En 1981, l’élection de François Mitterrand à la présidence de
la République coïncida avec un renouveau des études historiques sur la
persécution des Juifs en France pendant l’Occupation, sur leur
participation à la Résistance et sur la mémoire du génocide. Elles
étaient portées à la fois par les travaux anciens du CDJC – Centre de
documentation juive contemporaine, créé durant l’Occupation – et par une
nouvelle génération d’historiens – Jean-Pierre Azéma, Philippe Burrin,
Anne Grinberg, Renée Poznanski, Henri Rousso, Annette Wieviorka, pour
n’en citer que quelques-uns. Le thème du génocide fut surtout renouvelé
par les recherches inédites de Serge Klarsfeld, Juif d’origine roumaine,
diplômé d’histoire de la Sorbonne, de Sciences Po et docteur ès
Lettres. Cet avocat dont le père avait été assassiné à Auschwitz, allait
consacrer sa vie à l’histoire et la mémoire du génocide et à la
recherche des criminels nazis en fuite après la chute du IIIe Reich. En 1978, il publia Le Mémorial de la déportation des Juifs de France
qui, sur la base d’archives, recensait les noms des 76.000 déportés et
les classait par convois. Dès lors, il enchaîna l’édition de nombreux
travaux qui documentaient toujours plus la réalité du génocide, tout en
insistant sur la responsabilité du gouvernement de Vichy59.
Cependant, ces progrès dans la connaissance de la « solution finale »
se heurtèrent à une mise en cause venant de divers courants,
apparemment opposés, d’extrême droite et d’ultra-gauche. Ce regain
d’intérêt historique coïncida avec l’entrée du Front national à
l’Assemblée nationale avec trente-cinq députés lors des élections
législatives de 1986. Le FN était alors un parti d’extrême droite en
pleine ascension qui avait déjà recueilli 11% des voix lors des
élections européennes de 1984. Son fondateur, président et leader
incontesté, Jean-Marie Le Pen chercha à se rendre respectable en passant
par les États-Unis où, au début de 1987, il participa à New York à un
dîner organisé par le Congrès juif mondial, au cours duquel il prononça
un discours pro-israélien. Le 13 septembre 1987, fort de sondages qui
lui attribuaient 18% des intentions de vote, il fut l’invité de
l’émission phare le Grand Jury RTL-Le Monde au cours de
laquelle il déclara que pour lui les chambres à gaz n’étaient qu’un «
point de détail dans l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale » ;
reprenant la rhétorique des négationnistes, il ajouta : « Ce n’est pas
une vérité éprouvée à laquelle tout le monde doit croire. […] Je n’en ai
jamais vu ». Cette déclaration, qui provoqua un tollé et s’attira des
réponses d’historiens60,
semblait renvoyer définitivement l’antisémitisme à l’extrême droite, ce
qui n’empêcha pas Le Pen d’obtenir plus de 14% des voix à l’élection
présidentielle de 1988, et de provoquer une forte montée de tension avec
la gauche et surtout l’extrême gauche qui dénonçaient le danger «
fasciste ».
Mais déjà la France était meurtrie par des attentats commis par des
groupes palestiniens. Le 3 octobre 1980, la synagogue de la rue Copernic
à Paris fut visée (4 morts et 46 blessés). Ce premier attentat contre
des Juifs depuis 1944 fut d’emblée attribué à l’extrême droite, alors
qu’en novembre 1980 les services allemands avaient informé la France de
la piste du FPLP. Le 9 août 1982, le restaurant Goldenberg, rue des
Rosiers à Paris, fut attaqué par un commando du groupe Abou Nidal61
– 6 morts, 22 blessés – inféodé à la Syrie de Hafez el-Assad où, depuis
1954, se cachait, sur recommandation du Grand Mufti de Jérusalem, le SS
Aloïs Brunner62.
Le pouvoir attribua l’attaque aux « Irlandais de Vincennes » et refusa
de suivre la piste d’Abou Nidal qui en 1981 avait attaqué les synagogues
de Vienne, de Bruxelles et de Rome, et qui collaborait avec le néo-nazi
allemand Odfried Hepp, lui-même agent de la Stasi de l’Allemagne
communiste.
D’emblée, un fort relent antisémite se fit sentir à l’extrême gauche.
En effet, Siné, dessinateur bien connu pour ses opinions
anticolonialistes, anticapitalistes, antisionistes et anarchistes,
membre de l’équipe de Charlie Hebdo, déversa sa bile sur Radio Carbone 14 en août 1982 :
« Je suis antisémite depuis qu’Israël bombarde. Je suis antisémite et
je n’ai plus peur de l’avouer. Je vais faire dorénavant des croix
gammées sur tous les murs… Rue des Rosiers, contre Rosenberg-Goldenberg,
je suis pour… On en a plein le cul. Je veux que chaque Juif vive dans
la peur, sauf s’il est propalestinien… Qu’ils meurent ! Ils me font
chier… Ça fait deux mille ans qu’ils nous font chier… ces enfoirés… Il
faut les euthanasier…
Soi‑disant les Juifs qui ont un folklore à la con, à la Chagall de
merde… Y a qu’une race au monde… Tu sais que ça se reproduit entre eux,
les Juifs… C’est quand même fou… Ce sont des cons congénitaux63 ».
Siné fut condamné le 12 février 1985 pour « provocation à la
discrimination, la haine ou la violence raciale », même s’il avait
présenté ses excuses et expliqué avoir proféré ces propos alors qu’il
était très alcoolisé – mais n’est-ce pas une circonstance aggravante,
l’alcool libérant la parole ?
Le 9 décembre 1987 éclatait en Cisjordanie la première intifada
– « soulèvement populaire » en arabe – qui, après de nombreuses
violences réciproques entre Israël et l’OLP, aboutit aux accords d’Oslo
de 1993. C’est dans ce climat passionnel où l’extrême gauche et une
partie de la gauche soutenaient les Palestiniens, que le 18 septembre
1989, trois élèves d’origine marocaine portant un voile furent refoulées
d’un collège de Creil, dans l’Oise. Le principal, un Martiniquais fils
d’instituteurs, qui parlait l’arabe, avait vécu au Maroc et connaissait
bien l’islam, comprit vite. Après la fatwa de Khomeini, le 14 février
1989, contre Salman Rushdie, il était confronté à une tentative
d’activistes islamistes contre la laïcité à l’école. Il refusa les
accommodements proposés avec insistance tant par la mairie socialiste
que par le rectorat64,
et l’affaire, devenue nationale, allait fracturer la gauche, entre les
tenants de la laïcité et ceux qui, sous couvert de liberté individuelle
et de « droit à la différence », favorisaient un entrisme islamiste – en
particulier salafiste – déjà très actif.
Ainsi, Malek Boutih, vice-président de SOS Racisme, établissant une fausse symétrie avec le sort des Juifs, dénonça dans L’Humanité
du 6 octobre 1989 « une volonté de mettre l’islam au ghetto » et des «
relents de racisme ». La querelle opposa Danielle Mitterrand – favorable
au respect des « traditions » et donc à l’acceptation des filles
voilées – et Marie-Claire Mendès‑France qui l’accusait d’y favoriser
l’imposition de la charia. Le 22 octobre se tint à Paris une
manifestation en faveur du voile à l’école, appelée par la radio La Voix
de l’Islam, à laquelle participèrent deux petits-enfants de Maurice
Thorez convertis à l’islam – Catherine, dite Latifa, et Clément, dit
Abderrahmane. Lionel Jospin, ministre de l’Éducation nationale, s’étant
prononcé en faveur du voile, plusieurs intellectuels réagirent dans le
Nouvel Observateur65.
Cependant, l’affaire fit long feu : le roi du Maroc intima l’ordre au
père de famille, ressortissant marocain, de cesser sa provocation.
Néanmoins, en assurant la promotion d’un islamisme délibérément tourné
contre la laïcité et les principes républicains, cette affaire devait
contribuer à la critique de la République émancipatrice des Juifs. Ce
qui pèserait à l’avenir dans la perception et de l’islam et du judaïsme
dans la société française.
Au sein du MRAP, qui avait en 1977 supprimé « l’antisémitisme » de
son intitulé et se nommait désormais Mouvement contre le racisme et pour
l’amitié entre les peuples66,
la question suscita une polémique. Le comité de Marseille, confronté à
une forte population d’origine maghrébine, s’étonna que le MRAP « puisse
soutenir une attitude obscurantiste et sexiste vis-à-vis des femmes
musulmanes ». Ce comité était dirigé par Baya Bouhouné-Jurquet, une
vieille militante du Parti communiste algérien et compagne de Jacques
Jurquet, leader du Parti communiste marxiste-léniniste de France,
soutenu par la Chine de Mao, qui en août 1978 avait été reçu
officiellement par Pol Pot. Face à un tel milieu politique, on ne peut
que s’interroger sur les motivations réelles de ces prises de position.
De son côté, en novembre 1989, le Conseil d’État avait déclaré
compatibles port du voile à l’école et laïcité, et il fut suivi par le
ministre de l’Éducation nationale, Lionel Jospin.
C’est dans ce climat tendu qu’éclata un coup de tonnerre. Alors que le 9 mai 1990, J.-M. Le Pen intervenait dans l’émission L’Heure de vérité
où il déclara que les Juifs avaient trop de pouvoir dans la presse – «
comme les Bretons dans la Marine » ! –, on découvrit le lendemain matin
que 34 sépultures juives du cimetière de Carpentras67
avaient été profanées et qu’un homme, récemment inhumé, avait été
extrait de son caveau et de son cercueil et jeté sur une autre tombe. Le
scandale était immense et le ministre de l’Intérieur, le socialiste
Pierre Joxe, se rendit immédiatement à la synagogue de Carpentras et
dénonça « le racisme, l’antisémitisme et l’intolérance ». Cette fois
encore, toutes les gauches et extrêmes gauches manifestèrent unies dans
toute la France ; à Paris, la manifestation réunit plusieurs dizaines de
milliers de personnes, dont toute la classe politique – à l’exception
du FN – avec pour la première fois dans l’histoire de la République, la
présence du président Mitterrand.
L’émotion fut si forte que le député communiste Jean-Claude Gayssot,
l’un des dirigeants du PCF, réussit à faire voter en urgence une loi,
promulguée le 13 juillet 1990, qui réprimait tout acte raciste,
antisémite ou xénophobe, et dont l’article 9 apportait un complément à
la loi de 1881 sur la liberté de la presse : « Seront punis des peines
prévues […] ceux qui auront contesté […] l’existence d’un ou plusieurs
crimes contre l’humanité tels qu’ils sont définis par l’article 6 du
statut du tribunal militaire international […]. » Or, si cet article 6
du Tribunal de Nuremberg définit le crime contre l’humanité, il n’évoque
pas le crime plus spécifique du génocide dont la valeur juridique a été
reconnue en décembre 1948 par une Convention de l’ONU votée à
l’unanimité.
Cette opération politique provoqua d’emblée de nombreuses
oppositions, d’une large partie de la droite, y compris Simone Veil,
mais surtout du milieu des historiens, tous bords confondus, de
Madeleine Rebérioux, militante anticolonialiste proche du PCF puis de
François Mitterrand, à l’ex-stalinienne et éditorialiste au Figaro Annie
Kriegel – en passant par Jean-Pierre Azéma, François Bédarida, François
Furet ou Pierre Nora – qui tous refusaient une « judiciarisation » de
l’histoire. La suite leur donna raison tant la loi Gayssot avait ouvert
la voie à l’instauration de lois « mémorielles » où le « devoir de
mémoire » instrumentalisé par des politiques remplace le travail des
professionnels de la critique historique.
La preuve en fut donnée très vite quand se constitua un comité
autoproclamé « Vél’ d’Hiv 42 », formé d’une dizaine d’ex-communistes et
gauchistes revenus à une judéité qu’ils avaient oubliée ou ignorée
depuis trois décennies au bénéfice de leur adhésion à la lutte des
classes et à l’anticolonialisme68. Comme tout néophyte, ils étaient d’autant plus agressifs et fiers de l’être et, dans Le Monde du 17 juin 1992, ils publièrent un texte exigeant qu’à l’occasion du 50e
anniversaire de la rafle du Vél’ d’Hiv, le président Mitterrand «
reconnaisse et proclame officiellement […] que l’État français de Vichy »
était responsable de persécutions et de crimes contre les Juifs de
France. Ils semblaient ignorer qu’entre 1940 et 1944, entre 350.000 et
500.000 soldats allemands, selon les moments, occupaient le pays et que
la rafle du Vél’ d’Hiv résultait d’une pression intense et menaçante des
services du SS Eichmann qui, dans le plus grand secret, était en train
de mettre en œuvre la « solution finale de la question juive ».
Pour le Comité Vél’ d’Hiv 42, c’était « une exigence de la mémoire
collective française malade de ce non-dit ». Un non-dit que pourtant des
historiens documentaient depuis des décennies69 et que les médias diffusaient, en particulier depuis le procès Eichmann à Jérusalem en 1961-62.
En réalité, ces ex-soixante-huitards instrumentalisaient les victimes
juives pour régler leurs comptes « antifascistes » imaginaires avec
Vichy et leurs comptes politiques avec la France « bourgeoise » et avec
leur vieil ennemi, le général de Gaulle. Ils jouaient sur une
culpabilisation collective et sur une « repentance », typiques de la
posture morale que s’arrogent les totalitaires dans leur propagande pour
stigmatiser l’adversaire. Le texte était signé par tout le gotha de la
gauche intellectuelle, communiste et d’extrême gauche, trop heureuse
pour beaucoup de se refaire une virginité philosémite – y compris Siné
dont on a déjà vu l’intérêt très particulier qu’il portait aux Juifs !
Le 14 juillet, le président confirma qu’il rendrait hommage aux
victimes de la rafle du Vél’ d’Hiv, tout en déclinant l’objurgation du
Comité : « En 1940, il y eut un État français, c’était le régime de
Vichy, ce n’était pas la République. Et c’est à cet État français qu’on
doit demander des comptes. Ne demandez pas de comptes à cette
République, elle a fait ce qu’elle devait. » Le 16 juillet, le président
se rendit à l’emplacement du Vél’ d’Hiv où il fut accueilli par des
sifflets et le slogan « Mitterrand à Vichy » scandé par une petite foule
mobilisée à cet effet. La réaction vint, comme un coup de tonnerre, de
Robert Badinter qui, avec fureur, dit sa honte d’assister à cette
contestation, puis intima l’ordre aux manifestants de se taire et, par
leur silence, de respecter la mémoire des victimes. Si les gauches
entraient ainsi à nouveau en conflit sur la question juive, la polémique
semble avoir incité Mitterrand à reprendre la balle au bond. Le 11
novembre 1992, il fit déposer une gerbe sur la tombe du maréchal Pétain
avant de promulguer le 3 février 1993 un décret instituant le 16 juillet
comme « journée nationale commémorative des persécutions racistes et
antisémites commises sous l’autorité dite “gouvernement de l’État
français (1940‑1944)” ». Des polémiques rebondirent quand en 1994 Pierre
Péan publia une biographie du jeune Mitterrand où il insistait sur la
fameuse photo de l’impétrant décoré de la francisque par le maréchal
Pétain en 1942, et sur les relations du président avec René Bousquet,
secrétaire général de la police du gouvernement de Pierre Laval au
moment de la rafle du Vél’ d’Hiv70.
L’affaire semblait close, mais c’était compter sans des activistes
tout gonflés de leur importance. À peine Jacques Chirac élu président,
le comité Vél’ d’Hiv 42 lui adressa une missive exigeant à nouveau la
reconnaissance publique de la responsabilité de la France « pour des
raisons de salubrité nationale » [sic]. En réponse, Chirac fit le 16
juillet 1995 une funeste déclaration : « La France, patrie des Lumières
et des Droits de l’Homme, terre d’accueil et d’asile, la France, ce
jour-là, accomplissait l’irréparable ». Il faisait ainsi porter à la
Nation une culpabilité collective, confondant « la France » et ce que le
général de Gaulle avait nommé « autorité de fait, se disant
“gouvernement de l’État français” »71.
Sa phrase était d’autant plus malheureuse que paradoxalement il
rappelait que la France en guerre était à Londres depuis le 18 juin 1940
et que des milliers de Français avaient participé au sauvetage des
Juifs, au risque de leur vie72.
Une phrase récusée par Robert Badinter qui reprochait à Jacques Chirac
d’avoir ainsi laissé entendre que tous les Français s’étaient mal
conduits pendant l’Occupation, et d’établir ainsi une culpabilité
collective qui n’avait pas lieu d’être puisque nombre de Français, même
s’ils étaient minoritaires, avaient résisté, protégé et même sauvé des
Juifs73.
Ainsi furent, par inadvertance, ouvertes toutes grandes les portes de
la culpabilité collective dont une part de la classe politique fait son
fonds de commerce permanent.
À cet égard, le pouvoir mitterrandien a entretenu une certaine
ambiguïté. D’un côté, confronté au mouvement inédit de la Marche pour
l’égalité et contre le racisme, dite aussi « Marche des Beurs », qui
mobilisa à l’automne 1983 des milliers de jeunes issus de l’immigration
maghrébine, l’Élysée pilota et soutint financièrement la création, en
1984, de l’association SOS Racisme. Menée par une équipe
d’ex-trotskistes de la LCR – Julien Dray, Harlem Désir, Gérard Filoche –
et campée sur des positions laïques, celle-ci était censée combattre
tant l’extrême droite que les conceptions « communautaristes » de
l’antiracisme ; elle militait pour une « République métissée » et le «
multiculturalisme » au nom du « droit à la différence » et avec le
slogan « Touche pas à mon pote »74. Un « droit à la différence » dont les islamistes ne tardèrent pas à s’emparer pour développer leur propagande.
D’un autre côté, toute la gauche milita pour la mise en œuvre de
trois procès très médiatisés qui relancèrent les controverses sur
l’histoire des persécutions antisémites en France occupée, d’autant
qu’en 1988 Jean-Marie Le Pen stigmatisa le ministre Durafour d’un
insupportable « Durafour crématoire ». Le premier procès visa, de mai à
juillet 1987, le SS Klaus Barbie qui avait arrêté Jean Moulin, avait
combattu la Résistance et organisé la déportation de plusieurs centaines
de Juifs. Ayant refait sa vie sous fausse identité en Bolivie, il en
fut extradé sur pression, entre autres, du couple Klarsfeld, puis
défendu par Jacques Vergès – soutien inconditionnel du FLN pendant la
guerre d’Algérie – et condamné à la prison à perpétuité.
En mars-avril 1994 se tint le procès de Paul Touvier, un membre de la
Milice lyonnaise responsable de l’assassinat de Victor Basch et de sa
femme – ex-président de la Ligue des droits de l’homme –, et de sept
Juifs. Condamné à mort par contumace en 1946, protégé par certains
milieux catholiques, Touvier fut gracié en 1971 par le président Georges
Pompidou. Cette grâce incita les maoïstes de la Gauche prolétarienne,
alors engagés dans des actions de lutte armée au nom de la Nouvelle
Résistance populaire, à annoncer qu’ils l’avaient « condamné » et
allaient l’exécuter, mais sans succès. Après de complexes péripéties
judiciaires touchant à la définition même du crime contre l’humanité et
de son imprescriptibilité, Touvier fut condamné à la prison à
perpétuité.
Le troisième procès fut celui de Maurice Papon, ancien secrétaire
général de la préfecture de la Gironde accusé d’avoir signé des ordres
de transfert vers Paris de Juifs bordelais qui furent ensuite déportés
en Allemagne. En contact avec la Résistance, il avait caché un résistant
juif qui en 1944 le recommanda à Gaston Cusin, le commissaire de la
République nommé par le général de Gaulle. Papon poursuivit alors une
brillante carrière de haut fonctionnaire, toujours nommé par des hommes
de gauche, jusqu’à devenir préfet de police de Paris durant la guerre
d’Algérie, chargé par le général de Gaulle de la lutte contre le FLN. À
partir de 1968, il s’engagea dans une carrière politique, fut élu député
puis nommé ministre du budget dans le gouvernement Raymond Barre
jusqu’en 1981. C’est alors qu’entre les deux tours de l’élection
présidentielle opposant Mitterrand et Giscard d’Estaing, un jeune
gauchiste devenu journaliste au Canard enchaîné – et compagnon
de l’attachée de presse du candidat Mitterrand –, Nicolas Brimo, accusa
Papon d’avoir aidé les nazis à déporter des Juifs. Selon le journaliste
de l’Express Éric Conan, spécialiste de ce domaine, la manœuvre
visait à faire basculer en faveur de Mitterrand un maximum des 200.000
électeurs juifs75.
Le procès se déroula d’octobre 1997 à mars 1998, dans une grande
tension politique où communistes, socialistes et gaullistes réglaient
des comptes par victimes juives interposées. Condamné à dix ans de
prison, Papon fut le bouc émissaire idéal chargé d’expier «
l’irréparable » proclamé par le président Chirac.
Ces initiatives judiciaro-mémorielles portèrent un puissant coup de
projecteur sur la persécution des Juifs pendant l’Occupation, et en
particulier sur le rôle du gouvernement de Vichy. Elles furent soutenues
avec passion par toutes les gauches, depuis les Radicaux de gauche et
le PS, jusqu’au PCF et aux trotskistes, tant par Le Monde et Le Nouvel Observateur que par Libération. Pourtant, dans un entretien publié par Le Figaro le 25 mars 1994, la ministre Simone Veil, survivante de la déportation, déclarait :
« J’ai toujours pensé que le travail des historiens apporterait plus
que des procès tardifs, surtout compte tenu de l’interprétation donnée
au concept de “crime contre l’humanité”. La dramatisation qui intervient
lors d’un procès, grâce à une certaine personnalisation, a sans doute
un effet émotionnel plus grand. Mais en tant qu’ancien magistrat, je
reste perplexe quant aux moyens et à la valeur d’exemplarité d’une
justice qui intervient longtemps après les crimes, alors que les témoins
n’ont plus toujours des souvenirs très précis, que les magistrats et
les jurés ont du mal à comprendre le contexte des faits incriminés. […]
Je reste cependant réservée quant à la notion d’imprescriptibilité, même
pour des crimes contre l’humanité. »
Mais déjà certains historiens étaient contaminés par les impératifs
d’un « devoir de mémoire » instrumentalisé par nombre de groupes
politiques et sociaux peu soucieux de la vérité des faits et qui feront
florès après le 7 octobre 2023.
Notes:
59.En particulier Vichy-Auschwitz, t. 1 : 1942 : le rôle de Vichy dans la solution finale de la question juive en France, Fayard, 1983 ; t. 2 : 1943-1944.
60.Par exemple Stéphane Courtois, Adam
Rayski (dir.), « Qui savait quoi ? L’extermination des Juifs 1941-1945
», La Découverte, 1987. Cet ouvrage publiait tous les articles
concernant la persécution, puis l’extermination des Juifs, parus dans la
presse clandestine de la section juive de la MOI du PCF à partir de fin
août 1941, après l’appel lancé par Radio Moscou qui dénonçait
l’extermination des Juifs en URSS occupée.
61.L’Organisation révolutionnaire des musulmans socialistes.
62.Adjoint d’Adolf Eichmann et responsable de l’extermination de centaines de milliers de Juifs, dont 25.000 déportés de France.
63.Chloé Leprince, « Siné: 79 ans de dérapage plus ou moins contrôlé [archive] », sur nouvelobs.com, Rue89.
64.Voir son interview très significative par Laurent Valdiguié dans Marianne du 13 septembre 2019.
65.Élisabeth Badinter, Régis Debray, Alain
Finkielkraut, Élisabeth de Fontenay, Catherine Kintzler, « Profs, ne
capitulons pas ! », Nouvel Observateur, 2 novembre 1989.
66.« L’amitié entre les peuples » fut
jusqu’en 1991 l’expression consacrée de la langue de bois communiste
pour signifier la solidarité avec l’URSS et le camp communiste.
67.Lorsque la papauté s’installa en Avignon au XIVe
siècle, dans le Comtat Venaissin, elle autorisa les Juifs, à y résider
sous certaines conditions, constituant ainsi la deuxième communauté de
France avec celle des Juifs alsaciens. De nombreuses familles assimilées
et connues en sont issues (Alphandéry, Astruc, Crémieux, Lattès, Lion,
Milhaud, Naquet, Ravel, Valabrègue, etc.).
68.Anna Senik, L’histoire mouvementée de la reconnaissance officielle des crimes de Vichy contre les Juifs,
Préface de Jean-Pierre Le Dantec, l’Harmatan, 2013. Le Dantec était le
directeur de publication de La Cause du peuple en 1970. Anna Senik est
la fille d’un membre de l’UJRE, cette organisation juive du PCF qui
s’illustra en relayant bruyamment la campagne antisémite inaugurée à
Moscou, puis lors du procès de Prague en 1948 et de l’affaire des
blouses blanches en 1953.
69.Le grand spécialiste Raul Hilberg, juif
d’origine autrichienne réfugié aux États-Unis, avait publié son grand
œuvre fondé sur les archives du IIIe Reich, La Destruction des Juifs d’Europe, en 1961.
70.Pierre Péan, Une jeunesse française. François Mitterrand, 1934-1947, Fayard, 1994.
71.Ordonnance du 9 août 1944.
72.4206 Justes parmi les Nations ont été identifiés et honorés par le mémorial de Yad Vashem.
73.Voir l’entretien d’Élisabeth Badinter dans Le Point du 2 octobre 2025.
74.Serge Malik, Histoire secrète de SOS Racisme, Albin Michel, 1990.
75.Éric Conan, Le Procès Papon : un journal d’audience, Gallimard, 1998, p. 142.
Roger Garaudy et la réactivation du courant négationniste
C’est dans ce climat très agité qu’en 1995 Pierre Guillaume
alimenta le courant négationniste en publiant un article de Roger
Garaudy « Les mythes fondateurs de la politique israélienne », augmenté
et republié en ouvrage en 199676.
Agrégé de philosophie et intellectuel important du PCF, député,
sénateur, membre du Comité central, Garaudy avait été très proche de
Maurice Thorez et responsable de la publication en français des 44
volumes des Œuvres de Lénine. Exclu du parti en 1970, il entama
une étonnante dérive, revint d’abord au protestantisme de sa jeunesse,
puis se convertit au catholicisme et enfin à l’islam en 1982. Ses Mythes fondateurs
étaient une violente critique du sionisme et d’Israël. Sur la forme,
l’ouvrage était une compilation de citations, toutes favorables à ses
thèses, dans le plus pur style stalinien, à coup de slogans et d’une
rhétorique à la fois interrogative – qui appelle le lecteur à conclure
lui-même dans le sens voulu – et qui renverse le sens des mots. Sur le
fond, Garaudy mit en scène une série de critiques qui se voulaient
radicales, de ce qu’il nommait les « mythes ». Mythes théologiques : «
Terre promise ou terre conquise ? », « Le mythe du “peuple élu” », « Le
mythe de Josué : la purification ethnique » – autant d’expressions
propres au nazisme retournées contre les Juifs en général.
Puis les mythes du XXe
siècle. Celui de « l’antifascisme sioniste » l’amenait à dénoncer une
alliance entre sionistes et nazis, alors que pendant la guerre le
Congrès juif mondial cherchait à évacuer des Juifs en Palestine. Celui
de « la justice de Nuremberg » où il s’indignait que Roosevelt – pour
Hiroshima et Nagasaki –, Churchill – pour le bombardement de Dresde – et
Staline n’y aient pas été condamnés ; il dénonçait une « justice des
vainqueurs », thème classique de l’extrême droite nostalgique de Pétain.
« Le mythe des “six millions” (Holocauste) » où il niait que Hitler eût
voulu faire la guerre aux Juifs, ainsi que la mise en œuvre de la
destruction des Juifs d’Europe ; au passage, il reprenait les
déclarations de Darquier de Pellepoix sur les chambres à gaz qui
n’auraient été destinées qu’à éliminer les poux tandis que les fours
crématoires n’auraient servi qu’à brûler les corps de Juifs morts du
typhus. Enfin, le mythe de « la terre sans peuple pour un peuple sans
terre », reprenant l’antienne de la lutte anticolonialiste, et
stigmatisant au passage Édouard de Rothschild accusé de la colonisation
de l’Algérie77.
Il affirmait que la Shoah était une invention du « complot sioniste »
et qu’Israël était un État raciste qui voulait exterminer les
Palestiniens. Il est symptomatique qu’il n’ait jamais cité le mot «
génocide » en relation avec la Convention de l’ONU de 1948 sur le
génocide, et ne l’ait utilisé qu’une fois pour dénoncer Israël et « le
génocide lent du peuple palestinien »78
– une expression appelée à un bel avenir après le 7 octobre 2023.
Enfin, pour montrer sa proximité victimaire, Garaudy évoqua son envoi «
en camp de concentration », alors qu’en tant que militant communiste il
avait été arrêté le 14 septembre 1941 et envoyé par le régime de Vichy,
avec beaucoup d’autres opposants – dont Bernard Lecache, fondateur de la
LICA – au camp d’internement de Djelfa en Algérie, jusqu’en février
1943, ce qui, évidemment, leur évita à tous deux d’être fusillés comme
otages par les Occupants. L’imposteur Garaudy se révélait.
Parallèlement, il portait l’islam aux nues, jusqu’à publier en 1996,
au Temps des cerises – maison d’édition des communistes staliniens –, l’Islam et l’intégrisme, puis en 1998 Palestine : terre de message, et en 2000 L’Islam en Occident : Cordoue, une capitale de l’esprit.
C’est d’ailleurs à Cordoue que la Fondation Roger Garaudy occupe la
célèbre tour de la Calahorra et y diffuse une vision fort peu historique
d’une mythologique al-Andalus. Condamné par le tribunal pour «
contestation virulente et systématique des crimes contre l’humanité
commis contre la communauté juive », Garaudy fut diffusé dans tout le
monde musulman, surtout dans ses milieux les plus radicaux, au point de
recevoir en 1986 le Prix Fayçal – alors seul Européen à en bénéficier
dans la catégorie « Service à l’islam » –, puis le Prix Kadhafi « des
droits de l’homme » en 2002. Une de ses proches, l’avocate Isabelle
Coutant-Peyre, avait d’ailleurs épousé en prison le terroriste Carlos.
Garaudy a aussi été soutenu par l’abbé Pierre qui, en dépit de son
ignorance revendiquée de l’histoire de la Shoah, professait une critique
radicale d’Israël79
; ce qui n’est guère surprenant puisque le célèbre abbé, circonvenu par
sa nièce qui vivait en couple avec un ancien des Brigades rouges
italiennes, avait pris pour secrétaire particulier un de ces
ex-terroristes80.
L’abbé était représentatif d’un vieil antisémitisme catholique qui
demeurait présent à travers la défense des Palestiniens chrétiens qui
irrigue les milieux catholiques de gauche, parfois relayée par la
diplomatie vaticane.
Notes:
76.Roger Garaudy, Les Mythes fondateurs de la politique israélienne, Samiszdat-Roger Garaudy, 1996.
77.Roger Garaudy, op. cit. p. 178.
79.Nicolas Weill, « L’abbé Pierre confirme son soutien aux thèses négationnistes de Roger Garaudy », Le Monde, 21 avril 1996.
80.Éric Conan, Sylviane Stein, « Ce qui a fait chuter l’abbé Pierre », L’Express, 2 mai 1996.
Ramadan-Dieudonné, agitation et propagande
L’agitation islamiste, et parallèlement antisémite, allait
bientôt suivre une voie inédite. Avant même sa prise de pouvoir en 1917,
Lénine avait théorisé un système d’activité subversive articulé autour
de « l’agit-prop » : l’agitation développe une idée simple, autour d’un
slogan, à destination d’une masse de sympathisants ; la propagande met
en œuvre un appareil de formation théorique à destination d’un petit
groupe d’affidés adeptes du projet révolutionnaire. Il est fascinant
d’observer comment en France, deux personnages aussi dissemblables par
leur origine et leur formation ont pu incarner les deux branches de
cette agit-prop islamiste et antisémite : Tariq Ramadan et Dieudonné
Mbala Mbala.
Ramadan est le petit-fils du fondateur des Frères musulmans, Hassan
al‑Banna, qui entretenait des relations avec le Grand Mufti. Son père,
qui était le gendre et le secrétaire du fondateur, s’exila en Suisse
après l’assassinat de son mentor, et y poursuivit le combat
panislamiste. Il fonda la branche palestinienne des Frères musulmans à
l’origine du mouvement de résistance islamique : le Hamas. Tariq
Ramadan, qui ne portait aucun regard critique sur la pensée de son
grand-père, publia en 1994 Les Musulmans et la laïcité où il
adoptait une posture favorable à l’intégration des musulmans dans une
Europe aux valeurs chrétiennes et démocratiques. Mais « en même temps »,
il perpétua un discours intégriste, comme en 1993 quand il fit
interdire à Genève les représentations de la pièce de Voltaire, Le fanatisme ou Mahomet le Prophète. En 1994, il affirma que la charia
restait la pierre de touche du musulman, ou encore que certains cours
de biologie, d’histoire ou de philosophie contrevenaient à l’islam. De
même il était opposé aux piscines mixtes. Et sur la question
palestinienne, il était partisan d’un seul État dominé par les
musulmans. En 2004, il déclarait : « J’ai assez répété que j’étais un
homme de dialogue, contre toute violence, sauf en Palestine ». Il était
un soutien au terrorisme du Hamas, position que confirma sa signature à
une pétition de la belge Nadine Rosa-Rosso intitulée « Appel pour le
retrait du Hamas de la liste européenne des organisations terroristes » (Recognise Resistance).
Ramadan joua un rôle important dans l’alliance entre un islamisme
radical et les extrêmes gauches, notamment en raison de sa participation
constante au Forum social européen annuel, le premier ayant été
inauguré à Florence en 2002, le second s’étant tenu à Paris-Saint-Denis
en 2003, dominé par la Ligue communiste révolutionnaire et le Parti
communiste français. Dans les années 1990 et 2000, Ramadan développa un
travail intense en direction des banlieues françaises, et en particulier
de la jeunesse d’origine maghrébine et de culture musulmane, en
s’appuyant sur les réseaux des Frères musulmans. En 2003, il émettait
des considérations sur les journalistes d’origine juive, établissant une
sorte de liste les désignant à la vindicte, et dénonçait en 2018 «
l’emprise que les sionistes ont sur la France ». Adepte d’un
conspirationnisme à connotation antisémite, il laissa entendre en 2014
que Mohammed Merah aurait été une création des services de
renseignements français ; puis, sans nier les slogans antisémites
entendus lors de manifestations, il supposait de manière biaisée qu’ils
seraient dus à de faux manifestants infiltrés. Il dénonça par ailleurs
des officines opérant prétendument « depuis Israël et ailleurs ». Ses
positions ambiguës sur la lapidation des femmes adultères avaient
suscité bien des interrogations. Cependant, tout au long de ses
interventions, il reçut ponctuellement le soutien d’Edwy Plenel, de
Pascal Boniface, de Jean Ziegler et de François Burgat – un islamologue
qui allait prendre la défense du Hamas après le 7 octobre 2023.
Cet habile rhétoricien, bon orateur pratiquant aussi bien le français
que l’anglais ou l’arabe, fascina à gauche et à l’extrême gauche. L’un
de ses soutiens inconditionnels n’était autre qu’Edwy Plenel, devenu
directeur de la rédaction du Monde en 1996, qui, tout en se
disant attaché à un « trotskisme culturel », favorisa l’afflux de
militants gauchistes dans les écoles de journalisme, au point que Nacer
Ramdane Ferradj, ex-vice-président de SOS-Racisme, affirma qu’il avait «
façonné une jeune génération de journalistes en imprimant sur celle-ci
que toutes les critiques de l’islam et des extrémistes de notre religion
sont des attaques racistes contre tous les musulmans. […] Il épouse la
stratégie de l’islam politique jusqu’à en devenir une pièce maîtresse
dans son enracinement en France »81.
Défenseur de Dieudonné, Ramadan recommandait d’aller consulter « le
site de Soral, c’est le seul qui ose dire les choses sur le lobby
sioniste ». Condamné définitivement en France et en Suisse pour
plusieurs agressions sexuelles et viols dénoncés depuis 2017, Tariq
Ramadan a depuis perdu une bonne part de son audience publique.
Dieudonné est l’autre personnage qui a été un formidable accélérateur
des tendances antisémites. De père camerounais et d’une mère bretonne
sociologue de sensibilité de gauche, il est né en 1966 en banlieue
parisienne où, après des études secondaires inachevées, il est monté sur
scène à partir de 1992-93 et a présenté un duo comique avec Élie Semoun
– « le petit juif et le grand black » – qui lui assura une certaine
notoriété. Seul en scène à partir de 1997 et propriétaire du théâtre de
la Main d’Or à Paris, il poursuivit dans sa veine provocatrice contre
toutes les religions et contre le racisme, allant jusqu’à se présenter
aux élections législatives de 1997 à Dreux contre la candidate du Front
national, ce qui lui valut les félicitations de toutes les gauches. Si
Ramadan gagnait son audience parmi les milieux intellectuels et
universitaires, Dieudonné s’adressait d’abord à une partie de la
jeunesse issue de l’immigration maghrébine et africaine parmi laquelle
il trouva un fort soutien. Bientôt, les trajectoires des deux
personnages allaient converger dans l’antisionisme/antisémitisme.
Depuis des années, on assiste donc à la perversion du sens des mots.
Pour nombre de militants de gauche, antisionisme se substitue dans leur
vocabulaire à antisémitisme à tel point que beaucoup ne se rendent plus
compte de la signification réelle des mots et des slogans comme « Du
fleuve à la mer, la Palestine sera libre ». L’accumulation de tant de
discours « antisionistes » ne pouvait que produire des effets
dévastateurs à l’époque des « réseaux sociaux » qui assurent par
l’anonymat une impunité aux zélateurs de l’« antisionisme ». Par un
retournement progressif, nous sommes entrés dans l’ère des territoires
perdus de la République où fleurit l’antisémitisme82.
La radiographie de l’antisémitisme en France réalisée par la Fondapol
en 2024 montre la progression constante de l’antisémitisme à gauche et
l’enracinement de l’identification Israéliens/Nazis, particulièrement
chez les Français de confession musulmane83.
Au tournant du siècle s’était donc installé un climat délétère qui ne
demandait qu’à s’enflammer à la première occasion. Celle-ci s’est
offerte lors de la concomitance de trois événements internationaux
majeurs : le début de la deuxième intifada en septembre 2000,
la Conférence contre le racisme organisée par l’UNESCO du 2 au 9
septembre 2001 à Durban en Afrique du Sud, et enfin les attentats
perpétrés le 11 septembre 2001 aux États-Unis.
Notes:
81.Judith Waintraub, Vincent Nouzille, « L’islamosphère », Figaro Magazine, 6 octobre 2017.
82.Emmanuel Brenner (dir.), Les Territoires perdus de la République. Antisémitisme, racisme et sexisme en milieu scolaire, Mille et une nuits, 2002.
83.François Legrand, Sarah Perez-Pariente, Dominique Reynié, Simone Rodan-Benzaquen, Anne-Sophie Sebban-Bécache, Radiographie de l’antisémitisme en France. Édition 2024, Fondapol et AJC, octobre 2024 [en ligne].
Stéphane Courtois,
Directeur de
recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique
(CNRS), membre du conseil scientifique et d’évaluation de la Fondapol.
Jean-Louis Panné,
Historien, éditeur.
https://www.fondapol.org/etude/les-gauches-antisemites-3/