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août 25, 2026

La démocratie, une forme d'État dans laquelle une majorité se sert habilement aux dépens d'une minorité

Entretien avec Hans-Hermann Hoppe 
 
Hans-Hermann Hoppe est l'un des intellectuels libertariens les plus controversés de notre époque.  
 
Dans ses ouvrages, il propose une critique radicale de la démocratie. Pour lui, il s'agit d'une forme d'État dans laquelle une majorité se sert habilement aux dépens d'une minorité. René Scheu a rencontré Hans-Hermann Hoppe à Zurich et à Lech am Arlberg.  
Après des échanges préliminaires, la discussion s'est poursuivie par courriel, dans le respect des formes classiques. 
 
Par René Scheu et Hans-Hermann Hoppe 13/12/2010
 
 

 
Monsieur Hoppe, j'ai récemment eu une discussion approfondie avec des amis au Brésil sur les avantages et les inconvénients des modèles de démocratie directe. 
Lorsque je leur ai expliqué le système politique suisse, dans lequel le peuple a le dernier mot, leur réaction spontanée a été : « C'est bel et bien la forme la plus pure de communisme ! » 
En Suisse, nous voyons les choses différemment et sommes fiers de notre tradition de démocratie directe, qui suscite l'envie de nombreux Européens.  
Quel est votre avis à ce sujet ? 
 
Hans-Hermann Hoppe : Oui, bien sûr, la démocratie — qu'elle soit directe ou indirecte — est une forme de communisme. Une majorité décide de ce qui m'appartient et de ce qui vous appartient, ainsi que de ce que nous sommes autorisés ou non à faire. Cela n'a rien à voir avec la propriété privée ; il s'agit plutôt de la relativisation de la propriété, donc de la propriété commune, et par conséquent du communisme. 
 
Dans le cadre de la propriété privée, je décide seul de l'usage de mon bien (à condition de ne pas porter atteinte à l'intégrité physique des biens d'autrui). En cas de pluralité de propriétaires pour un même bien, les copropriétaires peuvent se séparer à tout moment en vendant leur part. Toute communauté de propriété durable repose donc sur le volontariat et le bénéfice mutuel. À l'inverse, dans le cas de la propriété commune ou du communisme, ce sont des tiers — une majorité — qui déterminent (aussi) l'usage des biens en ma possession. Par ailleurs, je ne peux pas me dissocier des autres copropriétaires et de leurs décisions majoritaires en vendant simplement mes parts de propriété commune. Il est révélateur que de tels titres de propriété n'existent pas, ni dans les démocraties ni dans les anciens pays socialistes du bloc de l'Est. 
 
La Constitution fixe des limites à l'État et au principe de la majorité démocratique, tout en protégeant les libertés fondamentales des citoyens. Votre critique du principe majoritaire est fondée, mais il s'agit d'une problématique propre à l'État de droit (*Rechtsstaat*), et non à la démocratie en soi. 
 
Tout d'abord, les constitutions sont toujours des constitutions étatiques ; elles présupposent donc déjà le droit de lever l'impôt et d'exercer un monopole juridictionnel ultime. Mais comment — grand Dieu ! — peut-on prétendre qu'une institution fondée sur des prélèvements obligatoires et détentrice d'un monopole juridictionnel est capable de protéger la propriété et la liberté ? 
 
La protection de la propriété des citoyens est l'une des missions fondamentales de l'État, y compris de l'État démocratique moderne. L’article 26 de la Constitution fédérale de la Confédération suisse dispose : « La propriété est garantie. » Il convient toutefois d’ajouter que le deuxième alinéa précise : « L’expropriation et les restrictions à la propriété équivalant à une expropriation donnent lieu à une pleine indemnisation. »
 
En tant que percepteur d’impôts, l’État est un protecteur de la propriété expropriante. Une contradiction en soi. Et en tant que juge et arbitre ultime dans tous les cas de conflit, y compris ceux dans lesquels lui-même ou ses agents sont eux-mêmes impliqués, l’État ne préserve ni ne protège le droit en vigueur, mais il le modifie à son avantage par le biais de la législation. Cela pervertit la loi. Encore une contradiction. Et deuxièmement : toute constitution doit être interprétée, que ce soit par une Cour suprême ou, comme en Suisse, par une certaine majorité populaire.  
Que signifie par exemple « entièrement indemnisé » dans le cadre d'une expropriation ?  
Autant que l’exproprié l’exige ? (Mais alors aucune expropriation n’est nécessaire.) 
Quelles que soient les restrictions qu’une constitution peut imposer à un État dans ses actions, la décision quant à savoir si son action est licite ou illégale est dans tous les cas prise par des personnes qui sont elles-mêmes des agents de l’État. Il est donc prévisible que la définition de la propriété privée et de la protection de la propriété sera progressivement rétrécie et érodée au profit du pouvoir législatif de l’État.  
Qui scie la branche sur laquelle il est lui-même assis ? 
 
Vous argumentez strictement à partir du concept de propriété. Dans un monde idéal peuplé de bonnes personnes, il est clairement réglementé qui possède quoi. Mais dans la pratique, cela donne toujours lieu à des conflits. Il lui faut donc une instance qui garantisse des conditions claires dans de tels cas : l’État de droit. L’État de droit et la démocratie vont de pair. 
 
Correct. Il y aura probablement toujours des meurtriers, des voleurs et des fraudeurs, et chaque société doit réussir à contrôler ces contrevenants pour perdurer. Pour cela, il lui faut un ordre juridique. Jusqu'ici, tout va bien. Mais un ordre juridique est autre chose qu’un « État constitutionnel » ou une « constitution juridique démocratique ». Les idées « État » ou « démocratie » et « droit et sécurité juridique » sont logiquement incompatibles. L'État (démocratique) se définit par le fait qu'il peut commettre des injustices et procéder à des expropriations. La loi de l’État est toujours une loi pervertie. Ce dont une société a réellement besoin pour maintenir l’ordre public et garantir des « conditions claires », ce n’est pas d’État ni de démocratie, mais un ordre de droit privé. 
 
Restons pour l'instant dans la démocratie. 
L’opposition en Suisse n’est pas formée par certains partis, mais par le peuple. Son « non » toujours menaçant domestique la politique.  
Vous écrivez dans vos livres que les démocraties vont s’effondrer au moment même où « le communisme soviétique était voué à la ruine ».  
Une comparaison audacieuse – comment en arrive-t-on à cela ? 
 
Premièrement : toute forme de communisme, y compris la démocratie, est économiquement improductive. Le niveau de vie général est inférieur à ce qu’il serait autrement. Ce qui concerne en particulier le cas de la Suisse : eh bien, la démocratie peut au mieux fonctionner « à mi-chemin » dans de très petites communautés culturellement homogènes, c’est-à-dire sans aboutir rapidement à une ruine économique. Là où chacun connaît tout le monde et connaît sa position sociale et où il existe donc un contrôle social prononcé, là il est difficile de vouloir acquérir la propriété d'autrui par des « moyens démocratiques », même si cela est « théoriquement » possible. La pression sociale empêche une telle chose de se produire. Si nécessaire, si la pression sociale seule ne suffit pas, les élites locales naturelles veillent par d’autres moyens à ramener à la raison les agitateurs démocrates-communistes.

C'est une vision unilatérale. La participation politique a aussi un effet positif : elle renforce le sens des responsabilités des citoyens. 
 
 C'est prendre ses désirs pour la réalité. Plus les entités humaines faisant l'objet de décisions démocratiques sont vastes et anonymes, plus on peut céder sans scrupules à ses sentiments d'envie, à sa soif de pouvoir et à ses illusions. Plus vite aussi la démocratie devient un instrument pour s'arroger du pouvoir et s'enrichir aux dépens d'autrui, et plus inévitablement elle conduit à un déclin économique constant. 
 
 Pourquoi alors la Suisse, en tant qu'État de démocratie directe, jouit-elle d'une stabilité économique et politique supérieure à celle de ses voisins du nord et du sud, adeptes de la démocratie représentative ? Plus la démocratie est directe, plus elle réussit sur le plan économique. 
 
J'ai déjà esquissé la réponse à cette question. Le succès économique relatif de la Suisse par rapport à ses grands voisins a peu ou pas de rapport avec sa démocratie directe, mais tient plutôt au fait que la démocratie suisse est une démocratie de petite échelle. Petite non seulement parce que la Suisse est, dans l'ensemble, un petit pays, mais surtout parce qu'elle est fortement décentralisée, composée de nombreux petits cantons homogènes et (encore) relativement autonomes. La démocratie en Suisse est (encore) largement une démocratie locale. Les affaires locales se règlent localement, sans intervention « extérieure » ou « venue d'en haut » (de Berne, Bruxelles, Washington ou New York). C'est là le secret de la Suisse. 
 
Si l'on se réfère à l'idéal de nombreux « promoteurs de la démocratie » — celui d'un État mondial démocratique où tous les problèmes locaux sont des problèmes globaux devant être résolus à l'échelle mondiale, bref, le modèle des Nations unies —, la Suisse et ses cantons indépendants apparaissent même comme nettement antidémocratiques.  
En effet, elle exclut catégoriquement d'autres majorités plus vastes (et donc, selon la logique démocratique, dotées d'une légitimité « supérieure ») de toute prise de décision locale.  
Pourtant, c'est précisément cet aspect antidémocratique — à savoir son haut degré de décentralisation politique — qui assure à la Suisse une telle réussite économique globale. 
 
Les démocraties présentent un avantage incontestable. On peut écarter du pouvoir, « sans effusion de sang » — pour reprendre l'expression de Karl Popper —, les hommes politiques qui prônent une politique flagrante de redistribution et d'enrichissement personnel. Avant tout, la démocratie présente un inconvénient bien plus grave : il est permis de prôner ouvertement une politique de redistribution et d'enrichissement — et, du moins dans les « grandes » démocraties, de se faire élire sur cette base, ce qui arrive effectivement — au lieu d'être cloué au pilori comme agitateur communiste et chassé des lieux. Quant au prétendu avantage de la démocratie en matière de transition pacifique du pouvoir, cette question présuppose que les gouvernements ou les dirigeants de l'État — c'est-à-dire les détenteurs de la juridiction territoriale et des monopoles fiscaux — soient réellement aptes à garantir la paix. Je conteste ce point. Mais même en admettant cette hypothèse, il ne s'ensuit nullement que la « démocratie » soit la solution qui s'impose. On peut, par exemple, changer de gouvernement de manière pacifique en désignant les titulaires du pouvoir étatique par le biais de tirages au sort organisés régulièrement.
 
Dans les démocraties, il existe une concurrence politique. Cela ne signifie pas nécessairement que les personnes les meilleures et les plus compétentes accèdent aux postes importants. Mais cela garantit un certain niveau de compétence chez les hommes politiques. 
 
La concurrence n’est pas toujours « bonne ». Seule la concurrence dans la production de biens est bénéfique. En revanche, la concurrence dans la production de « maux » est néfaste, voire pire encore. Nous ne voulons pas de compétition pour savoir qui saura le mieux nous malmener. Il en va de même pour la démocratie et la concurrence politique. La démocratie permet de s’approprier les biens d’autrui par la règle de la majorité. Elle contredit le précepte de toutes les grandes religions enjoignant de ne pas convoiter les biens d’autrui. Alors qu’un tirage au sort pourrait nous désigner un voleur ou un receleur « aléatoire » comme dirigeant, la « concurrence démocratique » garantit que seuls les « meilleurs » voleurs et receleurs accèdent aux postes de pouvoir décisifs ; autrement dit, ceux qui, du point de vue du propriétaire, sont les pires de tous les dirigeants. La démocratie veille — et ce d’autant plus qu’elle est vaste (!) — à ce que seules des personnes néfastes, dénuées de tout scrupule moral et obsédées par la soif de pouvoir et la mégalomanie, parviennent au sommet de l’État : les « meilleurs » beaux parleurs et ignorants, qui promettent monts et merveilles au « peuple » de manière démagogique, sans la moindre chance de concrétiser ces promesses. 
 
 C’est exagéré.  
En moyenne, les hommes politiques ne sont ni pires ni meilleurs que le commun des mortels.  
Et qu’en est-il des entrepreneurs-politiciens indépendants, tels que la Suisse en connaît encore aujourd’hui ? 
 
Un homme comme Christoph Blocher est une chance pour la Suisse. Dans une « grande » démocratie, comme l’Allemagne ou les États-Unis, un Blocher n’aurait pas la moindre chance. Et même en Suisse, il est révélateur que Blocher n’ait pas réussi à obtenir la majorité ni à atteindre le sommet du pouvoir. Et ce, bien que Blocher lui-même — malgré tous les mérites qu’il a pour la Suisse — ne soit nullement un libéral pur et dur ni un défenseur intransigeant de la propriété privée. 
 
 Les chances de tels hommes seraient encore meilleures si la Suisse redevenait ce qu’elle était autrefois : une confédération de cantons, plutôt qu’un État fédéral totalitaire et de plus en plus centralisé. Tout cela s’applique d’ailleurs exactement de la même manière aux États-Unis. Là aussi, il aurait mieux valu conserver la confédération qui existait après la guerre d'Indépendance plutôt que d'adopter l'actuelle constitution fédérale instaurant un État central. Cela aurait épargné au monde non seulement une source permanente d'agressivité et de bellicisme en matière de politique étrangère, mais aurait aussi permis à l'Amérique d'être, dans l'ensemble, bien plus prospère et pacifique qu'elle ne l'est aujourd'hui. 
 
Il en découle, soit dit en passant, une exigence fondamentale pour quiconque a à cœur la propriété et la liberté : au lieu de soutenir — par souci de correction politique — la tendance actuelle à une centralisation politique toujours plus poussée, il convient de la combattre par tous les moyens. Nous n'avons nul besoin d'un État européen totalitaire, tel que l'UE cherche à le créer. Et nous avons encore moins besoin d'un État mondial. Ce qu'il nous faut, c'est une Europe et un monde composés de centaines, voire de milliers, de petits Liechtenstein et Singapour.

En tant qu'anarchiste, ne devriez-vous pas avoir une grande confiance dans la sagesse du peuple ? 
 
Quant à la sagesse du peuple, c'est avant tout le réalisme qui s'impose. Nous ne votons pas pour décider — en laissant une majorité trancher — qui fabrique nos costumes, nos voitures, nos ordinateurs et nos maisons, qui soigne nos maladies, ou qui nous instruit et nous divertit. Chacun en décide pour soi-même, par le biais de sa propriété et de ses choix de consommation individuels. Le peuple percevrait, à juste titre, une telle situation comme une perte considérable de prospérité — voire comme une catastrophe — si les choses en allaient autrement. Cela témoigne d'une certaine sagesse. Pourtant, lorsqu'il s'agit d'un bien tel que l'ordre juridique — qui affecte nos vies bien plus profondément que toutes les voitures et toutes les maisons —, le peuple s'en remet à la sagesse supposée d'une majorité. Cela témoigne d'une stupidité effarante. Ou plutôt : d'un abrutissement des masses, dont les propagandistes et les profiteurs de la démocratie sont responsables. Mais j'espère évidemment que le peuple finira par être assez sage pour percer à jour cette folie. 
 
Vous avez évoqué au début la société de droit privé, qui se passe entièrement d'État.  
De telles expériences de pensée sont indubitablement séduisantes.  
Mais comment imaginer concrètement un tel ordre anarchique fondé sur le droit privé ?  
Les incitations à s'approprier par la violence les biens d'autrui seraient très fortes. On n'aurait pas à craindre de poursuites de la part de la police ou de l'armée. 
 
Premièrement : un ordre fondé sur le droit privé est une société dans laquelle chaque personne et chaque institution est soumise aux mêmes règles juridiques. Il n'existe dans cette société ni « droit étatique » ni « droit public » accordant aux agents de l'État des privilèges par rapport aux simples particuliers. Il n'y a ni monopole juridique ultime ni privilège fiscal. Cette société ne connaît que la propriété privée et un droit privé s'appliquant de manière égale à tous. Concrètement, cela signifie que, dans une société de droit privé, la production de l'ordre juridique et de la sécurité est assurée par des entreprises financées librement et en concurrence les unes avec les autres, tout comme la production de tous les autres biens et services. 
 
 Venons-en maintenant à la structure des incitations au sein d'un secteur de la sécurité et du droit organisé selon les principes du droit privé, par opposition au système actuel organisé par l'État. Il existe une différence capitale. L'État — y compris l'État démocratique — opère en tant que monopole juridique ultime dans un vide juridique dépourvu de relations contractuelles. Il n'existe aucun contrat de droit privé ordinaire entre l'État, en tant que fournisseur d'ordre public, et ses citoyens, en tant que consommateurs. Ce que l'État « offre » se résume à peu près à ceci : je ne vous garantis contractuellement absolument rien ; je ne précise ni les éléments concrets que je compte protéger en tant que « votre propriété », ni les mesures auxquelles je m'engage si, à vos yeux, je ne remplis pas mes obligations ; en revanche, je me réserve le droit de fixer unilatéralement le prix de ma « prestation » et de modifier, par voie législative, les règles du jeu en cours de partie. 
 
 Imaginez un instant un prestataire de sécurité privé financé librement — qu'il s'agisse d'un service de police, d'un assureur ou d'un arbitre — présentant une telle offre à des clients potentiels. Il ferait immédiatement faillite faute de clients. Les prestataires de sécurité privés doivent donc proposer des contrats à leurs clients. Ces contrats doivent inclure une description claire des biens ainsi que des prestations et obligations réciproques définies sans ambiguïté ; ils ne peuvent être modifiés durant leur période de validité convenue que d'un commun accord. Qui plus est, pour être acceptables aux yeux de l'acheteur de services de sécurité, ces contrats doivent prévoir les modalités de règlement des conflits, qu'il s'agisse d'un différend entre l'assureur et l'assuré, ou entre différents assureurs (ou leurs clients respectifs). Ces situations ne peuvent être réglées que par un accord mutuel entre assureurs et assurés, désignant un tiers indépendant des parties en conflit — et jugé digne de confiance par les deux camps — pour agir en tant qu'arbitre. Quant à ce tiers, il est lui aussi financé librement et en concurrence avec d'autres arbitres. Ses clients — assureurs et assurés — attendent de lui qu'il rende un jugement universellement reconnu comme équitable et juste. Seuls les arbitres capables d'y parvenir pourront se maintenir ou se développer sur le marché de l'arbitrage ; ceux qui en sont incapables disparaîtront du marché. 
 
Je pose la question : dans lequel de ces deux systèmes — celui de l'État ou celui du droit privé — peut-on être le plus assuré de la sécurité de sa vie et de ses biens ?
 
Restons dans le concret.  
Deux voisins se disputent parce qu'un grand sapin projette trop d'ombre. Dans une société régie par le droit privé, on ne sait pas très bien vers qui la partie lésée doit se tourner en cas de conflit. 
Qui représente l'ordre juridique dont vous parlez ?  
Et que se passe-t-il si tous les habitants d'un territoire n'acceptent pas le même ordre juridique ? 
 
 C'est très simple. Les deux parties en conflit s'adressent à leur assureur. Si elles sont toutes deux clientes de la même compagnie d'assurance, celle-ci tranche le litige — bien entendu après un examen approfondi des relations de propriété et des contrats liant les adversaires, et conformément aux dispositions du contrat d'assurance. Si plusieurs assureurs sont impliqués et parviennent à une solution commune lors de l'évaluation du cas, ce sont les assureurs conjointement qui prennent la décision. Et si des compagnies différentes aboutissent à des jugements divergents, on fait appel à un arbitre jouissant d'une autorité universelle, et c'est cet arbitre qui tranche. La procédure est claire et sans équivoque ; elle correspond à la pratique juridique effectivement en vigueur dans une grande partie des transactions commerciales (internationales). 
 
Par sa clarté (pas de chaos, mais des conditions bien définies !), ce système ne diffère en rien de la pratique juridique (nationale) actuelle. Il présente toutefois un avantage décisif : chacun peut choisir ses assureurs, ses contrats d'assurance et ses arbitres indépendants, et y mettre fin, au lieu d'être assuré et jugé par une institution unique, obligatoire et dont on ne peut se défaire. 
 
Cela ressemble à un monde idéal.  
En pratique, cependant, les gens n'adoptent pas une attitude cohérente. Les lois et les contrats doivent être interprétés — selon des critères contraignants qui, eux aussi, nécessitent une interprétation. On risque alors la confusion et le chaos, un peu comme sur le marché des opérateurs de téléphonie mobile et de leurs tarifs, où de nouveaux fournisseurs font constamment leur apparition, et dont les offres et les contrats doivent à leur tour être évalués par des « méta-fournisseurs », etc. 
Une telle vie ne serait-elle pas épuisante ? 
 
 Je suppose que cette question n'est pas tout à fait sérieuse.  
Elle me rappelle la situation de 1989, peu après l'effondrement du « socialisme réel » en RDA. À l'époque, lorsque les habitants de la RDA — les « Ossis » — ont découvert pour la première fois l'abondance des produits dans les magasins d'Allemagne de l'Ouest, on entendait souvent dire que tout cela était bien trop important et déroutant. On ne savait absolument pas quoi acheter face à une telle profusion d'offres. Comme c'était beau, en revanche, dans l'ancienne RDA !  
Là-bas, pour les voitures par exemple, le choix se limitait à une Trabi ou une Wartburg — avec un délai de livraison de plus de dix ans — et les magasins étaient presque toujours vides ; ainsi, le choix (pour autant qu'il y en eût un dans cette économie de pénurie généralisée) était toujours d'une simplicité évidente. C'est cela que vous voulez ?  
Alors, et alors seulement, il est pertinent de défendre l'ordre juridique démocratique actuel ! 
 
 Cet entretien a été mené par écrit par René Scheu.
 
 

septembre 08, 2025

Le réseau Soros : un cheval de Troie mondialiste dans le viseur de Trump

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George Soros, milliardaire hongro-américain, a bâti un empire philanthropique via les Open Society Foundations (OSF), https://www.opensocietyfoundations.org/ présenté comme un défenseur de la « société ouverte » inspirée du philosophe Karl Popper. Cette vision philosophique, centrée sur la fallibilité humaine et la réflexivité, sert de cadre à des interventions globales promouvant l’ouverture des frontières, les droits humains et la démocratie. Pourtant, derrière cette façade humaniste se cache une stratégie visant à éroder les valeurs ancestrales du monde entier – familiales, spirituelles, communautaires – au profit d’un ordre matérialiste, robotisé et impersonnel où dominent les logiques marchandes et la surveillance technocratique.
 

 
 Les OSF, fondées en 1979, ont dépensé plus de 23 milliards de dollars en trois décennies, avec un budget annuel avoisinant 1,7 milliard en 2023, finançant des milliers d’organisations dans plus de 100 pays. Soros, influencé par Popper, voit dans les sociétés fermées des ennemis du libéralisme, réduisant l’histoire occidentale à une généalogie totalitaire de Platon à Marx, ignorant les traditions réalistes comme l’augustinisme ou le thomisme. Sa théorie de la réflexivité – où les actions influencent la réalité perçue – s’applique non seulement à la finance, où il a spéculé sur des crises comme celle de la Banque d’Angleterre en 1992, mais aussi à la politique, transformant les sociétés en systèmes cybernétiques manipulables.
 
La façade humaniste : ingénierie sociale et déconstruction globale
Les OSF se présentent comme promoteurs de justice raciale, d’éducation et de réformes judiciaires, soutenant des mouvements comme Black Lives Matter avec des dizaines de millions de dollars. En réalité, ces financements alimentent une ingénierie sociale inspirée de Gregory Bateson et de la cybernétique, utilisant la « schismogenèse » pour fracturer les sociétés sur des lignes ethniques, culturelles ou identitaires.
Soros, élève de Popper, distingue une ingénierie utopiste menant au totalitarisme, mais son projet d’ouverture forcée impose un impératif catégorique : toute fermeture est réactionnaire, fasciste.
En Europe, via des think tanks comme l’European Council on Foreign Relations (ECFR), https://ecfr.eu/ fondé en 2007 avec des fonds OSF représentant un tiers de son budget (plus de 2 millions d’euros en 2017), Soros influence les politiques étrangères. L’ECFR, regroupant des figures comme Nathalie Loiseau ou Ursula von der Leyen, pousse pour une intégration européenne alignée sur le globalisme, favorisant l’immigration massive et la déconstruction des souverainetés nationales. Des analystes brésiliens comme William Gonçalves dénoncent cette interférence comme une menace à la démocratie, contrastant avec des visions trumpiennes du globalisme comme ennemi.
 

 
 Suppression des valeurs ancestrales : du local au global
Le réseau Soros cible les valeurs ancestrales au-delà de l’Occident. En Afrique, des financements soutiennent des flux migratoires qui déstabilisent les structures tribales et familiales, favorisant un nomadisme matérialiste. En Asie, des nations comme l’Inde ou le Kazakhstan rejettent ses interventions pour atteinte à l’intérêt national. Les révolutions colorées – en Géorgie, Ukraine ou Kirghizistan – maquillent des coups d’État en soulèvements populaires, financés par OSF pour « ouvrir » des marchés et imposer le libéralisme. Soros admet son rôle en Ukraine en 2014, utilisant même des dynamiques antisémites structurelles pour des fins antirusses.
Cette déconstruction favorise un monde robotisé : algorithmes de surveillance, consommation effrénée, réification de l’humain en objet connecté. Promotion d’idéologies woke, LGBTQ et climatiques via USAID, érodant les repères spirituels et communautaires. En Hongrie, Viktor Orbán a expulsé les OSF en 2018 pour avoir miné l’identité chrétienne ; en Russie, elles sont « indésirables » depuis 2015. Des philosophes comme Alexandre Douguine voient dans l’immigration massive un pilier sorosien du libéralisme, impossible à contrer sans vaincre l’idéologie.
 

 
 Le cheval de Troie des mondialistes : financements occultes et totalitarisme déguisé
Soros incarne un « philanthropocapitalisme » globaliste, court-circuitant les processus démocratiques via des think tanks (groupes de réflexion) et ONG. L’ECFR, modelé sur le Council on Foreign Relations américain, https://www.cfr.org/ oriente l’Europe vers un extrême-centre, finançant des plans migratoires comme celui de Merkel en 2015, calqué sur des propositions sorosiennes. Des liens avec USAID https://multipol360.com/lusaid-a-finance-une-plateforme.../ transforment l’aide en outil d’influence, finançant des procureurs aux États-Unis qui refusent de punir les crimes, contribuant au chaos urbain.
 
Elon Musk a accusé George Soros de « haïr l’humanité » https://edition.cnn.com/.../business/elon-musk-george-soros et de vouloir éroder la civilisation par le biais de ses fondations. Soros a admis avoir nourri des « fantasmes messianiques » dès l’enfance, qu’il a pu réaliser grâce à sa fortune, révélant ainsi une hubris mégalomane. Cependant, son empire philanthropique se contracte https://www.alliancemagazine.org/.../the-osf-cuts-show.../ : passant d’une présence dans plus de 100 pays à une structure réduite avec des fermetures d’offices régionaux, des effectifs ramenés à moins de 600 employés et une restructuration impliquant des coupes budgétaires significatives. 
 

 
 Vers un réveil des peuples : résistance aux forces matérialistes
Le paradoxe sorosien est flagrant : promouvoir l’ouverture mène à un totalitarisme technocratique, avec frontières internes, surveillance et concurrence fracturée pour un contrôle supranational. Des leaders comme Trump appellent à des enquêtes RICO https://www.lefigaro.fr/.../donald-trump-menace-de... contre Soros pour organisation de manifestations violentes. En Birmanie, Russie ou Chine, ses fondations sont chassées ; aux États-Unis, des réseaux comme ceux de Musk contrebalancent son influence.
 
Pour contrer ce cheval de Troie, réguler les financements étrangers des ONG et revitaliser les identités culturelles est impératif. Les valeurs ancestrales – famille, spiritualité, communauté – sont le rempart contre un monde impersonnel où l’humain est réduit à un consommateur sous algorithmes. Le réseau Soros, malgré sa façade, menace la civilisation ; son exposition annonce un réveil global des peuples.
 
 
"Trump s’attaque à Soros… et la secousse arrive jusqu’à Paris !
Donald Trump a ouvertement réclamé l’inculpation de George Soros et de son fils Alexander sous le RICO Act pour leur rôle dans le financement et l’orchestration des mouvements violents aux États-Unis.
👉 Et là où ça devient explosif : Alexander Soros est un soutien affiché d’Emmanuel Macron. Ce n’est pas une rumeur, c’est documenté : le fils Soros a ses entrées à l’Élysée et se vante de ses relais en Europe.
👉 Encore plus révélateur : Nathalie Loiseau, eurodéputée macroniste, est membre active du réseau “Soros Europe”. Autrement dit, les petites mains françaises de Macron participent à la même toile mondialiste qui agit dans l’ombre à Washington, Bruxelles et Paris.
 

 
💥 Quand Trump dit « nous surveillons Soros et son groupe de psychopathes », cela veut dire que les ramifications européennes ne seront pas épargnées.
💥 Macron le sait : si Soros tombe, tout son réseau d’influence s’effondre avec lui.
C’est donc la panique à l’Élysée.
⚠️ Retenez bien ceci : Soros, c’est l’idéologie mondialiste, l’immigration incontrôlée, la déconstruction des nations, la guerre permanente.
Si Trump fait tomber Soros, c’est tout le château de cartes mondialiste qui s’écroule — y compris en France.
Ça pourrait bien saigner si ils n'arrivent pas à assassiner Trump !
SATCH"

Patricia Bitschnau

 

septembre 07, 2025

Dans national-socialisme, il y a socialisme par François Guillaumat

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La Route de la Servitude par Friedrich Hayek

par François Guillaumat

Alors même qu’il y a dix ans tout le monde était pour le socialisme, on imagine mal aujourd’hui l’extraordinaire domination de cette chimère sur le monde intellectuel dans les années quarante. C’est vraiment à ce moment-là que le socialisme fut au plus haut, et l’humanité semblait devoir se résigner à le subir soit par voie de nationalisation - la méthode marxiste - soit par voie de réglementation : la méthode allemande. 

 

Les pays autrefois libéraux ne l’étaient plus: en Grande-Bretagne, les privilèges syndicaux de 1906 avaient rendu l’économie ingérable et provoqué intervention après intervention ; la guerre servait de prétexte pour habituer les citoyens à l’économie de contrainte et de pénurie. Aux Etats-Unis Roosevelt avait pu, en double violation de la Constitution, imposer l’Etat-Providence et se faire réélire une deuxième fois.

Le socialisme léniniste avait conquis la Russie, et le socialisme hitlérien l’Allemagne. Leurs idées contaminaient le monde entier : aux Etats-Unis, le monde intellectuel était depuis le début du siècle sous l’influence de la philosophie allemande et du pragmatisme, son avatar local. L’interventionnisme keynésien n’y avait rencontré aucune résistance intellectuelle alors que Ludwig von Mises, le seul économiste alors capable de le réfuter, était opportunément réduit au silence par la persécution hitlérienne.

Les quelques intellectuels libéraux dans le monde avaient essayé de se regrouper avant la guerre, qui les avait dispersés. Ils étaient cependant d’une qualité exceptionnelle, et il suffit de circonstances favorables pour qu’ils se fissent de nouveau entendre. Le succès de son premier roman We the Living avait permis à Ayn Rand de mettre en avant ses idées dans son deuxième roman The Fountainhead en 1943 ; Mises, grâce au soutien de Henry Hazlitt et à l’admiration d’un éditeur, pourra publier Le gouvernement omnipotent, La bureaucratie et L’action humaine assez peu de temps après son arrivée aux Etats-Unis. C’est ce genre d’occasion qui a permis à Hayek d’écrire La route de la servitude.

Hayek avait beau s’être installé à Londres depuis 1931, il était malgré tout d’origine autrichienne, et ne pouvait participer, comme la plupart des économistes britanniques, à la planification de l’effort de guerre de Sa Majesté. La London School of Economics, où il occupait la chaire Tooke de théorie économique, avait dû s’installer à Cambridge pour éviter les bombardements de Londres. Keynes, quoiqu’intellectuellement malhonnête, était en bons termes avec ce rival et lui trouva une petite maison ; Hayek avait encore à cette époque l’intention de réfuter la prétendue Théorie générale à l’occasion d’une véritable théorie générale du capital, mais ne jugeait pas opportun de s’opposer à lui à ce moment ; il avait donc le temps pour d’autres recherches.

Disciple de Mises en économie après avoir été social-démocrate, Hayek est Docteur en Droit et en Sciences Politiques de l’Université de Vienne. Il s’était déjà essayé à la philosophie du Droit en publiant au Caire en 1935 The Political Ideal of the Rule of Law ; on le connaissait cependant surtout pour ses travaux dans le domaine où il est meilleur, la théorie économique. Son livre le plus important de méthodologie économique, The Counter-Revolution of Science et ses autres contributions théoriques vraiment personnelles, le reste étant dû à von Mises (« The Use of Knowledge in Society » et autres articles parus dans Individualism and Economic Order en 1948) paraissent d’ailleurs en même temps. L’économie politique et la philosophie politique sont évidemment liées, et la participation de Hayek au débat des années 30 sur la possibilité du calcul économique rationnel dans un cadre de centralisation autoritaire l’avait rendu particulièrement à même de discuter des effets de l’ambition socialiste sur l’organisation sociale.

The Road to Serfdom, paru en 1944, fut immédiatement un succès de librairie ; on en discuta même pendant l’élection de 1945, qui vit la victoire des travaillistes. Hayek fut invité à organiser une série de conférences à propos de son livre ; il put ainsi rencontrer un peu partout des penseurs libéraux qui devaient, en avril 1947, constituer la Société du Mont-Pèlerin. La route de la servitude devait changer la carrière de Hayek puisqu’elle l’amena à enseigner la philosophie morale à l’université de Chicago entre 1950 et 1956. Elle préfigure The Constitution of Liberty, son meilleur livre de philosophie politique, paru en 1960, et ses quatre derniers ouvrages : les trois tomes de Droit, législation et liberté (1978) et The Fatal Conceit, paru cette année [1988].

Le thème de la route de la servitude est que les traits déplaisants du national-socialisme et du fascisme sont communs à tous les régimes qui veulent réaliser le socialisme, c’est-à-dire soumettre la production à la violence politique pour réaliser une redistribution particulière des revenus. En somme, dans « national-socialisme », il y a « socialisme » et tous les traits déplaisants du nazisme, y compris l’extermination des minorités, se retrouveront dans toute société politique qui prend au sérieux l’ambition de réaliser la « justice sociale ».

Dans une succession de chapitres organisés par thèmes, Hayek démolit un certain nombre des illusions que se faisaient les intellectuels socialistes de son temps sur la société qu’ils appelaient de leurs vœux.

Le socialisme est né de l’abondance créée par le capitalisme, et de l’incapacité des intellectuels à la comprendre. Si l’on a cru, à partir de John Stuart Mill, qu’on pouvait redistribuer les richesses sans se soucier des effets de cette prédation sur la production, c’est d’abord parce qu’il y avait des richesses. La planification centrale, c’est-à-dire la confiscation par l’autorité centrale de tout contrôle sur les moyens de produire, est nécessaire dès que l’on cherche à réaliser une distribution des revenus déterminée à l’avance. C’est cette ambition qui explique l’accroissement du contrôle politique de la société et non une prétendue « nécessité technique », car la complexité est précisément ce qui condamne la centralisation.

Pour « planifier » à la mode socialiste, il faut imposer la volonté des hommes de l’Etat à un degré tel, et à un tel niveau de détail, que la démocratie est vidée de sa substance. Quand le vote subsiste, il permet de choisir le gouvernement, mais le peuple ne contrôle pas les lois, pas plus que les dépenses publiques. En effet la législation ne se borne plus à énoncer les règles que chacun doit suivre y compris les hommes de l’Etat. Elle consiste uniquement, comme le dit François Lefebvre, à « énoncer en quelles circonstances, et par quels moyens les hommes de l’Etat interviennent arbitrairement dans l’économie ».

Cette intervention affecte nécessairement tous les aspects de la vie, puisque toute action est productive de valeur pour celui qui l’accomplit. L’« économique » n’est pas un domaine particulier de l’action humaine, mais un des ses aspects universels. La liberté d’expression, la liberté personnelle ne se conçoivent pas là où les Droits de contrôler les moyens de l’action ont été confisqués. L’inconséquence des auteurs qui, comme George Orwell, veulent à la fois la démocratie et le socialisme, ou le socialisme et les droits de l’homme, est ainsi tragiquement démontrée. De même, la distinction entre le socialisme allemand (celui du parti ouvrier allemand national-socialiste) et le socialisme soviétique est de pure forme car la réglementation ou la nationalisation sont synonymes : les hommes de l’Etat s’y emparent tout autant par la force du contrôle des choses qu’ils n’ont pas produites.

La question essentielle, comme le disait Lénine, est de savoir qui a le pouvoir de décision. Or le pouvoir politique ne remplace pas le pouvoir économique. Il commence là où finit le premier, et tout accroissement du pouvoir politique accroît le pouvoir tout court. Evidemment, il n’existe pas de moyen de déterminer rationnellement à quoi doit servir ce pouvoir. Le concept de « bien-être social » ou d’« intérêt général » ne sont pas plus objectivement définissables que celui de « justice sociale ». Trente ans plus tard, Hayek, dans Le mirage de la justice sociale, s’avisera qu’il est intellectuellement honteux de se servir, pour faire violence à autrui, de prétextes auxquels on ne peut même pas donner de sens intelligible.

Comme il y a autant de pommes de discorde que de formes de redistribution, la paix sociale est inévitablement détruite à mesure que le socialisme progresse : des bandes armées, syndicalistes, puis loubards, puis groupes paramilitaires, se partagent la rue, et imposent leur loi. Pour rétablir un semblant d’ordre, les gens sont alors prêts à supporter un gouvernement autoritaire. Comme il faut bien donner des rationalisations à toutes ces violences, on impose le mensonge : mensonge du socialisme lui-même, et mensonge sur les « réalisations » du socialisme, dont il est interdit de contester la réalité. Soljénitsyne rappelle que l’aspect le plus pénible du socialisme léniniste est le mensonge obligatoire ; mais il caractérisait aussi le socialisme hitlérien.

Comme il est impossible que le socialisme, qui est un vol, profite à tout le monde, il ne peut bénéficier qu’à une caste de privilégiés. A ce titre, le fascisme et le nazisme sont bien des réactions contre les mouvements socialistes, mais non contre le principe socialiste lui-même : ils voulaient le socialisme, c’est-à-dire la spoliation légale, mais un socialisme qui leur aurait profité à eux, et pas à la bande de leurs rivaux. C’est le socialisme « de gauche » qui a inventé l’embrigadement des enfants, la constitution d’une contre-société, et les méthodes politiques violentes comme la police politique et les camps d’extermination. De ce point de vue Hitler n’est qu’un pâle imitateur de Lénine, pour lequel il affichait son admiration.

De même, le socialisme au pouvoir est inévitablement nationaliste, puisque la clique de ses profiteurs est issue de la société politique nationale et qu’une fois atteintes les limites de ce qu’elle peut voler à la population, ils devront chercher leurs victimes ailleurs. Il est aussi inévitablement corrompu : il s’agit de voler les autres, et de disposer arbitrairement du butin, en l’absence de tout principe et de toute règle identifiable, et l’enjeu est formidable, puisqu’il s’agit de faire partie des maîtres ou de devenir esclave. Ceux qui se retrouvent au pouvoir sous le socialisme sont ceux qui ont accepté l’abolition de tout Droit qu’il implique, et qui ont été les plus malins ou les plus brutaux dans l’élimination des autres bandes.

On parle aujourd’hui (éventuellement comme « révisionnistes ») d’historiens allemands qui font remarquer le grand nombre d’anciens dirigeants socialistes parmi les dignitaires nazis ; c’est aussi un fait avéré que les communistes ont tout fait en Allemagne pour y aider les nazis à détruire ce qui restait de régime représentatif. Mussolini était lui-même un haut dirigeant du parti socialiste italien. Mais ce qui est moins connu, parce que les intellectuels socialistes qui ont fui le nazisme ont propagé les interprétations qui leur convenaient, c’est que l’Allemagne de Weimar elle-même avait pratiquement mis en place tous les instruments de la Zwangswirtschaft, le socialisme réglementaire, dont Hitler n’a eu qu’à se servir sans devoir les créer.

Par ailleurs, les courants de pensée de la gauche dans l’Allemagne de Weimar étaient tout aussi irrationalistes, antilibéraux et antidémocrates que ceux de la droite nationaliste. Hayek rappelle leurs références intellectuelles communes : Rodbertus et Lassalle étaient cités par Hitler comme des précurseurs. A l’irrationalisme ouvert des réactionnaires, correspond le polylogisme marxiste ; l’apologie de la violence est la même, souvent inspirée par les mêmes auteurs (Georges Sorel,).

La Route de la servitude est écrite pour faire comprendre aux intellectuels socialistes anglo-saxons que, les mêmes causes conduisant aux mêmes effets, les mêmes idées conduiront au même type de société. L’Allemagne, pour n’avoir été touchée que tardivement par les libéralismes démocratiques, était simplement en avance sur un chemin que tout le monde était en train de parcourir.

A quoi peut servir aujourd’hui La Route de la servitude? Ce livre fut en son temps le point de départ d’une reconquête des esprits par le mouvement libéral, d’une organisation systématique des réfutations du socialisme par des institutions et des groupes dans le monde entier. Inspiré par une connaissance alors unique des raisons pour lesquelles la décision économique rationnelle est impossible dans une organisation étatique, le livre décrit précisément les caractéristiques de toute société socialiste.

Pour qui n’est pas encore convaincu que toute ambition de réaliser une forme quelconque de « justice sociale » doit conduire à une organisation politique semblable à celle des nazis, et que sous ses accidents singuliers (Staline, Pol Pot, Hitler, etc.) le socialisme reste toujours essentiellement le même, lire La Route de la servitude est une obligation. De même, pour ceux qui veulent connaître les origines intellectuelles du nazisme, c’est un livre intéressant, quoique The Ominous Parallels de Leonard Peikoff soit plus profond.

On pourra aussi s’en servir pour identifier les effets du socialisme installé dans nos pays. La corruption, la censure, la bassesse des hommes politiques résultent bel et bien de l’ambition redistributrice, même si elle en rabat quelque peu sur ses prétentions moralisantes. Si elle a battu en retraite, c’est d’ailleurs largement parce qu’on a popularisé les idées contenues dans La Route de la servitude ; on peut mentionner Socialisme et fascisme : une même famille ? où le Club de l’Horloge montre bien que le fascisme est une variante du socialisme, plus précisément la version autoritaire du corporatisme social-démocrate.

Sur deux points cependant, on peut dire que le livre a mal vieilli, ou plutôt qu’il n’a jamais été l’un des meilleurs. C’est tout ce qui touche à la théorie économique et à la philosophie libérale. Si Hayek a mis les socialistes français dans l’embarras, ce n’est pas seulement parce qu’ils n’avaient aucune pensée valable à lui opposer. C’est aussi parce que c’est à partir de leurs propres prémisses collectivistes qu’il réfute le socialisme. Comme Adam Smith, Hayek démontre l’excellence du libéralisme à partir de ce qu’Ayn Rand appelle la prémisse tribale, pour laquelle il irait de soi que la société politique a le droit de disposer de ses membres comme elle l’entend. Ce qui le rend si convaincant pour des socialistes, c’est donc que son discours est proche de leurs conceptions. A ce jeu, il leur fait des concessions de principe majeures, ce qui donne l’impression agaçante d’une réflexion insuffisamment rigoureuse.

On peut dire que comme tous les savants qui se sont interdit d’examiner l’essence des phénomènes et des actes (il prendra de plus en plus ce chemin sous l’influence de son ami Karl Popper), Hayek se prive d’une connaissance générale et concise et ne cesse de tourner autour du pot. Au lieu de mettre l’esprit humain au centre des phénomènes économiques et sociaux, d’élucider la nature des rapports entre cet esprit et ses productions, et d’en déduire que toute interférence violente avec le contrôle de l’esprit sur ses produits engendre destruction et irrationalité, et qu’elle est par conséquent objectivement mauvaise, il ne fait que décrire pragmatiquement, quoi qu’exhaustivement, les effets des formes les plus extrêmes de cette intervention.

Cela fait que son libéralisme, tant économiquement que philosophiquement, est très en retard. Alors que la nature du laissez-faire avait été élucidée dès le début du siècle dernier par les économistes libéraux français : Destutt de Tracy, Jean-Baptiste Say, Charles Comte et Charles Dunoyer, on peut dire que Hayek n’a jamais compris le laissez-faire. Tout en minimisant leur validité mais sans voir qu’il adhère par là à l’utilitarisme qu’il dénonce par ailleurs, il reprend à son compte les rationalisations de l’intervention de l’État les plus traditionnelles: les soi-disant « biens publics », les prétendues « externalités », les « monopoles » imaginaires sur un marché libre, et même (il changera d’avis par la suite) la production de l’information (!) et de la monnaie. Il croit même que la redistribution « sociale » est compatible avec un état de Droit!

A force de parler le langage de ses adversaires, qui sont des irrationalistes vrais, et de développer des argumentaires qui mettent en cause la capacité rationnelle de l’homme alors que ce qu’il fallait, c’était persuader les hommes de l’État qu’il n’existe pas de norme objective par quoi la violation du consentement d’autrui puisse être guidée (Ayn Rand), Hayek finit aujourd’hui dans la peau d’un ennemi de la raison. Ce qu’il appellera plus tard le constructivisme, et dont il décrira exactement les effets, n’est pas un rationalisme : il consiste tout simplement à nier a priori la rationalité d’autrui.

Une immense faille traverse l’œuvre de Hayek, et ce n’est donc certainement pas lui qui peut servir de référence à la pensée libérale. Cette faille résulte de l’influence de la philosophie moderne, qui refuse de croire au pouvoir de la raison en matière d’éthique et de Droit. Paradoxalement, alors que le premier message qu’on peut tirer de son œuvre, c’est qu’un discours rationnel est possible en philosophie politique (ce pourquoi il avait d’ailleurs été comparé à un « dinosaure » en 1960), il refuse de tirer les conséquences de ce fait, et de reconnaître qu’on peut déduire rationnellement une définition objective du Bien et du Juste à partir de l’observation des lois de la nature. Ses normes d’« efficacité » sociale ou même de « sélection naturelles des institutions » ne sont pas davantage fondées que la « justice sociale » qu’il a excellemment dénoncée et ses normes ne reposent sur rien. Après tout, est-ce un hasard s’il lui a fallu soixante-dix ans pour se rendre compte qu’un mot qui ne voulait rien dire détruisait toute forme de pensée qui en ferait usage?

Il n’y a donc pas de philosophie politique libérale hayékienne. Sa définition du Droit ne va pas jusqu’au bout parce qu’elle repose sur ce qu’Ayn Rand appelle des « concepts volés », c’est-à-dire des mots dont il se sert sans être capable de rendre compte de leur validité logique et épistémologique. Sa théorie économique s’en ressent aussi. Aujourd’hui, aucun des économistes qui l’admirent comme tel ne croit que les hommes de l’Etat ne puissent jamais, par leurs interventions, améliorer l’efficacité productive. Le fait est que de meilleurs logiciens sont passés par là, notamment Murray Rothbard, qui a réfuté tout cela dès 1962 (dans Man, Economy and State) et Ayn Rand qui, en dépit des pétitions de principe de sa métaphysique, est de très loin la meilleure philosophe libérale. (Cf. notamment Capitalism: The Unknown Ideal, où l’on trouve la meilleure théorie de la valeur avec celle de Mises.) C’est à partir de ces auteurs, qui prennent vraiment la logique au sérieux, qu’on peut établir une théorie sans faille. 

https://fr.liberpedia.org/Dans_national-socialisme,_il_y_a_socialisme

 Voir lectures ici: https://fr.liberpedia.org/National-socialisme

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