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août 07, 2026

Une "sacrée" question: Les libéraux français étaient-ils libéraux ?

Les libéraux français étaient-ils libéraux ?

À propos du livre de Lucien Jaume:
“L’Individu effacé ou Le paradoxe du libéralisme français.” (Fayard, 1998, 591 pages.)

Article paru dans la Revue Commentaire.

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt, lors de sa publication en 1997, le livre de Lucien Jaume, L’Individu effacé ou Le paradoxe du libéralisme français. Membre du jury du Prix Guizot, je suis même de ses admirateurs qui, par leur vote, ont fait obtenir le prix 1998 à cet ouvrage.
Mais l’estime que j’exprimais ainsi pour l’auteur et pour l’érudition avec laquelle il embrasse son sujet ne signifie pas que son interprétation générale de l’héritage libéral français ne m’inspirait aucune perplexité. Je l’ai éprouvée de nouveau en lisant l’article de Lucien Jaume, dans la revue Esprit (numéro de juin 1998), intitulé « Aux origines du libéralisme politique français », étude qu’il définit lui-même comme une « présentation » de L’Individu effacé.


Puisqu’il est question d’effacement, la question que Lucien Jaume m’amène a me poser est celle-ci : pourquoi la France a-t-elle toujours « effacé » sa propre tradition libérale? Lucien Jaume va même plus loin : il entend démontrer que nos libéraux n’étaient pas libéraux.

Le but de Lucien Jaume est de nous persuader que les libéraux français du XIXe siècle, en réalité, étaient étatistes et que donc les néolibéraux actuels, pervertis par l’école austro-anglo-américaine, partisans de la privatisation et de la déréglementation, n’ont pas le droit de s’en réclamer. Nos libéraux du temps des Lumières et du XIXe siècle n’ont jamais voulu supprimer l’État.

Bien sûr que non, mais entre supprimer l’Etat et lui retirer les tâches qu’il exécute mal et au prix fort, il y a une différence, que Turgot, le premier, a inégalablement précisée.

Ou encore Tocqueville, qui n’a cessé de se plaindre de l’excès du centralisme étatique français et de ses méfaits.

Lucien Jaume, par exemple, s’appuie sur «l’éloge» de Napoléon ler fait par Guizot dans Des moyens de gouvernement et d’opposition 1. Le libéralisme à la française impliquerait la vénération de l’État fort dû à Napoléon.

C’est là curieusement simplifier un texte qui est, pour l’essentiel, un réquisitoire contre « Buonaparte ».

Guizot reconnaît, certes, à l’Ajaccien le talent d’exceller « dans le discernement et l’emploi des moyens », et le mérite d’avoir rétabli l’ordre public après l’anarchie du Directoire. Mais il faut lire la suite de ce passage. Guizot y reproche à « Buonaparte », dans un tableau d’un modernisme étonnant, d’avoir transformé les Français en témoins passifs d’un État qui se donne en spectacle, d’avoir tué en eux le principe de l’éducation démocratique, le sens de la citoyenneté active et responsable. Il les a dressés à être les simples badauds d’une grandeur théâtrale, bref il a « commis ce crime de nous exalter et de nous énerver 2tout ensemble, de nous inspirer en même temps le goût du désoeuvrement politique et l’aversion de l’ennui ».
Il faut, poursuit Guizot, que la France « n’oublie pas tout ce mal et qu’elle en reconnaisse les causes; il faut que tous les vices du système impérial se dévoilent à ses yeux, qu’elle apprenne à les voir, à les juger, à les haïr » (souligné par moi).

Diagnostiquer dans ce texte une réhabilitation louangeuse de l’État impérial, omnipotent et omnivore, c’est pousser un peu loin la liberté d’interpréter, les petits marquis diraient de « déconstruire » les classiques.

Lucien Jaume, gêné sans doute, dans sa démonstration, par l’anti-étatisme sans équivoque d’un Frédéric Bastiat, se borne à écrire à son sujet : «Je ne trouve pas chez Bastiat une vision échappant au providentialisme».

Je ne discerne pas, quant à moi, le sens de cette phrase.

Quel « providentialisme »? Dans son essai L’État (1848), Bastiat est on ne peut plus clair, sans recourir le moins du monde à la Providence. L’État est pour lui « la grande fiction, à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde ».

Lucien Jaume fait très justement observer que la grande majorité des patrons français, au XIXe siècle, étaient protectionnistes et que c’est Napoléon III qui leur imposera le libre-échange.

Mais tel est précisément, vingt ans avant l’Empereur, le reproche que leur fait Bastiat !
Dans son article de 1844 : « De l’influence des tarifs français et anglais sur l’avenir des deux peuples » 3, il soutient la thèse que la protection, c’est la spoliation.

Cette formule, soit dit en passant, s’applique fort bien à l’actuelle politique agricole commune de l’Union européenne, ainsi qu’à maintes autres politiques de subvention de ladite Union. Subventionner quelqu’un, c’est forcément spolier quelqu’un d’autre.

À l’appui et même à la source de cette constante intellectuelle du libéralisme français, on peut évoquer aussi bien le texte de Turgot Contre les entraves à la liberté du commerce, qui est de… 1753 4.

De même, Lucien Jaume dénonce le « contresens », dit-il, selon lequel Benjamin Constant, dans sa célèbre conférence de 1819, aurait « entièrement opposé la liberté des Anciens à celle des Modernes ».

En effet, Constant dit bien dans sa péroraison que, ces deux types de liberté, il faut « apprendre à les combiner l’une avec l’autre ». Mais le « contresens » que dénonce Lucien Jaume est imaginaire.

Constant attaque la liberté selon les Anciens (qui est d’ailleurs, en fait, dans sa pensée, surtout la liberté selon Rousseau et l’abbé de Mably, ses vraies têtes de Turcs) parce que, tout en asseyant la légitimité du pouvoir politique, elle anéantit, croit-il,5 la liberté des particuliers.

C’est ce qu’on lui ferait dire. Or il veut, en fait, conserver la liberté collective grecque tout en y ajoutant la liberté des particuliers.
Grande découverte! Nul lecteur de bonne foi ne lui a jamais fait dire autre chose. « Les gouvernements n’ont pas plus qu’autrefois, conclut Benjamin Constant, le droit de s’arroger un pouvoir illégitime; mais les gouvernements qui partent d’une source légitime ont, moins qu’autrefois, le droit d’exercer sur les individus une suprématie arbitraire. »

Garder la liberté ancienne ne réduit donc en rien, chez Constant, la valeur accordée par lui à l’individualisme libéral, comme tendrait à l’insinuer la remarque de Lucien Jaume, destinée à étayer, je l’ai dit, la thèse centrale et le titre de son ouvrage.

Car il existe dans la tradition politique française, de droite comme de gauche, une tendance à n’accepter la démocratie que dans la mesure où elle écrase l’individu, en commençant par l’écraser d’impôts, ce qui est le meilleur moyen de le réduire à l’impuissance, et aussi dans la mesure où l’État peut par conséquent substituer ses décisions collectives à toutes celles qui normalement devraient être individuelles.

Même quand les décisions de l’État se révèlent désastreuses et ruineuses, son crédit reste cependant intact, puisque les Français sont convaincus que l’individu et le marché ne peuvent amener que l’injustice et le désordre.
La démocratie française, quoique issue du suffrage universel, a donc, dans sa façon d’annihiler l’initiative personnelle, des effets sur la société très semblables à ceux des régimes autoritaires. L’individu, voilà l’ennemi! C’est vrai pour tous les courants anti-libéraux, qu’ils soient français ou non.

Dans son petit livre sur l’individualisme 6, Alain Laurent cite plusieurs textes savoureux où l’individualisme est vilipendé en termes presque identiques par Karl Marx et Benito Mussolini, Pierre-Joseph Proudhon et Philippe Pétain, plus tard les gaullistes et les socialistes, sous la Ve République.

Confondre l’intérêt général avec l’intérêt de l’Etat omnipotent et de ceux qui le détiennent ou qui le servent, remplacer les disparités qui résultent de la compétition entre les individus par celles qui sont artificiellement fabriquées par la distribution des privilèges, des places et des statuts spéciaux, telle est l’idée que les Français se font de l’égalité.

Cela signifie qu’ils acceptent les inégalités lorsqu’elles sont décrétées par le pouvoir, mais non lorsqu’elles résultent du libre jeu des libertés individuelles.

On peut constater que les libéraux français, dans leurs tentatives périodiques pour réhabiliter la liberté individuelle et faire reculer l’usurpation étatique, ont toujours échoué. Mais on ne peut pas leur prêter l’intention persistante, à travers les siècles, d’avoir volontairement recherché cet échec.

Lucien Jaume a raison d’insister sur le fait que le libéralisme français est avant tout un libéralisme politique, ce qui le distinguerait, paraît-il, du libéralisme anglais – ou écossais – essentiellement économique.

On reconnait ici la haine française du marché.

Jaume a raison, parce que tout libéralisme est d’abord politique, et il a tort parce qu’il n’y a pas de liberté politique sans liberté économique. Cela ressort aussi bien de Turgot que d’Adam Smith, de Bastiat que de Locke. Outre les avantages qu’elle procure et la supériorité qu’elle a dans son propre domaine, l’autonomie de l’économie est la condition de la liberté du citoyen et elle est le fondement de l’État juste, adapté à ses tâches et ne les négligeant point pour usurper celles qui échappent à sa capacité, et qu’il sabote. C’est pourquoi tout refus du marché et de la libre entreprise cache un refus plus ou moins avoué de la démocratie.

Un des libéraux français les plus méconnus aujourd’hui à force d’avoir été vilipendé et odieusement défiguré est Hippolyte Taine. Ses Origines de la France contemporaine sont un livre qui a été en pratique éliminé du panorama historique moderne par le travail de calomnie qu’avec une ardente malhonnêteté intellectuelle a mené contre lui l’école jacobino-bolchevique d’histoire de la Révolution française, principalement Alphonse Aulard et Albert Mathiez, relayés à la génération suivante par divers suiveurs 7.
Dans la dernière partie des Origines, intitulée « Le Régime moderne » et consacrée aux institutions françaises telles qu’elles ont été façonnées par le système impérial, on trouve des passages 8 qui, quoique parus en 1884, pourraient être signés de Ludwig von Mises, Friedrich Hayek ou Milton Friedman, tant l’analyse de l’hypertrophie étatique y préfigure les critiques actuelles.

Qu’on me pardonne de citer ces passages un peu longuement, mais ils en valent la peine :

« Même quand l’État respecte ou fournit la dotation du service, par cela seul qu’il le régit, il y a des chances pour qu’il le pervertisse.

Presque toujours, lorsque les gouvernements mettent la main sur une institution, c’est pour l’exploiter à leur profit et à son détriment; ils y font prévaloir leurs intérêts ou leurs théories; ils y importent leurs passions; ils y déforment quelque pièce ou rouage essentiel; ils en faussent le jeu, ils en détraquent le mécanisme; ils font d’elle un engin fiscal, électoral ou doctrinal, un instrument de règne ou de secte.[…]

Même quand les gouvernants ne subordonnent pas les intérêts de l’institution à leurs passions, à leurs théories, à leurs intérêts propres, même quand ils évitent de la mutiler et de la dénaturer, même quand ils remplissent loyalement et de leur mieux le mandat surérogatoire qu’ils se sont adjugé, infailliblement ils le remplissent mal, plus mal que les corps spontanés et spéciaux auxquels ils se substituent; car la structure de ces corps et la structure de l’État sont différentes.

Unique en son genre, ayant seul l’épée, agissant de haut et de loin, par autorité et contrainte, l’État opère à la fois sur le territoire entier, par des lois uniformes, par des règlements impératifs et circonstanciés, par une hiérarchie de fonctionnaires obéissants qu’il maintient sous des consignes strictes.


C’est pourquoi il est impropre aux besognes qui, pour être faites, exigent des ressorts et des procédés d’une autre espèce. Son ressort, tout extérieur, est insuffisant et trop faible pour soutenir et pousser les oeuvres qui ont besoin d’un moteur interne, comme l’intérêt privé, le patriotisme local, les affections de famille, la curiosité scientifique, l’instinct de charité, la foi religieuse. Son procédé, trop mécanique, est trop rigide et trop borné pour faire marcher les entreprises qui demandent à l’entrepreneur le tact alerte et sûr, la souplesse de main, l’appréciation des circonstances, l’adaptation changeante des moyens au but, l’invention continue, l’initiative et l’indépendance.

Partant, l’État est mauvais chef de famille, mauvais industriel, agriculteur et commerçant, mauvais distributeur du travail et des subsistances, mauvais régulateur de la production, des échanges et de la consommation, médiocre administrateur de la province et de la commune, philanthrope sans discernement, directeur incompétent des beaux-arts, de la science, de l’enseignement et des cultes 9.

En tous ces offices, son action est lente ou maladroite, routinière ou cassante, toujours dispendieuse, de petit effet et de faible rendement, toujours à côté et au-delà des besoins réels qu’elle prétend satisfaire. C’est qu’elle part de trop haut et s’étend sur un cercle trop vaste.

Transmise par la filière hiérarchique, elle s’y attarde dans les formalités et s’y empêtre dans les paperasses. Arrivée au terme et sur place, elle applique sur tous les terrains le même programme, un programme fabriqué d’avance, dans le cabinet, tout d’une pièce, sans le tâtonnement expérimental et les raccords nécessaires, un programme qui, calculé par à peu près, sur la moyenne et pour l’ordinaire, ne convient exactement à aucun cas particulier, un programme qui impose aux choses son uniformité fixe, au lieu de s’ajuster à la diversité et à la mobilité des choses, sorte d’habit-modèle, d’étoffe et de coupe obligatoires, que le gouvernement expédie du centre aux provinces, par milliers d’exemplaires, pour être endossé et porté, bon gré mal gré, par toutes les tailles, en toute saison. »

On trouve même, dans ce chapitre de Taine, une description anticipatrice de la situation dans laquelle plongera en 1991 la Russie, après la décomposition de l’Union soviétique, c’est-à-dire la situation d’un groupe humain où l’État, ayant tout envahi, a complètement détruit les ressorts de la société civile avant de sombrer lui-même dans le néant. Je n’avais pas en mémoire ce texte quand j’ai traité ce même sujet dans Le Regain démocratique (1992), sans quoi je l’aurais mis en exergue du livre :

« Bien pis, non seulement dans ce domaine qui n’est pas le sien l’État travaille mal, grossièrement, avec plus de frais et moins de fruit que les corps spontanés, mais encore par le monopole légal qu’il s’attribue ou par la concurrence accablante qu’il exerce il tue ces corps naturels, ou il les paralyse, ou il les empêche de naître; et voilà autant d’organes précieux qui, résorbés, atrophiés, ou avortés, manquent désormais au corps total.

Bien pis encore, si ce régime dure et continue à les écraser, la communauté humaine perd la faculté de les reproduire : extirpés à fond, ils ne repoussent plus; leur germe lui-même a péri. Les individus ne savent plus s’associer entre eux, coopérer de leur propre mouvement, par leur seule initiative, sans contrainte extérieure et supérieure, avec ensemble et longtemps, en vue d’un but défini, selon des formes régulières, sous des chefs librement choisis, franchement acceptés et fidèlement suivis.

Confiance mutuelle, respect de la loi, loyauté, subordination volontaire, prévoyance, modération, patience, persévérance, bon sens pratique, toutes les dispositions de coeur et d’esprit sans lesquelles aucune association n’est efficace ou même viable se sont amorties en eux, faute d’exercice.

Désormais la collaboration spontanée, pacifique et fructueuse, telle qu’on la rencontre chez les peuples sains, est hors de leur portée; ils sont atteints d’incapacité sociale et, par suite, d’incapacité politique. »

Sur ce sujet, on a lu dans Commentaire, printemps 1998 et été 1998 (n°s 81 et 82) les deux articles d’Armand Laferrère, intitulés respectivement « Droit du travail, justice de classe » et « L’argument de la justice sociale ».

Pour Armand Laferrère, le choix français « égalité plutôt que liberté » est une hypocrisie. Il y a moins de liberté, mais il n’y a pas moins d’inégalités en France qu’aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, mais ces inégalités sont différentes.
Elles découlent des avantages alloués par l’État ou les collectivités locales. Les Français ne condamnent que les inégalités de revenus et de patrimoines personnels.
Ils admettent et même respectent les inégalités qui résultent des privilèges alloués à et par la classe politico-administrativo-associativo-syndicale : voitures et logements, transports, courrier et téléphone gratuits, régimes de retraite particuliers, souvent accordés à des gens qui sont vraiment utiles, mais aussi à une foule de parasites domestiqués, que le pouvoir arrose de ses faveurs aux frais des contribuables dits « privilégiés », c’est-à-dire ceux qui justement n’ont aucun privilège et gagnent leur argent grâce à leur travail. Cette inversion du sens du mot « privilégié », dans le vocabulaire de la politique et du journalisme est d’ailleurs très révélateur.

La résistance française au libéralisme provient d’une part, comme l’a bien vu Tocqueville dans L’Ancien Régime et la Révolution, de ce que les Français placent l’égalité au-dessus de la liberté, d’autre part de ce qu’ils acceptent les inégalités lorsqu’elles sont dues à l’État et non à la concurrence des talents. C’est vérifiable même, et peut-être surtout, dans le domaine de la culture, où nos artistes et intellectuels se battent inlassablement pour obtenir des financements officiels et défendre la « préférence nationale » chère à Le Pen, en s’abritant, eux, gens de gauche, derrière le cache-sexe de l’« exception culturelle ».

Si un auteur dramatique et un metteur en scène, par exemple, montent, avec des capitaux privés, une pièce qui obtient un succès de public, et s’ils gagnent, mettons, quelques millions en un an, ils risquent fort de se voir méprisés pour avoir fait des concessions à une pratique bassement commerciale du théâtre.

Si un autre auteur dramatique, en revanche, et un autre metteur en scène montent, cette fois avec une subvention officielle du même nombre de millions, une pièce tout aussi bonne ou tout aussi mauvaise qui sera jouée deux fois devant des invités et tombera ensuite, alors ce sont de grands hommes qui sacrifient à une conception « exigeante » (ô combien!) de leur art.
Les premiers ont fait vivre une troupe, des techniciens, des décorateurs, des barmans, des caissiers, des comptables, des ouvreuses pendant douze mois, ont payé un loyer et des impôts, mais ce ne sont que des épiciers.
Les seconds ont pompé les contribuables en mettant à profit les faveurs d’un ministre : ils sont encensés par la critique et invités à la garden party de l’Elysée, le 14 juillet.

Ce que les Français détestent, ce ne sont pas les inégalités, ce sont les inégalités autres que celles octroyées par l’État. Rien ne l’a mieux montré que le succès des grèves des services publics durant l’hiver 1995-1996. Ces grèves avaient pour but d’empêcher que l’on révise les avantages exorbitants du droit commun – les privilèges au sens propre – qu’ont en France les salariés du secteur public par rapport à ceux du secteur privé.

Or les grévistes furent applaudis par les travailleurs mêmes du privé, victimes et payeurs de ce système inégalitaire, et par les sociologues de l’ultra-gauche, en théorie champions de l’égalité, en pratique eux-mêmes privilégiés, invulnérables, subventionnés à vie, en échange de fort peu de travail, par la société qu’ils font semblant de vouloir détruire.

Cette donnée profonde de la culture française – les inégalités dictées par la puissance et les corporations publiques sont bonnes, celles résultant des différences entre les activités des individus sont mauvaises – explique l’échec permanent du libéralisme en France, mais ne correspond aucunement à la doctrine des libéraux français.

Dans le chapitre de ses Souvenirs où il relate les travaux de la commission de la Constitution, en 1848, Tocqueville observe qu’un conservateur comme Vivien est aussi étatiste-centralisateur que Marrast, lequel « appartenait à la race ordinaire des révolutionnaires français qui, par liberté du peuple, ont toujours entendu le despotisme exercé au nom du peuple ».

Ayant donc signalé que cet accord soudain d’un homme de droite et d’un homme d’extrême gauche dans l’idolâtrie de l’État ne l’avait point surpris, Tocqueville ajoute :

« J’avais remarqué depuis longtemps que le seul moyen de mettre à l’unisson un conservateur et un radical, c’était d’attaquer non dans l’application, mais dans le principe, le pouvoir du gouvernement central. On était sûr de se les attirer aussitôt sur les bras l’un et l’autre.

« Lors donc qu’on prétend qu’il n’y a rien parmi nous qui soit à l’abri des révolutions, je dis qu'on se trompe, et que la centralisation s’y trouve.

En France, il n’y a guère qu’une seule chose qu’on ne puisse faire : c’est un gouvernement libre, et qu’une seule institution qu’on ne puisse détruire : la centralisation. Comment pourrait-elle périr? Les ennemis des gouvernements l’aiment et les gouvernants la chérissent. Ceux-ci s’aperçoivent, il est vrai, de temps à autre, qu’elle les expose à des désastres soudains et irrémédiables, mais cela ne les en dégoûte point. Le plaisir qu’elle leur procure de se mêler de tout et de tenir chacun dans leurs mains leur fait supporter ses périls.»

L’enseignement de cette page de Tocqueville vaut encore de nos jours. Il est que la majorité des Français aiment l’Etat plus que la liberté. Donc les penseurs libéraux n’ont guère eu d’influence sur notre vie politique, amis ils n’ont pas professé l’opposé de leur propre doctrine. Reconnaissons-leur l’infortune d’avoir été toujours minoritaires, mais non pas le défaut d’avoir été constamment incohérents.

Jean-François Revel


1. cité dans Les Libéraux de Pierre Manent, Hachette, Pluriel, t. II, p. 162-169.

2. Dans le sens de « anémier », bien entendu.

3. in Pierre Manent, Les Libéraux, t. 11, p. 261-280.

4. voir ses Fragments d’économie politique.

5. La thèse de Constant est contestée aujourd’hui sur le plan purement historique. Voir Mogens H. Hansen, La Démocratie athénienne, Les Belles Lettres, 1993. Mais, sur le plan politique, théorique et pratique, sa distinction conserve en revanche toute son actualité.

6. Histoire de l’individualisme, PUF, coll. « Que sais.je », 1993.

7. Pour le détail de cette exécution, je me permets de renvoyer à ma Connaissance inutile (1988), chap. IX, p. 302-312 de l’édition Pluriel-Hachette. Récemment encore, dans La Philosophie en France au XIXe siècle (PUF « Que sais-je ? », 1998), Jean Lefranc, agrégé de philosophie et maître de conférences honoraire à Paris-Sorbonne, accuse Taine de décrire la Révolution française comme « une maladie mentale collective » et l’assimile à Joseph de Maistre ! Quand on sait quelle est, dans Les Origines, la sévérité de Taine pour l’Ancien Régime, on demeure confondu devant de telles inexactitudes.

8. Livre deuxième, § IV et V.

9. Exemples pour l’Angleterre dans les Essais de Herbert Spencer intitulés Over-legislation et Representative Government. Exemples pour la France dans La Liberté du travail, par Charles Dunoyer (1845). Ce dernier ouvrage contient, par anticipation, presque toutes les idées de Herbert Spencer; il n’y manque guère que les illustrations physiologiques(Note de Taine).

https://chezrevel.net/les-liberaux-francais-etaient-ils-liberaux/ 

https://www.wikiberal.org/wiki/Lucien_Jaume 

 


 

Jean-François Revel

Jean-François Revel, né le 19 janvier 1924 à Marseille et mort le 30 avril 2006 à Paris, est un écrivain et journaliste français, membre de l'Académie française de 1997 à sa mort. 

Biographie de Jean-François Revel

Il est résistant pendant la Seconde Guerre mondiale à Paris sous la direction d'Auguste Anglès.

Étudiant de l'École Normale Supérieure et agrégé de philosophie, il enseigne à l'étranger (en Algérie, au Mexique puis en Italie) puis en France à Lille, jusqu'en 1963. Il se consacre ensuite à sa carrière de journaliste et d'écrivain. Philosophe, pamphlétaire, essayiste, il collabore à France-Observateur, puis à L'Express, puis au journal Le Point. Adversaire résolu de l'autoritarisme gaulliste, il publie un pamphlet décapant Le Style du Général en 1959, puis des chroniques politiques comme En France (1965) ou Lettre ouverte à la droite (1968). Sa contestation des institutions de la Ve République se poursuivra sans faiblir jusqu'à la fin de sa vie, comme en témoigne la parution en 1992 de L'Absolutisme inefficace.

En 1970, il publie son premier essai politique à grand succès, Ni Marx ni Jésus, reportage sur les évolutions politiques, sociales et culturelles aux États-Unis à la fin des années 1960. Socialiste déclaré jusqu'au début des années 1970, il continuera de se réclamer de la gauche, estimant qu'elle n'est pas condamnée aux recettes marxistes et dirigistes. C'est pourquoi il dénonce avec fermeté le pacte de programme commun unissant les socialistes et les communistes et se sépare de François Mitterrand (dont il fut proche au temps de la FGDS - Fédération de la gauche démocrate et socialiste). Il a brièvement collaboré au Canard Enchainé dans les années 1970 sous le pseudonyme de Théophraste Muret. En 1976 il sort La Tentation totalitaire ; puis, un an après, La Nouvelle Censure qui analyse avec acuité et humour la réception du précédent essai.

Revel invente en 1979 la formule le droit d'ingérence (reconnaissance du droit qu'ont une ou plusieurs nations de violer la souveraineté nationale d'un autre État), droit qui ne fait pas l'unanimité parmi les libéraux, et qui a depuis été transformé en devoir d'ingérence.

Depuis les années 1980, Revel oscille entre le libéralisme conservateur, partisan d'un État fort, mais limité à ses fonctions régaliennes, et le néoconservatisme (dont témoignent, par exemple, Comment les Démocraties finissent en 1983 et, plus récemment, L'Obsession anti-américaine en 2002). Selon Pierre Boncenne, ce serait Revel qui aurait soufflé en privé à Mitterrand sa célèbre phrase : « Je constate que les pacifistes sont à l'Ouest et que les missiles sont à l'Est. »

Il a été élu le 19 juin 1997 à l'Académie française au 24e fauteuil. Un de ses fils est Matthieu Ricard, d'obédience bouddhiste, écrivain, et proche du Dalaï Lama.

Citations

  • « L'idéologie, c'est ce qui pense à votre place. »
  • « Un système philosophique n'est pas fait pour être compris : il est fait pour faire comprendre. »
  • « Ce que les Français détestent, ce ne sont pas les inégalités, ce sont les inégalités autres que celles qui sont octroyées par l'État. »
  • « Le XXe siècle a été, au-delà de toute limite jusque-là connue, celui du vice. »
  • « Le plus piquant est que l'État, quand il veut corriger - lisez : escamoter - ses erreurs économiques, les aggrave. Il peut se comparer à une ambulance qui, appelée sur les lieux d'un accident de la route, foncerait dans le tas et tuerait les derniers survivants. »
  • « Il ne faut pas considérer le libéralisme comme l'envers du socialisme, c'est-à-dire comme une recette mirobolante qui garantirait des solutions parfaites, quoique par des moyens opposés à ceux des socialistes. »
  • « Il n'y a aucun mérite à corriger les inconvénients du régime d'assemblée en se jetant de tout son poids dans le régime de pouvoir personnel et réciproquement. Ou encore à endiguer les débordements possibles d'un gouvernement des juges en asservissant le pouvoir judiciaire. Dans la bonne Constitution, doublée du bon usage, aucun des trois pouvoirs n'empiète sur l'autre, mais aucun non plus n'est empêché par les deux autres de remplir la fonction qui lui revient. La solution française hélas ! a consisté à trancher la tête du patient pour le guérir de la migraine. »
  • « C'est que le contraste éclate entre l'immensité du pouvoir d'un homme qui a tous les moyens d'agir et cette pseudo-communication d'esquive, d'éloge intarissable de soi-même, de reconstruction rétrospective de la réalité, de mise au pas, de revanche et de réprimande. L'État-spectacle que dénonçait R.-G. Schwartzenberg chez Valéry Giscard d'Estaing, non seulement s'est fait encore plus pharaonique, mais il s'est doublé de la bouffissure d'un autre fléau : l'État bavard. »
  • « Nous n'avons peut-être pas de cour, mais nous avons des courtisans. Nous n'avons peut-être pas de monarque, mais nous avons des sujets. Est-ce là un jugement trop sévère ? Je ne le crois pas. La tyrannie se définit depuis toujours comme le système dans lequel les pièces dépendent d'un seul homme. Elle peut être débonnaire, elle n'en est pas moins la tyrannie. »
  • « Il serait sans doute excessif et injuste d'écrire que l'information est interdite dans une moitié du monde et fausse dans l'autre. Car elle est interdite dans beaucoup plus de la moitié du monde. »
  • « J'ai lutté contre le communisme avant tout au nom de la dignité humaine et du droit à la vie. Que la faillite permanente et ridicule des économies administrées ne fût pas sans apporter quelques arguments aux économistes libéraux - encore que bien des socialistes le nient aujourd'hui farouchement - c'était incontestable, mais ce n'était pas l'essentiel. Quand on se trouve dans une prison doublée d'un asile de fous et d'une association de meurtriers, on ne se demande pas s'il faut les détruire au nom du libéralisme, de la social-démocratie, de la troisième voie, du socialisme de marché ou de l'anarcho-capitalisme. »
  • « Lorsqu'on constate que l'économie de marché ne réussit pas à guérir instantanément les maladies du communisme, il faudrait se demander si c'est la faute de l'économie de marché ou la faute du communisme. Le communisme en miettes, ce n'est pas l'économie de marché. »
  • « La liberté selon les socialistes se définit comme la participation au pouvoir collectif et non plus comme l'extension du choix et de la responsabilité individuels, avec ses risques et ses récompenses, ses victoires et ses défaites, ses triomphes et ses humiliations. On a beau vouloir se distinguer des communistes, se laver du soupçon d'acheminer la France vers un État totalitaire larvé, se draper dans l'autre tradition, celle du socialisme de la liberté ou des courants qui, depuis la Renaissance, luttent pour la conquête d'une autonomie croissante de l'individu : il n'en reste pas moins que, tant dans leurs textes théoriques que dans leurs réformes ou actes de gouvernement, les socialistes préconisent des mesures qui conduisent infailliblement à la consécration d'une tradition où, comme disait Rousseau, tout citoyen se voit contraint d'être libre. »
  • « Lorsque, après le coup d'État d'octobre 1917, Trotski déclara que le gouvernement provisoire avait été « envoyé au dépôt d'ordures » (ce que les Français traduisirent avec bonheur par « était tombé dans les poubelles de l'histoire »); lorsque, en 1956, Khroutchev cria à des journalistes occidentaux : « Nous vous enterrerons tous ! », le régime affichait son inébranlable confiance en lui-même, jointe à ses persistantes et indubitables dispositions d'éboueur et d'entrepreneur des pompes funèbres. Tout comme son héritier Mao avec ses Cent Fleurs, cultivées sans doute en vue de couronnes mortuaires, ainsi qu'on devait le découvrir. Mais ce dont ces héros ne se doutaient pas, c'est que leurs propos allaient s'appliquer à eux-mêmes, au communisme et non au capitalisme. Ils commencèrent par enterrer une foule de communistes, bourrant leurs cimetières de leurs propres populations. Aujourd'hui, leur système à son tour tombe dans leurs chères poubelles de l'histoire. »
  • « En Espagne comme en France, les socialistes ont une si haute idée de leur moralité qu'on croirait presque, à les entendre, qu'ils rendent la corruption honnête en s'y livrant, loin qu'elle ternisse leur vertu quand ils y succombent. »
  • « La différence entre l'éducation totalitaire et l'éducation libérale consiste en une distinction des plus simples : la première prescrit ce qu'il faut penser, la seconde enseigne comment penser »[1]

Citation sur Jean-François Revel

  • « Cet intellectuel qui fut tour à tour résistant, normalien, professeur de philosophie, puis tout ensemble journaliste, auteur de multiples best-sellers, critique d'art, gastronome et académicien était plus ou moins méprisé du sérail. Pourquoi au juste ? Parce qu'il osait n'être pas marxiste, soutenait que libéralisme et démocratie peuvent seuls assurer le développement social ? Cela ne jouait pas en sa faveur, mais son vrai crime était ailleurs. Dès 1957, il avait osé dire que les rois philosophes étaient nus, la Sorbonne un asile de gâteux arrogants et la philosophie une affaire classée depuis le XVIIIe siècle. » (Roger-Pol Droit)

Notes et références

  1. in Mémoires, 1997

Principales œuvres

  • Pourquoi des philosophes ? (1957).
  • Pour l'Italie (1958).
  • Sur Proust (1960).
  • La Cabale des dévots (1962).
  • Contrecensures (1966).
  • Ni Marx ni Jésus (1970).
  • La Tentation totalitaire (1976).
  • 1980, "The View from Paris", Encounter, December
  • La Grâce de l'État (1981).
  • Le Rejet de l'État (1984).
  • Une anthologie de la poésie française (1984).
  • Le Terrorisme contre la démocratie (1987).
  • L'Absolutisme inefficace, ou Contre le présidentialisme à la française (1992).
  • Le Regain démocratique (1992).
  • Histoire de la philosophie occidentale, de Thalès à Kant (1994).
  • Le Moine et le Philosophe (en collaboration avec son fils Matthieu Ricard) (1997).
  • Le Voleur dans la maison vide, Mémoires (1997).
  • Fin du siècle des ombres (1999).
  • 2000, La grande Parade. Essai sur la survie de l'utopie socialiste, Acheter en ligne
  • 2002, L'Obsession anti-américaine, Acheter en ligne

Littérature secondaire

  • 2014, Philippe Boulanger, "Jean-François Revel. La démocratie libérale à l'épreuve du XXe siecle", Paris: Les Belles Lettres, Coll Les penseurs de la liberté

Liens externes

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juillet 24, 2026

Hippolyte Taine, essayiste libéral classique, un oublié de retour chez les conservateurs

La grande ombre de Taine

Hippolyte Taine (1828-1893) a été victime de nombreux malentendus : scientiste, matérialiste, réactionnaire. Ces préjugés commencent à se dissiper et l’on retrouve l’œuvre multiforme d’un philosophe au grand style, qui cherche à comprendre la littérature et l’histoire à la lumière de la psychologie. La réédition de ses essais dans deux superbes volumes permet de redécouvrir un esprit authentiquement universel.


Hippolyte Taine, Essais de critique et d’histoire. Sous la direction de Paolo Tortonese, avec la collaboration de Maxime Perret et Nathalie Richard. Classiques Garnier, 2 vol., 1 711 p., 69 € et 68 €



Les clichés collent à la peau de Taine. 

Il passa pour un naturaliste pur et dur qui considérait l’homme comme « un animal d’espèce supérieure qui produit des philosophies et des poèmes à peu près comme les vers à soie font leurs cocons et comme les abeilles font leurs ruches ». Il aurait prétendu tout expliquer, de l’art à la littérature et à l’histoire, par trois facteurs : la race, le milieu, le moment. Sa grande somme historique sur la Révolution française, Les origines de la France contemporaine (1875), fut aussi la bible de la pensée réactionnaire.

Dans Le disciple, Paul Bourget présentait Taine sous les traits du savant Adrien Sixte, dont l’élève délaisse la morale au profit de la science et commet un meurtre. Dans Les déracinés, Barrès montrait Taine au pied du platane du square d’Ajaccio, image de la vie solitaire de l’individu au sein de la chaîne des êtres. On voyait Taine tantôt comme un positiviste étroit, tantôt comme un organiciste, héritier de Herder mais aussi de Gobineau. Albert Thibaudet jugeait que ses  « palais d’idées » n’étaient plus que des « salles vides, démeublées, humides, peu habitables ». Trop philosophe et psychologue pour les littéraires, trop littéraire pour les philosophes, trop doctrinaire pour les historiens, il y a presque trois générations qu’on ne le lit plus. Mis à part la tentative de Jean-François Revel de ressortir sa Philosophie de l’art et son Voyage en Italie (heureusement réédité chez Bartillat en 2018), ses livres dorment dans les bibliothèques, y compris numériques, où elles attendent en vain le clic.

Taine encouragea les malentendus par ses déclarations programmatiques. 

Mais quiconque ouvre les livres du natif de Vouziers découvrira sous ses déclarations scientistes un penseur complexe, d’une érudition époustouflante, nourri non seulement de Mill et des Anglais, mais aussi de Condillac, Spinoza et Hegel, un écrivain au style flamboyant et un critique littéraire à la cheville duquel les Faguet, les Brunetière, les Lanson, et peut-être même Sainte-Beuve, n’arrivent pas. Son La Fontaine et ses fables (1851), loin de réduire le poète à son caractère gaulois et à ses origines champenoises, peint un écrivain profond. Son Voyage aux Pyrénées (1854) eut un énorme succès et amena presque autant de touristes dans le Béarn que Bernadette Soubirous à Lourdes.


Timbre à l’effigie d’Hippolyte Taine (1966)

Sa monumentale Histoire de la littérature anglaise (1864) est supposée illustrer sa méthode : chaque écrivain est rapporté à ses origines, à son type humain et à la manière dont il les transforme. 

Malgré son projet officiel de faire une anatomie comparée des Milton, Shakespeare, Swift, Carlyle, ou Dickens, Taine produit des descriptions qui relèvent bien plus de la méthode empathique et d’une étude des émotions que de la froide science littéraire. Son portrait de Swift montre comment l’orgueil et la fureur sont poussés jusqu’au génie. Malgré son projet d’une histoire remontant aux causes et aux conditions – physiques, nerveuses, psychologiques, sociales, religieuses – de la littérature, Taine délivre une approche romantique et intuitive des œuvres, tout comme dans sa Philosophie de l’art (1881), où l’on attend un systématique et où l’on trouve un historien de la culture à la Burckhardt.

Sa notion de race n’est pas ethnique ni biologique : il parle de races d’esprits et de types mentaux, non de traits physiques. 

Son histoire de la Révolution française et sa détestation du jacobinisme n’ont rien à voir avec le traditionalisme des Bonald et Maistre : elle est dans la lignée de Tocqueville, de Guizot et du libéralisme de Stuart Mill. Autant Renan est un Allemand, autant Taine est un Anglais, moins à la manière de Voltaire qu’à celle de Carlyle ou de Macaulay. Son anglophilie seyait bien mieux à un Élie Halévy qu’à un Maurras, qui se recommandèrent de lui. Alors qu’il prétendait réunir toutes les intelligences sous des lois bien définies, ses sujets sont atypiques, comme sa biographie. Normalien brillant à qui tous ses professeurs promettaient le caciquat à l’agrégation de philosophie, il fut recalé pour une leçon jugée « spinoziste », et envoyé enseigner à Nevers, puis en sixième à Besançon. Il ne put repasser l’agrégation, supprimée par l’Empire. La Sorbonne lui refusa un doctorat de philosophie. Contraint de vivre de leçons particulières, il ne dut son salut qu’à sa plume, jusqu’à ce qu’en 1860 il fût nommé professeur aux Beaux-Arts, où le succès de ses cours et de ses livres lui ouvrit la carrière littéraire et une notoriété qui le conduisit à l’Académie française, où il put méditer le proverbe : « Allah envoie des dattes à ceux qui n’ont plus de dents ».

Les Essais de critique et d’histoire (1858, 1868, 1894) regroupent des articles, souvent de petites monographies. 

Taine dit aimer le genre du recueil d’essais, car il est le journal d’un esprit. C’est le cas pour les siens, même si les directeurs des volumes ont respecté ici l’ordre chronologique et inclus des textes courts qui avaient échappé aux éditions antérieures. L’ensemble est encadré de notices d’une équipe dirigée par Paolo Tortonese, lequel signe aussi une magistrale introduction. Ces essais vont de portraits littéraires – comme ceux de La Bruyère, La Rochefoucauld, Racine, Balzac, Michelet, Dickens, Thackeray – ou philosophiques – comme Platon, Stuart Mill, Comte ou Renan – à des essais sur l’art,  l’histoire ou la politique, qui sont autant d’échos aux grands travaux historiques de l’auteur, et où transparaît son humour mordant.

Ce qui frappe dans sa lecture des classiques est son insistance sur la valeur cognitive de la littérature. 

Dans son essai sur Stendhal, il met en avant la connaissance des mécanismes de la passion chez l’auteur du Rouge et le noir, dont on voit bien qu’il le préfère au prolixe et « swedenborgien » Balzac. Taine prend son point de départ dans la psychologie, à la différence de Comte, qui la méprisait. Non pas la psychologie introspective de Maine de Biran et de l’école éclectique – à laquelle il régla son compte dans un livre féroce, Les philosophes français du dix-neuvième siècle (1857) – mais la psychologie associationniste des Anglais, ainsi que la psychologie aliéniste de l’école d’Esquirol.

C’est dans De l’intelligence (1870) que Taine pose les fondements de son système. 

Comme Condillac, il part d’une théorie de la sensation, et étudie son influence dans la formation des images mentales et de l’imagination. Comme le montre Tortonese, c’est dans l’hallucination et dans la psychologie de l’aliénation mentale que Taine fonde sa conception du génie artistique. Les grands artistes, peintres ou écrivains, ont une sensibilité exacerbée, qui les fait littéralement sentir des aspects du réel que les individus ordinaires ne perçoivent pas. Il applique ici la « loi de Dugald Stewart-Spinoza » selon laquelle toute imagination, mais aussi toute croyance, par sa vivacité, est croyance en l’existence de son objet. Taine alla demander à Flaubert si les scènes qu’il imaginait étaient pour lui la réalité même, et ce dernier acquiesça. Et quand il fait son célèbre « portrait du jacobin », Taine le décrit comme un monomaniaque. On aurait tort de penser que l’histoire causale de Taine s’en tient là, car selon lui la sensation et l’imagination deviennent idée, et l’artiste transcende son caractère dominant dans une poursuite de l’idéal, devenant comme un œil qui essaie d’enfermer un microcosme.

L’autre massif de ces essais est dans la politique et l’histoire. 

En 1848, Taine était républicain. Le coup d’État de 1851 ayant ruiné sa carrière, il se tint à l’écart de toute position publique pendant le Second Empire, mais quand vint la Commune il s’horrifia. Échaudé par le vote de 1851 au suffrage universel pour Louis Napoléon, il proposa en 1871 un suffrage à deux niveaux, universel au niveau local, indirect pour les Chambres, selon le modèle de Tocqueville. Viendra ensuite son histoire de la Révolution française, qu’on a lue comme un manifeste réactionnaire alors qu’il n’est qu’une défense de la démocratie libérale, mais qu’il faudrait relire, comme Nathalie Richard (Hippolyte Taine. Histoire, psychologie, littérature, Classiques Garnier, 2013), à la lumière de sa préoccupation d’introduire la psychologie en histoire.

On s’est beaucoup interrogé sur les fondements philosophiques des idées de Taine. 

Il ne donna pas d’exposé systématique de sa métaphysique. Dès son Essai sur Tite-Live (1860), il se place sous l’égide de Spinoza, qu’il oppose aux conceptions analytiques des Idéologues. Quand on l’accuse de matérialisme, il répond qu’il est au contraire un idéaliste, qui place les abstraits et les Idées en position ontologique première, et il confesse son allégeance à Hegel (il propose même qu’on lui élève une statue). Comment cet hégélianisme est-il compatible avec le nominalisme de Mill et avec le darwinisme spencerien avec lequel il flirte? Tortonese a raison : prendre Taine seulement comme philosophe conduit à des impasses doctrinaires. Il faut plutôt voir l’unité de sa pensée dans une forme de psychologie historique héritière des moralistes français, la psychopathologie en plus (les essais sur La Bruyère, La Rochefoucauld ou Dickens montrent bien cet héritage). C’est cette ligne de pensée proprement généalogique qui intéressa Nietzsche quand il correspondit avec Taine et loua en lui l’un des grands psychologues français.

La philosophie, la critique littéraire et la sociologie française ont tourné le dos à Taine. 

À la suite de Durkheim, les sciences sociales ont renoncé à formuler des théories de la société, de l’art et de la culture qui s’appuient sur la psychologie. Quand elles l’ont fait, elles ont préféré partir de prémisses psychanalytiques, et ont écarté la psychologie expérimentale et l’individualisme méthodologique. Mais Taine n’était pas un individualiste. Il visait une théorie générale de l’histoire dont il espérait qu’elle ferait la synthèse du naturalisme et de l’hégélianisme.

Ses préoccupations ont-elles vraiment cessé d’être les nôtres ? 

Avons-nous réussi, après la période des grands rhétoriqueurs de notre critique littéraire, à faire correctement la part de l’œuvre et du texte ? Proust a-t-il réellement, dans Contre Sainte-Beuve, relégué la dimension biographique aux oubliettes ? Sartre, quand il tentait une psychanalyse existentielle de la névrose de Flaubert, ne faisait-il pas du Taine à sa manière ? Et que faisait Bourdieu quand il entendait ressaisir les œuvres dans leurs « champs », le champ n’est-il pas le « milieu » tainien ? Que faisait Foucault quand il espérait donner une généalogie de la morale et de la culture axée sur le problème de la normalité ? Et que fait d’autre un sociologue comme Jon Elster (France Before 1789, Princeton, 2020) quand il entend étudier la vie politique et l’histoire de la Révolution française à la lumière d’une théorie des émotions ? Les théoriciens contemporains de la fiction, comme Gregory Currie (Imagination and Fiction, Oxford, 2020), ont remis la psychologie de l’imagination au centre de leurs analyses de la narration. Le naturalisme en esthétique, comme chez Jean-Marie Schaeffer (L’expérience esthétique, Gallimard, 2015), a emprunté des voies différentes de celles de Taine, mais il retrouve son projet d’une théorie de l’expérience esthétique basée sur la sensation. Les palais d’idées de Taine n’ont peut-être plus tout à fait le même aspect, mais leurs piliers sont vivants et solides.

Pascal Engel

https://www.en-attendant-nadeau.fr/2020/09/09/grande-ombre-taine/


 



Hippolyte Taine

Hippolyte Adolphe Taine est un philosophe et historien, né à Vouziers le 21 avril 1828, mort à Paris le 5 mars 1893.

Entré à l'École normale supérieure (1848), où il était le condisciple de Francisque Sarcey et d'Edmond About. Professeur à Nevers et à Poitiers, il fut envoyé en disgrâce à Besançon. Il se fit alors mettre en congé et collabora au Journal des Débats et à La Revue des Deux Mondes. Plus tard il professa à Oxford (1871) et fut élu à l'Académie française (1878).

Taine est un libéral conservateur opposé à tous les extrémismes, méfiant à l'égard de la démocratie, favorable à un État minimum régi par une élite. Il a une vision scientifique et naturaliste de l'histoire, liant chaque fait historique à trois conditions : le milieu naturel, la race et le moment.

Son tombeau se trouve sur le roc de Chère, en Savoie.

Œuvres

  • De personis platonicis (1853)
  • La Fontaine et ses fables (1853 et 1861)
  • Voyage aux eaux des Pyrénées (1855 et 1858)
  • Essai sur Tite-Live (1856)
  • Les philosophes classiques du XIXe siècle en France (1857 et 1868)
  • Essais de critique et d’histoire (1858 et 1882)
  • Histoire de la littérature anglaise (1864)
  • Philosophie de l’art (1865 et 1882)
  • Nouveaux essais de critique et d’histoire (1865 et 1901)
  • Voyage en Italie (1866)
  • Note sur Paris. Vie et opinions de M. Frédéric-Thomas Graindorge (1867)
  • De l’intelligence (1870)
  • Un séjour en France de 1792 à 1795. Lettres d’un témoin de la Révolution française, traduites de l’anglais (1872)
  • Notes sur l’Angleterre (1872)
  • Les origines de la France contemporaine
    • L’ancien régime (1875)
    • La révolution : I – l’anarchie (1878)
    • La révolution : II – La conquête jacobine (1881)
    • La révolution : III – Le gouvernement révolutionnaire (1883)
    • Le régime moderne (1890-1893)
  • Derniers essais de critique et d’histoire (1894)
  • Carnets de voyage, notes sur la province (1863-1865 et 1897)
  • 1899, "Les origines de la France contemporaine", Paris: Librairie Hachette et Cie, Vols I et II.
  • Étienne Mayran (1910), fragments
  • H. Taine, sa vie et sa correspondance (1903-1907)

Bibliographie

  • Les écrivains célèbres, Tome III, le XIX et le XXe siècles – Editions d’art Lucien Mazenod

Voir aussi

 


Officier de la Légion d’honneur
Essayiste
Historien

 

Biographie

Né à Vouziers en Champagne, le 21 avril 1828.

Il fut reçu le premier à l’École normale ; critique, historien, philosophe libre penseur, son Essai sur Tite-Live fut couronné par l’Académie française en 1854 ; deux ans après, il publia Les Philosophes français du XIXe siècle, ouvrage dans lequel il critiquait la philosophie spiritualiste enseignée par l'Université ; en 1864, l'évêque Dupanloup s'opposa à ce que l'Académie accordât un prix à l'Histoire de la littérature anglaise, à cause des doctrines philosophiques que l'auteur y exposait.

Déjà l'année précédente, Dupanloup avait englobé Taine et Renan dans l'ardente campagne qu'il mena contre la candidature de Littré ; en cette même année 1864, Taine fut nommé professeur d'histoire de l'Art et d'esthétique à l’École des Beaux-Arts. Il écrivit encore de nombreux ouvrages de philosophie et de critique sur l'art et la littérature de France, d'Angleterre et d'Italie ; il commença en 1876 la publication de son œuvre la plus importante : Origines de la France contemporaine.

Battu à l'Académie par Edme Caro en 1874 à cause de ses opinions philosophiques, ce dernier ouvrage lui valut d'y être élu comme anti-révolutionnaire le 14 novembre 1878 en remplacement de Louis de Loménie, par 20 voix sur 26 votants, et reçu par Jean-Baptiste Dumas le 15 janvier 1880. Les sentiments de l'Académie à son égard étaient changés au point que Dupanloup lui-même, qui, malade, mourut un peu avant l'élection de Taine, exprima le regret de ne pouvoir lui donner sa voix.

Il était docteur en droit de l'Université d'Oxford. Trois Nouveaux Lundis de Sainte-Beuve.

Mort à Paris le 5 mars 1893.








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