et où les états-majors parisiens dictent donc facilement leur loi). Si cette question passionne tant Alain, c’est qu’elle touche au fondement même de la démocratie telle qu’il l’entend. À ses yeux, en effet, la représentation proportionnelle est par essence le mode de scrutin propre à la démocratie volontariste, puisqu’elle fait voter l’électeur pour des partis, des programmes et des idéologies. Le citoyen ne s’y prononce pas pour un homme mais pour des idées incarnées de façon pour ainsi dire anonyme par les membres (interchangeables et souvent parachutés) de la liste qui est imposée depuis Paris au suffrage des électeurs. À l’inverse, le scrutin d’arrondissement – dont Alain se fait le défenseur passionné, intransigeant, et presque exalté – est au cœur même de toute sa réflexion politique, car il incarne on ne peut mieux cette démocratie du contrôle et de l’admonestation qu’il appelle de ses vœux. Une démocratie modeste (dans tous les sens du terme), où l’élu est sous la surveillance vigilante de ses électeurs/contribuables. Ceux-ci ne votent dès lors plus pour des programmes et des listes de noms dans le cadre d’immenses circonscriptions, mais pour un homme, connu de tous, pour son caractère et ses valeurs. En effet, les petites communautés que constituent les arrondissements (les fameuses « mares stagnantes » si souvent dénigrées) ont pour Alain cet avantage immense que le député doit constamment arpenter sa circonscription, être au contact de ses électeurs, à leur écoute. Des électeurs qu’il connaît presque personnellement ou, en tout cas, qu’il peut croiser régulièrement dans ses tournées et auxquels il doit donc à tout moment rendre des comptes. Là réside, pour Alain, le seul moyen efficace pour empêcher une crise de la représentation fondée sur une coupure manifeste entre le peuple et les élites parisiennes.
En réalité, pour originale que soit cette vision, elle rejoint une logique qui est présente chez d’autres auteurs libéraux, soucieux de limiter concrètement le pouvoir, en le tenant en laisse via une cascade de responsabilités. En effet, pour l’auteur du Citoyen contre les pouvoirs, les bureaucrates qui exercent au quotidien l’essentiel du pouvoir – ne serait-ce que du fait de leur longévité – doivent être en permanence sous la surveillance de leur éphémère ministre, qui ne doit pas hésiter à les secouer ou à les renvoyer au besoin. Mais, de la même manière, les ministres doivent à leur tour être sous la surveillance constante des députés qui ne doivent pas hésiter à menacer de renverser le gouvernement s’ils estiment que les intérêts de leur circonscription et de leurs électeurs sont trahis. Quant aux députés, ils doivent eux aussi être sous la surveillance étroite et pour ainsi dire quotidienne de leurs mandants qui doivent, si nécessaire, pouvoir interpeller leur représentant sur la place du marché dès lors qu’ils jugent qu’il défend mal leurs intérêts et leurs droits.
On le voit, pour Alain, la démocratie est fondamentalement une question de contrôle, de surveillance, voire de méfiance9. C’est un système destiné à empêcher les gouvernants/les puissants/les dominants/les Importants de faire trop de bêtises en abusant de leur pouvoir. Et rien ne résume mieux cette pensée que cette parabole tirée d’un « Propos » du 3 juillet 1911 : « Il y a toujours deux politiques : celle des politiques et celle des citoyens. […], il n’y a point de bons maîtres. On demandait aux poulets à quelle sauce ils voulaient être mangés : “Mais, nous ne voulons point être mangés.” On demande au peuple : “Par qui veux-tu être gouverné ?” Mais nous ne voulons point être gouvernés. Le peuple est roi ; pourquoi abdiquerait-il ? » Difficile de mieux résumer le libéralisme démocratique d’Alain.
Pour autant, Alain est aussi un authentique homme de gauche, et s’il n’a à l’évidence aucune sympathie pour le socialisme étatique (inévitablement bureaucratique et autoritaire à ses yeux), il en a encore moins pour toute politique qui ferait passer l’intérêt des puissants avant celui des petites gens. Répétons-le : si Alain a une fibre foncièrement libérale, il est clairement un libéral de gauche, pour qui la défense des plus modestes est une priorité. Nous avons vu qu’à ses yeux le pouvoir politique et militaire est plus dangereux que le pouvoir économique, à condition toutefois que celui-ci ne prenne pas appui sur celui-là pour s’imposer aux plus faibles. Dans une société libérale idéale, le pouvoir économique n’en serait pas vraiment un, car il ne pourrait s’imposer par la force. Mais, en réalité, comme le montre parfaitement sa sociologie critique des élites, Alain sait parfaitement que les riches et les hommes de l’État s’entendent comme larrons en foire sur le dos du pauvre citoyen. Appartenant au même milieu, se côtoyant au quotidien, ils constituent un seul et même monde, qui cumule les pouvoirs et qui s’avère donc dangereux, si de solides institutions démocratiques ne sont pas là pour remettre à leur place tous les puissants et les faire descendre de leur piédestal. C’est aussi la raison pour laquelle l’éloge de la liberté n’exclut absolument pas chez Alain des mesures législatives visant à réduire les inégalités (via l’impôt progressif sur le revenu, par exemple), à améliorer les conditions de travail des salariés les plus modestes (par la diminution du temps de travail, par exemple) ou encore à protéger les plus démunis10. On peut même trouver des « Propos » dans lesquels Alain se prononce en faveur de la nationalisation des chemins de fer, voire de celles de certaines assurances ou banques. C’est qu’en bon radical français du début du XXe siècle, Alain estime que la défense de la République exige que l’on n’ait pas d’ennemi à gauche. Pour autant, il critique toujours le socialisme étatique et autoritaire dans la mesure où celui-ci heurte de plein fouet ce qui reste pour lui l’essentiel (et le cœur de son libéralisme), à savoir la sauvegarde des libertés individuelles.
Républicain fervent, défenseur des petits contre les gros, Alain est bien un libéral de gauche, même s’il ne revendique que le second des deux termes – précisément pour ne pas se couper de sa famille politique. On peut du reste remarquer que par son souci de lutter contre certaines inégalités sociales, Alain rejoint une inflexion majeure du libéralisme de son époque. Cette inflexion conduit alors un certain nombre de penseurs à vouloir rompre avec ce qu’ils appellent le « laissez-faire » du libéralisme classique, pour forger un libéralisme plus social et compatible avec une certaine forme d’intervention étatique.
Ce « tournant social », qui se manifeste à partir des années 1880-1890, se retrouve aussi bien en France, dans le solidarisme cher aux amis radicaux d’Alain11, qu’en Angleterre, avec le New Liberalism de Thomas H. Green et Leonard T. Hobhouse12, sans oublier les États-Unis, avec le « progressisme » de John Dewey ou Woodrow Wilson.
Notes:
1. À commencer par celui qui est sans doute le penseur libéral le plus conséquent du XXe siècle, l’Autrichien Friedrich A. Hayek.
2. Alain, Mars ou la Guerre jugée, in Les Passions et la Sagesse, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1960, p. 655-656.
3. C’est là un constat amer que font la plupart des libéraux, même si ce sont sans doute les ordolibéraux allemands qui ont le plus mis en garde contre ce Voir notamment Patricia Commun, Les Ordolibéraux. Histoire d’un libéralisme à l’allemande, Les Belles Lettres, 2016.
4. Raymond Aron, Mémoires, Presses Pocket, 1, 1985, p. 58.
5. sur cette question, voir Jérôme Perrier, « Penser les rapports entre politique et haute administration à travers l’œuvre d’Alain et d’Henri Chardon », La Revue administrative, n° 398, mars-avril 2014, 147-158, et n° 399, mai-juin 2014, p. 248-269.
6. Voir notamment la préface de François Denord à l’ouvrage de Charles Wright Mills, L’Élite au pouvoir, Agone, 2012.
7. sur cette question très importante, l’ouvrage le plus clair et le plus synthétique est celui de Norberto Bobbio, Libéralisme et Démocratie, éditions du Cerf, 1996.
8. Propos du 3 août 1912, in Alain, Les Propos d’un Normand de 1912, institut Alain, 1998, 293-294.
9. Contrairement au lieu commun qui voudrait que la confiance soit la clé du bon fonctionnement démocratique. sur cette question, voir Pierre Rosanvallon, La Contre-Démocratie. La politique à l’âge de la défiance, seuil, 2006.
10. sur cette question, voir Jean-Marie Allaire, « Alain et les “puissances” d’après les Propos de 1906 », Bulletin de l’Association des amis d’Alain, n° 69, janvier 1990, p. 59-60.
11. Même si l’individualiste Alain ne partage pas toutes les vues du « solidarisme » théorisé par Léon sur le solidarisme, voir serge Audier, La Pensée solidariste. Aux sources du modèle social républicain, PuF, 2010, ainsi que, du même auteur, Léon Bourgeois. Fonder la solidarité, Michalon, 2007.
12. sur ce sujet, l’ouvrage de référence reste celui de Michael Freeden, The New An Ideology of Social Reform, Clarendon Press, 1978.
2 - Penser l’individu face à l’état des années 1930 aux années 1970
https://www.wikiberal.org/wiki/Alain
Reste que le sort réservé à l’œuvre politique et économique13 d’Alain – c’est- à-dire un très large oubli, teinté de mépris – est une bonne illustration du fait que durant la plus grande partie du « court XXe siècle » les libéraux français sont largement apparus sur la défensive, assaillis qu’ils étaient par des ennemis nombreux, venus de la gauche comme de la droite – et toujours prompts à s’unir pour dénoncer ce qui constitue leur cible commune favorite, à savoir la défense intransigeante de la liberté individuelle. Car si le libéralisme est, fondamentalement, une philosophie cherchant à limiter le(s) pouvoir(s), celle-ci a dû affronter au siècle dernier un double défi : le totalitarisme, né de la Grande Guerre, et la montée en puissance de l’État-(providence) et de la bureaucratie. Pour dire les choses autrement, au XXe siècle (et tout particulièrement entre les années 1930 et les années 1970), les libéraux ont dû combattre sur plusieurs fronts, subissant des offensives sur le plan intellectuel et politique, aussi bien du côté de la pensée économique dominante qu’était le keynésianisme que de la part de la gauche marxiste (qui, en France plus qu’ailleurs, s’est illusionnée jusqu’à une date très tardive sur la nature réelle de l’expérience soviétique). C’était en effet l’époque où il était de bon ton dans une grande partie de l’intelligentsia française de se targuer de « préférer avoir tort avec Sartre que raison avec Aron », alors même que ce dernier défendait un libéralisme, certes intransigeant vis-à-vis du totalitarisme communiste, mais par ailleurs extrêmement pragmatique sur le plan économique – puisqu’il était teinté d’un fort keynésianisme et s’accommodait d’une puissante intervention de l’État dans l’économie. Ceci explique pourquoi certains libéraux français, qui ont alors essayé de développer un libéralisme plus critique à l’égard de l’interventionnisme étatique et de l’idéologie technocratique et planificatrice dominante, ont eu le plus grand mal à se faire entendre. C’est ce que montre très bien le double exemple de Bertrand de Jouvenel et de Jacques Rueff, aussi reconnus à l’étranger qu’ils sont négligés en France, alors même qu’ils ont encore bien des choses à nous apprendre.
bertrand de Jouvenel, ou comment dompter le minotaure étatique
De tous les libéraux français du XXe siècle, Bertrand de Jouvenel est très certainement celui dont les écrits sont les plus largement ignorés dans leur propre pays, tout en étant considérés ailleurs dans le monde comme appartenant aux grandes œuvres de la littérature libérale contemporaine.
Il y a là, assurément, tout à la fois une injustice criante et une part de mystère. L’injustice est flagrante. En effet, à côté de nombreux écrits de circonstance, Jouvenel est l’auteur de trois chefs-d’œuvre, considérés dans beaucoup de pays (notamment aux États-Unis) comme de véritables classiques de la science politique : Du pouvoir. Histoire naturelle de sa croissance (1945), De la souveraineté. À la recherche du bien politique (1955) et De la politique pure (1963). De fait, si le premier volet de cette trilogie est facilement accessible en français (il a constamment été réédité en poche), tel n’est pas le cas des deux suivants, épuisés depuis des décennies14. Or, si l’injustice d’un tel traitement saute aux yeux, son explication conserve une part de mystère. Certes, plusieurs choses jouent clairement en la défaveur de Bertrand de Jouvenel. La première, c’est que l’homme n’est ni agrégé de philosophie ni normalien, ce qui est loin d’être anodin dans un pays comme la France, qui pratique comme nul autre le culte du parchemin et a un sens suraigu des distinctions académiques. Qui plus est, Jouvenel (et c’est là un point commun avec Alain) s’exprime dans un langage tout à fait personnel, avec un vocabulaire – souvent métaphorique – qui lui est propre et qui s’avère fort éloigné du jargon académique. Ceci explique certainement qu’il ait eu, aux yeux des mandarins de la science politique française, une réputation de vulgaire essayiste qui ne répondait à aucun des canons de la discipline. Plus grave, Jouvenel traîne comme un boulet une réputation – aussi sulfureuse qu’indue – d’ancien fasciste. Accusation qui le conduira à intenter à l’historien israélien Zeev Sternhell un retentissant procès, dans lequel son ami Raymond Aron témoignera en sa faveur (avant de mourir d’une crise cardiaque, à la sortie même d’une audience, le 17 octobre 1983). Les biographes de Jouvenel, Olivier Dard et Daniel J. Mahoney15, ont montré ce qu’il pouvait y avoir d’outrancier dans cette accusation de (proto) fascisme, même si l’on est en droit d’estimer que le fait d’avoir adhéré au PPF de Jacques Doriot, ne fût-ce que pendant seulement deux années (de 1936 à 1938), n’est pas un titre de gloire ni un signe de grande lucidité politique, surtout pour quelqu’un qui, cinq ans plus tard, deviendra l’un des défenseurs les plus éloquents des valeurs libérales. Quant au livre L’Économie dirigée, que Jouvenel a publié en 1928, l’honnêteté oblige à reconnaître que son titre est pour le moins trompeur, dans la mesure où la planification qu’il défend – à une époque de défiance généralisée envers le « laissez-faire » – est bien plus proche de la planification indicative, telle qu’elle sera mise en œuvre en France après 1945, que du dirigisme soviétique de l’époque.
Reste que l’itinéraire intellectuel de Jouvenel n’est certainement pas des plus linéaires, puisqu’après avoir été, dans sa jeunesse, proche des Jeunes Turcs du parti radical, puis être devenu brièvement membre d’un parti fascisant (dirigé par un ancien communiste stalinien), l’homme va se convertir durant la Seconde guerre mondiale à un authentique libéralisme, avant de s’orienter vers de nouveaux horizons – aux confins de l’écologie et de la futurologie. Bien sûr, à la lumière de ce parcours pour le moins sinueux, on peut estimer que la lucidité de l’intéressé a été pour le moins intermittente, mais force est de reconnaître qu’il est loin d’être le seul clerc de l’Hexagone dans ce cas au XXe siècle. De plus, outre que ces moments d’égarement sont peu de chose au regard de l’aveuglement politique constant de certaines des figures les plus éminentes de l’intelligentsia française de son temps, ils ne sauraient en aucune manière justifier l’oubli d’œuvres aussi profondes que Du pouvoir, De la souveraineté ou De la politique pure. Des œuvres politiques majeures (et y en a-t-il tant que ça en France au XXe siècle ?) qui, par l’ampleur de leurs vues, transcendent très largement le contexte particulier dans lequel elles ont été conçues.
On en veut pour preuve que lorsque l’on demandait à Hayek quelles étaient les œuvres françaises contemporaines qui l’avaient influencé, il répondait aussitôt : Du pouvoir, de Bertrand de Jouvenel. Bien entendu, il est hors de question d’analyser ici en détail un livre aussi substantiel (tout comme d’ailleurs De la souveraineté et De la politique pure), ni même de prétendre résumer en quelques phrases ses riches aperçus, mais on peut néanmoins rappeler que s’y développe au fil des pages une imposante critique du caractère expansionniste de tout pouvoir, fût-il d’origine démocratique (sachant que, pour lui, tout pouvoir s’avère in fine d’essence oligarchique, comme le soutient également Alain). Ce faisant, la philosophie politique de Jouvenel s’inscrit dans la lignée des plus grands libéraux français, en renouant avec l’enseignement de penseurs majeurs aussi différents que Montesquieu (lorsque Jouvenel juge que le despotisme est le pire des maux et que tout ce qui le limite est salutaire).
Benjamin Constant (lorsqu’il s’interroge sur l’idée même de souveraineté en soulignant qu’un pouvoir élu, parce qu’il s’exerce « au nom du peuple », peut céder à une forme de hubris et, imbu de sa légitimité, imposer une loi de la majorité qui attente aux droits des minorités et de la plus petite d’entre elles : l’individu), mais aussi Tocqueville (lorsqu’il met en valeur les racines aristocratiques de la liberté et lorsqu’il met en garde contre l’essor d’un État tutélaire, envahissant et paternaliste, sans oublier de dénoncer les dangers d’une centralisation qui détruit les corps intermédiaires et réduit la société à un face- à-face inégal entre l’individu et l’État). Même s’il ne les cite pas, Jouvenel se rapproche aussi, par certains côtés, d’auteurs comme Alain (lorsqu’il met en garde contre le volontarisme politique et contre la réduction du droit à la simple loi positive, ou lorsqu’il établit un lien intrinsèque entre guerre et despotisme) ou bien encore Raymond Aron (lorsqu’il dénonce, tout comme l’auteur de L’Opium des intellectuels, la complaisance de trop nombreux intellectuels à l’égard de pouvoirs despotiques dès lors que ceux-ci prétendent œuvrer à l’édification d’une société réputée plus « juste »), sans oublier l’historien libéral Élie Halévy (lorsqu’il entreprend de faire la généalogie de ces « tyrannies » modernes que sont les régimes totalitaires)16. Autant d’exemples qui montrent que le « libéralisme conservateur » (pour reprendre les termes de son biographe Daniel J. Mahoney) de Jouvenel rejoint sur bien des points les plus grands auteurs libéraux français – venus aussi bien de la gauche que de la droite.
Le défi du planisme, de l’étatisme et du keynésianisme
https://www.wikiberal.org/wiki/Bertrand_de_JouvenelMais Bertrand de Jouvenel n’est pas seulement l’auteur d’ambitieux ouvrages de philosophie politique. Il est aussi un ancien journaliste à l’origine d’écrits certes plus circonstanciels mais qui n’en illustrent pas moins parfaitement la résilience, à l’apogée du keynésianisme, du technocratisme et du dirigisme triomphants, d’un certain libéralisme français anti-étatiste (même si l’intéressé n’aimait pas particulièrement l’adjectif « libéral »). Dès 1928, avec L’Économie dirigée (dont nous avons déjà souligné le caractère trompeur du titre), Jouvenel incarne assez bien ce que l’on appellera une décennie plus tard – lors du fameux « colloque Lippmann17 » – le premier « néolibéralisme », c’est-à- dire un libéralisme compatible avec une certaine intervention de l’État dans l’économie, à mi-chemin du « laissez-faire » du XIXe siècle et du planisme alors très à la mode.
Vingt ans plus tard, Jouvenel semble s’être rallié à une vision nettement moins statophile, puisqu’il développe – au moins à ce moment-là de son itinéraire intellectuel – une critique assez radicale de l’État-providence tel qu’il se met alors en place dans la plupart des pays occidentaux. En 1949, en effet, il publie (en anglais) le texte de deux conférences prononcées quelques semaines auparavant outre-Manche18. Écrites pour un public britannique au moment précis où le gouvernement travailliste de Clement Attlee jette les bases du Welfare state (selon un plan énoncé quelques années plus tôt dans le célèbre rapport Beveridge), ces deux courtes conférences entendent, selon les mots mêmes de leur auteur, « parler de la redistribution selon sa stricte définition, à savoir un prélèvement opéré sur le revenu des plus aisés afin d’apporter un supplément aux revenus les plus bas ». Dès lors, dans une veine qui n’est pas sans rappeler les libéraux de l’école de Paris un siècle plus tôt, Jouvenel s’attache à déconstruire, pour ainsi dire, les « jugements de valeur implicites » et les « présupposés » qui sont à la base de cet État-providence que la France met également en œuvre à la même époque et dont l’auteur juge qu’il n’est pas sans offrir de très graves sujets de préoccupation.
Renouant avec les accents tocquevilliens qui, un siècle plus tôt, mettaient déjà en garde contre le despotisme doux que constituerait un État excessivement protecteur et paternaliste, Jouvenel se livre à une critique implacable de ce qu’il considère comme le fondement étatiste et égalitariste des nouvelles politiques redistributrices qui se mettent en place après la guerre. Pour ce faire, il pointe les dangers d’une expansion indéfinie de la puissance publique et d’une omnipotence croissante de l’État, par le biais d’une fiscalité progressive qu’il juge spoliatrice, car destinée à établir une forme de « justice sociale ». Or, tout comme son ami Hayek (qu’il côtoie alors régulièrement au sein de la Société du Mont-Pèlerin), Jouvenel juge cette notion parfaitement discutable. À l’image de nombre de ses amis libéraux européens ou américains, il considère qu’avec les transferts de revenus opérés sous la houlette de l’État, on assiste insidieusement à un véritable dessaisissement du pouvoir des individus au profit d’un nouveau Léviathan, plus débonnaire que le Minotaure qu’il avait dénoncé durant la Seconde Guerre mondiale dans Du pouvoir mais qui n’en est pas moins dangereux et pernicieux.
Cette thèse, qui charpente les deux conférences, fait écho à des thèmes développés au même moment par l’Autrichien Friedrich A. Hayek dans sa célèbre Route de la servitude ou par l’Allemand Wilhelm Röpke dans Civitas Humana19, mais elle rappelle aussi des idées amorcées dès le XIXe siècle par les libéraux français dont nous avons longuement parlé dans le premier volet de cette étude. Ainsi en est-il, par exemple, de la virulente critique que Jouvenel fait de la pression fiscale, en particulier de la substitution progressive de l’imposition progressive à l’imposition proportionnelle. De fait, il s’agit là d’un sujet qui, déjà à la fin du XIXe siècle, constituait une pomme de discorde entre les libéraux les plus radicaux du Journal des économistes (qui y étaient farouchement hostiles) et les « nouveaux libéraux » de l’époque. Ces derniers se retrouvaient notamment dans le « solidarisme » du radical Léon Bourgeois – pendant français du New Liberalism britannique, théorisé outre- Manche par L.T. Hobhouse et T.H. Green20.
Mais dans l’immédiat après-guerre, à un moment où la classe politique française connaît un net infléchissement à gauche et fait de la charte du Conseil national de la Résistance (CNR) son agenda réformateur, Jouvenel renoue également avec d’autres thèmes qui avaient été omniprésents dans les colonnes de cette bible du libéralisme individualiste et anti-étatiste que fut le Journal des économistes durant les cent ans de son existence (de 1841 à 1940) : la croissance démesurée de la dépense publique, la dépossession du pouvoir des citoyens au profit de l’État, la montée en puissance d’une « nouvelle classe dirigeante » (la caste bureaucratique des hauts fonctionnaires qui, au dire de Jouvenel, « se croient meilleurs juges de l’intérêt commun que les individus, tout à leurs desseins égoïstes21 »), le socialisme redistributeur, égalisateur et centralisateur qui se mue en « succédané de despotisme éclairé », une redistribution qui ne consiste pas uniquement à prendre aux riches pour donner aux pauvres mais affecte d’abord les classes moyennes, etc. In fine, cette prétendue « justice sociale » débouche, selon lui, sur une politique de gribouille puisque, pour une partie des classes moyennes, il s’agit là d’un jeu à somme nulle, où – après que l’État se soit servi au passage – il leur est finalement reversé une part de leur contribution à la cagnotte commune, par le biais d’innombrables aides, allocations et autres dégrèvements. Autant d’opérations plus ou moins obscures qui constituent une ruineuse usine à gaz et aboutissent finalement à transférer des sommes de la poche gauche à la poche droite des citoyens. Ce qui revient, ni plus ni moins, à reprendre et à justifier la célèbre antienne de Bastiat, selon laquelle l’État s’avère être cette « grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde »…
Quant à la question de l’avènement d’une technocratie de plus en plus puissante et vorace, nous avons vu qu’elle était présente chez un auteur comme Alain, mais on pourrait en retrouver la trace dans bien d’autres écrits (pas seulement libéraux, d’ailleurs), et ceci dès le XIXe siècle22. Mais il est important de comprendre que cette problématique se pose de manière bien plus aiguë encore au sortir des deux guerres mondiales. En effet, dès 1914, la mise en place d’une économie de guerre a conduit les États européens à prendre en charge une part croissante de l’économie nationale pour la mettre au service de l’effort de guerre. Et si la fin du conflit, en 1918, a semblé déboucher sur un retour au statu quo ante, le tournant dirigiste inauguré par la Grande Guerre a eu un impact considérable sur les esprits, en enracinant profondément l’idée selon laquelle l’État était légitime lorsqu’il entendait rationaliser l’économie, en la pilotant lui-même et en se substituant largement à l’initiative privée, à rebours du vieil ordre libéral « laissez-fairiste » de plus en plus largement considéré comme révolu. De telles conceptions dirigistes vont en effet imprégner de manière croissante les esprits des élites économiques, politiques et intellectuelles au cours des années 1920 – et plus encore des années 1930, à la faveur de la Grande Dépression qui va convaincre des pans entiers de l’opinion publique de l’incapacité congénitale du marché à générer de lui- même un ordre stable et efficient. Même au sein de la très bourgeoise École libre des sciences politiques, longtemps considérée comme l’un des temples du libéralisme, l’enseignement de l’économie va devoir s’adapter aux temps nouveaux, inculquant ainsi aux futures élites politiques et économiques de la nation une version toujours plus interventionniste du libéralisme, en faisant une part croissante au keynésianisme à partir de la fin des années 1930, avant que l’idéologie planificatrice prenne le relais avec le régime de Vichy, puis la Libération23.
Le libéralisme atypique de Jacques rueff, entre position sociale dominante et marginalisation intellectuelle
Rares sont alors ceux qui continuent à assumer crânement leur libéralisme, au risque de paraître incarner une vision anachronique, pour ne pas dire réactionnaire, en décalage flagrant avec la nouvelle doxa interventionniste. Parmi ces libéraux irréductibles figure au premier plan Jacques Rueff, un penseur atypique à bien des égards.
De fait, ce haut fonctionnaire a connu tous les honneurs et exercé des responsabilités de premier plan, mais il est toujours apparu, en tant qu’économiste, à contre-courant des modes doctrinales de son temps. C’est ainsi qu’en mai 1934, à une époque où la quasi-totalité des intellectuels (français et étrangers) dénoncent le laissez-faire et prônent un ordre nouveau basé sur l’intervention croissante de l’État et sur la planification de pans entiers de l’économie, celui qui est alors l’un des plus brillants hauts fonctionnaires du ministère des Finances fait devant ses amis polytechniciens de X-Crise une conférence intitulée de façon provocatrice : « Pourquoi, malgré tout, je reste libéral24 ». Rueff y affirme sans ambages « venir avouer [s]on péché, qui est d’être resté libéral dans un monde qui cessait de l’être ». L’intéressé semble d’ailleurs avoir attaché une très grande importance à cette flamboyante prise de position publique puisque, dans son autobiographie parue en 1977, il exhumera ce texte prononcé quarante ans plus tôt. Dans cette même autobiographie, il écrira également : « Je me déclare simplement libéral, c’est- à-dire que je pense que c’est au mécanisme des prix qu’il faut confier le soin d’établir l’équilibre économique. Aux libéraux s’opposent les planistes de diverses obédiences qui pensent que l’organisation de l’économie doit reposer sur une construction consciente25. »
Ainsi, dès l’entre-deux-guerres, ce penseur non universitaire, héritier de la tradition des ingénieurs-économistes français, était l’un des très rares intellectuels hexagonaux à oser braver la doxa ultradominante en dénonçant à l’envi le « monstrueux mensonge » qui consistait à prétendre supprimer les crises du capitalisme en substituant à la régulation automatique par les prix une gestion administrée, c’est-à-dire fondée sur l’arbitraire politique et la négation des « lois » mêmes de l’économie.
En un temps où les milieux académiques et intellectuels sont largement influencés par les courants technocratiques, keynésiens ou marxistes, Rueff incarne ainsi une vision de l’économie beaucoup plus proche de l’ordolibéralisme allemand que de la doxa étatiste dominante dans l’Hexagone – notamment au moment de la reconstruction et de la technocratie gaulliste triomphante. Comme le reconnaît l’actuel ministre allemand des Finances Wolfgang Schäuble dans la préface d’une récente biographie consacrée à Jacques Rueff, « il est étonnant de constater à quel point les idées de [Jacques Rueff] en matière de politique économique concordent avec les principes d’une économie sociale de marché telle que Ludwig Erhard et ses partisans l’ont définie après-guerre26 ». De fait, comme les ordolibéraux allemands qui ont inspiré le « miracle économique » de la RFA des années 1950 et 1960, Rueff est resté, tout au long de sa vie, un défenseur intransigeant de l’équilibre budgétaire et de la stabilité monétaire, ainsi qu’un adversaire résolu de tout interventionnisme politique qui serait synonyme d’inflation et de planification autoritaire, ou encore de manipulation des prix et de la monnaie. Un constat qui explique l’oubli, pour ne pas dire le refoulement, presque complet dont a fait l’objet l’œuvre économique de Rueff chez les économistes français contemporains, largement acquis aux thèses interventionnistes et inflationnistes de Keynes. Mais ceci permet également de comprendre combien la redécouverte de ce libéral atypique peut être profitable pour qui veut comprendre la crise que nous traversons actuellement27.
Bien sûr, Jacques Rueff n’est ni le premier ni le seul économiste français à s’être attaqué aux thèses de Keynes, tout particulièrement à celles exposées en 1936 dans la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, appelée à devenir la bible des décideurs économiques occidentaux durant les trente années qui ont suivi la Seconde guerre mondiale. Pour ne s’en tenir qu’à un nom, on peut rappeler que le jeune Étienne Mantoux (disparu prématurément en avril 1945, à l’âge de 32 ans) avait ouvert la voie, au point d’incarner aux yeux de nombreux collègues étrangers l’espoir de voir renaître une vigoureuse école libérale française, à la hauteur de celles qui avaient existé dans l’Hexagone aux XVIIIe et XIXe siècles28. Reste que, des années 1930 aux années 1970 – et à la différence de quelqu’un comme Raymond Aron –, Rueff va se faire le procureur impitoyable des idées de l’économiste vedette de Cambridge et, plus encore, de ses épigones, prompts à faire de l’usage massif des dépenses publiques, des déficits budgétaires et de l’inflation la recette miracle de la croissance économique et de la lutte contre le chômage. Pour l’ancien disciple de Clément Colson (l’un des meilleurs représentants de l’école française des ingénieurs-économistes, mais aussi du libéralisme bon teint, tel qu’il était encore enseigné à l’École libre des sciences politiques avant la Seconde guerre mondiale)29, il s’agit là clairement d’une politique illusoire, fondée sur une base théorique fallacieuse et devant inéluctablement échouer à long terme, en engendrant stagnation économique et inflation (ce que, dans les années 1970, on appellera « stagflation »).
Pour Rueff, le keynésianisme est doublement condamnable, car il conduit ses adeptes à faire une apologie à peine déguisée des déficits budgétaires et de l’inflation, soit deux des manifestations les plus délétères de ce qu’il appelle les « faux droits ». En dépensant plus qu’il ne gagne et en manipulant la monnaie à coups de dévaluations « compétitives », l’État trompe sciemment ses citoyens en leur donnant le sentiment de bénéficier d’avantages qui ne sont en réalité qu’une pure apparence, un mirage. Ce n’est pas le lieu d’expliquer ici en détail la théorie des « faux droits » et des « vrais droits », telle que Rueff l’expose longuement dans son livre L’Ordre social, paru en 1945, mais il convient néanmoins d’en rappeler la centralité dans la pensée de Rueff, pour qui il ne saurait y avoir de liberté sans ordre, d’ordre sans propriété, de réelle propriété sans faculté d’en jouir et d’en disposer à sa guise (comme une forme de créance sur le reste de la société), et pas non plus d’authentique créance sans une monnaie saine et un système des prix à l’abri de toute intervention intempestive de l’État. Rueff n’est en effet pas hostile à l’intervention gouvernementale en soi, mais il considère que celle-ci n’est légitime pour autant qu’elle n’entrave pas le mécanisme des prix (qui représente, pour lui, comme pour Hayek, un vecteur d’informations crucial) et ne manipule pas la monnaie (dont la stabilité est un facteur essentiel pour assurer la confiance nécessaire à toute prospérité durable). Cette préservation de la liberté des prix et cette garantie d’une monnaie stable constituent les conditions sine qua non du bon fonctionnement de l’économie de marché et, plus largement, d’un ordre social stable, dynamique et efficace.
Tout au long de sa vie, ce conseiller du prince que fut Rueff, par ailleurs proche de certaines formations politiques de droite comme le Centre national des indépendants et paysans (CNIP)30, s’est intéressé de très près aux questions monétaires, estimant que la gestion d’un élément aussi vital pour l’ordre social ne saurait être livrée à l’arbitraire des gouvernants, naturellement tentés de l’instrumentaliser à des fins politiciennes. Comme l’a écrit son ami Hayek (que Rueff rencontre lors du colloque Lippmann de 1938, avant de le côtoyer durant plusieurs années au sein de la Société du Mont-Pèlerin), Rueff considère que laisser la monnaie aux mains de gouvernants élus, c’est « confier le pot de crème à la garde du chat31 ». D’où son attachement jamais démenti à l’étalon-or, qui avait le mérite à ses yeux d’empêcher toute manipulation monétaire par le biais du recours au couple diabolique inflation/dévaluation.
D’où également son attachement tout aussi viscéral à l’équilibre budgétaire, qu’il a d’ailleurs eu l’occasion de défendre auprès des plus hautes autorités de l’État, que ce soit Raymond Poincaré ou Paul Reynaud dans l’entre-deux- guerres, ou le général de Gaulle au début de la Ve République.
Car Jacques Rueff n’était pas simplement un théoricien libéral : il était avant tout un grand commis de l’État, associé au fil des décennies à quelques- unes des plus importantes décisions économiques de son temps, depuis la stabilisation du franc Poincaré en juin 1928 et les décrets-lois de Paul Reynaud pris à la veille de la Seconde Guerre mondiale, en passant par le plan de redressement de 1958 et l’instauration du nouveau franc (plan Pinay-Rueff)32, sans oublier le rapport Armand Rueff de novembre 1959 chargé d’examiner
« les situations de fait ou de droit qui constituent d’une manière injustifiée un obstacle à l’expansion de l’économie33 ». Plus d’un demi-siècle après, ce dernier texte (qui ne sera que très partiellement mis en œuvre à l’époque de sa rédaction) n’a pas pris la moindre ride, au point que le rapport de la commission Attali de 2008 « pour la libération de la croissance française » ou les propositions les plus récentes d’Emmanuel Macron paraissent directement inspirés de ce texte étonnement d’actualité. De fait, on y trouve, pêle-mêle : le constat navré que certaines « législations ou réglementations ont pour effet de fermer abusivement l’accès à certains métiers ou certaines professions, de maintenir des privilèges injustifiés, de protéger, voire d’encourager des formes d’activité ou de production surannées, de cristalliser dans leur position les bénéficiaires de certains droits et de donner ainsi à certaines parties de l’économie française une structure en “offices”, si répandue sous l’Ancien Régime » ; la dénonciation de « certains groupes de pression, dont l’action méconnaît les exigences de l’intérêt général » et engendre des « îlots de résistance » largement responsables des « excès de réglementation » et des
« pratiques malthusiennes » qui favorisent le « sous-emploi » et les inégalités de statut ; la nécessité de réformer une fonction publique au statut trop rigide et aux rémunérations souvent insuffisantes ; la critique du coût et du non-sens économique que constituent de massives « subventions à l’improductivité », qui aboutissent au maintien en vie d’activités non rentables aux frais du contribuable et aux dépens d’autres activités rentables ; un réquisitoire contre l’inefficacité d’une politique du logement à la fois ruineuse et incapable d’atteindre ses objectifs, etc.
Autant de points qui ne sont pas sans rappeler une philosophie qui était déjà celle de l’école de Paris au XIXe siècle, comme nous l’avons montré plus haut, et que partagent aujourd’hui, plus ou moins, tous les partisans – qu’ils soient de gauche ou de droite – d’une politique de changement basée sur la nécessité de libérer des énergies depuis trop longtemps muselées par un carcan réglementaire tentaculaire et écrasées par un joug fiscal, devenu déraisonnable. Reste que ces adversaires du statu quo se sont avérés jusqu’ici parfaitement incapables de faire avaliser un tel agenda réformateur par une classe politique française tétanisée à l’idée qu’une telle audace précipite dans la rue une bonne partie du pays. Ce qui nous conduit à notre dernier point, crucial : pourquoi les libéraux, qui n’ont jamais totalement disparu de la scène intellectuelle française – même s’ils ont été incontestablement marginalisés entre les années 1930 et la fin des années 1970 – n’ont jamais réellement réussi à trouver un relais politique puissant, et par conséquent ne sont pas parvenus à traduire concrètement leurs idées dans les politiques publiques engagées par les gouvernements français des dernières décennies ?
Afin de mieux comprendre ce point, décisif pour qui s’interroge sur les moyens de sortir notre pays de l’ornière dans laquelle il se trouve incontestablement, il est intéressant de regarder d’un peu plus près la seule période où les libéraux ont semblé être en passe de pouvoir peser réellement sur l’agenda politique, à savoir le milieu des années 1980. En analysant de près le contexte dans lequel s’est déroulé ce moment atypique de notre histoire récente, nous réussirons certainement à mieux cerner les enjeux qui sont aujourd’hui ceux d’une pensée politique française qui se voudrait authentiquement libérale.
Notes:
13. La précision est importante, Alain n’ayant cessé d’être réédité et cité concernant certains autres volets de son œuvre (ses écrits sur la pédagogie, par exemple).
14. Bertrand de Jouvenel, Du pouvoir, Pluriel, 1994 ; De la souveraineté. À la recherche du bien politique, éditions Genin, 1955 ; De la politique pure, Calmann-Lévy, 1994.
15. Olivier Dard, Bertrand de Jouvenel, Perrin, 2008 ; Daniel Mahoney, Bertrand de Jouvenel. The Conservative Liberal and the Illusions of Modernity, isi Books, 2005.
16. Même si Halévy insiste davantage sur l’importance de la Grande Guerre dans l’émergence du totalitarisme, là où Jouvenel prolonge sa quête des origines bien en sur cette question du totalitarisme, voir stephen Launay, « un précurseur de la critique du totalitarisme : Bertrand de Jouvenel », Les Cahiers d’histoire sociale, n° 10, printemps 1998, p. 75-86.
17. Voir serge Audier, Le Colloque Aux origines du “néo-libéralisme”, Le Bord de l’eau, 2008.
18. Repris dans Bertrand de Jouvenel, L’Éthique de la redistribution, Les Belles Lettres, 2014.
19. Sur Röpke, l’ouvrage de référence en français est celui de Jean solchany, Wilhelm Röpke, l’autre Aux origines du néolibéralisme, Publications de la sorbonne, 2015.
20. Voir serge Audier, La Pensée solidariste…, cit., et Michael Freeden, op. cit.
21. Bertrand de Jouvenel, L’Éthique de la redistribution, cit., p. 115.
22. Voir Guy thuillier, Bureaucratie et bureaucrates en France au XIXe siècle, Droz, 1980, et La Bureaucratie en France aux XIXe et XXe siècles, economica, 1987.
23. Voir Philip Nord, Le New Deal français, Perrin, 2016.
24. Jacques Rueff, « Pourquoi, malgré tout, je reste libéral », Bulletin du Centre polytechnicien d’études économiques, n° 14-15, juin-juillet 1934, 30-34.
25. Cité par Frédéric teulon, Bruno Fischer, in « L’analyse libérale des crises financières : un hommage à Jacques Rueff », Vie & sciences de l’entreprise, 2011/3 (N° 189), 47.
26. Préface de Wolfgang schäuble, in Gérard Minart, Jacques Un libéral français, Odile Jacob, 2016, p. 7-8.
27. Frédéric teulon et Bruno Fischer, « L’analyse libérale des crises financières : un hommage à Jacques Rueff », Vie & Sciences de l’entreprise, 2011/3, n° 189, 46-60.
28. À diverses occasions, Ludwig von Mises et Friedrich von Hayek ont eu l’occasion d’exprimer les espoirs que les libéraux les plus engagés avaient placés en étienne Mantoux et leur profonde tristesse à l’annonce de sa mort prématurée.
29. Voir Michel Zouboulakis, « éclectisme théorique et libéralisme pragmatique dans l’œuvre de Clément Colson », in Pierre Dockès (dir.), Les Traditions économiques françaises, 1848-1939, CNRs éditions, 2000, 583-593.
30. Voir à ce sujet la thèse soutenue par Gilles Richard, sous la direction de serge Berstein, Le Centre national des indépendants et paysans de 1948 à 1962 ou l’échec de l’union des droites françaises dans le parti des modérés, institut d’études politiques de Paris, 1998.
31. Friedrich Hayek, Droit, législation et liberté. III. L’ordre politique d’un peuple libre, PuF, 1995, p. 38.
32. Michel-Pierre Chélini, « Le plan de stabilisation Pinay-Rueff, 1958 », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 2001/4 , n° 48-4, 102-123.
33. Rapport sur les obstacles à l’expansion économique présenté par le Comité institué par le décret n° 59-1284 du 13 novembre 1959.
3 - Le libéralisme de l’individu à la conquête d’un espace politique : la parenthèse libérale des années 1980
Un rapide survol des penseurs libéraux français, comme nous venons de le faire tout au long de ces pages, pourrait induire le lecteur en erreur en lui laissant penser que le libéralisme hexagonal était exclusivement une affaire d’intellectuels, retranchés dans leurs certitudes et dans leur tour d’ivoire. Certes, à la différence de la Grande-Bretagne, il n’a pas existé de ce côté-ci de la Manche de véritable parti politique structuré se revendiquant explicitement, jusque dans son nom, de la philosophie libérale, même si de grands hommes d’État du XIXe siècle ont été d’éminents représentants d’une forme de libéralisme, fût-il assez autoritaire, centralisé et protectionniste (Guizot étant, bien entendu, le plus important d’entre eux). Qui plus est, bon nombre de libéraux incarnant le courant individualiste et anti-étatiste du libéralisme français34 furent également soit des parlementaires (il suffit de penser à Benjamin Constant, à Frédéric Bastiat et à bien d’autres membres de l’école de Paris, comme Léon Say ou encore Yves Guyot, qui furent même ministres), soit des intellectuels très activement engagés dans les débats politiques de leur temps. Quant au XXe siècle, il faut commencer par rappeler que le libéralisme dans sa version étatique y a été successivement représenté par des personnalités de tout premier plan (Raymond Poincaré, Antoine Pinay, Valéry Giscard d’Estaing, Raymond Barre…), mais aussi par des partis politiques importants, comme le CNIP après la Libération (un parti dont était proche Jacques Rueff) ou encore l’Union pour la démocratie française (UDF), créée en 1978 à l’instigation de l’Élysée pour incarner le « libéralisme avancé » giscardien face au néogaullisme chiraquien 35. Pour ce qui est en revanche du libéralisme anti-étatiste et individualiste, il a semblé ne pouvoir déboucher sur une action politique concrète et de portée nationale que dans une étroite fraction du spectre politique, et qui plus est durant une très brève période.
Mais avant de revenir sur cet épisode, il convient de préciser d’emblée que nous ne partageons absolument pas la vision homogénéisante véhiculée par certains auteurs selon laquelle l’ensemble des forces politiques françaises (et notamment la droite) se seraient converties au « néolibéralisme » dans les années 1980, au point que ce dernier dicterait dès lors l’agenda de tous les partis de gouvernement 36. Il nous paraît bien plus justifié d’affirmer que le ralliement à une certaine forme de libéralisme a été extrêmement ambigu, qu’il n’a guère concerné qu’une étroite frange de l’échiquier politique et, enfin, que ce phénomène n’a par ailleurs été perceptible que durant une très courte période de temps, correspondant essentiellement au début des années 1980, c’est-à-dire au premier septennat de François Mitterrand, c’est-à-dire dans un contexte politique tout à fait singulier 37.
D’abord, pas plus qu’il n’existe un libéralisme, il n’existe un néolibéralisme 38. Il est en effet possible de distinguer clairement deux néolibéralismes correspondant à deux périodes bien différentes. Le premier correspond à la fin des années 1930 et a été incarné par le célèbre colloque Lippmann d’août 1938, qui entendait – dans le contexte de la Grande Dépression – dessiner les contours d’un libéralisme rénové, éloigné du « laissez-fairisme manchestérien » (comme on disait alors), autrement dit un libéralisme compatible avec une assez forte intervention de l’État, destinée à sauver l’économie de marché en la régulant davantage. Ce courant est ainsi fort éloigné du second néo- libéralisme qui, à la faveur de la crise du keynésianisme dans les années 1970 et sous l’impulsion notamment des monétaristes de l’école de Chicago (à commencer par Milton Friedman), a développé une critique intransigeante de l’État et cherché à renouer avec une forme de libéralisme plus radical dans sa promotion du laissez-faire.
Si les années 1980 constituent à l’évidence une période originale dans notre histoire récente, c’est précisément parce qu’il s’agit là du seul moment où ce second néolibéralisme, foncièrement anti-étatiste, a séduit une partie – mais une petite partie seulement – de la classe politique française, tandis que la première forme de néolibéralisme, beaucoup plus statophile, a quant à elle toujours su trouver des défenseurs au sein des élites politiques et intellectuelles de l’Hexagone.
L’aleps et les nouveaux économistes, ou la promotion d’un libéralisme anti- étatiste au sein de la droite française 39
Rien n’illustre mieux ce constat que l’histoire de l’Association pour la liberté économique et le progrès social (Aleps). Créé en décembre 1966, ce cercle de réflexion regroupe des intellectuels libéraux (comme Jacques Rueff ou Daniel Villey) et des journalistes, mais surtout des chefs d’entreprise issus de la frange conservatrice du patronat. Si la doctrine de l’Aleps est d’abord assez floue, l’association connaît dix ans plus tard un tournant majeur dans son histoire avec l’affirmation en son sein de ceux que l’on a appelé alors les
« Nouveaux Économistes ». Ce groupe d’universitaires libéraux comprend notamment Pascal Salin (fondateur et animateur du « séminaire de théorie économique Jean-Baptiste Say », à l’université Paris-Dauphine), Florin Aftalion, Jean-Jacques Rosa, André Fourçans, Georges Gallais-Hamonno, Jacques Garello ou encore Henri Lepage. Autant d’économistes qui se donnent pour mission d’acclimater en France un libéralisme nettement plus radical que le « libéralisme avancé » défendu alors par Giscard (et qui s’avère dans la droite ligne du « libéralisme par l’État » que nous avons si souvent mentionné au fil de ces pages). Les sources d’inspiration de ces intellectuels affichant un libéralisme décomplexé viennent principalement d’outre-Atlantique (leurs travaux sont très influencés par les économistes de l’école de Chicago, ainsi que par les Austro-Américains Friedrich von Hayek et Ludwig von Mises), mais ils plongent aussi leurs racines dans le libéralisme individualiste et anti- étatiste français du XIXe siècle, alors tombé dans un oubli presque complet au sein de l’Hexagone. La promotion de ce second néolibéralisme (nettement plus radical que le premier, au point que ses ennemis auront tôt fait de le qualifier d’« ultralibéralisme ») se fait à travers un certain nombre de revues et de manifestations assez confidentielles, mais le mouvement parvient néanmoins à atteindre le grand public au tournant des années 1980, grâce notamment aux best-sellers d’Henri Lepage, Demain le capitalisme et Demain le libéralisme 40. Les liens entre les Nouveaux Économistes et certains hommes politiques français de l’époque (sensiblement de la même génération qu’eux) sont étroits, voire même intimes. C’est tout particulièrement vrai d’Alain Madelin, un ancien militant du groupe Occident qui a rompu avec l’extrême droite en 1968 pour rallier le parti giscardien, avant d’être élu député UDF de Redon en 1978, à l’âge de 32 ans. Après avoir renoncé au radicalisme militant de ses années étudiantes (un radicalisme motivé par un anticommunisme virulent), le jeune Madelin est très vite devenu l’adepte passionné d’un libéralisme décomplexé et extrêmement structuré, qu’il va découvrir à la faveur de ses lectures (celle de Bertrand de Jouvenel, notamment) 41, mais également au sein de diverses structures. Ainsi, grâce à Guy Lemonnier (alias Claude Harmel), il côtoie au tournant des années 1970 l’Institut d’histoire sociale animé par Georges Albertini, ainsi que l’Institut supérieur du travail, un organisme créé deux ans plus tôt afin d’organiser des stages destinés à informer les cadres des grandes industries françaises des réalités du monde syndical. Claude Harmel confie aussi au jeune Madelin le soin d’organiser la Semaine de la pensée libérale, en lien avec l’Aleps. Lorsque celle-ci devient en 1977 le point de ralliement des Nouveaux Économistes, le Jeune Turc giscardien connaît personnellement ces derniers, puisqu’il assiste à bon nombre de leurs manifestations, à commencer par leurs universités d’été qui se tiennent chaque année à Aix-en-Provence. C’est ainsi que Jacques Garello, le directeur de La Nouvelle Lettre (l’organe de la « Nouvelle Économie ») peut écrire en novembre 1984 : « Si seulement tous les libéraux étaient de la trempe d’Alain Madelin, nous pourrions être rassurés. Ce jeune parlementaire n’est bien évidemment pas un “Nouvel Économiste”, mais il en est si proche, il a participé à tant de combats intellectuels communs qu’on pourrait le faire “Nouvel Économiste d’honneur”. C’est en tout cas, sans conteste, l’un des hommes politiques les plus connaisseurs en matière de libéralisme 42. »
De fait, Alain Madelin est très proche de Pascal Salin et, plus encore, d’Henri Lepage, qui devient alors un ami et restera pendant des années l’un de ses principaux conseillers, les deux hommes partageant les mêmes références intellectuelles. C’est ainsi que le député de Redon, à partir de la fin des années 1970, n’hésite pas à s’afficher ouvertement comme un fervent admirateur des courants les plus novateurs et les plus radicaux du libéralisme contemporain, que ce soit l’école autrichienne d’économie (avec ses deux plus éminents représentants que sont Friedrich von Hayek et Ludwig von Mises), l’école du Public Choice (qui, sous l’impulsion du prix Nobel d’économie 1986 James Buchanan, développe une critique radicale de l’État, conçu comme un marché politique) ou, dans une moindre mesure, l’école de Chicago (alors animée par le prix Nobel d’économie 1976 Milton Friedman). Mais si le libéralisme défendu par Alain Madelin et ses amis de l’Aleps se réclame volontiers de courants et d’auteurs surtout actifs dans le monde anglo-saxon, ces croisés du libéralisme entendent aussi redécouvrir certaines œuvres françaises, tombées dans l’oubli dans leur propre pays parce qu’identifiées à un « laisser-faire » jugé périmé au temps du keynésianisme et du technocratisme triomphants. De ce point de vue, la figure dominante qu’ils se plaisent à citer aussi souvent qu’ils le peuvent est celle de Frédéric Bastiat, génial homme de plume du milieu du XIXe siècle et contempteur devant l’Éternel du protectionnisme et du socialisme. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le président américain Ronald Reagan aimait, lui aussi, à citer cet auteur et s’il est encore aujourd’hui célébré outre-Atlantique par les courants les plus radicaux du libertarianisme américain.
Bien entendu, il serait exagéré d’affirmer que des figures comme Hayek, Mises ou Bastiat font au début des années 1980 l’unanimité au sein de la droite française ou même au sein du seul Parti républicain (PR), dont Alain Madelin devient le numéro 2 en 1985. Outre que rares sont les hommes politiques à avoir, comme le député de Redon, le temps et le goût de se plonger dans des ouvrages théoriques, il est évident qu’un libéralisme aussi radical a plus de chance de séduire des intellectuels que des gouvernants, nécessairement confrontés aux dures réalités du pouvoir. Reste qu’au début de la décennie 1980, le rejet croissant de l’expérience socialiste engagée après la victoire de François Mitterrand a levé certains tabous et conduit à une radicalisation des positions, poussant ainsi une frange de la droite à assumer sans complexe ses positions, qu’elles soient libérales ou conservatrices.
une conversion limitée et ambiguë de l’opinion française des années 1980 au libéralisme
Plusieurs éléments paraissent en effet témoigner d’un phénomène d’opinion de grande ampleur, sur lequel certains « cadets de la droite 43 » (à commencer par la « bande à Léo ») sont soupçonnés de chercher à surfer. Si l’on s’en tient d’abord aux livres parus à cette époque, on est en effet tenté de souscrire au jugement fait alors par le magazine L’Express selon lequel « depuis trois ans, n’importe quel penseur brandissant l’étendard libéral est assuré de figurer sur la liste des best-sellers ». De fait, entre 1983 et 1986, on dénombre la parution de plus d’une soixantaine d’essais de tonalité franchement libérale, auxquels il convient d’ajouter la traduction de grands classiques libéraux, notamment étrangers (à commencer par Hayek et Mises). La presse dans son ensemble témoigne également de cette impressionnante vague. Deux grands news magazine en particulier sont nettement en pointe : L’Express, d’abord, sous l’impulsion de Jimmy Goldsmith et de Jean-François Revel, et Le Figaro- Magazine de Louis Pauwels, ensuite. Dès 1981, et de manière croissante à l’approche des élections législatives de 1986, l’hebdomadaire de la droite décomplexée, qui appartient alors au groupe Hersant, ouvre ses colonnes à la frange la plus radicale des libéraux et, au début de 1985, Alain Madelin y publie même une série de vingt substantielles chroniques, sous le titre « Pour comprendre et aimer le libéralisme ». Pauwels, qui ne manque jamais une remise du prix de la Pensée libérale organisée par l’Aleps, profite ainsi de cette cérémonie pour saluer en juin 1985 son « ami » Alain Madelin, en qui il voit « le véhicule de la pensée libérale dans la classe politique ».
À dire vrai, tous les partis de droite paraissent gagnés par la fièvre libérale à l’approche des législatives du printemps 1986 et alors que l’expérience Thatcher en Grande-Bretagne et l’expérience Reagan aux États-Unis semblent devoir servir de modèles à certains. De ce point de vue, la métamorphose la plus spectaculaire est sans conteste celle du RPR et de son président, Jacques Chirac, naguère chantre du « travaillisme à la française ». En quête d’un nouvel Évangile après la débâcle de son parti aux élections européennes de 1979, le chef du parti néogaulliste entame à cette date-là un ralliement progressif à la cause libérale 44, qui atteint son apogée en 1984, lorsqu’il remet à Friedrich von Hayek la médaille de la Ville de Paris et l’accueille par un discours enthousiaste que n’auraient pas renié les Nouveaux Économistes les plus fervents (du reste présents à la cérémonie).
Le cas de Raymond Barre est différent 45. Certains se plaisent à rappeler qu’il est le premier traducteur de Hayek en France, et lorsqu’il est invité par l’Aleps le 27 avril 1983, l’intéressé lui-même procède à un semblant de mea culpa, admettant que son action dans le passé n’a pas été « assez libérale » parce que beaucoup de Français ne l’auraient pas alors suivi. Le contraste n’en est pas moins saisissant lorsque l’on compare la prestation somme toute fort modérée de l’ancien Premier ministre avec celle effectuée deux ans plus tard (dans le même cadre de l’Aleps) par François Léotard. En effet, celui qui dirige le Parti républicain depuis 1982 ne lésine pas sur les moyens pour convaincre son auditoire de l’authenticité de sa fibre libéralo-libertaire, tout en exhibant comme une caution d’authenticité sa proximité avec Alain Madelin, assis au premier rang. « J’ai vécu, déclare-t-il, quarante-deux ans de ma vie dans une société colbertiste, étatisée, mais en rien dans une société libérale telle que nous la rêvons. » Et le secrétaire général du PR d’enfoncer le clou : « Le parti que je représente est l’héritier de la plus vieille famille libérale française. Le courant des “indépendants” trouve ses racines chez Benjamin Constant, chez Tocqueville, chez Bastiat, chez Hayek, chez Popper. […] nous récusons l’étiquette de “libéralisme avancé”, “ouvert” ou “social”. Nous ne souhaitons pas ajouter un adjectif au terme de libéralisme. […] Entre Mme Thatcher et MM. Kohl et Reagan, si les moyens et les résultats sont différents, il y a en commun l’esprit d’une certaine vision libérale du monde. Il m’est donc bien égal que l’on me qualifie de libéral “ultra”46. » Et lorsque, à cette même tribune, Henri Lepage regrette que, deux ans plus tôt, Raymond Barre ait pu expliquer que l’État conservait un rôle fondamental à jouer, notamment pour guider un marché réputé myope, François Léotard n’hésite pas à prendre le contre-pied de l’ancien Premier ministre en utilisant des termes qui semblent directement inspirés par l’école libérale du Public Choice (chère aux Nouveaux Économistes et à Alain Madelin) : « Je ne partage pas son point de vue, car je ne vois pas qui peut définir l’intérêt général. On parle des erreurs du marché mais les erreurs de l’État sont infiniment plus graves et plus dangereuses 47. »
En d’autres termes, le PR se présente au milieu des années 1980 comme l’avant- garde libérale de l’opposition, et c’est bien cette ligne – celle d’un libéralisme foncièrement anti-étatiste et anti-dirigiste – que ses jeunes dirigeants, sous l’impulsion d’Alain Madelin, défendent lors de l’élaboration du programme de gouvernement de 1986, qu’ils conçoivent comme devant établir une rupture nette avec le socialisme mitterrandien, bien entendu, mais aussi avec les timidités du « libéralisme avancé » giscardien, version édulcorante à leurs yeux du vieux libéralisme étatique français, autoritaire et conservateur.
Pour autant, il convient de relativiser le basculement idéologique de la droite dans sa globalité (et plus encore de l’opinion publique en général) en faveur du libéralisme, a fortiori dans sa version la plus radicale. De fait, dans la presse française du milieu des années 1980, il est à la mode de publier des enquêtes d’opinion pour mesurer l’adhésion supposée de l’opinion française aux idées libérales – à tel point que le « libéromètre » devient une sorte de marronnier auquel n’échappe aucun média. Or, ce qui ressort de toutes ces enquêtes, c’est que l’observateur peut y voir aussi bien le verre à moitié vide que le verre à moitié plein. Certes, toutes attestent une progression indubitable des idées libérales depuis l’alternance de 1981, mais outre qu’il est extrêmement difficile de savoir quelle est, dans ce phénomène, la part de déception face au pouvoir en place et quelle est celle d’une adhésion sincère aux valeurs du libéralisme politique, économique et culturel, les chiffres eux-mêmes se prêtent à des exégèses sans fin. Ainsi, en juin 1985 48, pour 63 % des Français (contre 15 %), le mot « libéralisme » éveille un sentiment positif (alors qu’ils ne sont que 45 % contre 36 % à penser la même chose du mot « socialisme »), mais dans le même temps le mot « capitalisme » suggère un sentiment négatif pour 49 % d’entre eux (contre 29 %) ; 41 % considèrent que les politiques libérales réussissent mieux face à la crise (contre 18% seulement en faveur des politiques socialistes), mais 76 % des Français ne veulent pas que l’on supprime l’impôt sur la fortune ; 55 % ne veulent pas rendre les licenciements plus faciles ; et 58 % ne désirent pas supprimer tous les contrôles des prix. Enfin, si 44 % des sondés (contre 30 %) sont favorables à la dénationalisation des banques, 47 % (contre 30 %) n’exigent pas de l’État qu’il renonce à subventionner les entreprises en difficulté. Pour tous les observateurs, il y a là de quoi perdre son latin. Et, de fait, si l’on peut soupçonner la droite de chercher alors à vouloir surfer sur une « mode libérale 49 » perceptible dans l’opinion, rien n’indique vraiment quel type de libéralisme recouvre cette sympathie finalement fort ambiguë. C’est pourquoi, en affichant ostensiblement un libéralisme décomplexé, antidirigiste et statosceptique (pour ne pas dire statophobe), la « bande à Léo », qui entend bâtir la « maison des libéraux » autour du PR, loin de faire preuve d’un simple opportunisme électoral, prend un réel risque politique (sans du reste faire consensus au sein même du parti).
Pour ce qui est de la droite dans son ensemble, l’absence d’unanimité autour de la définition du libéralisme qu’il convient de promouvoir est encore plus criante. Outre que Jacques Chirac, dans la même semaine, peut dire une chose et son contraire (ou peu s’en faut), un certain nombre de responsables au sein du RPR rejettent catégoriquement ce qu’ils qualifient de « mode libérale » sans lendemain. Bernard Pons, par exemple, met en garde contre le « libéralisme sauvage », mais le plus virulent dans ce registre est sans conteste Philippe Séguin, qui apparaît comme « le moins libéral des cadets de la droite », brocardant à l’envi la « libéralomania » ambiante, dans laquelle il ne voit rien d’autre qu’une mode d’un « irréalisme total », véhiculant une vision de l’État et des marchés qui relève à ses yeux de « la plus haute fantaisie ». L’UDF n’est d’ailleurs pas en reste. Dans un livre paru en 1984, Raymond Barre lui-même dénonce ceux qui « s’opposaient naguère » ou « ignoraient superbement » le libéralisme, et qui « en sont devenus les “ultras” et le proclament avec la foi et le simplisme des néophytes 50 ». La charge vise ici clairement Jacques Chirac, mais celui que Giscard avait présenté un jour comme « l’un des meilleurs économistes de France » estime plus largement que « le danger du libéralisme à la mode est qu’il risque de provoquer, par certaines outrances, un phénomène de rejet des thèses libérales, alors que celles-ci s’avèrent fécondes pour l’avenir ». Raymond Barre et ses proches s’en prennent ainsi régulièrement au « reaganisme à la française », lorsque ce n’est pas directement aux « reaganillons » du PR. Simone Veil, elle, déclare se méfier d’un « effet de mode » et en appelle à un retour au « pragmatisme ». Quant au centriste Jacques Barrot, il estime pour sa part que « le libéralisme a ses limites », et affirme que la droite ne doit pas se laisser entraîner par les « ultras » et par « ces mauvais démons qui, sous prétexte de “libéralisme pur et dur”, prétendent jeter l’État à bas et se livrent à des surenchères suicidaires ». Si le député de la Haute-Loire ne donne pas de nom et se contente d’évoquer les « idéologues parisiens de l’ultralibéralisme », il ne fait guère de doute que la frange libérale du PR est directement dans son viseur.
À l’évidence, entendre fonder le renouveau idéologique de la droite sur une réhabilitation de l’initiative individuelle face à l’État (voire contre lui) est une chose extraordinairement difficile, même après cinq années d’expérience socialiste, eu égard à la très profonde statophilie dont est porteuse depuis plus de deux siècles la culture politique française.
une france statophile, définitivement rétive au libéralisme ?
De fait, après mars 1986, le gouvernement de cohabitation de Jacques Chirac va très vite abandonner ses ardeurs libérales des premières semaines, et son échec retentissant face à François Mitterrand, deux ans plus tard, lors de l’élection présidentielle, sera attribué par nombre de ses propres amis à sa supposée « dérive libérale ». Dans le même temps, la gauche elle-même, après s’être engluée dans le néant idéologique du « ni-ni », va bientôt reprendre l’offensive contre un libéralisme devenu son bouc émissaire favori. Si bien qu’après 1988 le seul homme politique d’envergure à avoir assumé un discours ostensiblement libéral (avec un programme d’ailleurs très en retrait par rapport aux audaces de 1986) est Alain Madelin, qui obtiendra à peine 3,91 % des voix aux élections présidentielles de 2002, signant ainsi l’acte de décès d’une tentative de longue haleine, initiée un quart de siècle plus tôt et visant à importer dans l’agenda politique français un libéralisme exaltant l’initiative individuelle contre une culture administrative, centralisée et étatiste, aussi dominante que sclérosante.
Est-ce à dire que l’échec de cette tentative particulière signifie l’impossibilité de toute volonté politique de convertir l’esprit public hexagonal aux idées libérales ? Rien n’est moins sûr. Mais toute nouvelle initiative en ce sens devra affronter un double défi. Le premier se présente sous les traits d’un paradoxe, à savoir que la gauche française est culturellement libérale mais économiquement incapable de penser en dehors d’un cadre strictement étatiste, tandis que la droite est (légèrement) plus pragmatique sur le plan économique, tout en ayant beaucoup de mal à assumer un libéralisme culturel par trop étranger à sa frange la plus conservatrice – ce que l’épisode du « mariage pour tous » a récemment démontré de manière éclatante. C’est du reste ce constat qui conduit un homme comme Alain Madelin à dénoncer ce qu’il appelle le libéralisme « hémiplégique 51 » imprégnant une partie de la classe politique française. Ce qui nous amène au second défi que devra affronter toute tentative sérieuse visant à offrir un débouché politique viable à des idées authentiquement libérales, à savoir que le clivage droite-gauche, qui structure encore largement la vie politique française, ne correspond en rien au clivage libéral-antilibéral, puisque les deux extrémités de l’échiquier partisan se retrouvent dans un antilibéralisme forcené, pour ne pas dire frénétique, tandis que les seules forces ouvertes – même timidement – aux idées libérales se trouvent précisément au centre de l’échiquier, soit à l’endroit précis où passe la ligne de partage des eaux entre les deux camps qui jusqu’à aujourd’hui ont ordonné la vie politique nationale.
Tant que les libéraux français n’auront pas une réponse forte et convaincante à ce double défi, toute volonté de diffuser leurs idées au-delà d’étroits cercles de sympathisants sera vouée à l’échec. Et c’est bien pourquoi il est plus urgent que jamais de se replonger dans l’histoire du libéralisme français des deux derniers siècles, car cet exercice salutaire apporte la démonstration imparable qu’un libéralisme de gauche est tout aussi crédible qu’un libéralisme sachant s’affranchir de notre culture étatiste dominante, autoritaire et centralisée. Une culture politique statocentrée qui est, à n’en pas douter, la cause majeure de la crise intellectuelle profonde que traverse le pays depuis plusieurs décennies maintenant.
Jérôme Perrier présente : L'individu contre l'étatisme. Actualité de la pensée libérale française.
Notes:
34. sans parler des catholiques libéraux, dont nous avons dit en introduction qu’ils représentaient un courant à part entière du libéralisme français du XiXe siècle.
35. sylvie Guillaume, « L’uDF et l’économie : le libéralisme revisité », in Gilles Richard, sylvie Guillaume et Jean- François sirinelli (dir.), Histoire de l’UDF. L’Union pour la démocratie française, 1978-2007, PuR, 2013, 53-61.
36. C’est par exemple la thèse que développe François Denord dans ses différents travaux sur le néolibéralisme, parmi lesquels Néo-libéralisme version française. Histoire d’une idéologie politique, Demopolis, 2007 ; « Les droites parlementaires et le libéralisme économique au début des années 1980 », in Olivier Dard et Gilles Richard (dir.), Les Droites et l’économie en France au XXe siècle, Riveneuve, 2011, 17-26.
37. Pour un aperçu plus détaillé de cette question, nous nous permettons de renvoyer à Jérôme Perrier, « La parenthèse libérale de la droite française des années Le phénomène politique de la “bande à Léo” ou l’échec de la promotion d’un libéralisme contre l’état », Histoire@Politique, revue électronique, n° 25, janvier- avril 2015, (on pourra notamment y trouver les références précises des nombreux textes cités ci-après). On peut aussi se reporter à Jérôme Perrier, « Alain Madelin et la brève tentation libérale de la droite française (1981-1986) », in Dominique Barjot, Olivier Dard, Frédéric Fogacci et Jérôme Grondeux (dir.), Histoire de l’europe libérale. Libéraux et libéralismes en europe, XViiie-XXie siècles, Nouveau Monde éditions, 2016.
38. Voir serge Audier, Néo-libéralisme(s). Une archéologie intellectuelle, Grasset, 2012.
39. sur ce sujet, voir les différents travaux de Kevin Brookes, notamment « Deux réseaux de promotion du néo- libéralisme entremêlés dans les années 1960 et 1970 : l’Aleps et le groupe des Nouveaux économistes », in Barjot, O. Dard, F. Fogacci et J. Grondeux (dir.), op. cit.
40. Henri Lepage, Demain le capitalisme, Le Livre de poche, « Pluriel », 1978, et Demain le libéralisme, Le Livre de poche, coll. « Pluriel », 1980.
41. entretien d’Alain Madelin avec l’auteur.
42. La Nouvelle Lettre, 27 novembre 1984.
43. Pour reprendre le titre d’un livre de Jacques Frémontier, Les Cadets de la droite, seuil, 1984.
44. Voir Bernard Lachaise, « Le RPR et l’économie, 1976-1981 », in Olivier Dard et Gilles Richard, cit., p. 213- 223.
45. Voir Gilles Richard, « “L’expérience Barre” ou l’entrée de la France dans l’ère néolibérale, 1976-1981 », in Olivier Dard et Gilles Richard (dir.), cit., p. 277-291.
46. Liberté économique et progrès social, n°53, mars 1985, « François Léotard à l’ALePs : Quel libéralisme? »
47. Ibid.
48. tous ces chiffres sont tirés d’une intéressante analyse de Jean-Claude Casanova publiée dans L’Express du 7-13 juin 1985, sous le titre « Libéraux ou socialistes ? ».
49. entretien d’Alain Madelin avec l’auteur.
50. Raymond Barre, Réflexions pour demain, Paris, Hachette, 1984, « Pluriel », p. 35.
51. entretien d’Alain Madelin avec l’auteur.

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