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Benjamin Constant : Un extraordinaire libéral français
Benjamin Constant : Un extraordinaire libéral français
« Il aimait la liberté comme d'autres aiment le pouvoir », disait Benjamin Constant d'un contemporain. Toute sa vie, en tant qu'écrivain et homme politique, il fut préoccupé par l'avènement, en France comme ailleurs, d'une société libre. À l'époque où le libéralisme classique hantait l'Europe – durant les deuxième et troisième décennies du XXe siècle –, il partagea avec Jeremy Bentham l'honneur d'être le principal défenseur intellectuel de cette nouvelle idéologie. Mais Constant mérite d'être commémoré non seulement pour son amour profond et désintéressé de la liberté, ni pour son importance historique : l'étude de son œuvre est également précieuse pour les individualistes qui aspirent à une philosophie politique capable d'éviter les erreurs de certains libéraux du XVIIIe siècle et du conservatisme du XIXe siècle.
Bien qu'il ait été, de son vivant, le plus célèbre porte-parole libéral du continent, Constant n'a jamais connu la même notoriété dans le monde anglophone. Aujourd'hui, alors qu'il partage l'oubli dans lequel son parti est tombé, il convient de revenir sur sa carrière. (1)
Né près de Lausanne, en Suisse, en 1767, il était un descendant de huguenots ayant fui la France après la révocation de l'Édit de Nantes. Son éducation, pour le moins erratique, ne mérite guère d'être soulignée, si ce n'est qu'il bénéficia d'une formation cosmopolite, étudiant aux universités d'Erlangen et d'Édimbourg ; cette dernière était alors un foyer des idées whigs et comptait parmi ses professeurs Adam Smith et Adam Ferguson. Attiré très tôt par la vie parisienne, Constant fréquenta les salons peu avant le début de la Révolution. Absent en Allemagne jusqu'à la chute des Jacobins, il y revint en 1795, où il se lia rapidement d'amitié avec Madame de Staël et se consacra à la pamphlétaire. Son bref passage au Tribunat sous Napoléon prit fin après une demande trop véhémente d'accorder à l'assemblée législative un rôle dans l'élaboration des lois. Constant et ses amis furent purgés, Napoléon se plaignant des « métaphysiciens » de l'assemblée qui cherchaient constamment à le paralyser.
S'ensuivit une période d'intense opposition à Bonaparte. C'est à cette époque que Constant rédigea son ouvrage « De l'esprit de conquête et d'usurpation »(²), démontrant à quel point les objectifs et les méthodes de Napoléon étaient en décalage avec l'esprit du nouveau monde bourgeois. Il se rallia à Napoléon avec d'autres libéraux durant les Cent-Jours, pensant que le grand général serait désormais contraint de gouverner en monarque constitutionnel. Constant rédigea alors la constitution sous laquelle Napoléon devait régner. Après Waterloo et la restauration des Bourbons, Constant rejoignit l'opposition libérale, siégeant à la Chambre des députés et se révélant un critique brillant et vigoureux de toute politique gouvernementale qu'il jugeait contraire aux droits de l'homme. Ce fut la période de son plus grand rayonnement, durant laquelle il jouit d'une immense renommée européenne et inspira des groupes de jeunes disciples jusqu'à Varsovie. Il mourut en 1830, peu après l'instauration de la Monarchie de Juillet.
« Est-il vrai que le bonheur – quel qu'il soit – soit la fin unique de l'homme ? Si tel était le cas, notre chemin serait bien étroit et notre destination bien peu élevée. » Il n'est pas un seul d'entre nous qui, s'il le souhaitait, restreignait ses facultés morales, dégradait ses désirs, renonçait à l'activité, à la gloire et à toutes les émotions généreuses et profondes, ne pût devenir une brute, et une brute heureuse… car ce n'est pas seulement pour le bonheur, c'est pour le perfectionnement de soi que le destin nous appelle.(⁵)
Dès lors qu’il n’y a pas de nécessité absolue, dès lors que la législation risque de ne pas intervenir sans que la société ne s’effondre, dès lors qu’il ne s’agit, en définitive, que d’une amélioration hypothétique, la loi doit s’abstenir, laisser les choses en l’état et se taire.(⁶)
avaient constaté dans l'histoire un petit nombre d'hommes, voire un seul, détenteur d'un pouvoir immense, exerçant de nombreux méfaits, mais leur colère était dirigée contre les détenteurs du pouvoir, et non contre le pouvoir lui-même. Au lieu de le détruire, ils rêvaient seulement de le renverser. C'était un fléau, et ils le considéraient comme une conquête. (9)
il ne découle pas que l’universalité des citoyens, ou de ceux qu’ils investissent de souveraineté, puisse disposer en maître suprême de l’existence des individus. Il existe, au contraire, une part de l’existence humaine qui demeure nécessairement individuelle et indépendante, et qui se situe de plein droit hors de toute compétence sociale.(10)
Messieurs, demandez-vous tout d'abord ce que, de nos jours, un Anglais, un Français, un habitant des États-Unis d'Amérique entend par le mot « liberté ». Cela signifie pour chacun de n'être soumis qu'à la loi, de ne pouvoir être arrêté, détenu ou mis à mort, ni maltraité d'aucune façon en vertu de la volonté arbitraire d'un ou plusieurs individus. C'est pour chacun le droit d'exprimer son opinion, de choisir et d'exercer sa profession ; de disposer de ses biens et même d'en abuser ; d'aller et venir sans avoir à obtenir de permission, ni à justifier ses motivations ou ses actes. C'est pour chacun le droit de s'associer à d'autres individus, soit pour défendre leurs intérêts, soit simplement pour occuper ses journées et ses heures d'une manière plus conforme à ses inclinations et à ses fantaisies. Enfin, chacun a le droit d'influencer l'administration du gouvernement, soit en nommant tous les fonctionnaires ou certains d'entre eux, soit par des représentations, des pétitions et des demandes, que l'autorité est plus ou moins tenue de prendre en considération.(11)
« Le citoyen le plus obscur de Rome et de Sparte était une force. Il n'en va plus de même pour le simple citoyen de Grande-Bretagne ou des États-Unis. Son influence personnelle est un élément imperceptible de la volonté sociale qui oriente le gouvernement.(12)
Dès que le souverain doit user de la force dont il dispose, c'est-à-dire dès qu'il est nécessaire de procéder à une organisation pratique de l'autorité, puisque le souverain ne peut l'exercer lui-même, il la délègue… L’action accomplie au nom de tous étant nécessairement, de gré ou de force, à la disposition d’un individu ou de quelques individus, il en résulte qu’en ne se donnant à personne, on se donne, au contraire, à ceux qui agissent au nom de tous.(13)
Toutes les constitutions données à la France ont accordé une égale liberté individuelle, et pourtant, sous leur autorité, cette liberté a été constamment bafouée. Le problème est qu'une simple déclaration ne suffit pas. Il faut des garanties concrètes ; il faut des organes suffisamment puissants pour employer, en faveur des opprimés, les moyens de défense prévus par la loi.(15)
« Chacun sait désormais que la liberté de la presse n'est rien d'autre que la garantie que les actes du gouvernement seront portés à la connaissance du public, qu'elle est le seul moyen de cette publication, que sans cette publication, les autorités sont libres d'agir à leur guise, et que restreindre la liberté de la presse revient à placer la vie, les biens et la personne de chaque Français entre les mains de quelques ministres. »(²¹)
Les intérêts et les souvenirs nés des coutumes locales recèlent un germe de résistance que l'autorité ne tolère qu'avec regret et qu'elle s'empresse d'éradiquer. Avec les individus, elle agit plus aisément ; elle fait peser son poids énorme sur eux sans effort, comme sur du sable. (22)
« Qu'importe si les prétentions spirituelles ont cédé la place à l'autorité politique, si cette autorité fait de la religion un instrument et agit ainsi contre la liberté avec une double force ? » (²⁴)
idée saugrenue selon laquelle, parce que les hommes sont corrompus, il faudrait en donner davantage à certains… Au contraire, il faut leur en donner moins, c'est-à-dire qu'il faut habilement agencer les institutions et y placer des contrepoids aux vices et aux faiblesses humaines. (25)
- 1The most complete biography of Constant in English is that of Elizabeth Schermerhorn, Benjamin Constant: His Private Life and His Contribution to the Cause of Liberal Government in France (New York: Houghton Mifflin, 1924).
- 2Published in Hannover, in 1813. It is reprinted in Edouard Laboulaye, ed.; Cours de Politique Constitutionnelle (Paris: Guillaumin, 1872), vol. ii, pp. 129-282. There have been several English translations of On the Spirit of Conquest, and the reader may consult this book for a good example of Constant’s political and social thought.
- 3The inability of many of the French liberals to fully appreciate the operations of a spontaneous, undirected social order has been emphasized by F. A. Hayek; cf. his stimulating essay, “True and False Individualism,” in Individualism and Economic Order (Chicago: University of Chicago Press, 1948).
- 4Cf. Henri Michel, L’Idee de l’Etat.
- 5Cours de Politique Constitutionnelle, vol. ii, p. 559.
- 6Commentaire sur l’ouvrage de Filangleri (Paris: Dufard, 1824), p. 70.
- 7Ibid., pp. 55-70.
- 8Ibid., p. 14.
- 9Cours, vol. i, p. 9.
- 10Ibid.
- 11Ibid., vol. ii, p. 541.
- 12Ibid., p. 545.
- 13Ibid., vol. i, pp. 10-11.
- 14Ibid., p. 280.
- 15Ibid., p. 146.
- 16Emile Faguet, Politiques et Moralistes du Dix-neuvième Siècle (Paris: Société Française d’Imprimerie, 1891), p. 255.
- 17Harry K. Girvetz, The Evolution of Liberalism (New York: Collier, 1963), p. 105. In this passage, Prof. Girvetz goes so far as to include even “bills of rights” within the sweep of his Voltairian irony. Since he prefers to consider himself a “liberal,” his book turns out to be a good illustration of its own sad theme.
- 18Constant’s constitutional ideas are elaborated on in his Principes de Politiques and Reflexions sur les Constitutions et les Garanties, both reprinted in the Cours, vol. i, pp. 1-381.
- 19Georges Weill, La France sous la Monarchie constitutionnelle (Paris: Alcan, 1912), p. 5. As a rule, conservatives rejected democracy in the 19th century because of its connection with the French Revolution, and because they viewed it as part and parcel of the newfangled liberal system. But the rivulet of conservative thinking that looked on democracy as a good tactic for depriving the liberal middle classes of predominance in the legislatures was sufficiently important to merit more attention than it has been given. Its chief practical consequence was the establishment of universal manhood suffrage in the Constitution of the North German Confederation, in 1867, by the Junker Bismarck, who was explicitly guided by the consideration just cited (cf. Gustav Mayer, Bismarck und Lassalle , pp. 33-39). The obvious fact that if the masses are antiliberal democracy will be as much a peril to liberty as any other system is now forcing itself on the attention of even its more unreserved panegyrists, as they reflect on the civil-liberties controversy in the United States; concern with this problem is sometimes put in the form of the question: “If put to a plebiscite, could the Bill of Rights gain a majority in America today?”
- 20Cours, vol. i, p. 55.
- 21Ibid., p. lxi.
- 22Ibid., vol. ii, pp. 170-171.
- 23Kingsley Martin, French Liberal Thought in the Eighteenth Century (London: Turnstile, 1954), pp. 136-37.
- 24Filangieri, p. 27.
- 25Cited in Georges de Lauris, Benjamin Constant et les Idées Libérales (Paris: Plon, 1904), p. 6.
- 26Cours, vol. ii, p. 172n.
- 27Sébastien Charléty, Histoire du Saint-Simonisme (Paris: Hachette, 1896), p. 54.
Benjamin Constant
Benjamin Constant de Rebecque (Lausanne, 25 octobre 1767 – Paris, 8 décembre 1830) est un homme politique et écrivain franco-suisse, aux positions libérales classiques.
Biographie de Benjamin Constant
Benjamin Constant, le « maître d'école de la liberté », est issu d'une famille de Huguenots, établie en Suisse. En 1794, il fait la connaissance de Germaine de Staël (femme de lettres et fille de Jacques Necker, ancien contrôleur général des Finances de Louis XVI). Opposant dès 1800 à Bonaparte, il participe aux rencontres du Groupe de Coppet, organisées par Mme de Staël, où les discussions concernent aussi bien les questions d'esthétique littéraire que l'élaboration d'une opposition libérale au régime napoléonien. Entre 1800 et 1802, il siège au Tribunat. Il poursuit de front une carrière littéraire et de pamphlétaire politique.
Au moment des Cent-Jours, en 1815, Constant espère brièvement que Bonaparte acceptera ses vues constitutionnelles. C'est la raison pour laquelle il rédige l'« Acte additionnel aux constitutions de l'Empire »[1]. Dans ses Mémoires sur les Cent-Jours, l'écrivain se justifiera en écrivant qu'il désirait « élever le plus de barrières possible contre l'autorité d'un homme » et admettra s'être fourvoyé. Sous la Restauration, il poursuivra son combat contre le despotisme politique et sera élu député de la Sarthe en 1819. Il se distinguera notamment en dénonçant la traite des Noirs. Favorable à la Monarchie de Juillet, il est nommé le 30 août 1830 président de la commission chargée de réformer le Conseil d'État, mais il n'aura pas le temps de mener à bien sa tâche, car il meurt le 8 décembre de la même année. Lors de ses funérailles, une foule importante viendra lui rendre hommage.
Idées de Benjamin Constant
Le Constitutionnalisme
Soucieux de préserver les acquis libéraux de la Révolution française, Constant cherche également à éviter un retour aux débordements tyranniques de la Terreur. Les individus doivent être protégés contre l'arbitraire gouvernemental.
Dans son premier discours prononcé au Tribunat, le 5 janvier 1800, il expose courageusement et avec netteté sa doctrine constitutionnelle :
« Une Constitution est par elle-même un acte de défiance, puisqu'elle prescrit des limites à l'autorité, et qu'il serait inutile de lui prescrire des limites si vous la supposiez douée d'une infaillible sagesse et d'une éternelle modération. »
Devant uniquement préserver la sécurité individuelle et collective, l'État ne peut attenter aux divers droits individuels: la liberté de penser (et donc la liberté de culte), la liberté de la presse, le droit de propriété, etc. Pour ce faire, Constant prône un respect scrupuleux de la Constitution, quel que soit le type de régime en place - fût-il monarchique, républicain ou démocratique pur. La Rule of Law trouve en lui son plus grand champion dans le monde francophone en ce début de XIXe siècle.
Dans son esprit, il s'agit donc d'empêcher que l'autorité politique n'use de son pouvoir discrétionnaire pour museler les opposants, spolier les producteurs de richesses, agresser des pays voisins, et donc adapter ou contourner les prescrits constitutionnels à sa guise. A cet égard, Constant s'oppose aux peines d'exil attachées à de simples convenances de basse politique (frappant, selon les régimes, tantôt l'aristocratie royaliste, tantôt les régicides et leurs familles). De même, il refuse d'accorder des pouvoirs de police exorbitants aux autorités, trop contentes de s'immiscer de la sorte dans la vie privée des citoyens. En plus de déplorer de telles mesures à cause de leur caractère inique, Constant rappelle à leurs partisans que le persécuteur d'aujourd'hui peut devenir le persécuté de demain.
Constant est conscient que ni une constitution ni la séparation des pouvoirs ni une neutralité de l'Etat ne suffisent à produire une société libre. Pour lui, la vraie garantie des droits réside dans l'opinion publique : c'est sur elle que les libéraux doivent influer pour contrer efficacement toute forme d'oppression présente ou future.
Les formes contre l'arbitraire
Afin de préserver chacun de l'arbitraire gouvernemental, Constant recommande l'observance des formes, divinités tutélaires des associations humaines. Et de signaler à l'attention des adeptes des tribunaux d'exception l'anomie qui régna sous la Terreur :
« L'affreuse loi qui, sous Robespierre, déclara les preuves superflues et supprima les défenseurs, est un hommage rendu aux formes. Cette loi démontre que les formes, modifiées, mutilées, torturées en tous sens par le génie des factions, gênaient encore des hommes choisis soigneusement entre tout le peuple, comme les plus affranchis de tout scrupule de conscience et de tout respect de l'opinion. »
Certains commentateurs, parmi lesquels Pierre Manent, ont à cet égard caractérisé la pensée constantienne comme un « libéralisme d'opposition »[2]. Car ses principes, il les a proclamés avec véhémence et rigueur sous les différents régimes qu'il a connus.
Les formes légales doivent, en outre, rester sous la vigilance critique de chaque citoyen, car des injustices peuvent toujours être commises, malgré les garanties constitutionnelles. Constant a d'ailleurs mis ses actes en accord avec ses paroles en intervenant publiquement dans une affaire judiciaire dont il estimait l'issue inique : le procès de Wilfrid Régnault (dont l'avocat n'était autre qu'Odilon Barrot, qui se fera connaître sous la Monarchie de Juillet comme adversaire de François Guizot en tant que représentant de la gauche dynastique). L'accusé avait été condamné à la peine capitale pour assassinat. En énumérant les vices de forme, Constant prit à témoin l'opinion publique et obtint (au grand dam des ultras) la commutation de la peine de Régnault - à défaut de la reconnaissance de son innocence. De cette manière, l'écrivain voulut aussi montrer par l'exemple que tout citoyen avait le droit de critiquer une décision de justice qu'il estimait peu convaincante.
Distinction entre pouvoirs dans l'État et pouvoirs de l'État
Contre l'absolutisme - qu'il se revendique de la monarchie ou de la démocratie - Constant estime que la fragmentation du pouvoir, théorisée par Montesquieu, n'offre pas de garanties suffisantes. Visant vraisemblablement ce dernier, il écrit :
« Vous avez beau diviser le pouvoir: si la somme totale du pouvoir est illimitée, les pouvoirs divisés n'ont qu'à former une coalition, et le despotisme est sans remède. Ce qui nous importe, ce n'est pas que nos droits ne puissent être violés par tel pouvoir sans l'approbation de tel autre, mais que cette violation soit interdite à tous les pouvoirs. »
Ce faisant, Constant montre que la question qui le préoccupe est moins de savoir « qui gouvernera » (i. e. les pouvoirs à l'intérieur de l'État) que « comment limiter le pouvoir politique » (i. e. les pouvoirs de l'État) pour reprendre la distinction qu'élaborera plus tard Lord Acton.
On le voit, nous sommes loin de la caricature de l' « inconstant Constant », propagée par divers détracteurs et qui relève de la pure polémique.
De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes
La liberté qui caractérise les sociétés modernes (Liberté des Modernes) pour Constant peut aisément être considérée comme une liberté négative. Ainsi, ce n'est pas la participation à la délibération commune qui rend un individu libre, mais l'exercice de ses droits et libertés fondamentaux. C'est pourquoi les attributions du Léviathan, que constitue à l'évidence l'État, doivent être bornées. Ces limites ne sont autres que les droits, à la fois, naturels, immuables et universels de l'individu. Ce qui caractérise essentiellement l'homme n'est non pas l'appartenance mais, au contraire, l'autonomie ainsi que la perfectibilité. Loin de devoir entraver les initiatives individuelles, l'État doit en devenir l'auxiliaire. L'artifice étatique n'est qu'un moyen, un instrument, dont la fin est l'individu.
La liberté des Anciens suppose, quant à elle, la faculté de délibérer en commun et de participer, de facto, à la volonté générale. Chaque individu est, dans ce cas, titulaire d'une parcelle de la souveraineté. Le suffrage est alors moins une fonction qu'un droit. Cette liberté des Anciens, dont le paradigme est la cité antique, n'exclut pas, bien au contraire, l'assujettissement de l'individu à la collectivité. Celui-là n'existe que par celle-ci. C'est pourquoi l'individu qui est hors de tout système de coordonnées, non par le hasard bien évidemment, est soit une brute, soit un dieu. La participation à la délibération commune est alors conditionnée par l'appartenance.
Cette liberté collective est celle dont Jean-Jacques Rousseau s'était fait l'avocat et qui trouva sa traduction dans le tournant jacobin de la Révolution française. Elle se base sur l'idée de souveraineté populaire. Ne rejetant pas complètement la notion de souveraineté, mais refusant la conception rousseauiste de la "volonté générale" en laquelle il voit la légitimation de tous les abus de l'autorité publique, Constant souhaite la limiter et la borner constitutionnellement afin de préserver les droits individuels.
Comme il l'écrit dans ses Principes de politique (1815) :
« L'erreur de ceux qui, de bonne foi dans leur amour de la liberté, ont accordé à la souveraineté du peuple un pouvoir sans bornes, vient de la manière dont se sont formées leurs idées en politique. Ils ont vu dans l'histoire un petit nombre d'hommes, ou même un seul, en possession d'un pouvoir immense, qui faisait beaucoup de mal ; mais leur courroux s'est dirigé contre les possesseurs du pouvoir, et non contre le pouvoir même. Au lieu de le détruire, ils n'ont songé qu'à le déplacer. »
Un jusnaturalisme quelque peu oublié
Loin de se contenter du rôle de pamphlétaire, Constant fonde sa conception d'un État limité sur le Droit naturel. Chaque individu dispose de droits inaliénables, qu'aucun gouvernement ne peut lui ôter.
Toute loi n'est pas nécessairement respectable. Pour évaluer ses mérites, il faut en connaître la source et la teneur. Sinon, l'autorité politique pourra user de son pouvoir discrétionnaire pour instituer autant de lois arbitraires qu'il lui plaira.
Dans une optique proche de John Locke, Constant conçoit la liberté comme indissociable de la loi. Mais qu'entend-il par "loi" ? A ce sujet, il note :
« Les lois sont la déclaration des hommes entre eux (...) Elles sont la déclaration d'un fait. Elles ne créent, ne déterminent, n'instituent rien, sinon des formes pour garantir ce qui existait avant leur institution. Il s'ensuit qu'aucun homme, aucune fraction de la société, ni même la société entière ne peut, à proprement parler et dans un sens absolu, s'attribuer le droit de faire des lois. »
Dans cette logique, Constant dénonce comme frappées d'illégitimité les législations contrevenant aux droits naturels des individus. Il pousse ce refus jusqu'à prôner, dans ce cas de figure, le droit de désobéissance civile comme une obligation morale, en écrivant par exemple :
« Rien ne justifie l'homme qui prête assistance à la loi qu'il croit inique. La terreur n'est pas une excuse plus valable que toutes les autres passions infâmes. Malheur à ces instruments zélés et dociles, agents infatigables de toutes les tyrannies, dénonciateurs posthumes de toutes les tyrannies renversées. »
Propriétarisme et liberté des échanges
Constant prône la liberté civile dans toutes ses dimensions. Ainsi, contre les intérêts organisés que défend l'État, il s'oppose aussi bien au protectionnisme qu'aux autres atteintes au droit de propriété, comme la manipulation monétaire, l'emprunt étatique, ou encore la spoliation fiscale au sujet de laquelle il observe :
« Une nation qui n'a pas de garanties contre l'accroissement des impôts achète par ses privations les malheurs, les troubles, et les dangers. Et, dans cet état de chose, le gouvernement se corrompt par sa richesse, et le peuple par sa pauvreté. »
Son libéralisme prend donc la défense de la propriété individuelle contre les assauts du pouvoir étatique. Critiquant les doctrines présocialistes, il écrit :
- Les richesses se distribuent et se répartissent d'elles-mêmes dans un parfait équilibre, quand la division des propriétés n'est pas gênée et que l'exercice de l'industrie ne connaît pas d'entraves.
Néanmoins, à la différence d'un John Locke, par exemple, son propriétarisme ne se fonde pas sur le Droit naturel. En effet, Constant estime que la propriété relève uniquement de la convention sociale.
Aux maux tels que la disette que connaissent encore les pauvres à cette époque, Constant prescrit un remède qui contredit les programmes interventionnistes déjà à la mode: la libre concurrence. Ainsi, pour lui :
« Les lois ne parent à rien, parce qu'on les élude; la concurrence pare à tout, parce que l'intérêt personnel ne peut arrêter la concurrence, quand l'autorité la permet. »
De même, l'essor du commerce limitera, d'après lui, les ambitions des gouvernants et déconsidèrera progressivement l'esprit de conquête propre à ceux-ci. Hostile à l'aide aux entreprises, il retrouve les mots de Vincent de Gournay lorsqu'il conclut son Commentaire sur l'ouvrage de Filangieri :
« Rayons donc, pour tout ce qui n'a pas de rapport à des crimes positifs, les mots de comprimer , d' extirper, et de diriger, du vocabulaire du pouvoir. Pour la pensée, pour l'éducation, pour l'industrie, la devise des gouvernements doit être : Laissez faire, laissez passer. »
Constant, libéral jusqu'au bout.
Notes et références
- Texte de l'acte sur le site du conseil constitutionnel










