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août 07, 2026

Une "sacrée" question: Les libéraux français étaient-ils libéraux ?

Les libéraux français étaient-ils libéraux ?

À propos du livre de Lucien Jaume:
“L’Individu effacé ou Le paradoxe du libéralisme français.” (Fayard, 1998, 591 pages.)

Article paru dans la Revue Commentaire.

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt, lors de sa publication en 1997, le livre de Lucien Jaume, L’Individu effacé ou Le paradoxe du libéralisme français. Membre du jury du Prix Guizot, je suis même de ses admirateurs qui, par leur vote, ont fait obtenir le prix 1998 à cet ouvrage.
Mais l’estime que j’exprimais ainsi pour l’auteur et pour l’érudition avec laquelle il embrasse son sujet ne signifie pas que son interprétation générale de l’héritage libéral français ne m’inspirait aucune perplexité. Je l’ai éprouvée de nouveau en lisant l’article de Lucien Jaume, dans la revue Esprit (numéro de juin 1998), intitulé « Aux origines du libéralisme politique français », étude qu’il définit lui-même comme une « présentation » de L’Individu effacé.


Puisqu’il est question d’effacement, la question que Lucien Jaume m’amène a me poser est celle-ci : pourquoi la France a-t-elle toujours « effacé » sa propre tradition libérale? Lucien Jaume va même plus loin : il entend démontrer que nos libéraux n’étaient pas libéraux.

Le but de Lucien Jaume est de nous persuader que les libéraux français du XIXe siècle, en réalité, étaient étatistes et que donc les néolibéraux actuels, pervertis par l’école austro-anglo-américaine, partisans de la privatisation et de la déréglementation, n’ont pas le droit de s’en réclamer. Nos libéraux du temps des Lumières et du XIXe siècle n’ont jamais voulu supprimer l’État.

Bien sûr que non, mais entre supprimer l’Etat et lui retirer les tâches qu’il exécute mal et au prix fort, il y a une différence, que Turgot, le premier, a inégalablement précisée.

Ou encore Tocqueville, qui n’a cessé de se plaindre de l’excès du centralisme étatique français et de ses méfaits.

Lucien Jaume, par exemple, s’appuie sur «l’éloge» de Napoléon ler fait par Guizot dans Des moyens de gouvernement et d’opposition 1. Le libéralisme à la française impliquerait la vénération de l’État fort dû à Napoléon.

C’est là curieusement simplifier un texte qui est, pour l’essentiel, un réquisitoire contre « Buonaparte ».

Guizot reconnaît, certes, à l’Ajaccien le talent d’exceller « dans le discernement et l’emploi des moyens », et le mérite d’avoir rétabli l’ordre public après l’anarchie du Directoire. Mais il faut lire la suite de ce passage. Guizot y reproche à « Buonaparte », dans un tableau d’un modernisme étonnant, d’avoir transformé les Français en témoins passifs d’un État qui se donne en spectacle, d’avoir tué en eux le principe de l’éducation démocratique, le sens de la citoyenneté active et responsable. Il les a dressés à être les simples badauds d’une grandeur théâtrale, bref il a « commis ce crime de nous exalter et de nous énerver 2tout ensemble, de nous inspirer en même temps le goût du désoeuvrement politique et l’aversion de l’ennui ».
Il faut, poursuit Guizot, que la France « n’oublie pas tout ce mal et qu’elle en reconnaisse les causes; il faut que tous les vices du système impérial se dévoilent à ses yeux, qu’elle apprenne à les voir, à les juger, à les haïr » (souligné par moi).

Diagnostiquer dans ce texte une réhabilitation louangeuse de l’État impérial, omnipotent et omnivore, c’est pousser un peu loin la liberté d’interpréter, les petits marquis diraient de « déconstruire » les classiques.

Lucien Jaume, gêné sans doute, dans sa démonstration, par l’anti-étatisme sans équivoque d’un Frédéric Bastiat, se borne à écrire à son sujet : «Je ne trouve pas chez Bastiat une vision échappant au providentialisme».

Je ne discerne pas, quant à moi, le sens de cette phrase.

Quel « providentialisme »? Dans son essai L’État (1848), Bastiat est on ne peut plus clair, sans recourir le moins du monde à la Providence. L’État est pour lui « la grande fiction, à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde ».

Lucien Jaume fait très justement observer que la grande majorité des patrons français, au XIXe siècle, étaient protectionnistes et que c’est Napoléon III qui leur imposera le libre-échange.

Mais tel est précisément, vingt ans avant l’Empereur, le reproche que leur fait Bastiat !
Dans son article de 1844 : « De l’influence des tarifs français et anglais sur l’avenir des deux peuples » 3, il soutient la thèse que la protection, c’est la spoliation.

Cette formule, soit dit en passant, s’applique fort bien à l’actuelle politique agricole commune de l’Union européenne, ainsi qu’à maintes autres politiques de subvention de ladite Union. Subventionner quelqu’un, c’est forcément spolier quelqu’un d’autre.

À l’appui et même à la source de cette constante intellectuelle du libéralisme français, on peut évoquer aussi bien le texte de Turgot Contre les entraves à la liberté du commerce, qui est de… 1753 4.

De même, Lucien Jaume dénonce le « contresens », dit-il, selon lequel Benjamin Constant, dans sa célèbre conférence de 1819, aurait « entièrement opposé la liberté des Anciens à celle des Modernes ».

En effet, Constant dit bien dans sa péroraison que, ces deux types de liberté, il faut « apprendre à les combiner l’une avec l’autre ». Mais le « contresens » que dénonce Lucien Jaume est imaginaire.

Constant attaque la liberté selon les Anciens (qui est d’ailleurs, en fait, dans sa pensée, surtout la liberté selon Rousseau et l’abbé de Mably, ses vraies têtes de Turcs) parce que, tout en asseyant la légitimité du pouvoir politique, elle anéantit, croit-il,5 la liberté des particuliers.

C’est ce qu’on lui ferait dire. Or il veut, en fait, conserver la liberté collective grecque tout en y ajoutant la liberté des particuliers.
Grande découverte! Nul lecteur de bonne foi ne lui a jamais fait dire autre chose. « Les gouvernements n’ont pas plus qu’autrefois, conclut Benjamin Constant, le droit de s’arroger un pouvoir illégitime; mais les gouvernements qui partent d’une source légitime ont, moins qu’autrefois, le droit d’exercer sur les individus une suprématie arbitraire. »

Garder la liberté ancienne ne réduit donc en rien, chez Constant, la valeur accordée par lui à l’individualisme libéral, comme tendrait à l’insinuer la remarque de Lucien Jaume, destinée à étayer, je l’ai dit, la thèse centrale et le titre de son ouvrage.

Car il existe dans la tradition politique française, de droite comme de gauche, une tendance à n’accepter la démocratie que dans la mesure où elle écrase l’individu, en commençant par l’écraser d’impôts, ce qui est le meilleur moyen de le réduire à l’impuissance, et aussi dans la mesure où l’État peut par conséquent substituer ses décisions collectives à toutes celles qui normalement devraient être individuelles.

Même quand les décisions de l’État se révèlent désastreuses et ruineuses, son crédit reste cependant intact, puisque les Français sont convaincus que l’individu et le marché ne peuvent amener que l’injustice et le désordre.
La démocratie française, quoique issue du suffrage universel, a donc, dans sa façon d’annihiler l’initiative personnelle, des effets sur la société très semblables à ceux des régimes autoritaires. L’individu, voilà l’ennemi! C’est vrai pour tous les courants anti-libéraux, qu’ils soient français ou non.

Dans son petit livre sur l’individualisme 6, Alain Laurent cite plusieurs textes savoureux où l’individualisme est vilipendé en termes presque identiques par Karl Marx et Benito Mussolini, Pierre-Joseph Proudhon et Philippe Pétain, plus tard les gaullistes et les socialistes, sous la Ve République.

Confondre l’intérêt général avec l’intérêt de l’Etat omnipotent et de ceux qui le détiennent ou qui le servent, remplacer les disparités qui résultent de la compétition entre les individus par celles qui sont artificiellement fabriquées par la distribution des privilèges, des places et des statuts spéciaux, telle est l’idée que les Français se font de l’égalité.

Cela signifie qu’ils acceptent les inégalités lorsqu’elles sont décrétées par le pouvoir, mais non lorsqu’elles résultent du libre jeu des libertés individuelles.

On peut constater que les libéraux français, dans leurs tentatives périodiques pour réhabiliter la liberté individuelle et faire reculer l’usurpation étatique, ont toujours échoué. Mais on ne peut pas leur prêter l’intention persistante, à travers les siècles, d’avoir volontairement recherché cet échec.

Lucien Jaume a raison d’insister sur le fait que le libéralisme français est avant tout un libéralisme politique, ce qui le distinguerait, paraît-il, du libéralisme anglais – ou écossais – essentiellement économique.

On reconnait ici la haine française du marché.

Jaume a raison, parce que tout libéralisme est d’abord politique, et il a tort parce qu’il n’y a pas de liberté politique sans liberté économique. Cela ressort aussi bien de Turgot que d’Adam Smith, de Bastiat que de Locke. Outre les avantages qu’elle procure et la supériorité qu’elle a dans son propre domaine, l’autonomie de l’économie est la condition de la liberté du citoyen et elle est le fondement de l’État juste, adapté à ses tâches et ne les négligeant point pour usurper celles qui échappent à sa capacité, et qu’il sabote. C’est pourquoi tout refus du marché et de la libre entreprise cache un refus plus ou moins avoué de la démocratie.

Un des libéraux français les plus méconnus aujourd’hui à force d’avoir été vilipendé et odieusement défiguré est Hippolyte Taine. Ses Origines de la France contemporaine sont un livre qui a été en pratique éliminé du panorama historique moderne par le travail de calomnie qu’avec une ardente malhonnêteté intellectuelle a mené contre lui l’école jacobino-bolchevique d’histoire de la Révolution française, principalement Alphonse Aulard et Albert Mathiez, relayés à la génération suivante par divers suiveurs 7.
Dans la dernière partie des Origines, intitulée « Le Régime moderne » et consacrée aux institutions françaises telles qu’elles ont été façonnées par le système impérial, on trouve des passages 8 qui, quoique parus en 1884, pourraient être signés de Ludwig von Mises, Friedrich Hayek ou Milton Friedman, tant l’analyse de l’hypertrophie étatique y préfigure les critiques actuelles.

Qu’on me pardonne de citer ces passages un peu longuement, mais ils en valent la peine :

« Même quand l’État respecte ou fournit la dotation du service, par cela seul qu’il le régit, il y a des chances pour qu’il le pervertisse.

Presque toujours, lorsque les gouvernements mettent la main sur une institution, c’est pour l’exploiter à leur profit et à son détriment; ils y font prévaloir leurs intérêts ou leurs théories; ils y importent leurs passions; ils y déforment quelque pièce ou rouage essentiel; ils en faussent le jeu, ils en détraquent le mécanisme; ils font d’elle un engin fiscal, électoral ou doctrinal, un instrument de règne ou de secte.[…]

Même quand les gouvernants ne subordonnent pas les intérêts de l’institution à leurs passions, à leurs théories, à leurs intérêts propres, même quand ils évitent de la mutiler et de la dénaturer, même quand ils remplissent loyalement et de leur mieux le mandat surérogatoire qu’ils se sont adjugé, infailliblement ils le remplissent mal, plus mal que les corps spontanés et spéciaux auxquels ils se substituent; car la structure de ces corps et la structure de l’État sont différentes.

Unique en son genre, ayant seul l’épée, agissant de haut et de loin, par autorité et contrainte, l’État opère à la fois sur le territoire entier, par des lois uniformes, par des règlements impératifs et circonstanciés, par une hiérarchie de fonctionnaires obéissants qu’il maintient sous des consignes strictes.


C’est pourquoi il est impropre aux besognes qui, pour être faites, exigent des ressorts et des procédés d’une autre espèce. Son ressort, tout extérieur, est insuffisant et trop faible pour soutenir et pousser les oeuvres qui ont besoin d’un moteur interne, comme l’intérêt privé, le patriotisme local, les affections de famille, la curiosité scientifique, l’instinct de charité, la foi religieuse. Son procédé, trop mécanique, est trop rigide et trop borné pour faire marcher les entreprises qui demandent à l’entrepreneur le tact alerte et sûr, la souplesse de main, l’appréciation des circonstances, l’adaptation changeante des moyens au but, l’invention continue, l’initiative et l’indépendance.

Partant, l’État est mauvais chef de famille, mauvais industriel, agriculteur et commerçant, mauvais distributeur du travail et des subsistances, mauvais régulateur de la production, des échanges et de la consommation, médiocre administrateur de la province et de la commune, philanthrope sans discernement, directeur incompétent des beaux-arts, de la science, de l’enseignement et des cultes 9.

En tous ces offices, son action est lente ou maladroite, routinière ou cassante, toujours dispendieuse, de petit effet et de faible rendement, toujours à côté et au-delà des besoins réels qu’elle prétend satisfaire. C’est qu’elle part de trop haut et s’étend sur un cercle trop vaste.

Transmise par la filière hiérarchique, elle s’y attarde dans les formalités et s’y empêtre dans les paperasses. Arrivée au terme et sur place, elle applique sur tous les terrains le même programme, un programme fabriqué d’avance, dans le cabinet, tout d’une pièce, sans le tâtonnement expérimental et les raccords nécessaires, un programme qui, calculé par à peu près, sur la moyenne et pour l’ordinaire, ne convient exactement à aucun cas particulier, un programme qui impose aux choses son uniformité fixe, au lieu de s’ajuster à la diversité et à la mobilité des choses, sorte d’habit-modèle, d’étoffe et de coupe obligatoires, que le gouvernement expédie du centre aux provinces, par milliers d’exemplaires, pour être endossé et porté, bon gré mal gré, par toutes les tailles, en toute saison. »

On trouve même, dans ce chapitre de Taine, une description anticipatrice de la situation dans laquelle plongera en 1991 la Russie, après la décomposition de l’Union soviétique, c’est-à-dire la situation d’un groupe humain où l’État, ayant tout envahi, a complètement détruit les ressorts de la société civile avant de sombrer lui-même dans le néant. Je n’avais pas en mémoire ce texte quand j’ai traité ce même sujet dans Le Regain démocratique (1992), sans quoi je l’aurais mis en exergue du livre :

« Bien pis, non seulement dans ce domaine qui n’est pas le sien l’État travaille mal, grossièrement, avec plus de frais et moins de fruit que les corps spontanés, mais encore par le monopole légal qu’il s’attribue ou par la concurrence accablante qu’il exerce il tue ces corps naturels, ou il les paralyse, ou il les empêche de naître; et voilà autant d’organes précieux qui, résorbés, atrophiés, ou avortés, manquent désormais au corps total.

Bien pis encore, si ce régime dure et continue à les écraser, la communauté humaine perd la faculté de les reproduire : extirpés à fond, ils ne repoussent plus; leur germe lui-même a péri. Les individus ne savent plus s’associer entre eux, coopérer de leur propre mouvement, par leur seule initiative, sans contrainte extérieure et supérieure, avec ensemble et longtemps, en vue d’un but défini, selon des formes régulières, sous des chefs librement choisis, franchement acceptés et fidèlement suivis.

Confiance mutuelle, respect de la loi, loyauté, subordination volontaire, prévoyance, modération, patience, persévérance, bon sens pratique, toutes les dispositions de coeur et d’esprit sans lesquelles aucune association n’est efficace ou même viable se sont amorties en eux, faute d’exercice.

Désormais la collaboration spontanée, pacifique et fructueuse, telle qu’on la rencontre chez les peuples sains, est hors de leur portée; ils sont atteints d’incapacité sociale et, par suite, d’incapacité politique. »

Sur ce sujet, on a lu dans Commentaire, printemps 1998 et été 1998 (n°s 81 et 82) les deux articles d’Armand Laferrère, intitulés respectivement « Droit du travail, justice de classe » et « L’argument de la justice sociale ».

Pour Armand Laferrère, le choix français « égalité plutôt que liberté » est une hypocrisie. Il y a moins de liberté, mais il n’y a pas moins d’inégalités en France qu’aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, mais ces inégalités sont différentes.
Elles découlent des avantages alloués par l’État ou les collectivités locales. Les Français ne condamnent que les inégalités de revenus et de patrimoines personnels.
Ils admettent et même respectent les inégalités qui résultent des privilèges alloués à et par la classe politico-administrativo-associativo-syndicale : voitures et logements, transports, courrier et téléphone gratuits, régimes de retraite particuliers, souvent accordés à des gens qui sont vraiment utiles, mais aussi à une foule de parasites domestiqués, que le pouvoir arrose de ses faveurs aux frais des contribuables dits « privilégiés », c’est-à-dire ceux qui justement n’ont aucun privilège et gagnent leur argent grâce à leur travail. Cette inversion du sens du mot « privilégié », dans le vocabulaire de la politique et du journalisme est d’ailleurs très révélateur.

La résistance française au libéralisme provient d’une part, comme l’a bien vu Tocqueville dans L’Ancien Régime et la Révolution, de ce que les Français placent l’égalité au-dessus de la liberté, d’autre part de ce qu’ils acceptent les inégalités lorsqu’elles sont dues à l’État et non à la concurrence des talents. C’est vérifiable même, et peut-être surtout, dans le domaine de la culture, où nos artistes et intellectuels se battent inlassablement pour obtenir des financements officiels et défendre la « préférence nationale » chère à Le Pen, en s’abritant, eux, gens de gauche, derrière le cache-sexe de l’« exception culturelle ».

Si un auteur dramatique et un metteur en scène, par exemple, montent, avec des capitaux privés, une pièce qui obtient un succès de public, et s’ils gagnent, mettons, quelques millions en un an, ils risquent fort de se voir méprisés pour avoir fait des concessions à une pratique bassement commerciale du théâtre.

Si un autre auteur dramatique, en revanche, et un autre metteur en scène montent, cette fois avec une subvention officielle du même nombre de millions, une pièce tout aussi bonne ou tout aussi mauvaise qui sera jouée deux fois devant des invités et tombera ensuite, alors ce sont de grands hommes qui sacrifient à une conception « exigeante » (ô combien!) de leur art.
Les premiers ont fait vivre une troupe, des techniciens, des décorateurs, des barmans, des caissiers, des comptables, des ouvreuses pendant douze mois, ont payé un loyer et des impôts, mais ce ne sont que des épiciers.
Les seconds ont pompé les contribuables en mettant à profit les faveurs d’un ministre : ils sont encensés par la critique et invités à la garden party de l’Elysée, le 14 juillet.

Ce que les Français détestent, ce ne sont pas les inégalités, ce sont les inégalités autres que celles octroyées par l’État. Rien ne l’a mieux montré que le succès des grèves des services publics durant l’hiver 1995-1996. Ces grèves avaient pour but d’empêcher que l’on révise les avantages exorbitants du droit commun – les privilèges au sens propre – qu’ont en France les salariés du secteur public par rapport à ceux du secteur privé.

Or les grévistes furent applaudis par les travailleurs mêmes du privé, victimes et payeurs de ce système inégalitaire, et par les sociologues de l’ultra-gauche, en théorie champions de l’égalité, en pratique eux-mêmes privilégiés, invulnérables, subventionnés à vie, en échange de fort peu de travail, par la société qu’ils font semblant de vouloir détruire.

Cette donnée profonde de la culture française – les inégalités dictées par la puissance et les corporations publiques sont bonnes, celles résultant des différences entre les activités des individus sont mauvaises – explique l’échec permanent du libéralisme en France, mais ne correspond aucunement à la doctrine des libéraux français.

Dans le chapitre de ses Souvenirs où il relate les travaux de la commission de la Constitution, en 1848, Tocqueville observe qu’un conservateur comme Vivien est aussi étatiste-centralisateur que Marrast, lequel « appartenait à la race ordinaire des révolutionnaires français qui, par liberté du peuple, ont toujours entendu le despotisme exercé au nom du peuple ».

Ayant donc signalé que cet accord soudain d’un homme de droite et d’un homme d’extrême gauche dans l’idolâtrie de l’État ne l’avait point surpris, Tocqueville ajoute :

« J’avais remarqué depuis longtemps que le seul moyen de mettre à l’unisson un conservateur et un radical, c’était d’attaquer non dans l’application, mais dans le principe, le pouvoir du gouvernement central. On était sûr de se les attirer aussitôt sur les bras l’un et l’autre.

« Lors donc qu’on prétend qu’il n’y a rien parmi nous qui soit à l’abri des révolutions, je dis qu'on se trompe, et que la centralisation s’y trouve.

En France, il n’y a guère qu’une seule chose qu’on ne puisse faire : c’est un gouvernement libre, et qu’une seule institution qu’on ne puisse détruire : la centralisation. Comment pourrait-elle périr? Les ennemis des gouvernements l’aiment et les gouvernants la chérissent. Ceux-ci s’aperçoivent, il est vrai, de temps à autre, qu’elle les expose à des désastres soudains et irrémédiables, mais cela ne les en dégoûte point. Le plaisir qu’elle leur procure de se mêler de tout et de tenir chacun dans leurs mains leur fait supporter ses périls.»

L’enseignement de cette page de Tocqueville vaut encore de nos jours. Il est que la majorité des Français aiment l’Etat plus que la liberté. Donc les penseurs libéraux n’ont guère eu d’influence sur notre vie politique, amis ils n’ont pas professé l’opposé de leur propre doctrine. Reconnaissons-leur l’infortune d’avoir été toujours minoritaires, mais non pas le défaut d’avoir été constamment incohérents.

Jean-François Revel


1. cité dans Les Libéraux de Pierre Manent, Hachette, Pluriel, t. II, p. 162-169.

2. Dans le sens de « anémier », bien entendu.

3. in Pierre Manent, Les Libéraux, t. 11, p. 261-280.

4. voir ses Fragments d’économie politique.

5. La thèse de Constant est contestée aujourd’hui sur le plan purement historique. Voir Mogens H. Hansen, La Démocratie athénienne, Les Belles Lettres, 1993. Mais, sur le plan politique, théorique et pratique, sa distinction conserve en revanche toute son actualité.

6. Histoire de l’individualisme, PUF, coll. « Que sais.je », 1993.

7. Pour le détail de cette exécution, je me permets de renvoyer à ma Connaissance inutile (1988), chap. IX, p. 302-312 de l’édition Pluriel-Hachette. Récemment encore, dans La Philosophie en France au XIXe siècle (PUF « Que sais-je ? », 1998), Jean Lefranc, agrégé de philosophie et maître de conférences honoraire à Paris-Sorbonne, accuse Taine de décrire la Révolution française comme « une maladie mentale collective » et l’assimile à Joseph de Maistre ! Quand on sait quelle est, dans Les Origines, la sévérité de Taine pour l’Ancien Régime, on demeure confondu devant de telles inexactitudes.

8. Livre deuxième, § IV et V.

9. Exemples pour l’Angleterre dans les Essais de Herbert Spencer intitulés Over-legislation et Representative Government. Exemples pour la France dans La Liberté du travail, par Charles Dunoyer (1845). Ce dernier ouvrage contient, par anticipation, presque toutes les idées de Herbert Spencer; il n’y manque guère que les illustrations physiologiques(Note de Taine).

https://chezrevel.net/les-liberaux-francais-etaient-ils-liberaux/ 

https://www.wikiberal.org/wiki/Lucien_Jaume 

 


 

Jean-François Revel

Jean-François Revel, né le 19 janvier 1924 à Marseille et mort le 30 avril 2006 à Paris, est un écrivain et journaliste français, membre de l'Académie française de 1997 à sa mort. 

Biographie de Jean-François Revel

Il est résistant pendant la Seconde Guerre mondiale à Paris sous la direction d'Auguste Anglès.

Étudiant de l'École Normale Supérieure et agrégé de philosophie, il enseigne à l'étranger (en Algérie, au Mexique puis en Italie) puis en France à Lille, jusqu'en 1963. Il se consacre ensuite à sa carrière de journaliste et d'écrivain. Philosophe, pamphlétaire, essayiste, il collabore à France-Observateur, puis à L'Express, puis au journal Le Point. Adversaire résolu de l'autoritarisme gaulliste, il publie un pamphlet décapant Le Style du Général en 1959, puis des chroniques politiques comme En France (1965) ou Lettre ouverte à la droite (1968). Sa contestation des institutions de la Ve République se poursuivra sans faiblir jusqu'à la fin de sa vie, comme en témoigne la parution en 1992 de L'Absolutisme inefficace.

En 1970, il publie son premier essai politique à grand succès, Ni Marx ni Jésus, reportage sur les évolutions politiques, sociales et culturelles aux États-Unis à la fin des années 1960. Socialiste déclaré jusqu'au début des années 1970, il continuera de se réclamer de la gauche, estimant qu'elle n'est pas condamnée aux recettes marxistes et dirigistes. C'est pourquoi il dénonce avec fermeté le pacte de programme commun unissant les socialistes et les communistes et se sépare de François Mitterrand (dont il fut proche au temps de la FGDS - Fédération de la gauche démocrate et socialiste). Il a brièvement collaboré au Canard Enchainé dans les années 1970 sous le pseudonyme de Théophraste Muret. En 1976 il sort La Tentation totalitaire ; puis, un an après, La Nouvelle Censure qui analyse avec acuité et humour la réception du précédent essai.

Revel invente en 1979 la formule le droit d'ingérence (reconnaissance du droit qu'ont une ou plusieurs nations de violer la souveraineté nationale d'un autre État), droit qui ne fait pas l'unanimité parmi les libéraux, et qui a depuis été transformé en devoir d'ingérence.

Depuis les années 1980, Revel oscille entre le libéralisme conservateur, partisan d'un État fort, mais limité à ses fonctions régaliennes, et le néoconservatisme (dont témoignent, par exemple, Comment les Démocraties finissent en 1983 et, plus récemment, L'Obsession anti-américaine en 2002). Selon Pierre Boncenne, ce serait Revel qui aurait soufflé en privé à Mitterrand sa célèbre phrase : « Je constate que les pacifistes sont à l'Ouest et que les missiles sont à l'Est. »

Il a été élu le 19 juin 1997 à l'Académie française au 24e fauteuil. Un de ses fils est Matthieu Ricard, d'obédience bouddhiste, écrivain, et proche du Dalaï Lama.

Citations

  • « L'idéologie, c'est ce qui pense à votre place. »
  • « Un système philosophique n'est pas fait pour être compris : il est fait pour faire comprendre. »
  • « Ce que les Français détestent, ce ne sont pas les inégalités, ce sont les inégalités autres que celles qui sont octroyées par l'État. »
  • « Le XXe siècle a été, au-delà de toute limite jusque-là connue, celui du vice. »
  • « Le plus piquant est que l'État, quand il veut corriger - lisez : escamoter - ses erreurs économiques, les aggrave. Il peut se comparer à une ambulance qui, appelée sur les lieux d'un accident de la route, foncerait dans le tas et tuerait les derniers survivants. »
  • « Il ne faut pas considérer le libéralisme comme l'envers du socialisme, c'est-à-dire comme une recette mirobolante qui garantirait des solutions parfaites, quoique par des moyens opposés à ceux des socialistes. »
  • « Il n'y a aucun mérite à corriger les inconvénients du régime d'assemblée en se jetant de tout son poids dans le régime de pouvoir personnel et réciproquement. Ou encore à endiguer les débordements possibles d'un gouvernement des juges en asservissant le pouvoir judiciaire. Dans la bonne Constitution, doublée du bon usage, aucun des trois pouvoirs n'empiète sur l'autre, mais aucun non plus n'est empêché par les deux autres de remplir la fonction qui lui revient. La solution française hélas ! a consisté à trancher la tête du patient pour le guérir de la migraine. »
  • « C'est que le contraste éclate entre l'immensité du pouvoir d'un homme qui a tous les moyens d'agir et cette pseudo-communication d'esquive, d'éloge intarissable de soi-même, de reconstruction rétrospective de la réalité, de mise au pas, de revanche et de réprimande. L'État-spectacle que dénonçait R.-G. Schwartzenberg chez Valéry Giscard d'Estaing, non seulement s'est fait encore plus pharaonique, mais il s'est doublé de la bouffissure d'un autre fléau : l'État bavard. »
  • « Nous n'avons peut-être pas de cour, mais nous avons des courtisans. Nous n'avons peut-être pas de monarque, mais nous avons des sujets. Est-ce là un jugement trop sévère ? Je ne le crois pas. La tyrannie se définit depuis toujours comme le système dans lequel les pièces dépendent d'un seul homme. Elle peut être débonnaire, elle n'en est pas moins la tyrannie. »
  • « Il serait sans doute excessif et injuste d'écrire que l'information est interdite dans une moitié du monde et fausse dans l'autre. Car elle est interdite dans beaucoup plus de la moitié du monde. »
  • « J'ai lutté contre le communisme avant tout au nom de la dignité humaine et du droit à la vie. Que la faillite permanente et ridicule des économies administrées ne fût pas sans apporter quelques arguments aux économistes libéraux - encore que bien des socialistes le nient aujourd'hui farouchement - c'était incontestable, mais ce n'était pas l'essentiel. Quand on se trouve dans une prison doublée d'un asile de fous et d'une association de meurtriers, on ne se demande pas s'il faut les détruire au nom du libéralisme, de la social-démocratie, de la troisième voie, du socialisme de marché ou de l'anarcho-capitalisme. »
  • « Lorsqu'on constate que l'économie de marché ne réussit pas à guérir instantanément les maladies du communisme, il faudrait se demander si c'est la faute de l'économie de marché ou la faute du communisme. Le communisme en miettes, ce n'est pas l'économie de marché. »
  • « La liberté selon les socialistes se définit comme la participation au pouvoir collectif et non plus comme l'extension du choix et de la responsabilité individuels, avec ses risques et ses récompenses, ses victoires et ses défaites, ses triomphes et ses humiliations. On a beau vouloir se distinguer des communistes, se laver du soupçon d'acheminer la France vers un État totalitaire larvé, se draper dans l'autre tradition, celle du socialisme de la liberté ou des courants qui, depuis la Renaissance, luttent pour la conquête d'une autonomie croissante de l'individu : il n'en reste pas moins que, tant dans leurs textes théoriques que dans leurs réformes ou actes de gouvernement, les socialistes préconisent des mesures qui conduisent infailliblement à la consécration d'une tradition où, comme disait Rousseau, tout citoyen se voit contraint d'être libre. »
  • « Lorsque, après le coup d'État d'octobre 1917, Trotski déclara que le gouvernement provisoire avait été « envoyé au dépôt d'ordures » (ce que les Français traduisirent avec bonheur par « était tombé dans les poubelles de l'histoire »); lorsque, en 1956, Khroutchev cria à des journalistes occidentaux : « Nous vous enterrerons tous ! », le régime affichait son inébranlable confiance en lui-même, jointe à ses persistantes et indubitables dispositions d'éboueur et d'entrepreneur des pompes funèbres. Tout comme son héritier Mao avec ses Cent Fleurs, cultivées sans doute en vue de couronnes mortuaires, ainsi qu'on devait le découvrir. Mais ce dont ces héros ne se doutaient pas, c'est que leurs propos allaient s'appliquer à eux-mêmes, au communisme et non au capitalisme. Ils commencèrent par enterrer une foule de communistes, bourrant leurs cimetières de leurs propres populations. Aujourd'hui, leur système à son tour tombe dans leurs chères poubelles de l'histoire. »
  • « En Espagne comme en France, les socialistes ont une si haute idée de leur moralité qu'on croirait presque, à les entendre, qu'ils rendent la corruption honnête en s'y livrant, loin qu'elle ternisse leur vertu quand ils y succombent. »
  • « La différence entre l'éducation totalitaire et l'éducation libérale consiste en une distinction des plus simples : la première prescrit ce qu'il faut penser, la seconde enseigne comment penser »[1]

Citation sur Jean-François Revel

  • « Cet intellectuel qui fut tour à tour résistant, normalien, professeur de philosophie, puis tout ensemble journaliste, auteur de multiples best-sellers, critique d'art, gastronome et académicien était plus ou moins méprisé du sérail. Pourquoi au juste ? Parce qu'il osait n'être pas marxiste, soutenait que libéralisme et démocratie peuvent seuls assurer le développement social ? Cela ne jouait pas en sa faveur, mais son vrai crime était ailleurs. Dès 1957, il avait osé dire que les rois philosophes étaient nus, la Sorbonne un asile de gâteux arrogants et la philosophie une affaire classée depuis le XVIIIe siècle. » (Roger-Pol Droit)

Notes et références

  1. in Mémoires, 1997

Principales œuvres

  • Pourquoi des philosophes ? (1957).
  • Pour l'Italie (1958).
  • Sur Proust (1960).
  • La Cabale des dévots (1962).
  • Contrecensures (1966).
  • Ni Marx ni Jésus (1970).
  • La Tentation totalitaire (1976).
  • 1980, "The View from Paris", Encounter, December
  • La Grâce de l'État (1981).
  • Le Rejet de l'État (1984).
  • Une anthologie de la poésie française (1984).
  • Le Terrorisme contre la démocratie (1987).
  • L'Absolutisme inefficace, ou Contre le présidentialisme à la française (1992).
  • Le Regain démocratique (1992).
  • Histoire de la philosophie occidentale, de Thalès à Kant (1994).
  • Le Moine et le Philosophe (en collaboration avec son fils Matthieu Ricard) (1997).
  • Le Voleur dans la maison vide, Mémoires (1997).
  • Fin du siècle des ombres (1999).
  • 2000, La grande Parade. Essai sur la survie de l'utopie socialiste, Acheter en ligne
  • 2002, L'Obsession anti-américaine, Acheter en ligne

Littérature secondaire

  • 2014, Philippe Boulanger, "Jean-François Revel. La démocratie libérale à l'épreuve du XXe siecle", Paris: Les Belles Lettres, Coll Les penseurs de la liberté

Liens externes

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Bouquins De Jean-françois Revel (for)






 


 

 

juin 10, 2026

Philosophie libertarienne avec Stéphane GEYRES

Sommaire:

A) Sur le Traité Néoréactionnaire

B) - «Faire secession chez soi»

C) - L’impôt progressif, euhh, régressif

D) - Les 10 ans (perdus) du Liberland Dix ans pour accoucher... d'une démocratie.

E) - Libéralisons. Dès demain. Pourquoi faudrait-il subir une "transition" vers la Liberté ?

F) -  Six citations de personnalités libérales traitant le thème du gaspillage étatique

 


 

A) Sur le Traité Néoréactionnaire

Critique libertarienne du "Traité Néoréactionnaire"... Article à découvrir sur Libéralie : https://liberalie.substack.com/p/sur-le-traite-neoreactionnaire

 


 

 Il me rappeler quelques fondamentaux de la doctrine libertarienne, car ils serviront de guide à ma critique. La structure de l’ouvrage montre clairement que ces éléments ont guidé l’organisation des premières pages, pour tenter de poser la supériorité de «l’accélérationnisme».


Comme L. v. Mises fit l'effort d'établir l’axiome de l’action humaine comme base, incontestable, de la théorie économique autrichienne, H-H. Hoppe a consacré un ouvrage à faire de l’axiomatique de l’argumentation la base, tout aussi incontestable, de la théorie du Droit naturel.


L'option qu’avait l'auteur, c’était de devenir un sur-Hoppe, un libertarien plus que libertarien, un libertarien «accélérationniste». Cela aurait pu donner un ouvrage intéressant, du moins sur le papier. Mais qui aurait exigé un fort niveau de rigueur, qui est absent de ce livre.


Connaître “la signification de la vérité” n’a jamais nécessité que la Vérité existe. Beaucoup croient en dieu, mais ça n’a jamais été une preuve de son existence. Il suffit dans une argumentation de s'accorder sur l’idée qu’on se fait de la vérité. Cela suffit pour raisonner.


Pour lui, l’entropie est LA mesure de toute la dynamique du monde, l’arbitre ultime de l’action du Vivant. Il ne voit pas que l’homme possède cette différence avec l’amibe qui tient à disposer d’une volonté consciente, d’une subjectivité propre, un libre arbitre qui le conduit.

 

L’utilitarisme, la perception de l’Homme comme conditionné par une seule “utilité”, fût-elle l’entropie, est la porte ouverte à la dictature. Car toute société où le “progrès” se mesure à une dimension est vite dirigée par celui (ou ceux) qui aura à sa main les moyens de mesure.


La puissance, c’est une belle chose, mais Hiroshima reste dans la mémoire en rappel qu’elle peut devenir la pire des choses. On ne peut faire l’impasse sur le Bien et le Mal, si l’on veut penser un avenir civilisé, où chacun serait “libre” de trucider l’humanité à sa discrétion.

 

Dans toutes ces pages, une fois la pirouette pour échapper à Hoppe exposée, il n’y a plus d’attention apportée ni au Mal, ni au Droit ni à la Justice. Quelle peut être cette “civilisation” qui prétendrait dépasser les libertariens sans poser de fondation de Droit et de Justice ?


Le "Traité Néoréactionnaire" n'est pas l'avenir du libertarianisme, ni de l'Homme. C'est l'abandon de l'Homme au profit de la machine.


 

Ô RAGE

La personne qui manque du courage de se faire connaître au-delà du pseudonyme de «NIMH», un des fondateurs du webzine RAGE, a publié il y a quelques mois un «Traité Néoréactionnaire». Cet article entreprend de faire la critique de ce livre, et au-delà du livre, celle des thèses et de la posture pseudo intellectuelle de son auteur.

Je ne me serais pas lancé dans la lecture, encore moins dans la critique, d’un tel ouvrage si son auteur, depuis bien des mois et d’émois, ne laissait entendre à qui veut bien l’écouter que ses belles théories seraient à la fois compatibles avec les thèses libertariennes, mais surtout ô combien supérieures. Hélas il n’en est rien, mais alors rien du tout. Comme dirait La Fontaine, nous l’allons montrer tout à l’heure.

Mais avant de plonger dans les arguments de ma critique, il me faut consacrer quelques lignes à rappeler quelques fondamentaux de la doctrine libertarienne, car ils serviront de guide à ma façon de mener cette critique. Bien plus, la structure même de l’ouvrage montre clairement que ces éléments ont guidé NIMH dans l’organisation de ses premiers chapitres, pour tenter de poser la supériorité de «l’accélérationnisme».

Axiomatique & Praxéologie

De même que Ludwig von Mises consacra des efforts importants à établir l’axiome de l’action humaine comme la brique de base incontestable de toute la théorie économique dite autrichienne, Hans-Hermann Hoppe a consacré tout un ouvrage pour faire de l’axiomatique de l’argumentation le point de départ, tout aussi incontestable, de la théorie du Droit naturel qui fonde la doctrine libertarienne. Le but, pour Hoppe, était triple : rendre le Droit naturel (ou le Principe de Non-Agression) incontestable ; l’établir comme brique de base de toute société civilisée ; l’établir de même comme — seule — base de la doctrine libertarienne.

À partir des apports de Mises, Hoppe a fait un autre travail fondateur tout aussi important, cette fois dans le domaine de la méthodologie applicable à toutes les sciences sociales. Dans son «ESAM», livre court mais essentiel, il établit de façon tout aussi irréfutable qu’il n’est pas possible (valablement) de parler de démarche scientifique dans le domaine des sciences sociales sans que cette démarche suive les modes de raisonnement hérités de la praxéologie de Mises : individualisme méthodologique, action humaine, a priorisme déductif, l’intérêt personnel pour motivation. Toute autre approche ne peut relever que de la fumisterie.

Pirouette des Premiers Chapitres

Pourquoi cette digression théorique ? Parce que pour écrire son ouvrage, NIMH avait le choix entre deux stratégies en termes de méthode. Lui qui se dit volontiers «libertarien, mais en mieux», ou toute chose équivalente, ne peut donc ignorer (savoir tout autant que négliger) les deux points méthodologiques précédents. Quand on est libertarien, encore plus quand on se réfère à Hoppe — ce qu’il fait plusieurs fois — on ne peut se placer hors de ces deux points. Dès lors, la première option qu’avait NIMH, c’était de devenir un sur-Hoppe (il aime bien les «surhommes»1), un libertarien plus que libertarien, un libertarien «accélérationniste»2. Et cela était tout à fait possible et cela aurait pu sans aucun doute donner un ouvrage très intéressant, du moins sur le papier. Mais qui aurait exigé un grand niveau de rigueur, qui est absent de ce volume.

Mais NIMH préféra prendre l’autre piste. Celle du gloubi-boulga. Cette autre piste nécessitait de commencer par tuer le Père, pour pouvoir fonder sa nouvelle légende, sa nouvelle bible. C’est ainsi donc que NIMH entreprend dès les premiers chapitres — les 50 premières pages — une longue “démonstration” laborieuse de l’erreur hoppéenne : en fait non, Hoppe se trompe, son axiomatique ne tient pas la route, dit-il. Il faut bien voir que cette étape était essentielle pour lui, car elle lui aurait permis de faire sauter deux lourds verrous. D’une part, il se plaçait en meilleur théoricien que Hoppe lui-même, donc en roi des libertariens, et d’autre part la voie lui était alors libre pour délirer à sa guise pour redéfinir ce que civilisation et avenir veulent dire.

Seulement voilà, le roi est nu, la rigueur est absente et la pirouette est un peu trop grosse. Le baratin verbeux ne fait pas l’argumentaire. Nous l’allons voir tout à l’heure.

Wittgenstein vs Liechtenstein

Ainsi, dès ses premières pages — en fait dès le premier chapitre après l’Introduction, déclaré traiter d’épistémologie3 — NIMH fait référence à Hoppe et à son célèbre axiome de l’argumentation, dont il entend donc se débarrasser pour ses thèses.

Dès le haut de la page 35, on trouve cette reprise de Hoppe (je ne l’ai pas vérifiée) :

«Le second axiome est le soi disant «a priori de l'argumentation» qui stipule que «les humains sont capables d’argumenter et connaissent donc la signification de la vérité et de la validité.»

NIMH, croyant trouver là la faille dont il a besoin, rebondit sur cette formulation et s’empresse de commenter ainsi, pour souligner la faiblesse qu’il identifie :

«Puisque vous lisez ce livre, vous acceptez de vous engager dans une argumentation avec [moi]. En vous livrant à cet acte, vous acceptez de facto de considérer ces propositions, afin de leur conférer un statut de vérité ou de fausseté. Vous avez donc déjà accepté le fait que des propositions puissent être vraies ou fausses, donc que la vérité existe. Serait-ce aussi simple ?»

Plus tard dans ce chapitre, il noircit des pages entières à tenter d’exploiter ce détail. En substance, sa thèse consiste à dire :

  • Ainsi, l’axiome de Hoppe repose, même si implicitement, sur l’hypothèse que la vérité, la Vérité avec un grand V, existe.

  • Or Ludwig Wittgenstein — et d’autres sans doute — a établi que la Vérité est toujours relative, car le langage est toujours un outil imparfait pour la décrire.

  • Dès lors, si la Vérité n’existe pas, on ne peut en faire l’hypothèse pour un axiome.

  • L’axiome de Hoppe, fondateur de la doctrine libertarienne, est donc prouvé caduc.

Manque de bol, et je riz du manque de bol, Hoppe ne fait nullement cette hypothèse. Il suffit de revenir aux extraits ci-dessus pour s’en convaincre. Que quelqu’un connaisse “la signification de la vérité” n’a jamais nécessité que la Vérité existe ou pas. Pour faire un parallèle, beaucoup croient en dieu, mais cela n’a jamais été une preuve de l’existence de dieu — ni de son inexistence, d’ailleurs. Il suffit simplement que les deux personnes qui se lancent dans une argumentation aspirent à l’idée qu’elles se font de la vérité. Cela leur suffit pour y croire et pour raisonner. Tout comme NIMH croit raisonner alors qu’il n’a aucune base pour son argumentation.

C’est à ce genre de sophisme, dont le livre est farci, qu’on mesure la rigueur de NIMH.

Mais il y a mieux. Car la démonstration de l’axiome de Hoppe n’a strictement aucun besoin de cette hypothèse envers la Vérité. Pour que l’axiome soit valide, il suffit que les gens — tout le monde, quelqu’un, quiconque — préfèrent se mettre en situation de négocier et de discuter — to argue, en anglais — qu’en position de lutte et de violence.

Autrement dit, ce sophisme sur la Vérité n’est même pas une précondition nécessaire à la notion même d’argumentation telle que Hoppe la décline dans son axiomatique.

Entropie Utilitariste

Néanmoins, après ce chapitre, voilà notre NIMH qui se sent enfin pousser des ailes. Libéré de la contrainte du cadre de la praxéologie et du droit naturel, il peut librement développer ses thèses accélérationnistes. Sur quoi reposent-elles ? L’entropie, d’abord.

Pour NIMH, tous les être vivants, à commencer par l’Homme, sont des “structures dissipatives” qui, dans leur activité et développement, sont toutes poussées à réduire le désordre, à réduire l’entropie — ou accroître “l’extropie”. Je ne peux lui donner tort pour ce qui concerne une amibe, dont on peut douter qu’elle ait une volonté menant son action. Mais lui qui donne à plein dans la «Volonté de puissance» de Nietzsche devrait, je crois, faire la différence entre l’amibe et le «surhumain» nietzschéen, non ?

Or pour lui, l’entropie / l’extropie est LA mesure de toute la dynamique du monde, elle est l’arbitre ultime, suprême de l’action du Vivant. Il ne semble pas voir que l’être humain possède cette différence d’avec l’amibe qui consiste précisément à disposer d’une volonté consciente et d’une subjectivité propre, un libre arbitre qui le conduit à décider d’aller chercher sa «puissance» là où il l’entend, là où d’autres n’iraient pas.

Cette démarche intellectuelle qui réduit les critères de décision à un seul axe, à une “fonction” quantifiable unique, cela porte un nom. En économie et en sciences politiques, cela s’appelle de l’utilitarisme. De nombreux articles existent sur ce blog au sujet de l’utilitarisme, celui-ci par exemple. Tous expliquent à leur manière que cette démarche intellectuelle n’est pas intellectuelle pour deux sous, car elle ne reflète pas la réalité de l’Homme, encore moins du Surhumain sans doute. Le surhumain, celui qui a surmonté la situation de simple homme, ne peut avoir la seule entropie pour Vie.

Plus concrètement, l’utilitarisme, la perception de l’Homme comme conditionné par une seule “utilité”, fût-elle l’entropie, est la porte ouverte à la dictature. La raison en est simple : toute société où le “progrès” se mesure à une dimension est vite dirigée par celui — ou ceux — qui aura à sa main les moyens de mesure et pourra dès lors exiger des humains qu’ils œuvrent à leur “progrès” défini selon sa mesure. Chez NIMH, on est à chaque page à deux doigt d’avoir le devoir d’accroître son extropie. 

Par Delà le Bien et le Mal ?

Mais dans ce livre, un peu comme chez Bastiat, il y a ce qu’on voit et il y a surtout ce qu’on ne voit pas — et ce qu’on ne voit pas est bien plus significatif que ce qu’on y voit.

On y a vu la fuite de l’épistémologie, on y a vu la poursuite de l’entropie, qui le lit verra de plus la technologie omniprésente et omnipuissante. Pour NIMH, la technologie est une puissance en soi, autonome, qui est bien plus qu’un simple outil pour le genre humain. C’est elle qui nous permet et qui nous permettra toujours plus et plus vite de nous réaliser par sa capacité exponentielle à démultiplier notre extropie.

Pour preuve que NIMH voit la technologie comme une puissance autonome, lire ceci :

«Mais l’homme ne peut pas être maître de la technique, elle agit sur lui autant qu’il agit sur elle. Elle le met à demeure et l’assigne à penser et à produire, et ce, depuis toujours. Mais elle pourrait très bien se passer de l’homme, qui n’est qu’un certain agencement des gènes, si une autre combinaison de gènes s’avère plus efficace…» — Page 100.

Mais la puissance, c’est certes une belle chose, mais Hiroshima reste dans notre mémoire comme preuve qu’elle peut aussi devenir la plus horrible des choses. On ne peut faire l’impasse sur le Bien et le Mal,4 du moins pas si l’on veut penser un avenir autre que barbare, où chacun serait “libre” de trucider l’humanité à sa discrétion.

Or dans toutes ces pages de fondamentaux, une fois la pirouette pour échapper à Hoppe exposée, il n’y a plus d’attention apportée ni au Mal, ni au Droit ni à la Justice. Quelle peut être cette “civilisation” qui prétendrait dépasser les libertariens qui ne poserait aucune fondation éthique, aucune fondation de Droit et de Justice ?

Perdu dans ses fantasmes technologiques, NIMH en oublie les fondamentaux de toute société humaine ou du moins humaniste — mais se veut-il humaniste ? Il oublie complètement de nous parler de justice, de fonctions régaliennes, de contrats, de vie.

Je laisse le lecteur décider s’il voit là un avenir «néoréactionnaire» pour l’Homme.

Stéphane Geyres

1

Il aime beaucoup Nietzsche, connu pour son Übermensch, qui se traduit par “surhumain”.

2

C’est le nom que se donne le mouvement “e/acc”, qui imagine qu’ils peuvent aller plus vite et mieux que l’innovation qui viendrait du pur marché libre. Des novateurs plus novateurs que l’humanité… Une autre des multiples formes de tyrans à l’ego surdimensionné…

3

On est en droit de se demander s’il connaît bien le sens de ce mot, car il n’y a pas une seule page qui expose effectivement une véritable épistémologie — philosophie des sciences.

4

Nietzsche est bien connu pour nous avoir poussés à penser «au-delà du Bien et du Mal», mais son modèle de civilisation était la Grèce antique. La technologie y était bien sommaire. Dans un monde moderne, technologique et accéléré, il est bien peu raisonnable d’espérer la civilisation pouvoir se faire sans la moindre attention pour le Bien, le Mal et donc le Droit.

https://liberalie.substack.com/p/sur-le-traite-neoreactionnaire

 

 


B) - «Faire sécession chez soi»

Cet article s’inscrit dans la série «Faire secession chez soi» dont les épisodes précédents peuvent être découverts ici : https://liberalie.substack.com/p/faire-secession-chez-soi-contrats

La monarchie serait un roi jouant à l’hôtelier, mais sans contrat ni engagement de services, profitant de son monopole pour extorquer ses résidents; la démocratie serait une monarchie extorquant tout autant, ou plus, dont le monarque serait remplacé par une oligarchie fluctuante.


Création de “Libres Demain” C’est ainsi que je dénomme l’entité qui regroupe des habitants de la Résidence s’étant lancés dans le projet de quitter le joug français. Dans l’article, j’évoque rapidement la création d’une association - ou autre - au nom évocateur : “Libres Demain”.


Il y a trois grandes parties : a) la création de l’entité “Libres Demain” ; b) le mandat et les modalités qu’octroie “Libres Demain” à la négociation avec “la France” ; c) les bases contractuelles qui lieront les habitants de “Libres Demain” au quotidien pendant toute sa durée.

 

La première condition, sine qua non, à toute démarche de sécession d’une Résidence - ou d’un lotissement, ou toute autre forme de copropriété foncière - c’est que l’intégralité du sol, du territoire qui vise la sécession ait son ou ses propriétaires légitimes au sein de l’entité.


Si certains habitants sont des locataires, ils ne peuvent pas disposer des mêmes droits que les propriétaires au sein de “Libres Demain”. Ainsi, ils peuvent clairement faire partie du projet, mais ils ne peuvent pas - ils ne sont pas légitimes à - décider de ses orientations.

 

Si le but premier est d’être la base de la future contractualisation de la Résidence libérée, le but à court terme est d’apporter un cadre au processus de négociation à mener entre la Résidence et “la France”. Cette partie du contrat liant les Résidents doit aborder quatre axes.


Les propositions faites par “la France” doivent être discutées, approuvées ou rejetées, ou des contre-propositions faites, selon un mode de prise de décision déjà précisé et convenu entre les Résidents, avec l’option de quitter sur désaccord. La Liberté est dans le droit de veto.

 

Nous voilà prêts pour aller affronter la négociation avec «la France». Du moins, du point de vue de notre propre légitimité et entente. Pour vraiment pouvoir négocier, il faut que les projets de Sécession chez Soi se multiplient. À vous de reprendre l’idée à votre niveau.


La Question Contractuelle

Dans l’article précédent, nous avons posé les bases des termes et du processus de négociation qui devraient servir de trame, de référence, à la revendication de sécession de notre résidence — ou de la vôtre si vous décidez, comme je vous y encourage dès à présent, à lancer votre propre projet de sécession chez vous.

Dans cette seconde partie de la question “constitutionnelle”, contractuelle pour être plus exact, il s’agit de se tourner vers l’intérieur de notre future Libéralie, se préparant à être enfin libérée de l’emprise de l’état français.

Une Libéralie peut prendre plusieurs formes en termes d’entité juridique. Les deux structures possibles sont 1) celle de “l’hôtel” résidence : une entreprise privée seule propriétaire du territoire propose des services d’hébergement à ses résidents ; et 2) celle de la copropriété : le territoire est la juxtaposition de terrains privés dont les propriétaires se sont associés selon des modalités et une gouvernance donnée.

Pour distinguer ces deux structures de ce que nous connaissons aujourd’hui : la monarchie serait un roi - et sa cour - jouant à l’hôtelier, mais agissant sans contrat ni engagement de services, qui profite de sa situation de monopole pour extorquer ses résidents ; la démocratie serait une monarchie - qui extorque tout autant, ou plus - dont le monarque serait remplacé par une oligarchie fluctuant au gré des élections et des privilèges. Que je sache, aucun régime actuel n’est analogue à une copropriété de particuliers - sauf à faire l’analogie avec une association de royaumes, principautés, duchés et autres monarchies.

Pour notre Résidence, j’avais déjà envisagé “la piste hôtelière”, où notre communauté aurait négocié son rachat par une entreprise, se lançant alors dans le scénario 1. Ici, donc, il s’agit de s’intéresser au second scénario, probablement plus proche de notre réalité. Une résidence, un lotissement, c’est en effet une juxtaposition de propriétés privées. Dès lors, ce qu’il nous faut régler - pour ma Résidence comme pour toutes celles qui se lanceront dans une démarche similaire - c’est la base contractuelle qui liera les différents propriétaires entre eux pour alors constituer une entité supérieure, celle qui revendique sa sécession pour ainsi exercer son droit légitime à l’autodétermination.

C’est ce que cet article se propose d’étudier. Comme pour l’article traitant de la négociation avec “la France”, il faut considérer trois grandes parties : a) la création de l’entité - je parlerai désormais de “Libres Demain” ; b) le mandat et les modalités qu’octroie “Libres Demain” à la négociation avec “la France” ; c) les bases contractuelles qui lieront les habitants de “Libres Demain” au jour le jour pendant toute sa durée.

La toute dernière partie – bases contractuelles – a déjà fait l’objet d’un premier article. Je prévois de consacrer un prochain article à développer concrètement ce sujet.

Création de “Libres Demain”

Comme indiqué juste au dessus, c’est désormais ainsi que je dénommerai l’entité qui regroupe des habitants de la Résidence s’étant lancés dans le projet de quitter le joug français. Dans cet article ci-contre, j’évoque rapidement la création d’une association - ou autre structure s’il y a mieux - au nom évocateur : “Libres Demain”.
 
Dans ce même article, je souligne l’importance de diffuser cette idée le plus largement possible, afin que d’autres résidences ou lotissements décident de suivre la même voie. Le nombre des initiatives est un argument d’importance aux yeux du pouvoir pour le convaincre de la perte de sa prétendue légitimité.
Légitimité du Sol

La première condition, sine qua non, à toute démarche de sécession d’une Résidence - ou d’un lotissement, ou toute autre forme de copropriété foncière - c’est que l’intégralité du sol, du territoire qui vise la sécession ait son ou ses propriétaires légitimes au sein de l’entité “Libres Demain”.

Le but est que, du point de vue de “la France” tout comme du point de vue du Territoire vu comme personne morale, l’ensemble des Résidents, les membres de “Libres Demain”, dispose de titres de propriété légitimes pour, au total, l’ensemble du sol du Territoire.

En cas de manque de titres, il faudra soit convaincre leurs propriétaires de se joindre au projet, soit réduire le Territoire de toutes les parcelles manquantes.

Il sera important, durant le processus, de convenir des modalités de transfert, total ou partiel, de ces titres à “Libres Demain”, afin que “Libres Demain” puisse négocier avec “la France” et que les modalités de gouvernance future soient déterminées. Ce point est abordé plus bas.

Le Cas des Locataires

Il est possible qu’au moment où “Libres Demain” se forme, certains habitants soient des locataires. En tant que tels, ils ne peuvent pas disposer des mêmes droits que les propriétaires au sein de “Libres Demain”. Par exemple, ils peuvent clairement faire partie du projet, mais ils ne peuvent pas - ils ne sont pas légitimes à - décider de ses orientations.

Deux cas sont à considérer quant aux locataires :

  • Ils habitent chez un propriétaire qui lui-même fait partie du projet. Ce propriétaire entend que le sol qui est le sien fasse partie du Territoire sécessionniste. Dans ce cas, le locataire a deux options. Décider de rester et de faire partie du projet : il devra alors contracter avec son propriétaire pour qu’il le représente, éventuellement, et avec “Libres Demain” pour faire valoir sa voix. Ou ne pas faire partie du projet : il devra alors quitter le Territoire, à une date à convenir.

  • Leur propriétaire est externe et n’est pas partie prenante du projet. Les trois options sont : un, de convaincre ledit propriétaire de se joindre au projet ; deux, de lui racheter le logement pour devenir soi-même propriétaire ; sinon, trois, il faudra exclure cette propriété du Territoire.


 
Mandat et Gouvernance

Si le but premier de “Libres Demain” est de servir de base à la future contractualisation de la Résidence une fois libérée, son but à plus court terme est d’apporter un cadre au processus de négociation qui sera mené entre la Résidence et “la France”. Cette partie essentielle du contrat liant les Résidents devra aborder a minima les quatre sujets suivants :

  • Les pratiques depuis toujours sont ainsi faites que tout collectif, pour pouvoir négocier avec autrui, doit choisir le petit nombre d’entre eux qui sauront le mieux porter ses intérêts. Peu importe quel mécanisme est retenu pour choisir ces négociateurs, pourvu que le principe du libre consentement soit toujours respecté : dans le pire des cas, les Résidents qui refusent d’accorder leur mandat aux Négociateurs proposés ont encore l’option de quitter le projet - ou de proposer un autre projet, d’autres négociateurs ou un mandat et des modalités différents.

  • Ce ou ces Négociateurs disposeront d’un mandat, une “lettre de mission”, à valoir à la fois auprès des Résidents - quels sont les objectifs, les pouvoirs et les marges de négociation conférés - comme auprès de “la France” et ses propres - sales ? - représentants. Ce mandat aura une durée de validité précise et limitée, et conditionnée au succès de la négociation.

  • Durant la négociation, les propositions faites par “la France” devront être discutées, approuvées ou rejetées, ou des contre-propositions faites, selon un mode de débat et de prise de décision qui aura été précisé et convenu préalablement entre les Résidents, toujours avec l’option de quitter le projet en cas de désaccord profond. On rappelle que la Liberté est dans le droit de veto.

  • Selon les circonstances, ou en fin de validité, le mandat et les Négociateurs pourront être régulièrement renouvelés, confirmés ou remis en cause en tant que négociateurs - sans que cela affecte leur légitimité en tant que Résidents. Les modalités du nouveau choix de Négociateurs suivent les mêmes exigences que celles évoquées au premier point.

Arrivés à ce stade, nous sommes prêts pour aller affronter la négociation avec «la France». Du moins, du point de vue de notre propre légitimité et entente. Pour vraiment pouvoir négocier, il faut que les projets de Sécession chez Soi se multiplient. À vous de reprendre l’idée à votre niveau.

Dans un prochain épisode, on verra comment les contrats permettent d’organiser la Résidence devenue une Libéralie…

À suivre…

Stéphane Geyres

https://liberalie.substack.com/p/faire-secession-chez-soi-contrats

 


 

C) - L’impôt progressif, euhh, régressif

Trop, c’est combien, et pourquoi ? On s’en fiche, on n’aime pas les riches dans ce pays.

Qui est heureux de payer ses impôts ? Vous ? Vraiment ? Mais alors, je suppose que vous ne manquez jamais de donner plus au fisc que ce qu’il vous impose… Non ? L’humour ne laisse donc aucun doute : l’impôt est une sanction pour les honnêtes gens. libéral

Heureux de payer impôt

Commençons par une boutade : qui est heureux de payer ses impôts ? Vous ? Vraiment ? Mais alors, je suppose que vous ne manquez jamais de donner plus au fisc que ce qu’il vous impose… Non ? Bizarre, comme c’est bizarre…

Heureux de ses impôts ? Ou liberté de panser ?

L’humour d’une telle idée ne laisse planer aucun doute : l’impôt est une douleur, on peut même aller jusqu’à l’assimiler à une sanction, une sanction envers ceux qui gagnent leur argent honnêtement. Car pour les malhonnêtes, c’est la police d’habitude qui s’en charge, non ?

Si l’impôt existe depuis fort longtemps, l’impôt progressif est par contre assez récent puisqu’en France nous fêtions en 2014 son centenaire : selon Wikipédia, il «a été instauré par Joseph Caillaux en 1914 pour pallier le besoin de financement de la Première Guerre mondiale».1 De plus, ses mécanismes détaillés fluctuent constamment, puisque les tranches, leurs taux et les revenus de l’assiette évoluent au gré arbitraire et aléatoire des lois de finance et de l’appétit des gouvernements.

Savez-vous ainsi que nous payons 9 fois plus d’impôt qu’en 1914 ? 47% face à 5%.

S’il est pratiqué désormais dans la plupart des pays, il a vu le jour en 1913 avec l’IRS aux Etats-Unis, la même année que la création de la Réserve Fédérale (FED). Le début de la crise remonte à cette date. À ma connaissance, la tranche au taux le plus fort, 90%, fut également américaine, du temps de Franklin D. Roosevelt – un social-démocrate. De quoi donner des ailes à nos amis de Bercy qui imaginent qu’ils peuvent disposer de 75% des revenus de certains contribuables, avec les résultats qu’on connaît depuis sur la population russe…

On pourrait en débattre, mais s’il y a besoin de financement, une autre option aurait pu consister à taxer tout le monde de la même somme, ou de frapper tous les revenus du même taux. Cela aurait été équitable, ou du moins égalitaire. Le choix qui fut fait, qui est encore fait, de taxer de plus en plus les tranches de hauts revenus n’est pas une justice, une «justice sociale» comme on dit, mais bien une sanction, totalement injuste et arbitraire. Le riche n’est pas forcément un voleur : Mélenchon est-il un voleur ?

L’impôt progressif sanctionne le riche, ou plus ou moins riche. Tu gagnes beaucoup, c’est mal, donc on te prend ce que tu as en trop. Trop, c’est combien, et pourquoi ? On s’en fiche, on n’aime pas les riches dans ce pays.

Pigeons volent ?

Mais au fait, y’a-t-il des riches dans la salle ? Moi, sûrement, je gagne plus de dix mille euros par mois (ou bien est-ce par moi ?) alors imaginez combien je suis riche. Bien plus qu’un politicien en tout cas, vous serez tous d’accord…

Pigeon, tu piges ?

Mais suis-je un voleur ? Car pour la gauche bien rouge, tous les riches sont des voleurs. Mélenchon nous l’a rappelé, «le problème, c’est les riches». Et les pauvres, ils sont la solution ?

Non, je vous rassure, je gagne honnêtement ma vie, du moins je crois. Je la gagne en rendant service à ceux qui me payent, comme la plupart d’entre nous. On gagne beaucoup quand on rend un service très apprécié. On peut ne pas aimer Bill Gates, mais sa fortune est le reflet de son rôle dans la révolution informatique et des sommes qu’il a fait gagner à ses très nombreux clients.

Un riche est riche parce qu’il rend de grands services, un riche qui ne vole pas est un bienfaiteur – si, si – qui a aidé les autres à s’enrichir en proportion. On ne s’enrichit jamais seul, quand on ne vole pas les autres. Cela vous choque ? Il y a des riches voleurs ? Oui, c’est vrai. En fait, on se rend vite compte qu’il y a deux types de riches : les (vrais) entrepreneurs et les profiteurs.

Un profiteur, c’est quelqu’un qui s’enrichit en exploitant un monopole ou un privilège, quelqu’un dont personne n’achèterait les services sans y être obligé, du moins pas au même prix. Vous en connaissez plein, il y en a partout autour de nous ; bureaucrates, subventionnés, etc. Ce riche-là fait du mal aux autres, il fait du mal à tout le monde.

Vaseline fiscale

Donc l’impôt progressif qui sanctionne le riche, et donc même le riche honnête, n’est peut-être pas une si bonne idée qu’on nous le dit. Mais c’est facile à vérifier : Qui n’a pas tenté de réduire son impôt, grâce à des niches fiscales par exemple ? Je vous rassure, je suis le premier à jouer à la niche. D’ailleurs, un avocat fiscaliste n’a rien d’illégal — bizarre, non ? La fiscalité est un jeu de piste où celui qui ne joue pas perd.

Il est d’ailleurs amusant de constater que si l’impôt progressif était si juste et moral, l’état ne passerait pas son temps à inventer des niches fiscales qui ruinent le peu de logique que porte la progressivité. Ne nous y trompons pas, les niches n’existent que pour éviter la révolte fiscale, pour donner d’un côté ce qu’on vous a pris de l’autre.

À ce stade de mon propos, je me doute que les fans de l’impôt fulminent et sont prêts à me jeter à la figure l’argument social ultime : Et que faites-vous de la solidarité, de la justice sociale ? C’est tellement facile de penser que parce qu’on critique l’impôt on serait forcément un salaud égoïste, sans plus de réflexion.

Solidarité solitaire

Mais que les non-solidaires lèvent le doigt, voyons ! Oui, je me pense solidaire, d’ailleurs, je doute qu’il y ait grand monde parmi ces râleurs qui donne autant d’argent et de temps que moi pour le bien d’autrui. Enfin, pour ma définition du bien d’autrui – et c’est bien cela qui fait question.

Et je conteste que la solidarité puisse m’être… imposée – ah, quel joli mot décidément. Pourquoi la solidarité devrait-elle m’être forcée ? Il y aurait la solidarité, mais pas ma solidarité ? Moi, je veux bien payer, mais si je sais à peu près ce qui est fait de mon argent.

Payer des impôts pour construire des obélisques comme à l’entrée du Conseil général de Haute-Garonne, très peu pour moi. Et payer pour financer la protection sociale de gens qui ne font rien pour la société en retour, non merci. Cela n’est pas de la solidarité, mais de l’idéologie aveugle. Du vol de grand chemin.

Laffer et la main sont dans le sac

Mais revenons à l’impôt progressif. Au moins avec lui, on s’en paye une tranche… D’ailleurs, qui n’a pas veillé à se retrouver juste en dessous de la tranche supérieure, pour éviter le «coût» de rabot ? Car une caractéristique de cette forme d’impôt, c’est son effet économique dissuasif. L’impôt progressif dissuade l’entrepreneur de se lancer ou d’augmenter son chiffre. Il fait réfléchir à deux fois celui qui pourrait changer de boulot et gagner plus. Il ne donne pas envie de prendre plus de risques pour à la fin perdre les fruits de ses effort.
 

Coup de rabot : les copeaux sont chocolats ?

Il a fait fuir les Gérard Depardieu et tant d’autres pseudos «riches» qui sont autant de créateurs de richesse qui ne créeront plus chez nous. Le pays se vide, il est tiré vers le bas. Partout, cela est un fait économique indiscutable, l’impôt progressif tend à appauvrir les gens.

Rapidement, cet effet est connu sous le nom connu de «courbe de Laffer». L’idée, c’est que plus d’impôt, cela finit toujours par rapporter moins, car plus de monde le fuit, moins de gens payent. Et donc on récolte moins de recettes, on cherche à compenser, on augmente les taux, on accroît l’assiette, mais on finit par en lever toujours moins.

Nous sommes à cet instant en France, on est passé du côté de la courbe de Laffer où les recettes ne montent plus, mais descendent. Ni François ni Manu ne trouvent plus de sous, même la gauche ne paie plus – regardez ce cher Thévenoud, qui n’est certainement pas le seul à ne pas payer son loyer – ironie du politicien, de l’exemple qui viendrait du haut.

Dessine moi ton impôt

Ton fric, tu l’aimes 100 patates ?

Alors, que faire ? On supprime l’impôt ? Qui est pour ? Il y aurait des gens qui seraient contre ? Ah oui, ceux qui aiment que les autres paient pour eux… Mais attention : ils sont solidaires», eux. Et puis, c’est difficile, il y a plein de fonctionnaires à payer, les pauvres, ils risqueraient de se retrouver au chômage… Non, non, on ne peut pas supprimer l’impôt comme ça, vous comprenez.

Dans l’absolu, oui, je pense que l’impôt progressif est à la fois injuste, immoral et inefficace économiquement, j’ai essayé d’expliquer pourquoi. Et contrairement à ce qu’on entend souvent, il existe au moins trois autres formes d’impôts qui sont, disons, un poil «moins injustes» : la TVA, la «flat-tax», et les taxes à l’acte.

La gauche crie souvent contre la TVA qui serait injuste, parce que frappant le pauvre et le riche de la même manière. Mais n’est-ce pas au contraire une forme de justice ? Au moins, la TVA ne fait aucune différence arbitraire entre Paul ou Jacques, entre un pauvre gavé d’allocations et un riche qui les payent.

La flat-tax, c’est la même idée. C’est un impôt sur le revenu qui n’aurait qu’une seule tranche et un seul taux, le même taux donc pour tout le monde, et sans niche fiscale. Je ne suis absolument pas pour payer des impôts, mais au moins on ne peut pas qualifier un tel impôt d’inégalitaire.

Les taxes à l’acte sont l’autre forme d’impôt qui a l’avantage de ne pas faire de différence entre les citoyens. Il y en a partout – hélas. Frais de notaire, timbre fiscal pour un passeport, péage d’autoroute, timbres postaux, etc.

La parodie fiscale

Une réflexion sur l’impôt serait incomplète sans une note sur les fameux paradis fiscaux. Si l’impôt est si juste, si nécessaire, comment font donc ces pays – Suisse, Andorre, Hong Kong, Liechtenstein et d’autres – pour non seulement survivre, mais manifestement pour prospérer ?

Il y a en France un tabou du paradis fiscal, on semble préférer être une espèce d’enfer fiscal. Pourtant, essayez d’imaginer notre pays en paradis fiscal, deux minutes…

Pourtant, essayez d’imaginer une France où le monde entier viendrait s’installer chez nous… La valeur de nos maisons exploserait, de même que celle des terres agricoles… Le niveau de vie suivrait la même tendance…

Non, non, décidément, c’est inconcevable chez nous, il vaut bien mieux que ce pays reste un enfer fiscal… Il vaut mieux être dans l’égalité de la même pauvreté pour tous.

Stéphane Geyres

Inspiré d’une présentation faite le 24 octobre 2014 à Larrazet à l’invitation du Cercle 1742.

1

Curieusement, l’équivalent aux USA, avec la création de l’IRS, date de 1913, comme la création de la FED…

https://liberalie.substack.com/p/limpot-progressif-euhh-regressif 

 

 

D) - Les 10 ans (perdus) du Liberland ! Dix ans pour accoucher... d'une démocratie.

Liberland ?

Il est probable que tout le monde lisant ces pages ne sache pas ce qu’est le Liberland. Le Liberland est un territoire de 7km² sur le Danube, coincé entre Serbie et Croatie, revendiqué par aucune des deux, dont un opportuniste a su faire l’espoir de beaucoup de libertariens dans le monde : Devenir le pays de la Liberté, le pays des libertariens.

À l’occasion des trois ans de ce projet, j’avais écrit sur ce même blog un article, en 2018, qui analysait comment son “président” concevait son organisation, regrettant que le projet ne parte guère sous de bonnes bases pour espérer devenir libertarien.

En substance, la conception du projet montrait que Vit, son “président”, n’avait pas vu l’importance d’ancrer la propriété privée du territoire dans le réseau de contrats qui allait lier chaque résident ou soutien ou investisseur à l’entité centrale revendiquant ce bout de terrain devant le monde entier. Vit ne raisonne pas en libertarien, en fait.

Depuis, pendant plusieurs années, on n’a guère vu le projet progresser. Mais par contre on a pu observer que le Liberland s’était transformé en agence de voyage en tous genres pour son “président”, multipliant les photos de visites improbables. Bref, le projet bat de l’aile, et cela faisait longtemps que je ne m’y intéressais plus du tout.

Dix Ans

Mais voilà que le projet Liberland aura 10 ans dans quelques jours. À cette occasion, comme des milliers de gens sans doute, j’ai reçu l’annonce illustrée ci-dessous.

“The Future Being Built” — le Futur en construction — l’annonce est claire : ça y est, le territoire a enfin pu être investi, les autorités serbes et croates ont enfin laissé Vit et ses amis accoster et prendre durablement pied sur le sol du Liberland. Je ne peux que reconnaître que c’est en soi une belle victoire pour Vit, un virage important pour lui.

Voir un “Ark Village” sortir du sol est incontestablement un fait marquant pour le Liberland, qui est de nature à apporter un peu de ce crédit qu’il avait perdu ces dernières années. S’il se met alors à rêver d’une ville futuriste à bâtir sur le Danube, on peut comprendre son enthousiasme et son fier appel à fêter ce dixième anniversaire.

Mais les choses sont-elles si roses, en réalité ?

Démocratie

Hélas non. Car en parallèle de cette joyeuse annonce, je recevais — comme tout le monde, j’imagine — une invitation à venir voter pour un “Congrès” et pour un “Référendum”1 : les choses sont claires, Liberland est désormais une démocratie.

J’avoue que je n’avais pas prêté attention à cette évolution qui a dû se produire pendant ces années de silence. Probablement, devant le faible enthousiasme de l’époque, Vit a-t-il pensé qu’il fallait qu’il réoriente son projet pour lui donner un meilleur attrait, pour le rendre plus “sexy” auprès de plus de monde — ce qui dans l’absolu peut tout à fait se comprendre. Sauf que lorsqu’on prétend porter le projet amiral de la flotte des libertariens du monde, on ne peut en changer les principes.

Et en l’espèce, faire du Liberland une démocratie, c’est la pire des choses qui pouvait arriver.2 Il faut croire que Vit et ses conseillers n’ont pas lu les auteurs libertariens de premier plan, dont Hoppe, qui alerte depuis 25 ans sur l’incompatibilité de la démocratie avec la Liberté. Ou plutôt, je suis tenté de croire que nombreux sont ceux qui lui en ont parlé, mais ils ont dû penser qu’il y a plus de potentiel de business à transformer le modèle en une démocratie qu’à en faire un refuge de rares libertariens.

Toujours est-il que cette évolution bien malheureuse, au lieu de signer le renouveau du Liberland, en signe la fin définitive en tant que projet libertarien et de Liberté.

C’est bien dommage, mais c’était prévisible. En 2018 déjà, les bases étaient absentes.

https://liberalie.substack.com/p/les-10-ans-perdus-du-liberland

 


E) - Libéralisons. Dès demain. Pourquoi faudrait-il subir une "transition" vers la Liberté ?

Migrer. Vers la liberté.

Régulièrement, au gré des élections et des «campagnes», les discussions entre «libéraux» pour savoir quel candidat soutenir les occupent au point d’oublier un des sujets les plus structurants de pratiquement tous les débats et tous les programmes électoraux se voulant libéraux : la transition vers une société de liberté, et les principes qui guident cette société et cette transition.

Cette question fut particulièrement d’actualité en campagne pestilentielle alors que François Fillon plongeait et que Menu Macron semait le flou et l’illusion, mais son importance dépasse la futilité des tourbillons électoralistes bassement politiciens.

Le sujet revient avec quelque acuité en ce printemps — comme presque tous les printemps — celui des vagues «pensées», alors que le syndicalisme à la mode SNCF fait des siennes et que la question d’oser envisager la suppression du statut des cheminots, voire celui de tous les fonctionnaires, fait les unes, à défaut des urnes.

Voyons plus précisément tout ce que cela signifie.

Montrer le chemin ? À droite ?

Progressifs, mais pas progressistes ?

Lorsque dans un programme politique on propose des mesures pleinement libérales, par exemple la suppression pure et simple et systématique du statut de fonctionnaire, beaucoup les critiquent pour être trop rudes, ou illusoires, et proposent plutôt une approche plus progressive, une «transition» par étapes vers la cible, plus douce, telle une approche où, pour commencer, seuls certains aspects ou certains bénéficiaires seraient touchés.

Ainsi ces soi-disant pragmatiques ou réalistes imaginent de proposer commencer par ne réviser le statut que des seuls postiers, puis plus tard celui des cheminots, et plus tard encore celui des personnels soignants. Ou que sais-je, tant les variantes abondent.

Le plus souvent, la crainte est celle des blocages sociaux. L’argument suprême en faveur de ce type de «transition» vue comme nécessaire serait que si l’on appliquait nos mesures sans aucune progressivité, nous aurions tôt fait de mettre durablement le peuple dans la rue et de provoquer un soulèvement social qui ne pourrait que nous nuire et nuire à l’ensemble du pays.

Car paraît-il la masse des gens, ou du moins la masse des activistes, auraient peur d’un changement trop brutal, ou y serait réticente, qui plus est en cas de changement libéral, et dès lors auraient vite fait de descendre dans la rue et de tout bloquer, comme nous le vivons en ce moment même et si souvent par le passé.

Ce qui montre au passage combien les «libéraux» craignent la rue, alors que s’ils étaient sûrs du message libéral, qui est le plus humaniste qui soit, ils n’auraient aucune peine à expliquer leur démarche et à affronter la foule. Lâches ou incompétents ? La Liberté ferait peur à ceux qui en font la promotion ?

Il n’est pourtant pas compliqué ni bien choquant d’oser dire à qui veut l’entendre et à commencer par la vaste majorité du «peuple», qui subit, que les blocages des services publics sont injustifiables, sont de l’abus de pouvoir et d’une immoralité achevée. Et que la police devrait agir prestement pour rendre possible le retour au plein service normal aux usagers. Un peu de courage, que diable. Donnez l’exemple les premiers.

Le PMU de la SNCF, avec rien que des bourrins ?

Peur mauvaise conseillère

Ainsi, prendre cette peur comme prétexte me semble à plusieurs égards commettre une erreur politique profonde. La liberté est assez belle chose et assez légitime pour que dans le pays des Lumières nous exigions son retour sans plus tergiverser.

Plus souvent et plus nettement, nous devrions oser proposer des mesures à la fois radicales et sans «transition». Sans transition.

Certes, il y a un peu de provocation dans mon propos, mais je vous invite néanmoins à considérer les arguments suivants, qui ne vont guère dans le sens du manque de courage des «transiteurs».

Ne pas remettre à deux mains

Le premier argument contre toute forme de transition tient à l’inconstance politique. Si un jour un gouvernement étiqueté libéral arrive au pouvoir, il n’est pas assuré d’y rester éternellement, même si on peut espérer une meilleure satisfaction des électeurs.

Ainsi, sur l’exemple précédent du statut, si ces élus prennent leur temps, il est tout ce qu’il y a de possible qu’un pouvoir moins radical reprenne la main après lui, alors que le statut n’est pas encore pleinement réformé, et décide de faire marche arrière. Trois pas en avant, trois pas en arrière, on ne verrait jamais la cible atteinte.

Faire et des fers

Un autre argument considère la symétrie de la logique politicienne. Il consiste à remarquer que les politiciens passés ne se préoccupent jamais ou presque de transition dans la mise en œuvre de leurs mesures coercitives. Alors pourquoi faudrait-il une transition quand on libéralise ?

Ainsi, quand une hausse de TVA est décidée, qui nous vole un peu plus dès sa mise en application, on ne nous propose jamais – ou si rarement – de ne l’exiger dans un premier temps que des fonctionnaires, ou que des agriculteurs – peu importe les catégories. La loi passe, et hop nous tombe sur le coin du baigneur.

Alors pourquoi faudrait-il soudain être gentil quand on supprime des privilèges alors que personne n’est gentil quand il s’agit d’accroître la part des fruits légitimes de notre travail qui nous est volée, ou la liste des privilégiés vivant à nos dépens ?

Biens mal acquis

Un peu dans la même veine, vient ensuite l’argument du juste retour des choses pour les profiteurs. Bien mal acquis profite toujours trop longtemps pour qui les subit.

Encore sur l’exemple des fonctionnaires, mais il peut être généralisé à toutes les catégories qui profitent abusivement de la manne fiscale, il convient de rappeler que pendant toute cette longue période où leur statut aura été en vigueur, leur garantissant salaire, emploi, protection et retraite, ils ont pu profiter de statuts et de revenus qu’il faut bien qualifier de privilèges. L’injustice ne justifie aucune transition.

Tant mieux pour eux, mais cela a ainsi largement payé en avance les difficultés qu’ils devront affronter une fois leur statut revenu à la normale. Autrement dit, pourquoi une transition quand on a profité pendant des années et que la réforme ne propose rien d’autre que vous mettre dans la même situation que tout le monde ? Il faudrait être gentils parce qu’ils sont habitués aux abus ? L’injustice ne se négocie pas.

Vite fait, bien fait

Vient enfin un argument d’ordre plus économique. Plus une mesure libérale est rapidement et largement appliquée, plus vite ses effets sont visibles et donc plus vite les sommes préalablement gaspillées reviennent sur le marché pour créer de nouvelles richesses. Autrement dit, toute transition ne fait que retarder et réduire ce phénomène, et rendre plus difficiles les choix de reconversions. Plus on va vite dans la libéralisation de la société, moins longtemps les gens ont à faire d’effort et à s’adapter.

Ainsi donc, les programmes libéraux les plus humains et humanistes ne sont pas ceux de ses mollassons qui imaginent des Liber ou autres (pseudo) revenus universels, ni ceux qui proposent de réduire la fiscalité par étapes sur des années.

Il faut oser le dire : Les programmes les plus humanistes viennent en réalité des «brutes radicales» qui font exprès de ne pas prévoir de périodes de transition.

Ainsi en cette période de grèves, il n'y a rien à négocier avec les syndicats et il faut et il suffit de supprimer toutes les formes de monopoles, de manières à laisser le libre choix et la concurrence régler la question de manière naturelle : suppression de tous les monopoles de la SNCF et de ses machins périphériques, puis bascule de tous les contrats de travail des cheminots en CDD re-négociables au bout d’un an. (Ou autre formule plus subtile, je laisse les spécialistes affiner, l’idée de base est lancée.)

Vous n’y croyez pas ? Vous pensez qu’il faudrait expérimenter pour être sûr de la chose ? Très bien. Alors, en toute logique, qu’avez-vous à opposer à cette idée :

Et si on décentralisait la France, rendant ainsi leur autonomie à chaque département, ou ville, sans transition, pour voir ceux s’en sortiraient, ou pas ?

On commence quand ?

Stéphane Geyres

https://liberalie.substack.com/p/liberalisons-des-demain?utm_id=97758_v0_s00_e233_tv2_tp1_a1demonve91bxm

 


 

F) -  Six citations de personnalités libérales traitant le thème du gaspillage étatique

Six citations de personnalités libérales traitant le thème du gaspillage étatique, pour illustrer combien il est intemporel et lié à la nature profonde de l'appareil d'état. Six citations intemporelles, tant le gaspillage caractérise toute forme d'état, toute bureaucratie.

 


Benjamin Constant : Le superflu de leur opulence enivre [les gouvernements], comme le superflu de leur force, parce que l'opulence est une force et de toutes les forces la plus réelle. De là des places chimériques, des ambitions effrénées, des projets gigantesques, qu'un gouvernement... 

 


Paul Leroy-Beaulieu : La fortune peut, sans étaler des œuvres aussi magnifiques, remplir parfaitement sa fonction sociale. Celle-ci consiste à suppléer à l'initiative toujours arbitraire, souvent gaspilleuse, généralement peu éclairée ou peu impartiale, insuffisante, de l'Etat... 

 

 

Frank Chodorov : Les hommes vivent de la production, quand l'État vit par appropriation. Alors que les nantis et les démunis luttent pour le partage des richesses existantes, c'est le but de l'État de croître aux dépens des deux ; il ramasse les billes pendant que les gosses... 

 


Paul Leroy-Beaulieu : L'État : Quelle est l'essence, quelle est l'origine, quelles sont les capacités ou les faiblesses de cet être mystérieux dont tant de prétendus sages prononcent le nom avec adoration, que tous les hommes invoquent, que tous se disputent et qui semble être... 

 

 

Hans-H. Hoppe : La demande de services intellectuels sur le marché est beaucoup plus faible que ce que tentent de faire croire les intellectuels. Ils tendent à soutenir les institutions d'État, être en faveur de l'éducation publique, à défendre la recherche par fonds publics... 

 


Stefan Zweig : Quelle part de notre production, de notre travail, de notre pensée nous ont volée ces tracasseries improductives autant qu'humiliantes pour l'âme ! Car chacun d'entre nous, au cours des années, a étudié plus d'ordonnances administratives que d'ouvrages de l'esprit. 

S.G.: https://x.com/StephaneGeyres/status/1951965913122558397
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