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août 03, 2026

L’État administratif et le libéralisme : une exception culturelle française !

L’État administratif et le libéralisme : une histoire française

Introduction

Les circonstances de l’actuelle crise financière, économique, mais aussi morale et intellectuelle ne peuvent que renforcer la tendance à rendre le libéralisme responsable de tous les maux. En France, le problème ne date pas d’aujourd’hui, il possède des racines qui s’enfoncent loin dans le passé, il concerne la naissance et le développement de l’État administratif à la française, qui a fait figure de colonne vertébrale dans l’histoire de notre nation. Remonter aux origines historiques de cette conception, c’est d’abord mieux comprendre combien la mondialisation brouille ou anéantit les repères immémoriaux des Français. En outre, les faits nouveaux survenus avec l’éclatement de la crise financière, depuis l’automne 2008, sont en train de réactiver cet héritage et de lui redonner des énergies d’une portée imprévisible, ce dont tout gouvernant devrait être averti ; nul ne sait quelles seront les conséquences d’une crise peut-être comparable à celle des années 1930, en tout cas, on ne peut pas se dispenser de mener l’enquête sur ce qui a été, à travers une quinzaine de constitutions et de régimes, le rôle original de l’État en France. Le propos est donc non pas de donner des recettes ni d’incriminer des responsables, mais de proposer aux lecteurs, aux décideurs, aux citoyens, quelques pistes de réflexion et, peut-être, d’action !

 

Il y a douze ans, je publiais un livre sur le libéralisme français, dont le titre soulignait, par l’idée d’« effacement » de l’individu1, que la France, pays des droits de l’homme et du citoyen, n’avait pas accompli sa révolution individualiste. Il fallait entendre par là que les tutelles, les précautions prises par l’État, la centralisation administrative, la recherche de corporatismes protecteurs signaient dans notre pays la méfiance envers le libéralisme et la société civile.

Bien plus près de nous, les 20, 21 et 22 mars 2009, le forum de Libération, sur «Comment sortir de la crise ? » (diffusé par France Inter), prenait pour leitmotiv la thèse que l’individualisme était devenu excessif, que l’égoïsme avait montré suffisamment ses ravages et que, donc, il fallait inventer (ou retrouver) de nouvelles formes du collectif. Ou, comme dit aussi Régis Debray, il faut rénover la fraternité. Ma position consistera à suggérer que le libéralisme qu’on croit pourfendre est un épouvantail, qu’il faut s’entendre sur ce qu’on appelle l’individualisme, qui, d’ailleurs, n’a pas constitué le modèle dominant de l’éducation, des entreprises et de la vie intellectuelle en France. Je demande aussi que l’on n’oublie pas, dans ce qui suit, un principe d’interprétation pour notre histoire : tout ce que nous avons construit depuis la Révolution et depuis Napoléon est une lutte contre l’Ancien Régime. Une clé capitale est la haine tenace portée à l’esprit de privilège et aux particularismes pouvant évoquer (réalité ou métaphore) l’ancienne société de corps, de hiérarchie et de morgue. On peut citer le Code civil, la conception de la justice, l’école laïque, la République et sa trilogie (Liberté, Égalité, Fraternité), la décentralisation si longtemps demandée (au moins durant tout le xixe siècle)et si longtemps refusée (jusqu’en 1982, lois Defferre). Nos institutions et nos passions protectrices de ces institutions portent l’empreinte en creux – si l’on regarde bien – de la monarchie absolue et de l’Église catholique. Gouverner aujourd’hui rend  nécessaire de connaître cette histoire, pour éviter de graves discordances ; la crise politique nouée autour de l’université (l’autonomie, le statut des enseignants) en constitue un exemple.

Il nous faut, dans un premier temps, partir de l’esprit de 1789, de ce qu’il nous a légué et que nous reproduisons souvent sans le savoir ; notamment, en matière d’action de l’État, un certain type de pensée et d’intervention qui s’exerce sur le lien social. Quand on dit « l’État », ici, il est clair qu’on ne parle pas des gouvernements ou de tels ou tels courants politiques qui ont gouverné. La figure de l’État, le sens de sa mission vont bien au-delà. On verra, dans un deuxième temps, les conséquences qui en découlent, notamment en matière de confiance, puisque la confiance est le ressort essentiel des démocraties libérales. Enfin, on terminera sur un problème politique récurrent, d’intensité névralgique, celui de la formation des élites en France.

Notes:

1. L. Jaume, L’Individu effacé ou le Paradoxe du libéralisme français, Paris, fayard, 1997.

Partie 1

L’esprit de 1789 et les tâches de l’Etat

Tel  qu’il se fonde sur de nouvelles bases lors de la Révolution française, et selon le principe que la loi est « l’expression de la volonté générale », l’État considère qu’il a des missions à l’égard de la société, y compris dans les rapports que l’individu entretient avec lui-même et avec les autres. On le voit encore ces jours-ci, où l’image de Jacques Tati ou d’une comédienne incarnant Coco Chanel est soumise à censure parce qu’elle constituerait une incitation à fumer. De façon globale, cela concerne tout ce qui constitue le lien social, comme lieu d’intervention de l’État. Pour le dire brièvement, il s’agit, à partir de 1789, de dépolitiser le lien social, d’individualiser le lien social et, enfin, de l’administrer. Considérons tour à tour ces trois aspects.

Que faut-il entendre par « dépolitiser le lien social » ? On peut s’étonner d’une pareille affirmation, alors que la Révolution prend appui sur la mobilisation de la société, sur « le peuple visible », qui manifeste dans la rue et qui, parfois, n’en fait qu’à sa tête, par exemple en ramenant le roi et sa famille à Paris en octobre 1789, ou, auparavant, en prenant la Bastille. Mais c’est vers les juristes, ce groupe dirigeant de l’Assemblée constituante (notaires, avocats, robins divers) qu’il faut se tourner pour comprendre la nouvelle conception appelée à inspirer les rapports entre société et pouvoir. Quelqu’un comme Sieyès est issu du clergé et non de la basoche, mais il a son idée du droit : la volonté générale, explique-t-il dans le discours du 7 septembre 1789, ne se trouve pas dans le peuple ni dans le corps électoral, mais dans l’Assemblée élue. C’est d’ailleurs pourquoi la notion d’un « appel au peuple » contre des projets de loi de l’Assemblée (proposition de défenseurs de l’exécutif comme Mirabeau) est, à ses yeux, une idée absurde. Le peuple – ou la nation, comme on voudra – n’a pas de volonté propre à faire valoir contre ceux qui, par leur réunion dans la capitale, par la délibération, la confrontation de leurs opinions, font émerger la volonté générale. D’ailleurs, explique encore Sieyès dans ce discours, c’est l’unité de l’Assemblée élue qui crée l’unité du peuple, et non l’inverse. Le peuple français ne peut exister politiquement et ne peut vouloir quelque chose qu’à travers son incarnation visible : l’Assemblée de ses représentants, où chaque membre « représente la nation tout entière »2.

C’est évidemment une conception théologique qui n’est pas sans rap- peler le discours de Bossuet sur l’unité de l’Église : chaque évêque ne doit rien dire ni rien faire qui ne puisse être avoué par tous les autres, car il représente l’Église, qui est, par son unité mystique, tout entière en chacune de ses parties. La différence est-elle que les députés peuvent voter, se combattre, décider à la majorité ? Mais les synodes, les conciles et toutes les assemblées ecclésiastiques le font aussi, en inventant d’ailleurs les techniques électorales et délibératives de l’époque moderne.

En fait, dans la conception des constituants de 1789 – hormis quelques récalcitrants –, la politique est déplacée de la société vers l’État, des simples citoyens vers les « spécialistes » de la chose publique. On le vérifie dans deux autres circonstances parlementaires : au moment de la loi que Le Chapelier fait voter en juin 1791 sur les syndicats (ouvriers ou patronaux) et en septembre 1791 sur les clubs et les sociétés populaires. Dans le premier texte, il est dit que les salariés ne sauraient se regrouper pour « leurs prétendus intérêts communs » (article 2), pour « délibérer », c’est-à-dire pour s’entendre par décision propre sur le salaire et, éventuellement, sur la grève. De même, présentant le second texte l’avant-dernier jour de la Constituante, le 29 septembre, Le Chapelier affirme que les Jacobins (club de Paris fédérant des centaines de filiales en province) ne sont rien d’autre qu’une corporation; ils ont un réseau serré et hiérarchisé, ils sont disciplinés, obéissent à des mots d’ordre communs, votés en assemblée et diffusés par le centre. Or, selon une remarquable formule de l’orateur, à cette date, « l’opinion publique est connue » et « la Révolution est terminée ». Les corps politiques intermédiaires, entre les citoyens et les représentants, sont donc des centres d’agitation inutiles et dangereux, tout comme les syndicats seraient nuisibles à la liberté d’entreprendre.

C’est en ce sens que l’État a pour fonction de dépolitiser le lien social, dans la mesure où il détient le monopole de la connaissance de l’intérêt général, de sa défense, de son application. En réalité, cette dépolitisation est une politisation précise et qui ne s’avoue pas. Voyons l’exposé des motifs de la loi sur les syndicats : « Il n’y a plus de corporations dans l’État, il n’y a plus que l’intérêt particulier de chaque individu et l’intérêt général. Il n’est permis à personne d’inspirer aux citoyens un intérêt intermédiaire, de les séparer de la chose publique par un esprit de corporation. »

Les termes État, citoyen, chose publique signalent combien la question est politique en fait : pourquoi parler de citoyens dans la relation de travail contractuelle ? De même, à l’en croire, Le Chapelier vise à restreindre (sinon à étouffer) les clubs jacobins non parce qu’ils sont, sur sa gauche, une opposition à la ligne de la Constituante, qui est plus modérée, mais parce qu’ils ressuscitent les « corporations » ! Il prétend défendre l’ordre constitutionnel nouveau contre ceux qui veulent recourir à des mobilisations au sein de la société pour conquérir le pouvoir ou simplement l’influencer (opinion publique). Quarante ans après, Tocqueville est habité par cette vision lorsque, voyageant aux États-Unis, il observe la vitalité des communes, le self-government, l’importance du contact direct et de la discussion entre citoyens et avec les politiques, les échanges incessants du public et du privé. Dire que la volonté générale est dans l’État et non dans le peuple paraîtrait une formule incongrue aux interlocuteurs de Tocqueville ; elle trahit une provenance précise, c’est-à-dire qu’elle est issue de la culture monarchique et catholique, qui forme la matrice française.

Mais l’État doit aussi individualiser le lien social, car, depuis la Révolution et jusqu’à une date très récente, il montre une grande méfiance envers les corps de toutes sortes. L’origine de cette attitude n’est pas mystérieuse ; on vient de voir avec Le Chapelier que la liberté des échanges économiques suppose de briser les règlements intermédiaires et particularistes qui organisaient la vie des corporations, mais il y a aussi la hantise que l’Église reconstitue ses ordres traditionnels. La loi républicaine de 1901, qui fait suite à trente-deux tentatives avortées sous la IIIe  République, réserve une place explicite et bien encadrée aux associations religieuses. En outre, la crainte de beaucoup de gouvernants au xixe siècle concernait les associations républicaines et/ou socialistes, qui menèrent notamment la vie dure à la monarchie de Juillet : le régime traverse une suite d’insurrections, et Guizot finit par interdire pratiquement, en 1834, la création d’associations 3.

Il faut rappeler que, selon la Déclaration de 1789 et la Constitution de 1791, la liberté d’association n’est pas un droit de l’homme et que le Conseil constitutionnel a pris son essor en 1971 à propos de la liberté associative, les gouvernants rêvant en général d’«autoriser » par voie administrative la naissance d’associations. En l’occurrence, le conflit opposait Raymond Marcellin et l’association Simone de Beauvoir-La Cause du peuple. Durant tout le xixe siècle, le Code pénal veille jalousement sur le droit des associations, que l’on a comprimé le plus possible, car, outre le souci d’ordre social et la hantise des jésuites, l’intuition essentielle de Le Chapelier reste agissante : entre l’individu et l’État, il ne doit pas y avoir de corps représentatifs et de forces intermédiaires. Ce qui est public ne doit pas se mélanger à la sociabilité du privé. En réalité, la hantise des contre-pouvoirs et l’hostilité envers les « corps » ont engendré divers effets pervers ; car, bien entendu, il y avait des corps, et la politique de Guizot, puis de l’orléanisme, a été d’essayer de reconstituer les corps (à l’université, dans l’Administration, la justice et l’armée, dans la société civile, dans le système électoral, etc.). La politique des notables est de favoriser des formes corporatives tandis que, officiellement, l’État ne reconnaît que des individus. Quand Napoléon parle des « masses de granit » qu’il est indispensable d’instituer (Conseil d’État, justice administrative, université, etc.), il se doute en même temps que la « schizophrénie » de la vie publique française va se perpétuer.

Enfin, le rôle de l’État issu de la Révolution française est d’administrer le lien social. On peut dire qu’en cela la visée est double. Tout d’abord, l’Administration a pour fonction primordiale de protéger l’État de la mainmise des « intérêts particuliers » (dont le nom seul est dépréciatif) ; d’où la création d’une justice administrative spécifique, bien séparée du juge judiciaire, et contre laquelle des libéraux comme Tocqueville vont regimber tout au long du xixe siècle. Car l’idée est que l’État doit avoir sa justice à lui, que le Conseil d’État de Bonaparte, c’est « l’Administration se jugeant elle-même », chose indispensable puisque l’Administration seule peut apprécier l’orientation de l’action en fonction de l’intérêt général. Un juriste très respecté, Henrion de Pansey, a dit sous la Restauration : « Juger l’Administration, c’est encore administrer. » La formule est devenue un axiome des écoles de droit. Notons que le libéralisme au pouvoir, celui de Guizot et de l’orléanisme, défendra cette conception :  ils refuseront avec constance de déférer le contentieux administratif (conflits entre le citoyen et l’État) à la justice ordinaire.

Si la conception régnante a été de protéger l’État contre les intérêts particuliers, réciproquement, l’État administratif préserve les individus de l’injustice des monopoles, des corps qui sont de facto « privilégiés », il veille aussi à ce que le lien d’égalité entre les citoyens soit préservé. Le juriste Maurice Hauriou définit en 1923 la « fraternité administrative » : « Le régime administratif dans son ensemble correspond à la catégorie de fraternité. Il a été créé pour des raisons de police [c’est-à- dire d’administration urbaine, voirie, hygiène, ordre public, etc.], mais son résultat est une assistance fraternelle. […] Dans tout service public, il y a une part d’assistance par le seul fait que le service, qui n’est pas payé également par tous, est fourni gratuitement à tous. On ne dira pas que, dans l’école primaire gratuite, il n’y ait pas une forme d’assistance » (Précis de droit constitutionnel, réédité en 1929).

Le doyen Hauriou explique que, par la fraternité, il entend une forme de solidarité entre les citoyens, qui a permis de contrer « l’action dissolvante des assemblées parlementaires », et avec succès, ajoute-t-il, puisqu’on a pu « résister déjà à quatre-vingts ans de suffrage universel ». On voit comment l’esprit de Napoléon se continue, à travers cette synthèse entre la liberté et la tutelle : l’État est foncièrement protecteur, il s’autolimite devant les libertés (publiques et individuelles), il n’est pas despotique. Il représente, comme dit encore le juriste, « un correctif nécessaire de l’individualisme ». On trouve ici le libéralisme à la française, celui qui a gouverné, qui était un libéralisme par l’État, et non contre l’État. Si l’on considère des dirigeants marquants du xxe siècle, comme Valéry Giscard d’Estaing ou encore Édouard Balladur, on voit bien en quel sens le courant libéral qui a gouverné en France – c’est-à- dire qui n’est pas resté oppositionnel – a toujours été mâtiné d’étatisme. Il est savoureux de lire cet avertissement du doyen Hauriou : « Il faut prendre garde que la fraternité administrative, qui est une lourde charge pour la production, ne verse pas dans un socialisme d’État qui ruinerait la production. » Parole capitale ! On croirait entendre la controverse sur les nationalisations, une cinquantaine ou une soixantaine d’années plus tard. Mais Hauriou lui-même ne craignait pas de proposer « l’incorporation graduelle des syndicats professionnels dans l’administration publique ». Les raisons avancées sont caractéristiques : lorsque les syndicats, en 1923, prétendent rendre l’adhésion obligatoire et régler la profession concernée, c’est insupportable ; mais s’ils deviennent « un rouage administratif », comme dit l’auteur, alors « on pourra leur reconnaître un droit de réglementation sur la profession », puisque l’intérêt général sera garant de l’ensemble.

Notes:

2. Repris dans la Constitution de 1791 : les députés « ne seront pas représentants d’un département particu- lier, mais de la nation entière » (titre iii, chapitre premier, section iii, article 7).

3. Le lecteur pourra consulter mon étude : « une liberté en souffrance : l’association au xixesiècle », dans Associations et champ politique. La loi de 1901 à l’épreuve du siècle, C. andrieu, G. le béguec et d. tartakowsky (dir.), Paris, Publications de la sorbonne, 2001.

 

Partie 2

L’Etat et la confiance

Il faut passer maintenant aux conséquences de cet héritage révolutionnaire et napoléonien. Il faut parler de la question de la confiance, qui est essentielle pour la démocratie libérale.

En considérant les choses sous l’angle historique, on peut dire que l’État, traditionnellement, n’a pas confiance dans la société, car  il faut, à ses yeux, qu’elle soit protégée. Nous savons déjà quelle est cette protection : elle s’exerce contre les intérêts particuliers, les intérêts de corps, les intérêts aristocratiques, les intérêts religieux. Ce que l’on appelle « le public » est conçu comme le lieu nécessaire de la pacification et de l’intérêt le plus général, une pacification qui, en France, doit toujours être reconstruite, car elle est menacée par ce que l’on croit être (à tort et parfois à raison) un retour du passé.

Au fond, qu’est-ce que la légitimité de l’État, forgé par la monarchie, reconfiguré par la Révolution (sous l’emblème de la loi « expression de la volonté générale » et garantissant la liberté et l’égalité), puis repris en charge par les républicains ? La légitimité de l’État consiste à étendre le public, qu’il protège, et qui est le témoignage manifeste de sa protection. Jusqu’à une date très récente, en accroissant le domaine du public (la santé, l’enseignement, la culture, la nationalisation des grands moyens de production, de financement et de transport), l’État cultivait sa légitimité, car il montrait sa sollicitude pour la société. De façon significative, pendant la dernière campagne présidentielle, l’actuel président confirmait aux Français qu’il les « protégerait » – mais cette fois contre les dégâts causés par l’Europe ou par la mondialisation.

Inversement, la société, elle, est tenue d’avoir confiance dans l’État administratif. On l’a déjà dit, ce dernier s’est donné sa justice particulière ; à l’origine, le jugement administratif au contentieux était rendu par des membres issus de l’Administration, avant qu’on institue les tribunaux administratifs à recrutement spécifique. L’Administration était donc assurée de trouver une oreille très attentive dans la haute juridiction toutes les fois que des intérêts venus de la société civile émettaient des plaintes.

L’État aura également son élite, attachée à le défendre ; la question d’une école administrative spécialisée est posée dès le xixe siècle, notamment durant la IIe République, où une première ébauche est créée. Mais nous reviendrons, en troisième lieu, sur les élites.

Surtout, pour la vie locale, l’État sera longtemps réputé mieux savoir (compétence) et mieux gérer (indépendance et honnêteté). Il doit définir les besoins locaux à la lumière du point de vue d’ensemble et de l’intérêt général, qu’il peut seul appréhender. Il faut entendre, au moment où Tocqueville achève son premier volume sur l’Amérique, la façon dont Thiers repousse les demandes d’autonomie budgétaire en faveur des communes, grandes ou petites. Dans ce débat parlementaire qui l’oppose à des libéraux décentralisateurs comme Odilon Barrot, Thiers affirme une position qui est d’abord de principe – la centralisation est maintenant associée au système parlementaire, porteur de toutes les libertés :

« Je comprends que, sous l’Ancien Régime, on parlât de libertés municipales. Dans l’Ancien Régime, il n’y avait pas de Chambres. Quel était le moyen de résister au gouvernement ? C’était de se renfermer chez soi. […] Aujourd’hui que vous avez des Chambres, il est absurde de parler de libertés municipales. […] Ce sont les prétentions des grandes communes4. »

Entendez : ces grandes communes sont jalouses de Paris et, de façon générale, du pouvoir central. En outre, Thiers met en cause l’intégrité des maires (choisis depuis peu dans le corps municipal élu), il cite des exemples où une « féodalité » a été recréée, puisque, par arrêté municipal, une unique corporation est habilitée, dans tel port, à décharger les navires ; ailleurs, « vingt-deux familles » accaparent le marché de la poissonnerie sur la place publique; « quelquefois, [ces gens] transportaient leurs privilèges en les vendant ». Corporations, féodalité, privilèges acquis et transmis : c’est le répertoire sémantique classique contre ceux qui sont accusés d’entraver la marche modernisatrice de l’État et la compétence de l’Administration. De plus, si les communes peuvent voter leur budget, on verra les maires s’endetter de façon extravagante, poursuit l’orateur. Seul le ministre de l’Intérieur, explique Thiers, peut avoir, grâce à ses bureaux, la connaissance suffisante du coût des marchés, abattoirs et autres constructions dispendieuses. Dans ce débat de 1833- 1834, Thiers n’accepte même pas que le préfet exerce l’approbation préalable sur les arrêtés municipaux : il faut que ce soit le ministre lui-même, c’est-à-dire son cabinet ! Thiers fait l’éloge des bureaux parisiens, ce texte n’est pas sans intérêt aujourd’hui : « Dans l’administration centrale, je ne dis pas dans le ministre qui passe, mais dans les hommes qui restent, ces connaissances [du terrain] existent ; ils connaissent l’esprit de toutes les localités de la France, ils connaissent ses besoins, puisque ses besoins ont passé sous leurs yeux ; il faut toutes les connaissances de ces hommes pour réformer les arrêtés5. »

En somme, il faut que les communes accordent leur confiance au ministère de l’Intérieur (c’est le poste de Thiers en 1834), faute de quoi il n’y aurait pas un seul État, mais « trente-sept mille petits États » : le spectre du fédéralisme, si efficace depuis la Révolution et l’élimination des Girondins, est de retour !

Cependant, ce qui perturbe la confiance exigée envers l’État est le  statut du pouvoir exécutif, une question lancinante dans l’histoire française. La vie politique a commencé avec le drame du régicide, qui a suscité par contrecoup la tendance des assemblées révolutionnaires entre 1789 et 1799 à renforcer de façon outrancière le principe de représentation de la nation, par les députés ou autres élus, au détriment de l’exécutif et, surtout, des fonctions même de gouvernement. La question « Qu’est-ce que gouverner ? » a été, étrangement, laissée de côté. Un ancien conseiller de Napoléon, Roederer, s’y risque sous Louis-Philippe. Peut-être faut-il aller jusqu’à dire que, avant Charles Eisenmann et le remarquable article de René Capitant6 en 1964, la fonction de gouvernement, comme exercice du leadership, programmation d’une perspective politique, direction des services administratifs, reste peu éclaircie. Maurice Hauriou affirme qu’il faut cesser de « subalterner », selon son expression, le pouvoir exécutif. Car, dit-il, le pouvoir exécutif est « seul un pouvoir d’entreprise ».  La notion d’entreprise chez Hauriou est très importante pour analyser la vie des institutions : l’entreprise est cette pratique qui jouit d’une visée continue, d’une autonomie réelle et d’une confiance forte de la part de ceux qui y collaborent.

On peut dire que notre histoire est également celle des efforts du pouvoir exécutif pour :

1) capter la confiance et incarner l’État administratif ;
2) recevoir les vrais moyens de gouverner, contre les tabous pesant sur la fonction de chef de l’État.

C’est pourquoi nombre  de  clichés un peu faciles sur le « bonapartisme » et son supposé retour (de Charles de Gaulle à Nicolas Sarkozy) mériteraient d’être plus affinés, en tenant mieux compte de la façon dont nous avons « raté une marche » dans la controverse constitutionnelle de mai-octobre 1789 ; puis dans l’élimination violente du premier « chef de l’État » en janvier 1793. Du coup, le fantôme de la monarchie a obsédé les républicains, comme on le voit dans les débats constitutionnels de 1795, 1848, 1871, 1958, 1962… La  IIIe  République  est  obligée  de  confier  le  gouvernement à un président du Conseil absent en réalité de la Constitution, et qui doit mendier la confiance devant les deux assemblées. La responsabilité du gouvernement devant les Chambres, en tant que technique efficace, n’arrive pas à se faire jour au xixe siècle, alors que l’Angleterre l’a résolue, avec pragmatisme comme toujours, depuis  longtemps. Si la Ve République a trouvé la stabilité grâce au fameux parlementarisme rationalisé (ainsi l’article 49-3 ou la distinction entre la loi, domaine du législatif, et le règlement, attribut de l’exécutif), on ne peut pas dire que le passé ait cessé de nous poursuivre. Depuis 1958, chaque président se voit accusé, plus ou moins vite, d’exercer le pouvoir de façon monarchique.

Une autre conséquence de la position symbolique prise par l’État sera, comme on le devine, de n’accorder de véritable légitimité qu’à l’élite d’État ou l’élite qui existe par la volonté de l’État. Comparativement,  les élites de la société civile, qu’elles soient littéraires, artistiques ou économiques, ont joui d’un moindre prestige. Certes, l’entrée en scène des grands moyens médiatiques, l’attachement des Français au cinéma et au sport, les modes portées par la mondialisation, tout cela a changé les choses. On peut cependant noter que « l’État culturel », critiqué par Marc Fumaroli dans un essai célèbre, et l’État promoteur du sport sont des moyens de légitimation et de décuplement du vedettariat, moyens auxquels la puissance publique n’est pas étrangère. Parallèlement, ce qu’on appelle « pipolisation » (en francisant le terme people) emporte dans la même vague le personnel politique, les grands dirigeants d’entreprise et les « vedettes » de toutes sortes. En fait, le projet affiché de la démocratisation des loisirs, du sport et de la culture est au service de la légitimité de l’État.

Pendant longtemps, les élites légitimes, c’étaient les grandes écoles créées par la Convention, les grands corps d’ingénieurs ou de l’Administration, les individualités du barreau entrant en politique après avoir fait leur droit. Là encore, Maurice Hauriou sert de révélateur. Il rappelle que l’État républicain doit satisfaire à la prescription énoncée par l’article 6  de la Déclaration des droits de 1789 :

« Tous les citoyens […] sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents. »

À cette citation (donnée p. 724 du manuel), Hauriou ajoute aussitôt : « C’est l’administration qui appréciera la capacité, les vertus et les talents. » Il ne craint pas d’appeler « faveur administrative » cette promotion méritocratique, dont il ajoute qu’elle « ne peut guère être organisée méthodiquement dans une démocratie que grâce à un pouvoir administratif qui soit à la fois discrétionnaire et d’équité ». On est donc encore loin de la réglementation des concours de recrutement administratif, mais il est intéressant aujourd’hui de relire les termes employés par l’un des grands juristes de la IIIe République, à la fois administrativiste et constitutionnaliste, et source d’influence jusqu’aux débuts de la Ve République. Un pouvoir à la fois « discrétionnaire et d’équité » : jolie formule, qui dit beaucoup sur notre histoire et sur cet État « autolimité » dont on a parlé plus haut !

Bien entendu, un tel pouvoir attendra énormément de l’école, Hauriou s’empresse de le dire, car « cette élite, il faudra la susciter, […] elle ne se trouve pas dans une classe de la nation comme dans les aristocraties ». Toujours revient cette idée que l’État républicain doit combattre les préjugés et l’injustice de la société aristocratique, mais se donner une organisation élitiste et aristocratique. « Aristocratie naturelle », disait déjà Guizot, « aristocratie des concours », dira la France postérieure à Jules Ferry.

Certains auteurs iront loin dans les tentatives pour préciser l’idée d’un élitisme proprement républicain. On peut citer l’article quasi extravagant de Fouillée, qui expose en 1890 un véritable darwinisme méritocratique. Il faut « trier », dit-il, les facultés les plus utiles à la société.

« L’éducation doit cultiver les facultés les plus hautes et les plus récemment développées dans l’espèce par la sélection : elle n’a d’autre but que de leur donner une fixité et une solidité plus grandes. » Nous renvoyons  le lecteur intéressé à ce texte, qui conclut en faveur de « l’aristocratie démocratique » par  laquelle  la  France  saura  faire  face  au  socialisme  et au nationalisme qui, en Allemagne, nous menacent pour « le début du prochain siècle »7. On ne peut pas dire que Fouillée soit une figure secondaire de la République, pas plus que son épouse, auteur du célèbre Tour de la France par deux enfants, sous le pseudonyme de Giordano  Bruno, martyr de la libre-pensée.

Le problème qui tourmente cet élitisme cher à la vision française, c’est qu’il s’agit de fabriquer une élite dans l’égalité. Vouloir les deux en même temps, dans un pays qui ne connaît ni la continuité britannique de source aristocratique ni la radicalité américaine fondée sur la confiance dans l’individu promoteur de soi, conduit à des tiraillements douloureux et parfois à des hypocrisies. Sur ce plan aussi, comme on l’a vu pour le discours anticorporatiste recouvrant des pratiques corporatistes, une certaine schizophrénie se laisse observer. Sans doute nos systèmes à deux vitesses devraient-ils être analysés sous cet angle historique et, disons-le, culturel et idéologique8. Par exemple, dans l’enseignement considéré globalement, du collège aux études doctorales. D’un côté, il existe les grandes écoles, les concours et le service public de l’État, longtemps prestigieux ; de l’autre, le souci de la démocratisation et ses dérives : un véritable « droit au baccalauréat » s’est installé dans l’esprit des familles ; la progression du taux de réussite satisfait ce désir par un miracle toujours renouvelé. Il semble que, maintenant, un « droit au master » est en train de gagner ses titres de légitimité, la question de la sélection à l’entrée  de l’université paraissant désormais taboue, au prix de plus de 40% d’échec en première année de faculté.

Cette association entre :

1) « l’élite dans l’égalité » ;
2) l’affirmation bruyante de l’égalitarisme malgré la disparité des situations et des moyens financiers ;
3) la défense de la dignité du secteur public est pleinement illustrée par la question universitaire.9

Ne pas envisager cette dernière à la lumière de notre expérience historique, c’est, inévitablement, courir au mécontentement et au refus de la part des membres de l’enseignement supérieur. L’étiquette valorisante d’enseignant-chercheur – et qui en réalité pose problème – n’adoucit nullement les susceptibilités ni les intérêts froissés. Il est caractéristique que la défense du corps se soit organisée autour de la thèse selon laquelle les professeurs sont « fonctionnaires de l’État » et que, comme tels, ils ne peuvent accéder aux attentes nouvelles, directement liées à l’uniformisation des systèmes d’enseignement, en Europe et dans le monde. Ils ne peuvent accepter de subir les logiques de la société civile, puisque, historiquement, tout a reposé sur la hiérarchisation et la séparation entre la dignité de l’intérêt général et la réalité empirique des intérêts locaux, familiaux ou économiques. Les professeurs sont un corps autonome, par rapport à la société civile, et un corps indivisible, en ce sens qu’on ne saurait régionaliser les concours, les évaluations, les promotions. Le ministre n’est pas l’« employeur » au sens de la vie d’une entreprise, car il oublierait que c’est l’État tout entier qui l’habilite ; pas plus que le président d’une université n’est un manager, car la logique défendue par les protestataires est celle d’un système qui unit des « pairs », ainsi qu’un gouvernement par les pairs.

De même, les professeurs qui ont exprimé leur indignation à l’hiver 2008 et au printemps 2009 considèrent qu’ils ne peuvent être classés, évalués et, surtout, placés en relation explicite de concurrence entre eux – comme des salariés de la sphère privée. On peut dire sans exagération (en comparant peut-être avec les parlements d’Ancien Régime) que l’élite se voit ici comme un corps d’État – indigné d’être « lâché » par l’instance de tutelle –, et non comme composé d’individus, astreints à réaliser une performance, évalués (y compris par les étudiants) et discutés en public10. Car on considère que cette « publicité » (au sens originel du mot) n’est pas celle que la France a défendue traditionnellement ; celle-ci ne protège pas le fonctionnaire, elle est trop susceptible de contamination par des considérations privées.

Au fond, l’État est foncièrement émancipateur parce qu’il est protecteur – tel est le grand message que les Français ont gardé de 1789 –, mais, en l’occurrence, on voit bien qu’il émancipe un esprit de corporatisme et non une responsabilité individuelle, avec les risques qui y seraient inhérents. Le grand projet éducatif qui a porté la conquête républicaine en France, qui a longtemps matérialisé l’« ascenseur social », montre maintenant ses limites dans le monde actuel et ses dysfonctionnements11.

 

Notes:

4. A. Thiers, discours du 7 mai 1833, in Discours parlementaires de M. Thiers, éd. m. Calmon, Paris, Calmann- lévy, tome ii, 1879, p. 103.

5. Id., ibid., 28 février 1834, p. 223-224.

6. R. Capitant, « l’aménagement du pouvoir exécutif et la question du chef de l’état », L’État, encyclopédie française, tome X, 1964, jamais réédité de façon intégrale. C. Eisenmann, « les fonctions de l’état », ibid., p. 291-311.

7. « l’éducation et la sélection », reproduit dans la Revue française d’histoire des idées politiques, n° 22, 2005, p.355-379. Paru d’abord dans la Revue des deux mondes, 1er juin 1890, tome XCiX, p. 561-588.

8. On recommandera la riche étude d’olivier ihl, Le Mérite et la République. Essai sur la société des émules, Paris, Gallimard, coll. « nrf essais », 2007.

9. La présente note a été rédigée pendant le mouvement de protestation des enseignants-chercheurs au début de l’année 2009.

10. Vincent Descombes a pris pour thème explicite le caractère de corps, et même de corporation, qui doit être attaché au statut des universitaires : « l’identité collective d’un corps enseignant », la vie des idées.fr, mars 2009.

11. Sur le projet éducatif nécessaire à l’Europe, l’inspiration à tirer de la renaissance, voir mon livre à paraître : Nous autres Européens. Le sens commun et la règle dans la tradition européenne.

 Partie 3

Quelques perspectives sur la transition en cours


Faut-il le rappeler, la connaissance historique ne saurait conduire au fatalisme. Je ne veux point dire que, comme dans la  tragédie  antique, nous n’échapperons pas à notre passé, et que nous verrons Œdipe tuer son père et épouser sa mère, quelque précaution qu’il prenne pour éviter le destin qui lui a été dévoilé ! Au contraire, la connaissance est ce qui permet de ne pas répéter des situations enfouies dans la mémoire nationale et de répondre, aussi, à la tentation des replis et des mélancolies qui détournent de l’avenir. D’ailleurs, si l’on peut parler de modèle (durant la campagne présidentielle, le « modèle social français » était évoqué), tout le monde sait que celui-ci est contesté, et même en crise profonde. Sous les effets de la construction européenne, aussi hésitante soit-elle maintenant, et de la mondialisation, l’État administratif doit renoncer à nombre de ses prétentions. Pour simplifier les choses, disons qu’il tend à devenir un partenaire, dans la société civile, à côté des autres. Il va même jusqu’à déléguer ou partager des fonctions régaliennes, par exemple en matière de sécurité. Cela est bien montré dans une étude de la Fondation pour l’innovation politique, rédigée par Frédéric Rouvillois, sous le titre L’Externalisation ou comment recentrer l’État sur ses compétences essentielles (avril 2008).

Il faudrait étudier les effets de la révolution constitutionnaliste que la France a connue depuis une trentaine d’années grâce à un Conseil constitutionnel dont la mission première était assez limitée (veiller sur  les prérogatives de l’exécutif), mais qui s’en est affranchi de façon spectaculaire. De ce fait, les droits de l’individu et les libertés publiques sont appelés à une protection croissante, quoique complexe et controversée, qui n’existait pas sous l’ancien mode de fonctionnement, et qui fait apparaître un rôle de contre-pouvoir, que le Conseil adopte de façon grandissante. Le recours ouvert à l’opposition est devenu une voie banalisée.

De son côté, le Conseil d’État a montré depuis longtemps son esprit d’indépendance et le souci des droits et des intérêts du citoyen face à la puissance publique, grâce à des procédures comme le recours pour excès de pouvoir.

Il faudrait donc traiter de la démocratie libérale, du pluralisme et de la culture constitutionnaliste qu’elle suscite partout, mais notre objet était en fait l’autre face de la question : la vision héritée de longue date, dont  les effets ne sont pas pour autant minimes dans les pratiques actuelles, d’autant moins, d’ailleurs, si les dirigeants tiennent peu compte de notre histoire. On sera donc bref sur les perspectives de rénovation et sur la transition dans laquelle la France est actuellement engagée.

La réforme constitutionnelle voulue par le président Sarkozy peut produire des comportements nouveaux, notamment dans les recours ouverts à la société, la capacité des citoyens à saisir le Conseil constitutionnel : l’exception d’inconstitutionnalité, selon le terme technique, relève d’une autre culture, d’une autre pratique du droit dans le rapport entre l’État et le lien social – ce qui était notre point de départ.12 La démocratie libérale peut trouver un rajeunissement dans ces nouvelles façons de faire vivre le droit.

La confiance ou plutôt le chèque en blanc qui était exigé au profit de l’État depuis 1789 semble un fait du passé. Peut-on rétablir un nouveau pacte de confiance ? Il faudrait des enquêtes et d’autres concepts pour répondre à la question. Remarquons simplement que, désormais, la légitimité de l’État se trouve confrontée à d’autres légitimités concurrentes, qui non seulement exigent une adaptation croissante de la généralité de  la loi à la particularité de leur cas, mais défendent des identités spécifiques au sein de la société civile.

On voit bien comment, au-delà de l’interdit que posait Le  Chapelier (pas de représentations concurrentes, pas de délibérations autonomes, pas de centres d’opinion spontanés), la société développe de façon croissante des revendications de légitimité et d’identités diverses. C’est d’ailleurs là un effet du pluralisme qui caractérise les démocraties libérales : les mouvements féministes, homosexuels, de santé publique, régionalistes, religieux, etc., prennent la parole pour  obtenir  de  l’État  lois et réformes ; ce qui est classique, dira-t-on? Mais, en même temps, ces mouvements s’adressent à l’opinion, entité qui tend à devenir plus forte que l’État, c’est-à-dire l’État national, ainsi que le montre Ulrich Beck, en traitant de la dimension du « transnational » (Pouvoir et contre- pouvoir à l’heure de la  mondialisation). Les groupes qui font émerger des revendications qu’ils considèrent comme négligées ou refusées ne disparaissent pas après la satisfaction que la loi leur apporte – ils mobilisent à leur profit, ils cherchent à créer des regroupements durables et de type identitaire, qui suivent d’autres logiques que la conduite classique et balisée des partis politiques. L’espace politique est ainsi profondément remodelé, parfois émietté, et n’autorise plus à considérer l’État comme l’acteur à la fois central et en surplomb qu’il était traditionnellement.

Si, disions-nous au début, le personnel révolutionnaire visait à déplacer la politique de la société vers l’État et situait au sommet la fameuse « volonté générale » qui fait la loi, dans la nouvelle représentation de l’espace public – ou des diverses arènes de la vie publique –, la politique émigre de l’État, son lieu traditionnel, vers les groupes revendiquant une identité séparée. Par ce décentrement, par le crédit d’opinion qu’ils s’attirent et par les actions de mobilisation qu’ils mènent, ces groupes recherchent, peut-on dire, une forme d’autorité. Peut-être rejoignons-nous ainsi cette « autorité de la société » que, au xixe  siècle, Lamennais avait anticipée et que Tocqueville a cru observer en Amérique, comme je le montre dans mon livre Tocqueville : les sources aristocratiques de la liberté (Fayard, 2008). Il ne faut pas oublier que le sens premier de la notion d’autorité est : ce qui s’attire une considération et une crédibilité. Parlant de l’Église comme « autorité », saint Augustin disait que si la compréhension des choses vient de l’intelligence, la foi « procède de l’autorité ». Nous assistons aujourd’hui, dans la démocratie où l’opinion est reine, à une translation et à une démultiplication des foyers d’autorité.

Dès lors, la politisation du lien social devient frappante, elle constitue, si l’on veut, une forme d’américanisation ; en tout cas, elle inverse une tendance lourde installée en 1789. Comme on l’a vu précédemment, cette politisation doit être prise non pas au sens de l’adhésion aux partis politiques, mais comme une revitalisation du lien social, une demande de parole participative, le sentiment d’avoir son propre mot à dire et le besoin d’aider à l’expression de celui des autres, qui sont les non-experts de la politique, et, du fait de leur statut de « simples » citoyens, mieux enracinés dans la vie sociale.

Il est dangereux de prophétiser, contentons-nous d’un diagnostic provisoire. Il semble que la société française, qui, très longtemps, a pratiqué de façon contradictoire le culte de l’État et le ressentiment envers l’État (au besoin par l’émeute et par la rupture de l’ordre constitutionnel), découvre une logique différente. Peut-être allons-nous vers une reconnaissance de divers contre-pouvoirs qui gagneraient leur légitimité en faisant valoir la réalité, diverse, pluraliste et conflictuelle de la société française. La légitimité reconnue aux contre-pouvoirs supposerait qu’une culture de la défiance, à  la  façon  américaine, se  développe, supplantant  la vieille culture de confiance à l’égard de l’État et (par identification) à l’égard du chef du pouvoir  exécutif, qu’il  fût  roi, empereur,  président du Conseil ou monarque républicain. Ce serait alors consacrer l’une des formes du libéralisme, celle qui cherche, au moyen du pluralisme conflictuel, à traiter les conflits par le moyen de la règle de droit et à extraire l’unité de la diversité.

Selon cette conception, tout pouvoir ne peut avancer que dans les limites que lui laisse l’action d’un contre-pouvoir. Le changement serait grand par rapport à la culture politique française, qui a privilégié l’unité. Il est caractéristique qu’aux États-Unis, dans un texte qui fait référence, Jefferson ait expliqué que « le gouvernement libre est fondé sur la vigilance et non sur la confiance13 ». Pour cette conception républicaine qui voit dans la politique un mal inévitable, qu’est-ce donc que le gouvernement, sinon, comme le dit encore Jefferson, « une tyrannie que les hommes que nous avons choisis ont conférée à notre président » ? Il faut donc des moyens de résistance, un jeu de checks and balances (freins et contrepoids).

Reconnaissons-le, nous sommes en transition; il nous revient donc aujourd’hui d’opérer des choix avec le plus de clarté possible et en faisant le partage conscient entre la fidélité à nos usages, d’un côté, et, de l’autre, l’indispensable effort pour rénover.

Notes:

12. Depuis le 1er mars 2010, la question prioritaire de constitutionnalité permet au justiciable de demander, via le Conseil d’etat ou la Cour de cassation, le contrôle de la constitionnalité d’une loi par le Conseil Constitutionnel.

13. T. Jefferson, Écrits politiques, préface de J.-P. feldman, Paris, les belles lettres, coll. « bibliothèque clas- sique de la liberté », 2006, p.131.

Annexe : extrait d’histoire de La civilisation en Angleterre, Par H. T. Buckle

Pour un dernier coup d’œil vers le passé, il est bon d’écouter ce que disait de nous un historien trop oublié, Henry Thomas Buckle, dans son Histoire de la civilisation en Angleterre, aussitôt traduite en français (1865). Buckle ne manque pas de comparer l’Angleterre à la France, qu’il gratifie de l’appellation « esprit protecteur » (the protective spirit), ce qui ne devrait pas nous surprendre au terme de cet essai.

« Le peuple français, quoique grand et  magnifique, plein  de  cœur  et de courage, chez qui les connaissances abondent et, peut-être, de tous les peuples de l’Europe, celui que la superstition opprime le moins, a toujours été incapable d’exercer le pouvoir politique et, quand il l’a possédé, il n’a jamais su combiner la liberté avec la stabilité. L’un de ces deux éléments du pouvoir lui a toujours manqué. Il a eu des gouvernements libres qui n’ont point été stables ; il a eu des gouvernements stables qui n’ont point été libres. Grâce à son tempérament généreux, il s’est révolté ; et il est probable qu’il continuera à se révolter contre une condition aussi mauvaise. Mais il ne faut pas être prophète pour prédire qu’il faudra encore plusieurs générations avant que ses efforts portent fruits ; car l’homme ne sait être libre qu’autant qu’il a été élevé par la liberté, et cette éducation, ce n’est ni l’école ni les livres qui la donnent, c’est le frein que l’on s’impose à soi-même, la confiance en soi, le gouvernement du pays par le pays. Ces idées sont traditionnelles en Angleterre, nous nous en pénétrons dans la jeunesse, nous les adaptons aux règles de la vie. Les vieilles associations en France prennent toutes une autre direction : à la moindre difficulté, elles appellent le secours du gouvernement. Ce qui pour nous est concurrence, pour elles est monopole; ce que nous faisons par nos sociétés privées, le Français le fait par les administrations publiques. Il ne peut creuser un canal, construire une voie ferrée, sans faire appel au gouvernement. Il lève sans cesse les yeux vers ses chefs ; nos gouvernants suivent le peuple du regard. Chez lui le pouvoir exécutif est le centre d’où rayonne la société. Chez nous la société est l’instigateur et le pouvoir n’est que son instrument. Les résultats dans les deux pays sont aussi différents que les moyens d’action. Nous nous sommes rendus capables d’exercer le pouvoir politique par la longue pratique de nos droits civils ; le Français se borne à croire que quoiqu’il en ait négligé la pratique, il peut prendre le pouvoir14. »

Notes:

14. H.T. Buckle, Histoire de la civilisation en Angleterre, trad. a. baillot, Paris, a. lacroix, Verboeckhoven et Cie, 1865, tome ii, p. 323-325.

Lucien Jaume  

agrégé de philosophie,
directeur de recherche au Cnrs (CeViPof),
chargé de cours à sciences Po Paris

 

Un Think Tank libéral, progressiste et européen

https://www.fondapol.org/etude/jaume-etat-administratif-et-liberalisme-une-histoire-francaise/

 

 

 

 

Lucien Jaume

Lucien Jaume, né le 4 novembre 1946, est un universitaire et politologue français, spécialiste du libéralisme classique français. 

Biographie

Lucien Jaume est directeur de recherches au CNRS, membre du CEVIPOF et chargé de cours à Sciences Po Paris. Il enseigne également au Centre Raymond Aron de l'École des Hautes études en sciences sociales (EHESS).

C'est l'un des meilleurs spécialistes français contemporains de la philosophie politique libérale classique, ainsi que de l'histoire du libéralisme.

Parmi ses thèmes de spécialisation, on trouve notamment l'idée de société au XIXe siècle, Alexis de Tocqueville et l'idée de société, les œuvres complètes de Benjamin Constant et de Mme de Staël. Il est membre du Comité directeur des éditions qui ont publié les œuvres complètes de Constant.

Dans La liberté et la loi, Lucien Jaume évoque la montée en puissance de droits de plus en plus différenciés, la revendication du droit à la différence, le déclin de la loi abstraite et uniforme, et le triomphe du marché et de la société civile. Telle est en effet la vision associée aujourd'hui au libéralisme, principalement chez ses adversaires, parfois chez ses défenseurs. Pourtant les origines philosophiques du libéralisme contredisent ce schéma : les "classiques" ont mis au centre de leur pensée la souveraineté de la Loi, ainsi que sa fécondité pour la liberté humaine.

Alors de quoi parle-t-on ? S'agit-il d'un renversement complet, ou bien existerait-il une tension interne à la pensée libérale ? Comment s'est établi le partage entre le courant rationaliste (fondateur du libéralisme politique) et le courant empiriste, créant, avec David Hume, le libéralisme économique ?

Lucien Jaume rapporte ces questions à l'idéal commun des libéraux : le gouvernement de la liberté.

Publications

Livres

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Biographie de Tocqueville par L. Jaume (for)





  • Hobbes et L'État représentatif moderne, PUF, 1986
  • Le discours jacobin et la démocratie, 1989
  • Echec au libéralisme. Les jacobins et l'État, Kimé, 1990
  • L'individu effacé ou le paradoxe du libéralisme français, Paris, Fayard, 1997
  • La liberté et la loi. Les origines philosophiques du libéralisme, Paris, Fayard, 2000
  • Coppet, creuset de l’esprit libéral, sous dir. L. Jaume, Economica et PUAM, 2000, 239 p.
  • Tocqueville. Les sources aristocratiques de la liberté, Fayard, 2008, 473p.
  • Qu'est-ce que l'esprit européen ?, Champs/Flammarion, janvier 2010, 171 p.
  • Les origines philosophiques du libéralisme, Champs/Flammarion, janvier 2010, 390 p.

Articles de recherche dans revues avec comité de lecture ou contributions à ouvrages de recherche

  • « Problèmes du libéralisme. De Mme de Staël à Tocqueville », Droits, n° 30, janvier 2000, pp. 151-162.
  • « Le concept de responsabilité des ministres chez Benjamin Constant », Revue française de droit constitutionnel, n° 42, 2000, pp. 227-243.
  • « La réhabilitation de la fonction gouvernementale dans la Constitution de 1958 », dossier sous dir. L. Jaume « L’esprit de la Constitution : hier et aujourd’hui », Esprit, janvier 2002, n° 1, pp. 86-98.
  • « Sieyès et le sens du jury constitutionnaire : une réinterprétation », Droits, n° 36, 2002, pp. 115-134. Paru aussi dans Historia constitucional, juin 2002, n° 3
  • « Le contrôle de constitutionnalité de la loi a-t-il un sens pour la doctrine française de la Révolution et des premières années du XIXe siècle ? », in Aux origines du contrôle de constitutionnalité, XVIIIe-XXe siècle, sous dir. D. Chagnollaud, Paris, Editions Panthéon-Assas, 2003, pp. 17-29.

Articles de synthèse, contributions à ouvrages de synthèse

  • « Liberté et souveraineté politique dans le catholicisme », Cités, n° 12, 2002, pp. 47-62.
  • « Libéralisme », « Représentation » Dictionnaire de la culture juridique, sous dir. D. Alland et S. Rials, Paris, coll. "Quadrige", PUF, 2003, pp. 937-940 et pp. 1335-1339.
  • «Les Girondins : un conflit véritable, une interprétation faussée», in Décentraliser en France, sous dir. C. Boutin et F. Rouvillois, Paris, De Guibert, 2003, pp. 33-48.

Communications à colloques publiés

  • « Les libéraux et la justice administrative sous Juillet : craintes et ambiguïtés », L’office du juge : part de souveraineté ou puissance nulle ?, sous dir. O. Cayla et M.-F. Renoux-Zagamé, Paris, LGDJ et Publications de l’Université de Rouen, 2001, pp. 137-149.
  • "La théorie de l'autorité chez Benjamin Constant", Historical Reflections (28), n° 3, 2003, pp. 101-112 : colloque à Riverside, Université de Californie.
  • "La démocratie et le déclin de la confiance, une rupture dans la culture politique", avec J. Costa-Lascoux, in Le désenchantement démocratique, sous dir. P. Perrineau, Editions de l'Aube, 2003, pp. 67-87. Colloque projet majeur du CEVIPOF.
  • « El liberalismo posrevolucionario : Francia e Inglaterra », Origenes del liberalismo, R. Robledo, I. Castells y M. Cruz Romeo editores, Salamanca, Universidad de Salamanca/Junta de Castilla y León, 2003, pp. 143-153.
  • "Citizen and state under the French Revolution", in States and Citizens. History/Theory/Prospects, ed. by Quentin Skinner and Bo Stråth, Cambridge, Cambridge University Press, 2003, pp. 131-144 (conference in Florence, 2001).
  • L'Etat administratif et le libéralisme, une histoire française, Fondation pour l'innovation politique, juin 2009.

Liens externes

  • Commentaire du livre de Lucien Jaume, "La liberté et la loi. Les origines philosophiques du libéralisme", déposé en 2000 sur le site de la Nouvelle Lettre de l'ALEPS (non signé mais sans doute écrit par Jacques Garello)

https://www.wikiberal.org/wiki/Lucien_Jaume

 

 

 

 

 

 

juillet 22, 2026

Les gauches antisémites (Étude 3) L’irrésistible convergence d'antisémitismes pluriels

Les gauches antisémites (3)

L’irrésistible convergence d'antisémitismes pluriels

Résumé

Il est souvent admis qu’après la Shoah, l’antisémitisme aurait durablement disparu des traditions politiques de gauche, discrédité par le génocide et cantonné à l’extrême droite. La période des Trente Glorieuses, la décolonisation et l’essor des luttes tiers-mondistes semblaient consacrer l’avènement d’un humanisme universaliste débarrassé de ses vieux démons. Pourtant, dès les années 1950, un antisémitisme renouvelé prend place dans une concurrence victimaire, se recompose dans les milieux communistes, anticolonialistes et révolutionnaires, sous couvert d’antisionisme et de dénonciation de l’« impérialisme ».

Des théories de Césaire et Fanon à l’héroïsation palestinienne après 1967, des dérives négationnistes de Rassinier et Faurisson à la propagande de Garaudy, puis à l’essor de l’islamisme politique et de ses relais médiatiques, se construit un système idéologique cohérent, associant relativisation de la Shoah, inversion des rôles et réactivation de stéréotypes anciens. Cette histoire montre comment, de Mai 68 aux années 2000, une partie des gauches a progressivement substitué au combat universaliste une vision manichéenne du monde, où l’hostilité envers Israël sert de vecteur principal à un nouvel antisémitisme, désormais mondialisé, médiatisé et politiquement instrumentalisé.


Affiche pour la campagne Libérez Georges Abdallah !

Cinq ans après la Libération et la découverte du génocide des Juifs d’Europe, à l’orée des Trente Glorieuses et au cœur des affrontements de la Guerre froide, les Juifs de France se voient proposer trois options pour vivre leur judéité. La première, largement majoritaire, est celle de l’assimilation inaugurée par le décret du 27 septembre 1791 qui fait des Juifs des citoyens français ; elle est instaurée par Napoléon qui met en place le Consistoire central israélite en 1808. La seconde, issue de l’Occupation et de la Résistance, marquée au coin de l’antifascisme, se veut révolutionnaire, à travers l’adhésion au communisme et aux mouvements trotskistes ; elle dissout l’identité juive dans une pseudo fraternité prolétarienne et internationaliste. La dernière, à partir de 1948, est l’option sioniste désormais réalisée avec la création de l’État d’Israël qui, dans un premier temps, ne semble guère attirer les Juifs de France. Mais quelle que soit la voie choisie, ceux-ci peuvent espérer ne plus être confrontés à un antisémitisme discriminatoire, voire violent et même exterminationniste, porté jusque-là par l’extrême droite.

Et pourtant, moins de dix ans après le génocide des Juifs d’Europe, certains militants et groupes de gauche et d’extrême gauche, ou ayant appartenu à ces milieux, ont déjà établi plusieurs thématiques qui visent les Juifs : Staline a inauguré dans le monde communiste une campagne antisémite sous couvert d’antisionisme, reposant sur l’amalgame sioniste/juif, l’UJRE et a inventé le « Juif SS » – inversant la figure de la victime et celle du bourreau1 –, et Paul Rassinier a entrouvert la porte au déni et à la négation du génocide, sans oublier les stéréotypes traditionnels de l’extrême droite – le Juif fauteur de guerre dans le cadre d’un complot international, le Juif de la Finance internationale, le Juif traître à la patrie. Deux nouvelles thématiques vont alors émerger au sein des mouvances de gauche. La première est celle du « colonisé ».

Notes:

1.Voir Bernard Bruneteau, Stéphane Courtois, Les gauches antisémites. La détermination totalitaire 1914‑1945, Fondapol, juin 2025 [en ligne]

L’émergence du « colonisé » : conflit entre victimes, concurrence des mémoires

En juin 1950, Aimé Césaire est un Martiniquais déjà célèbre, pur produit de la promotion sociale de la IIIe République : boursier, lycée Louis-le-Grand, École normale supérieure de la rue d’Ulm, agrégation et thèse. Adhérent du Parti communiste français, il publie en 1950 un violent pamphlet intitulé Discours sur le colonialisme, assorti d’une préface de Jacques Duclos, numéro 2 du PCF. Il s’y livre aux pires insultes. À propos de Georges Bidault, ce catholique qui fut président du Conseil national de la Résistance : « Son air d’hostie conchiée – l’anthropophagie papelarde et Sainte Nitouche ». Ou de Marius Moutet, marié à une juive et ministre des Colonies du Front populaire, qui fit voter l’amnistie des indépendantistes vietnamiens et nomma gouverneur de la Guadeloupe Félix Éboué – petit-fils d’esclave noir né à Cayenne –, avant de refuser les pleins pouvoirs à Pétain en 1940 : « Moutet, l’anthropophagie maquignarde ».

Sur le fond, Césaire présente la colonisation comme l’obligation pour la bourgeoisie « d’étendre à l’échelle mondiale la concurrence de ses économies antagonistes ». Il reprend ainsi les thèses avancées par Lénine dans son célèbre pamphlet de 1916, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, largement controuvé depuis par les historiens2. Puis Césaire amorce une analyse en termes de civilisation : « Colonisation : tête de pont dans une civilisation [autochtone] de la barbarie d’où, à n’importe quel moment, peut déboucher la négation pure et simple de la civilisation ». Et de conclure : « Nul ne colonise innocemment, nul ne colonise impunément ». Tout en pratiquant à satiété la reductio ad hitlerum : « Qu’on le veuille ou non : au bout du cul-de-sac Europe […] il y a Hitler. Au bout du capitalisme, désireux de se survivre, il y a Hitler. Au bout de l’humanisme formel et du renoncement philosophique, il y a Hitler ». Dans cette vision caricaturale du phénomène colonial français, Césaire amalgame « civilisation “occidentale” » et nazisme dans la même « barbarie ».

Attaquant le sociologue et écrivain Roger Caillois, il affirme : « Avec lui, les nègres sont sûrs de ne pas être lynchés, les Juifs de ne pas alimenter de nouveaux bûchers3 ». Ainsi présente-t-il la situation des Noirs nord-américains sortis de l’esclavage et le génocide des Juifs d’Europe comme deux phénomènes de même nature. Si la traite des Noirs relève du crime contre l’humanité, elle trouve sa source dans l’exploitation économique et sa logique consiste à préserver au maximum le capital de force de travail, avant d’être interdite en 1848 sous l’impulsion de Victor Schoelcher, puis définitivement aux États-Unis à l’issue de la guerre de Sécession, violente guerre civile dont l’un des enjeux – en raison de la domination économique du Nord sur le Sud – était précisément la suppression de l’esclavage. À l’inverse, le génocide relève d’une démarche qui vise à exterminer une population en tant que telle, de manière volontaire et systématique, sur la base d’une idéologie définissant différents critères – national, ethnique, racial, religieux. En effaçant la réalité de l’extermination systématique, Césaire réduit le génocide à un massacre ordinaire.

Or, au lieu de minimiser le crime, comme les négationnistes, il élève l’esclavage à la hauteur du génocide et inaugure ainsi une concurrence des victimes appelée à un bel avenir propagandiste. S’y ajoutera par la suite la thématique de l’exclusive responsabilité des Juifs dans la déportation des Noirs, escamotant le rôle des populations arabes dans la traite. Il s’ensuivra d’intenses polémiques marquées au sceau de l’idéologie et de l’ignorance, sources de mauvaise foi4. Césaire ne pouvait ignorer que le 9 décembre 1948, l’Assemblée générale de l’ONU avait adopté à l’unanimité une Convention qui définissait précisément le génocide, mais il a volontairement décidé de l’occulter et d’instaurer un nouvel amalgame : esclavage = génocide. Or, en langage marxiste, puis léniniste-stalinien, tous les « dominés » sont qualifiés d’esclaves et donc, à terme, menacés de génocide.

Les événements ont soudain semblé confirmer cette vision extrême et caricaturale du phénomène colonial français et donner raison à ceux qui le combattaient. En 1954, la France quitta le Vietnam après la défaite de Diên Biên Phu, fruit de l’intense soutien dont avait bénéficié le Viet Minh : l’armement lourd et la logistique avaient été assurés par les Soviétiques, le plan de bataille avait été élaboré par des généraux communistes chinois revenus de la guerre de Corée, et des officiers japonais désireux d’échapper à une condamnation pour crime de guerre encadraient les troupes. Cette même année 1954 éclata en Algérie « française » une insurrection soutenue par le monde arabe. En 1959, à Cuba, un certain Fidel Castro s’empara du pouvoir et devint la figure révolutionnaire emblématique de ce que l’on commençait alors à nommer « le tiers monde ».

S’inspirant de Césaire, un jeune psychiatre martiniquais travaillant en Algérie et engagé du côté du FLN, Frantz Fanon, publia en novembre 1961 Les Damnés de la terre – référence directe au chant de toutes les gauches et en particulier des communistes, L’Internationale – qui devint très vite la « bible » de l’anticolonialisme – et aujourd’hui encore, en l’absence de colonies, du « décolonialisme ». Décrivant l’autochtone comme un aliéné permanent dans son propre pays, Fanon fit basculer la perception des « opprimés ». Il stigmatisa la classe ouvrière des pays industriels comme « aristocratie ouvrière »5 raciste et profiteuse des bénéfices tirés des colonies. Au Panthéon des « prolétaires », l’ouvrier était remplacé par le « colonisé ». Désormais, la lutte mondiale n’était plus entre bourgeoisie et prolétariat, mais entre colonisateur et colonisé. Et sur le mode marxiste et léniniste de la radicalisation théorique des positions, il interdit toute autre solution que le conflit armé, ce qui légitimait l’action violente de tout groupe révolutionnaire décidé à s’emparer du pouvoir. Une nouvelle incarnation du Bien et du Mal était née qu’allaient exploiter les communistes de toute obédience, puis plus tard les islamistes. À la différence de Césaire, Fanon n’évoquait plus le nazisme, sa problématique ayant basculé en rejetant le génocide des Juifs hors de l’histoire.

Le tout jeune État d’Israël fit les frais de cette orientation idéologique qui assimilait sa création à l’impérialisme et au colonialisme. Un des auteurs qui soutint cette analyse était un Juif antisioniste issu d’une famille déjudaïsée et communiste, Maxime Rodinson, adhérent du Parti communiste jusqu’en 1958. Collaborateur dans les années 1950 du mensuel communiste La Nouvelle critique, il rejetait alors, selon ses dires, la « thèse de l’antisémitisme soviétique ». Plus tard, dans un article destiné aux Temps Modernes de Sartre, il estima qu’« il n’y avait en soi aucune orientation nécessairement colonialiste ou impérialiste dans les motivations de ce choix », c’est-à-dire l’implantation d’un foyer juif en Palestine. Tout en évoquant ensuite la « résistance arabe à la colonisation sioniste », les sionistes étant guidés par « l’élément impérialiste inconscient de leur démarche de pensée ». Il installait ainsi un discours appelé à un bel avenir en appelant à « prendre conscience du caractère colonial de l’État d’Israël », mais sans verser pour autant dans une stigmatisation haineuse6.

Notes:

2.Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Présence africaine, 2015, p. 9.

3.Op. cit., p. 66.

4.Voir les attaques contre l’historien Olivier Grenouilleau, auteur de Qu’est-ce que l’esclavage ? Une histoire globale, Gallimard, 2014, dont les travaux mettaient à mal avant l’heure les théories « décoloniales ».

5.Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, in Œuvres, Éditions sociales/Éditions du progrès, t. 22, p. 201-326.

6.Maxime Rodinson, « Israël fait colonial ? » (1967), in Peuple juif ou problème juif ?, La Découverte, 1997.

De l’antisémitisme arabe-musulman traditionnel à l’antisionisme

À partir de 1945, des mouvements nationalistes laïcs secouèrent tout le Moyen‑Orient, mais ils furent confrontés à la puissance préexistante de l’association des Frères musulmans – à la fois secte religieuse et mouvement politique – qui, dès 1936 dans leur « Manifeste », avaient indiqué leur projet de s’emparer du pouvoir, de « rétablir le califat » et d’imposer une islamisation générale de la société, sur la base de la charia, un ensemble de normes fondées sur le Coran7. Ce modèle totalitaire d’une révolution islamiste était inspiré des exemples fascistes italien et nazi allemand. La France fut concernée par cette double dynamique, religieuse musulmane et nationaliste arabe, quand le 1er novembre 1954 le FLN algérien déclencha son insurrection et développa un double discours. Pour mobiliser les populations musulmanes, il fit appel à la tradition du djihad, la guerre sainte, qui s’était déjà manifestée en 1934 lors d’un pogrom antisémite à Constantine8. Le 8 mai 1945, les nationalistes algériens perpétrèrent à Sétif un massacre de « chrétiens » – hommes, femmes et enfants pieds-noirs –, assorti de spectaculaires cruautés, ce qui entraîna en retour une violente répression. Albert Camus en était très conscient et affirmait dès 1946 que l’Algérie ne serait pas un enjeu entre empires russe et américain, mais le lieu d’« un choc des civilisations »9. En 1958, craignant « l’éviction de 1.200.000 Européens », il prévoyait qu’une Algérie indépendante serait « reliée à un empire d’Islam »10.

En novembre 1957, l’organe du FLN, El Moudjahid – qui dans l’islam désigne un combattant de la foi engagé dans le djihad – annonça vouloir « le déracinement total et complet du colonialisme sous toutes ses formes ». Propos confirmés en juin 1960 par des responsables nationalistes au journaliste de gauche Jean Daniel : aucun avenir pour les non‑musulmans, en particulier les Juifs, dans l’Algérie indépendante qui devait désormais reposer sur une identité musulmane, l’arabisme et l’islam11. Vingt ans après, le leader du FLN Ahmed Ben Bella revendiquait encore cette vision : « En ce sens, le 1er novembre [1954] trouve naturellement son prolongement, au dire même de ses dirigeants, dans la révolution islamique en Iran […] »12. D’ailleurs, le 2 novembre 1962, la cathédrale Saint‑Philippe d’Alger, construite en 1832, fut inaugurée en tant que nouvelle Grande Mosquée, par Ben Bella et Houari Boumédiène, en présence d’Amin al-Husseini13. Ces dirigeants algériens décrétèrent alors que ne pourraient être reconnus comme Algériens que ceux « dont au moins deux ascendants en ligne paternelle sont nés en Algérie et y jouissent du statut de musulman »14.

Nommé Grand Mufti de Jérusalem par les Britanniques en 1922, al-Husseini n’avait cessé d’appeler sur le mode du djihad à expulser de Palestine le « foyer national juif » ; il reprenait les thèses des Protocoles des sages de Sion, « l’antisionisme arabe puisant ouvertement aux sources de l’antisémitisme européen »15. Ces appels aboutirent en 1929, puis de 1936 à 1938, à une série de pogroms faisant des centaines de morts parmi les Juifs. Admirateur de Hitler depuis 1933, réfugié à Berlin en novembre 1941, al-Husseini était proche de Himmler et Eichmann, principaux responsables du génocide des Juifs. Le 1er mars 1944 à la radio nazie, il proclama : « Arabes […] Tuez les Juifs partout où vous les trouverez. Cela plait à Dieu, à l’Histoire et à la religion. Cela sauve votre honneur16. » Puis, à la tête du Haut Comité arabe en 1946, il marginalisa les laïcs modérés et radicalisa la position des Palestiniens. Ces thèses furent reprises le 15 mai 1948 à la tribune de l’ONU par le secrétaire général de la Ligue arabe : « Nous vous [les Juifs] effacerons de la surface de la terre. […] Ce sera une guerre d’extermination et un massacre mémorable dont on se souviendra comme des massacres mongols et des Croisades »17. Ce même jour, les armées de cinq pays arabes attaquèrent Israël mais furent vaincues. Du point de vue de l’islam le plus radical, ces intentions et pratiques génocidaires étaient légitimées par le Coran et le récit des conquêtes de Mahomet, à commencer par la soumission et l’extermination des tribus juives de l’oasis de Khaybar en 62818.

Ainsi le FLN algérien fonda-t-il sa politique sur la lutte armée (maquis, attentats) et la terreur (massacres, attentats aveugles, assassinats ciblés) qui visaient tant les pieds-noirs que la part de la population arabe ou kabyle, musulmane ou non, qui refusait de lui obéir, comme le montre le plus grand massacre de la guerre d’Algérie : l’assassinat par le FLN des 1.200 habitants de Tifraten, village kabyle, les 13 et 14 avril 1956, suivi par celui de Melouza perpétré le 28 mai 1957 contre 374 habitants soupçonnés de soutenir le MNA19, et ordonné par Saïd Mohamedi, un Algérien engagé dans la Wehrmacht en 1941, décoré par Hitler puis parachuté pour le compte de l’Abwehr en Afrique du Nord, avant de participer au soulèvement de la Toussaint 1954 et de devenir le chef de la Willaya III sous le nom de Si Nacer.

En revanche, en direction de la gauche métropolitaine, des « démocrates » et des « chrétiens » en général, le FLN se présentait comme le défenseur de la liberté, de la justice et de la dignité humaine, versus « les colonialistes ». « Colonialisme » : un terme polysémique qui désigne de manière très générale le fait que, depuis 1492, certains États européens ont exploré et conquis de vastes régions occupées par des populations autochtones aux modes de vie traditionnels. Quant à « l’anticolonialisme », il se réfère à la 8e des 21 conditions d’adhésion à l’Internationale communiste édictées par Lénine en 1920 :

« 8 / […] Tout Parti appartenant à la IIIe Internationale a pour devoir de dévoiler impitoyablement les prouesses de “ses” impérialistes aux colonies, de soutenir, non en paroles mais en fait, tout mouvement d’émancipation dans les colonies, d’exiger l’expulsion des colonies des impérialistes de la métropole, de nourrir au cœur des travailleurs du pays des sentiments véritablement fraternels vis-à-vis de la population laborieuse des colonies et des nationalités opprimées et d’entretenir parmi les troupes de la métropole une agitation continue contre toute oppression des peuples coloniaux20

À cet anticolonialisme, les bolcheviks ajoutèrent dès 1920-1921 un antisionisme de principe, exigeant du Poale Zion – l’Union communiste juive de Palestine – le rejet de son projet fondamental de création d’un État juif, toute « patrie » étant par principe « bourgeoise » et contraire à « l’internationalisme prolétarien » – à l’exception évidemment de « la patrie socialiste » proclamée par Lénine dès 191821.

Ainsi, alors que l’antisémitisme qui semblait réservé à l’extrême droite était après 1945 réduit à la portion congrue, il se nourrit désormais à deux foyers inattendus, le communisme et l’islamisme. Cela fut confirmé en 1956 lors de la crise du canal de Suez qui vit triompher le colonel Nasser, soutenu par l’URSS. Celui-ci en profita pour annoncer, le 23 novembre 1956, l’expulsion des Juifs égyptiens – environ 80.000 personnes –, assimilés aux sionistes, alors même que Johan von Leers – un adjoint en fuite de Goebbels – devenait, sur recommandation d’al-Husseini, le responsable de la propagande « antisioniste » de Nasser22. Néanmoins, jusqu’au milieu des années 1960, l’antisémitisme, considéré comme la marque de l’extrême droite, restait fortement condamné tant par les socialistes que par une extrême gauche marginale, et même par le puissant PCF – pourtant confronté à l’antisémitisme systémique de l’URSS. Deux événements concomitants firent soudain tout basculer : la guerre des Six Jours et Mai 68.

Notes:

6.Maxime Rodinson, « Israël fait colonial ? » (1967), in Peuple juif ou problème juif ?, La Découverte, 1997.

7.Voir Ladan Boruman, « Aux origines de la révolution islamique d’Iran. Hassan al-Banna, “Manifeste en 50 points des Frères musulmans” », in S. Courtois, J.-P. Deschodt, Y. Dilas-Rocherieux (dir.), Démocratie et révolution. Cent manifestes de 1789 à nos jours, Presses de l’ICES/Cerf, 2012, p. 1135-1152.

8.Charles-Robert Ageron, « Une émeute antijuive à Constantine (août 1934) », Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée, n°13-14, 1973, p. 23-40.

9.Yves Santamaria, L’Algérie et la France. Une terre pour deux peuples (1830-1962), Odile Jacob, 2025, p. 224.

10.Albert Camus, Chroniques algériennes, 1939-1958, Gallimard, (1958), Folio/Essai, 2002.

11.Albert Camus, op. cit., p. 171.

12.Le Monde, 4 décembre 1980.

13.Y. Santamaria, op. cit., p. 49.

14.Didier Leschi, « Misères de l’antisionisme contemporain », L’Arche, novembre-décembre 2022.

15.Georges Bensoussan, Les pogroms en Palestine avant la création de l’État d’Israël (1830-1848), Fondapol, avril 2024, p. 16 [en ligne].

17.G. Bensoussan, op. cit., p. 31.

18.Voir Antonio Elorza, « La cruauté dans le djihad », in Stéphane Courtois (dir.), De la cruauté en politique, Perrin, 2023, p. 79-95.

19.Le Mouvement national algérien dirigé par Messali Hadj, concurrent du FLN.

20.[Lénine], « Les vingt-et-une conditions d’adhésion », in S. Courtois, J.-P. Deschodt, Y. Dilas-Rocherieux (dir.), Démocratie et révolution, op. cit., p. 550-555.

21.Voir « La première condamnation du sionisme par l’Internationale communiste », Est & Ouest, n°388, juillet 1967, p. 3-5.

22.Nasser est négationniste comme le montre son entretien avec Gerhard Frey, directeur du journal néonazi National und Soldaten Zeitung, publié le 1er mai 1964, sous le titre « La guerre avec Israël est inéluctable » : « Personne ne prend ici au sérieux le mensonge concernant six millions de Juifs assassinés » (Preuves, n° 201, novembre 1967). Thème toujours en vigueur aujourd’hui.

De la guerre des six jours à Mai 68, les extrêmes gauches et la question de la Palestine

Début juin 1967, Israël était publiquement menacé d’une attaque militaire de tous les pays arabes, depuis le Maroc jusqu’à l’Irak et la Syrie, en passant par l’Égypte. Le 27 mai, Nasser déclarait : « Notre objectif fondamental sera la destruction d’Israël23. » Ahmed Choukeiri, secrétaire adjoint de la Ligue arabe, précisait : « En cas de conflit, il ne resterait pratiquement pas de survivants juifs ». Le 5 juin 1967, Israël prit donc l’initiative d’attaquer cinq États arabes coalisés qui ne reconnaissaient pas son existence. Dès le 10 juin, les armées arabes furent vaincues, ce qui allait commander toute la géopolitique du Proche et du Moyen‑Orient, régulièrement secoués par de nouvelles crises dont la plus violente est sans conteste l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023.

C’est dans ce contexte que la CGT, dont le PCF s’était emparé de la direction après 1945 et qu’il tenait d’une main de fer, réunit son congrès fin juin 1967. Dans le traditionnel rapport d’ouverture, Benoît Frachon, son leader incontesté, reprit l’antienne antisémite :

« Les correspondants de guerre nous ont présenté avec force détails, comme une grande manifestation de la foi, une cérémonie au mur des Lamentations […]. La présence de certains personnages de la haute finance lui conférait un autre sens que celui de ferveur religieuse […]. Le spectacle faisait penser que, comme dans Faust, c’était Satan qui conduisait le bal. Il n’y manquait même pas le veau d’or, toujours debout qui […] contemplait à ses pieds, dans le sang et dans la fange, les résultats de ses machinations diaboliques. En effet, les informations nous indiquaient qu’avaient assisté à ces saturnales deux représentants d’une tribu cosmopolite de banquiers bien connus : Alain et Edmond de Rothschild. À leurs pieds, des morts encore saignants. […] Au milieu de ce déchaînement de turpitudes où se manifestaient des instincts de primates, résurgence de temps où l’homme en était à l’aube de sa conscience et luttait encore dans les ténèbres, il est réconfortant de rencontrer des hommes qui osent dire la vérité et affronter courageusement les hurlements de passions déchaînées24

Ainsi continuait de se manifester ce vieil antisémitisme de certains milieux anarcho-syndicalistes d’avant 1914 auxquels Frachon avait appartenu, perpétué par le communisme stalinien. En effet, déjà numéro 3 du PCF et dirigeant de la CGTU25, celui-ci avait prononcé, lors de son congrès de 1935, un vibrant éloge du « camarade Janvion », cet anarcho-syndicaliste qui, dans la CGT de 1908, était le tenant le plus fervent de la lutte des classes26. Ce que Frachon omit de signaler, mais que nombre de vieux militants n’ignoraient pas, c’est que Janvion, après avoir quitté la CGT, s’était rapproché des royalistes et avait organisé le 3 avril 1911, en présence d’Émile Pataud – dirigeant des électriciens de la CGT –, peu après l’affaire Dreyfus et avec le soutien de l’Action française, un grand meeting à Paris où 1.800 participants, après avoir chanté « l’Internationale », avaient entonné la « Youpignole », sur l’air du « Ça ira » : « Ah ça ira, ça ira, ça ira, les youpins à la lanterne »27.

Coïncidence ou signal pour initiés ? Le 19 juin 1967, à l’occasion du congrès des syndicats polonais et saisissant le prétexte de la guerre des Six Jours, Wladislaw Gomulka, chef du Parti communiste, lança une violente campagne antisémite. Il évoqua une cinquième colonne en parlant des Juifs, puis les classa en trois catégories : les sionistes qui devaient quitter le pays, puis ceux qui se sentaient plus Polonais que Juifs et étaient dignes de confiance, et enfin les autres à qui on ne pouvait confier aucun poste de responsabilité. Déjà Les Protocoles des sages de Sion avaient été réimprimés et diffusés en sous-main par un officier supérieur. Fondée sur le délire d’un complot juif-sioniste, la campagne se déchaîna et fut utilisée pour réprimer durement les mouvements de contestation de la jeunesse intellectuelle – Pomian, Michnik, Kuron, Modzelewski, Kolakowski, etc. – avant de provoquer l’exil d’une vingtaine de milliers des derniers Juifs polonais. Les communistes avaient presque réussi à réaliser le rêve d’un certain Adolf Hitler : une Pologne judenrein – « libre de Juifs »28. Dans la presse polonaise circulait alors l’assimilation d’Israël à l’Allemagne de Hitler : « La question se pose : quelle différence y a-t-il entre le racisme d’État d’Hitler et le chauvinisme de l’État de Dayan et Begin ?29 » Reprise de la vieille antienne stalinienne déjà vue.

En France, la mutation d’un antisionisme de gauche en antisémitisme était repérée dès janvier 1968 par Jacques Givet – alias Vichniac, un intellectuel juif russe réfugié en France – dans son livre La Gauche contre Israël ? Essai sur le néo-antisémitisme (Pauvert) où, évoquant « les progressistes et extrémistes d’Occident », il concluait : « Ils auraient bonne mine aujourd’hui d’avoir été les complices d’un génocide réussi ». Au même moment, le 3 mai 1968, le secrétaire général du PCF, Georges Marchais, stigmatisa dans L’Humanité les groupes prochinois qui faisaient de l’agitation « pseudo-révolutionnaire » à l’université de Nanterre et il visa personnellement un certain Daniel Cohn-Bendit, « anarchiste allemand »30. Immédiatement l’un des premiers slogans de Mai 68 fut « Nous sommes tous des Juifs allemands ». À croire que, selon les manifestants, chez Marchais le « juif » était subliminal, et qu’eux-mêmes avaient versé dans une sorte de « judéobsession », pour reprendre l’idée mise en avant par Guillaume Erner31.

Au printemps 1968, la France connut une forte contestation de la jeunesse estudiantine qui favorisa l’émergence de groupes révolutionnaires – trotskistes, maoïstes, anarchistes, situationnistes, d’ultra-gauche, etc. – qui remirent à l’ordre du jour l’idée d’une révolution violente. Tous plaçaient au premier plan la lutte contre « l’impérialisme américain » et contre son allié Israël, tandis que les Palestiniens étaient érigés en peuple martyr et que leurs groupes politiques – alors pour la plupart laïcs, marxistes et soutenus par l’URSS – devenaient des modèles révolutionnaires. La chose est d’autant plus paradoxale que nombre de dirigeants gauchistes étaient eux-mêmes juifs : les uns, sépharades, chassés d’Algérie ou d’Égypte, n’avaient pas subi le génocide ; les autres en étaient victimes à des degrés divers, qu’ils soient ashkénazes originaires de Russie, de Pologne ou de Roumanie exilés en France depuis les années 1920, ou appartenant à de vieilles familles françaises liées aux élites économiques, juridiques ou culturelles. Ils étaient aveuglés à la fois par leur idéologie tiers-mondiste et par le reproche injuste adressé à leurs pères de s’être « laissé conduire à l’abattoir comme des moutons », ce qui montrait une méconnaissance totale des conditions réelles du génocide.

Du côté trotskiste, un auteur établit alors les « tables de la loi » du soutien aux Palestiniens. Nathan Weinstock publia chez Maspero en 1969 Le sionisme contre Israël où il concluait que « la contradiction entre le nationalisme sioniste et l’internationalisme prolétarien » était insurmontable. Puis en 1970 Le Mouvement révolutionnaire arabe où il examinait la relation entre la lutte palestinienne et une révolution panarabe introuvable – le grand mythe de ces années 1950-1970 –, ainsi que l’action du mouvement communiste dans le monde arabe. Or dans les années 1990, Weinstock réévalua ses positions :

« C’est ainsi que j’ai été amené à publier en 1969 Le Sionisme contre Israël, suivi en 1970 du Mouvement révolutionnaire arabe, un gros pavé bourré de conclusions simplistes et abusives, qui a longtemps servi de réserves de munitions à la gauche antisioniste, au point de devenir une véritable bible de la propagande anti-israélienne. […] peu à peu, il me devint impossible d’ignorer un antisémitisme insidieux et omniprésent, suintant à travers toutes les déclarations enflammées de soutien et ces dénonciations aveugles. On vomissait d’abord les “sionistes” pour démasquer ensuite l’“emprise des sionistes” sur les médias, avant d’aboutir à dénoncer la “domination sioniste mondiale” : reprise pure et simple du vieux thème paranoïaque du complot juif mondial. […] Évoquer aujourd’hui ces rêves écornés, c’est rappeler à quel point nous reportions sur un tiers-monde largement imaginaire nos illusions de jeunesse. Au point d’emboîter le pas à Franz Fanon (et à son préfacier enthousiaste, Jean-Paul Sartre) en encensant les pires atrocités qui s’y déroulaient comme porteuses d’un avenir radieux32.» L’histoire a depuis montré que partout, les marxistes, les laïcs et autres « progressistes » avaient été « doublés » – et souvent exterminés – par les islamistes radicaux.

De leur côté, les maoïstes n’étaient pas en reste. Les plus en pointe dans cette solidarité active avec les groupes palestiniens étaient ceux de Vive la Révolution (VLR) et de la Gauche prolétarienne (GP), en particulier avec le Fatah et le FDPLP – Front démocratique pour la libération de la Palestine. À la fin des années 1960, le Fatah de Yasser Arafat était installé en Jordanie d’où il menait des actions contre Israël et tenait un discours prônant « la libération de la totalité de la terre palestinienne », dans le cadre d’une « révolution nationale armée » associée « à toutes les forces qui militent contre l’impérialisme, le colonialisme, l’oppression, le racisme et l’exploitation »33. Il proposait de créer un État palestinien « dans le cadre des aspirations de la nation arabe à la libération nationale et à l’unité totale, particulièrement celle du peuple arabe sur les deux rives du Jourdain »34 – exit les Juifs israéliens. Une autre organisation membre de l’OLP35, le FDPLP, d’orientation maoïste, assimilait la création d’Israël à une pure opération « coloniale » favorisée par les puissances « impérialistes » et « la bourgeoisie réactionnaire arabe »36. Début septembre 1970, ce discours attira en Jordanie des centaines de militants européens d’extrême-gauche, dont des Français. Beaucoup s’entraînaient à l’action armée dans les camps palestiniens qui formaient un État dans l’État, et dont ils refusaient de voir la dimension antijuive derrière le discours antisioniste.

Ainsi, au printemps 1971, plusieurs militants de VLR participèrent à Alger – alors la Mecque de la révolution tiers-mondiste, avec Cuba – à une vaste réunion de groupes terroristes palestiniens. Mais VLR prononça son auto-dissolution peu après : la contradiction était trop forte entre les aspirations libertaires de Mai 68 et une lutte armée sans objet. La Gauche prolétarienne s’avança plus avant dans cette voie. Son journal, La Cause du peuple, écrivait le 31 octobre 1969 : « […] soit les feddayins l’emportent, avec l’appui des peuples arabes soulevés, la guerre populaire enflamme tout le Moyen-Orient, contre leurs gouvernements réactionnaires et alors les peuples arabes renverseront tous les oppresseurs, “nationaux” ou étrangers ». Mais derrière le discours révolutionnaire pointait l’antisémitisme le plus traditionnel : « […] Ouvriers, lycéens et étudiants révolutionnaires français et arabes ont suivi l’exemple glorieux d’El Fath dans les rues de Paris ; l’objectif qu’ils s’étaient fixé : les Rothschild qui sont à la fois les oppresseurs du peuple Palestinien, les trésoriers d’Israël et les oppresseurs du peuple français ; ces porcs, gavés de richesses sont depuis des siècles le symbole de l’exploitation du peuple. » Et de vanter l’action des militants qui dans la nuit du 25 au 26 octobre avaient attaqué – seulement à la peinture – l’hôtel particulier des Rothschild, puis la banque Rothschild rue Notre-Dame-de-Lorette, dont ils avaient brisé les vitres et incendié le rez-de-chaussée, pendant que les manifestants scandaient « Palestine vaincra ! Rothschild crèvera ! » Et déjà le slogan de Mai 68, « Nous sommes tous des Juifs allemands ! » était remplacé par « Nous sommes tous des Feddayins ! »37. Sur le marché révolutionnaire, l’héroïsation palestinienne avait démonétisé la victimisation juive.

La Cause du peuple du 13 mars 1970 allait plus loin, sous le titre « Fedayin », en glorifiant « le grand soulèvement » armé des Arabes de la Palestine mandataire en 1929, puis en 1935-1936 et enfin en 1948, tous lancés sous l’autorité de l’antisémite notoire qu’était le Grand Mufti de Jérusalem. La GP poursuivit dans cette voie jusqu’en 1972 avant de s’autodissoudre à son tour. Elle non plus n’avait pas résisté à la contradiction, comme en témoigna son leader clandestin, Pierre Victor, alias Benny Lévy : « Nous avions monté des comités Palestine : puisque des ouvriers OS étaient arabes, c’était une façon de les mobiliser. Ces comités avaient un journal […] Fedaï. Un militant arabe le vendait en criant “Lisez Fedaï, journal antisémite”. Aussitôt il était entouré par des militants “conscients” qui lui disaient : “mais non, pas antisémite, antisioniste”38. » En quelque sorte, ces militants anticipaient sur la stratégie actuelle de Jean-Luc Mélenchon qui tente à son tour de mobiliser en France une jeunesse, en particulier d’origine nord-africaine, sur le thème de la Palestine.

La mouvance anarcho-nihiliste typique de Mai 68 n’était pas en reste. Le 3 février 1969, l’hebdomadaire satirique Hara-Kiri – « Bête et méchant » – consacra dans son premier numéro une pleine page où l’humour grinçant de Reiser évoquait la pendaison le 27 janvier 1969 de quatorze « espions israéliens » dont onze Juifs, mise en scène par le régime baasiste d’Irak qui avait appelé la population à venir y assister et à fêter l’événement, poussant la communauté juive à fuir le pays. Mais en septembre 1970, le pourtant sympathique « rital » anarchiste Cavanna signait un article violemment antisioniste :

« Que des gens éparpillés un peu partout sur le globe aient eu un beau jour l’envie de quitter leurs pays d’origine, où ils étaient souvent brimés, parfois persécutés, toujours mal assimilés aux communautés nationales en raison de coutumes exotiques et d’une religion exclusive auxquelles ils se cramponnaient et qui faisaient d’eux, partout, des étrangers, que ces gens-là aient décidé de se regrouper et de fonder une nation enfin souveraine chez elle […] pourquoi pas ? Mais pourquoi précisément en Palestine […]39

Les lapsus sont magnifiques ! « Parfois persécutés » : pas un mot sur le génocide, rien sur Auschwitz, rien sur les chambres à gaz. « Toujours mal assimilés » : rien sur l’antisémitisme chrétien – catholique comme protestant (voir Luther) –, ni sur l’antisémitisme musulman – et le statut du dhimmi, celui qui doit se soumettre au musulman, sans oublier d’innombrables pogroms –, rien non plus sur l’antisémitisme moderne européen symbolisé par l’affaire Dreyfus ! Avec à la clef la grille d’analyse anticolonialiste développée par Césaire, Fanon et Sartre. En un an et demi, le positionnement de Hara-Kiri sur la situation des Juifs avait bien évolué. De leur côté, les chrétiens de gauche adoptèrent la même problématique propalestinienne et Jean Bauberot publiait en 1970 un ouvrage intitulé Le tort d’exister. Des Juifs aux Palestiniens, qui confirmait le transfert de victimisation.

Le 17 septembre 1970, le roi Hussein de Jordanie ordonna à son armée d’attaquer les camps palestiniens et les fedayins furent contraints de fuir au Liban. En réaction à cette opération, le 5 septembre 1972 lors des Jeux olympiques de Munich, onze athlètes israéliens furent pris en otages puis assassinés par le groupe Septembre noir. Edwy Plenel, alors « journaliste » à Rouge – l’hebdomadaire de la Ligue communiste trotskiste –, écrivait sous pseudonyme : « L’action de Septembre noir a fait éclater la mascarade olympique et a bouleversé les arrangements à l’amiable que les réactionnaires arabes s’apprêtaient à conclure avec Israël. […] Aucun révolutionnaire ne peut se désolidariser de Septembre noir. Nous devons défendre inconditionnellement face à la répression les militants de cette organisation. » Inconditionnellement ! En 2018, Plenel tenta de s’expliquer : « […] cette position, que je récuse fermement aujourd’hui, […] n’avait rien d’exceptionnel dans l’extrême gauche de l’époque, comme en témoigne un article de Jean-Paul Sartre […] sur Munich dans La Cause du peuple-J’accuse du 15 octobre 197240. » On retrouve ce type de raisonnement aujourd’hui dans les milieux supposés défendre la cause palestinienne. En réalité, la position de Sartre sur le conflit du Moyen‑Orient a fort varié. Après avoir soutenu la création d’Israël, et en prévision d’un numéro spécial des Temps modernes, il se rendit en février 1967 en Égypte, où il rencontra Nasser, puis en mars à Gaza et en Israël. Ses conclusions étaient balancées : il soutenait « en même temps » le droit à la reconnaissance de la souveraineté d’Israël sur son territoire, et le droit des réfugiés palestiniens à revenir sur le leur. En conséquence, il déçut aussi bien ses admirateurs israéliens et juifs, qu’arabes et palestiniens. Mais il fut rattrapé par l’Histoire et la guerre des Six Jours consomma son divorce avec des intellectuels arabes.

Mais les attentats palestiniens de Munich en 1972 ont marqué son revirement : « Les Palestiniens n’ont pas d’autre choix, faute d’armes, de défenseurs, que le recours au terrorisme. […] L’acte de terreur commis à Munich, ai-je dit, se justifiait à deux niveaux : d’abord, parce que tous les athlètes israéliens aux Jeux olympiques étaient des soldats [évidemment sans armes !], et ensuite, parce qu’il s’agissait d’une action destinée à obtenir un échange de prisonniers41. » Le philosophe revenait ainsi à sa préface du texte de Fanon en 1961 où il écrivait cette phrase mémorable : « Abattre un Européen, c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre »42. Avec cette sémantique chère aux régimes totalitaires : « abattre », « supprimer », chez Staline « liquider » ou « appliquer la peine maximale », chez Hitler « solution finale » en réalité exterminer des innocents.

Ce positionnement des anti-impérialistes ne fut pas sans susciter des réactions parmi lesquelles il faut signaler les essais de Jacques Givet43, qui ont conservé leur intérêt du fait de la permanence d’un discours « antisioniste » qui, déjà, usait du retournement de l’accusation de nazisme contre les Israéliens. Ainsi que celle du philosophe Vladimir Jankélévitch dans son essai L’Imprescriptible : « L’“antisionisme” est à cet égard une introuvable aubaine, car il nous donne la permission et même le droit et même le devoir d’être antisémite au nom de la démocratie ! L’antisionisme est l’antisémitisme justifié, mis enfin à la portée de tous. Il est la permission d’être démocratiquement antisémite. Et si les juifs étaient eux-mêmes des nazis ? Ce serait merveilleux. Il ne serait plus nécessaire de les plaindre ; ils auraient mérité leur sort44. »

La proximité de l’extrême gauche avec les groupes palestiniens eut pour elle trois conséquences : l’acclimater à l’assassinat terroriste, amorcer un effacement progressif de la mémoire de la Shoah, puis favoriser dans l’imaginaire révolutionnaire le remplacement du peuple juif, martyre spécifique du nazisme, par celui du peuple palestinien, martyre du « fascisme judéo-israélien ». Le cas le plus extrême fut celui de la Fraction armée rouge allemande – connue sous le nom de Bande à Baader –, formée de quelques dizaines d’activistes entraînés militairement dans un camp du Fatah en Jordanie à l’été 1970, qui participèrent directement à des attentats terroristes palestiniens, le tout sous le contrôle discret de la Stasi – la police politique de l’Allemagne communiste. L’ex-terroriste allemand membre des Cellules révolutionnaires, Hans-Joachim Klein, a montré comment le terroriste Carlos et le FPLP fascinaient de jeunes révoltés grâce à leurs armes et à leur argent, jusqu’à ce que « la violence révolutionnaire dégénère en métier, devenant le commerce assassin de comparses cyniques et névrosés »45. Il a expliqué son abandon de la lutte armée quand il eut vent d’un projet d’assassiner deux responsables juifs de Francfort et de Berlin46. Vingt-cinq ans après la fin du génocide, des Allemands auraient de nouveau assassiné des Juifs, mais cette fois-ci des Allemands d’extrême gauche. Jean Améry, a-sioniste appartenant à la gauche allemande, a alors dénoncé ce nouvel antisémitisme, interpellant ces « juifs de gauche » mithridatisés par un marxisme-léninisme fossilisé : « Ce qui est certain : l’antisémitisme, contenu dans l’anti-israélisme ou l’antisionisme comme l’orage l’est dans le nuage, est de nouveau honorable. » Constat amer d’un rescapé de la Shoah47.

Notes:

23.Le Monde, 29 mai 1967.

24.Clément Weill-Raynal, La Gauche antisémite, une haine qui vient de loin, l’Artilleur, 2025, chapitre 18, « Benoît Frachon n’aime ni les Rothschild ni Krasucki », p. 261-265.

25. Confédération générale du travail unitaire, scission de la CGT créée par les communistes sur ordre de Moscou en 1922 jusqu’en 1936, date de la réunification des deux centrales syndicales.

26.Rapport de Benoît Frachon, au VIIIe congrès de la CGTU à Issy-les-Moulinaux les 24-27 septembre 1935, p. 34. Sur Janvion, voir Jean Maitron, Dictionnaire des anarchistes.

27.Sur la « Youpignole », voir Nathan Weinstock, Le Pain de misère. Histoire du mouvement ouvrier juif en Europe, La Découverte, 1984, p. 50-51.

28.Voir le remarquable article de Claude Eriale, « Pologne : l’antisémitisme comme instrument politique », Les Temps modernes, n°271, janvier 1969, p. 1270-1289. Et aussi Christian Jelen, La Purge. Chasse aux juifs en Pologne, Fayard, 1972.

29. L’Étendard de la jeunesse (en polonais), 24 septembre 1968.

30.« De faux révolutionnaires à démasquer », L’Humanité, 3 mai 1968.

31.Guillaume Erner, Judéobsessions, Flammarion, 2025.

32.Nathan Weinstock, Terre promise, trop promise. Genèse du conflit israélo-palestinien (1882-1948), Odile Jacob, 2011.

33.Voir Fatah, Programme d’organisation et d’action politique de la révolution palestinienne, mars 1971.

34.Idem.

35.L’OLP regroupe le Fatah, le FPLP et le FDPLP.

36.Voir FDPLP, Origine et vérité sur l’occupation sioniste, Documentation palestinienne, n°1, 1967.

37.La Cause du Peuple, 31 octobre 1969. Le fedaï est le combattant qui se sacrifie pour une cause.

38.L’Arche, n°551-552, janvier-février 2004, p. 32.

39.Cavanna, « Rikki-tikki-tawi », Hara-Kiri Hebdo, n°87, 28 septembre 1970.

40.Libération, 4 avril 2018. La Cause du peuple-J’accuse était le journal de la Gauche prolétarienne.

41.Cité par Reda Merida, Midle East Eye, 25 avril 2020.

42.Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, Préf. de Jean-Paul Sartre, La Découverte, [1961], 2024, p. 29.

43.Jacques Vichniac (1917-2004), autre nom de Jacques Givet, La Gauche contre Israël ?, op. cit., suivi dix ans plus tard de Israël et le génocide inachevé, Plon, 1979.

44.Vladimir Jankélévitch, L’Imprescriptible, (1971), Le Seuil, « Points », 1986, p. 19-20.

45.Voir son témoignage « Quelque part, janvier 1985 », in Daniel Cohn-Bendit, Nous l’avons tant aimée, la révolution, Seuil, 1988, p. 144-153.

46.La Mort mercenaire : témoignage d’un ancien terroriste ouest-allemand, avec Jean-Marcel Bouguereau, préface de D. Cohn-Bendit, Seuil, 1980.

47.Jean Améry, Le Nouvel Antisémitisme, Les Belles lettres, 2025.

D’une extrême gauche antisioniste radicale à l’émergence du négationnisme de la Shoah

L’automne 1973 fut marqué par un double évènement qui est une date symbole du niveau d’antisémitisme, en relation avec les événements du Moyen‑Orient. En effet, le 6 octobre, l’Égypte et la Syrie, puissamment armées par l’URSS, attaquèrent Israël par surprise. Cette guerre dite du Kippour dura trois semaines avant que les États-Unis et l’URSS n’imposent un cessez-le-feu. C’est alors que le président égyptien, Anouar el-Sadate, prit une initiative historique : il proposa de se rendre en visite officielle en Israël et de signer un accord de paix. C’est sous la houlette du président américain Jimmy Carter que les deux belligérants négocièrent à Camp David en 1978 : l’Égypte reconnut Israël et s’engagea à ne plus l’attaquer, en contrepartie Israël rendit à l’Égypte le Sinaï occupé depuis la guerre des Six Jours. L’accord fut signé par deux hommes en principe irréconciliables : d’un côté Menahem Begin, ex-terroriste de l’Irgoun, groupe armé des sionistes les plus radicaux ; de l’autre Anouar el-Sadate, successeur de Nasser, qui jurait depuis des années la destruction d’Israël. Un demi-siècle plus tard, les accords de Camp David sont toujours respectés mais Sadate les a payés de sa vie, assassiné le 6 octobre 1981 par des membres du Jihad islamique égyptien, fondé par d’ex-membres des Frères musulmans.

La guerre du Kippour aurait pu susciter en France des tensions entre la communauté des travailleurs immigrés algériens, souvent victimes d’actes racistes, et les Juifs. En particulier parmi les 150.000 Juifs chassés d’Algérie où pourtant une partie de leur communauté était présente bien avant la conquête arabo-musulmane. Or, étrange coïncidence dont seule l’Histoire a le secret, le 18 octobre 1973, Gérard Oury sortit son film Les Aventures de Rabbi Jacob, une parabole menée à un train d’enfer par Louis de Funès qui raconte l’histoire d’une possible réconciliation entre des peuples et des communautés hostiles les uns envers les autres. Le film rencontre un triomphe populaire et la critique est à l’unisson, à l’exception des Cahiers du cinéma, fief de la Nouvelle Vague qui, après 1968 et sous l’influence de Jean-Luc Godard et de la revue Tel quel, avait viré au maoïsme. Réagissant à une interview de Gérard Oury dans Libération, Les Cahiers condamnèrent, dans la meilleure langue de bois, ce « cinéma comique réactionnaire français » : « Pour nous, la tâche de Libération, c’est de participer activement en tant que journal de la constitution du camp du peuple.[…] on lui demande d’essayer – dans chaque cas concret – de délimiter où est l’ennemi et où commence le camp du peuple […]48. » Une telle rhétorique entre en résonance aujourd’hui avec celle de Jean-Luc Mélenchon et ses comparses49. Rappelons qu’Oury – Houry Tennenbaum – était juif et avait, pendant l’Occupation, été contraint, pour échapper aux persécutions, de fuir Paris jusqu’en Suisse.

C’est dans ce contexte qu’une nouvelle expression d’antisémitisme émergea à l’extrême gauche, le négationnisme du génocide des Juifs d’Europe, sous la houlette de Paul Rassinier, un ex-adhérent du PCF puis de la SFIO, qui avait semé les premières graines en 1950 avec Le Mensonge d’Ulysse50. Bientôt récupéré par l’extrême droite, il fréquentait aussi la mouvance anarchiste et le groupe Noir et Rouge dont Jean-Gabriel Cohn-Bendit – frère aîné de Daniel – était un responsable au milieu des années 1960. Or, au moment même des accords de Camp David, un universitaire spécialiste de littérature, Robert Faurisson, entra en contact avec Rassinier et en développa les thèses. En 1978, il publia dans la revue d’extrême droite Défense de l’Occident, un article où, sans nier l’existence des chambres à gaz, il prétendit qu’elles n’avaient servi qu’à épouiller des vêtements et non à assassiner des personnes. Et il parvint à en publier une version courte dans le quotidien Le Monde, inaugurant avec les historiens une de ces violentes polémiques dont il raffolait51.

Faurisson bénéficia du soutien d’activistes de La Vieille Taupe, une librairie d’obédience marxiste antistalinienne dirigée par Pierre Guillaume, et de J.-G. Cohn-Bendit au nom de la liberté d’expression. Il fut relayé par Serge Thion, un sociologue, chercheur au CNRS et militant anticolonialiste d’extrême gauche ; ce spécialiste du Cambodge où il se rendit clandestinement dans les zones tenues par les Khmers rouges jusqu’à leur prise de pouvoir en 1975, était devenu un fervent défenseur de Pol Pot et de son régime après la chute de celui-ci en 1980. En avril 1980, Thion publia à La Vieille Taupe son ouvrage Vérité historique ou vérité politique ? Le dossier de l’affaire Faurisson. La question des chambres à gaz ; il donnait ainsi une caution universitaire au courant négationniste. Au même moment, Faurisson publia à La Vieille Taupe son Mémoire en défense, préfacé par le linguiste américain Noam Chomsky, nouvelle référence intellectuelle de l’ultra-gauche au moment même où, en avril, Sartre rejoignait le cimetière du Montparnasse : l’une des cinq couronnes mortuaires était celle de l’Amicale des Algériens en Europe, émanation du FLN.

Désormais, le négationnisme du génocide des Juifs – sous diverses formes – devint un courant de pensée porté par Pierre Guillaume, un militant marxiste très actif en mai 68, qui découvrit Le Mensonge d’Ulysse, puis un texte publié en 1960 dans Programme communiste, revue de l’obscur Parti communiste international fondé par l’Italien Amadeo Bordiga. Intitulé Auschwitz ou le grand alibi – « alibi », un mot aussi utilisé par le FDPLP dans sa propagande52 –, ce texte ne nie pas le génocide mais en présente une interprétation marxiste fantaisiste : c’est le « grand capital allemand » qui l’aurait organisé pour détourner la classe ouvrière de sa lutte fondamentale contre le capitalisme, exonérant du même coup les nazis et leur idéologie racialiste.

Guillaume ne cessa de nourrir le courant négationniste. En décembre 1980, il permit à Faurisson de s’exprimer en direction d’un large public : « Les “prétendues chambres à gaz” hitlériennes et le prétendu “génocide” des Juifs forment un seul et même mensonge historique qui a permis une gigantesque escroquerie politico-financière dont les principaux bénéficiaires sont l’État d’Israël et le sionisme international, et dont les principales victimes sont le peuple allemand – mais non pas ses dirigeants – et le peuple palestinien tout entier53. » Ces thèses, présentées sous une caution pseudo-académique par des universitaires – littéraires, philosophes, sociologues, linguistes – non spécialistes du métier d’historien, ont été très vite reprises par les islamistes 54. Nombre de publications d’ultra-gauche – La Jeune Taupe, La Guerre sociale, Le Frondeur – ou de tracts circulaient et entretenaient l’idée d’un mensonge juif et israélien sur la Shoah. Ainsi, dans sa 3e livraison de juin 1979, La Guerre sociale publia un article intitulé « De l’exploitation dans les camps à l’exploitation des camps » qui expliquait que la mort des Juifs n’était pas le résultat d’une idéologie racialiste exterminationniste mais de la surexploitation par le capitalisme dans les camps nazis.

Ce déni de l’antisémitisme nazi rejoignait ainsi la déclaration de Louis Darquier de Pellepoix, l’ancien dirigeant du Commissariat aux questions juives créé par l’occupant allemand en mai 1942, condamné à mort par contumace en 1947 et réfugié en Espagne : « Je vais vous dire, moi, ce qui s’est exactement passé à Auschwitz. On a gazé. Oui, c’est vrai. Mais on a gazé les poux »55.

Notes:

48.Commentaire des Cahiers du cinéma paru dans Libération, le 15 novembre 1973.

49.Voir Jean-Luc Mélenchon, L’ère du peuple, Fayard, 2014 ; et Julien Talpin (coordinateur), Nouveau peuple, nouvelle gauche, avec un entretien de Jean-Luc Mélenchon, Éditions Amsterdam, 2025.

50.Paul Rassinier, Le Mensonge d’Ulysse, Éditions Bressanes, 1950 ; réédition La Vieille Taupe, 1979.

51.« Le problème des chambres à gaz, ou la rumeur d’Auschwitz », Le Monde, 29 décembre 1978.

52.« […] en utilisant les crimes du fascisme national-socialiste comme alibi pour simplement taxer la politique de la bourgeoisie nationale arabe d’antisémitisme […]. », voir note 30.

53.Interview par Ivan Levaï sur Europe1 le 17 décembre 1980.

54.Sur cette histoire du négationnisme, voir Valérie Igounet, Histoire du négationnisme en France, Seuil, 2000.

55.L’Express, 28 octobre 1978.

L’irruption de la révolution islamiste

En 1979, trois événements majeurs symbolisèrent une nouvelle progression de l’antisémitisme qui devint un vecteur essentiel de l’islam politique radical en pleine expansion. Ce fut d’abord le 11 février en Iran, la prise de pouvoir par l’ayatollah Khomeini qui proclama la révolution islamique, une dictature théocratique chiite instaurant la charia et lançant des fatwas – par exemple contre l’écrivain Salman Rushdie. Dotée d’un État, la République islamique d’Iran allait employer tous les moyens dont elle disposait pour étendre son influence, en particulier au Liban avec le Hezbollah qui proclama comme objectif la destruction d’Israël mais aussi avec le Fatah de Yasser Arafat, premier étranger à être reçu par l’ayatollah Khomeini après sa prise de pouvoir.

Puis à la Mecque le 20 novembre 1979, un groupe de fondamentalistes tenta sans succès de s’emparer par la force de la Grande Mosquée et de la Kaaba, cœur du monde musulman. Les discours de Khomeini attribuèrent ce coup de force aux États-Unis et provoquèrent des attaques d’ambassades américaines en Iran, au Pakistan, en Libye, en Turquie, au Bangladesh et au Koweït. Khomeini décréta alors que les États-Unis étaient « le grand Satan » et Israël « le petit Satan ». Enfin, en décembre 1979, l’Armée rouge envahit l’Afghanistan pour venir au secours d’un pouvoir communiste, ce qui provoqua en retour une puissante résistance et en particulier une forte mobilisation islamiste.

L’ensemble du monde musulman entra en ébullition, y compris dans les communautés musulmanes vivant dans le monde occidental, comme le souligne Ladan Borumand : « Ces trois événements qui paraissaient disparates puisqu’ils intervenaient dans des contextes politiques et culturels, voire religieux, très différents – des Persans chiites, des Arabes sunnites, des Pachtounes d’Afghanistan – se nourrissaient néanmoins d’une même idéologie islamiste dont la source était à rechercher chez les Frères musulmans égyptiens et leur programme56. » Des Frères fondés en 1928 par l’instituteur et théologien égyptien Hassan al-Banna, aux positions radicales : « Tant que la philosophie de la mort contenue dans le Coran ne s’est pas substituée à “l’amour de la vie” qui a englouti les musulmans, ils n’accéderont à rien. La victoire ne vient qu’avec la maîtrise de “l’art de la mort”57. » Très vite, ce type de discours répandu tant dans certains quartiers que dans des salles de prière improvisées, voire jusqu’en prison, infusa en France, en particulier dans une fraction de la jeunesse d’origine maghrébine, et déboucha sur des passages à l’acte. Ainsi, né en 1971 en Algérie mais élevé à Vaulx-en-Velin, Khaled Kelkal qui avait versé dans la délinquance, se radicalisa en prison puis fut impliqué dans plusieurs attentats, dont l’assassinat d’un imam parisien « modéré ». Le 7 septembre 1995, il gara une voiture piégée devant l’école juive de Villeurbanne (14 blessés), avant d’être abattu par la police.

Le grand basculement d’un antisémitisme inscrit dans la mouvance marxiste révolutionnaire et anticolonialiste à celui désormais porté par la révolution islamique fut symbolisé de manière spectaculaire par un personnage emblématique : le terroriste Carlos. Né au Venezuela en 1949, ce fils de bonne famille prénommé par son père Ilitch – comme Lénine – fut un responsable communiste, puis fréquenta Cuba avant de passer à Moscou d’où il émigra vers le groupe palestinien du FPLP. Il y fut chargé des attentats en Europe, d’abord en Grande‑Bretagne puis en France (15 septembre 1974 au Drugstore, 2 morts, 34 blessés ; 13 janvier 1975, attaque ratée au lance-roquette à Orly contre un avion d’El Al) et enfin en Autriche (21 décembre 1975, prise en otages de onze ministres de l’OPEP, avec le concours des Cellules révolutionnaires allemandes). Arrêté au Soudan en 1994 et transféré en France, défendu par Jacques Vergès, il fut condamné à la perpétuité. Or, en octobre 2001, après les attentats du 11 septembre aux États-Unis, il rendit hommage à Ben Laden, se convertit à l’islam et publia en 2003 son autobiographie intitulée L’Islam révolutionnaire58. Estimant que la révolution communiste avait échoué, il écrivait : « J’accuse l’Occident d’avoir failli à sa mission révolutionnaire », mission désormais dévolue à l’islamisme politique et radical. Il prônait un « internationalisme panislamiste » et proclamait la légitimité de l’arme du pauvre – le terrorisme, y compris l’attentat suicide.

Notes:

56.L. Borumand, op. cit.

57.Richard Mitchell, The society of Muslim Brothers, Londres, Oxford University Press, 1969, p. 207.

58.Carlos, L’Islam révolutionnaire, éditions du Rocher, 2003. Voir aussi Yolène Dilas-Rocherieux, « Communisme, révolution, islamisme, le credo d’Ilich Ramirez Sanchez », Le Débat, février 2004.

Le renversement mémoriel

En 1981, l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République coïncida avec un renouveau des études historiques sur la persécution des Juifs en France pendant l’Occupation, sur leur participation à la Résistance et sur la mémoire du génocide. Elles étaient portées à la fois par les travaux anciens du CDJC – Centre de documentation juive contemporaine, créé durant l’Occupation – et par une nouvelle génération d’historiens – Jean-Pierre Azéma, Philippe Burrin, Anne Grinberg, Renée Poznanski, Henri Rousso, Annette Wieviorka, pour n’en citer que quelques-uns. Le thème du génocide fut surtout renouvelé par les recherches inédites de Serge Klarsfeld, Juif d’origine roumaine, diplômé d’histoire de la Sorbonne, de Sciences Po et docteur ès Lettres. Cet avocat dont le père avait été assassiné à Auschwitz, allait consacrer sa vie à l’histoire et la mémoire du génocide et à la recherche des criminels nazis en fuite après la chute du IIIe Reich. En 1978, il publia Le Mémorial de la déportation des Juifs de France qui, sur la base d’archives, recensait les noms des 76.000 déportés et les classait par convois. Dès lors, il enchaîna l’édition de nombreux travaux qui documentaient toujours plus la réalité du génocide, tout en insistant sur la responsabilité du gouvernement de Vichy59.

Cependant, ces progrès dans la connaissance de la « solution finale » se heurtèrent à une mise en cause venant de divers courants, apparemment opposés, d’extrême droite et d’ultra-gauche. Ce regain d’intérêt historique coïncida avec l’entrée du Front national à l’Assemblée nationale avec trente-cinq députés lors des élections législatives de 1986. Le FN était alors un parti d’extrême droite en pleine ascension qui avait déjà recueilli 11% des voix lors des élections européennes de 1984. Son fondateur, président et leader incontesté, Jean-Marie Le Pen chercha à se rendre respectable en passant par les États-Unis où, au début de 1987, il participa à New York à un dîner organisé par le Congrès juif mondial, au cours duquel il prononça un discours pro-israélien. Le 13 septembre 1987, fort de sondages qui lui attribuaient 18% des intentions de vote, il fut l’invité de l’émission phare le Grand Jury RTL-Le Monde au cours de laquelle il déclara que pour lui les chambres à gaz n’étaient qu’un « point de détail dans l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale » ; reprenant la rhétorique des négationnistes, il ajouta : « Ce n’est pas une vérité éprouvée à laquelle tout le monde doit croire. […] Je n’en ai jamais vu ». Cette déclaration, qui provoqua un tollé et s’attira des réponses d’historiens60, semblait renvoyer définitivement l’antisémitisme à l’extrême droite, ce qui n’empêcha pas Le Pen d’obtenir plus de 14% des voix à l’élection présidentielle de 1988, et de provoquer une forte montée de tension avec la gauche et surtout l’extrême gauche qui dénonçaient le danger « fasciste ».

Mais déjà la France était meurtrie par des attentats commis par des groupes palestiniens. Le 3 octobre 1980, la synagogue de la rue Copernic à Paris fut visée (4 morts et 46 blessés). Ce premier attentat contre des Juifs depuis 1944 fut d’emblée attribué à l’extrême droite, alors qu’en novembre 1980 les services allemands avaient informé la France de la piste du FPLP. Le 9 août 1982, le restaurant Goldenberg, rue des Rosiers à Paris, fut attaqué par un commando du groupe Abou Nidal61 – 6 morts, 22 blessés – inféodé à la Syrie de Hafez el-Assad où, depuis 1954, se cachait, sur recommandation du Grand Mufti de Jérusalem, le SS Aloïs Brunner62. Le pouvoir attribua l’attaque aux « Irlandais de Vincennes » et refusa de suivre la piste d’Abou Nidal qui en 1981 avait attaqué les synagogues de Vienne, de Bruxelles et de Rome, et qui collaborait avec le néo-nazi allemand Odfried Hepp, lui-même agent de la Stasi de l’Allemagne communiste.

D’emblée, un fort relent antisémite se fit sentir à l’extrême gauche. En effet, Siné, dessinateur bien connu pour ses opinions anticolonialistes, anticapitalistes, antisionistes et anarchistes, membre de l’équipe de Charlie Hebdo, déversa sa bile sur Radio Carbone 14 en août 1982 :

« Je suis antisémite depuis qu’Israël bombarde. Je suis antisémite et je n’ai plus peur de l’avouer. Je vais faire dorénavant des croix gammées sur tous les murs… Rue des Rosiers, contre Rosenberg-Goldenberg, je suis pour… On en a plein le cul. Je veux que chaque Juif vive dans la peur, sauf s’il est propalestinien… Qu’ils meurent ! Ils me font chier… Ça fait deux mille ans qu’ils nous font chier… ces enfoirés… Il faut les euthanasier…

Soi‑disant les Juifs qui ont un folklore à la con, à la Chagall de merde… Y a qu’une race au monde… Tu sais que ça se reproduit entre eux, les Juifs… C’est quand même fou… Ce sont des cons congénitaux63 ».

Siné fut condamné le 12 février 1985 pour « provocation à la discrimination, la haine ou la violence raciale », même s’il avait présenté ses excuses et expliqué avoir proféré ces propos alors qu’il était très alcoolisé – mais n’est-ce pas une circonstance aggravante, l’alcool libérant la parole ?

Le 9 décembre 1987 éclatait en Cisjordanie la première intifada – « soulèvement populaire » en arabe – qui, après de nombreuses violences réciproques entre Israël et l’OLP, aboutit aux accords d’Oslo de 1993. C’est dans ce climat passionnel où l’extrême gauche et une partie de la gauche soutenaient les Palestiniens, que le 18 septembre 1989, trois élèves d’origine marocaine portant un voile furent refoulées d’un collège de Creil, dans l’Oise. Le principal, un Martiniquais fils d’instituteurs, qui parlait l’arabe, avait vécu au Maroc et connaissait bien l’islam, comprit vite. Après la fatwa de Khomeini, le 14 février 1989, contre Salman Rushdie, il était confronté à une tentative d’activistes islamistes contre la laïcité à l’école. Il refusa les accommodements proposés avec insistance tant par la mairie socialiste que par le rectorat64, et l’affaire, devenue nationale, allait fracturer la gauche, entre les tenants de la laïcité et ceux qui, sous couvert de liberté individuelle et de « droit à la différence », favorisaient un entrisme islamiste – en particulier salafiste – déjà très actif.

Ainsi, Malek Boutih, vice-président de SOS Racisme, établissant une fausse symétrie avec le sort des Juifs, dénonça dans L’Humanité du 6 octobre 1989 « une volonté de mettre l’islam au ghetto » et des « relents de racisme ». La querelle opposa Danielle Mitterrand – favorable au respect des « traditions » et donc à l’acceptation des filles voilées – et Marie-Claire Mendès‑France qui l’accusait d’y favoriser l’imposition de la charia. Le 22 octobre se tint à Paris une manifestation en faveur du voile à l’école, appelée par la radio La Voix de l’Islam, à laquelle participèrent deux petits-enfants de Maurice Thorez convertis à l’islam – Catherine, dite Latifa, et Clément, dit Abderrahmane. Lionel Jospin, ministre de l’Éducation nationale, s’étant prononcé en faveur du voile, plusieurs intellectuels réagirent dans le Nouvel Observateur65.

Cependant, l’affaire fit long feu : le roi du Maroc intima l’ordre au père de famille, ressortissant marocain, de cesser sa provocation. Néanmoins, en assurant la promotion d’un islamisme délibérément tourné contre la laïcité et les principes républicains, cette affaire devait contribuer à la critique de la République émancipatrice des Juifs. Ce qui pèserait à l’avenir dans la perception et de l’islam et du judaïsme dans la société française.

Au sein du MRAP, qui avait en 1977 supprimé « l’antisémitisme » de son intitulé et se nommait désormais Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples66, la question suscita une polémique. Le comité de Marseille, confronté à une forte population d’origine maghrébine, s’étonna que le MRAP « puisse soutenir une attitude obscurantiste et sexiste vis-à-vis des femmes musulmanes ». Ce comité était dirigé par Baya Bouhouné-Jurquet, une vieille militante du Parti communiste algérien et compagne de Jacques Jurquet, leader du Parti communiste marxiste-léniniste de France, soutenu par la Chine de Mao, qui en août 1978 avait été reçu officiellement par Pol Pot. Face à un tel milieu politique, on ne peut que s’interroger sur les motivations réelles de ces prises de position. De son côté, en novembre 1989, le Conseil d’État avait déclaré compatibles port du voile à l’école et laïcité, et il fut suivi par le ministre de l’Éducation nationale, Lionel Jospin.

C’est dans ce climat tendu qu’éclata un coup de tonnerre. Alors que le 9 mai 1990, J.-M. Le Pen intervenait dans l’émission L’Heure de vérité où il déclara que les Juifs avaient trop de pouvoir dans la presse – « comme les Bretons dans la Marine » ! –, on découvrit le lendemain matin que 34 sépultures juives du cimetière de Carpentras67 avaient été profanées et qu’un homme, récemment inhumé, avait été extrait de son caveau et de son cercueil et jeté sur une autre tombe. Le scandale était immense et le ministre de l’Intérieur, le socialiste Pierre Joxe, se rendit immédiatement à la synagogue de Carpentras et dénonça « le racisme, l’antisémitisme et l’intolérance ». Cette fois encore, toutes les gauches et extrêmes gauches manifestèrent unies dans toute la France ; à Paris, la manifestation réunit plusieurs dizaines de milliers de personnes, dont toute la classe politique – à l’exception du FN – avec pour la première fois dans l’histoire de la République, la présence du président Mitterrand.

L’émotion fut si forte que le député communiste Jean-Claude Gayssot, l’un des dirigeants du PCF, réussit à faire voter en urgence une loi, promulguée le 13 juillet 1990, qui réprimait tout acte raciste, antisémite ou xénophobe, et dont l’article 9 apportait un complément à la loi de 1881 sur la liberté de la presse : « Seront punis des peines prévues […] ceux qui auront contesté […] l’existence d’un ou plusieurs crimes contre l’humanité tels qu’ils sont définis par l’article 6 du statut du tribunal militaire international […]. » Or, si cet article 6 du Tribunal de Nuremberg définit le crime contre l’humanité, il n’évoque pas le crime plus spécifique du génocide dont la valeur juridique a été reconnue en décembre 1948 par une Convention de l’ONU votée à l’unanimité.

Cette opération politique provoqua d’emblée de nombreuses oppositions, d’une large partie de la droite, y compris Simone Veil, mais surtout du milieu des historiens, tous bords confondus, de Madeleine Rebérioux, militante anticolonialiste proche du PCF puis de François Mitterrand, à l’ex-stalinienne et éditorialiste au Figaro Annie Kriegel – en passant par Jean-Pierre Azéma, François Bédarida, François Furet ou Pierre Nora – qui tous refusaient une « judiciarisation » de l’histoire. La suite leur donna raison tant la loi Gayssot avait ouvert la voie à l’instauration de lois « mémorielles » où le « devoir de mémoire » instrumentalisé par des politiques remplace le travail des professionnels de la critique historique.

La preuve en fut donnée très vite quand se constitua un comité autoproclamé « Vél’ d’Hiv 42 », formé d’une dizaine d’ex-communistes et gauchistes revenus à une judéité qu’ils avaient oubliée ou ignorée depuis trois décennies au bénéfice de leur adhésion à la lutte des classes et à l’anticolonialisme68. Comme tout néophyte, ils étaient d’autant plus agressifs et fiers de l’être et, dans Le Monde du 17 juin 1992, ils publièrent un texte exigeant qu’à l’occasion du 50e anniversaire de la rafle du Vél’ d’Hiv, le président Mitterrand « reconnaisse et proclame officiellement […] que l’État français de Vichy » était responsable de persécutions et de crimes contre les Juifs de France. Ils semblaient ignorer qu’entre 1940 et 1944, entre 350.000 et 500.000 soldats allemands, selon les moments, occupaient le pays et que la rafle du Vél’ d’Hiv résultait d’une pression intense et menaçante des services du SS Eichmann qui, dans le plus grand secret, était en train de mettre en œuvre la « solution finale de la question juive ».

Pour le Comité Vél’ d’Hiv 42, c’était « une exigence de la mémoire collective française malade de ce non-dit ». Un non-dit que pourtant des historiens documentaient depuis des décennies69 et que les médias diffusaient, en particulier depuis le procès Eichmann à Jérusalem en 1961-62.

En réalité, ces ex-soixante-huitards instrumentalisaient les victimes juives pour régler leurs comptes « antifascistes » imaginaires avec Vichy et leurs comptes politiques avec la France « bourgeoise » et avec leur vieil ennemi, le général de Gaulle. Ils jouaient sur une culpabilisation collective et sur une « repentance », typiques de la posture morale que s’arrogent les totalitaires dans leur propagande pour stigmatiser l’adversaire. Le texte était signé par tout le gotha de la gauche intellectuelle, communiste et d’extrême gauche, trop heureuse pour beaucoup de se refaire une virginité philosémite – y compris Siné dont on a déjà vu l’intérêt très particulier qu’il portait aux Juifs !

Le 14 juillet, le président confirma qu’il rendrait hommage aux victimes de la rafle du Vél’ d’Hiv, tout en déclinant l’objurgation du Comité : « En 1940, il y eut un État français, c’était le régime de Vichy, ce n’était pas la République. Et c’est à cet État français qu’on doit demander des comptes. Ne demandez pas de comptes à cette République, elle a fait ce qu’elle devait. » Le 16 juillet, le président se rendit à l’emplacement du Vél’ d’Hiv où il fut accueilli par des sifflets et le slogan « Mitterrand à Vichy » scandé par une petite foule mobilisée à cet effet. La réaction vint, comme un coup de tonnerre, de Robert Badinter qui, avec fureur, dit sa honte d’assister à cette contestation, puis intima l’ordre aux manifestants de se taire et, par leur silence, de respecter la mémoire des victimes. Si les gauches entraient ainsi à nouveau en conflit sur la question juive, la polémique semble avoir incité Mitterrand à reprendre la balle au bond. Le 11 novembre 1992, il fit déposer une gerbe sur la tombe du maréchal Pétain avant de promulguer le 3 février 1993 un décret instituant le 16 juillet comme « journée nationale commémorative des persécutions racistes et antisémites commises sous l’autorité dite “gouvernement de l’État français (1940‑1944)” ». Des polémiques rebondirent quand en 1994 Pierre Péan publia une biographie du jeune Mitterrand où il insistait sur la fameuse photo de l’impétrant décoré de la francisque par le maréchal Pétain en 1942, et sur les relations du président avec René Bousquet, secrétaire général de la police du gouvernement de Pierre Laval au moment de la rafle du Vél’ d’Hiv70.

L’affaire semblait close, mais c’était compter sans des activistes tout gonflés de leur importance. À peine Jacques Chirac élu président, le comité Vél’ d’Hiv 42 lui adressa une missive exigeant à nouveau la reconnaissance publique de la responsabilité de la France « pour des raisons de salubrité nationale » [sic]. En réponse, Chirac fit le 16 juillet 1995 une funeste déclaration : « La France, patrie des Lumières et des Droits de l’Homme, terre d’accueil et d’asile, la France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable ». Il faisait ainsi porter à la Nation une culpabilité collective, confondant « la France » et ce que le général de Gaulle avait nommé « autorité de fait, se disant “gouvernement de l’État français” »71. Sa phrase était d’autant plus malheureuse que paradoxalement il rappelait que la France en guerre était à Londres depuis le 18 juin 1940 et que des milliers de Français avaient participé au sauvetage des Juifs, au risque de leur vie72. Une phrase récusée par Robert Badinter qui reprochait à Jacques Chirac d’avoir ainsi laissé entendre que tous les Français s’étaient mal conduits pendant l’Occupation, et d’établir ainsi une culpabilité collective qui n’avait pas lieu d’être puisque nombre de Français, même s’ils étaient minoritaires, avaient résisté, protégé et même sauvé des Juifs73. Ainsi furent, par inadvertance, ouvertes toutes grandes les portes de la culpabilité collective dont une part de la classe politique fait son fonds de commerce permanent.

À cet égard, le pouvoir mitterrandien a entretenu une certaine ambiguïté. D’un côté, confronté au mouvement inédit de la Marche pour l’égalité et contre le racisme, dite aussi « Marche des Beurs », qui mobilisa à l’automne 1983 des milliers de jeunes issus de l’immigration maghrébine, l’Élysée pilota et soutint financièrement la création, en 1984, de l’association SOS Racisme. Menée par une équipe d’ex-trotskistes de la LCR – Julien Dray, Harlem Désir, Gérard Filoche – et campée sur des positions laïques, celle-ci était censée combattre tant l’extrême droite que les conceptions « communautaristes » de l’antiracisme ; elle militait pour une « République métissée » et le « multiculturalisme » au nom du « droit à la différence » et avec le slogan « Touche pas à mon pote »74. Un « droit à la différence » dont les islamistes ne tardèrent pas à s’emparer pour développer leur propagande.

D’un autre côté, toute la gauche milita pour la mise en œuvre de trois procès très médiatisés qui relancèrent les controverses sur l’histoire des persécutions antisémites en France occupée, d’autant qu’en 1988 Jean-Marie Le Pen stigmatisa le ministre Durafour d’un insupportable « Durafour crématoire ». Le premier procès visa, de mai à juillet 1987, le SS Klaus Barbie qui avait arrêté Jean Moulin, avait combattu la Résistance et organisé la déportation de plusieurs centaines de Juifs. Ayant refait sa vie sous fausse identité en Bolivie, il en fut extradé sur pression, entre autres, du couple Klarsfeld, puis défendu par Jacques Vergès – soutien inconditionnel du FLN pendant la guerre d’Algérie – et condamné à la prison à perpétuité.

En mars-avril 1994 se tint le procès de Paul Touvier, un membre de la Milice lyonnaise responsable de l’assassinat de Victor Basch et de sa femme – ex-président de la Ligue des droits de l’homme –, et de sept Juifs. Condamné à mort par contumace en 1946, protégé par certains milieux catholiques, Touvier fut gracié en 1971 par le président Georges Pompidou. Cette grâce incita les maoïstes de la Gauche prolétarienne, alors engagés dans des actions de lutte armée au nom de la Nouvelle Résistance populaire, à annoncer qu’ils l’avaient « condamné » et allaient l’exécuter, mais sans succès. Après de complexes péripéties judiciaires touchant à la définition même du crime contre l’humanité et de son imprescriptibilité, Touvier fut condamné à la prison à perpétuité.

Le troisième procès fut celui de Maurice Papon, ancien secrétaire général de la préfecture de la Gironde accusé d’avoir signé des ordres de transfert vers Paris de Juifs bordelais qui furent ensuite déportés en Allemagne. En contact avec la Résistance, il avait caché un résistant juif qui en 1944 le recommanda à Gaston Cusin, le commissaire de la République nommé par le général de Gaulle. Papon poursuivit alors une brillante carrière de haut fonctionnaire, toujours nommé par des hommes de gauche, jusqu’à devenir préfet de police de Paris durant la guerre d’Algérie, chargé par le général de Gaulle de la lutte contre le FLN. À partir de 1968, il s’engagea dans une carrière politique, fut élu député puis nommé ministre du budget dans le gouvernement Raymond Barre jusqu’en 1981. C’est alors qu’entre les deux tours de l’élection présidentielle opposant Mitterrand et Giscard d’Estaing, un jeune gauchiste devenu journaliste au Canard enchaîné – et compagnon de l’attachée de presse du candidat Mitterrand –, Nicolas Brimo, accusa Papon d’avoir aidé les nazis à déporter des Juifs. Selon le journaliste de l’Express Éric Conan, spécialiste de ce domaine, la manœuvre visait à faire basculer en faveur de Mitterrand un maximum des 200.000 électeurs juifs75. Le procès se déroula d’octobre 1997 à mars 1998, dans une grande tension politique où communistes, socialistes et gaullistes réglaient des comptes par victimes juives interposées. Condamné à dix ans de prison, Papon fut le bouc émissaire idéal chargé d’expier « l’irréparable » proclamé par le président Chirac.

Ces initiatives judiciaro-mémorielles portèrent un puissant coup de projecteur sur la persécution des Juifs pendant l’Occupation, et en particulier sur le rôle du gouvernement de Vichy. Elles furent soutenues avec passion par toutes les gauches, depuis les Radicaux de gauche et le PS, jusqu’au PCF et aux trotskistes, tant par Le Monde et Le Nouvel Observateur que par Libération. Pourtant, dans un entretien publié par Le Figaro le 25 mars 1994, la ministre Simone Veil, survivante de la déportation, déclarait :

« J’ai toujours pensé que le travail des historiens apporterait plus que des procès tardifs, surtout compte tenu de l’interprétation donnée au concept de “crime contre l’humanité”. La dramatisation qui intervient lors d’un procès, grâce à une certaine personnalisation, a sans doute un effet émotionnel plus grand. Mais en tant qu’ancien magistrat, je reste perplexe quant aux moyens et à la valeur d’exemplarité d’une justice qui intervient longtemps après les crimes, alors que les témoins n’ont plus toujours des souvenirs très précis, que les magistrats et les jurés ont du mal à comprendre le contexte des faits incriminés. […] Je reste cependant réservée quant à la notion d’imprescriptibilité, même pour des crimes contre l’humanité. »

Mais déjà certains historiens étaient contaminés par les impératifs d’un « devoir de mémoire » instrumentalisé par nombre de groupes politiques et sociaux peu soucieux de la vérité des faits et qui feront florès après le 7 octobre 2023.

Notes:

59.En particulier Vichy-Auschwitz, t. 1 : 1942 : le rôle de Vichy dans la solution finale de la question juive en France, Fayard, 1983 ; t. 2 : 1943-1944.

61.L’Organisation révolutionnaire des musulmans socialistes.

62.Adjoint d’Adolf Eichmann et responsable de l’extermination de centaines de milliers de Juifs, dont 25.000 déportés de France.

63.Chloé Leprince, « Siné: 79 ans de dérapage plus ou moins contrôlé [archive] », sur nouvelobs.com, Rue89.

64.Voir son interview très significative par Laurent Valdiguié dans Marianne du 13 septembre 2019.

65.Élisabeth Badinter, Régis Debray, Alain Finkielkraut, Élisabeth de Fontenay, Catherine Kintzler, « Profs, ne capitulons pas ! », Nouvel Observateur, 2 novembre 1989.

66.« L’amitié entre les peuples » fut jusqu’en 1991 l’expression consacrée de la langue de bois communiste pour signifier la solidarité avec l’URSS et le camp communiste.

69.Le grand spécialiste Raul Hilberg, juif d’origine autrichienne réfugié aux États-Unis, avait publié son grand œuvre fondé sur les archives du IIIe Reich, La Destruction des Juifs d’Europe, en 1961.

70.Pierre Péan, Une jeunesse française. François Mitterrand, 1934-1947, Fayard, 1994.

71.Ordonnance du 9 août 1944.

72.4206 Justes parmi les Nations ont été identifiés et honorés par le mémorial de Yad Vashem.

73.Voir l’entretien d’Élisabeth Badinter dans Le Point du 2 octobre 2025.

74.Serge Malik, Histoire secrète de SOS Racisme, Albin Michel, 1990.

75.Éric Conan, Le Procès Papon : un journal d’audience, Gallimard, 1998, p. 142.

Roger Garaudy et la réactivation du courant négationniste 

C’est dans ce climat très agité qu’en 1995 Pierre Guillaume alimenta le courant négationniste en publiant un article de Roger Garaudy « Les mythes fondateurs de la politique israélienne », augmenté et republié en ouvrage en 199676. Agrégé de philosophie et intellectuel important du PCF, député, sénateur, membre du Comité central, Garaudy avait été très proche de Maurice Thorez et responsable de la publication en français des 44 volumes des Œuvres de Lénine. Exclu du parti en 1970, il entama une étonnante dérive, revint d’abord au protestantisme de sa jeunesse, puis se convertit au catholicisme et enfin à l’islam en 1982. Ses Mythes fondateurs étaient une violente critique du sionisme et d’Israël. Sur la forme, l’ouvrage était une compilation de citations, toutes favorables à ses thèses, dans le plus pur style stalinien, à coup de slogans et d’une rhétorique à la fois interrogative – qui appelle le lecteur à conclure lui-même dans le sens voulu – et qui renverse le sens des mots. Sur le fond, Garaudy mit en scène une série de critiques qui se voulaient radicales, de ce qu’il nommait les « mythes ». Mythes théologiques : « Terre promise ou terre conquise ? », « Le mythe du “peuple élu” », « Le mythe de Josué : la purification ethnique » – autant d’expressions propres au nazisme retournées contre les Juifs en général.

Puis les mythes du XXe siècle. Celui de « l’antifascisme sioniste » l’amenait à dénoncer une alliance entre sionistes et nazis, alors que pendant la guerre le Congrès juif mondial cherchait à évacuer des Juifs en Palestine. Celui de « la justice de Nuremberg » où il s’indignait que Roosevelt – pour Hiroshima et Nagasaki –, Churchill – pour le bombardement de Dresde – et Staline n’y aient pas été condamnés ; il dénonçait une « justice des vainqueurs », thème classique de l’extrême droite nostalgique de Pétain. « Le mythe des “six millions” (Holocauste) » où il niait que Hitler eût voulu faire la guerre aux Juifs, ainsi que la mise en œuvre de la destruction des Juifs d’Europe ; au passage, il reprenait les déclarations de Darquier de Pellepoix sur les chambres à gaz qui n’auraient été destinées qu’à éliminer les poux tandis que les fours crématoires n’auraient servi qu’à brûler les corps de Juifs morts du typhus. Enfin, le mythe de « la terre sans peuple pour un peuple sans terre », reprenant l’antienne de la lutte anticolonialiste, et stigmatisant au passage Édouard de Rothschild accusé de la colonisation de l’Algérie77. Il affirmait que la Shoah était une invention du « complot sioniste » et qu’Israël était un État raciste qui voulait exterminer les Palestiniens. Il est symptomatique qu’il n’ait jamais cité le mot « génocide » en relation avec la Convention de l’ONU de 1948 sur le génocide, et ne l’ait utilisé qu’une fois pour dénoncer Israël et « le génocide lent du peuple palestinien »78 – une expression appelée à un bel avenir après le 7 octobre 2023. Enfin, pour montrer sa proximité victimaire, Garaudy évoqua son envoi « en camp de concentration », alors qu’en tant que militant communiste il avait été arrêté le 14 septembre 1941 et envoyé par le régime de Vichy, avec beaucoup d’autres opposants – dont Bernard Lecache, fondateur de la LICA – au camp d’internement de Djelfa en Algérie, jusqu’en février 1943, ce qui, évidemment, leur évita à tous deux d’être fusillés comme otages par les Occupants. L’imposteur Garaudy se révélait.

Parallèlement, il portait l’islam aux nues, jusqu’à publier en 1996, au Temps des cerises – maison d’édition des communistes staliniens –, l’Islam et l’intégrisme, puis en 1998 Palestine : terre de message, et en 2000 L’Islam en Occident : Cordoue, une capitale de l’esprit. C’est d’ailleurs à Cordoue que la Fondation Roger Garaudy occupe la célèbre tour de la Calahorra et y diffuse une vision fort peu historique d’une mythologique al-Andalus. Condamné par le tribunal pour « contestation virulente et systématique des crimes contre l’humanité commis contre la communauté juive », Garaudy fut diffusé dans tout le monde musulman, surtout dans ses milieux les plus radicaux, au point de recevoir en 1986 le Prix Fayçal – alors seul Européen à en bénéficier dans la catégorie « Service à l’islam » –, puis le Prix Kadhafi « des droits de l’homme » en 2002. Une de ses proches, l’avocate Isabelle Coutant-Peyre, avait d’ailleurs épousé en prison le terroriste Carlos. Garaudy a aussi été soutenu par l’abbé Pierre qui, en dépit de son ignorance revendiquée de l’histoire de la Shoah, professait une critique radicale d’Israël79 ; ce qui n’est guère surprenant puisque le célèbre abbé, circonvenu par sa nièce qui vivait en couple avec un ancien des Brigades rouges italiennes, avait pris pour secrétaire particulier un de ces ex-terroristes80. L’abbé était représentatif d’un vieil antisémitisme catholique qui demeurait présent à travers la défense des Palestiniens chrétiens qui irrigue les milieux catholiques de gauche, parfois relayée par la diplomatie vaticane.

Notes:

76.Roger Garaudy, Les Mythes fondateurs de la politique israélienne, Samiszdat-Roger Garaudy, 1996.

77.Roger Garaudy, op. cit. p. 178.

78.Ibid., p. 62.

79.Nicolas Weill, « L’abbé Pierre confirme son soutien aux thèses négationnistes de Roger Garaudy », Le Monde, 21 avril 1996.

80.Éric Conan, Sylviane Stein, « Ce qui a fait chuter l’abbé Pierre », L’Express, 2 mai 1996.

Ramadan-Dieudonné, agitation et propagande

L’agitation islamiste, et parallèlement antisémite, allait bientôt suivre une voie inédite. Avant même sa prise de pouvoir en 1917, Lénine avait théorisé un système d’activité subversive articulé autour de « l’agit-prop » : l’agitation développe une idée simple, autour d’un slogan, à destination d’une masse de sympathisants ; la propagande met en œuvre un appareil de formation théorique à destination d’un petit groupe d’affidés adeptes du projet révolutionnaire. Il est fascinant d’observer comment en France, deux personnages aussi dissemblables par leur origine et leur formation ont pu incarner les deux branches de cette agit-prop islamiste et antisémite : Tariq Ramadan et Dieudonné Mbala Mbala.

Ramadan est le petit-fils du fondateur des Frères musulmans, Hassan al‑Banna, qui entretenait des relations avec le Grand Mufti. Son père, qui était le gendre et le secrétaire du fondateur, s’exila en Suisse après l’assassinat de son mentor, et y poursuivit le combat panislamiste. Il fonda la branche palestinienne des Frères musulmans à l’origine du mouvement de résistance islamique : le Hamas. Tariq Ramadan, qui ne portait aucun regard critique sur la pensée de son grand-père, publia en 1994 Les Musulmans et la laïcité où il adoptait une posture favorable à l’intégration des musulmans dans une Europe aux valeurs chrétiennes et démocratiques. Mais « en même temps », il perpétua un discours intégriste, comme en 1993 quand il fit interdire à Genève les représentations de la pièce de Voltaire, Le fanatisme ou Mahomet le Prophète. En 1994, il affirma que la charia restait la pierre de touche du musulman, ou encore que certains cours de biologie, d’histoire ou de philosophie contrevenaient à l’islam. De même il était opposé aux piscines mixtes. Et sur la question palestinienne, il était partisan d’un seul État dominé par les musulmans. En 2004, il déclarait : « J’ai assez répété que j’étais un homme de dialogue, contre toute violence, sauf en Palestine ». Il était un soutien au terrorisme du Hamas, position que confirma sa signature à une pétition de la belge Nadine Rosa-Rosso intitulée « Appel pour le retrait du Hamas de la liste européenne des organisations terroristes » (Recognise Resistance).

Ramadan joua un rôle important dans l’alliance entre un islamisme radical et les extrêmes gauches, notamment en raison de sa participation constante au Forum social européen annuel, le premier ayant été inauguré à Florence en 2002, le second s’étant tenu à Paris-Saint-Denis en 2003, dominé par la Ligue communiste révolutionnaire et le Parti communiste français. Dans les années 1990 et 2000, Ramadan développa un travail intense en direction des banlieues françaises, et en particulier de la jeunesse d’origine maghrébine et de culture musulmane, en s’appuyant sur les réseaux des Frères musulmans. En 2003, il émettait des considérations sur les journalistes d’origine juive, établissant une sorte de liste les désignant à la vindicte, et dénonçait en 2018 « l’emprise que les sionistes ont sur la France ». Adepte d’un conspirationnisme à connotation antisémite, il laissa entendre en 2014 que Mohammed Merah aurait été une création des services de renseignements français ; puis, sans nier les slogans antisémites entendus lors de manifestations, il supposait de manière biaisée qu’ils seraient dus à de faux manifestants infiltrés. Il dénonça par ailleurs des officines opérant prétendument « depuis Israël et ailleurs ». Ses positions ambiguës sur la lapidation des femmes adultères avaient suscité bien des interrogations. Cependant, tout au long de ses interventions, il reçut ponctuellement le soutien d’Edwy Plenel, de Pascal Boniface, de Jean Ziegler et de François Burgat – un islamologue qui allait prendre la défense du Hamas après le 7 octobre 2023.

Cet habile rhétoricien, bon orateur pratiquant aussi bien le français que l’anglais ou l’arabe, fascina à gauche et à l’extrême gauche. L’un de ses soutiens inconditionnels n’était autre qu’Edwy Plenel, devenu directeur de la rédaction du Monde en 1996, qui, tout en se disant attaché à un « trotskisme culturel », favorisa l’afflux de militants gauchistes dans les écoles de journalisme, au point que Nacer Ramdane Ferradj, ex-vice-président de SOS-Racisme, affirma qu’il avait « façonné une jeune génération de journalistes en imprimant sur celle-ci que toutes les critiques de l’islam et des extrémistes de notre religion sont des attaques racistes contre tous les musulmans. […] Il épouse la stratégie de l’islam politique jusqu’à en devenir une pièce maîtresse dans son enracinement en France »81.

Défenseur de Dieudonné, Ramadan recommandait d’aller consulter « le site de Soral, c’est le seul qui ose dire les choses sur le lobby sioniste ». Condamné définitivement en France et en Suisse pour plusieurs agressions sexuelles et viols dénoncés depuis 2017, Tariq Ramadan a depuis perdu une bonne part de son audience publique.

Dieudonné est l’autre personnage qui a été un formidable accélérateur des tendances antisémites. De père camerounais et d’une mère bretonne sociologue de sensibilité de gauche, il est né en 1966 en banlieue parisienne où, après des études secondaires inachevées, il est monté sur scène à partir de 1992-93 et a présenté un duo comique avec Élie Semoun – « le petit juif et le grand black » – qui lui assura une certaine notoriété. Seul en scène à partir de 1997 et propriétaire du théâtre de la Main d’Or à Paris, il poursuivit dans sa veine provocatrice contre toutes les religions et contre le racisme, allant jusqu’à se présenter aux élections législatives de 1997 à Dreux contre la candidate du Front national, ce qui lui valut les félicitations de toutes les gauches. Si Ramadan gagnait son audience parmi les milieux intellectuels et universitaires, Dieudonné s’adressait d’abord à une partie de la jeunesse issue de l’immigration maghrébine et africaine parmi laquelle il trouva un fort soutien. Bientôt, les trajectoires des deux personnages allaient converger dans l’antisionisme/antisémitisme.

Depuis des années, on assiste donc à la perversion du sens des mots. Pour nombre de militants de gauche, antisionisme se substitue dans leur vocabulaire à antisémitisme à tel point que beaucoup ne se rendent plus compte de la signification réelle des mots et des slogans comme « Du fleuve à la mer, la Palestine sera libre ». L’accumulation de tant de discours « antisionistes » ne pouvait que produire des effets dévastateurs à l’époque des « réseaux sociaux » qui assurent par l’anonymat une impunité aux zélateurs de l’« antisionisme ». Par un retournement progressif, nous sommes entrés dans l’ère des territoires perdus de la République où fleurit l’antisémitisme82. La radiographie de l’antisémitisme en France réalisée par la Fondapol en 2024 montre la progression constante de l’antisémitisme à gauche et l’enracinement de l’identification Israéliens/Nazis, particulièrement chez les Français de confession musulmane83. Au tournant du siècle s’était donc installé un climat délétère qui ne demandait qu’à s’enflammer à la première occasion. Celle-ci s’est offerte lors de la concomitance de trois événements internationaux majeurs : le début de la deuxième intifada en septembre 2000, la Conférence contre le racisme organisée par l’UNESCO du 2 au 9 septembre 2001 à Durban en Afrique du Sud, et enfin les attentats perpétrés le 11 septembre 2001 aux États-Unis.

Notes:

81.Judith Waintraub, Vincent Nouzille, « L’islamosphère », Figaro Magazine, 6 octobre 2017.

82.Emmanuel Brenner (dir.), Les Territoires perdus de la République. Antisémitisme, racisme et sexisme en milieu scolaire, Mille et une nuits, 2002.

83.François Legrand, Sarah Perez-Pariente, Dominique Reynié, Simone Rodan-Benzaquen, Anne-Sophie Sebban-Bécache, Radiographie de l’antisémitisme en France. Édition 2024, Fondapol et AJC, octobre 2024 [en ligne].


 

Stéphane Courtois,

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), membre du conseil scientifique et d’évaluation de la Fondapol.

Jean-Louis Panné,

Historien, éditeur. 

https://www.fondapol.org/etude/les-gauches-antisemites-3/

 

 

 

 


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