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août 07, 2026

Une "sacrée" question: Les libéraux français étaient-ils libéraux ?

Les libéraux français étaient-ils libéraux ?

À propos du livre de Lucien Jaume:
“L’Individu effacé ou Le paradoxe du libéralisme français.” (Fayard, 1998, 591 pages.)

Article paru dans la Revue Commentaire.

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt, lors de sa publication en 1997, le livre de Lucien Jaume, L’Individu effacé ou Le paradoxe du libéralisme français. Membre du jury du Prix Guizot, je suis même de ses admirateurs qui, par leur vote, ont fait obtenir le prix 1998 à cet ouvrage.
Mais l’estime que j’exprimais ainsi pour l’auteur et pour l’érudition avec laquelle il embrasse son sujet ne signifie pas que son interprétation générale de l’héritage libéral français ne m’inspirait aucune perplexité. Je l’ai éprouvée de nouveau en lisant l’article de Lucien Jaume, dans la revue Esprit (numéro de juin 1998), intitulé « Aux origines du libéralisme politique français », étude qu’il définit lui-même comme une « présentation » de L’Individu effacé.


Puisqu’il est question d’effacement, la question que Lucien Jaume m’amène a me poser est celle-ci : pourquoi la France a-t-elle toujours « effacé » sa propre tradition libérale? Lucien Jaume va même plus loin : il entend démontrer que nos libéraux n’étaient pas libéraux.

Le but de Lucien Jaume est de nous persuader que les libéraux français du XIXe siècle, en réalité, étaient étatistes et que donc les néolibéraux actuels, pervertis par l’école austro-anglo-américaine, partisans de la privatisation et de la déréglementation, n’ont pas le droit de s’en réclamer. Nos libéraux du temps des Lumières et du XIXe siècle n’ont jamais voulu supprimer l’État.

Bien sûr que non, mais entre supprimer l’Etat et lui retirer les tâches qu’il exécute mal et au prix fort, il y a une différence, que Turgot, le premier, a inégalablement précisée.

Ou encore Tocqueville, qui n’a cessé de se plaindre de l’excès du centralisme étatique français et de ses méfaits.

Lucien Jaume, par exemple, s’appuie sur «l’éloge» de Napoléon ler fait par Guizot dans Des moyens de gouvernement et d’opposition 1. Le libéralisme à la française impliquerait la vénération de l’État fort dû à Napoléon.

C’est là curieusement simplifier un texte qui est, pour l’essentiel, un réquisitoire contre « Buonaparte ».

Guizot reconnaît, certes, à l’Ajaccien le talent d’exceller « dans le discernement et l’emploi des moyens », et le mérite d’avoir rétabli l’ordre public après l’anarchie du Directoire. Mais il faut lire la suite de ce passage. Guizot y reproche à « Buonaparte », dans un tableau d’un modernisme étonnant, d’avoir transformé les Français en témoins passifs d’un État qui se donne en spectacle, d’avoir tué en eux le principe de l’éducation démocratique, le sens de la citoyenneté active et responsable. Il les a dressés à être les simples badauds d’une grandeur théâtrale, bref il a « commis ce crime de nous exalter et de nous énerver 2tout ensemble, de nous inspirer en même temps le goût du désoeuvrement politique et l’aversion de l’ennui ».
Il faut, poursuit Guizot, que la France « n’oublie pas tout ce mal et qu’elle en reconnaisse les causes; il faut que tous les vices du système impérial se dévoilent à ses yeux, qu’elle apprenne à les voir, à les juger, à les haïr » (souligné par moi).

Diagnostiquer dans ce texte une réhabilitation louangeuse de l’État impérial, omnipotent et omnivore, c’est pousser un peu loin la liberté d’interpréter, les petits marquis diraient de « déconstruire » les classiques.

Lucien Jaume, gêné sans doute, dans sa démonstration, par l’anti-étatisme sans équivoque d’un Frédéric Bastiat, se borne à écrire à son sujet : «Je ne trouve pas chez Bastiat une vision échappant au providentialisme».

Je ne discerne pas, quant à moi, le sens de cette phrase.

Quel « providentialisme »? Dans son essai L’État (1848), Bastiat est on ne peut plus clair, sans recourir le moins du monde à la Providence. L’État est pour lui « la grande fiction, à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde ».

Lucien Jaume fait très justement observer que la grande majorité des patrons français, au XIXe siècle, étaient protectionnistes et que c’est Napoléon III qui leur imposera le libre-échange.

Mais tel est précisément, vingt ans avant l’Empereur, le reproche que leur fait Bastiat !
Dans son article de 1844 : « De l’influence des tarifs français et anglais sur l’avenir des deux peuples » 3, il soutient la thèse que la protection, c’est la spoliation.

Cette formule, soit dit en passant, s’applique fort bien à l’actuelle politique agricole commune de l’Union européenne, ainsi qu’à maintes autres politiques de subvention de ladite Union. Subventionner quelqu’un, c’est forcément spolier quelqu’un d’autre.

À l’appui et même à la source de cette constante intellectuelle du libéralisme français, on peut évoquer aussi bien le texte de Turgot Contre les entraves à la liberté du commerce, qui est de… 1753 4.

De même, Lucien Jaume dénonce le « contresens », dit-il, selon lequel Benjamin Constant, dans sa célèbre conférence de 1819, aurait « entièrement opposé la liberté des Anciens à celle des Modernes ».

En effet, Constant dit bien dans sa péroraison que, ces deux types de liberté, il faut « apprendre à les combiner l’une avec l’autre ». Mais le « contresens » que dénonce Lucien Jaume est imaginaire.

Constant attaque la liberté selon les Anciens (qui est d’ailleurs, en fait, dans sa pensée, surtout la liberté selon Rousseau et l’abbé de Mably, ses vraies têtes de Turcs) parce que, tout en asseyant la légitimité du pouvoir politique, elle anéantit, croit-il,5 la liberté des particuliers.

C’est ce qu’on lui ferait dire. Or il veut, en fait, conserver la liberté collective grecque tout en y ajoutant la liberté des particuliers.
Grande découverte! Nul lecteur de bonne foi ne lui a jamais fait dire autre chose. « Les gouvernements n’ont pas plus qu’autrefois, conclut Benjamin Constant, le droit de s’arroger un pouvoir illégitime; mais les gouvernements qui partent d’une source légitime ont, moins qu’autrefois, le droit d’exercer sur les individus une suprématie arbitraire. »

Garder la liberté ancienne ne réduit donc en rien, chez Constant, la valeur accordée par lui à l’individualisme libéral, comme tendrait à l’insinuer la remarque de Lucien Jaume, destinée à étayer, je l’ai dit, la thèse centrale et le titre de son ouvrage.

Car il existe dans la tradition politique française, de droite comme de gauche, une tendance à n’accepter la démocratie que dans la mesure où elle écrase l’individu, en commençant par l’écraser d’impôts, ce qui est le meilleur moyen de le réduire à l’impuissance, et aussi dans la mesure où l’État peut par conséquent substituer ses décisions collectives à toutes celles qui normalement devraient être individuelles.

Même quand les décisions de l’État se révèlent désastreuses et ruineuses, son crédit reste cependant intact, puisque les Français sont convaincus que l’individu et le marché ne peuvent amener que l’injustice et le désordre.
La démocratie française, quoique issue du suffrage universel, a donc, dans sa façon d’annihiler l’initiative personnelle, des effets sur la société très semblables à ceux des régimes autoritaires. L’individu, voilà l’ennemi! C’est vrai pour tous les courants anti-libéraux, qu’ils soient français ou non.

Dans son petit livre sur l’individualisme 6, Alain Laurent cite plusieurs textes savoureux où l’individualisme est vilipendé en termes presque identiques par Karl Marx et Benito Mussolini, Pierre-Joseph Proudhon et Philippe Pétain, plus tard les gaullistes et les socialistes, sous la Ve République.

Confondre l’intérêt général avec l’intérêt de l’Etat omnipotent et de ceux qui le détiennent ou qui le servent, remplacer les disparités qui résultent de la compétition entre les individus par celles qui sont artificiellement fabriquées par la distribution des privilèges, des places et des statuts spéciaux, telle est l’idée que les Français se font de l’égalité.

Cela signifie qu’ils acceptent les inégalités lorsqu’elles sont décrétées par le pouvoir, mais non lorsqu’elles résultent du libre jeu des libertés individuelles.

On peut constater que les libéraux français, dans leurs tentatives périodiques pour réhabiliter la liberté individuelle et faire reculer l’usurpation étatique, ont toujours échoué. Mais on ne peut pas leur prêter l’intention persistante, à travers les siècles, d’avoir volontairement recherché cet échec.

Lucien Jaume a raison d’insister sur le fait que le libéralisme français est avant tout un libéralisme politique, ce qui le distinguerait, paraît-il, du libéralisme anglais – ou écossais – essentiellement économique.

On reconnait ici la haine française du marché.

Jaume a raison, parce que tout libéralisme est d’abord politique, et il a tort parce qu’il n’y a pas de liberté politique sans liberté économique. Cela ressort aussi bien de Turgot que d’Adam Smith, de Bastiat que de Locke. Outre les avantages qu’elle procure et la supériorité qu’elle a dans son propre domaine, l’autonomie de l’économie est la condition de la liberté du citoyen et elle est le fondement de l’État juste, adapté à ses tâches et ne les négligeant point pour usurper celles qui échappent à sa capacité, et qu’il sabote. C’est pourquoi tout refus du marché et de la libre entreprise cache un refus plus ou moins avoué de la démocratie.

Un des libéraux français les plus méconnus aujourd’hui à force d’avoir été vilipendé et odieusement défiguré est Hippolyte Taine. Ses Origines de la France contemporaine sont un livre qui a été en pratique éliminé du panorama historique moderne par le travail de calomnie qu’avec une ardente malhonnêteté intellectuelle a mené contre lui l’école jacobino-bolchevique d’histoire de la Révolution française, principalement Alphonse Aulard et Albert Mathiez, relayés à la génération suivante par divers suiveurs 7.
Dans la dernière partie des Origines, intitulée « Le Régime moderne » et consacrée aux institutions françaises telles qu’elles ont été façonnées par le système impérial, on trouve des passages 8 qui, quoique parus en 1884, pourraient être signés de Ludwig von Mises, Friedrich Hayek ou Milton Friedman, tant l’analyse de l’hypertrophie étatique y préfigure les critiques actuelles.

Qu’on me pardonne de citer ces passages un peu longuement, mais ils en valent la peine :

« Même quand l’État respecte ou fournit la dotation du service, par cela seul qu’il le régit, il y a des chances pour qu’il le pervertisse.

Presque toujours, lorsque les gouvernements mettent la main sur une institution, c’est pour l’exploiter à leur profit et à son détriment; ils y font prévaloir leurs intérêts ou leurs théories; ils y importent leurs passions; ils y déforment quelque pièce ou rouage essentiel; ils en faussent le jeu, ils en détraquent le mécanisme; ils font d’elle un engin fiscal, électoral ou doctrinal, un instrument de règne ou de secte.[…]

Même quand les gouvernants ne subordonnent pas les intérêts de l’institution à leurs passions, à leurs théories, à leurs intérêts propres, même quand ils évitent de la mutiler et de la dénaturer, même quand ils remplissent loyalement et de leur mieux le mandat surérogatoire qu’ils se sont adjugé, infailliblement ils le remplissent mal, plus mal que les corps spontanés et spéciaux auxquels ils se substituent; car la structure de ces corps et la structure de l’État sont différentes.

Unique en son genre, ayant seul l’épée, agissant de haut et de loin, par autorité et contrainte, l’État opère à la fois sur le territoire entier, par des lois uniformes, par des règlements impératifs et circonstanciés, par une hiérarchie de fonctionnaires obéissants qu’il maintient sous des consignes strictes.


C’est pourquoi il est impropre aux besognes qui, pour être faites, exigent des ressorts et des procédés d’une autre espèce. Son ressort, tout extérieur, est insuffisant et trop faible pour soutenir et pousser les oeuvres qui ont besoin d’un moteur interne, comme l’intérêt privé, le patriotisme local, les affections de famille, la curiosité scientifique, l’instinct de charité, la foi religieuse. Son procédé, trop mécanique, est trop rigide et trop borné pour faire marcher les entreprises qui demandent à l’entrepreneur le tact alerte et sûr, la souplesse de main, l’appréciation des circonstances, l’adaptation changeante des moyens au but, l’invention continue, l’initiative et l’indépendance.

Partant, l’État est mauvais chef de famille, mauvais industriel, agriculteur et commerçant, mauvais distributeur du travail et des subsistances, mauvais régulateur de la production, des échanges et de la consommation, médiocre administrateur de la province et de la commune, philanthrope sans discernement, directeur incompétent des beaux-arts, de la science, de l’enseignement et des cultes 9.

En tous ces offices, son action est lente ou maladroite, routinière ou cassante, toujours dispendieuse, de petit effet et de faible rendement, toujours à côté et au-delà des besoins réels qu’elle prétend satisfaire. C’est qu’elle part de trop haut et s’étend sur un cercle trop vaste.

Transmise par la filière hiérarchique, elle s’y attarde dans les formalités et s’y empêtre dans les paperasses. Arrivée au terme et sur place, elle applique sur tous les terrains le même programme, un programme fabriqué d’avance, dans le cabinet, tout d’une pièce, sans le tâtonnement expérimental et les raccords nécessaires, un programme qui, calculé par à peu près, sur la moyenne et pour l’ordinaire, ne convient exactement à aucun cas particulier, un programme qui impose aux choses son uniformité fixe, au lieu de s’ajuster à la diversité et à la mobilité des choses, sorte d’habit-modèle, d’étoffe et de coupe obligatoires, que le gouvernement expédie du centre aux provinces, par milliers d’exemplaires, pour être endossé et porté, bon gré mal gré, par toutes les tailles, en toute saison. »

On trouve même, dans ce chapitre de Taine, une description anticipatrice de la situation dans laquelle plongera en 1991 la Russie, après la décomposition de l’Union soviétique, c’est-à-dire la situation d’un groupe humain où l’État, ayant tout envahi, a complètement détruit les ressorts de la société civile avant de sombrer lui-même dans le néant. Je n’avais pas en mémoire ce texte quand j’ai traité ce même sujet dans Le Regain démocratique (1992), sans quoi je l’aurais mis en exergue du livre :

« Bien pis, non seulement dans ce domaine qui n’est pas le sien l’État travaille mal, grossièrement, avec plus de frais et moins de fruit que les corps spontanés, mais encore par le monopole légal qu’il s’attribue ou par la concurrence accablante qu’il exerce il tue ces corps naturels, ou il les paralyse, ou il les empêche de naître; et voilà autant d’organes précieux qui, résorbés, atrophiés, ou avortés, manquent désormais au corps total.

Bien pis encore, si ce régime dure et continue à les écraser, la communauté humaine perd la faculté de les reproduire : extirpés à fond, ils ne repoussent plus; leur germe lui-même a péri. Les individus ne savent plus s’associer entre eux, coopérer de leur propre mouvement, par leur seule initiative, sans contrainte extérieure et supérieure, avec ensemble et longtemps, en vue d’un but défini, selon des formes régulières, sous des chefs librement choisis, franchement acceptés et fidèlement suivis.

Confiance mutuelle, respect de la loi, loyauté, subordination volontaire, prévoyance, modération, patience, persévérance, bon sens pratique, toutes les dispositions de coeur et d’esprit sans lesquelles aucune association n’est efficace ou même viable se sont amorties en eux, faute d’exercice.

Désormais la collaboration spontanée, pacifique et fructueuse, telle qu’on la rencontre chez les peuples sains, est hors de leur portée; ils sont atteints d’incapacité sociale et, par suite, d’incapacité politique. »

Sur ce sujet, on a lu dans Commentaire, printemps 1998 et été 1998 (n°s 81 et 82) les deux articles d’Armand Laferrère, intitulés respectivement « Droit du travail, justice de classe » et « L’argument de la justice sociale ».

Pour Armand Laferrère, le choix français « égalité plutôt que liberté » est une hypocrisie. Il y a moins de liberté, mais il n’y a pas moins d’inégalités en France qu’aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, mais ces inégalités sont différentes.
Elles découlent des avantages alloués par l’État ou les collectivités locales. Les Français ne condamnent que les inégalités de revenus et de patrimoines personnels.
Ils admettent et même respectent les inégalités qui résultent des privilèges alloués à et par la classe politico-administrativo-associativo-syndicale : voitures et logements, transports, courrier et téléphone gratuits, régimes de retraite particuliers, souvent accordés à des gens qui sont vraiment utiles, mais aussi à une foule de parasites domestiqués, que le pouvoir arrose de ses faveurs aux frais des contribuables dits « privilégiés », c’est-à-dire ceux qui justement n’ont aucun privilège et gagnent leur argent grâce à leur travail. Cette inversion du sens du mot « privilégié », dans le vocabulaire de la politique et du journalisme est d’ailleurs très révélateur.

La résistance française au libéralisme provient d’une part, comme l’a bien vu Tocqueville dans L’Ancien Régime et la Révolution, de ce que les Français placent l’égalité au-dessus de la liberté, d’autre part de ce qu’ils acceptent les inégalités lorsqu’elles sont dues à l’État et non à la concurrence des talents. C’est vérifiable même, et peut-être surtout, dans le domaine de la culture, où nos artistes et intellectuels se battent inlassablement pour obtenir des financements officiels et défendre la « préférence nationale » chère à Le Pen, en s’abritant, eux, gens de gauche, derrière le cache-sexe de l’« exception culturelle ».

Si un auteur dramatique et un metteur en scène, par exemple, montent, avec des capitaux privés, une pièce qui obtient un succès de public, et s’ils gagnent, mettons, quelques millions en un an, ils risquent fort de se voir méprisés pour avoir fait des concessions à une pratique bassement commerciale du théâtre.

Si un autre auteur dramatique, en revanche, et un autre metteur en scène montent, cette fois avec une subvention officielle du même nombre de millions, une pièce tout aussi bonne ou tout aussi mauvaise qui sera jouée deux fois devant des invités et tombera ensuite, alors ce sont de grands hommes qui sacrifient à une conception « exigeante » (ô combien!) de leur art.
Les premiers ont fait vivre une troupe, des techniciens, des décorateurs, des barmans, des caissiers, des comptables, des ouvreuses pendant douze mois, ont payé un loyer et des impôts, mais ce ne sont que des épiciers.
Les seconds ont pompé les contribuables en mettant à profit les faveurs d’un ministre : ils sont encensés par la critique et invités à la garden party de l’Elysée, le 14 juillet.

Ce que les Français détestent, ce ne sont pas les inégalités, ce sont les inégalités autres que celles octroyées par l’État. Rien ne l’a mieux montré que le succès des grèves des services publics durant l’hiver 1995-1996. Ces grèves avaient pour but d’empêcher que l’on révise les avantages exorbitants du droit commun – les privilèges au sens propre – qu’ont en France les salariés du secteur public par rapport à ceux du secteur privé.

Or les grévistes furent applaudis par les travailleurs mêmes du privé, victimes et payeurs de ce système inégalitaire, et par les sociologues de l’ultra-gauche, en théorie champions de l’égalité, en pratique eux-mêmes privilégiés, invulnérables, subventionnés à vie, en échange de fort peu de travail, par la société qu’ils font semblant de vouloir détruire.

Cette donnée profonde de la culture française – les inégalités dictées par la puissance et les corporations publiques sont bonnes, celles résultant des différences entre les activités des individus sont mauvaises – explique l’échec permanent du libéralisme en France, mais ne correspond aucunement à la doctrine des libéraux français.

Dans le chapitre de ses Souvenirs où il relate les travaux de la commission de la Constitution, en 1848, Tocqueville observe qu’un conservateur comme Vivien est aussi étatiste-centralisateur que Marrast, lequel « appartenait à la race ordinaire des révolutionnaires français qui, par liberté du peuple, ont toujours entendu le despotisme exercé au nom du peuple ».

Ayant donc signalé que cet accord soudain d’un homme de droite et d’un homme d’extrême gauche dans l’idolâtrie de l’État ne l’avait point surpris, Tocqueville ajoute :

« J’avais remarqué depuis longtemps que le seul moyen de mettre à l’unisson un conservateur et un radical, c’était d’attaquer non dans l’application, mais dans le principe, le pouvoir du gouvernement central. On était sûr de se les attirer aussitôt sur les bras l’un et l’autre.

« Lors donc qu’on prétend qu’il n’y a rien parmi nous qui soit à l’abri des révolutions, je dis qu'on se trompe, et que la centralisation s’y trouve.

En France, il n’y a guère qu’une seule chose qu’on ne puisse faire : c’est un gouvernement libre, et qu’une seule institution qu’on ne puisse détruire : la centralisation. Comment pourrait-elle périr? Les ennemis des gouvernements l’aiment et les gouvernants la chérissent. Ceux-ci s’aperçoivent, il est vrai, de temps à autre, qu’elle les expose à des désastres soudains et irrémédiables, mais cela ne les en dégoûte point. Le plaisir qu’elle leur procure de se mêler de tout et de tenir chacun dans leurs mains leur fait supporter ses périls.»

L’enseignement de cette page de Tocqueville vaut encore de nos jours. Il est que la majorité des Français aiment l’Etat plus que la liberté. Donc les penseurs libéraux n’ont guère eu d’influence sur notre vie politique, amis ils n’ont pas professé l’opposé de leur propre doctrine. Reconnaissons-leur l’infortune d’avoir été toujours minoritaires, mais non pas le défaut d’avoir été constamment incohérents.

Jean-François Revel


1. cité dans Les Libéraux de Pierre Manent, Hachette, Pluriel, t. II, p. 162-169.

2. Dans le sens de « anémier », bien entendu.

3. in Pierre Manent, Les Libéraux, t. 11, p. 261-280.

4. voir ses Fragments d’économie politique.

5. La thèse de Constant est contestée aujourd’hui sur le plan purement historique. Voir Mogens H. Hansen, La Démocratie athénienne, Les Belles Lettres, 1993. Mais, sur le plan politique, théorique et pratique, sa distinction conserve en revanche toute son actualité.

6. Histoire de l’individualisme, PUF, coll. « Que sais.je », 1993.

7. Pour le détail de cette exécution, je me permets de renvoyer à ma Connaissance inutile (1988), chap. IX, p. 302-312 de l’édition Pluriel-Hachette. Récemment encore, dans La Philosophie en France au XIXe siècle (PUF « Que sais-je ? », 1998), Jean Lefranc, agrégé de philosophie et maître de conférences honoraire à Paris-Sorbonne, accuse Taine de décrire la Révolution française comme « une maladie mentale collective » et l’assimile à Joseph de Maistre ! Quand on sait quelle est, dans Les Origines, la sévérité de Taine pour l’Ancien Régime, on demeure confondu devant de telles inexactitudes.

8. Livre deuxième, § IV et V.

9. Exemples pour l’Angleterre dans les Essais de Herbert Spencer intitulés Over-legislation et Representative Government. Exemples pour la France dans La Liberté du travail, par Charles Dunoyer (1845). Ce dernier ouvrage contient, par anticipation, presque toutes les idées de Herbert Spencer; il n’y manque guère que les illustrations physiologiques(Note de Taine).

https://chezrevel.net/les-liberaux-francais-etaient-ils-liberaux/ 

https://www.wikiberal.org/wiki/Lucien_Jaume 

 


 

Jean-François Revel

Jean-François Revel, né le 19 janvier 1924 à Marseille et mort le 30 avril 2006 à Paris, est un écrivain et journaliste français, membre de l'Académie française de 1997 à sa mort. 

Biographie de Jean-François Revel

Il est résistant pendant la Seconde Guerre mondiale à Paris sous la direction d'Auguste Anglès.

Étudiant de l'École Normale Supérieure et agrégé de philosophie, il enseigne à l'étranger (en Algérie, au Mexique puis en Italie) puis en France à Lille, jusqu'en 1963. Il se consacre ensuite à sa carrière de journaliste et d'écrivain. Philosophe, pamphlétaire, essayiste, il collabore à France-Observateur, puis à L'Express, puis au journal Le Point. Adversaire résolu de l'autoritarisme gaulliste, il publie un pamphlet décapant Le Style du Général en 1959, puis des chroniques politiques comme En France (1965) ou Lettre ouverte à la droite (1968). Sa contestation des institutions de la Ve République se poursuivra sans faiblir jusqu'à la fin de sa vie, comme en témoigne la parution en 1992 de L'Absolutisme inefficace.

En 1970, il publie son premier essai politique à grand succès, Ni Marx ni Jésus, reportage sur les évolutions politiques, sociales et culturelles aux États-Unis à la fin des années 1960. Socialiste déclaré jusqu'au début des années 1970, il continuera de se réclamer de la gauche, estimant qu'elle n'est pas condamnée aux recettes marxistes et dirigistes. C'est pourquoi il dénonce avec fermeté le pacte de programme commun unissant les socialistes et les communistes et se sépare de François Mitterrand (dont il fut proche au temps de la FGDS - Fédération de la gauche démocrate et socialiste). Il a brièvement collaboré au Canard Enchainé dans les années 1970 sous le pseudonyme de Théophraste Muret. En 1976 il sort La Tentation totalitaire ; puis, un an après, La Nouvelle Censure qui analyse avec acuité et humour la réception du précédent essai.

Revel invente en 1979 la formule le droit d'ingérence (reconnaissance du droit qu'ont une ou plusieurs nations de violer la souveraineté nationale d'un autre État), droit qui ne fait pas l'unanimité parmi les libéraux, et qui a depuis été transformé en devoir d'ingérence.

Depuis les années 1980, Revel oscille entre le libéralisme conservateur, partisan d'un État fort, mais limité à ses fonctions régaliennes, et le néoconservatisme (dont témoignent, par exemple, Comment les Démocraties finissent en 1983 et, plus récemment, L'Obsession anti-américaine en 2002). Selon Pierre Boncenne, ce serait Revel qui aurait soufflé en privé à Mitterrand sa célèbre phrase : « Je constate que les pacifistes sont à l'Ouest et que les missiles sont à l'Est. »

Il a été élu le 19 juin 1997 à l'Académie française au 24e fauteuil. Un de ses fils est Matthieu Ricard, d'obédience bouddhiste, écrivain, et proche du Dalaï Lama.

Citations

  • « L'idéologie, c'est ce qui pense à votre place. »
  • « Un système philosophique n'est pas fait pour être compris : il est fait pour faire comprendre. »
  • « Ce que les Français détestent, ce ne sont pas les inégalités, ce sont les inégalités autres que celles qui sont octroyées par l'État. »
  • « Le XXe siècle a été, au-delà de toute limite jusque-là connue, celui du vice. »
  • « Le plus piquant est que l'État, quand il veut corriger - lisez : escamoter - ses erreurs économiques, les aggrave. Il peut se comparer à une ambulance qui, appelée sur les lieux d'un accident de la route, foncerait dans le tas et tuerait les derniers survivants. »
  • « Il ne faut pas considérer le libéralisme comme l'envers du socialisme, c'est-à-dire comme une recette mirobolante qui garantirait des solutions parfaites, quoique par des moyens opposés à ceux des socialistes. »
  • « Il n'y a aucun mérite à corriger les inconvénients du régime d'assemblée en se jetant de tout son poids dans le régime de pouvoir personnel et réciproquement. Ou encore à endiguer les débordements possibles d'un gouvernement des juges en asservissant le pouvoir judiciaire. Dans la bonne Constitution, doublée du bon usage, aucun des trois pouvoirs n'empiète sur l'autre, mais aucun non plus n'est empêché par les deux autres de remplir la fonction qui lui revient. La solution française hélas ! a consisté à trancher la tête du patient pour le guérir de la migraine. »
  • « C'est que le contraste éclate entre l'immensité du pouvoir d'un homme qui a tous les moyens d'agir et cette pseudo-communication d'esquive, d'éloge intarissable de soi-même, de reconstruction rétrospective de la réalité, de mise au pas, de revanche et de réprimande. L'État-spectacle que dénonçait R.-G. Schwartzenberg chez Valéry Giscard d'Estaing, non seulement s'est fait encore plus pharaonique, mais il s'est doublé de la bouffissure d'un autre fléau : l'État bavard. »
  • « Nous n'avons peut-être pas de cour, mais nous avons des courtisans. Nous n'avons peut-être pas de monarque, mais nous avons des sujets. Est-ce là un jugement trop sévère ? Je ne le crois pas. La tyrannie se définit depuis toujours comme le système dans lequel les pièces dépendent d'un seul homme. Elle peut être débonnaire, elle n'en est pas moins la tyrannie. »
  • « Il serait sans doute excessif et injuste d'écrire que l'information est interdite dans une moitié du monde et fausse dans l'autre. Car elle est interdite dans beaucoup plus de la moitié du monde. »
  • « J'ai lutté contre le communisme avant tout au nom de la dignité humaine et du droit à la vie. Que la faillite permanente et ridicule des économies administrées ne fût pas sans apporter quelques arguments aux économistes libéraux - encore que bien des socialistes le nient aujourd'hui farouchement - c'était incontestable, mais ce n'était pas l'essentiel. Quand on se trouve dans une prison doublée d'un asile de fous et d'une association de meurtriers, on ne se demande pas s'il faut les détruire au nom du libéralisme, de la social-démocratie, de la troisième voie, du socialisme de marché ou de l'anarcho-capitalisme. »
  • « Lorsqu'on constate que l'économie de marché ne réussit pas à guérir instantanément les maladies du communisme, il faudrait se demander si c'est la faute de l'économie de marché ou la faute du communisme. Le communisme en miettes, ce n'est pas l'économie de marché. »
  • « La liberté selon les socialistes se définit comme la participation au pouvoir collectif et non plus comme l'extension du choix et de la responsabilité individuels, avec ses risques et ses récompenses, ses victoires et ses défaites, ses triomphes et ses humiliations. On a beau vouloir se distinguer des communistes, se laver du soupçon d'acheminer la France vers un État totalitaire larvé, se draper dans l'autre tradition, celle du socialisme de la liberté ou des courants qui, depuis la Renaissance, luttent pour la conquête d'une autonomie croissante de l'individu : il n'en reste pas moins que, tant dans leurs textes théoriques que dans leurs réformes ou actes de gouvernement, les socialistes préconisent des mesures qui conduisent infailliblement à la consécration d'une tradition où, comme disait Rousseau, tout citoyen se voit contraint d'être libre. »
  • « Lorsque, après le coup d'État d'octobre 1917, Trotski déclara que le gouvernement provisoire avait été « envoyé au dépôt d'ordures » (ce que les Français traduisirent avec bonheur par « était tombé dans les poubelles de l'histoire »); lorsque, en 1956, Khroutchev cria à des journalistes occidentaux : « Nous vous enterrerons tous ! », le régime affichait son inébranlable confiance en lui-même, jointe à ses persistantes et indubitables dispositions d'éboueur et d'entrepreneur des pompes funèbres. Tout comme son héritier Mao avec ses Cent Fleurs, cultivées sans doute en vue de couronnes mortuaires, ainsi qu'on devait le découvrir. Mais ce dont ces héros ne se doutaient pas, c'est que leurs propos allaient s'appliquer à eux-mêmes, au communisme et non au capitalisme. Ils commencèrent par enterrer une foule de communistes, bourrant leurs cimetières de leurs propres populations. Aujourd'hui, leur système à son tour tombe dans leurs chères poubelles de l'histoire. »
  • « En Espagne comme en France, les socialistes ont une si haute idée de leur moralité qu'on croirait presque, à les entendre, qu'ils rendent la corruption honnête en s'y livrant, loin qu'elle ternisse leur vertu quand ils y succombent. »
  • « La différence entre l'éducation totalitaire et l'éducation libérale consiste en une distinction des plus simples : la première prescrit ce qu'il faut penser, la seconde enseigne comment penser »[1]

Citation sur Jean-François Revel

  • « Cet intellectuel qui fut tour à tour résistant, normalien, professeur de philosophie, puis tout ensemble journaliste, auteur de multiples best-sellers, critique d'art, gastronome et académicien était plus ou moins méprisé du sérail. Pourquoi au juste ? Parce qu'il osait n'être pas marxiste, soutenait que libéralisme et démocratie peuvent seuls assurer le développement social ? Cela ne jouait pas en sa faveur, mais son vrai crime était ailleurs. Dès 1957, il avait osé dire que les rois philosophes étaient nus, la Sorbonne un asile de gâteux arrogants et la philosophie une affaire classée depuis le XVIIIe siècle. » (Roger-Pol Droit)

Notes et références

  1. in Mémoires, 1997

Principales œuvres

  • Pourquoi des philosophes ? (1957).
  • Pour l'Italie (1958).
  • Sur Proust (1960).
  • La Cabale des dévots (1962).
  • Contrecensures (1966).
  • Ni Marx ni Jésus (1970).
  • La Tentation totalitaire (1976).
  • 1980, "The View from Paris", Encounter, December
  • La Grâce de l'État (1981).
  • Le Rejet de l'État (1984).
  • Une anthologie de la poésie française (1984).
  • Le Terrorisme contre la démocratie (1987).
  • L'Absolutisme inefficace, ou Contre le présidentialisme à la française (1992).
  • Le Regain démocratique (1992).
  • Histoire de la philosophie occidentale, de Thalès à Kant (1994).
  • Le Moine et le Philosophe (en collaboration avec son fils Matthieu Ricard) (1997).
  • Le Voleur dans la maison vide, Mémoires (1997).
  • Fin du siècle des ombres (1999).
  • 2000, La grande Parade. Essai sur la survie de l'utopie socialiste, Acheter en ligne
  • 2002, L'Obsession anti-américaine, Acheter en ligne

Littérature secondaire

  • 2014, Philippe Boulanger, "Jean-François Revel. La démocratie libérale à l'épreuve du XXe siecle", Paris: Les Belles Lettres, Coll Les penseurs de la liberté

Liens externes

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août 03, 2026

L’État administratif et le libéralisme : une exception culturelle française !

L’État administratif et le libéralisme : une histoire française

Introduction

Les circonstances de l’actuelle crise financière, économique, mais aussi morale et intellectuelle ne peuvent que renforcer la tendance à rendre le libéralisme responsable de tous les maux. En France, le problème ne date pas d’aujourd’hui, il possède des racines qui s’enfoncent loin dans le passé, il concerne la naissance et le développement de l’État administratif à la française, qui a fait figure de colonne vertébrale dans l’histoire de notre nation. Remonter aux origines historiques de cette conception, c’est d’abord mieux comprendre combien la mondialisation brouille ou anéantit les repères immémoriaux des Français. En outre, les faits nouveaux survenus avec l’éclatement de la crise financière, depuis l’automne 2008, sont en train de réactiver cet héritage et de lui redonner des énergies d’une portée imprévisible, ce dont tout gouvernant devrait être averti ; nul ne sait quelles seront les conséquences d’une crise peut-être comparable à celle des années 1930, en tout cas, on ne peut pas se dispenser de mener l’enquête sur ce qui a été, à travers une quinzaine de constitutions et de régimes, le rôle original de l’État en France. Le propos est donc non pas de donner des recettes ni d’incriminer des responsables, mais de proposer aux lecteurs, aux décideurs, aux citoyens, quelques pistes de réflexion et, peut-être, d’action !

 

Il y a douze ans, je publiais un livre sur le libéralisme français, dont le titre soulignait, par l’idée d’« effacement » de l’individu1, que la France, pays des droits de l’homme et du citoyen, n’avait pas accompli sa révolution individualiste. Il fallait entendre par là que les tutelles, les précautions prises par l’État, la centralisation administrative, la recherche de corporatismes protecteurs signaient dans notre pays la méfiance envers le libéralisme et la société civile.

Bien plus près de nous, les 20, 21 et 22 mars 2009, le forum de Libération, sur «Comment sortir de la crise ? » (diffusé par France Inter), prenait pour leitmotiv la thèse que l’individualisme était devenu excessif, que l’égoïsme avait montré suffisamment ses ravages et que, donc, il fallait inventer (ou retrouver) de nouvelles formes du collectif. Ou, comme dit aussi Régis Debray, il faut rénover la fraternité. Ma position consistera à suggérer que le libéralisme qu’on croit pourfendre est un épouvantail, qu’il faut s’entendre sur ce qu’on appelle l’individualisme, qui, d’ailleurs, n’a pas constitué le modèle dominant de l’éducation, des entreprises et de la vie intellectuelle en France. Je demande aussi que l’on n’oublie pas, dans ce qui suit, un principe d’interprétation pour notre histoire : tout ce que nous avons construit depuis la Révolution et depuis Napoléon est une lutte contre l’Ancien Régime. Une clé capitale est la haine tenace portée à l’esprit de privilège et aux particularismes pouvant évoquer (réalité ou métaphore) l’ancienne société de corps, de hiérarchie et de morgue. On peut citer le Code civil, la conception de la justice, l’école laïque, la République et sa trilogie (Liberté, Égalité, Fraternité), la décentralisation si longtemps demandée (au moins durant tout le xixe siècle)et si longtemps refusée (jusqu’en 1982, lois Defferre). Nos institutions et nos passions protectrices de ces institutions portent l’empreinte en creux – si l’on regarde bien – de la monarchie absolue et de l’Église catholique. Gouverner aujourd’hui rend  nécessaire de connaître cette histoire, pour éviter de graves discordances ; la crise politique nouée autour de l’université (l’autonomie, le statut des enseignants) en constitue un exemple.

Il nous faut, dans un premier temps, partir de l’esprit de 1789, de ce qu’il nous a légué et que nous reproduisons souvent sans le savoir ; notamment, en matière d’action de l’État, un certain type de pensée et d’intervention qui s’exerce sur le lien social. Quand on dit « l’État », ici, il est clair qu’on ne parle pas des gouvernements ou de tels ou tels courants politiques qui ont gouverné. La figure de l’État, le sens de sa mission vont bien au-delà. On verra, dans un deuxième temps, les conséquences qui en découlent, notamment en matière de confiance, puisque la confiance est le ressort essentiel des démocraties libérales. Enfin, on terminera sur un problème politique récurrent, d’intensité névralgique, celui de la formation des élites en France.

Notes:

1. L. Jaume, L’Individu effacé ou le Paradoxe du libéralisme français, Paris, fayard, 1997.

Partie 1

L’esprit de 1789 et les tâches de l’Etat

Tel  qu’il se fonde sur de nouvelles bases lors de la Révolution française, et selon le principe que la loi est « l’expression de la volonté générale », l’État considère qu’il a des missions à l’égard de la société, y compris dans les rapports que l’individu entretient avec lui-même et avec les autres. On le voit encore ces jours-ci, où l’image de Jacques Tati ou d’une comédienne incarnant Coco Chanel est soumise à censure parce qu’elle constituerait une incitation à fumer. De façon globale, cela concerne tout ce qui constitue le lien social, comme lieu d’intervention de l’État. Pour le dire brièvement, il s’agit, à partir de 1789, de dépolitiser le lien social, d’individualiser le lien social et, enfin, de l’administrer. Considérons tour à tour ces trois aspects.

Que faut-il entendre par « dépolitiser le lien social » ? On peut s’étonner d’une pareille affirmation, alors que la Révolution prend appui sur la mobilisation de la société, sur « le peuple visible », qui manifeste dans la rue et qui, parfois, n’en fait qu’à sa tête, par exemple en ramenant le roi et sa famille à Paris en octobre 1789, ou, auparavant, en prenant la Bastille. Mais c’est vers les juristes, ce groupe dirigeant de l’Assemblée constituante (notaires, avocats, robins divers) qu’il faut se tourner pour comprendre la nouvelle conception appelée à inspirer les rapports entre société et pouvoir. Quelqu’un comme Sieyès est issu du clergé et non de la basoche, mais il a son idée du droit : la volonté générale, explique-t-il dans le discours du 7 septembre 1789, ne se trouve pas dans le peuple ni dans le corps électoral, mais dans l’Assemblée élue. C’est d’ailleurs pourquoi la notion d’un « appel au peuple » contre des projets de loi de l’Assemblée (proposition de défenseurs de l’exécutif comme Mirabeau) est, à ses yeux, une idée absurde. Le peuple – ou la nation, comme on voudra – n’a pas de volonté propre à faire valoir contre ceux qui, par leur réunion dans la capitale, par la délibération, la confrontation de leurs opinions, font émerger la volonté générale. D’ailleurs, explique encore Sieyès dans ce discours, c’est l’unité de l’Assemblée élue qui crée l’unité du peuple, et non l’inverse. Le peuple français ne peut exister politiquement et ne peut vouloir quelque chose qu’à travers son incarnation visible : l’Assemblée de ses représentants, où chaque membre « représente la nation tout entière »2.

C’est évidemment une conception théologique qui n’est pas sans rap- peler le discours de Bossuet sur l’unité de l’Église : chaque évêque ne doit rien dire ni rien faire qui ne puisse être avoué par tous les autres, car il représente l’Église, qui est, par son unité mystique, tout entière en chacune de ses parties. La différence est-elle que les députés peuvent voter, se combattre, décider à la majorité ? Mais les synodes, les conciles et toutes les assemblées ecclésiastiques le font aussi, en inventant d’ailleurs les techniques électorales et délibératives de l’époque moderne.

En fait, dans la conception des constituants de 1789 – hormis quelques récalcitrants –, la politique est déplacée de la société vers l’État, des simples citoyens vers les « spécialistes » de la chose publique. On le vérifie dans deux autres circonstances parlementaires : au moment de la loi que Le Chapelier fait voter en juin 1791 sur les syndicats (ouvriers ou patronaux) et en septembre 1791 sur les clubs et les sociétés populaires. Dans le premier texte, il est dit que les salariés ne sauraient se regrouper pour « leurs prétendus intérêts communs » (article 2), pour « délibérer », c’est-à-dire pour s’entendre par décision propre sur le salaire et, éventuellement, sur la grève. De même, présentant le second texte l’avant-dernier jour de la Constituante, le 29 septembre, Le Chapelier affirme que les Jacobins (club de Paris fédérant des centaines de filiales en province) ne sont rien d’autre qu’une corporation; ils ont un réseau serré et hiérarchisé, ils sont disciplinés, obéissent à des mots d’ordre communs, votés en assemblée et diffusés par le centre. Or, selon une remarquable formule de l’orateur, à cette date, « l’opinion publique est connue » et « la Révolution est terminée ». Les corps politiques intermédiaires, entre les citoyens et les représentants, sont donc des centres d’agitation inutiles et dangereux, tout comme les syndicats seraient nuisibles à la liberté d’entreprendre.

C’est en ce sens que l’État a pour fonction de dépolitiser le lien social, dans la mesure où il détient le monopole de la connaissance de l’intérêt général, de sa défense, de son application. En réalité, cette dépolitisation est une politisation précise et qui ne s’avoue pas. Voyons l’exposé des motifs de la loi sur les syndicats : « Il n’y a plus de corporations dans l’État, il n’y a plus que l’intérêt particulier de chaque individu et l’intérêt général. Il n’est permis à personne d’inspirer aux citoyens un intérêt intermédiaire, de les séparer de la chose publique par un esprit de corporation. »

Les termes État, citoyen, chose publique signalent combien la question est politique en fait : pourquoi parler de citoyens dans la relation de travail contractuelle ? De même, à l’en croire, Le Chapelier vise à restreindre (sinon à étouffer) les clubs jacobins non parce qu’ils sont, sur sa gauche, une opposition à la ligne de la Constituante, qui est plus modérée, mais parce qu’ils ressuscitent les « corporations » ! Il prétend défendre l’ordre constitutionnel nouveau contre ceux qui veulent recourir à des mobilisations au sein de la société pour conquérir le pouvoir ou simplement l’influencer (opinion publique). Quarante ans après, Tocqueville est habité par cette vision lorsque, voyageant aux États-Unis, il observe la vitalité des communes, le self-government, l’importance du contact direct et de la discussion entre citoyens et avec les politiques, les échanges incessants du public et du privé. Dire que la volonté générale est dans l’État et non dans le peuple paraîtrait une formule incongrue aux interlocuteurs de Tocqueville ; elle trahit une provenance précise, c’est-à-dire qu’elle est issue de la culture monarchique et catholique, qui forme la matrice française.

Mais l’État doit aussi individualiser le lien social, car, depuis la Révolution et jusqu’à une date très récente, il montre une grande méfiance envers les corps de toutes sortes. L’origine de cette attitude n’est pas mystérieuse ; on vient de voir avec Le Chapelier que la liberté des échanges économiques suppose de briser les règlements intermédiaires et particularistes qui organisaient la vie des corporations, mais il y a aussi la hantise que l’Église reconstitue ses ordres traditionnels. La loi républicaine de 1901, qui fait suite à trente-deux tentatives avortées sous la IIIe  République, réserve une place explicite et bien encadrée aux associations religieuses. En outre, la crainte de beaucoup de gouvernants au xixe siècle concernait les associations républicaines et/ou socialistes, qui menèrent notamment la vie dure à la monarchie de Juillet : le régime traverse une suite d’insurrections, et Guizot finit par interdire pratiquement, en 1834, la création d’associations 3.

Il faut rappeler que, selon la Déclaration de 1789 et la Constitution de 1791, la liberté d’association n’est pas un droit de l’homme et que le Conseil constitutionnel a pris son essor en 1971 à propos de la liberté associative, les gouvernants rêvant en général d’«autoriser » par voie administrative la naissance d’associations. En l’occurrence, le conflit opposait Raymond Marcellin et l’association Simone de Beauvoir-La Cause du peuple. Durant tout le xixe siècle, le Code pénal veille jalousement sur le droit des associations, que l’on a comprimé le plus possible, car, outre le souci d’ordre social et la hantise des jésuites, l’intuition essentielle de Le Chapelier reste agissante : entre l’individu et l’État, il ne doit pas y avoir de corps représentatifs et de forces intermédiaires. Ce qui est public ne doit pas se mélanger à la sociabilité du privé. En réalité, la hantise des contre-pouvoirs et l’hostilité envers les « corps » ont engendré divers effets pervers ; car, bien entendu, il y avait des corps, et la politique de Guizot, puis de l’orléanisme, a été d’essayer de reconstituer les corps (à l’université, dans l’Administration, la justice et l’armée, dans la société civile, dans le système électoral, etc.). La politique des notables est de favoriser des formes corporatives tandis que, officiellement, l’État ne reconnaît que des individus. Quand Napoléon parle des « masses de granit » qu’il est indispensable d’instituer (Conseil d’État, justice administrative, université, etc.), il se doute en même temps que la « schizophrénie » de la vie publique française va se perpétuer.

Enfin, le rôle de l’État issu de la Révolution française est d’administrer le lien social. On peut dire qu’en cela la visée est double. Tout d’abord, l’Administration a pour fonction primordiale de protéger l’État de la mainmise des « intérêts particuliers » (dont le nom seul est dépréciatif) ; d’où la création d’une justice administrative spécifique, bien séparée du juge judiciaire, et contre laquelle des libéraux comme Tocqueville vont regimber tout au long du xixe siècle. Car l’idée est que l’État doit avoir sa justice à lui, que le Conseil d’État de Bonaparte, c’est « l’Administration se jugeant elle-même », chose indispensable puisque l’Administration seule peut apprécier l’orientation de l’action en fonction de l’intérêt général. Un juriste très respecté, Henrion de Pansey, a dit sous la Restauration : « Juger l’Administration, c’est encore administrer. » La formule est devenue un axiome des écoles de droit. Notons que le libéralisme au pouvoir, celui de Guizot et de l’orléanisme, défendra cette conception :  ils refuseront avec constance de déférer le contentieux administratif (conflits entre le citoyen et l’État) à la justice ordinaire.

Si la conception régnante a été de protéger l’État contre les intérêts particuliers, réciproquement, l’État administratif préserve les individus de l’injustice des monopoles, des corps qui sont de facto « privilégiés », il veille aussi à ce que le lien d’égalité entre les citoyens soit préservé. Le juriste Maurice Hauriou définit en 1923 la « fraternité administrative » : « Le régime administratif dans son ensemble correspond à la catégorie de fraternité. Il a été créé pour des raisons de police [c’est-à- dire d’administration urbaine, voirie, hygiène, ordre public, etc.], mais son résultat est une assistance fraternelle. […] Dans tout service public, il y a une part d’assistance par le seul fait que le service, qui n’est pas payé également par tous, est fourni gratuitement à tous. On ne dira pas que, dans l’école primaire gratuite, il n’y ait pas une forme d’assistance » (Précis de droit constitutionnel, réédité en 1929).

Le doyen Hauriou explique que, par la fraternité, il entend une forme de solidarité entre les citoyens, qui a permis de contrer « l’action dissolvante des assemblées parlementaires », et avec succès, ajoute-t-il, puisqu’on a pu « résister déjà à quatre-vingts ans de suffrage universel ». On voit comment l’esprit de Napoléon se continue, à travers cette synthèse entre la liberté et la tutelle : l’État est foncièrement protecteur, il s’autolimite devant les libertés (publiques et individuelles), il n’est pas despotique. Il représente, comme dit encore le juriste, « un correctif nécessaire de l’individualisme ». On trouve ici le libéralisme à la française, celui qui a gouverné, qui était un libéralisme par l’État, et non contre l’État. Si l’on considère des dirigeants marquants du xxe siècle, comme Valéry Giscard d’Estaing ou encore Édouard Balladur, on voit bien en quel sens le courant libéral qui a gouverné en France – c’est-à- dire qui n’est pas resté oppositionnel – a toujours été mâtiné d’étatisme. Il est savoureux de lire cet avertissement du doyen Hauriou : « Il faut prendre garde que la fraternité administrative, qui est une lourde charge pour la production, ne verse pas dans un socialisme d’État qui ruinerait la production. » Parole capitale ! On croirait entendre la controverse sur les nationalisations, une cinquantaine ou une soixantaine d’années plus tard. Mais Hauriou lui-même ne craignait pas de proposer « l’incorporation graduelle des syndicats professionnels dans l’administration publique ». Les raisons avancées sont caractéristiques : lorsque les syndicats, en 1923, prétendent rendre l’adhésion obligatoire et régler la profession concernée, c’est insupportable ; mais s’ils deviennent « un rouage administratif », comme dit l’auteur, alors « on pourra leur reconnaître un droit de réglementation sur la profession », puisque l’intérêt général sera garant de l’ensemble.

Notes:

2. Repris dans la Constitution de 1791 : les députés « ne seront pas représentants d’un département particu- lier, mais de la nation entière » (titre iii, chapitre premier, section iii, article 7).

3. Le lecteur pourra consulter mon étude : « une liberté en souffrance : l’association au xixesiècle », dans Associations et champ politique. La loi de 1901 à l’épreuve du siècle, C. andrieu, G. le béguec et d. tartakowsky (dir.), Paris, Publications de la sorbonne, 2001.

 

Partie 2

L’Etat et la confiance

Il faut passer maintenant aux conséquences de cet héritage révolutionnaire et napoléonien. Il faut parler de la question de la confiance, qui est essentielle pour la démocratie libérale.

En considérant les choses sous l’angle historique, on peut dire que l’État, traditionnellement, n’a pas confiance dans la société, car  il faut, à ses yeux, qu’elle soit protégée. Nous savons déjà quelle est cette protection : elle s’exerce contre les intérêts particuliers, les intérêts de corps, les intérêts aristocratiques, les intérêts religieux. Ce que l’on appelle « le public » est conçu comme le lieu nécessaire de la pacification et de l’intérêt le plus général, une pacification qui, en France, doit toujours être reconstruite, car elle est menacée par ce que l’on croit être (à tort et parfois à raison) un retour du passé.

Au fond, qu’est-ce que la légitimité de l’État, forgé par la monarchie, reconfiguré par la Révolution (sous l’emblème de la loi « expression de la volonté générale » et garantissant la liberté et l’égalité), puis repris en charge par les républicains ? La légitimité de l’État consiste à étendre le public, qu’il protège, et qui est le témoignage manifeste de sa protection. Jusqu’à une date très récente, en accroissant le domaine du public (la santé, l’enseignement, la culture, la nationalisation des grands moyens de production, de financement et de transport), l’État cultivait sa légitimité, car il montrait sa sollicitude pour la société. De façon significative, pendant la dernière campagne présidentielle, l’actuel président confirmait aux Français qu’il les « protégerait » – mais cette fois contre les dégâts causés par l’Europe ou par la mondialisation.

Inversement, la société, elle, est tenue d’avoir confiance dans l’État administratif. On l’a déjà dit, ce dernier s’est donné sa justice particulière ; à l’origine, le jugement administratif au contentieux était rendu par des membres issus de l’Administration, avant qu’on institue les tribunaux administratifs à recrutement spécifique. L’Administration était donc assurée de trouver une oreille très attentive dans la haute juridiction toutes les fois que des intérêts venus de la société civile émettaient des plaintes.

L’État aura également son élite, attachée à le défendre ; la question d’une école administrative spécialisée est posée dès le xixe siècle, notamment durant la IIe République, où une première ébauche est créée. Mais nous reviendrons, en troisième lieu, sur les élites.

Surtout, pour la vie locale, l’État sera longtemps réputé mieux savoir (compétence) et mieux gérer (indépendance et honnêteté). Il doit définir les besoins locaux à la lumière du point de vue d’ensemble et de l’intérêt général, qu’il peut seul appréhender. Il faut entendre, au moment où Tocqueville achève son premier volume sur l’Amérique, la façon dont Thiers repousse les demandes d’autonomie budgétaire en faveur des communes, grandes ou petites. Dans ce débat parlementaire qui l’oppose à des libéraux décentralisateurs comme Odilon Barrot, Thiers affirme une position qui est d’abord de principe – la centralisation est maintenant associée au système parlementaire, porteur de toutes les libertés :

« Je comprends que, sous l’Ancien Régime, on parlât de libertés municipales. Dans l’Ancien Régime, il n’y avait pas de Chambres. Quel était le moyen de résister au gouvernement ? C’était de se renfermer chez soi. […] Aujourd’hui que vous avez des Chambres, il est absurde de parler de libertés municipales. […] Ce sont les prétentions des grandes communes4. »

Entendez : ces grandes communes sont jalouses de Paris et, de façon générale, du pouvoir central. En outre, Thiers met en cause l’intégrité des maires (choisis depuis peu dans le corps municipal élu), il cite des exemples où une « féodalité » a été recréée, puisque, par arrêté municipal, une unique corporation est habilitée, dans tel port, à décharger les navires ; ailleurs, « vingt-deux familles » accaparent le marché de la poissonnerie sur la place publique; « quelquefois, [ces gens] transportaient leurs privilèges en les vendant ». Corporations, féodalité, privilèges acquis et transmis : c’est le répertoire sémantique classique contre ceux qui sont accusés d’entraver la marche modernisatrice de l’État et la compétence de l’Administration. De plus, si les communes peuvent voter leur budget, on verra les maires s’endetter de façon extravagante, poursuit l’orateur. Seul le ministre de l’Intérieur, explique Thiers, peut avoir, grâce à ses bureaux, la connaissance suffisante du coût des marchés, abattoirs et autres constructions dispendieuses. Dans ce débat de 1833- 1834, Thiers n’accepte même pas que le préfet exerce l’approbation préalable sur les arrêtés municipaux : il faut que ce soit le ministre lui-même, c’est-à-dire son cabinet ! Thiers fait l’éloge des bureaux parisiens, ce texte n’est pas sans intérêt aujourd’hui : « Dans l’administration centrale, je ne dis pas dans le ministre qui passe, mais dans les hommes qui restent, ces connaissances [du terrain] existent ; ils connaissent l’esprit de toutes les localités de la France, ils connaissent ses besoins, puisque ses besoins ont passé sous leurs yeux ; il faut toutes les connaissances de ces hommes pour réformer les arrêtés5. »

En somme, il faut que les communes accordent leur confiance au ministère de l’Intérieur (c’est le poste de Thiers en 1834), faute de quoi il n’y aurait pas un seul État, mais « trente-sept mille petits États » : le spectre du fédéralisme, si efficace depuis la Révolution et l’élimination des Girondins, est de retour !

Cependant, ce qui perturbe la confiance exigée envers l’État est le  statut du pouvoir exécutif, une question lancinante dans l’histoire française. La vie politique a commencé avec le drame du régicide, qui a suscité par contrecoup la tendance des assemblées révolutionnaires entre 1789 et 1799 à renforcer de façon outrancière le principe de représentation de la nation, par les députés ou autres élus, au détriment de l’exécutif et, surtout, des fonctions même de gouvernement. La question « Qu’est-ce que gouverner ? » a été, étrangement, laissée de côté. Un ancien conseiller de Napoléon, Roederer, s’y risque sous Louis-Philippe. Peut-être faut-il aller jusqu’à dire que, avant Charles Eisenmann et le remarquable article de René Capitant6 en 1964, la fonction de gouvernement, comme exercice du leadership, programmation d’une perspective politique, direction des services administratifs, reste peu éclaircie. Maurice Hauriou affirme qu’il faut cesser de « subalterner », selon son expression, le pouvoir exécutif. Car, dit-il, le pouvoir exécutif est « seul un pouvoir d’entreprise ».  La notion d’entreprise chez Hauriou est très importante pour analyser la vie des institutions : l’entreprise est cette pratique qui jouit d’une visée continue, d’une autonomie réelle et d’une confiance forte de la part de ceux qui y collaborent.

On peut dire que notre histoire est également celle des efforts du pouvoir exécutif pour :

1) capter la confiance et incarner l’État administratif ;
2) recevoir les vrais moyens de gouverner, contre les tabous pesant sur la fonction de chef de l’État.

C’est pourquoi nombre  de  clichés un peu faciles sur le « bonapartisme » et son supposé retour (de Charles de Gaulle à Nicolas Sarkozy) mériteraient d’être plus affinés, en tenant mieux compte de la façon dont nous avons « raté une marche » dans la controverse constitutionnelle de mai-octobre 1789 ; puis dans l’élimination violente du premier « chef de l’État » en janvier 1793. Du coup, le fantôme de la monarchie a obsédé les républicains, comme on le voit dans les débats constitutionnels de 1795, 1848, 1871, 1958, 1962… La  IIIe  République  est  obligée  de  confier  le  gouvernement à un président du Conseil absent en réalité de la Constitution, et qui doit mendier la confiance devant les deux assemblées. La responsabilité du gouvernement devant les Chambres, en tant que technique efficace, n’arrive pas à se faire jour au xixe siècle, alors que l’Angleterre l’a résolue, avec pragmatisme comme toujours, depuis  longtemps. Si la Ve République a trouvé la stabilité grâce au fameux parlementarisme rationalisé (ainsi l’article 49-3 ou la distinction entre la loi, domaine du législatif, et le règlement, attribut de l’exécutif), on ne peut pas dire que le passé ait cessé de nous poursuivre. Depuis 1958, chaque président se voit accusé, plus ou moins vite, d’exercer le pouvoir de façon monarchique.

Une autre conséquence de la position symbolique prise par l’État sera, comme on le devine, de n’accorder de véritable légitimité qu’à l’élite d’État ou l’élite qui existe par la volonté de l’État. Comparativement,  les élites de la société civile, qu’elles soient littéraires, artistiques ou économiques, ont joui d’un moindre prestige. Certes, l’entrée en scène des grands moyens médiatiques, l’attachement des Français au cinéma et au sport, les modes portées par la mondialisation, tout cela a changé les choses. On peut cependant noter que « l’État culturel », critiqué par Marc Fumaroli dans un essai célèbre, et l’État promoteur du sport sont des moyens de légitimation et de décuplement du vedettariat, moyens auxquels la puissance publique n’est pas étrangère. Parallèlement, ce qu’on appelle « pipolisation » (en francisant le terme people) emporte dans la même vague le personnel politique, les grands dirigeants d’entreprise et les « vedettes » de toutes sortes. En fait, le projet affiché de la démocratisation des loisirs, du sport et de la culture est au service de la légitimité de l’État.

Pendant longtemps, les élites légitimes, c’étaient les grandes écoles créées par la Convention, les grands corps d’ingénieurs ou de l’Administration, les individualités du barreau entrant en politique après avoir fait leur droit. Là encore, Maurice Hauriou sert de révélateur. Il rappelle que l’État républicain doit satisfaire à la prescription énoncée par l’article 6  de la Déclaration des droits de 1789 :

« Tous les citoyens […] sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents. »

À cette citation (donnée p. 724 du manuel), Hauriou ajoute aussitôt : « C’est l’administration qui appréciera la capacité, les vertus et les talents. » Il ne craint pas d’appeler « faveur administrative » cette promotion méritocratique, dont il ajoute qu’elle « ne peut guère être organisée méthodiquement dans une démocratie que grâce à un pouvoir administratif qui soit à la fois discrétionnaire et d’équité ». On est donc encore loin de la réglementation des concours de recrutement administratif, mais il est intéressant aujourd’hui de relire les termes employés par l’un des grands juristes de la IIIe République, à la fois administrativiste et constitutionnaliste, et source d’influence jusqu’aux débuts de la Ve République. Un pouvoir à la fois « discrétionnaire et d’équité » : jolie formule, qui dit beaucoup sur notre histoire et sur cet État « autolimité » dont on a parlé plus haut !

Bien entendu, un tel pouvoir attendra énormément de l’école, Hauriou s’empresse de le dire, car « cette élite, il faudra la susciter, […] elle ne se trouve pas dans une classe de la nation comme dans les aristocraties ». Toujours revient cette idée que l’État républicain doit combattre les préjugés et l’injustice de la société aristocratique, mais se donner une organisation élitiste et aristocratique. « Aristocratie naturelle », disait déjà Guizot, « aristocratie des concours », dira la France postérieure à Jules Ferry.

Certains auteurs iront loin dans les tentatives pour préciser l’idée d’un élitisme proprement républicain. On peut citer l’article quasi extravagant de Fouillée, qui expose en 1890 un véritable darwinisme méritocratique. Il faut « trier », dit-il, les facultés les plus utiles à la société.

« L’éducation doit cultiver les facultés les plus hautes et les plus récemment développées dans l’espèce par la sélection : elle n’a d’autre but que de leur donner une fixité et une solidité plus grandes. » Nous renvoyons  le lecteur intéressé à ce texte, qui conclut en faveur de « l’aristocratie démocratique » par  laquelle  la  France  saura  faire  face  au  socialisme  et au nationalisme qui, en Allemagne, nous menacent pour « le début du prochain siècle »7. On ne peut pas dire que Fouillée soit une figure secondaire de la République, pas plus que son épouse, auteur du célèbre Tour de la France par deux enfants, sous le pseudonyme de Giordano  Bruno, martyr de la libre-pensée.

Le problème qui tourmente cet élitisme cher à la vision française, c’est qu’il s’agit de fabriquer une élite dans l’égalité. Vouloir les deux en même temps, dans un pays qui ne connaît ni la continuité britannique de source aristocratique ni la radicalité américaine fondée sur la confiance dans l’individu promoteur de soi, conduit à des tiraillements douloureux et parfois à des hypocrisies. Sur ce plan aussi, comme on l’a vu pour le discours anticorporatiste recouvrant des pratiques corporatistes, une certaine schizophrénie se laisse observer. Sans doute nos systèmes à deux vitesses devraient-ils être analysés sous cet angle historique et, disons-le, culturel et idéologique8. Par exemple, dans l’enseignement considéré globalement, du collège aux études doctorales. D’un côté, il existe les grandes écoles, les concours et le service public de l’État, longtemps prestigieux ; de l’autre, le souci de la démocratisation et ses dérives : un véritable « droit au baccalauréat » s’est installé dans l’esprit des familles ; la progression du taux de réussite satisfait ce désir par un miracle toujours renouvelé. Il semble que, maintenant, un « droit au master » est en train de gagner ses titres de légitimité, la question de la sélection à l’entrée  de l’université paraissant désormais taboue, au prix de plus de 40% d’échec en première année de faculté.

Cette association entre :

1) « l’élite dans l’égalité » ;
2) l’affirmation bruyante de l’égalitarisme malgré la disparité des situations et des moyens financiers ;
3) la défense de la dignité du secteur public est pleinement illustrée par la question universitaire.9

Ne pas envisager cette dernière à la lumière de notre expérience historique, c’est, inévitablement, courir au mécontentement et au refus de la part des membres de l’enseignement supérieur. L’étiquette valorisante d’enseignant-chercheur – et qui en réalité pose problème – n’adoucit nullement les susceptibilités ni les intérêts froissés. Il est caractéristique que la défense du corps se soit organisée autour de la thèse selon laquelle les professeurs sont « fonctionnaires de l’État » et que, comme tels, ils ne peuvent accéder aux attentes nouvelles, directement liées à l’uniformisation des systèmes d’enseignement, en Europe et dans le monde. Ils ne peuvent accepter de subir les logiques de la société civile, puisque, historiquement, tout a reposé sur la hiérarchisation et la séparation entre la dignité de l’intérêt général et la réalité empirique des intérêts locaux, familiaux ou économiques. Les professeurs sont un corps autonome, par rapport à la société civile, et un corps indivisible, en ce sens qu’on ne saurait régionaliser les concours, les évaluations, les promotions. Le ministre n’est pas l’« employeur » au sens de la vie d’une entreprise, car il oublierait que c’est l’État tout entier qui l’habilite ; pas plus que le président d’une université n’est un manager, car la logique défendue par les protestataires est celle d’un système qui unit des « pairs », ainsi qu’un gouvernement par les pairs.

De même, les professeurs qui ont exprimé leur indignation à l’hiver 2008 et au printemps 2009 considèrent qu’ils ne peuvent être classés, évalués et, surtout, placés en relation explicite de concurrence entre eux – comme des salariés de la sphère privée. On peut dire sans exagération (en comparant peut-être avec les parlements d’Ancien Régime) que l’élite se voit ici comme un corps d’État – indigné d’être « lâché » par l’instance de tutelle –, et non comme composé d’individus, astreints à réaliser une performance, évalués (y compris par les étudiants) et discutés en public10. Car on considère que cette « publicité » (au sens originel du mot) n’est pas celle que la France a défendue traditionnellement ; celle-ci ne protège pas le fonctionnaire, elle est trop susceptible de contamination par des considérations privées.

Au fond, l’État est foncièrement émancipateur parce qu’il est protecteur – tel est le grand message que les Français ont gardé de 1789 –, mais, en l’occurrence, on voit bien qu’il émancipe un esprit de corporatisme et non une responsabilité individuelle, avec les risques qui y seraient inhérents. Le grand projet éducatif qui a porté la conquête républicaine en France, qui a longtemps matérialisé l’« ascenseur social », montre maintenant ses limites dans le monde actuel et ses dysfonctionnements11.

 

Notes:

4. A. Thiers, discours du 7 mai 1833, in Discours parlementaires de M. Thiers, éd. m. Calmon, Paris, Calmann- lévy, tome ii, 1879, p. 103.

5. Id., ibid., 28 février 1834, p. 223-224.

6. R. Capitant, « l’aménagement du pouvoir exécutif et la question du chef de l’état », L’État, encyclopédie française, tome X, 1964, jamais réédité de façon intégrale. C. Eisenmann, « les fonctions de l’état », ibid., p. 291-311.

7. « l’éducation et la sélection », reproduit dans la Revue française d’histoire des idées politiques, n° 22, 2005, p.355-379. Paru d’abord dans la Revue des deux mondes, 1er juin 1890, tome XCiX, p. 561-588.

8. On recommandera la riche étude d’olivier ihl, Le Mérite et la République. Essai sur la société des émules, Paris, Gallimard, coll. « nrf essais », 2007.

9. La présente note a été rédigée pendant le mouvement de protestation des enseignants-chercheurs au début de l’année 2009.

10. Vincent Descombes a pris pour thème explicite le caractère de corps, et même de corporation, qui doit être attaché au statut des universitaires : « l’identité collective d’un corps enseignant », la vie des idées.fr, mars 2009.

11. Sur le projet éducatif nécessaire à l’Europe, l’inspiration à tirer de la renaissance, voir mon livre à paraître : Nous autres Européens. Le sens commun et la règle dans la tradition européenne.

 Partie 3

Quelques perspectives sur la transition en cours


Faut-il le rappeler, la connaissance historique ne saurait conduire au fatalisme. Je ne veux point dire que, comme dans la  tragédie  antique, nous n’échapperons pas à notre passé, et que nous verrons Œdipe tuer son père et épouser sa mère, quelque précaution qu’il prenne pour éviter le destin qui lui a été dévoilé ! Au contraire, la connaissance est ce qui permet de ne pas répéter des situations enfouies dans la mémoire nationale et de répondre, aussi, à la tentation des replis et des mélancolies qui détournent de l’avenir. D’ailleurs, si l’on peut parler de modèle (durant la campagne présidentielle, le « modèle social français » était évoqué), tout le monde sait que celui-ci est contesté, et même en crise profonde. Sous les effets de la construction européenne, aussi hésitante soit-elle maintenant, et de la mondialisation, l’État administratif doit renoncer à nombre de ses prétentions. Pour simplifier les choses, disons qu’il tend à devenir un partenaire, dans la société civile, à côté des autres. Il va même jusqu’à déléguer ou partager des fonctions régaliennes, par exemple en matière de sécurité. Cela est bien montré dans une étude de la Fondation pour l’innovation politique, rédigée par Frédéric Rouvillois, sous le titre L’Externalisation ou comment recentrer l’État sur ses compétences essentielles (avril 2008).

Il faudrait étudier les effets de la révolution constitutionnaliste que la France a connue depuis une trentaine d’années grâce à un Conseil constitutionnel dont la mission première était assez limitée (veiller sur  les prérogatives de l’exécutif), mais qui s’en est affranchi de façon spectaculaire. De ce fait, les droits de l’individu et les libertés publiques sont appelés à une protection croissante, quoique complexe et controversée, qui n’existait pas sous l’ancien mode de fonctionnement, et qui fait apparaître un rôle de contre-pouvoir, que le Conseil adopte de façon grandissante. Le recours ouvert à l’opposition est devenu une voie banalisée.

De son côté, le Conseil d’État a montré depuis longtemps son esprit d’indépendance et le souci des droits et des intérêts du citoyen face à la puissance publique, grâce à des procédures comme le recours pour excès de pouvoir.

Il faudrait donc traiter de la démocratie libérale, du pluralisme et de la culture constitutionnaliste qu’elle suscite partout, mais notre objet était en fait l’autre face de la question : la vision héritée de longue date, dont  les effets ne sont pas pour autant minimes dans les pratiques actuelles, d’autant moins, d’ailleurs, si les dirigeants tiennent peu compte de notre histoire. On sera donc bref sur les perspectives de rénovation et sur la transition dans laquelle la France est actuellement engagée.

La réforme constitutionnelle voulue par le président Sarkozy peut produire des comportements nouveaux, notamment dans les recours ouverts à la société, la capacité des citoyens à saisir le Conseil constitutionnel : l’exception d’inconstitutionnalité, selon le terme technique, relève d’une autre culture, d’une autre pratique du droit dans le rapport entre l’État et le lien social – ce qui était notre point de départ.12 La démocratie libérale peut trouver un rajeunissement dans ces nouvelles façons de faire vivre le droit.

La confiance ou plutôt le chèque en blanc qui était exigé au profit de l’État depuis 1789 semble un fait du passé. Peut-on rétablir un nouveau pacte de confiance ? Il faudrait des enquêtes et d’autres concepts pour répondre à la question. Remarquons simplement que, désormais, la légitimité de l’État se trouve confrontée à d’autres légitimités concurrentes, qui non seulement exigent une adaptation croissante de la généralité de  la loi à la particularité de leur cas, mais défendent des identités spécifiques au sein de la société civile.

On voit bien comment, au-delà de l’interdit que posait Le  Chapelier (pas de représentations concurrentes, pas de délibérations autonomes, pas de centres d’opinion spontanés), la société développe de façon croissante des revendications de légitimité et d’identités diverses. C’est d’ailleurs là un effet du pluralisme qui caractérise les démocraties libérales : les mouvements féministes, homosexuels, de santé publique, régionalistes, religieux, etc., prennent la parole pour  obtenir  de  l’État  lois et réformes ; ce qui est classique, dira-t-on? Mais, en même temps, ces mouvements s’adressent à l’opinion, entité qui tend à devenir plus forte que l’État, c’est-à-dire l’État national, ainsi que le montre Ulrich Beck, en traitant de la dimension du « transnational » (Pouvoir et contre- pouvoir à l’heure de la  mondialisation). Les groupes qui font émerger des revendications qu’ils considèrent comme négligées ou refusées ne disparaissent pas après la satisfaction que la loi leur apporte – ils mobilisent à leur profit, ils cherchent à créer des regroupements durables et de type identitaire, qui suivent d’autres logiques que la conduite classique et balisée des partis politiques. L’espace politique est ainsi profondément remodelé, parfois émietté, et n’autorise plus à considérer l’État comme l’acteur à la fois central et en surplomb qu’il était traditionnellement.

Si, disions-nous au début, le personnel révolutionnaire visait à déplacer la politique de la société vers l’État et situait au sommet la fameuse « volonté générale » qui fait la loi, dans la nouvelle représentation de l’espace public – ou des diverses arènes de la vie publique –, la politique émigre de l’État, son lieu traditionnel, vers les groupes revendiquant une identité séparée. Par ce décentrement, par le crédit d’opinion qu’ils s’attirent et par les actions de mobilisation qu’ils mènent, ces groupes recherchent, peut-on dire, une forme d’autorité. Peut-être rejoignons-nous ainsi cette « autorité de la société » que, au xixe  siècle, Lamennais avait anticipée et que Tocqueville a cru observer en Amérique, comme je le montre dans mon livre Tocqueville : les sources aristocratiques de la liberté (Fayard, 2008). Il ne faut pas oublier que le sens premier de la notion d’autorité est : ce qui s’attire une considération et une crédibilité. Parlant de l’Église comme « autorité », saint Augustin disait que si la compréhension des choses vient de l’intelligence, la foi « procède de l’autorité ». Nous assistons aujourd’hui, dans la démocratie où l’opinion est reine, à une translation et à une démultiplication des foyers d’autorité.

Dès lors, la politisation du lien social devient frappante, elle constitue, si l’on veut, une forme d’américanisation ; en tout cas, elle inverse une tendance lourde installée en 1789. Comme on l’a vu précédemment, cette politisation doit être prise non pas au sens de l’adhésion aux partis politiques, mais comme une revitalisation du lien social, une demande de parole participative, le sentiment d’avoir son propre mot à dire et le besoin d’aider à l’expression de celui des autres, qui sont les non-experts de la politique, et, du fait de leur statut de « simples » citoyens, mieux enracinés dans la vie sociale.

Il est dangereux de prophétiser, contentons-nous d’un diagnostic provisoire. Il semble que la société française, qui, très longtemps, a pratiqué de façon contradictoire le culte de l’État et le ressentiment envers l’État (au besoin par l’émeute et par la rupture de l’ordre constitutionnel), découvre une logique différente. Peut-être allons-nous vers une reconnaissance de divers contre-pouvoirs qui gagneraient leur légitimité en faisant valoir la réalité, diverse, pluraliste et conflictuelle de la société française. La légitimité reconnue aux contre-pouvoirs supposerait qu’une culture de la défiance, à  la  façon  américaine, se  développe, supplantant  la vieille culture de confiance à l’égard de l’État et (par identification) à l’égard du chef du pouvoir  exécutif, qu’il  fût  roi, empereur,  président du Conseil ou monarque républicain. Ce serait alors consacrer l’une des formes du libéralisme, celle qui cherche, au moyen du pluralisme conflictuel, à traiter les conflits par le moyen de la règle de droit et à extraire l’unité de la diversité.

Selon cette conception, tout pouvoir ne peut avancer que dans les limites que lui laisse l’action d’un contre-pouvoir. Le changement serait grand par rapport à la culture politique française, qui a privilégié l’unité. Il est caractéristique qu’aux États-Unis, dans un texte qui fait référence, Jefferson ait expliqué que « le gouvernement libre est fondé sur la vigilance et non sur la confiance13 ». Pour cette conception républicaine qui voit dans la politique un mal inévitable, qu’est-ce donc que le gouvernement, sinon, comme le dit encore Jefferson, « une tyrannie que les hommes que nous avons choisis ont conférée à notre président » ? Il faut donc des moyens de résistance, un jeu de checks and balances (freins et contrepoids).

Reconnaissons-le, nous sommes en transition; il nous revient donc aujourd’hui d’opérer des choix avec le plus de clarté possible et en faisant le partage conscient entre la fidélité à nos usages, d’un côté, et, de l’autre, l’indispensable effort pour rénover.

Notes:

12. Depuis le 1er mars 2010, la question prioritaire de constitutionnalité permet au justiciable de demander, via le Conseil d’etat ou la Cour de cassation, le contrôle de la constitionnalité d’une loi par le Conseil Constitutionnel.

13. T. Jefferson, Écrits politiques, préface de J.-P. feldman, Paris, les belles lettres, coll. « bibliothèque clas- sique de la liberté », 2006, p.131.

Annexe : extrait d’histoire de La civilisation en Angleterre, Par H. T. Buckle

Pour un dernier coup d’œil vers le passé, il est bon d’écouter ce que disait de nous un historien trop oublié, Henry Thomas Buckle, dans son Histoire de la civilisation en Angleterre, aussitôt traduite en français (1865). Buckle ne manque pas de comparer l’Angleterre à la France, qu’il gratifie de l’appellation « esprit protecteur » (the protective spirit), ce qui ne devrait pas nous surprendre au terme de cet essai.

« Le peuple français, quoique grand et  magnifique, plein  de  cœur  et de courage, chez qui les connaissances abondent et, peut-être, de tous les peuples de l’Europe, celui que la superstition opprime le moins, a toujours été incapable d’exercer le pouvoir politique et, quand il l’a possédé, il n’a jamais su combiner la liberté avec la stabilité. L’un de ces deux éléments du pouvoir lui a toujours manqué. Il a eu des gouvernements libres qui n’ont point été stables ; il a eu des gouvernements stables qui n’ont point été libres. Grâce à son tempérament généreux, il s’est révolté ; et il est probable qu’il continuera à se révolter contre une condition aussi mauvaise. Mais il ne faut pas être prophète pour prédire qu’il faudra encore plusieurs générations avant que ses efforts portent fruits ; car l’homme ne sait être libre qu’autant qu’il a été élevé par la liberté, et cette éducation, ce n’est ni l’école ni les livres qui la donnent, c’est le frein que l’on s’impose à soi-même, la confiance en soi, le gouvernement du pays par le pays. Ces idées sont traditionnelles en Angleterre, nous nous en pénétrons dans la jeunesse, nous les adaptons aux règles de la vie. Les vieilles associations en France prennent toutes une autre direction : à la moindre difficulté, elles appellent le secours du gouvernement. Ce qui pour nous est concurrence, pour elles est monopole; ce que nous faisons par nos sociétés privées, le Français le fait par les administrations publiques. Il ne peut creuser un canal, construire une voie ferrée, sans faire appel au gouvernement. Il lève sans cesse les yeux vers ses chefs ; nos gouvernants suivent le peuple du regard. Chez lui le pouvoir exécutif est le centre d’où rayonne la société. Chez nous la société est l’instigateur et le pouvoir n’est que son instrument. Les résultats dans les deux pays sont aussi différents que les moyens d’action. Nous nous sommes rendus capables d’exercer le pouvoir politique par la longue pratique de nos droits civils ; le Français se borne à croire que quoiqu’il en ait négligé la pratique, il peut prendre le pouvoir14. »

Notes:

14. H.T. Buckle, Histoire de la civilisation en Angleterre, trad. a. baillot, Paris, a. lacroix, Verboeckhoven et Cie, 1865, tome ii, p. 323-325.

Lucien Jaume  

agrégé de philosophie,
directeur de recherche au Cnrs (CeViPof),
chargé de cours à sciences Po Paris

 

Un Think Tank libéral, progressiste et européen

https://www.fondapol.org/etude/jaume-etat-administratif-et-liberalisme-une-histoire-francaise/

 

 

 

 

Lucien Jaume

Lucien Jaume, né le 4 novembre 1946, est un universitaire et politologue français, spécialiste du libéralisme classique français. 

Biographie

Lucien Jaume est directeur de recherches au CNRS, membre du CEVIPOF et chargé de cours à Sciences Po Paris. Il enseigne également au Centre Raymond Aron de l'École des Hautes études en sciences sociales (EHESS).

C'est l'un des meilleurs spécialistes français contemporains de la philosophie politique libérale classique, ainsi que de l'histoire du libéralisme.

Parmi ses thèmes de spécialisation, on trouve notamment l'idée de société au XIXe siècle, Alexis de Tocqueville et l'idée de société, les œuvres complètes de Benjamin Constant et de Mme de Staël. Il est membre du Comité directeur des éditions qui ont publié les œuvres complètes de Constant.

Dans La liberté et la loi, Lucien Jaume évoque la montée en puissance de droits de plus en plus différenciés, la revendication du droit à la différence, le déclin de la loi abstraite et uniforme, et le triomphe du marché et de la société civile. Telle est en effet la vision associée aujourd'hui au libéralisme, principalement chez ses adversaires, parfois chez ses défenseurs. Pourtant les origines philosophiques du libéralisme contredisent ce schéma : les "classiques" ont mis au centre de leur pensée la souveraineté de la Loi, ainsi que sa fécondité pour la liberté humaine.

Alors de quoi parle-t-on ? S'agit-il d'un renversement complet, ou bien existerait-il une tension interne à la pensée libérale ? Comment s'est établi le partage entre le courant rationaliste (fondateur du libéralisme politique) et le courant empiriste, créant, avec David Hume, le libéralisme économique ?

Lucien Jaume rapporte ces questions à l'idéal commun des libéraux : le gouvernement de la liberté.

Publications

Livres

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Biographie de Tocqueville par L. Jaume (for)





  • Hobbes et L'État représentatif moderne, PUF, 1986
  • Le discours jacobin et la démocratie, 1989
  • Echec au libéralisme. Les jacobins et l'État, Kimé, 1990
  • L'individu effacé ou le paradoxe du libéralisme français, Paris, Fayard, 1997
  • La liberté et la loi. Les origines philosophiques du libéralisme, Paris, Fayard, 2000
  • Coppet, creuset de l’esprit libéral, sous dir. L. Jaume, Economica et PUAM, 2000, 239 p.
  • Tocqueville. Les sources aristocratiques de la liberté, Fayard, 2008, 473p.
  • Qu'est-ce que l'esprit européen ?, Champs/Flammarion, janvier 2010, 171 p.
  • Les origines philosophiques du libéralisme, Champs/Flammarion, janvier 2010, 390 p.

Articles de recherche dans revues avec comité de lecture ou contributions à ouvrages de recherche

  • « Problèmes du libéralisme. De Mme de Staël à Tocqueville », Droits, n° 30, janvier 2000, pp. 151-162.
  • « Le concept de responsabilité des ministres chez Benjamin Constant », Revue française de droit constitutionnel, n° 42, 2000, pp. 227-243.
  • « La réhabilitation de la fonction gouvernementale dans la Constitution de 1958 », dossier sous dir. L. Jaume « L’esprit de la Constitution : hier et aujourd’hui », Esprit, janvier 2002, n° 1, pp. 86-98.
  • « Sieyès et le sens du jury constitutionnaire : une réinterprétation », Droits, n° 36, 2002, pp. 115-134. Paru aussi dans Historia constitucional, juin 2002, n° 3
  • « Le contrôle de constitutionnalité de la loi a-t-il un sens pour la doctrine française de la Révolution et des premières années du XIXe siècle ? », in Aux origines du contrôle de constitutionnalité, XVIIIe-XXe siècle, sous dir. D. Chagnollaud, Paris, Editions Panthéon-Assas, 2003, pp. 17-29.

Articles de synthèse, contributions à ouvrages de synthèse

  • « Liberté et souveraineté politique dans le catholicisme », Cités, n° 12, 2002, pp. 47-62.
  • « Libéralisme », « Représentation » Dictionnaire de la culture juridique, sous dir. D. Alland et S. Rials, Paris, coll. "Quadrige", PUF, 2003, pp. 937-940 et pp. 1335-1339.
  • «Les Girondins : un conflit véritable, une interprétation faussée», in Décentraliser en France, sous dir. C. Boutin et F. Rouvillois, Paris, De Guibert, 2003, pp. 33-48.

Communications à colloques publiés

  • « Les libéraux et la justice administrative sous Juillet : craintes et ambiguïtés », L’office du juge : part de souveraineté ou puissance nulle ?, sous dir. O. Cayla et M.-F. Renoux-Zagamé, Paris, LGDJ et Publications de l’Université de Rouen, 2001, pp. 137-149.
  • "La théorie de l'autorité chez Benjamin Constant", Historical Reflections (28), n° 3, 2003, pp. 101-112 : colloque à Riverside, Université de Californie.
  • "La démocratie et le déclin de la confiance, une rupture dans la culture politique", avec J. Costa-Lascoux, in Le désenchantement démocratique, sous dir. P. Perrineau, Editions de l'Aube, 2003, pp. 67-87. Colloque projet majeur du CEVIPOF.
  • « El liberalismo posrevolucionario : Francia e Inglaterra », Origenes del liberalismo, R. Robledo, I. Castells y M. Cruz Romeo editores, Salamanca, Universidad de Salamanca/Junta de Castilla y León, 2003, pp. 143-153.
  • "Citizen and state under the French Revolution", in States and Citizens. History/Theory/Prospects, ed. by Quentin Skinner and Bo Stråth, Cambridge, Cambridge University Press, 2003, pp. 131-144 (conference in Florence, 2001).
  • L'Etat administratif et le libéralisme, une histoire française, Fondation pour l'innovation politique, juin 2009.

Liens externes

  • Commentaire du livre de Lucien Jaume, "La liberté et la loi. Les origines philosophiques du libéralisme", déposé en 2000 sur le site de la Nouvelle Lettre de l'ALEPS (non signé mais sans doute écrit par Jacques Garello)

https://www.wikiberal.org/wiki/Lucien_Jaume

 

 

 

 

 

 

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