EXPRESSIONS !
"Ces derniers jours, face au mépris des partis installés, les créateurs et influenceurs français ont dû justifier leur existence et leur influence. Comme s'il fallait s'excuser de parler aux millions de Français que les médias traditionnels n'atteignent plus.
Il est temps de les estimer à la hauteur de ce qu'ils apportent au débat public.
À notre université d'été, la parole sera pour eux. Le thème : la liberté d'expression menacée à la veille de l'élection présidentielle.
Avec Fabrice Epelboin, Brivael Le Pogam, Sardoche et Jérémie Cohen, les 12 et 13 septembre à Port-Marly. Vous êtes tous les bienvenus.
Merci aux créateurs français. Sans eux, il ne resterait qu'une seule voix : celle du pouvoir."
Sarah KNAFO

"La liberté d’expression est justement une expression trompeuse. On en parle énormément parce que nous vivons dans des États de plus en plus prédateurs qui veulent museler la parole des individus. C'est tout à fait normal d'être inquiet et de vouloir en parler. Mais philosophiquement, c’est un aspect de la vie sociale très simple à dénouer dès lors que l’on repart sur de bonnes bases.
C’est une question de propriété privée et de règles sur celle-ci. Chez moi, je dis ce que je veux. Chez toi, je me plie aux règles (sinon, je ne viens pas). En clair, chacun devrait voir son expression être conditionnée selon l’espace privé sur lequel il se trouve. La concurrence jouant entre les propriétés pour faire émerger les meilleures chartes privées liées à l’expression (et donc les meilleurs usages de celle-ci).
Tout le reste revient à jouer avec les règles implacables du cadre étatique. Tout cela dans l’espoir que Monsieur l’État accepte peut-être de nous concéder davantage d’espace d'expression. Nous sommes donc chacun en prison (car aucun contrat valide ne nous lie à l’État), suppliant notre bourreau de nous apporter des repas un peu plus consistants. Sans viser le système étatique lui-même comme mode d’organisation humaine, nous ne ferons que boucler."
Arthur Homines
Liberté d'expression en France
La liberté d'expression en France est officiellement reconnue, mais les atteintes légales à la liberté d'expression sont extrêmement nombreuses, davantage que dans les autres pays développés.
Situation de la liberté d'expression en France
Le philosophe Philippe Nemo[1] souligne ainsi que les lois Pleven, Gayssot, Taubira, etc. établissent une législation de censure comparable à l'Inquisition :
« Ce que les nouvelles lois françaises de censure
demandent aux juges, c'est de sanctionner des pensées en tant que telles
[...] On leur demande donc quelque chose de très proche de ce que
l’Église demandait jadis aux Inquisiteurs [...] On est fondé à dire que
cet usage de la force d’État contre la liberté d'expression et le
pluralisme relève du fascisme :
la détestation du libre débat, la haine de la pensée qui suintent des
nouvelles lois de censure s'apparentent à l'obscurantisme et à la
misologie des sociétés fascistes historiques qui ont toujours brûlé les
livres, persécuté les intellectuels et prétendu fonder le consensus
social sur l'élimination violente de toute critique. »
— La régression intellectuelle de la France
La première atteinte à la liberté d'expression fut portée par la loi Pleven (1er
juillet 1972), législation antiraciste qui réprime « la provocation à
la discrimination, à la haine, ou à la violence ». Condamnant les
intentions et non les faits, elle donne au juge le droit de sonder les
esprits. Dans les décennies suivantes, son domaine ne cessera de
s’étendre pour donner satisfaction à toutes les minorités qui
s’estimeront discriminées.
En comparaison avec les décennies passées, on assiste à une forte
régression de la liberté d'expression en France depuis les années 2002.
Ainsi, Jean Raspail publie en 1973 Le Camp des Saints, une
uchronie qui joue autour du fantasme d’une invasion apocalyptique de
l’Occident par les pauvres du tiers monde. Dans sa réédition de 2011,
l'auteur ajoute en fin de volume une liste des passages de son roman qui
tomberaient aujourd’hui sous le coup des « lois Pleven, Gayssot,
Lellouche et Perben »[2]...
Certains sketches des années 1970 d'humoristes comme Coluche, moquant
les minorités (Noirs, Arabes, immigrés, juifs...), tomberaient
aujourd'hui sous le coup de la loi, et vaudraient probablement un procès
à leur auteur.
Le cache-sexe des bonnes intentions est très largement présent
derrière toutes ces lois (antiracisme, lutte contre le négationnisme ou
la désinformation,
etc.), ce qui n'enlève rien à la gravité des mesures prises, et est
souvent le paravent des plus graves violations de la liberté
d'expression. Les tentatives plus anciennes de lutte contre le
négationnisme se sont élargies à tout discours contestataire comme le
discours antivaccin lors de la crise liée au covid, ou les discours climatosceptiques[3] en 2023
Enfin, le wokisme,
d'abord aux États-Unis puis en France depuis les années 2010, vise à
réécrire tous les textes ou œuvres culturelles susceptibles de heurter,
dans une définition large et vague, qui que ce soit. À la liberté
d'expression, on substitue un droit à ne pas être choqué, à des « safe spaces » dont on exclut telle ou telle population.
Dans le champ du religieux, le droit au blasphème est attaqué, soit via le terrorisme (Charlie Hebdo
et les caricatures de Mahomet), soit via des pressions politiques
toujours plus insistantes, demandant à restreindre la liberté
d'expression pour ne pas heurter.
Atteintes directes à la liberté d'expression
Cette liste ne prétend pas à l'exhaustivité mais revient sur les principales atteintes.
- Un arsenal de lois limite la liberté d'expression en matière de
presse (par exemple la loi du 16 juillet 1949 sur les publications pour
la jeunesse), de cinéma (régime d’autorisation préalable des films au
niveau national), d'audiovisuel (instances de régulation de
l’audiovisuel), de « respect de la vie privée » (article 226-1 du Code
pénal) et de « droit à l’image ».
- Une loi telle que la loi HADOPI,
sous prétexte de combattre le téléchargement illégal et le piratage,
permet de s'attaquer en profondeur à la liberté d'expression, ce que les
étatistes nomment pudiquement une « approche globale de la
sécurisation ».
- La censure pour raisons politiques a toujours existé : par exemple le film Les Sentiers de la Gloire de Stanley Kubrick, estimé attentatoire à la dignité de l'armée française, a été censuré jusqu'en 1975. Le film Pierrot le fou de Godard (1965) fut interdit aux moins de dix-huit ans pour « anarchisme intellectuel et moral ».
- Nier ou mettre seulement en doute si peu que ce soit le génocide
des juifs pendant la Seconde guerre mondiale est sanctionné pénalement.
Bruno Gollnisch a été condamné en janvier 2007 pour une phrase
apparemment anodine : « je ne suis pas spécialiste de cette question et
je pense qu'il faut laisser les historiens en discuter. Et cette
discussion devrait être libre ». En février 2012, Jean-Marie Le Pen est
condamné pour « apologie de crimes de guerre » et « contestation de
crime contre l'humanité » pour avoir écrit en janvier 2005 dans
l'hebdomadaire d'extrême droite Rivarol : « En France du moins,
l'Occupation allemande n'a pas été particulièrement inhumaine, même s'il
y eut des bavures, inévitables dans un pays de 550 000 km2 ».
Dans beaucoup d'autres pays, de telles phrases passeraient inaperçues ;
en France, certains sujets de discussion doivent être abordés avec
d'extrêmes précautions si l'on veut éviter une condamnation pénale[4].
- De façon plus générale, la France est le seul pays à avoir des lois
dites « mémorielles » et servant le plus souvent à s'attirer le soutien
d'une population d'électeurs. La plus récente de ces lois est la loi sur
le génocide arménien[5].
- L'apologie de la consommation de drogues
(par exemple l'apologie du cannabis) est pénalisée (article L.630 de la
loi du 31 décembre 1970), qu'il s'agisse de presse écrite ou
audiovisuelle, de vente de gadgets (T-shirts, stylos, porte-clés,
cendriers...), etc. Cet article du Code de la santé énonce que la
provocation à l'usage ou au trafic de stupéfiants, par la publicité ou
l'incitation ou la présentation sous un jour favorable des produits
classés stupéfiants, est punie de cinq ans d'emprisonnement et 75 000
euros d'amende, même si l'incitation est restée sans effet.
- Entre 2006 et 2011, un décret empêchait de fournir des recettes de
produits naturels non-homologués (par exemple la recette du purin
d’ortie, insecticide et fertilisant naturel[6]).
- Enregistrer et/ou diffuser des images de scènes de violence (quelles qu'elles soient : violences policières, violences au cours de manifestations, « happy slapping »...) est sanctionné pénalement, sauf si on est journaliste[7] ; en 2018, Marine Le Pen est ainsi mise en examen pour avoir relayé des photos d’exactions de Daesh sur Twitter.
- Inciter les « assujettis » sociaux à refuser de s'affilier à un organisme de Sécurité sociale ou à ne pas payer les cotisations à un régime d'assurance obligatoire est sanctionné pénalement[8] (précision : cet article de loi, dans l'optique de la fin du monopole légal de la sécurité sociale
survenu en France en 2001, condamne en fait le non-respect de
l'obligation d'assurance, et non le manquement à l'obligation de cotiser
à un organisme français quel qu'il soit).
- Mein Kampf, d'Adolf Hitler,
n'a pu être publié en France qu'avec l'addition, par arrêt de la Cour
d'appel de Paris du 11 juillet 1979, d'un avertissement moralisateur de
onze pages. Le livre Suicide, mode d'emploi a été interdit à la vente en 1987, par une loi réprimant la « provocation au suicide ». Le 12 mars 1987, c'est le roman L'Os de Dionysos
qui est interdit par le tribunal de grande instance de Tarbes pour
« trouble illicite, incitation au désordre et à la moquerie,
pornographie et danger pour la jeunesse en pleine formation physique et
morale ».
- Le livre Le Grand Secret, publié en 1996 par le docteur Gubler, médecin de François Mitterrand,
a été interdit en France pour violation du secret médical. Un arrêt de
la Cour européenne (décision du 18 mai 2004) a sanctionné les juges
français qui ont interdit la sortie du livre.
- Il est permis de commenter une décision de justice,
en revanche il est interdit « de chercher à jeter le discrédit,
publiquement par actes, paroles, écrits ou images de toute nature, sur
un acte ou une décision juridictionnelle, dans des conditions de nature à
porter atteinte à l'autorité de la justice ou à son indépendance »
(article 434-25 du Code pénal). Par exemple, estimer qu'une décision de
justice est « un chef-d'œuvre d'incohérence, d'extravagance, et d'abus
de droit » a été sanctionné pénalement[9].
- Interdiction lors des élections de diffuser des résultats de
sondages, tendances ou résultats partiels, avant l'heure de fermeture
des bureaux de vote (interdiction facilement contournée par les médias
étrangers via Internet).
- Brûler un Coran puis uriner dessus et diffuser le tout sur Internet
vaut à son auteur en 2011 trois mois de prison avec sursis et 1000 euros
d’amende pour incitation à la haine à l'égard des musulmans (le
blasphème n'existe plus depuis 1881, sauf en Alsace-Moselle par
incorporation de l'article 166 du Code pénal allemand)[10].
En revanche, l'exposition en Avignon de photographies d'un Christ
plongé dans l’urine et le sang est soutenue moralement et financièrement
par les pouvoirs publics.
- Un commerçant n'a pas le droit d'afficher dans son magasin des
photos de voleurs, tirées de sa vidéosurveillance, avec la mention
« voleur »[11] (risque de poursuites pour atteinte au droit à l'image, au respect de la vie privée, et pour diffamation).
- La loi Evin interdit la publicité des boissons alcoolisées. En 2012,
la chaîne W9, qui diffuse la série télévisée d'animation américaine Les Simpson,
a dû flouter systématiquement le nom de la Duff, la bière préférée du
personnage principal (cette bière, qui était fictive au début de la
série, a eu la malchance -ou la chance - d'exister par la suite).
- De façon plus générale, les messages publicitaires obligatoires peuvent être considérés comme une atteinte à la liberté d'expression.
- En 2013, un élu Front national, Julien Sanchez, est condamné à 4000
euros d'amende pour avoir omis de censurer sur sa page Facebook des
propos de commentateurs qui dénonçaient en 2011 « l’islamisation » de la
ville de Nîmes.[12].
En appel, en octobre 2013, sa condamnation est confirmée, considérant
qu'il était le directeur de publication de sa page Facebook[13].
- La prétendue protection de la vie privée (d'invention récente,
puisque l'article 9 du Code civil date de 1970) permet de s'attaquer à
la liberté de la presse : par exemple, le Nouvel Observateur a été condamné en février 2013 pour « atteinte à la vie privée » suite à la publication d'extraits du roman Belle et Bête
de Marcela Iacub, relatant sa relation avec Dominique Strauss-Kahn
(bien que ce dernier ne soit jamais mentionné nommément dans le roman).
En 2015, un selfie moqueur de Brahim Zaibat, photographiant Jean-Marie
Le Pen endormi dans un avion, est taxé par l’avocat de Jean-Marie Le Pen
d'« atteinte au droit à l’image et au respect de la vie privée », le
sommeil étant selon lui « par excellence un attribut de la vie
privée »...
- Depuis 2013, le patrimoine des députés peut être consulté en
préfecture, mais pas publié : la publication d'une déclaration de
patrimoine est passible d'un an de prison et de 45 000 euros d'amende.
- L’autorité des marchés financiers (AMF) invoque l’article 632-1 de
son règlement général pour attaquer des blogueurs accusés d'avoir
diffusé des informations inexactes sur leurs blogs au détriment de la
Société Générale[14].
- Le livre Le Salut par les Juifs de Léon Bloy (livre écrit en réponse à La France juive
de l'antisémite Édouard Drumont), maintes fois réédité depuis 1892, a
été censuré le 13 novembre 2013 par le juge des référés de Bobigny,
suite à une plainte de la Licra.
- En janvier 2014, la circulaire Valls interdit les spectacles de l'humoriste Dieudonné en invoquant la « dignité humaine ».
- La publicité pour les contraceptifs féminins fut longtemps interdite
(pour éviter la propagande antinataliste) ; l'interdiction ne fut
complètement levée qu'en 1999 (après avoir été assouplie par la loi du
18 janvier 1991).
- En octobre 2015, le présentateur du bulletin météo de France 2, Philippe Verdier, a été mis à pied pour avoir écrit Climat Investigation, un livre critique à l'égard du réchauffement climatique, dénoncé comme un « scandale planétaire ».
- En novembre 2015, brûler un Coran est considéré comme un délit par le procureur de la République Jean-Pierre Valensi[15].
- En décembre 2016, le maire de Béziers, Robert Ménard, est jugé pour
provocation à la haine raciale pour avoir affirmé qu’il y avait trop
d’élèves musulmans dans les écoles et avoir parlé de « seuils de
tolérance ».
- Le cinéaste Gérard Boyadjian est poursuivi par la Licra en 2017 pour son film « Chameau #Pas d’Amalgame! » ; son avocate souligne qu'on a fait entrer l’islamophobie dans le champ judiciaire pour empêcher toute critique de l’islam, en l'absence de loi sur le blasphème.
- En 2018, Nicolas Dupont-Aignan est jugé pour provocation à la haine
ou à la discrimination pour avoir évoqué une « invasion migratoire ».
- En 2018, Eric Zemmour
est condamné en appel pour des propos islamophobes tenus en 2016 : il
avait parlé d'une « invasion », d'une « lutte pour islamiser un
territoire », « un jihad ».
- En janvier 2019, l’essayiste d’extrême droite Alain Soral est
condamné à un an de prison ferme pour avoir injurié une magistrate et
tenu des propos antisémites ; la Licra estime que « la place des
antisémites comme Alain Soral est en prison ». À la fin de l'année 2019,
il s'installe en Suisse pour échapper à la justice française. En
juillet 2020, il est arrêté en France pour « provocation publique à la
haine ou à la violence », délit prévu par la loi sur la presse de 1881.
- L'écrivain Hervé Ryssen est incarcéré en septembre 2020 suite à ses condamnations pour propos antisémites.
- En 2023, des députés tentent de faire voter une interdiction du discours climatosceptique dans les médias[16] en 2023
- En 2023, de nombreuses manifestations pro-palestiniennes sont interdites de manière préventive, sans raison valable.
Notion d'injure ou de diffamation
- L'injure publique ou non-publique est pénalisée, et plus
gravement quand elle vise un agent public (notion d'outrage). On peut
être condamné pour « offense au chef de l’État » (cas de l'homme qui
avait brandi en 2008 une affichette « Casse toi pov'con » lors d'une
visite présidentielle à Laval : en mars 2013, la Cour européenne des
droits de l'Homme a condamné la France pour viol de la liberté
d'expression).
- L'injure raciale est sanctionnée pénalement. La notion d'injure raciale est très large : assimiler les juifs[17]
(qui d'un point de vue scientifique ne constituent pourtant pas une
« race » ni une ethnie) à une « secte » et à une « escroquerie »
constitue une injure raciale « dont la répression est une restriction
nécessaire à la liberté d'expression dans une société démocratique »
(selon la Cour de cassation statuant sur le cas de l'humoriste Dieudonné
en février 2007). Jean-Paul Guerlain est condamné pour injure raciale
en 2012 pour avoir utilisé l'expression « travailler comme un nègre ».
En juillet 2014, Anne-Sophie Leclère (ex-tête de liste Front national
aux municipales à Rethel) est condamnée à neuf mois de prison ferme et 5
ans d'inéligibilité pour avoir comparé la garde des Sceaux, Christiane
Taubira, à un singe. En revanche, le terme « souchien » (pour « Français
de souche ») ne relève pas du racisme anti-blanc[18].
- Il existe de la même façon un délit d'« injures publiques envers un
groupe de personnes en raison de leur appartenance à une religion » (en
février 2007, puis septembre 2012 : affaire des caricatures du prophète
Mohammed publiées par Charlie-Hebdo)
- Un caricaturiste peut être puni pour « injures publiques envers une
administration, en l’occurrence la police nationale ». C'est le cas du
dessinateur Placid, pour avoir réalisé une caricature de policier en
2001, en lui retroussant un peu le nez à la manière d'un cochon[19], le genre de la caricature n'autorisant pas les « représentations dégradantes »[20].
- Traiter des policiers de « volaille » sur Facebook a valu à son
auteur 4 mois de prison ferme et 1500 euros de dommages et intérêts
(décision du tribunal correctionnel de Grasse en février 2017[21]).
- Répression des injures sexistes ou « homophobes » : la loi du 30
décembre 2004 pénalise les propos liés au sexe ou l'orientation sexuelle
de la personne. Une législation à contre-courant de la jurisprudence de
la Cour européenne des droits de l’Homme[22].
- Google est fréquemment mis en cause pour son dispositif Google
Suggest qui procède à des associations de mots que certains considèrent
comme injurieuses ou diffamatoires ; les jurisprudences sont
contradictoires[23]
- En décembre 2013, Jean-Marie Le Pen est condamné pour « injure
publique à caractère racial » pour avoir en 2012 attribué aux Roms la
phrase : « Nous, nous sommes comme les oiseaux, nous volons
naturellement ».
- Traiter quelqu'un de fumiste relève de la diffamation, en revanche on peut sans risque qualifier son travail de fumisterie[24].
- En août 2014, Christine Tasin est condamnée à 3000 euros d’amende
pour avoir dit le 15 octobre 2013 « l'islam est une saloperie » ; son
avocat souligne que « ce sont des propos hostiles à l’islam et non aux
musulmans » ; elle est relaxée en appel par la cour d’appel de Besançon
en décembre 2014. Cependant, elle est condamnée pour provocation à la
haine en mars 2017 pour avoir utilisé plusieurs fois l'expression
« islam assassin ».
- En janvier 2015, Arno Klarsfeld est mis en examen pour avoir « porté
atteinte à l'honneur et à la considération des jeunes de banlieue »,
après avoir déclaré qu'« une partie des jeunes de banlieue » est
antisémite.
- En janvier 2015, après les attentats à Charlie Hebdo,
plusieurs dizaines d'arrestations pour « apologie du terrorisme » ont
été menées, conduisant à des gardes à vue et à plusieurs peines de
prison ferme.
- En octobre 2015, l'avocat pénaliste blogueur Maître Eolas
est condamné pour injure et diffamation envers l'Institut pour la
justice (IPJ, association qui prône le durcissement de la politique
pénale), pour un tweet datant de 2011 où il accusait l'IFP de
« manipulation » et disait de lui : « je me torcherais bien avec
l'Institut pour la justice si je n'avais pas peur de salir mon caca »
(sic).
- Le délit de « diffamation », en raison de son caractère très vague
et très subjectif (atteinte à l'honneur ou à la considération, « volonté
de nuire »), est en général le moyen le plus commode de faire taire un
adversaire, et n'importe quel écrit politique un peu critique peut
encourir une condamnation. Par exemple, exprimer l'opinion qu'en France
« les contrôles d’identité au faciès sont non seulement monnaie
courante, mais se multiplient » a valu à son auteur une condamnation
pour diffamation[25].
La diffamation ne consiste pas à dire quelque chose de faux concernant
une personne, c'est en fait une atteinte à l’honneur concernant un fait
précis (sinon c’est une injure). Les deux moyens de défense (outre la requalification
en injure) sont l'exception de vérité (souvent difficile à prouver : on
peut être condamné pour quelque chose de vrai -par exemple
l'affirmation de charlatanisme- qu'on n'a pu prouver, et relaxé pour
quelque chose de faux) et l'exception de bonne foi (impliquant entre
autres absence d’animosité personnelle et prudence dans l’expression).
- Un décret d'août 2017[26] s'immisce dans la vie privée des personnes pour réprimer les « provocations, diffamations et injures non publiques » racistes ou discriminatoires.
Notion de discrimination
- Passer une annonce pour recruter une aide ménagère à domicile
qui soit chrétienne, ou une puéricultrice en précisant « homosexuel
s’abstenir », aboutit à une condamnation pour discrimination[27] ;
en revanche certaines discriminations religieuses semblent tolérées
(exemple d'offres d'emploi de bouchers halals, les candidats devant être
musulmans) ;
- Plus généralement, le Code du travail rend la discrimination à
l'embauche illégale : la France est le seul pays où l'apparence physique
ou l'état de santé figurent parmi les critères de discrimination
illégaux. Une annonce où l'on chercherait à recruter un candidat ou une
candidate en bonne santé ou d'apparence agréable serait donc
discriminatoire ;
- La liberté de conscience et le droit de changer de religion ou
d'abandonner sa religion ne sont pas officiellement reconnus pour les
musulmans. L'apostasie est punie au minimum (en pratique) par une mort sociale, et au pire (en théorie) par la mort.[28]
Comparaison avec les États-Unis
Aux États-Unis, le Premier amendement à la constitution nationale
garantit en théorie une liberté d'expression très étendue, puisqu'il ne
permet « aucune loi qui touche l'établissement ou interdise le libre
exercice d'une religion, ni qui restreigne la liberté de parole ou de la
presse ». La conception de la liberté d'expression est différente de
celle de la France :
- Dans un pays, on déclare une liberté que l'on met aussitôt sous
la protection du législateur, alors que, dans l'autre, on garantit la
liberté contre celui qui est considéré comme son violateur potentiel le
plus dangereux : le législateur fédéral. (Jean-Philippe Feldman, Libéralisme et liberté d'expression, 2015)
Cependant, la liberté d'expression exclut « les propos relevant de
l'obscénité, de la diffamation, de l'incitation à l'émeute, du
harcèlement, des communications privilégiées, des secrets commerciaux,
des documents classifiés, du copyright, des brevets, des opérations
militaires, des discours commerciaux comme la publicité, et de
restrictions de temps, de lieu et de manière »[29], ce qui met la liberté d'expression à la merci de l’État. La censure s'exerce à différents niveaux[30].
Citations
- « Nous vivons dans un pays où le délit d'opinion est devenu
du droit commun. [...] Le nombre de choses que nous n'avons plus le
droit de dire est devenu absolument impressionnant, et ça s'est fait
petit à petit, jusqu'à ce que finalement la prophétie de Tocqueville se
réalise. [...] Le gouvernement politique devient presque une activité
d'élevage. » (Jean-François Prévost[31])
- « En autorisant des associations à porter plainte au nom de
groupes pour provocation à la haine, à la violence ou à la
discrimination en raison de l'appartenance ou de la non-appartenance à
une race, une ethnie, une nation, mais aussi à une religion, cette
disposition [la loi Pleven de 1972] a eu pour effet paradoxal de
réintroduire le blasphème sans le nommer. L'intention était peut-être
bienveillante, le résultat s'est révélé désastreux. » (Anastasia Colosimo[32])
- « Ce qui est terrible, c'est à quel point on ne peut plus rien dire... Nietzsche, Schopenhauer et Spinoza ne passeraient plus aujourd'hui. Le politiquement correct,
tel qu'il est devenu, rend inacceptable la quasi-totalité de la
philosophie occidentale. De plus en plus de choses deviennent
impossibles à penser. C'est effrayant. » (Michel Houellebecq[33])
Notes et références
Philippe Nemo, La régression intellectuelle de la France, Texquis, juin 2011
Sommes-nous islamophobes ? sur Contrepoints.
Bientôt une nouvelle loi pour museler le climatoscepticisme dans les médias ?, IREF, 4 septembre 2023
En
réalité, tout dépend de la personne qui s'exprime, d'où elle parle, et
si elle est jugée comme faisant partie des bien-pensants. Par exemple,
Stéphane Hessel n'a jamais été incriminé quand il a dit en janvier 2011
dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung : « la politique d'occupation allemande [...] était une politique relativement inoffensive".
Historiens, changez de métier !
Guerre de l’Ortie
loi sur la prévention de la délinquance
Article L 652-7 du Code de la sécurité sociale
Billet de Maitre Eolas : Pourquoi on peut commenter une décision de justice
Le prévenu a en fait été relaxé en appel (in "Il brûle un Coran et urine dessus : relaxe confirmée en appel", Le Post).
À noter que ce n'est pas la liberté d'expression qui a été invoquée
pour la relaxe, mais le fait que « les éléments de la procédure ne
permettent pas de démontrer avec certitude que l'intention (du prévenu)
était de susciter un sentiment d'hostilité ou de rejet de nature à
provoquer la discrimination, la haine ou la violence à l'égard des
musulmans »...
« Un commerçant cannois affiche ses voleurs », Var matin, 19 février 2012.
Le conseiller régional Front national, Julien Sanchez, reconnu coupable de provocation à la discrimination raciale
Un élu Front national condamné pour les commentaires Facebook de ses amis
Fausses rumeurs : 8 000 et 10 000 euros d’amende pour deux blogueurs (PCINpact, 15/11/2013)
Coran brûlé lors d’une manifestation islamophobe à Calais : le parquet ouvre une enquête (La Voix du Nord, 19/11/2015)
Bientôt une nouvelle loi pour museler le climatoscepticisme dans les médias ?, IREF, 4 septembre 2023
On écrit « les juifs » sans majuscule quand il s'agit de l'appartenance religieuse au judaïsme, pour les distinguer des Juifs, membres du peuple juif.
"Souchiens" n'est pas une injure raciste
Article d'Agora-international
Billet de Maitre Eolas
Il traite trois policiers de volaille et poste leur photo sur Facebook, quatre mois de prison ferme (Nice Matin, 02/02/2018)
Article de RSF : Adoption de la loi contre l’homophobie : une atteinte à la liberté d’expression
"Google Suggest" et l'injure publique
Affaire Velasco/Alessandri en 2003.
Condamnation dans l'affaire Vos, Syndicat de la magistrature
Décret
n° 2017-1230 du 3 août 2017 relatif aux provocations, diffamations et
injures non publiques présentant un caractère raciste ou discriminatoire
Patrick Simon, bulletin du Cercle Frédéric Bastiat n°80, p. 6
Les musulmans ont-ils le droit d’apostasier en France ?
Cité dans Dépasser la démocratie, 2013, p. 78.
Voir Censorship in the United States et Book censorship in the United States.
Jean-François Prévost, 24 octobre 2015, Congrès national des libérés de la Sécurité sociale
Anastasia Colosimo: « La liberté d’expression a régressé au pays de Voltaire », Le Figaro, 7 janvier 2020
- Michel Houellebecq, L'opinion indépendante, janvier 2002
Bibliographie
- 1996, T. Franklin Harris Jr, "Obscenity: The Case for a Free Market in Free Speech", The Freeman, septembre, Vol 46, n°9
- 2011, Philippe Nemo, La régression intellectuelle de la France, Texquis, Acheter en ligne
Voir aussi
Lien externe
Liberté d’expression
La liberté d'expression est l'absence de contrainte illégitime exercée à l'encontre d'individus en raison de l'expression de leurs opinions. Dans les démocraties modernes, son affirmation occupe une place primordiale et est reconnue unanimement comme un principe fondamental. La liberté
d'expression est un principe qui est très cher aux libéraux, pourtant,
nombreuses sont les démocraties dites libérales qui décrètent des lois
lui portant une atteinte flagrante. L'esprit de ces lois, bien que
débattues et discutées au sein d'institutions de pouvoir, sont en
discordance avec sa compréhension, sa portée et réelle application. Le
paradoxe est que le besoin de limiter le principe de liberté
d'expression semble être plus pressant plutôt que le réel besoin de le
respecter entièrement.
La liberté d'expression vue par les libéraux et les libertariens
En cohérence avec la conception libérale de la liberté
des individus, les libéraux défendent le droit pour chacun de pouvoir
exprimer toute idée ou information, par tous les moyens possibles, sans
être exposé à une quelconque nuisibilité ou danger. Même dans le
contexte où les opinions visent des personnes en particulier, le fait
d'exposer des opinions ou idées ne constitue pas une agression,
tant que cela ne cause pas des dommages certains et factuels, ceci
quelles que soient les divergences d'idées des parties. La liberté
d'expression s'applique entièrement dans un débat ou discussion critique
où chacun défend son champ d'idées.
Par conséquent, les libéraux s'opposent à toute forme de
répression visant toute forme d'expression d'idées, car exposer ses
idées n'est pas un crime,
tant qu'elles n'impliquent pas une atteinte aux personnes et aux biens
d'autrui. La liberté d'expression signifie que chaque personne dispose
librement de ses idées et opinions, même si elles ne concordent pas avec
les idées et opinions d'une autre personne.
Le libéralisme va donc plus loin que le droit positif,
qui limite toujours la liberté d'expression en la soumettant à la
législation, même quand cette dernière n'instaure pas d'interdiction
préalable, par exemple :
« La libre communication des pensées et des opinions
est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc
parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette
liberté, dans les cas déterminés par la Loi. »
— article 11 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du citoyen
La réputation
d'un homme n'est pas sa propriété : elle n'a d'existence que dans
l'esprit des individus, et il n'appartient qu'à eux de choisir les
procédés par lesquels ils forment leurs opinions. Le droit de disposer
d'une partie de l'esprit d'autrui est radicalement rejeté par la théorie
libérale du droit.
En effet, c'est tout le problème des relations dites
« spéciales » ou « singulières » entre ce que pense un individu et son
propre comportement.
Une personne peut être en total désaccord avec ce qu'une autre
dit, et agir en conséquence. Par exemple, lorsqu'une chaîne de radio
profère des propos inadmissibles, il éteint sa radio. Si d'autres
apprécient ce que dit telle ou telle station de radio et choisissent
librement de l’écouter, il n'y a aucune raison de les en empêcher. Une
station de radio ne survit que par ses auditeurs, si elle les perd par
son comportement, elle devra soit rectifier le tir soit disparaître.
Rien n'empêche ses adversaires de lancer une radio concurrente, un
journal, un blog, un groupe pour combattre des propos jugés intolérables
en faisant usage de leur propre liberté d'expression.
D'une certaine manière, la liberté d'expression est la meilleure arme contre les débordements de la liberté d'expression.
Libéraux et libertariens sont donc opposés au délit d'opinion
(moyen de faire taire les dissidents), à la censure, à la police des
consciences, ou au délit de presse.
Un des premiers manifestes en faveur de la liberté d'expression est l'Areopagitica de l'écrivain John Milton, publié en 1644, qui s'élève contre la censure préalable, et dont le sous-titre est : pour la liberté d'imprimer sans autorisation ni censure. De même, Baruch Spinoza, dans son Traité théologico-politique paru en 1670 (chapitre XX : Où l’on montre que dans un État libre il est loisible à chacun de penser ce qu’il veut et de dire ce qu’il pense) s'élève contre la censure :
« Il est évident que les lois concernant les opinions
menacent non les criminels, mais les hommes de caractère indépendant,
qu’elles sont faites moins pour contenir les méchants que pour irriter
les plus honnêtes, et qu’elles ne peuvent être maintenues en conséquence
sans grand danger pour l’État[1] »
Idées fausses sur la liberté d'expression
La plus répandue des fausses idées sur la liberté d'expression est la confusion entre « droit de » et « droit à ».
Dans le premier cas il s'agit d'interdire l'usage de la contrainte en
raison des idées exprimées par une personne ; or, les libéraux sont a priori pour une liberté d'expression totale quelles que soient les idées exprimées, même les pires (racisme, xénophobie, apologie du nazisme ou du communisme, etc.). Dans le second, le désir qu'a une personne d'être entendue devrait l'emporter sur les droits de propriété
des autres. On légitime ainsi l'expropriation partielle de ressources
privées (les murs des bâtiments, du temps d'antenne télévisée, les
rues...) quand cela peut servir à faire passer ses idées ou simplement à
supporter une œuvre artistique. Comme l'exprimait Choderlos de Laclos
au XVIIIe siècle :
« Le seul homme qui ait le droit de m'empêcher de coller ma pensée sur un mur, c'est le propriétaire de la maison. »
De la même façon, les subventions étatiques aux journaux en panne de lecteurs sont illégitimes, puisqu'on force le contribuable à financer des journaux qui ne l'intéresse pas.
Autrement dit, pour un libéral, la liberté d'expression est totale, mais dans la mesure où elle respecte strictement le droit de propriété d'autrui.
La liberté d’expression consiste donc à ne pas empêcher de façon
coercitive l'expression des idées et des opinions. Cependant, elle ne
doit en aucun cas aboutir à :
- une obligation inconditionnelle de donner à autrui la
possibilité de s'exprimer (par exemple un éditeur ou un groupe de presse
est maître de ses choix éditoriaux et de ses publications) ;
- un relativisme moral, qui mettrait toutes les opinions sur le même plan (sophismes, idées nuisibles ou violentes, etc., que précisément la liberté d'expression permet de combattre sans violence).
Exemple de la vision libertarienne : peut-on, au nom de la liberté
d'expression, crier « au feu ! » dans une salle de théâtre bondée, alors
qu'il n'y a pas de feu ? Non, et ce non pas en raison des conséquences
possibles (encore que cela puisse constituer une circonstance
aggravante), mais parce qu'on enfreint les règles acceptées lors de
l'achat du billet et fixées par le propriétaire. Les victimes, s'il y en
a, se retourneront contre le propriétaire, qui se retournera contre le
fautif.
Autre exemple : peut-on, au nom de la liberté d'expression,
menacer quelqu'un, déclencher une fausse alerte à la bombe, etc. ? Une
menace n'est pas forcément une agression, elle n'acquiert ce caractère
que quand elle est directe et explicite (clear and present danger,
selon la loi américaine). Les victimes ont donc le droit de prendre des
mesures coercitives contre une agression qui se présente comme
manifeste et imminente.
Une insulte (une « agression verbale ») n'est pas, d'un point de
vue libertarien, une agression, et n'est sûrement pas à mettre sur le
même plan qu'une agression physique. Le « délit d'outrage », inventé
pour protéger les fonctionnaires (policiers, enseignants, magistrats...)
ou les symboles de la République (drapeau, hymne national), n'existe
tout simplement pas et fait partie des innombrables abus étatiques.
Un exemple : le négationnisme
Il est clair que l'idéologie libérale rejette le nazisme, le fascisme, le négationnisme et autres idéologies semblables.
Dans quatorze pays d'Europe, le négationnisme (négation de
l'holocauste) fait l'objet d'une loi dont la transgression est punie par
la prison. Pourtant le négationnisme a des disciples en Europe dans
tous ces quatorze pays. Est-ce que la criminalisation des propos
négationnistes aide à la disparition de ce mouvement ? Absolument pas,
bien au contraire, la criminalisation les aide ! Dans la plupart des
cas, la criminalisation des propos négationnistes ou même révisionnistes
crée des martyrs et alimente ainsi la cause des groupes néo-nazis.
Brimer la liberté d'expression sous prétexte d'empêcher la
« banalisation » de propos racistes, xénophobes ou autres n'empêche pas
la survie de ces mouvements, car on ne peut empêcher les gens de penser
ce qu'ils veulent. La meilleure manière de combattre le néo-nazisme est
d'utiliser la raison et le ridicule et non pas de criminaliser une telle
expression. Si des propos néo-nazis perdurent, c'est à l'individu de
les combattre en s'exprimant en toute liberté. La liberté d'expression
elle-même est la meilleure arme contre les débordements de la liberté
d'expression.
Dans ce contexte, criminaliser l'expression des propos
négationnistes ou révisionnistes revient à juger irresponsable le
public, qui pourrait être « influencé » par de tels propos. Évidemment
une telle expression n'est pas rendue impossible par l'interdiction,
elle est seulement rendue clandestine, et d'autant plus intransigeante.
Autre exemple : la diffamation
Est-il permis de diffamer quelqu'un, c'est-à-dire de raconter à son
propos des mensonges qui pourraient lui causer du tort ? Les réponses
libérale et libertarienne divergent ici.
Pour les libéraux classiques, la diffamation est condamnable ; ainsi, Benjamin Constant d'écrire dans De la liberté des brochures, des pamphlets et des journaux au début du XIXe siècle[2] :
« [La
liberté d'expression] n'exclut point la répression des délits dont la
presse peut être l'instrument. Les lois doivent prononcer des peines
contre la calomnie, la provocation à la révolte, en un mot contre tous
les abus qui peuvent résulter de la manifestation des opinions. Les lois
ne nuisent point à la liberté ; elles la garantissent, au contraire.
Sans elles aucune liberté ne peut exister. »
D'un point de vue libertarien,
la diffamation ne doit cependant pas être poursuivie (ce qui ne
signifie pas qu'on l'approuve moralement). En effet, la diffamation ne
nuit jamais directement à personne. Si j'affirme que le pape est un
nazi, et que vous me croyez, c'est votre problème, pas le mien. Soutenir
le concept de diffamation suppose que les gens sont de parfaits
irresponsables et vont croire tout ce qu'on leur dit. C'est la même
façon de penser erronée qui conduit à interdire le négationnisme ou
l'expression de l'antisémitisme.
« En vertu des lois actuelles contre la diffamation,
(un individu) agit en violation de la loi dès lors qu’il a « l’intention
de nuire », même si l’information diffusée est vraie. Or le caractère
légal ou illégal d’une action devrait dépendre de sa nature objective et
non de la raison d’agir de l’acteur. Si une action est objectivement
non-agressive, elle doit être autorisée quelle que soit l’intention,
bienveillante ou malveillante, qui la motive (cette dernière pouvant,
par contre, être pertinente quant à la moralité de l’action). Sans
parler de l’énorme difficulté pour le juge de découvrir les motifs
subjectifs d’un individu »
— Murray Rothbard
Rothbard indique deux effets pervers liés à l’illégalité de la
diffamation, qui impacte la population la moins aisée : elle est une
proie plus facile pour les calomniateurs, et on entrave sa capacité à
diffuser des vérités déplaisantes sur les puissants.
Faut-il accepter comme exception à ce principe le cas du faux
témoignage, car il semble bien y avoir un lien direct de cause à effet
entre ce qui a été dit (le faux témoignage) et la conséquence, qui peut
être la condamnation d'un innocent ou la relaxe d'un coupable ? Non pour
les libertariens, car le faux témoignage n'est pas condamnable en
raison des dommages provoqués, mais en raison du fait que le témoin
s'est engagé contractuellement (ou par serment) à dire la vérité. Ce
n'est pas l'accusé qui pourra poursuivre le faux témoin, mais le
tribunal. Il convient de préciser que les faux témoins étaient mis à mort
par les tribunaux, dans les temps anciens, car le faux témoignage était
associé à un très grave trouble à l'ordre public [domaine politique et
social] et à l'ordre spirituel, lié aux fondements de la conscience
[domaine moral et religieux], car le faux témoignage était par
définition attentatoire à la vérité.
Du point de vue du droit naturel,
la liberté d'expression est bien absolue, et le « délit » de
diffamation n'existe pas. Soutenir ce concept de diffamation revient
pour les libertariens à cautionner un extraordinaire recul du droit
d'expression, le délit de diffamation étant couramment utilisé par les
gouvernements pour faire taire leurs opposants (on pourrait même
l'utiliser contre les libertariens quand ils traitent les gouvernants
d'esclavagistes).
Alors que les libertariens cherchent à séparer ce qui n'est
condamnable que moralement (action immorale) et ce qui est condamnable
juridiquement (agression contre la personne ou sa propriété), en
présumant des intentions des acteurs le droit positif criminalise
certaines actions qui ne sont pas directement des agressions. Du point
de vue juridique, dans des conditions spécifiques et dans le cadre d'une
restriction de la liberté d'expression, la notion de dépôt de plainte
en dénonciation calomnieuse existe (et les individus peuvent donc
l'utiliser), et le faux témoignage (ou ladite diffamation) est constitué
tant que la personne qui en calomnie une autre n'a pas donné la ou les
preuve(s) de ce qu'elle avance, et/ou que la personne calomniée a prouvé
son honneur et sa moralité, suivant selon le système judiciaire
inquisitorial français, ou suivant selon le système judiciaire
accusatoire anglo-saxon. En pratique, l'arbitraire règne en ce domaine.
Le droit de se taire
De même qu'on ne peut empêcher quelqu'un de s'exprimer, il n'y a pas,
inversement, d'obligation à s'exprimer. Cela concerne aussi bien la
protection des sources des journalistes et les diverses sortes de secret
professionnel que le droit à ne pas être contraint à s’accuser soi-même
(droit à ne pas s’auto-incriminer), un droit tiré du principe de la
présomption d'innocence[3]. Pour les libertariens, cela relève de l'inaliénabilité de la volonté humaine.
Clientélisme et liberté d'expression
Les atteintes à la liberté d'expression obéissent souvent à un
clientélisme électoral. Voici un exemple de raisonnement de politicien
relativement à la répression de l'incitation à la haine :
- les gens sont des faibles, les incitations à la haine pourraient les pousser à passer à l'acte ;
- le pouvoir qui, lui, est une élite supérieure au reste de la population, sait ce qu'il faut faire ;
- ainsi le pouvoir sait discriminer entre les bonnes interdictions et
les mauvaises : il peut décréter par exemple qu'on n'a pas le droit
d'exprimer de haine envers les juifs, les musulmans ou les homosexuels,
mais que c'est toléré envers les riches, les Blancs, les catholiques, les banquiers, etc. ; on aboutit ainsi à une forme de racisme et à l'établissement de privilèges ;
- si un groupe de pression quelconque veut imposer une nouvelle
interdiction en sa faveur, sa demande sera examinée avec bienveillance
(il a intérêt à être assez nombreux, à faire un grand tapage médiatique
ou à être bien vu du pouvoir).
Le politicien pourra ensuite trouver a posteriori toutes sortes de justifications éthiques à des limitations à la liberté d'expression qui sont en réalité d'origine clientéliste.
Atteintes à la liberté d'expression en France
Internet, la liberté d'expression et le libéralisme
Malgré les tentatives de contrôle, la liberté d'expression s'est
considérablement émancipée depuis l'avènement du Web. Il devient
difficile[4]
pour un pouvoir exécutif de mettre efficacement en œuvre les mesures de
répression de l'opinion décrites ci-dessus dès lors que cette dernière
s'exprime de façon libre, décentralisée, infiniment reproductible, et
indélébile sur Internet. Dans cette mesure, Internet est très souvent
comparé à deux grandes inventions de l'Histoire qui ont également
abaissé le coût d'accès à la connaissance, et contrecarré la censure: l'imprimerie et l'écriture.
L'écriture, inventée il y a quelques 5 000 ans en Mésopotamie, a signifié le début de la civilisation et de l'Antiquité. En ce qui concerne l'imprimerie qui vit le jour grâce à Johannes Gutenberg, elle a servi de catalyseur[5] au Schisme, à la Réforme, et donc à la Renaissance et aux Lumières.
Le 21e siècle a d'ailleurs connu
nombre de mouvements qui ont en commun de défendre un idéal de liberté
(plus ou moins bien exprimé), et d'utiliser Internet pour se mobiliser:
les printemps arabes, le mouvement des Indignés, le Tea Party, Occupy Wall Street, les « partis pirates », l'Intellectual Dark Web, etc. Nombreux sont ceux[6]
qui expriment l'opinion que ces exemples illustrent les toutes
premières manifestations d'une nouvelle ère de liberté à laquelle
Internet servira de vecteur.
De nouvelles menaces sur la liberté d'expression aujourd'hui ?
La liberté d'expression semblait jusqu'à récemment être l'un des
combats libéraux gagnés dans les pays développés. La citation
(faussement) attribuée à Voltaire
(« Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites, mais je me battrai
jusqu'à la mort pour que vous ayez le droit de le dire ») semblait
acceptée par tous. Cette liberté doit néanmoins faire face à de
nombreuses menaces nouvelles depuis les années 2000 :
- Volonté de faire taire les voix dissidentes sur des sujets comme le négationnisme ou le révisionnisme historique au sens large, avec des lois comme la loi Gayssot en France.
- Ces tentatives se sont élargies à tout discours contestataire comme
le discours antivaccin lors de la crise du COVID, ou les discours climatosceptiques[7] en 2023
- Le wokisme,
d'abord aux Etats-Unis puis dans le reste du monde, vise à réécrire
tous les textes ou œuvres culturelles susceptibles de heurter, dans une
définition large et vague, qui que ce soit. A la liberté d'expression,
on substitue un droit à ne pas être choqué, à des « safe spaces » dont
on exclut telle ou telle population
- dans le champ du religieux, le droit au blasphème est attaqué, soit via le terrorisme
(Charlie Hebdo et les caricatures de Mahomet), soit via des pressions
politiques toujours plus insistantes, demandant à restreindre la liberté
d'expression pour ne pas heurter.
Cette liste est malheureusement non-exhaustive.
Mesurer la liberté d'expression ?
On peut imaginer une échelle de mesure rudimentaire de la liberté d'expression :
- liberté d'expression complète
- liberté d'expression importante, mais auto-censure et influence rampante du « politiquement correct » (États-Unis, Suisse...)
- liberté d'expression réprimée législativement et à géométrie variable d'un jugement à l'autre (France)
- État policier pratiquant la censure, le filtrage d'Internet, voire l'emprisonnement des dissidents (de nombreux États autoritaires du monde)
- absence totale de liberté d'expression (totalitarisme, par exemple Corée du Nord)
Il existe aussi un Classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières, et un Indice de démocratie plus général créé en 2006 par The Economist Group.
Citations
- « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'Homme. » (article 11 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du citoyen de 1789)
- « Rappelons-le : dans l’acception du dictionnaire, on est
intolérant quand on combat des idées contraires aux siennes par la
force, et par des pressions, au lieu de se borner à des arguments. La tolérance
n’est point l’indifférence, elle n’est point de s’abstenir d’exprimer
sa pensée pour éviter de contredire autrui, elle est le scrupule moral
qui se refuse à l’usage de toute autre arme que l’expression de la
pensée. » (Jean-François Revel, Contrecensures)
- « J'ai toujours vigoureusement défendu le droit de chaque homme à
sa propre opinion, aussi différente qu'elle puisse être de la mienne.
Celui qui refuse à un autre ce droit se rend lui-même esclave de son
opinion présente, car il se prive du droit d'en changer... L'infidélité
ne consiste pas à croire ou à ne pas croire, mais à affirmer croire ce
que l'on ne croit pas. Il est impossible d'évaluer les dégâts moraux que
le mensonge à soi-même provoque dans une société. » (Thomas Paine, The Age of Reason[8])
- « La liberté est une peau de chagrin qui rétrécit au lavage de cerveau. » (Henri Jeanson in L'Aurore)
- « La liberté d'expression, qui inclut la liberté de s'exprimer,
de publier, d'informer, de manifester, de débattre, est absolument
fondamentale dans toute société prétendant protéger les droits de
l'homme. Sans liberté d'expression, point de réelle liberté d'opinion - A
quoi servent des opinions que l'on doit garder pour soi ? -, point de
liberté de rechercher des personnes partageant les mêmes centres
d'intérêts en vue d'association, point de liberté de proposer des choix
politiques variés, de publier des informations, des résultats de
recherche, des œuvres artistiques, point de liberté de faire valoir ses
droits face à l'oppression... En ce sens, on peut affirmer que la
liberté d'expression est l'un des piliers de toutes les libertés dont un
individu peut disposer. » (Vincent Bénard[9])
- « Il y a une arme plus terrible que la calomnie, c’est la vérité. » (Talleyrand)
- « Mais ce qu'il y a de particulièrement néfaste à imposer silence
à l'expression d'une opinion, c'est que cela revient à voler
l'humanité : tant la postérité que la génération présente, les
détracteurs de cette opinion davantage encore que ses détenteurs. Si
l'opinion est juste, on les prive de l'occasion d'échanger l'erreur pour
la vérité ; si elle est fausse, ils perdent un bénéfice presque aussi
considérable : une perception plus claire et une impression plus vive de
la vérité que produit sa confrontation avec l'erreur. » (John Stuart Mill, De la liberté[10])
- « La crainte des contrôles fiscaux, l'étouffement bureaucratique
et le harcèlement de l'Etat constituent des armes puissantes contre la
liberté de parole. » (Milton Friedman, La Liberté du choix)
- « La liberté d'expression ne peut qu'être mise à mal si la loi nous empêche d'affronter ses conséquences. »[11] (Rowan Atkinson)
- « Je suis libre d'avoir une opinion et c'est déjà très beau. Mais je voudrais être libre de ne pas en avoir. » (Sacha Guitry)
- « Pourquoi faudrait-il tolérer la liberté d'expression et la
liberté de la presse ? Pourquoi un gouvernement qui fait ce qu'il juge
bon devrait-il tolérer la critique ? Il ne tolèrerait pas une opposition
qui utiliserait des armes mortelles, or les idées sont bien plus
mortelles que les fusils. » (Lénine)
- « Personne ne peut transférer à autrui son droit naturel,
c’est-à-dire sa faculté de raisonner librement et de juger librement de
toutes choses ; et personne ne peut y être contraint. C’est pourquoi
l’on considère qu’un État est violent quand il s’en prend aux âmes. » (Spinoza)
- « Nul ne devrait être inquiété par la justice pour des propos
privés ou publics qui, même s’ils font offense à tel ou tel, ne tuent
pas et ne portent pas atteinte à la sécurité des personnes ou des biens.
Il faut donc abolir toute forme de délit d’opinion, toute tentative de
légiférer sur le passé, sur l’histoire ou sur la mémoire. » (Damien Theillier)
- « Les crimes de pensée n’existent pas car ils ne sont pas
mesurables, trop subjectifs. En effet, la pensée ou la parole peuvent
offenser mais ne tuent pas. Et quand commence l’offense ? C’est
impossible à définir, arbitraire. La notion de crime contre la pensée
est totalitaire et conduirait à mettre en prison ou censurer la plupart
des écrivains et des philosophes ! » (Damien Theillier[12])
- « Prétendre que votre droit à une sphère privée n'est pas
important parce que vous n'avez rien à cacher, n'est rien d'autre que de
dire que la liberté d'expression n'est pas essentielle, car vous n'avez
rien à dire. » (Edward Snowden)
Notes et références
Texte du Traité théologico-politique
Benjamin Constant, De la liberté des brochures, des pamphlets et des journaux, in Adolphe et œuvres choisies, Larousse, 1930, p.173
Les Experts de la garde à vue (blog de maître Eolas)
Liberté d'expression sur Internet : la France placée sous surveillance par RSF, Le Monde, 14 Mars 2011
How Luther went viral, The Economist, 17 Décembre 2011
Liberty, Technology, and the Advent of Social Networking, Gladden J. Pappin, The Intercollegiate Review, Automne 2011
Bientôt une nouvelle loi pour museler le climatoscepticisme dans les médias ?, IREF, 4 septembre 2023
Thomas Paine, The Age of Reason, 1793, repris par Nicole Bacharan in Faut-il avoir peur de l'Amérique, éd. Seuil, 2005, p. 20
Vincent Bénard, « Liberté d'expression : une liberté fondamentale », anciennement disponible en ligne à www.u-blog.net/liberte/note/57486
John Stuart Mill, De la liberté, chap.2, [lire en ligne]
"Free speech can only suffer if the law prevents us from dealing with its consequences."
Bibliographie
- 1920, Zechariah Chafee, "Freedom of Speech"
- Nouvelle édition en 1941, "Free Speech in the United States", Cambridge, Mass.: Harvard Univ. Press
- 1960,
Leonard W. Levy, "Legacy of Suppression: Freedom of Speech and Press in
Early American History", Cambridge, Mass.: Belknap Press.
- 1996,
- W. A. Haskins, "Freedom of speech: construct for creating a
culture which empowers organizational members", The Journal of Business
Communications, Vol 33, p85
- Mark Turiano, "The Virtues of Free Speech. The connection to human excellence", The Freeman: Ideas on Liberty, September, Vol 46, n°9, pp621-626
- 2012,
- Bob Ewing, "When Free Speech Collides with Occupational Licensing", The Freeman, Vol 62, n°8, October, pp16-18
- Jean-Philippe Feldman, "Liberté d'expression", In: Mathieu Laine, dir., "Dictionnaire du libéralisme", Paris: Larousse, pp365-366
Voir aussi
Liens externes