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mai 23, 2026

Hoppe : « Mon rêve est celui d'une Europe composée de 1 000 Liechtenstein. »

« Les États ont tendance à étendre leur territoire. L'un des moyens qu'ils utilisent pour y parvenir est de mener des guerres. Après tout, ils peuvent répercuter le coût de la guerre sur la population. »
 
« Mon rêve est celui d'une Europe composée de 1 000 Liechtenstein. »

 

 


 
Interviewer : J'ai le plaisir d'accueillir notre deuxième invité en studio. Il s'agit du philosophe et économiste de renommée internationale Hans-Hermann Hoppe. Enchanté, Monsieur Hoppe. Le rêve d'une Europe unie, l'éternel désir d'empire… Partagez-vous ce rêve ? 
 
 Hans-Hermann Hoppe : Non. Je ne rêve absolument pas de cela. Mon rêve, c'est celui d'une Europe composée de mille Liechtenstein. Je vais tenter de vous l'expliquer. Il faut d'abord comprendre la différence entre les États et les entreprises privées. Les États sont des organisations qui ne gagnent pas leur argent en produisant des biens ou des services que les gens souhaitent acheter volontairement. Les États vivent des prélèvements obligatoires, des impôts et de la création monétaire. C'est pourquoi les États sont des institutions d'exploitation. Les économistes les ont qualifiés de « bandits stationnaires ». 
 
 

 
 
 I. : Des bandits stationnaires ? 
 
H. : Des bandits stationnaires. Ils restent au même endroit. Il y a aussi des bandits itinérants qui seraient… 
 
 I. : …des brigands de grand chemin. Des brigands institutionnalisés, en quelque sorte, c’est-à-dire l’État ? 
 
 H. : Exactement. Ils sont institutionnalisés. Et, bien sûr, les États, en tant qu’organisations de bandits, ont intérêt à accroître leur butin. Ils vivent, y compris l’ensemble de la fonction publique, aux dépens des personnes productives. Mais lorsque cette exploitation devient trop sévère, les gens ont tendance à migrer vers d’autres régions. Par conséquent, les États ont tendance à étendre leur territoire. L’un des moyens qu’ils utilisent pour y parvenir est de faire la guerre. Après tout, ils peuvent répercuter le coût de la guerre sur la population, alors qu’un particulier ou une organisation privée devrait supporter elle-même le coût de l’agression. Les États sont donc par nature plus belliqueux que les organisations de droit privé. 
 
 I. : Si je peux me permettre, Monsieur Hoppe, vous appelez en quelque sorte à une Europe de mille Liechtenstein. La Suisse est probablement déjà trop grande pour vous. 
 
H. : Trop grande. 
 
 I. : Une organisation trop vaste. Nous sommes, pour ainsi dire, la superpuissance imaginaire de ce nouveau paradigme. Mais cette atomisation de l'Europe n'est-elle pas une invitation faite aux États prédateurs, dont les armoiries arborent d'ailleurs des prédateurs ? Comme la Russie, par exemple, avec son aigle bicéphale aux serres acérées, capable de s'emparer du territoire de toutes parts. Ce morcellement, cette fissuration de l'Europe à travers les mille Liechtenstein, n'est-elle pas une invitation aux potentats qui, malheureusement, ont toujours existé dans l'histoire ? 
 
H. : Alors la seule façon de nous défendre contre ces grands États est de devenir nous-mêmes un grand État.

I. : Exactement. 
 
H. : Mais alors, les guerres deviendraient de très grandes guerres. Les petits États mènent tout au plus des guerres mineures et relativement inoffensives. Les grands États issus de conflits armés font la guerre comme on la connaît aujourd'hui. 
 
 I. : Vous avez vécu aux États-Unis. Vous vivez maintenant en Turquie. Vous connaissez les grands États ; vous connaissez aussi la logique des grandes puissances. Soyez honnête : les grandes puissances ont toujours menti sur les raisons de conquérir les petits pays. Elles ont inventé de toutes pièces des systèmes métaphysiques ou idéologiques. Alors, n'est-ce pas précisément cette désintégration, cette fragmentation de l'Europe, qui est le plus dangereux dans la situation actuelle ? 
 
 H. : Même les grands États doivent s'assurer du soutien de leur population pour les guerres qu'ils entreprennent. Il faut pouvoir expliquer clairement la cause de l'attaque à sa population. Ce n'est pas un hasard si l'on a souligné que le plus gros problème pour Poutine n'est probablement pas les événements militaires immédiats, mais le fait que la Russie soit un pays où il y a peu d'enfants. Les mères qui perdent aujourd'hui leurs enfants à cause de la guerre contribueront à l'érosion du soutien populaire dans leur pays. 
 
 I. : Votre argument confirme que Poutine ne peut rien dire, voire doit interdire de qualifier cette guerre de guerre, par crainte de perdre le soutien de son électorat. 
 
H. : Il faut donc conseiller aux petits États de mener une politique de neutralité stricte. Bien sûr, ils doivent s'armer. Les attaquer ne doit pas être sans conséquences. Néanmoins, s'il est impossible de gagner une guerre contre une puissance étrangère, il faut envisager la reddition, car on constate qu'on ne remplace qu'une bande de corrompus par une autre. Prenons l'exemple de la guerre en Ukraine : l'Ukraine n'a jamais été un modèle de démocratie occidentale. Sur les indices de corruption, elle était pire que la Russie. La productivité économique par habitant en Ukraine est inférieure à celle de la Russie. Les dirigeants ukrainiens sont corrompus. 
 
I. : Oui. Je partage votre avis sur ce principe : le pouvoir corrompt. Le pouvoir absolu corrompt absolument. Et plus le pouvoir est grand, plus la corruption est grande. Il y a le principe selon lequel « petit est beau », alors peut-être qu'un petit pays est plus facile à gouverner. Mais revenons à cette volonté de se défendre pour le moment. Comment les petits États sont-ils censés se défendre lorsqu'un grand État, ivre de pouvoir et d'idéologie, se croit soudainement autorisé à s'emparer de certaines régions ? Comment peuvent-ils se défendre ? 
 
H. : Une solution serait de former nous aussi un grand État. Mais un grand État exploite particulièrement sa population. Est-ce vraiment ce que l'on souhaite en réponse à une éventuelle attaque d'un autre grand État ? L'autre possibilité est que les petits États forment une série d'alliances leur permettant d'agir ensemble contre un ennemi. Un droit de veto serait nécessaire, car on voit le danger au sein de l'OTAN : les petits États – disons, les pays baltes – se sentent en sécurité… 
 
 I. : … et deviennent trop confiants. 
 
 H. : … se comportent de manière particulièrement téméraire. Et, de ce fait, ils pourraient entraîner tout l'Occident dans des guerres, pour ainsi dire.
 
I. : Voici un tout autre défi : la question du changement climatique et des réfugiés. Si je comprends bien, vous préconisez un modèle intergouvernemental de coopération. Il faudrait alors lutter contre le changement climatique, peut-être par le biais d'une alliance de petits États. Comment envisagez-vous ce modèle face à ces autres défis dits mondiaux ? 
 
 H. : Je ne suis pas du tout certain qu'il s'agisse d'un défi mondial, ni même d'un problème inventé. Personne ne nie l'existence du changement climatique. La question est : quelle est la part de l'humanité dans ces problèmes ? Il n'y a pas de réponse unique. On nous laisse croire qu'il existe un consensus scientifique sur les causes exactes. C'est faux. L'alternative est la suivante : si de tels défis existent, comme le réchauffement climatique, les différentes régions se gouverneront naturellement différemment, car la crise se manifeste différemment selon les zones. Le Groenland est affecté différemment par le réchauffement climatique que les Maldives. L'idée qu'il devrait exister une température mondiale « idéale » est, pour ainsi dire, totalement absurde. 
 
 I. : En principe, on pourrait dire que toute cette histoire de climat relève presque d'une présomption idéologique du pouvoir. 
 
H. : Ils veulent centraliser et ont choisi ce sujet. Chacun s'adapte individuellement à ce genre de situation. On achète plus de réfrigérateurs, plus de climatiseurs, etc. Mais je n'arrive même pas à me mettre d'accord avec ma femme sur la température de la chambre. J'aimerais qu'il fasse plus frais. Elle, qu'il fasse plus chaud. Il faut être sacrément mégalomane pour que des gens, dont le niveau d'instruction est plus que celui d'un enfant de maternelle, croient savoir quelle devrait être la température moyenne mondiale. Ils prétendent savoir comment y parvenir en intervenant dans l'économie, dans tous les domaines. Ils disent : « Tu ne peux pas manger ça, tu dois boire ça. Tu n'as pas le droit d'aller là. Mais tu dois aller là-bas », et ainsi de suite. 
 
 I. : Eh bien, je pense que beaucoup de gens (moi en tout cas) partagent votre critique du pouvoir et de l'emprise bureaucratique. Mais je me dois néanmoins de vous interpeller un peu, Monsieur Hoppe. N'est-il pas vrai que la fondation des États est une réalisation culturelle ? Le célèbre politologue et sociologue, le grand libéral Dahrendorf, disait : l'État-nation, cette entité plus vaste, demeure le seul cadre adéquat pour l'État de droit et la démocratie. Qu'avez-vous à répondre à Ralf Dahrendorf ? Vous, ancien élève d'Habermas. 
 
H. : L'Allemagne a été unifiée par les guerres. L'Italie aussi. Même la Suisse est née d'une guerre. 
 
I. : Une guerre très courte. 
 
 H. : Mais tout de même, d'une guerre très courte, la guerre du Sonderbund, et un groupe a été contraint d'obéir à l'autre. Vous nous obéissez maintenant ! Or, la revendication initiale impliquait un accord unifié de tous les cantons, accord qui, en réalité, n'existait pas. Dès lors, comment accepter que les États-nations soient une grande invention, alors qu'une guerre a été nécessaire pour les créer ?

I. : Mais vous étiez aux États-Unis, et les États-Unis sont l'un de ces rares exemples où l'on pourrait dire qu'aux XVIIIe et XIXe siècles, l'État-nation libéral a très bien fonctionné, presque comme une entité impériale nationale libérale.

 


 

H. : Non. 
 
 I. : Diriez-vous également que les États-Unis doivent se scinder à nouveau ? 
 
H. : En Amérique, il y a eu une guerre, une guerre d'une brutalité inouïe, qui, comparée à ce que Poutine fait actuellement en Ukraine, était probablement pire, car les belligérants ont délibérément ciblé la population civile qu'ils voulaient anéantir. Aujourd'hui encore, une grande partie du Sud américain considère qu'il s'agissait d'une guerre d'agression du Nord. Auparavant, l'opinion était similaire à celle de la Suisse : les États pouvaient quitter l'Union américaine. La question a été tranchée depuis. 
 
 I. : Bon, je n'ai pas réussi à vous déstabiliser. Dernière question : quel est, selon vous, l'avenir de l'Union européenne ? Où allons-nous maintenant, suivant la voie tracée par Mme Guérot : une république européenne, une entité plus large, ou croyez-vous que le paradigme hoppéen d’une UE régionaliste plus cloisonnée représente l’avenir ? 
 
H. : Les États souhaitent bien sûr ce qu’a décrit Mme Guérot. 
 
 I. : Que va-t-il se passer ? 
 
H. : Je suis convaincu que l’idée fondamentale de la Communauté européenne est de réduire la concurrence entre les pays. Une politique fiscale commune est instaurée, ce qui supprime toute raison pour les entités économiques de se déplacer d’un endroit à l’autre. Avec l’euro, la concurrence monétaire a été abolie, ce qui empêchait auparavant les pays d’imprimer de la monnaie à leur guise. Ils craignaient de dévaluer leur monnaie. Avec l’euro, cette crainte n’est plus justifiée. La cohésion de la Communauté européenne actuelle repose essentiellement sur le fait que les dirigeants opportunistes des États les plus prospères corrompent, de fait, les dirigeants opportunistes des États les moins solvables. Dès que la puissance économique de l’Europe s’affaiblira, du fait de la sanction croissante infligée aux pays productifs, ces aides financières deviendront impossibles. L’Union européenne se désintégrera alors. 
 
I. : Une conclusion qui donne à réfléchir. Si je vous ai bien compris, vous ne croyez pas au fonctionnement de ces institutions de l'Union européenne. Notre discussion est maintenant terminée et je vous remercie beaucoup pour votre visite à l'atelier. 
 
H. : Merci beaucoup.
 
 
Hans-Hermann Hoppe est un économiste de l'école autrichienne et un philosophe libertarien/anarcho-capitaliste. Il est le fondateur et…
[Note de l’éditeur : Plus tôt ce mois-ci, le Dr Hans-Hermann Hoppe est apparu sur SERVUS TV pour une discussion intitulée « État, guerre, Europe, décentralisation et neutralité ». Une traduction anglaise de la transcription a été préparée par Leonhard Paul, un étudiant en droit allemand.]  
 



Le Pragmatique – Les faits. La compréhension. L'action. Direct. Le nouveau talk-show de ServusTV, chaque premier dimanche du mois. Retrouvez des versions longues exclusives et bien plus encore dans la médiathèque de ServusTV On : https://www.servustv.com/aktuelles/b/... Ni les menaces ni la diplomatie n'ont été efficaces : la guerre d'agression menée par la Russie en Ukraine est déjà considérée comme un tournant. L'Union européenne doit prendre conscience des nouveaux défis qui se posent dans de nombreux domaines, tels que la politique de défense et de sécurité, mais aussi l'énergie, le climat et la politique des réfugiés, et qui exigent une approche collective. Cependant, des dissensions apparaissent au sein des États membres quant à la manière d'y parvenir. L'UE, sous sa forme actuelle, est-elle dysfonctionnelle ? Des réformes profondes sont-elles nécessaires ? Comment l'Europe peut-elle rester compétitive face aux grandes puissances, les États-Unis et la Chine ? Et quelle voie empruntera l'Europe pour l'avenir ? L'animateur Roger Köppel aborde ce sujet en studio avec les invités suivants : • Ulrike Guérot, politologue et auteure à succès • Hans Hermann Hoppe, économiste libéral • Ulrich Menzel, politologue Roger Köppel mène l'entretien Pragmaticus avec : • Sir Michael Leigh, ancien directeur général de l'élargissement à la Commission européenne

mars 26, 2026

Théorie libérale classique de l'exploitation, Ralph Raico

Dans l'imaginaire universitaire courant, la doctrine de la lutte des classes semble indissociable de la version marxiste de cette idée. On reconnaît souvent, du bout des lèvres – notamment chez ceux qui s'empressent de minimiser l'originalité de Marx et Engels – que ces auteurs ont eu des précurseurs dans cette approche de la réalité sociale. 
 
On fait fréquemment allusion à une certaine « école française », antérieure à Marx et Engels et ayant influencé leur pensée ; Guizot, Thierry, Saint-Simon et quelques autres sont parfois cités à ce sujet. Mais la nature de cette perspective antérieure, et ses différences avec le modèle marxiste plus connu, sont rarement, voire jamais, abordées. Or, cette conception antérieure est non seulement plus juste et plus fidèle à la réalité socio-économique que la version marxiste (un point qu'il faut tenir pour acquis, faute de place pour le démontrer), mais elle pourrait bien expliquer une divergence et une contradiction au sein du marxisme, divergences et commentaires certes, mais jamais explicitées. 
 

 
 Lorsque Marx affirme que la bourgeoisie est la principale classe exploiteuse et parasitaire de la société moderne, le terme « bourgeoisie » peut être compris de deux manières différentes. En Angleterre et aux États-Unis, il a généralement désigné la classe des capitalistes et des entrepreneurs qui gagnent leur vie en achetant et en vendant sur un marché (plus ou moins) libre. Le mécanisme de cette exploitation s'appuierait sur l'appareil conceptuel marxiste classique de la théorie de la valeur-travail, l'appropriation de la plus-value par l'employeur, etc. 
 
Sur le continent européen, en revanche, le terme « bourgeoisie » n'est pas nécessairement lié au marché. Il peut tout aussi bien désigner la classe des fonctionnaires et des rentiers vivant de la dette publique que la classe des hommes d'affaires impliqués dans le processus de production sociale.1 L'idée que ces anciennes classes et leurs alliés se livrent à l'exploitation systématique de la société était un lieu commun de la pensée sociale du XIX ème siècle, un lieu étrangement oublié à mesure que ces mêmes classes ont acquis une plus grande importance dans les pays anglophones. 
 
Tocqueville, par exemple, dans ses Souvenirs, déclare à propos de la « bourgeoisie », qui, selon les historiens, accéda au pouvoir en 1830 sous la « monarchie bourgeoise » de Louis-Philippe : « Elle s’installa dans chaque recoin vacant, augmenta prodigieusement le nombre de ses sièges et s’habitua à vivre presque autant des caisses de l’État que de son propre travail. »² On retrouve des propos similaires chez de nombreux auteurs postérieurs, tels que Gustave Le Bon et Hippolyte Taine. 
 
Le lecteur est maintenant invité à considérer la citation suivante (qui décrit la France du troisième quart du XIXe siècle) :
 
Ce pouvoir exécutif, avec son immense bureaucratie et son organisation militaire, son ingénieux appareil d'État, qui embrasse de vastes strates sociales, une armée d'un demi-million de fonctionnaires et une autre armée d'un demi-million d'hommes, cet effroyable corps parasite qui enserre la société française comme un filet et l'étouffe, a surgi sous la monarchie absolue. La monarchie légitimiste et la monarchie de Juillet n'ont fait qu'accentuer la division du travail, laquelle, à mesure que la division du travail au sein de la société bourgeoise créait de nouveaux groupes d'intérêts, et donc de nouveaux sujets d'administration. Tout intérêt commun a été aussitôt détaché de la société, opposé à elle comme un intérêt général supérieur, arraché à l'activité des membres de la société eux-mêmes et transformé en objet de l'action gouvernementale, qu'il s'agisse d'un pont, d'une école, de la propriété communale d'un village, des chemins de fer, de la richesse nationale ou de l'université nationale de France… Toutes les révolutions ont perfectionné cette machine au lieu de la détruire. Les partis qui se disputaient la domination considéraient la possession de cet immense édifice étatique comme le principal butin du vainqueur… Sous le second Bonaparte [Napoléon III]… l’État [semble] s’être rendu totalement indépendant. Face à la société civile, la machine d’État a consolidé sa position… de manière définitive.3

 
Cette longue citation est extraite de la brochure de Marx, <i>Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte</i>, qui traite du coup d’État de Louis Napoléon en décembre 1851. Le contraste entre le point de vue présenté ici et la conception marxiste plus courante de l’État comme instrument d’exploitation économique extra-politique – l’État comme simple « comité exécutif de la classe dominante » – me semble évident. Cette affirmation est loin d'être isolée dans le corpus marxiste : dans La Guerre civile française, Marx aborde la même perspective lorsqu'il évoque, par exemple, la volonté de la Commune de Paris de rendre « au corps social toutes les forces jusqu'alors absorbées par l'État parasite qui se nourrit de la libre circulation de la société et l'entrave » 4 Engels, dans sa préface de 1891 à La Guerre civile française, s'exprime quant à lui en des termes on ne peut plus clairs : 
 
 La société avait créé ses propres organes pour veiller à ses intérêts communs… Mais ces organes, placés sous l'autorité de l'État, s'étaient, au fil du temps, et dans la poursuite de leurs propres intérêts particuliers, transformés de serviteurs de la société en maîtres de la société… Nulle part ailleurs les « politiciens » ne forment une frange de la nation plus distincte et plus puissante qu'en Amérique du Nord [c'est-à-dire aux États-Unis]. Là-bas, chacun des deux grands partis qui se succèdent au pouvoir est lui-même contrôlé, à son tour, par des individus qui font de la politique un commerce… C’est en Amérique que l’on observe le mieux ce processus d’indépendance du pouvoir d’État vis-à-vis de la société… On y trouve deux grandes bandes de spéculateurs politiques qui, tour à tour, s’emparent du pouvoir d’État et l’exploitent par les moyens les plus corrompus et à des fins tout aussi corrompues. La nation est impuissante face à ces deux grands cartels de politiciens qui, en apparence, sont à son service, mais qui, en réalité, la dominent et la pillent.⁵ 
 
 Il convient de noter au passage l’ironie frappante du fait que, contrairement à une analyse libertarienne de la période de l’histoire américaine considérée, l’analyse d’Engels ignore ici complètement l’utilisation massive du pouvoir d’État par des segments de la classe capitaliste et se limite aux activités d’exploitation de ceux qui contrôlent directement l’appareil d’État. Pourquoi Engels s’attache-t-il à blanchir ainsi les capitalistes ? Je n’en ai aucune idée.
 
Il semble donc exister deux théories de l'État (et, par conséquent, deux théories de l'exploitation) au sein du marxisme. Il y a d'une part la théorie bien connue et communément admise, qui conçoit l'État comme instrument de la classe dominante (et la théorie concomitante qui situe l'exploitation au sein du processus de production). D'autre part, il y a la théorie de l'État qui l'oppose à la « société » et à la « nation » (deux termes surprenants et significatifs dans ce contexte, chez des auteurs pourtant profondément conscients des divisions de classes au sein de la société et de la nation). De plus, il est révélateur que ce soit la seconde théorie qui prédomine dans les écrits de Marx qui, grâce à leur analyse nuancée et sophistiquée de la réalité politique concrète et immédiate, sont considérés par de nombreux commentateurs comme les meilleures expositions de l'analyse historique marxiste. 
 
 Or, bien qu'il soit difficile de le démontrer, il paraît fort probable que la seconde théorie de l'État (qui l'associe au parasitisme et à l'exploitation) ait été influencée par les auteurs libéraux classiques. L'idée que l'exploitation et le parasitisme de la société étaient des attributs des classes non marchandes, des classes exclues du processus de production, était très répandue au début et au milieu du XIXe siècle. Elle est à la base de la célèbre Parabole de Saint-Simon (elle-même imprégnée des influences libérales antérieures de cet auteur). C'est, me semble-t-il, le véritable sens de la typologie bien connue des sociétés « militaires » et « industrielles » – une typologie fondée sur la distinction entre forces marchandes et non marchandes. (Cette dichotomie fut employée tant par Auguste Comte que par Herbert Spencer – souvent considérés comme les fondateurs de la sociologie – et, sous une autre forme et plus tôt encore, par Benjamin Constant.⁶) 
 
 La fréquence à laquelle on retrouve les concepts de classes et de lutte des classes employés en ce sens dans le libéralisme des XVIIIe et XIXe siècles, une fois qu'on les recherche, est étonnante. Pour ne citer que deux exemples : c'est clairement ce dont parle Tom Paine dans Les Droits de l'homme, lorsqu'il évoque les gouvernements qui font la guerre pour augmenter leurs dépenses ; C’est ce que William Cobbett sous-entend lorsqu’il qualifie l’or de monnaie du pauvre, l’inflation étant un instrument utilisé par certains cercles financiers influents et bien informés. 
 
Ces concepts, en particulier, imprègnent les écrits de Richard Cobden et de John Bright, qui se percevaient comme les défenseurs des classes productrices britanniques face à l’aristocratie, partisane d’un État interventionniste. À propos de la contestation des Corn Laws, Bright déclara : « Je doute qu’elle puisse avoir une autre nature que celle d’une… guerre des classes. Je crois qu’il s’agit d’un mouvement des classes commerçantes et industrielles contre les lords et les grands propriétaires terriens. 7. L’opposition entre la classe « qui profite des impôts » et celle « qui les paie » était un contraste que Bright affectionnait particulièrement. Tous deux constataient des conflits de classes partout dans la Grande-Bretagne – et l’Irlande – de leur époque : dans le protectionnisme et la monopolisation des terres, bien sûr, mais aussi dans des politiques telles que les fortes taxes sur le papier journal, la dîme des églises et la restriction du droit de vote, et plus particulièrement dans les dépenses liées à la préparation de la guerre, ainsi que dans une politique étrangère belliqueuse et impérialiste. Comme l’a dit Bright :
 
Plus vous examinerez la question, plus vous arriverez à la même conclusion que moi : cette politique étrangère, ce respect des « libertés de l’Europe », cette sollicitude passée pour les « intérêts protestants », cet amour excessif pour l’« équilibre des puissances », ne sont rien de plus ni de moins qu’un gigantesque système de favoritisme au service de l’aristocratie britannique.8


 Plus tard dans le siècle, Bright identifia d’autres classes comme les instigateurs de l’impérialisme. Dans le cas de l’occupation britannique de l’Égypte en 1882, Bright (qui démissionna du gouvernement à cause de cela) pensait que la City de Londres (c’est-à-dire les intérêts financiers) était à l’œuvre et, selon son biographe, « il ne pensait pas que nous devions nous engager dans une série de guerres pour recouvrer les créances des obligataires ou trouver de nouvelles terres à exploiter commercialement. 9 Il partageait l’avis de son ami Goldwin Smith, historien libéral classique et anti-impérialiste, qui lui écrivit qu’il s’agissait simplement d’une « guerre de spéculateurs boursiers ».10 Bien longtemps après la mort de Cobden, ce dernier aurait sans doute été d'accord. Il a écrit un jour : « Nous ne présenterons aucune excuse pour avoir si souvent réduit les questions de politique d'État à de simples calculs pécuniaires. » « Presque toutes les révolutions et les grands bouleversements du monde moderne ont une origine financière. »¹¹ 
 
À la lecture de tels passages, on s'interroge sur la manière dont le sociologue contemporain – étranger à la théorie libertarienne de la lutte des classes – interpréterait de telles opinions. L'analyse serait sans doute celle de la présence d'« éléments marxistes inattendus » même dans la pensée des principaux libéraux. Ou, plus probablement, étant donné le scepticisme des membres de l'École de Manchester quant à l'influence des intérêts financiers sur la politique gouvernementale, l'analyse s'apparenterait à un « proto-fascisme petit-bourgeois primitif » ! 
 
 À ce propos, il convient d'examiner le passage de certains libéraux français – comme Charles Dunoyer – de l'anglomanie à l'anglophobie. Cette transformation, évoquée par le professeur Liggio, est particulièrement intéressante lorsqu'on la met en parallèle avec la perception qu'avait l'École de Manchester de la société britannique, de la politique étrangère et de l'impérialisme. Cobden et Bright étaient des critiques acerbes du statu quo en Grande-Bretagne et en Irlande, des détracteurs incessants, notamment à l'encontre des responsables de la politique étrangère du pays. (Bright a cette phrase percutante : « Que dire d’une nation qui vit dans l’illusion perpétuelle d’être sur le point d’être attaquée ? »¹²) 
 
 Les faux conservateurs d’aujourd’hui souscriraient sans aucun doute à l’avis de Benjamin Disraeli, fondateur de leur courant, selon lequel les hommes de Manchester n’étaient tout simplement pas des gens joyeux. Au contraire, ils étaient des râleurs incessants, incapables de se contenter de profiter des illusions et des symboles clinquants de la puissance mondiale britannique (la capacité à apprécier la société telle qu’elle est, nous apprend un célèbre publiciste conservateur américain, est une caractéristique essentielle de l’esprit conservateur). Cobden, Bright et leurs alliés, au contraire, menaient une critique radicale, constante et implacable de la société britannique et du rôle de la Grande-Bretagne dans le monde. Voici, par exemple, un exemple typique de l’attitude de Cobden à cet égard :
 
Le parti de la paix… ne parviendra jamais à éveiller la conscience du peuple tant qu’il se complaîtra dans l’illusion réconfortante d’avoir toujours été un peuple pacifique. Nous avons été la communauté la plus belliqueuse et agressive qui ait existé depuis l’époque romaine. Depuis la Révolution de 1688, nous avons dépensé plus de 1,5 milliard de dollars en guerres, dont aucune n'a eu lieu sur notre propre sol ni pour défendre nos foyers. 13 
 
Cobden parle de « notre soif insatiable d'expansion territoriale », du fait que « dans l'insolence de notre puissance, et sans attendre les assauts d'ennemis envieux, nous nous sommes lancés à la conquête ou au pillage, et avons semé le sang aux quatre coins du globe. »14 Dans une brochure au titre éloquent, « Comment les guerres éclatent en Inde » (comme Paul Goodman l'a dit de <i>La Fonction de l'orgasme</i> de Wilhelm Reich, c'est un classique ne serait-ce que par son titre), Cobden avertit que l'Angleterre doit « expier et réparer ses torts sans tarder » et « mettre fin aux actes de violence et d'injustice qui ont marqué chaque étape de notre progression en Inde », sous peine de subir l'inévitable « châtiment providentiel pour nos ambitions impériales ». « Crimes. »¹⁵ 
 
 On pourrait supposer que certains seraient tentés de parler d’un certain « masochisme » et d’une certaine « autoflagellation » dans ces descriptions des politiques menées par la classe dirigeante de son propre pays ; mais cela serait particulièrement déplacé chez une personnalité aussi vigoureuse et incroyablement dynamique que celle de Richard Cobden. 
 
 (Il existe, soit dit en passant, une analyse directe des méfaits et du caractère de classe de l'impérialisme, qui va de Cobden et Bright à Lénine, en passant par J.A. Hobson – qui a écrit une intéressante exposition des idées de Cobden en matière de politique étrangère, Richard Cobden : L'Homme international – et ce dernier, qui, comme chacun sait, fut fortement influencé par Hobson ; cette généalogie des idées mérite assurément d'être examinée de près par un chercheur libertarien.) 
 
 « Que dire d'une nation qui vit dans l'illusion perpétuelle d'être sur le point d'être attaquée ? » 
– John Bright 
 
Or, Hayek affirme quelque part que l'attitude d'un écrivain envers l'Angleterre est un bon indicateur de son libéralisme : s'il était pro-anglais, il est probable qu'il était favorable au libéralisme et à la société ouverte ; s'il était anti-anglais, c'est l'inverse. Mais compte tenu de l'attitude « anti-anglaise » des Mancuniens, il convient de nuancer ce propos sur un point important : l'« anglophobie » trouverait un fondement, non pas dans une opposition au libéralisme relatif de l'Angleterre, mais à la persistance d'un gouvernement aristocratique et impérialiste tout au long du XIXe siècle. 
 
Ainsi, je pense que le professeur Liggio a rendu un service précieux en attirant l'attention sur un lieu et une période fondateurs de la théorie classique-libérale de l'exploitation : la France de la Restauration et de la Monarchie de Juillet, et plus particulièrement sur la pensée de Charles Comte et de Dunoyer. (À propos de Charles Comte, un auteur aussi versé dans l'histoire de la sociologie que Stanislav Andreski a déclaré qu'il était « l'un des grands fondateurs de la sociologie, injustement éclipsé par son homonyme Auguste »16).
 
Cette période fut marquée par une grande richesse de réflexions politiques et sociologiques, comme en témoigne l'article que nous venons d'entendre. Les trois grands courants de la pensée politique moderne – les couleurs primaires à partir desquelles se compose pratiquement toute position politique ultérieure – sont déjà clairement délimités : le conservatisme et les diverses écoles socialistes, avec leurs critiques souvent convergentes de l'ordre capitaliste naissant, et le libéralisme individualiste, à égale distance des deux premiers. (L'influence des conservateurs théocratiques comme de Maistre sur la pensée de Saint-Simon, des saint-simoniens et d'Auguste Comte, est bien connue.) 
 
Plusieurs points soulevés par le professeur Liggio concernant les interconnexions entre ces trois courants sont très éclairants et stimulants : par exemple, en ce qui concerne la signification politique profonde de la loi des marchés de Say, et l'importance du fait que le « pape » saint-simonien, Enfantin, ait soutenu Ricardo contre Say sur ce sujet. Ou encore l’attaque de Dunoyer contre l’autoritarisme intellectuel de Saint-Simon, fondée sur des arguments généralement associés à l’ouvrage de Mill, De la liberté, qui, bien entendu, est postérieur. Quelques remarques s’imposent sur un autre sujet : la controverse entre Dunoyer et Benjamin Constant concernant les effets « énervants » d’une civilisation en développement et de plus en plus sophistiquée. 
 
 La pensée de Constant met ici en lumière une confrontation entre les idées du libéralisme, du romantisme et de l’utilitarisme. En résumé, la position de Constant (non exclusive, mais la plus fréquente) est la suivante : la prédominance de l’esprit commercial ou industriel sur l’esprit militaire ou conquérant implique une société relativement prospère, c’est-à-dire une société où le plaisir et le confort matériel seront accrus et plus largement répartis que jamais auparavant. 
 
Il s’agit là, en réalité, de l’idéal utilitariste. À long terme, un tel État tendra à s'opposer à la société libre, car la défense de la liberté exigera souvent des sacrifices de la part de l'individu, parfois même le risque de perdre la vie face à un tyran armé. Or, la volonté de sacrifier ses plaisirs ou de risquer sa vie pour une cause qui dépasse l'individu est un trait associé à des formes de société plus anciennes et plus primitives. Il existe donc une certaine contradiction interne à la société libre, qui ne peut être compensée que par la mise en œuvre de forces anti-utilitaristes, telles que la foi religieuse (ce fut pratiquement le sujet d'étude de toute une vie pour Constant).¹⁷ 
 
La « critique » de la civilisation par Constant comporte également un aspect apolitique : il avait tendance à identifier la civilisation à une intellectualité sophistiquée, à l'esprit du XVIIIᵉ siècle et des Lumières. C'était le milieu dans lequel il avait grandi, et comme nombre d'intellectuels, notamment ceux influencés par le romantisme de Rousseau, il en était lassé, ainsi que de la part de lui-même qui reflétait cet esprit. Il avait pour effet, pensait-il, d'exclure les sentiments spontanés, la véritable chaleur de l'affection et la proximité humaine, leur substituant une brillance superficielle et une perfection artificielle des convenances sociales. L'héroïsme et la poésie étaient anéantis par l'ironie et le scepticisme voltairiens, croyait-il, et étaient plus susceptibles de se trouver dans les sociétés anciennes et primitives – il était un grand admirateur de la Grèce antique – que dans les sociétés plus complexes.
 
Tocqueville, soit dit en passant, s'est appuyé sur ces deux notions de Constant — le problème de la compatibilité de l'utilitarisme et de la société libre, et la médiocrité de la vie moderne — et a contribué à leur diffusion.18 La seconde idée, en particulier, est aujourd'hui très largement répandue ; elle est, par exemple, au cœur du concept de Max Weber sur la routinisation et la bureaucratisation croissantes du monde moderne ; et Irving Kristol semble se faire un nom en actualisant quelque peu certaines idées de Constant et de Tocqueville et en les présentant à ceux qui n'ont jamais lu <i>De la démocratie en Amérique</i>. 
 
 Enfin, le professeur Liggio rend un grand service à la recherche en continuant d'explorer le riche filon de la théorie sociale libérale classique, si honteusement négligée à bien des égards par le monde universitaire traditionnel. Ayant nous-mêmes constaté le traitement indigne réservé au grand Mises — fondé sur la présomption quasi unanime qu'un Galbraith, un Harold Laski, voire un Walter Lippmann, aurait été un philosophe social plus important —, nous comprenons mieux pourquoi l'establishment semble croire que Saint-Simon ou Auguste Comte avaient infiniment plus à nous apprendre sur le fonctionnement de la société que Charles Comte, Benjamin Constant ou Jean-Baptiste Say. Le type de travaux présentés dans l'article du professeur Liggio contribuera à rétablir cet équilibre. 
 
 
La version originale de cet article a été présentée sous le titre « Théorie libérale classique de l'exploitation : un commentaire sur l'article du professeur Liggio », lors de la deuxième conférence annuelle des chercheurs libertariens, à New York, le 26 octobre 1974.
Ralph Raico (1936–2016) was professor emeritus in European history at Buffalo State College and a senior fellow of the... 



ANNEXES
  • 1Cf. Raymond Ruyer, Eloge de la société de consommation (Paris: Calmann-Levy, 1969), pp. 144–145.
  • 2Alexis de Tocqueville, Recollections, trans. Alexander Teixeira de Mattos (New York: Meridian, 1959), pp. 2–3.
  • 3Karl Marx and Frederick Engels. Selected Works (Moscow: Progress, 1968), pp. 170–171.
  • 4Ibid, p. 293. He adds: “The [Paris] Commune [of 1871] made that catchword of bourgeois revolutions, cheap government, a reality, by destroying the two greatest sources of expenditure — the standing army and State functionarism.
  • 5Ibid., p. 261.
  • 6Cf. his De l’esprit de conquête et de l’usurpation, in Oeuvres, Alfred Roulin, ed. (Paris: Pleiade, 1957).
  • 7George Macaulay Trevelyan. The Life of John Bright (London: Constable, 1913), p. 141.
  • 8“Speech at Birmingham, 29 October 1858,” in Alan Bullock and Maurice Shock, eds., The Liberal Tradition: From Fox to Keynes (Oxford: Oxford University Press, 1967), pp. 88–89.
  • 9Trevelyan, op. cit., pp. 433–434.
  • 10Ibid., p. 434.
  • 11The Political Writings of Richard Cobden (New York: Garland, 1973) I, p. 238.
  • 12Loc. cit., p. 89.
  • 13Op. cit., II, p. 376.
  • 14Ibid, p. 455.
  • 15Ibid., p. 458.
  • 16Stanislav Andreski, Parasitism and Subversion: The Case of Latin America (New York: Schocken, 1969), pp. 12–13.
  • 17Cf. Ralph Raico, The Place of Religion in the Liberal Philosophy of Constant, Tocqueville and Lord Acton (unpublished PhD thesis, Committee on Social Thought, University of Chicago), pp. 1–68.
  • 18Ibid., pp. 69–128, 178–183.
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