Sommaire:
A) - LA FORMATION DE LA LANGUE POLITIQUE
B) - La langue française sous la Révolution
C) - QUELLES LANGUES PARLAIENT NOS ANCÊTRES ?
D) - Pourquoi nos ancêtres ont-ils arrêté de parler leur langue locale ?
E) - COMMENT VOS ANCÊTRES GAGNAIENT-ILS LEUR VIE ?
A) - LA FORMATION DE LA LANGUE POLITIQUE
Les
révolutionnaires français empruntent au Siècle des Lumières sa
conception politique de la langue. Au cours de la seconde moitié du
XVIIIe, siècle, l'opinion publique éclairée recherche la maîtrise de la langue [1].
Un sujet politique de la langue, porteur de la raison commune, de
jugements élaborés par consentement mutuel au sein des élites, apparaît.
La langue devient ainsi le principal élément médiateur au sein de
l'espace public. Le réseau communicationnel de facture récente, où la
sphère politique prend conscience d'elle-même, présuppose la langue en
position d'intermédiaire obligé entre des sujets potentiellement libres.
Les hommes des Lumières peuvent alors affirmer que « la langue usuelle
se trouve riche parce qu'elle fournit abondamment au commerce intérieur
de la Société » [2].
Un
tel héritage se traduit, tout au long de la Révolution française, par un
rappel incessant du lien qui unit la langue et la politique. Ainsi un
révolutionnaire, parmi d'autres, affirme que « la langue française doit
éprouver, en même temps que l'Empire, la révolution qui doit la
régénérer » [3].
La notion de langue politique est attestée dès 1789. Mais elle
acquiert, au fil des événements, une nouvelle existence ; elle s'insère
dans un processus original de fondation en référence au droit naturel
déclaré.

Sieyès, dans Qu'est ce que le Tiers État ?, publié
en 1789, utilise la catégorie de langue politique pour désigner le
discours politique issu du processus de destruction des privilèges :
« Enfin tous ces mots de taille, de franc-fief, d'ustensiles, etc.
seront proscrits à jamais de la langue politique ». Plus largement, ce
grand penseur politique insère la question de la langue politique dans
une réflexion sur « la science de l'ordre social ». La langue politique
est bien, dans la continuité de la pensée linguistique des Lumières,
l'élément médiateur du nouvel espace de la citoyenneté. Mais elle
affirme sa radicale nouveauté dans la mesure où elle trouve son
fondement dans le droit naturel déclaré et son émanation directe, la
constitution. Elle n'est donc ni l'imitation, ni la répétition des
langues politiques antérieures à la Révolution française, en particulier
la langue anglaise.
Cependant
Sieyès se refuse à confondre la langue politique avec la langue commune
dans la mesure où il définit le rapport de la langue à la politique au
sein d'une interrogation sur le principe de la représentation politique.
De même que la volonté commune doit céder la place à la volonté
représentative au niveau de la formation du gouvernement, la langue
politique n'accède à la légitimité que par l'entremise de la parole
autorisée des représentants du peuple. Sieyès pose donc d'emblée à la
fois l'originalité radicale de la langue politique révolutionnaire et
les limites de son espace d'innovation. Au nom de la division sociale du
travail, il récuse le principe de l'exercice immédiat du pouvoir
politique par le peuple ; il démontre la nécessité d'avoir recours, dans
le gouvernement d'un pays, à la médiation de représentants élus [4].
L'implication linguistique d'une telle position est simple : le
« pouvoir des langues » appartient en priorité aux acteurs de la loi,
les députés à l'Assemblée Nationale. Cette conception de la langue
politique domine les débats de l'année 1789. Elle est présente dans les
événements majeurs qui résultent de l'intense activité de la nouvelle
Assemblée Nationale. Mais elle ne constitue pas un principe explicatif
pour l'ensemble de la période révolutionnaire. À vrai dire, si nous
avions considéré uniquement la « théorie » de la langue politique
proposée par Sieyès, notre ouvrage n'aurait pas eu de raison d'être.
Toute
notre démarche repose au contraire sur l'idée qu'il est possible de
décrire un processus de formation et des modalités de propagation de la
langue politique entre 1789 et 1794 en dehors de tout à priori et dans
un rapport constant à l'événement. L'existence même de ce processus
permet de relativiser le schéma proposé par Sieyès, qui demeure, certes,
une donnée initiale de grande importance. Quant au terme de ce
processus, il est désigné par la célèbre formule du législateur
Grégoire, prononcée en 1794 : « Que dès ce moment l'idiome de la liberté
soit à l'ordre du jour ». En amont et en aval du trajet thématique que
nous allons décrire, la position du législateur est prédominante en
matière de langue politique. Pour autant il serait erroné de réduire,
comme on l'a trop souvent fait, la question de la langue politique
pendant la Révolution française à une simple interrogation interne à la
théorie politique des législateurs-philosophes. Nous voulons montrer que
le rapport inaugural entre la langue et la politique se réfléchit, de
manière diversifiée mais sous une même quête unitaire, dans une série
d'événements historico-linguistiques qu'il importe de décrire si l'on
veut rendre compte de la dynamique spécifique à la langue politique
pendant la Révolution française.
En
d'autres termes, nous essayons de décrire la langue politique des
révolutionnaires en tant que catégorie réflexive de la conscience
sociale et à partir de la dimension proprement linguistique de
l'événement discursif. Historien du discours, notre approche des faits
de langue s'inscrit dans la perspective de l'analyse de discours [5].
La dimension proprement historique de nos recherches s'est précisée à
l'occasion de notre participation aux réflexions collectives suscitées
par deux colloques du Centre Méridional d'Histoire sociale des
mentalités et des cultures, le premier en 1978 sur Les Intermédiaires culturels, le second en 1983 sur L'événement [6]. Par là-même, deux notions sont au centre de notre démarche, celles de porte-parole et d'événement discursif.
L'événement
provoque l'émergence de porte-parole qui eux-mêmes en amplifient la
portée. Ainsi le porte-parole, pendant la Révolution française, est le
protagoniste de l'événement dans l'espace politique. Il est aussi, du
point de vue linguistique, l'une des formes historiques du sujet
d'énonciation. Pour autant, nous n'entendons pas l'étudier à l'aide du
seul répertoire des traits énonciatifs qui le caractérisent dans chaque
situation de communication où il est impliqué. Une approche platement
énonciative du porte-parole aboutirait soit à une simple énumération de
traits distinctifs sans grand intérêt historique, soit à une typologie
fonctionnelle qui manquerait la dimension historique des faits de
langue. Nous serions entraîné en deçà de la réflexivité d'une époque,
sur un terrain où la « théorie de l'énonciation » dicte à l'historien
ses interprétations.
Le
sujet de la langue qui nous intéresse est tout autre. Nous
l'appréhendons avant tout comme un sujet en procès dans les textes. Il
occupe des places énonciatives référées à des processus singuliers. Il
est lié de manière consubstantielle à l'événement. À son propos, nous
avons écrit ailleurs :
- « D'un
point de vue historique, le sujet se construit dans une dispersion
d'énoncés dont il est l'élément unificateur, sans pour autant introduire
l'homogène dans l'hétérogène. Le sujet prend place dans des dispositifs
d'archive, des espaces non institutionnels, mais historiquement
attestés par la diversité de l'archive. Il intervient dans le moment où
quelque chose s'annonce, se rapporte, se catégorise, se conceptualise. » [7]
Les
analyses que nous proposons des positions des porte-parole dans un
certain nombre d'événements de la Révolution française, et plus
particulièrement de la conscience linguistique qui se déploie dans ces
événements, sont donc très éloignées de la description habituelle de
sujets définis par rapport à un inventaire des situations de
communication. Si nous avions adopté la démarche descriptive classique,
inspirée de l'étude des fonctions de la communication, il nous aurait
été impossible d'évaluer la portée interprétative, plus particulièrement
du côté de la langue politique, des actions des porte-parole. Nous
voulons restituer, par une analyse minutieuse de la médiation du langage
dans l'agir révolutionnaire, la conscience linguistique à l'œuvre dans
l'événement. Notre objectif le plus général est de mettre en évidence
l'impact décisif de la réflexion sur la langue politique dans le
processus révolutionnaire. Notre souci premier d'appréhender la valeur
réflexive de l'énonciation politique du sujet de la langue explique la
manière même dont nous abordons la question de la langue politique
pendant la Révolution française.
Un trajet thématique :
de la langue des droits à la langue du peuple
La
nouveauté de la langue politique au début de la Révolution française, et
de l'espace énonciatif qu'elle instaure sur la scène publique, se
manifeste, avec force et ampleur, dans les Cahiers de doléances. Dans
cette perspective, la valeur indéniable de « testament réformateur de
l'ancienne monarchie » que sont ces cahiers d'après François Furet passe
au second plan. C'est l'amorce d'un cadre énonciatif en rupture qui
attire l'attention du linguiste [8]. Autour du mot citoyen et
des nouvelles valeurs qu'il véhicule d'une part, à propos de l'acte de
demande d'autre part, les Cahiers de doléances mettent en place les
fondements énonciatifs de la langue des droits.
À la différence du mot Tiers état associé à l'ancienne distinction des trois ordres, et du mot peuple qui conserve son sens classique d'ensemble des sujets soumis au roi, le mot citoyen renvoie à la République abstraite des individus réunis dans le corps social. Contrairement au peuple, le citoyen ne
se présente pas comme un sujet passif : il a des attentes, il espère un
changement d'état. Cependant le fonctionnement discursif le plus
significatif d'une position originale, dans les séries revendicatives
des Cahiers de doléances, concerne l'acte de demander. Exprimant, d'un
contexte à l'autre, la supplication, la sollicitation ou l'exigence,
l'acte de demander et le sujet collectif de la demande qui s'y associe (nous) instaurent
la figure du citoyen comme figure concurrente du sujet d'Ancien Régime.
L'espace de la citoyenneté est ainsi d'emblée défini sur sa périphérie,
par l'horizon d'attente qu'il détermine, et en son centre, par l'acte
de demande qui matérialise sa représentation active.
Ce
qui s'énonce des éléments principaux de la langue politique dans les
Cahiers de doléances est repris, amplifié à travers les prises de
position successives des députés à l'Assemblée Nationale [9].
En 1789, la dynamique propre de la parole légitime des représentants du
peuple contribue de manière décisive à créer un consensus autour du
nouvel espace énonciatif de la langue politique.
Au
moment du Serment du Jeu de Paume, le statut de citoyen l'emporte sur la
prérogative royale. Quelques jours après la prise de la Bastille, à
propos de la discussion sur la responsabilité des ministres, les députés
affirment leur position juridique face au roi à partir d'une
spécification de l'acte de demande, devenu l'expression principale de la
souveraineté du peuple. Avec le débat sur la Déclaration des droits de
l'homme et du citoyen, et son adoption en août, le droit naturel déclaré
est défini comme le principe régulateur de l'espace de la citoyenneté,
et par conséquent de la langue politique. Ce droit, d'une radicale
nouveauté sous sa forme déclarée, dispose d'une expression permanente
grâce aux modalités énonciatives que nous venons de particulariser. Le
mouvement de réappropriation des droits, spécifique de la Révolution
française, se caractérise ainsi par la réalisation discursive, en des
lieux divers, de la figure du citoyen et de sa représentation active,
l'acte de demande. La langue politique est d'abord et fondamentalement
la langue des droits.
Un
point essentiel doit être souligné : il n'existe pas, en 1789, hors
l'enceinte de l'Assemblée Nationale, de représentation en permanence des
droits en révolution par des porte-parole en position d'agents
intermédiaires du discours d'assemblée. L'analyse discursive des
situations où les autorités constituées doivent faire face à des
mouvements punitifs du peuple le prouve. On constate que la logique
punitive des foules est perçue comme une donnée contradictoire du nouvel
espace politique et que les prises de parole des autorités constituées
face aux « émeutiers » écartent toute médiation, toute représentation au
nom du respect des lois. L'exemple le plus manifeste de cette totale
absence de mise en acte des droits est celui des émeutes de
subsistances, fréquentes en 1789. Les revendications des « classes
inférieures » dans le domaine du droit à l'existence, perceptibles dans
la demande de fixation du prix du pain, sont considérées comme
étrangères à la nouvelle politique révolutionnaire par les élites qui
condamnent le peuple en révolte contre « les citoyens de tous les
ordres » [10].
Au
début de la Révolution française, l'émergence du droit naturel déclaré
permet de poser les fondements de la langue des droits qui équivaut
désormais à la langue du droit. Mais la langue politique perd de
son efficacité à l'extérieur de l'Assemblée Nationale. Elle demeure un
possible, une attente sur le terrain de la quotidienneté politique.
C'est l'absence du porte-parole, à mi-chemin du peuple et de ses
représentants, qui empêche la matérialisation de la langue politique en
tant que langue du droit. Les difficultés rencontrées par le vainqueur
de la Bastille Stanislas Maillard dans sa tentative de faire légitimer
par l'Assemblée Nationale les médiations qu'il a mises en œuvre au cours
de la manifestation des femmes parisiennes en direction du Château de
Versailles le 5 octobre 1789, explicitent les limites discursives de la
parole légitime des représentants du peuple et précisent le refus des
députés de reconnaître l'existence du porte-parole.
Tout
au long de l'année 1790, les rapports entre la langue des droits et le
langage de la loi se distendent. Les députés à l'Assemblée Nationale
tentent de naturaliser les fondements juridiques du discours
révolutionnaire, de mettre les principes du droit hors de portée du
champ politique [11].
Par là même, ils enferment le langage de la loi dans l'intemporalité,
lui interdisent toute concrétisation politique. Le contrôle de l'usage
des mots sur la scène politique leur échappe totalement. Par ailleurs,
l'expression de la langue des droits, attestée tout particulièrement
dans le discours patriotique, ne dispose plus d'aucune garantie et
recule devant les offensives multipliées des modérés et des monarchistes
destinées à déstabiliser les mots inscrits dans l'espace de la
citoyenneté. Dans les premiers mois de 1791, « l'abus des mots » atteint
son paroxysme. Les observateurs les plus attentifs constatent qu'on
s'attaque non seulement aux choses que les mots représentent, mais aussi
et surtout aux mots en personne.
L'année
1791 s'annonce difficile pour les Jacobins : le discours patriotique
devient la cible privilégiée des « aristocrates », l'opinion publique
est assaillie de journaux éphémères et de pamphlets usant des styles les
plus divers dans le but de ridiculiser les Jacobins et leurs
initiatives politiques. Un des moyens les plus courants de cette
offensive linguistique est l'usage du « bon sens » populaire [12].
C'est ici qu'intervient une figure bien connue du peuple parisien, le
Père Duchesne, marchand de fourneaux. Massivement présente dans les rues
de Paris du fait de sa diffusion sous forme de pamphlets gratuits,
cette figure des tréteaux de boulevards et de la parade du théâtre de
foire, qui se veut populaire, ne fait pas illusion. Tout le monde sait
qu'il s'agit d'une figure fictive, mais le bon sens qu'elle véhicule
s'impose comme une évidence au peuple parisien. L'occasion était trop
bonne. Les monarchistes usent « des raisons sans raison » du Père
Duchesne pour mettre le langage patriotique à l'envers. Ainsi, pour s'en
tenir à l'exemple le plus remarqué, le terme aristocrates prend un sens nouveau. Le Père Duchesne qualifie les Jacobins d'aristocrates ;
il leur lance des injures du type « mille millions d'aristocrates
aristocrates » et d'« aristocrates patriotes ». Des expressions et des
mots courants du discours patriotique sont retournés. La langue des
droits, qui a déjà perdu de son efficacité avec l'attitude
isolationniste des députés à l'Assemblée Nationale, risque de se
disloquer.
Une
telle situation engendre une réaction des Jacobins sur le terrain même
de la langue. Il revient à François-Urbain Domergue, grammairien
d'origine provençale, venu s'installer à Paris en 1790, d'avoir pris une
série d'initiatives politico-linguistiques visant à endiguer « l'abus
des mots » [13].
Proche
des Jacobins, le « grammairien patriote » Urbain Domergue s'efforce de
caractériser, par le recours aux médiations de la langue, les conditions
de possibilité d'une représentation des droits en permanence. Dans
l'épistémè du XVIIIe siècle, le langage a charge d'appliquer
les idées générales aux choses à partir de l'analyse des idées
concrètes. L'élaboration d'une « langue bien faite » au sens
condillacien, d'une langue à l'écoute de la raison est par là même le
seul moyen dont dispose l'homme libre soucieux de promouvoir une
représentation objective et universelle des droits. Une « langue bien
faite », telle que doit être la langue politique, présente et communique
les idées dans l'adéquation des mots aux choses, et hors de toute
dépendance factuelle. Elle est aux antipodes du langage des évidences,
du bon sens populaire mis en avant par les monarchistes. La langue
politique doit s'écarter au maximum d'un langage pseudo-populaire dont
le potentiel émotif est d'autant plus marqué qu'il élude totalement
l'analyse rationnelle des idées.
François-Urbain
Domergue contribue de manière décisive à promouvoir la rationalité des
droits au plan linguistique, à définir une conscience linguistique
permettant la mise en acte de la langue des droits. Il prend
principalement deux sortes d'initiatives :
– dès le début de l'année 1791, il propose, dans le Journal de la langue française dont
il vient d'entamer la parution, de constituer « une rhétorique et une
poétique raisonnée » à l'usage des « jeunes gens que le nouvel ordre des
choses destine à porter la parole dans les assemblées
représentatives ». Il s'agit bien d'éduquer les porte-parole à la
politique, de leur faire connaître la langue des droits. La rubrique
« langue ornée », qui aborde les questions de rhétorique, alterne, dans
le Journal de la langue française, avec des considérations
grammaticales sur la « langue exacte ». Rhétorique et grammaire sont
étroitement liées, elles gouvernent l'emploi des mots : « Il n'y a pas
de véritable éloquence sans la propriété des mots, comme il n'y a pas de
bonne peinture sans la correction du dessin ». En outre, ce journal
propose, à l'aide du Précis des opérations de l'Assemblée Nationale,
d'expliquer « d'une manière claire tout ce qui paraîtra n'être pas à la
portée de tous » dans les débats à l'Assemblée Nationale, « en
définissant les mots nouveaux dont les idées nouvelles ont rendu
l'adoption nécessaire, enfin en rendant intelligible pour tout le monde
la langue de la liberté ». Cette première initiative de Domergue désigne
l'espace de la rationalité linguistique où peut se déployer la vérité
du langage patriotique, le domaine de l'adéquation entre les mots et les
choses dans l'horizon du droit naturel déclaré. Mais avec la fuite du
roi, le 21 juin 1791, le contexte politico-linguistique se complexifie,
Domergue se devait d'y répondre par une nouvelle initiative.
–
profitant du vide politique crée par la fuite, les modérés s'en prennent
aux mots réputés « vieillis » du discours patriotique et proposent
d'autres mots en remplacement. C'est ainsi que le couple aristocrates/patriotes devait disparaître au profit de l'opposition factieux/modérés. Les
journalistes patriotes dénoncent un tel piège linguistique : n'a-t-il
pas été question de remplacer le mot de constitution par celui de
charte ! À ce propos, un mot d'ordre circule parmi les patriotes : « Ne
vous dessaisissez pas du mot constitution ». Mais la situation
politico-linguistique se complique singulièrement au lendemain du
massacre du Champ-de-Mars le 17 juillet 1791. Une dispute de mots éclate
au sein du mouvement patriotique : s'opposant aux Cordeliers, les
Jacobins refusent d'utiliser le terme de république dans une
période encore dominée par la forme monarchique du gouvernement. C'est
alors que Domergue publie, le 30 juillet, dans son Journal, le
Prospectus de lancement d'une nouvelle société, la Société des amateurs
de la langue française. La réplique de ce « grammairien patriote » est à
la hauteur des circonstances. Au moment même où les modérés s'efforcent
d'accréditer l'idée que les sociétés patriotiques sont dangereuses pour
l'équilibre national, l'initiative de Domergue élargit les prérogatives
de ces sociétés. Il s'agit en effet d'établir une société « consacrée à
la régénération de la langue », qui garantisse par là même une
communication politique juste et conforme aux droits. Le succès de cette
initiative politico-linguistique est immédiat. À côté des hommes de
lettres, des artistes, des grammairiens, nous trouvons de nombreux
dirigeants jacobins (Brissot, Condorcet, Robespierre, Anthoine, Carra
etc.). Leur présence s'explique, nous semble-t-il, par l'ampleur du
projet de Domergue.
« Société
délibérante », la Société des amateurs de la langue française fait
partie intégrante de la communauté politique : chacun pourra y être jugé
des propositions de réforme de la langue. Mais elle peut tout aussi
bien devenir « une assemblée législative de la langue » où seront
formulées les lois de la langue d'un peuple libre. Enfin, notre
grammairien patriote projette aussi de transformer la Société en
« Convention des amateurs de la langue française » qui poserait les
bases d'une Constitution de la langue française.
La
majorité modérée de l'Assemblée Nationale a voulu établir un répertoire
de mots, intitulé « le langage de la loi », qui tende à naturaliser les
présupposés sociaux et idéologiques de la nouvelle société bourgeoise.
La promotion d'une « linguistique du fait » en 1791, plus
particulièrement sous l'égide du « bon sens », traduit, sous une forme
extrême, la logique du discours juridique des législateurs modérés. La
naturalisation des principes renvoie l'usage quotidien des mots en
politique à l'ordre des faits. Elle interdit toute mise en acte de la
langue des droits et rend caduque tout espace de rationalité politique
hors l'enceinte de l'Assemblée Nationale.
Par
ses initiatives politico-linguistiques, Domergue combat efficacement la
« linguistique du fait ». Il permet à la langue des droits, réputée
abstraite par ses adversaires, d'occuper la place qui lui revient dans
le champ politique. En formulant l'objectif « La Révolution doit
régénérer la langue » et le mot d'ordre « élever la langue à la hauteur
de notre constitution », le « grammairien patriote » instaure un espace
d'adéquation entre l'action et la constitution où la langue des droits
occupe une position stable et médiatrice.
Dès
le début de l'année 1792, les Jacobins sont assaillis de deux côtés à la
fois. Tout d'abord, ils se heurtent aux trahisons répétées du pouvoir
exécutif, du roi et ses ministres. Ils doivent également lutter contre
les « lois injustes » adoptées par l'Assemblée Nationale. De ce fait, si
l'on veut éviter la rupture du processus révolutionnaire, la mise en
acte de la constitution devient une nécessité. Le « grammairien
patriote » Urbain Domergue a défini, nous l'avons vu, les conditions de
possibilité d'un agir conforme, par la médiation de la langue, au droit
naturel déclaré. Il s'agit désormais de faire parler la loi [14],
de constituer un espace révolutionnaire à l'aide du langage de la
constitution. Les trahisons du pouvoir exécutif et les carences graves
du pouvoir législatif obligent chaque citoyen à exercer sa faculté
originaire de dire le droit. La communauté des hommes libres devient
ainsi seul juge de la conformité de ses actions au Principe de la
liberté. L'acte de faire parler la loi n'est autre que l'exercice de
« la faculté de juger du droit » (Fichte) au sein du « pouvoir exécutif
du droit naturel » (Locke). À qui les citoyens confient-ils la tâche
ardue de mettre en acte la langue des droits dans la quotidienneté du
politique au nom de la communauté ? C'est là où intervient une figure
majeure du jacobinisme, le « commissaire pacificateur », souvent
qualifié de « missionnaire patriote ». Membre d'une société populaire,
administrateur « naturel » de la communauté, il instaure le règne du
droit au terme de sa « course civique » dans une région déterminée.
L'attitude des Jacobins provençaux a valeur d'exemple en ce domaine.
Les
clubs jacobins d'Aix et de Marseille envoient journellement des
commissaires dans les villes, bourgs et villages provençaux. Chargés
d'« opérer l'union et la concorde », ils se particularisent par leur
capacité à « maîtriser les opinions », à raffermir les patriotes dans
les principes de la constitution. Au terme de leurs « courses
civiques », ils ont à leur actif la création de multiples sociétés
patriotiques et la régénération d'un grand nombre de municipalités. Ils
s'efforcent, à tout moment, de concrétiser, par leurs actes de langage,
le principe de l'union autour de la constitution. Ils instituent ainsi
l'espace de la langue des droits en acte. Mais leur position est très
fragile. Pionniers des nouvelles formes de la représentation populaire,
ils n'ont d'autres appuis institutionnels que le réseau des sociétés
patriotiques qu'ils contribuent à renforcer. Les autorités
départementales et les grands clubs jacobins provençaux ne prennent
aucune « détermination » sur la marche qu'ils doivent suivre. Ils sont
donc dans l'obligation permanente de prouver la légitimité de leurs
actions. Leur efficacité politique immédiate provient de leur capacité à
élaborer une « procédure authentique » de mise en acte des droits dans
les situations d'affrontement évitant par là même à la fois le recours à
une intervention militaire et l'aggravation du danger
contre-révolutionnaire. Ils répètent sans cesse : « il faut que la loi
parle ».
Avec
la chute de la royauté, le 10 août 1792, le peuple en insurrection fait
taire les « lois injustes » adoptées par l'Assemblée Nationale au nom de
la « loi de salut public ». Le règne du droit peut enfin s'instaurer
sur l'ensemble du territoire national. La capacité des commissaires,
nommés par les sociétés patriotiques, à rendre effective la loi de salut
public, bien avant le 10 août, leur confère, au lendemain de
l'insurrection, une grande autorité. Leurs actions sont légitimées au
plan national par l'activité pétitionnaire mise en place au moment de la
chute de la royauté. À la tribune de l'Assemblée législative, une
nouvelle façon d'énoncer la demande du peuple fait son apparition : le
peuple s'exprime lui-même grâce à la médiation de ses porte-parole ;
l'acte de demande s'inscrit au centre de la représentation en permanence
des droits [15].
Forts
de cette nouvelle légitimité, les commissaires des sociétés
patriotiques provençales suppléent aux carences des autorités
constituées incapables de faire entendre « le langage de la raison et de
l'humanité » face aux mouvements punitifs. Ils régularisent les
pendaisons nocturnes et les pillages des demeures seigneuriales en les
traduisant, après coup, dans les termes du langage de salut public,
c'est à dire en les qualifiant de mouvements populaires. Mais c'est sur
le terrain de la « justice populaire » que les actes des commissaires
s'avèrent les plus efficaces. À l'instar des « juges improvisés »
présents au moment des massacres de septembre, ils sont capables de
traduire l'exigence punitive des agents terroristes dans des formes
légales provisoires. Interpellant ces agents à l'aide de la catégorie
unificatrice de citoyen, et insistant sur la distinction nécessaire
entre l'innocent et le coupable, ils usent de leur savoir efficace pour
empêcher, ou tout du moins légaliser discursivement, les attitudes
punitives.
Il
apparaît ainsi que l'action des « missionnaires patriotes » instaure une
étape décisive dans le développement effectif du langage de la
constitution, en tant que traduction la plus immédiate de la langue des
droits. Nous voyons en fin de compte prendre corps sur le terrain de la
politique quotidienne le statut du citoyen, détenteur de la faculté de
dire le droit, et sa légitimation permanente, l'acte de demande du
peuple souverain.
Avec
l'établissement de la République et la réunion de la Convention, le 21
septembre 1792, la figure du porte-parole s'estompe quelque peu au
profit d'un personnage décisif, le philosophe-législateur. Le trajet de
Robespierre pendant l'été 1792 met en évidence les enjeux autour de
l'apparition de ce personnage. Porte-parole de la Commune de Paris au
lendemain du 10 août 1792, Robespierre insiste sur la légitimité de
l'insurrection. Dans le même temps, il définit la condition nécessaire à
l'exercice permanent de la liberté, l'autoconstitution du peuple. Il
détient ainsi, avant même d'être élu, le rôle de « législateur
naturel ». Il découvre et présente à tous ce qui fait loi du point de
vue du droit avant même l'établissement de lois justes. L'élection de
Robespierre à la fonction, matériellement parlant, de législateur n'est
que la reconnaissance finale de sa volonté jugée infaillible parce
qu'elle ne veut que la loi. La communauté des citoyens peut enfin céder
aux représentants du peuple sa faculté de dire la loi, en contre-partie
elle proclame l'autoconstitution du peuple, elle prend nom de peuple
dans chaque événement, et en premier le 10 août, qui manifeste sa
présence dans l'espace de l'effectivité des droits.
La
tâche du législateur-philosophe consiste alors à définir la langue
politique en tant que « langue du peuple ». Il ne s'agit plus simplement
de représenter l'effectivité des droits par la médiation du langage de
la constitution, mais il est désormais question de l'expression de la
totalité sociale dans un savoir politique. Le génie souvent proclamé du
législateur montagnard réside dans son aptitude à apprendre au peuple
français, qui a pris nom de peuple dans l'insurrection mais qui n'a pas
encore la « science de la politique » (Robespierre), la « langue du
peuple » appelée aussi « savoir parler peuple ». Cette promotion
remarquée de la langue du peuple marque un temps fort de l'influence
rousseauiste, et plus particulièrement du Contrat Social, dans
le mouvement jacobin. La mise en acte de la langue des droits,
représentation effective du droit naturel déclaré, demeure, mais elle
perd sa primauté, dans l'espace du langage de la vérité, au profit des
« langues populaires » (Rousseau) du peuple en acte énoncées par le
législateur.
Le récit de la chute de la royauté, publié par Robespierre dans Le Défenseur de la Constitution sous
le titre « Sur les événements du 10 août 1792 » met en place les
premières expressions de la langue du peuple. La formulation de ces
expressions est rendue possible par la présence immédiate du peuple à
lui-même dans l'événement, la chute du tyran, qui fonde son existence
politique. L'expression « le peuple s'est levé » constitue la première
marque discursive de l'acte d'autodétermination du peuple. À partir de
cette formulation initiale, la narration de l'événement témoigne de
l'existence d'un nouveau genre rhétorique, la « langue du peuple ». Élu à
la Convention Nationale, Robespierre poursuit son travail réflexif sur
la langue du peuple. C'est au cours du débat contradictoire avec les
Girondins sur la signification des massacres de septembre qu'il formule
deux expressions centrales d'une langue du peuple devenue savoir
politique, celles d'« histoire de la Révolution » et de « mouvement
populaire ».
Si la
langue du droit est toujours présente à l'horizon du discours
révolutionnaire, un saut qualitatif est intervenu : un contrat en
langue, élaboré sur le modèle du Contrat Social de Rousseau,
s'est mis en place et suppose un rapport linguistique de type nouveau
entre le peuple et ses représentants. Le « pouvoir des langues » du
législateur s'en trouve renforcé au détriment des initiatives
politico-linguistiques des porte-parole. La fonction régulatrice de la
langue des droits n'est pas remise en cause. Cependant la langue
politique est maintenant déterminée par une série d'événements
politico-linguistiques où se manifeste la présence du peuple à lui-même.
La langue du droit a été mise en acte après la prise de conscience de
la nécessaire adéquation entre la langue et la constitution. La « langue
du peuple » prend consistance, au lendemain du 10 août 1792, dans ce
que nous appelons l'économie linguistique.
Aspects de l'économie linguistique :
la formation du concept de langue politique
L'avènement,
en 1791, de la conscience linguistique correspond à l'affirmation d'un
lien nécessaire entre l'identité de langue et l'identité du droit. Il a
permis le déploiement de pratiques politiques où la mise en acte des
droits, basée sur l'intuition d'une subjectivité révolutionnaire en
acte, équivaut à la réalisation du langage de la constitution. Ainsi,
dans un premier temps, la langue politique, en tant que langue des
droits, se constitue à partir d'une multitude d'actes de langage,
associés à une grande diversité d'événements où se manifeste
l'adéquation de la parole révolutionnaire au droit naturel déclaré. La
définition d'une langue du peuple par les révolutionnaires eux-mêmes
prend consistance au moment où se définit concrètement, avec
l'insurrection du 10 août 1792, l'acte par lequel le peuple se fait
peuple. L'émergence d'une « langue populaire » sur le modèle
rousseauiste marque une étape décisive dans le processus de formation de
la langue politique pendant la Révolution française. C'est à ce moment
précis que la langue politique acquiert statut de concept. Mais la
référence au concept prend ici une signification particulière. Les
révolutionnaires n'ont pas voulu élaborer une théorie de la langue
politique ; ils se contentent de proposer une description des propriétés
de la langue politique à partir des diverses analogies possibles entre
la langue et la politique. La notion d'analogie est utilisée pendant la
Révolution française dans son acception condillacienne [16].
Elle permet de comprendre la manière dont se met en place un lien entre
l'identité de langue et l'identité des droits politiques. Il revient à
la multiplicité des réalisations concrètes du droit naturel déclaré de
rendre compte, par l'analogie de la langue, d'une identité politique
significative. Le concept de langue politique procède de la
sédimentation des diverses façons d'insérer, par le biais de l'analogie,
la parole populaire dans le champ politique. L'objectivité de la langue
politique est synonyme de diversité politico-linguistique. Nous allons
examiner successivement trois types d'analogie – didactique, réflexive
et formelle – entre la langue et la politique à partir de trois
situations politico-linguistiques déterminées : la grammaire
élémentaire, le document autobiographique et la publication colingue.
Le 15
juin 1794, Antoine Tournon, journaliste emprisonné pour ses sympathies
girondines, envoie au Comité d'Instruction Publique, dans le cadre du
concours relatif aux ouvrages élémentaires, un manuscrit intitulé Grammaire des Sans-culottes. Éléments de la langue nationale. Le
double de ce manuscrit a été retrouvé par hasard dans les papiers du
Tribunal Révolutionnaire. Nous disposons ainsi d'un exemple
particulièrement significatif de l'analogie établie entre la langue et
la politique sur le terrain de la syntaxe du français élémentaire.
L'universalité de la langue politique est définie à partir de la
relation entre les éléments de la grammaire et les composantes majeures
du discours d'assemblée. Le système des exemples utilisé dans la
description des diverses parties de la grammaire est, à cet égard, tout à
fait parlant : il met en valeur les principales composantes du discours
d'assemblée. Cependant Antoine Tournon ne s'en tient pas à une simple
radiographie à base syntaxique du discours des agents politiques. Il met
également en valeur, toujours selon un schéma grammatical, les étapes
de la formation de la langue politique entre 1791 et 1794. Au départ,
avec les noms, les hommes ont déterminé des signes pour « fixer » des
idées. Par là même le citoyen a délimité une première composante de la
rationalité linguistique dans l'espace politique. Nous sommes en 1791 au
moment où se précise la conscience linguistique d'une nécessaire
adéquation entre les mots et les choses. Il s'agit bien de « fixer » les
signes de la langue des droits. Puis l'accès au verbe introduit, dans
la langue politique, l'expression des « actes de la volonté humaine ».
Les verbes dont il est ici principalement question – parler, demander, dire – sont de
nature foncièrement performative. Ils permettent au dire d'être un
faire. Ils caractérisent une série d'actes de parole spécifiques du
discours d'assemblée et attestés en 1792 dans les demandes du peuple
souverain adressées à l'Assemblée Nationale. Il est donc également
possible d'affirmer que la rationalité de langue politique est
perceptible dans l'application de la structure classique de la phrase
(syntagme nominal + syntagme verbal) au champ politique.
Un
dernier élément de la rationalité linguistique interne au politique est
mis en évidence par l'étude des conjonctions : elles permettent à
« l'orateur qui proclama les droits sacrés du peuple... de faire de
l'idiome l'image exacte de la pensée ». Au-delà de l'appréhension isolée
des noms, des verbes et des phrases, c'est grâce aux liaisons entre les
mots et entre les phrases que la langue politique acquiert une
existence pleine et entière. En 1794, les élites politiques sont
unanimes pour reconnaître la nécessité de propager la connaissance de la
langue française. Les législateurs mettent la langue française à
l'ordre du jour [17].
Par
la mise en évidence des liens entre la grammaire et le discours
d'assemblée, Antoine Tournon nous permet de décrire la rationalité de la
langue politique. Mais cette description demeure incomplète dans la
mesure où elle concerne exclusivement le discours des agents politiques
d'assemblée. Refusant, à l'égal de Condorcet, d'introduire le moment de
l'enthousiasme dans l'itinéraire de la raison, Antoine Tournon néglige
d'examiner les langages tenus hors de l'enceinte des « assemblées
représentatives » par les porte-parole.
L'étude des Vies politiques et
de l'acte autobiographique qui les caractérise, nous permet de
circonscrire l'universelle singularité de la langue politique
révolutionnaire du point de vue de l'événement et de ses protagonistes,
en particulier les porte-parole.
Antoine Tournon a rédigé sa Grammaire des Sans-culottes en
prison. Suspect, il pensait pouvoir justifier la justesse de ses
principes politiques à l'aide de cet ouvrage. Mais il ne néglige pas
pour autant d'envoyer au Comité de Sûreté Générale, comme le font tant
d'autres suspects, le tableau de sa vie politique depuis 1789. Nous
disposons ainsi d'une source généralement manuscrite, parfois imprimée,
peu connue et abondante, les Vies politiques des patriotes suspects [18].
Après
l'adoption en septembre 1793 de la loi des suspects, la pratique de la
dénonciation politique se généralise. Il revient aux comités de
surveillance des sections parisiennes d'arrêter l'individu dénoncé, et
de l'envoyer en prison avec l'accord du Comité de Sûreté Générale. Pris
dans les filets de la suspicion, le citoyen emprisonné tente de se
justifier par la rédaction d'un texte au titre évocateur : « Vie
politique », « Conduite politique », « Détail exact de la conduite
politique » etc.
Après
avoir affirmé que « le tableau de ma vie politique vous donnera une
idée juste de mon patriotisme et de l'invariabilité de mes principes »,
le suspect décrit les modalités de sa participation aux faits marquants
de la Révolution française, en particulier les grandes journées
révolutionnaires parisiennes. À ce titre, la plupart des Vies politiques
mentionnent les événements qui se sont déroulés le 14 juillet 1789. Cet
exemple est particulièrement significatif de la manière dont la mention
de la subjectivité de l'action révolutionnaire peut contribuer à rendre
compte d'un consensus d'origine événementielle. Ce consensus, nous le
qualifions de sens commun révolutionnaire. Il renvoie en effet à
l'universelle singularité de la parole liée à l'événement. Dans le cas
du 14 juillet 1789, c'est autour d'un thème fondateur bien connu, le
« peuple en armes », que la conscience des révolutionnaires se
cristallise.
À vrai dire, les Vies politiques rendent
compte de la vitalité de la langue politique, et de sa vocation
hégémonique, dans la mesure où elles confèrent, par la médiation de la
parole légitime, une portée universelle, consensuelle aux données
singulières et subjectives contenues dans chaque événement
révolutionnaire. Ainsi la connaissance de la langue politique ne
s'obtient pas uniquement par l'apprentissage d'une grammaire élémentaire
analogue au discours d'assemblée. Elle est aussi et surtout diffusée
par le biais de la pratique quotidienne du témoignage sur
l'intersubjectivité établie entre les citoyens qui participent à une
même action révolutionnaire. Les Vies Politiques constituent une
manifestation exemplaire de la parole politique investie par le peuple
et ses porte-parole dans l'événement révolutionnaire. La rationalité de
la langue politique est par là même attestée dans toute action conforme
au droit naturel déclaré.
La
langue politique, sous la Révolution française, est tout le contraire
d'un système ordonné qui s'imposerait aux citoyens sur la base d'un
savant dosage de coercition et de rhétorique emphatique. Elle procède
fondamentalement de divers rapports d'analogie entre la langue et la
politique.
Le premier rapport que nous étudions est de nature didactique. Le projet de Grammaire des Sans-culottes cherche
à faire connaître les fondements de la langue politique à partir des
règles de grammaire et vice-versa. Mais l'analogie entre la langue et la
politique peut également se déployer dans un espace réflexif où se
mesure la valeur interprétative de la parole révolutionnaire. Les Vies politiques
fournissent, dans cette voie, une interprétation de l'événement dans
les termes mêmes utilisés par ses acteurs. La langue politique se
construit dans un mouvement réflexif où le révolutionnaire, en
interprétant l'événement, se l'approprie au nom de la communauté, lui
confère une dimension consensuelle, et par là même manifeste son être
foncièrement moral, son profond sentiment d'humanité.
Cependant
il nous reste à examiner si l'analogie entre la langue et la politique
ne se déploie pas dans le champ linguistique proprement dit,
c'est-à-dire au sein de l'espace des langages et idiomes différenciés
qui caractérise la France de la fin du XVIIIe siècle. Nous quittons le domaine des analogies didactique et réflexive pour entrer dans celui de l'analogie formelle.
Dans
quelle mesure les contacts entre les diverses langues attestées sur le
territoire français ont-il contribué, sous la Révolution française, à
définir le champ de la langue politique ? L'économie linguistique
correspond, avec l'analogie formelle, au déploiement du rapport entre la
langue et la politique au sein même de l'appareil de langues propre à
la France révolutionnaire. Les multiples échanges entre le français
national et les langages différenciés, en particulier le langage
populaire, les divers contacts entre le français et les autres idiomes
usités sur le territoire français instaurent une dimension spécifique de
la langue politique : l'expressivité des signes analogues au droit
naturel déclaré.
Nous
quittons, en fin de parcours, les analogies de contenu qu'il s'agisse de
la relation aux règles de grammaire ou de la reprise des données
réflexives du sens commun. Nous entrons dans un espace signifiant où
s'actualisent à la fois les mots et les choses inscrits dans
l'horizon du droit naturel déclaré. Empruntant à Renée Balibar une
notion qu'elle utilise dans son dernier ouvrage L'institution du français [19] ;
nous parlons de colinguisme démocratique pour désigner des modalités
spécifiques d'échange entre diverses formes linguistiques qui
contribuent, dans le champ politique, à la conquête et à la conservation
des droits.
Nous
avons déjà insisté sur l'importance des « missionnaires patriotes » qui
parcourent les routes de Provence dans le but de mettre en acte les
droits. Ces commissaires des clubs de Marseille et d'Aix instituent le
politique à l'aide du langage de la constitution. Ils font également
preuve d'une grande originalité en matière linguistique. Pendant l'été
1792, ils prennent l'initiative de publier un journal, le Manuel du Laboureur et de l'Artisan, qui
associe le français au provençal. Cet usage, tout à fait inédit au sein
du mouvement jacobin, de deux langues dans une visée politique est
codifié selon une logique déterminée. Le français est le support
privilégié de l'explication de la constitution, c'est la forme
linguistique constitutive de la langue des droits. Le provençal rend
compte de l'expressivité de la langue politique à l'aide de formes
littéraires, telles la fable, la poésie et la chanson. L'apport des
textes en français est avant tout d'ordre éducatif : il s'agit de faire
connaître les fondements juridiques de la langue politique. L'impact du
provençal sur la diffusion de la langue politique est tout autre.
L'usage, par la voie orale et écrite, de cette langue à part entière
permet de montrer la totalité des droits en exhibant le mot et la chose,
alors que le français se limite à circonscrire l'adéquation des mots
aux divers éléments de la constitution. On comprend pourquoi la
puissance signifiante du provençal est décisive dans l'action des
« missionnaires patriotes ». Par ce biais, il est possible de
concrétiser la langue politique dans les affrontements quotidiens sans
passer par les contraintes éducative et événementielle des analogies
didactique et réflexive.
Avec
les analogies formelles entre la langue et la politique, nous ne sommes
plus enfermés dans le dilemme suivant : faut-il privilégier la
connaissance de la langue politique, sa raison théorique comme le
pensent les législateurs ou faut-il définir les propriétés de cette
langue dans l'événement à l'instar des porte-parole ? Ici la diversité
linguistique, que l'on qualifie parfois trop rapidement d'obstacle à
l'unité nationale, est garante du lien entre l'identité de langue et
l'identité du droit. L'analogie entre la langue et la politique, sur le
terrain linguistique, atteint son efficacité maximum avec les « mille
langues » d'une figure fictive dont nous avons signalé le rôle en 1791,
le Père Duchesne. Mais il ne s'agit plus, en 1793 et 1794, d'imposer le
« bon sens » par le recours à une « linguistique du fait » investi dans
le registre burlesque. Un seul Père Duchesne demeure présent sur la
scène politique : le journal d'Hébert, second substitut du procureur de
la Commune de Paris et membre influent du club des Cordeliers [20].
Les Père Duchesne royalistes de 1791 contribuaient à entretenir
l'illusion référentielle d'un « bon sens » populaire antagoniste des
valeurs Patriotiques. Le Père Duchesne d'Hébert procède certes lui aussi
d'effets populaires, mais il récuse l'évidence des faits au nom d'une
expérimentation quotidienne des droits. Par la mise en scène, autour du
Père Duchesne marchand de fourneaux, d'une expérience révolutionnaire
attendue, la diversité des signifiants populaires devient extrême au
sein de la narration duchênienne et permet de faire coïncider la langue
des droits et la langue du peuple. L'horizon des possibles introduit par
le droit naturel déclaré devient une réalité populaire par l'efficace
propre de la fiction duchesnienne. Les effets discursifs présents sur la
scène politique grâce au Père Duchesne procèdent aussi bien de l'emploi
d'expressions populaires que du recours à des jeux scéniques inspirés
du théâtre de la foire. Ils s'actualisent par une multitude de
signifiants populaires qui permettent d'exhiber à la fois les mots du
peuple et les droits qu'ils expriment, c'est à dire la totalité de la
langue politique.
Le langage du Père Duchesne d'Hébert
n'est donc pas simplement une des modalités du colinguisme
démocratique, spécifiée par l'interconnexion du français national et du
français populaire. Il atteste aussi et surtout de la réalisation au
quotidien, par la médiation d'un discours populaire fictionnel, de la
revendication majeure du mouvement révolutionnaire, la conquête et la
conservation des droits. À ce titre, le Père Duchesne d'Hébert est l'un des grands classiques de la langue politique pendant la Révolution française.
Le sous-titre de notre ouvrage De l'événement à la raison linguistique désigne
le principal enjeu de notre investigation présente. Le processus de
formation de la langue politique, au cours de la Révolution française,
dépend fondamentalement de la façon dont la question de la langue est
mise à l'ordre du jour dans les événements marquants. D'un événement à
l'autre, nous décrivons un trajet thématique qui nous mène de la langue des droits à la « langue du peuple ». Ce
trajet explicite, en fin de parcours, les conditions de possibilité
d'une réalisation du concept de langue politique, hors de toute
théorisation à priori.
Sous
le label d'économie linguistique, nous explorons diverses manifestations
de ce concept. Ainsi apparaissent au grand jour des éléments d'une
raison linguistique qui contribue de manière décisive à l'élaboration de
la rationalité révolutionnaire [21].
Marcelle Bergeron, bénévole, professeure à la retraite de la l'École polyvalente Dominique-Racine de Chicoutimi. [Autorisation formelle accordée par l'auteur le 16 août 2008 de diffuser ce livre dans Les Classiques des sciences sociales.]
https://classiques.uqam.ca/contemporains/guilhaumou_jacques/langue_pol_et_revol_fr_livre/livre_intro.html
[1]
Nous renvoyons sur ce point à l'article de Sylvain AUROUX : « Le sujet
de la langue : la conception politique de la langue sous l'Ancien Régime
et la Révolution », Les Idéologues, W. Busse et J. Trabant eds, Benjamins, Amsterdam, 1986.
[2] Cité par Sylvain Auroux, id., p. 270.
[3]
Ce révolutionnaire est le rédacteur anonyme d'un texte intitulé « Sur
l'influence des mots et le pouvoir de l'usage » paru dans le Mercure National du 14 décembre 1790.
[4]
Voir sur ce point l'étude de Pasquale PASQUINO : « E. Sieyès, B.
Constant et le « gouvernement des modernes » : contribution à l'histoire
du concept de représentation politique », Revue française de Science politique, V. 37, avril 1987.
[5]
Nous avons eu l'occasion de préciser cette perspective devant un public
d'historiens au cours d'une communication présentée à la Société
d'histoire moderne et publiée dans le N° 31 de son Bulletin (1986) sous le titre : « Discours et révolution : du porte-parole à l'événement discursif ».
[6] Ces deux colloques sont disponibles dans la série des Publications de l'Université de Provence (1981 et 1986).
[7]
« De l'énonciation à l'événement discursif en analyse de discours », en
collaboration avec Denise MALDIDIER, Histoire des conceptions de
l'énonciation, HEL, tome 8, fascicule II, 1986, p. 238.
[8]
Nous utilisons ici la série des travaux, en analyse de discours, sur
les Cahiers de doléances citée dans la bibliographie sous la rubrique 1789 : l'émergence des langages de la liberté.
[9] D'après les travaux de R. BALIBAR, H. U. GUMBRECHT, P. MARGUERAT et D. SLAKTA cités dans la bibliographie.
[10] Voir l'exemple particulièrement significatif de l'émeute du 25 mars 1789 à Aix-en-Provence étudiée par Monique CUBELLS, dans Mouvements populaires et conscience sociale, Maloine, 1985.
[11]
Nous renvoyons au cas exemplaire de la suppression de la féodalité
étudié par Régine ROBIN dans « Fief et seigneurie dans le droit et
l'idéologie juridique à la fin du XVIIIe, siècle », Annales Historiques de la Révolution française, 1971, N° 4.
[12]
À propos du climat politico-linguistique de l'année 1791, nous
renvoyons aux travaux cités dans la bibliographie sous la rubrique 1791 : les initiatives politico-linguistiques.
[14] Voir sur ce point notre communication au colloque d'Orléans sur La Révolution française et l'ordre juridique privé intitulée
« Qu'est ce que faire parler la loi ? La langue du droit chez les
grammairiens et les missionnaires patriotes », P.U.F., 1988.
[15] Voir sur ce point les travaux de Bernard CONEIN cités dans la bibliographie sous la rubrique 1792-1794 : les langages jacobins.
[16] La notion d'analogie est définie plus particulièrement dans La langue des calculs de CONDILLAC. Nous renvoyons à la récente édition (1981) publiée aux Presses Universitaires de Lille.
[17] La question du jacobinisme linguistique a été l'objet de divers travaux que nous citons dans la bibliographie sous la rubrique Langue et révolution. Le jacobinisme linguistique.
[18] La plupart des Vies politiques sont adjointes aux dossiers individuels du fonds du Comité de Sûreté Générale conservés aux Archives Nationales.
[19] Paru aux Presses Universitaires de France en 1985.
[20] Le Père Duchesne d'HÉBERT a été l'objet d'un certain nombre de travaux cités dans la bibliographie sous la rubrique 1792-1794 : les langages jacobins. Voir aussi « Hébert » et « Père Duchesne » dans le Dictionnaire de la Révolution française, P.U.F., 1989.
[21] Les mots et les phrases en italiques dans les citations le sont de notre fait. B.N. = Bibliothèque Nationale.

B) - La langue française sous la Révolution
RÉSUMÉ
Durant la Révolution française, la France a subi un grand changement linguistique. Cependant, ce changement n’a pas été le même dans toutes les régions du pays. La langue française standard que nous connaissons de nos jours, trouve son origine dans le français que parlaient les bourgeois de l’Île-de-France à cette époque de la Révolution.
Les révolutionnaires ont beaucoup œuvré pour que la langue française soit unifiée dans tout le territoire. La première partie du travail qui va suivre explique la manière dont se sont unifié la nouvelle nation Française et sa langue, car avant la Révolution, la majorité des citoyens français ne la comprenait pas ou ne savait pas la parler. Dans les campagnes tout particulièrement, les gens ne parlaient pas la même langue que celle utilisée à Paris et alentour, région où était basé le cœur du mouvement révolutionnaire.
Il était ainsi très difficile de diffuser les messages révolutionnaires sur l’ensemble du territoire français. Une possibilité consistait à traduire les discours dans les différents patois, mais cette solution coûtait cher et de plus, selon les révolutionnaires, était en contradiction avec l’idée d’une nation unifiée pour tous les citoyens. Si la France était une seule nation, alors, on devait également n’y parler qu’une seule langue, le français.
Les révolutionnaires étaient à peu près tous d’accord sur ce point, car cela facilitait la communication entre les Français. Cependant, certains ont souhaité faire disparaître toute autre langue et dialecte, ce qui a créé des fortes divergences parmi eux. La deuxième partie sera consacrée à la nouvelle langue française et à ses moyens de diffusion et de normalisation, car les puristes, influencés par la pensée du siècle des Lumières, même s’ils étaient favorables à l’expansion du français, s’opposaient au langage révolutionnaire dans lequel ils constataient trop d’expressions populaires. Les aristocrates, ceux qui avaient pris le pouvoir politique pendant les révoltes, avaient adopté un langage plus simplifié et démagogue pour que le peuple comprenne davantage leurs messages. Mais même s’ils avaient inévitablement intégré quelques expressions populaires, leur langage était loin d’être populaire. Cette période a aussi été très riche par la création très abondante de néologismes qui permettaient de décrire les nouvelles réalités que traversait le pays. Il ne faut non plus oublier que les mots qui étaient dotés d’un sens chrétien ou aristocrate ont été supprimés car ils faisaient un trop ort rappel à la monarchie contre laquelle les révolutionnaires avaient vivement lutté.
INTRODUCTION
L’idée de l’unification de la langue française est souvent attribuée à la période révolutionnaire de 1789, mais auparavant il y a eu d’autres tentatives d’uniformisation : Au XVI e siècle déjà, d’un côté, on peut noter dans la littérature un certain patriotisme chez les écrivains de la Pléiade, qui avaient commencé à délaisser le latin et le grec dans la littérature au profit de la langue française, revendiquant ainsi son statut
officiel. C’est notamment le cas dans le texte Défense et illustration de la langue française de Joachim du Bellay. À la Cour également, les aristocrates privilégiaient le « bel usage » du français, c’est-à-dire, celui que parlaient les classes dominantes. Ils utilisaient ce langage très littéraire pour se distinguer du langage tenu par le peuple.
Cependant, cette épuration trop forte de la langue française menait la langue vers un appauvrissement puisqu’il s’agissait d’une langue trop artificielle. Un siècle plus tard, l’événement le plus significatif à ce sujet est la création, en 1635, de l’Académie Française. Cette institution fondée par Richelieu avait comme but de fixer et d’uniformiser la langue française pour qu’elle soit la même dans tout le royaume. L’un des premiers membres de l’Académie fut un grammairien très reconnu : Vaugelas, qui consacra une grande partie de sa vie au développement du Dictionnaire. À la fin de sa vie, il publia Remarques sur la langue française, utiles à ceux qui veulent bien parler et bien écrire1, où il prétend décrire le bon usage du français, en s’inspirant du langage de la Cour et du Roi.
Au XVIII e siècle, avant que n’éclate la Révolution, Paris a été la capitale d’un bouillonnement intellectuel grâce aux philosophes des Lumières comme Voltaire, Diderot, Montesquieu ou Jean-Jaques Rousseau. Quand leur mouvement s’est étendu aux autres pays, la langue de leurs écrits s’y est également répandue, et le français a commencé à être parlé dans les cours de toute l’Europe. C’est ainsi que le français s’est substitué au latin comme langue « universelle » et est devenu la langue du progrès et des lettrés européens.
I. « UNE NATION, UNE LANGUE »
Le XVIII e siècle a été une période de grands changements politiques, sociaux et économiques, mais l’un des événements les plus significatifs a été la rapide ascension de la bourgeoisie au pouvoir. Tout a ainsi rapidement changé dans la société, et notamment le langage. D’un côté, les puristes comme La Mothe se positionnaient d’une façon plutôt rétrograde contre ces innovations de la langue, puisqu’ils considéraient que cela appauvrissait le français. Mais d’un autre côté, parallèlement, beaucoup de néologismes vont se créer à cette époque.
Pendant la Révolution, les autres langues que le français sont perçues comme des obstacles à la communication2, à la propagation de l’idéologie révolutionnaire, à la connaissance des lois de la République et à leur exécution. Le but des mandataires révolutionnaires était de créer une essence unitaire. Ils souhaitaient que tous les Français, maintenant appelés citoyens, aient conscience de faire partie de l’État. Plus rien ne sépare l’individu de l’État, puisqu’ils sont liés par une entité administrative redéfinie pendant cette période : les paroisses, les pays et les provinces disparaissent pour faire place aux nouvelles administrations comme les communes, les cantons et les départements. On voit alors que les révolutionnaires ont redessiné l’idée de l’État culturel et politique pour effacer le sentiment provincial, d’essence particulariste, pour le remplacer par un sentiment national.
La politique linguistique de 1789 a été très importante pour créer cette idée d’unité qu’on vient de décrire. Imposer le français – la langue du progrès – comme la langue nationale, était une étape indispensable pour la construction et l’affirmation de la Nation française.
Parallèlement, à cette unification linguistique, il faut noter que la petite bourgeoisie révolutionnaire en a largement profité pour procéder à une épuration de la langue et pour effacer les restes aristocratiques, et donc, remplacer le « bel usage » par le « bon usage ».
I.1. SITUATION LINGUISTIQUE AVANT LA RÉVOLUTION
Avant l’arrivée du mouvement Révolutionnaire, la langue française n’était donc parlée ou comprise que par une petite partie de la population, à peine un quart des 26 millions d’habitants de l’époque. Le reste de la population parlait d’autres langues, variations dialectales régionales ou patois.
La principale frontière des langues en France est la division entre la langue d’oc, parlée au Sud, - et la langue d’oïl, – parlée au Nord-.
La province du Languedoc était alors un pays d’états jusqu’à la Révolution, mais en 1790-1791, lors de la création des départements, un nouveau territoire d’intendance du Languedoc est redéfini, ne coïncidant pas tout à fait à l’actuelle division administrative. Il correspond aux actuelles régions de Midi-Pyrénées, du Languedoc-Roussillon, ainsi qu’à certaines parties de Rhône-Alpes et d’Auvergne. Six grands dialectes sont attribués à l’occitan : l’auvergnat, le gascon, le languedocien, le limousin, le provençal et le vivaro-alpin. Et aussi des idiomes comme le catalan et le basque.
Au Nord, les langues d’oïl sont : le berrichon, le bourbonnais, le bourguignon- morvandiau, le champenois, le franc-comtois, le français, le gallo, le lorrain, le mayennais, le normand, le picard, le poitevin-saintongeais et le wallon. Avant la Révolution, il n’y avait pas de langues communes dans le royaume, ce qui était très critiqué par les révolutionnaires comme l’abbé Grégoire (Vého 1750-Paris 1831). Les seuls endroits où le français était parlé couramment étaient Paris et ses alentours, là où les routes commerciales étaient les plus accessibles grâce à la centralisation de Paris.
« Nous n’avons plus de province et nous avons encore environ trente patois » déclarait l’abbé Grégoire. Ce sont « le bas-breton, le normand, le picard, le rouchi et le wallon, le flamand, le champenois, le messin, le lorrain, le franc-comtois, le bourguignon, le bressan, le lyonnais, le dauphinois, l’auvergnat, le poitevin, le limousin, le picard, le provençal, le languedocien, le velayen, le catalan, le béarnais, le basque, le rouergat et le gascon ; ce dernier seul est parlé sur une surface de 60 lieues en tous sens : au nombre des patois, on doit placer encore l’italien de la Corse, des Alpes-Maritimes, et l’allemand des Haut et Bas-Rhin, parce que ces deux idiomes y sont très dégénérés3… ».
On constate donc que sur le territoire français, il existait une grande variété de langues utilisées comme langage courant. Dans les villages et les milieux ruraux où les traditions étaient plus fortes, la langue française avait du mal à s’installer. Barère s’exprimait ainsi sur cette méconnaissance du français:
« (…) on dirait qu’il existe en France six cent mille français qui ignorent absolument la langue de leur nation et qui ne connaissent ni les lois, ni la révolution qui se font au milieu d’eux !4 » « (…) Ainsi, avec trente patois différents, nous sommes encore, pour le langage, à la tour de Babel, tandis que, pour la liberté, nous formons l’avant-garde des nations5. »
De par cet extrait, nous comprenons quel était le point de vue linguistique de la majorité des révolutionnaires. Selon eux, cette variété de langues devait disparaître car elle représentait un vestige de la monarchie désormais abolie. Cette nouvelle organisation sociale et politique avait donc comme grand intérêt de franciser le territoire en effaçant toute marque de l’ancienne forme de gouvernement. Ainsi, devait se créer un nouveau sentiment d’unité nationale capable d’englober des vastes ensembles de populations.
Le concept de langue nationale est assez récent, puisqu’il n’existait pas avant que le concept de nation ne soit lui-même élaboré. Même si le désir de franciser le territoire, défendu par les révolutionnaires, n’était pas une nouvelle idée, le fait d’associer la Langue avec la Nation était en revanche une véritable nouveauté. Il fallait, selon les révolutionnaires, une langue commune sur l’ensemble du territoire pour que tous les citoyens aient le sentiment d’appartenir à la même nation.
I.2. VARIÉTÉ LINGUISTIQUE TRIOMPHANTE
La Révolution a donc commencé à Paris, où l’on parlait la langue d’oïl. La diversité linguistique avait progressé au cours du XVIIIe siècle dans la partie Nord du pays, notamment grâce au réseau routier du Royaume, construit à cause de la centralisation de Paris. Malgré, le grand nombre de dialectes et langues existantes dans ce qu’on appelle la langue d’oïl, celle qui s’est imposée parmi les autres variétés linguistiques est celle que parlait la bourgeoisie parisienne. Par conséquent, le français standard que l’on parle de nos jours est issu de cette variété bourgeoise. Seules les provinces de l’Île-de-France, e la Champagne, de la Beauce, du Maine, d’Anjou, de Touraine et du Berry étaient complètement francophones. En revanche, les peuples des régions parlaient encore leurs différents patois.
Pour comprendre cela, il faut d’abord savoir que la classe sociale qui a pris le pouvoir pendant la Révolution a été la bourgeoisie, qui a donc imposé sa langue comme référence du « bon usage6 » linguistique. Cela signifie donc que la langue aristocratique n’a pas été remplacée par le langage populaire. Le « bel usage » de la langue française, c’est-à-dire celle du Roi et de la Cour, devient le « bon usage », et donc, celle des « honnêtes gens de la nation ». Comme l’on a déjà dit avant, les révolutionnaires ont associé la langue avec la Nation puisqu’il fallait doter cette « République unie et indivisible » d’une langue nationale. Ainsi, les personnes qui utilisaient une autre langue ou un autre dialecte n’était pas considérés comme « honnêtes gens de la nation », mais comme contre-révolutionnaires et ennemis de la patrie. Même l’Encyclopédie soutenait que la seule langue était le français de Paris et définissait ainsi les patois :
« PATOIS (Gramm.). Le langage corrompu tel qu’il se parle presque dans toutes les provinces : chacune a son patois ; ainsi nous avons le patois bourguignon, le patois normand, le patois champenois, le patois gascon, le patois provençal, etc. On ne parle la langue que dans la capitale7. »
Il y a eu plusieurs avis sur ce sujet au sein même des révolutionnaires. Certains étaient favorables à la diversité linguistique de la France, comme c’était le cas de Jean-François Marmontel (1723-1799) : « Par quelle vanité voulons-nous, que, dans… notre « langue », tout ce qui est à l’usage du peuple contracte un caractère de bassesse et de vileté ? ». Cependant, comme on va le voir dans les prochains chapitres, d’autres révolutionnaires défendaient le français comme la seule langue possible de la nation et étaient complètement opposés aux patois qu’ils définissaient comme la raison du fanatisme contre-révolutionnaire.
I.3. LUTTE CONTRE LES PATOIS
La principale raison pour la lutte contre les patois menée suite à la Révolution était que les révolutionnaires rêvaient de la création d’une République « une et indivisible ».
Pour créer cette unité nationale, il fallait donc avoir une seule langue commune. Les personnes qui parlaient une langue ou un dialecte autre que le français officiel étaient perçues comme des obstacles à la transmission des idées révolutionnaires, et étaient donc considérées comme contre-révolutionnaires et chargées de mœurs et d’idées très religieuses.
Dans cette lutte contre les patois, l’une des actions les plus importantes fût la redéfinition des anciens territoires du royaume. Ces territoires étaient alors divisés en fonction des usages, des mœurs, des coutumes, des langues communes, etc. Les commissaires Girondins Carnot, Garrau et Lamarque, arrivés au Pays Basque en 1792, se sont aperçus de la grande différence qu’il y avait d’un territoire à l’autre. Ils s’étonnaient « de voir des pays voisins si différents et étrangers les uns des autres, à cause de leur langage opposé ». Changer cette division a mené la France vers un changement des institutions et vers une centralisation, donnant ainsi plus de facilité à imposer le français comme la seule langue officielle et commune sur le territoire.


Les couleurs de la carte présente l’ancienne division des territoires, alors que la seconde montre l’actuelle division après le découpage du pays en départements. Cette nouvelle administration jacobine souhaitait effacer la trace des différents coutumes, traditions et langues qui composaient le pays. Ainsi, les départements ont-ils été créés sans tenir en compte des cultures et des traditions, mais seulement de la géographie9.
I.3.1. TRADUCTIONS
Quand la Révolution a éclaté, on a fait des grands efforts pour propager les idées révolutionnaires. Le principal problème était que le français était une langue « étrangère » pour la majorité de la population. Alors, même s’ils essayèrent d’éliminer es patois tout au long de la Révolution, les jacobins furent tout d’abord plus tolérants à l’égard des langues régionales, considérant que la meilleure façon de transmettre la parole révolutionnaire était de traduire les textes dans les langues régionales. Le 6 juillet 1790, le secrétaire-interprète de la municipalité de Strasbourg déclarait aux Jacobins :
« Le moyen le plus sûr de rendre les habitants de l’Alsace les meilleurs citoyens de la France, c’est de les familiariser avec les principes humains et la Loi sainte de la Constitution (…). De l’autre côté, comment espérez-vous en faire des vrais patriotes si les Administrations et les Juges qui seuls peuvent opérer cette heureuse révolution dédaignent de parler leur langue ? »
En 1792, un député des Bouches du Rhône traduit la constitution de 1791 :
La Constitucien francézo pour les habitans deis desparteméns des Bouques- daou – Rhoné, daou Var et deis Basses-Alpes.
Ces deux exemples nous montrent que tous les patriotes et révolutionnaires ne se croyaient pas nécessairement que l’unité linguistique était inévitable pour arriver à l’unité politique. L’un des personnages les plus connus qui défendait les langues régionales est François-Joseph Bouchette (1735-1810), député de l’Assemblée nationale française. Le 14 janvier 1790, il a décidé de « faire publier les décrets de l’Assemblée dans tous les idiomes parlés dans les différentes parties de la France ». Toutefois, la traduction fut rapidement abandonnée car cela supposait des grands coûts financiers et la plupart des révolutionnaires ne souhaitaient pas garder les langues régionales, obstacles à la propagation de leur idéologie.
Le général Régnier écrivait les mots suivants à Roland, ministre de l’Intérieur, le 6 décembre 1792 :
"Les Basques sont courageux, intrépides, parlant un langage qui n'a aucun rapport avec les langues connues. Cette langue n’est point écrite… quelques livres de dévotion sont les seuls qu’il y ait à cet idiome. Les prêtres ont toute la confiance de ces peuples. Les Basques sont très fanatiques, faute d’instruction. Il serait très essentiel qu’on traduisît en langue basque plusieurs bons ouvrages de la Révolution »
Ou un peu avant, le 29 octobre : « Sans instructions en basque, le patriotisme pur aura de la peine à se propager »
Cependant, les Girondins n'ont pas été les seuls à vouloir faire traduire des textes révolutionnaires aux langues régionales. Certains Montagnards allèrent également dans leur sens. Le 20 juin 1793, depuis le Comité de Salut Public, on ordonne au ministre de l’Intérieur « la création immédiate d’un bureau de traduction où les lois, le bulletin de la Convention, les proclamations… seraient traduites en idiomes notamment en basque ».
Ces traductions ne sont en réalité pas faites dans le but de conserver ces patois, mais pour bien faire comprendre le nouveau système administratif et les nouvelles lois de la République. On veut répandre l’idéologie révolutionnaire le plus rapidement possible. Cependant, la diversité linguistique n’est vue que comme un problème dont il faut se débarrasser. La Chronique de Paris recommandait « l’extirpation pure et simple des idiomes, mettant le basque et le bas-breton sur le même pied que le turc et le chinois ». Les langues apparaissent désormais comme des dangers nationaux :
« Proposerez-vous de suppléer à cette ignorance des traductions ? Alors, vous multipliez les dépenses, en compliquant les rouages politiques, vous ralentissez le mouvement. (…) Ceux qui se trouvaient aux Pyrénées-Orientales en octobre 1792 vous écrivirent que, chez les Basques, peuple doux et brave, un grand nombre, un grand nombre était accessible au fanatisme, parce que l’idiome est un obstacle à la propagation des lumières10 ».
Avec ce discours, l’abbé Grégoire explique pourquoi il ne suffit pas de transmettre le message révolutionnaire dans les langues régionales. La traduction des textes est une dépense de temps et d’argent, alors le plus simple est de transmettre le message révolutionnaire en français, la langue de la République. Ainsi, tous les français devront apprendre cet idiome et les patois resteront comme des traits du passé monarchique.
I.3.2. ABBÉ GRÉGOIRE ET BARÈRE
L’abbé Henri-Baptiste Grégoire est l’une des figures principales de la Révolution française, avec le mouvement contre les patois. Son but était de mettre fin à la diversité linguistique en France. Le 30 juillet 1793, il déclarait cela devant le Comité de l’Instruction publique :
« Car je ne puis tant le répéter, il est plus important qu’on ne pense en politique d’extirper cette diversité d’idiomes grossiers, qui prolongent l’enfance de la raison et la vieillesse des préjugés. »
L’abbé Grégoire est l’auteur de la première enquête linguistique mise en œuvre en France qui a eu lieu entre 1790-1792 (voir Annexe). À travers ces enquêtes, il voulait savoir jusqu’à quel niveau coïncidaient la dimension nationale et la dimension linguistique. Pour le découvrir, il avait établi 43 questions distribuées dans tous les départements. Il interrogeait sur la proximité ou la distance entre le français et les
patois, leurs capacités expressives, les variations dialectales, l’existence des outils culturels, dictionnaires, etc. Mais derrière cette recherche il a l’intention non seulement de savoir dans quel état linguistique se trouvait le pays, mais également de détruire les patois et les mœurs des campagnes où l’on ne parlait en général pas en français. On peut pressentir cela dans certaines questions de son enquête, par exemple :
Question 27. Quelle est l’influence respective du patois sur les mœurs, et celles-ci sur votre dialecte ?
Question 29. Quelle serait l’importance religieuse et politique de détruire entièrement ce patois ?
Question 30. Quels seraient les moyens ?
Question 38. Ont-ils11 beaucoup de préjugés ?
Si, à travers ces questions, on peut pressentir que son but est de faire disparaître les « patois », on peut clairement l’établir dans son Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française, à la Convention Nationale où il dit, entre autres :
« Un des moyens les plus efficaces peut-être pour électriser les citoyens, c’est de leur prouver que la connaissance et l’usage de la langue nationale importent à la conservation de la liberté ».
Selon les républicains, le français était la langue de la liberté, de la Révolution et la seule langue qu’il fallait utiliser en France, même si, comme l’abbé Grégoire a pu le constater avec son enquête, une grande partie des citoyens n’étaient pas capables de comprendre ou suivre une conversation en français.
À l’époque de la Révolution, on associait la campagne avec les « patois », l’ignorance et l’obscurantisme et la ville avec le français et l’esprit des Lumières. C’est dans ce même esprit que l’abbé Grégoire affirmait :
« Si ces places12 sont occupées par des hommes incapables de s’énoncer, d’écrire dans la langue nationale, les droits des citoyens seront-ils bien garantis par des actes dont la rédaction présentera l’impropriété des termes, l’imprécision des idées, en un mot tous les symptômes de l’ignorance ? »
C’est un autre exemple de la croyance révolutionnaire où les villageois sont considérés comme des gens qu’il faut « domestiquer » à travers le français. Car avec l’apprentissage de cette langue, ils vont aussi pouvoir communiquer avec tous les citoyens de la nouvelle nation, et non plus seulement avec ceux du village ou de la région, et ils pourront ainsi comprendre les lois de la République qui ont été rédigés en français. De cette façon, ils feront activement partie de la République et de la Révolution et ne seront pas uniquement de simples spectateurs du changement social, politique et, bien sûr, linguistique : « Le peuple doit connaître les lois pour les sanctionner et leur faire obéir. » Le français devient donc un instrument pour « civiliser » le peuple. Il faut qu’ils apprennent la langue des bourgeois afin de pouvoir laisser de côté toutes les anciennes coutumes du monde rural considérées contre-révolutionnaires :
« (…) l’idiome est un obstacle à la propagation des Lumières. La même chose est arrivée dans d’autres départements, où des scélérats fondaient sur l’ignorance de notre langue le succès de leurs machinations contre-révolutionnaires. »
Bertrand Barère (Tarbes, 1755- Tarbes, 1841), membre du Comité de salut public à partir d’avril 1793, avait fait aussi des patois un objet d’attaque :
« La monarchie avait des raisons de ressembler à la tour de Babel ; dans la démocratie, laisser les citoyens ignorants de la langue nationale, incapables de contrôler le pouvoir, c’est trahir la patrie… Chez un peuple libre, la langue doit être une et la même pour tous. »
Contre les langues régionales, il affirmait également :
« Combien de dépenses n’avons-nous pas faites pour la traduction des lois des deux premières assemblées nationales dans les divers idiomes de France ! Comme si c’était à nous de maintenir ces jargons barbares et ces idiomes grossiers qui ne peuvent plus servir que les fanatiques et les contre-révolutionnaires ! »
Comme l’abbé Grégoire, Barère jugeait les patois porteurs du fanatisme et de la contre-révolution. Alors, il ne suffit pas que tous les français parlent la même langue, mais il faut aussi supprimer les barrières linguistiques. Dans cette optique, les personnes comme Barère ou l’abbé Grégoire dévalorisèrent les patois chaque fois qu’ils en eurent l’opportunité, utilisant des termes méprisants et péjoratifs :
« Car, je ne puis trop le répéter, il est plus important qu’on ne pense en politique d’extirper cette diversité d’idiomes grossiers, qui prolongent l’enfance de la raison et de la vieillesse des préjugés13».
Aussi, ils faisaient l’éloge de la langue française, « la plus belle langue de l’Europe, celle qui la première a consacré franchement les droits de l’homme et du citoyen, celle qui est chargée de transmettre au monde les plus sublimes pensées de la liberté14 ».Affirmant également que « la langue française a conquis l’estime de l’Europe, et depuis un siècle elle y est classique. (…) Dans sa marche claire et méthodique, la pensée se déroule facilement ; c’est ce qui donne un caractère de raison, de probité, que les fourbes eux-mêmes trouvent plus propres à les garantir des ruses diplomatiques. »
Dans leurs propos, la langue française est liée avec la pensée et la raison, tandis que les langues régionales sont liées avec les préjugés et la vulgarité. Cependant, l’abbé Grégoire et Barère ne sont pas les seuls à partager cette idée de lutte contre les patois.
I.3.3. LA TERREUR
L’idéologie que partageaient des personnes comme Bertrand Barère et l’abbé Grégoire, ont mené les révolutionnaires à établir le décret du 2 thermidor an II (20 juillet 1794). Sous le mandat de Robespierre, une loi qu’on connaît comme la terreur linguistique a fait que les « idiomes feudaux » soient persécutés, dans le but précis de faire reculer les dialectes et d’imposer le français comme la seule langue nationale, même si les moyens pour cela étaient violents. Cette loi « linguistique » voulait notamment appliquer les articles suivants :
Article 1. À compter du jour de la présente loi, nul acte public ne pourra, dans quelque partie que ce soit du territoire de la République, être écrit qu’en langue française.
Article 2. Après le mois qui suivra la publication de la présente loi, ne pourra être enregistré aucun acte, même sous seing privé, s’il n’est écrit en langue française.
Article 3. Tout fonctionnaire public, tout agent du gouvernement qui, à dater du jour de la publication de la présente loi, dressera, écrira sou souscrira, dans l’exercice de ses fonctions, des procès-verbaux, jugements, contrats ou autres actes généralement quelconques conçus en idiomes ou langues autres que la française, sera traduit devant le tribunal de police correctionnelle de sa résidence, condamné
à six mois d’emprisonnement, et destitué.
Article 4. La même peine aura lieu contre tout receveur du droit d’enregistrement qui, après le mois de la publication de la présente loi, enregistrera des actes, même sous seing privé, écrits en idiomes ou langues autres que le français.
Avec ce décret, il ne s’agit plus uniquement de dévaloriser les langues régionales, mais d’affirmer une véritable agressivité contre elles. Désormais, tous ceux qui parlent ou écrivent dans une autre langue que le français seront sanctionnés. De cette façon, les révolutionnaires désiraient qu’on apprenne la langue de la nation le plus vite possible. Cependant, ce décret n’a pas duré très longtemps puisqu’il a été suspendu quelques semaines après sa publication : le 16 fructidor an II15, après l’exécution par guillotine de Robespierre le 10 thermidor an II16.
II. VOCABULAIRE RÉVOLUTIONNAIRE
L’un des changements les plus connus dans le vocabulaire révolutionnaire est la suppression des appellations monsieur et madame pour les substituer par les termes citoyen et citoyenne, montrant ainsi une égalité parmi tous les français. Une autre mesure d’égalité a été le Décret sur le tutoiement obligatoire daté du 8 novembre 1793 et par laquelle le vouvoiement a été banni. Cependant, ce décret n’a lui non plus duré longtemps et a été aboli en juin 1795.
À l’époque de l’Ancien Régime, il existait en France près de 800 unités des poids et mesures : la perche, la toise, le pied, le pouce, la ligne, l’aune ou la livre ne sont que quelques exemples parmi tous les systèmes qu’on utilisait selon les provinces et les villes. De plus, une livre pouvait varier d’un endroit à l’autre. Ce fut en 1790 que pour la première fois à l’Assemblée nationale, Charles-Maurice de Talleyrand (1754-1838) proposa le 9 mars 1790 d’unifier ces systèmes de poids et mesures :
« L’innombrable variété de nos poids & nos mesures & leurs dénominations bisarres jettent nécessairement de la confusion dans les idées, de l’embarras dans le commerce. Mais ce qui particulièrement doit être une source d’erreurs & d’infidélités, c’est moins encore cette diversité, en elle-même, que la différence des choses sous l’uniformité des noms. Une telle bigarure, qui est un piège de tous les instants pour la bonne foi, est bien plus commune qu’on ne le pense, puisque, même sous les noms auxquels l’usage semble avoir le plus attaché l’idée d’une mesure fixe, tels que pied, aulune, &c. il existe une foule de différences très-réelles. Rien ne sauroit justifier un semblable abus17 ».
Ci-dessous, un extrait des tableaux présentés par Talleyrand montre les différences qu’il y avait dans certaines villes par rapport à la même unité de mesure. Comme l’évêque l’explique, ces différences sont établies dans l’Encyclopédie par ordre des matières, dans Giraudeau, Paucton, etc.
Néanmoins, ce fut le chimiste Antoine-Laurent de Lavoisier (1743-1794) qui a mené a grande réforme du système des poids et mesures. Il utilisait le système décimal dans ses travaux et conseillait de faire de même à ses collègues chimistes « en attendant que les hommes, réunis en société, se soient déterminés à n’adopter qu’un seul poids et qu’une seule mesure ». Malgré ses bonnes intentions et son envie d’unifier ces systèmes, il fut guillotiné pendant la période de la Terreur en 1794.
Par rapport aux mots populaires, la langue française n'a pas subi de grands changements puisque la variété linguistique désormais répandue en France était celle que parlaient les bourgeois. Cette langue n’était pas très différente du français des aristocrates de l’Ancien Régime. Il n’y a ainsi pas vraiment eu une grande filtration des mots ou expressions populaires.
Même si le vocabulaire populaire n'a pas pu entrer dans l'usage courant de la langue, la phonétique de certaines diphtongues a changé et est passé de l’utilisation populaire à l’usage courant. C’est par exemple le cas de -oi, qui se prononçait /we/, pour devenir ensuite /wa/. Ainsi, le mot loi, prononcé /lwe/commença à être prononcé /lwa/, ce qui est toujours le cas de nos jours.
Comme on l'a noté, le travail d'unification du langage n'a pas uniquement consisté à effacer les patois. La langue française elle-même a dû subir des changements et s’adapter aux temps nouveaux, avec l’épuration de certains mots ou expressions qui avaient pour objectif l’utilisation des mêmes termes dans tout le territoire. Le renouvellement du langage devait donc se faire à la fois dans les villages où l’on parlait patois, mais également dans les villes où l’on parlait français.
II.1. SUPPRESSION DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE : CRÉATION DE L'INSTITUT
Le 8 août 1793, la Convention nationale supprimait toutes les académies et sociétés littéraires royales : l’Académie de peinture et sculpture, l’Académie des inscriptions et belles-lettres, l’Académie des sciences et la célèbre Académie française, fondée en 1635 par Richelieu. En 1795, par le décret du 22 août, ces Académies ont été transformées en Institut de France jusqu’au 3 pluviôse de l’An XI19, lorsque le Premier Consul Bonaparte a réinstauré les académies. Cette suppression des Académies venait du 10 septembre 1791 quand Telleyrand avait proposé ce décret à la Constituante. Voici quelques extraits20 :
1. Les Académies et sociétés entretenues aux frais du Trésor public, les chaires établies à Paris au Jardin du roi, au Collège royal, à celui de Navarre, à l’Hôtel des Monnaies, au Louvre, au Collège des Quatre-Nations, pour l’enseignement de la littérature, des mathématiques, de la chimie et de quelques parties de la physique, de l’histoire naturelle, et de la médicine, seront supprimées, et il y sera suppléé comme il suit.
2. Il sera établi à Paris un grand institut, qui sera destiné au perfectionnement des lettres, des sciences et des arts. L’Institut était divisé en trois classes comme l’indique l’Article 3 : « Il est divisé en trois classes, et chaque classe en plusieurs sections conformément au tableau suivant » :
Cependant, quelque temps avant la suppression de l’Académie, l’ambiance entre les membres était déjà très instable. Selon l’abbé Morellet, membre de l’Académie Française, on pouvait diviser les académiciens en deux groupes : révolutionnaires et contre-révolutionnaires.
« Je repris mon assiduité aux séances de l’académie, dont la destruction était prévue et prochaine. Cependant, quoique toujours menacée, ainsi que tous les anciens établissements, elle subsistait encore ; (…). Il y en avait un bon nombre parmi nous qui étaient révolutionnaires dans toute la force de ce mot, La Harpe, Target, Ducis, Sedaine, Lemierre, Chamfort, Condorcet, Chabanon, Beauzée, Bailly, etc.21 ».
De cette énumération, l’un des hommes les plus remarquables est Nicolas Chamfort (Clermont-Ferrand, 1741 - Paris, 1794). Il était membre de l’Académie Française dès 1781, mais quand la Révolution commença, il adopta rapidement les idées révolutionnaires, et il se positionna donc contre l’Académie Française à laquelle il appartenait. Il écrivit de même un discours contre elle, qui sera prononcé par Mirabeau devant l’Assemblée Nationale en 1791, date à laquelle on commençait à questionner l’utilité des Académies. Il y critique fortement le lien des Académies avec le despotisme, critiquant par exemple la « médiocrité » de son dictionnaire « qui indigne tous les gens de goût ». Ainsi, les républicains avaient supprimé toutes les Académies pour les remplacer par une entité purement révolutionnaire : l’Institut, qui unifiait toutes les sciences dans une seule institution.
II.2. LITTÉRATURE ET PRESSE
Durant la Révolution, la création littéraire a subi une décélération importante. Il n’y avait plus de place pour les écrivains puisque la politique et la presse révolutionnaire avaient envahi tout l’espace public. Les écrivains avaient donc laissé de côté la création artistique et dédiaient leurs plumes à l’action politique. Nicolas de Condorcet ou Chamfort sont deux exemples de ces hommes de lettres qui ont remplacé l’écriture littéraire par l’écriture patriotique, cédant ainsi au style démagogique. Le cas de Chamfort dernier est intéressant, puisque, à l’époque de l’Ancien Régime, il était un écrivain très apprécié dans les célèbres salons parisiens et avait gagné plusieurs prix de poésie attribués par l’Académie Française. Cependant, même s’il avait vécu un passé bien intégré dans l’Ancien Régime, quand la Révolution arriva, il commença vite à militer à travers ses écrits. Il n’écrivait plus de tragédies ni de comédies, mais il se dédia au journalisme révolutionnaire, rédigeant les Tableaux de la Révolution.
La censure était abolie, les théâtres n’étaient plus monopolisés, il existait une libertéde presse et pouvoir imprimer n’était plus un privilège. Alors, le changement que cela supposait dans ce nouveau régime fût visible très rapidement. Les journalistes de cette période révolutionnaire essayaient de créer une langue populaire afin de pouvoir convaincre les masses. Pour cela ils utilisaient souvent un langage brut et obscène qui ne créait qu’une pseudo-langue violente et tapageuse. Il n’était pas surprenant de trouver de tels titres sur les pamphlets : Si je me trompe qu’on me pende ! ; Bon Dieu ! Qu’ils sont donc bêtes, ces Français ! Même les œuvres de théâtre avaient désormais des connotations politiques car des auteurs comme Dubuisson, Ronsin ou Fabre d’Églantine utilisaient les scènes pour instruire les gens et donc, effacer d’une certaine manière la ligne qui sépare le spectateur du spectacle. La pièce de Jean-Louis Laya, L’Ami des lois22, avait suscité des fortes confrontations entre les partisans et les adversaires de Robespierre car les personnages Nomophage (Robespierre) et Duricrane (Marat) étaient représentés de façon caricaturale.
La presse révolutionnaire devins ainsi une arme politique à travers pamphlets, brochures et journaux. Une nouvelle rhétorique passionnée venait de naître, complètement opposée à celle des délicats salons parisiens dont faisaient partie les aristocrates. Maintenant, les mots étaient volontairement exagérés afin d’être plus expressifs et peu importait la politesse ou le style.
Il fût donc inévitable de créer des nouvelles locutions ou des nouveaux mots que réclamaient les circonstances. C’est ainsi que les révolutionnaires créèrent un grand nombre de néologismes.
II.3. NÉOLOGISMES
Cette période a été très productive en termes de néologismes. Beaucoup de mots ont ainsi été créés ou ont acquis une nouvelle formulation pendant la Révolution. Généralement, les néologismes naissent pour permettre aux mots de désigner de nouvelles réalités et avec le nombre conséquent de changements depuis 1789, il était nécessaire de renouveler le vocabulaire français. Tout le vocabulaire relatif à l’Ancien Régime se modifia grâce aux changements politiques et sociaux subis par le pays. L’un des seuls domaines qui est resté quasiment intact est la langue judiciaire. Le vocabulaire des autres domaines a été modifié par les révolutionnaires, et il n’est alors pas surprenant de constater le grand nombre de mots qui ont été créés dans les domaines en lien avec la politique, les institutions nouvelles, les luttes religieuses ou l’économie. Même si c’est la bourgeoisie qui prit le pouvoir Révolutionnaire, le soutien du peuple était nécessaire, et cette rénovation linguistique devait donc être appropriée pour s’adresser au public de masse afin qu’il soutienne le nouveau gouvernement. L’un des changements les plus importants dans la naissance des mots politiques vient du fait que les affaires menées auparavant dans le cabinet royal, se faisaient désormais publiquement. Les affaires d’État se décidaient dans des assemblées parlementaires et il était donc nécessaire d’adapter ce vocabulaire pour qu’il soit compréhensible par tous.
Il faut noter que les hommes chargés des affaires publiques venaient également d’autres provinces que l’Île-de-France. Par conséquent, leur vocabulaire ne coïncidait pas avec celui de la Cour et des académies. Ils parlaient la langue des bourgeois, mais pas celle des aristocrates. Parfois « ils emportèrent des provincialismes de leurs lieux d’origine ; ils employèrent les termes de leurs métiers et négoces, forgèrent les mots qui leur manquaient et changèrent le sens de ceux qui ne leur convenaient plus »23. Voilà quelques exemples des verbes introduits pendant la Révolution :
Centraliser, égaliser, *pamphlétiser, *paroler, domestiquer, héroïser, athéiser, *expressionner,*esclaver une nation, élire. Selon Paul Lafargue, ce dernier mot était presque inconnu avant les révoltes de 1789, et par conséquent, « il était très commun d’entendre d’honorables membres dire : on a éli monsieur un tel président » (Mercier, Dictionnaire néologique). Les changements d’avis étaient apparemment fréquents à cette période, et le verbe girouetter apparût comme un néologisme très utilisé pendant la Révolution. Il était tellement courant qu’il y avait même un dictionnaire intitulé Dictionnaire des girouettes24. Aussi, comme pour l’usage des nouveaux verbes, les révolutionnaires ont créé des nouveaux substantifs, et adjectifs à partir d’anciens termes qui n’étaient plus utilisés dans le langage habituel. En l’an VI, dans le Dictionnaire de l’Académie, a été publié un supplément de 336 nouveaux mots, toujours employés de nos jours. Par exemple : agitateur, député, civisme, propagande, bureaucratie.
D’autres mots existant sous l’Ancien Régime prirent une nouvelle définition à cette époque. On en trouve des exemples dans le Dictionnaire de l’Académie de l’an VI :
Égalité : Avant la Révolution, « conformité, parité, rapport entre les choseségales ».
Après la Révolution, « égalité des droits ; la loi la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse ».
Moralité : Avant la Révolution, « réflexion morale, sens moral enveloppé sous quelque discours fabuleux » ; après la Révolution « caractère moral d’une personne, ses mœurs, ses principes ».
Aristocratie : après la Révolution, « la caste des ci-devant nobles et privilégiés, en général les ennemis du gouvernement ».
Démocrate : « Celui qui s’est dévoué à la cause de la Révolution ».
Il est évident que comme l’avait dit Mercier à la Tribune publique en 1796, « pour mieux renverser les choses, on a renversé le langage ». Ansi, en complément de ces mots adoptés dans le langage courant, de nouveaux lexiques ont été spécialement inventés pour les circonstances, dont l’un des plus connus est celui de sans-culottes.
La langue n’est pas considérée uniquement comme un instrument de communication, elle est un reflet de la société. C’est pour cela que l’unification du langage dans le territoire n’est pas non plus suffisante, il faut que la langue soit également créatrice, nouvelle et pure ; caractéristiques que souhaitaient les révolutionnaires de la nouvelle France. Les républicains voulaient renouveler le territoire our créer un pays uni, libre des vestiges monarchiques et féodaux.
II.4. SUPPRESSION DES MOTS CHRÉTIENS OU QUI FONT RÉFÉRENCE À L’ARISTOCRATIE
Pour ne pas laisser de traces de l’Ancien Régime, les révolutionnaires ont supprimé tout ce qui avait un lien avec ce passé royal. Ils ont commencé par effacer le calendrier romain, jugé trop religieux. Le nouveau calendrier révolutionnaire publié le 24 novembre 1793 a ansi été utilisé jusqu’au 1er janvier 1806. Les républicains n’y avaient pas uniquement changé les noms des jours de la semaine, mais ils avaient également refait l’organisation hebdomadaire. Dorénavant, la semaine avait dix jours, appelés décades : primidi, duodi, tridi, quartidi, quintidi, sextidi, septidi, octidi, nonidi et décadi. Les mois, respectant les 30 jours, changèrent aussi de noms s’inspirant du climat français ou de l’agriculture : vendémiaire, brumaire, frimaire, nivôse, pluviôse, ventôse, germinal, floréal, prairial, messidor, thermidor et fructidor. La forme des noms des mois fût renouvelée selon les saisons : les mois d’automne se terminèrent par –aire, ceux d’hiver par –ôse, ceux du printemps par –al et pour l’été par –idor. Pour les révolutionnaires, le premier jour de ce calendrier, c’est-à-dire le 1 vendémiaire de l’an I était le 22 septembre 1792. Donc, chaque année contenait douze mois de trente jours divisés en trois décades. À cela, il fallait ajouter six25 jours complémentaires à la fin de l‘année, nommés sanculottides26. Chacun de ces jours était dédié aux valeurs révolutionnaires : jour de la vertu, jour du génie, jour du travail, jour de l’opinion, jour des récompenses, jour de la révolution.
Un autre changement effectué dans le calendrier fût que les jours n’étaient désormais plus dédiés aux saints, mais à la nature. Par exemple, le 28 octobre était la journée de la figue, le 25 novembre la journée du cochon et le 29 décembre la celle du mercure. Le but était de laisser de côté les saints du calendrier grégorien pour les remplacer par des instruments ruraux ou des éléments de la nature selon la saison. Fabre d’Églantine expliquait cela à la Convention Nationale :
« Le calendrier étant une chose à laquelle on a si souvent recours, il faut profiter de la fréquence de cet usage, pour glisser parmi le peuple les notions rurales élémentaires, pour lui montrer les richesses de la nature, pour lui faire aimer les champs, et lui désigner, avec méthode, l’ordre des influences du ciel et des productions de la terre ».
Tous les jours d’été seront inspirés des fruits cultivées à cette période et en hiver, les jours seront dédiés aux fruits qu’on ramasse et aux instruments qu’on utilise pour labourer les terres en hiver. Et il en sera de même pour les jours de printemps et d’automne.
« La régénération du peuple français, l’établissement de la République, ont entraîné nécessairement la réforme de l’ère vulgaire. Nous ne pouvions plus compter les années où les rois nous opprimoient, comme un tems où nous avions vécu. Les préjugés du trône et de l’église, les mensonges de l’un et de l’autre, souilloient chaque page du calendrier dont nous nous servions27 ».
Ainsi s’exprimait d’Églantine sur la nécessité de créer un nouveau calendrier. On voit là encore comment l’objectif des révolutionnaires était de démolir toute trace de l’ancienne société pré-révolutionnaire.
Une autre modification faite par les révolutionnaires concerna la toponymie. La Révolution de 1789 a changé le nom des villes et villages pour supprimer toute trace de l’Ancien Régime inscrite dans les noms des lieux. Les révolutionnaires avaient ainsi créé une commission pour remplacer les noms des lieux. À la suite de cela, le 31 mai 1793, le Comité de l’instruction publique ordonna que tous les noms des villes comportant des mots comme saint, roi, compte, etc., c’est-à-dire ceux qui évoquaient la noblesse, l’Église ou la royauté, devaient être supprimés et remplacés par d’autres avec des connotations révolutionnaires. Voici quelques exemples des villes qui ont dû changer de nom :
Ancienne dénomination Dénomination révolutionnaire
Grenoble Grelibre
Saintes Xantes
Saint-Malo Port-Malo
Nogent-le-Roi Nogent-la-Haute-Marne
Condé-sur-Escaut Nord-Libre
Saint-Nazaire Marat
Parfois, il était difficile d’imposer le nouveau nom proposé, et quelque temps plus tard, avec la Restauration, la plupart des noms ont été récupérés. Cependant, certains noms créés par la Révolution ont perduré, comme dans le cas de Saint-Sarlin. Le nom rétabli par la Restauration disparaîtra et c’est avec le nom révolutionnaire que nous le connaissons de nos jours : La Roche-Vineuse.
Par conséquent, même si les révolutionnaires ont imposé des nouveaux noms de lieux, ils n’ont pas toujours perduré longtemps car il fallait réapprendre un grand nombre de villes. Alors, même si dans certains endroits, le nouveau nom va s’imposer, c’est souvent le nom révolutionnaire qui finira par disparaître. De même avec les prénoms, certains étaient considérés trop chrétiens, et par conséquent, étaient remplacés par d’autres sans aucune connotation religieuse. Par exemple, des prénoms comme Marie et Pierre ne pouvaient plus être acceptés. En revanche, Violette, Marguerite, Capucine, Rose, Flore furent beaucoup utilisés car ils faisaient référence à la nature. Et également d’autres prénoms très révolutionnaires et de l’Antiquité comme Marat, Horace ou César apparurent de manière courante.
À Rennes, par exemple, le premier prénom révolutionnaire apparût en avril 1791 : Pascal François Maurice Citoyen Français. Mais petit à petit les prénoms masculins contenant un Républicain ont augmenté et en 1793, ont dépassé les 5 % des naissances. Cependant, le record a été en nivôse an II, ou près de 10 % des prénoms masculins étaient révolutionnaires. Mais il n’était pas toujours facile d’inférer sur les prénoms des enfants. Selon l’enquête de R. Bange28, paradoxalement, à Falaise, en Normandie, où la plupart des habitants étaient des montagnards, les prénoms révolutionnaires n’étaient pas très fréquents, voire, en très faible nombres.
Pour les prénoms, cela a donc été un processus un peu plus complexe, puisque les prénoms traditionnels comme Marie n’ont pas disparu brusquement. Ici, le changement le plus remarquable est la naissance de nouveaux prénoms faisant référence à la Révolution, comme l’exemple de Rennes que nous venons de voir ou le prénom Marat qui a commencé à être plus habituel.
CONCLUSION
Il est surprenant de voir à quel point le français était une langue peu connue pour la majorité des citoyens avant la Révolution. Dans ce travail, nous voyons que la Révolution n’a pas été uniquement un changement politique, mais également linguistique. Les révolutionnaires ont fait un grand travail d’épuration pour effacer toute trace de l’Ancien Régime : réorganisation des territoires, suppression de l’Académie Française, censure des langues régionales et même d’un grand nombre de mots français.
Il faut noter que les changements linguistiques menés à cette époque ne sont pas vraiment une évolution naturelle de la langue. Ces changements ont été faits d’une façon artificielle dans le but d’être répandus le plus rapidement possible parmi tous les Français. Pour que tous les citoyens puissent comprendre et partager les idées révolutionnaires, il était d’abord essentiel que tous partagent la même langue. Désormais, l’idiome qui s’est imposé n’est autre que la langue que parlaient les bourgeois, c’est-à-dire la classe dirigeante de la Révolution. Alors, il fallait que tout le monde adopte leur langue pour pouvoir créer un sentiment d’unification du pays. Ils voulaient faire de la France un nouveau pays. Grâce à la chute de la monarchie, les révolutionnaires ont radicalement changé la société. Ils ont vu l’opportunité de créer et donner forme à un nouveau système administratif, politique et linguistique. Car, pendant la Révolution, la liaison entre la politique et la linguistique était très fine et délicate. Cette réforme avait comme but principal de centraliser le pouvoir politique à Paris, et tout devait donc se faire comme à la capitale. Les révolutionnaires ont essayé de faire disparaître les autres cultures, coutumes et langues. Ainsi, si tous les Français avaient les mêmes coutumes, les mêmes droits et la même langue, ils étaient tous égaux devant la République. Les mesures pour obtenir cette « égalité » ont dû être parfois très radicales. Les révolutionnaires avaient tout planifié pour que rien ne soit laissé au hasard.
La langue française est aujourd’hui la seule langue officielle de la France, et cela ne vient donc pas d’une évolution naturelle de la langue, mais d’une imposition qui date de l’époque Révolutionnaire
BIBLIOGRAPHIE
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LEPAPE, Pierre, Le pays de la littérature, Éditions Seuil, 2004
GUILHAUMOU, Jacques, La langue politique et la Révolution français. De l’évènement à la raison linguistique, Paris : Meridiens Klincksieck, 1989
BANGE, Rapaël, Les prénoms de l’an II et les autres : typologie des attributions de prénoms dans la France en Révolution, Éditions du CNRS, 1984.
De GRANDMAISON, Aubin-Louis, Annuaire du républicain, ou légende phyco-économique, M. F. Drouhin, 1793
M. de CERTEAU, D. JULIA et J. REVEL, Une politique de la langue – La Révolution française et les patois, Paris, Gallimard, 1975.
LAFARGUE, Paul, La langue française avant et après la Révolution. Études sur les origines de la bourgeoisie moderne, 1894. Mémoires de l’abbé Morellet, de l’Académie Française, sur le dix-huitième siècle et de la Révolution, 1821, Paris
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SITOGRAPHIE
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DICTIONNAIRES
Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, nouvelle édition, Genève, Pellet, I. XXIV, 1778, art. patois, p.992.
ANNEXE : QUESTIONNAIRE DE L’ABBÉ GRÉGOIRE29
1. L’usage de la langue française est-il universel dans votre contrée ? Y parle-t-on un ou plusieurs patois ?
2. Ce patois a-t-il une origine ancienne et connue ?
3. A-t-il beaucoup de termes radicaux, beaucoup de termes composés ?
4. Y trouve-t-on des mots dérivés du celtique, du grec, du latin et en général des langues anciennes et modernes ?
5. A-t-il une affinité marquée avec le français, avec le dialecte des contrées voisines, avec celui de certains lieux éloignés, où des émigrants, des colons de votre contrée, sont allés anciennement s’établir ?
6. En quoi s’éloigne-t-il le plus de l’idiome national ? N’est-ce pas spécialement pour les noms des plantes, des maladies, les termes des arts et métiers, des instruments aratoires, des diverses espèces de grains, du commerce et du droit coutumier ? On désirerait avoir cette nomenclature.
7. Y trouve-t-on fréquemment plusieurs mots pour désigner la même chose ?
8. Pour quels genres des choses, d’occupations, de passions, ce patois est-il plus abondant ?
9. A-t-il beaucoup de mots pour exprimer les nuances des idées et les objets intellectuels ?
10. A-t-il beaucoup de termes contraires à la pudeur ? Ce que l’on doit en inférer relativement à la pureté ou à la corruption des mœurs ?
11. A-t-il beaucoup de jurements et d’expressions particulières aux grands mouvements de colère ?
12. Trouve-t-on dans ce patois des termes, des locutions très énergiques et même manquant à l’idiome français ?
13. Les finales sont-elles plus communément voyelles que consonnes ?
14. Quel est le caractère de la prononciation ? Est-elle gutturale, sifflante, douce, peu ou fortement accentuée ?
15. L’écriture de ce patois a-t-elle des traits, des caractères autres que le français ?
16. Ce patois varie-t-il beaucoup de village à village ?
17. Le parle-t-on dans les villes ?
18. Quelle est l’étendue territoriale où il est usité ?
19. Les campagnards savent-ils également s’énoncer en français ?
20. Prêchait-on jadis en patois ? Cet usage a-t-il cessé ?
21. A-t-on des grammaires et des dictionnaires de ce dialecte ?
22. Trouve-t-on des inscriptions patoises dans les églises, les cimetières, les places publiques, etc. ?
23. Avez-vous des ouvrages en patois, imprimés ou manuscrits, anciens ou modernes, comme droit coutumier, actes publics, chroniques, prières, sermons, livres ascétiques, cantiques, chansons, poésie, traductions, etc. ?
24. Quel est le mérite de ces divers ouvrages ?
25. Serait-il possible de se les procurer facilement ?
26. Avez-vous beaucoup de proverbes patois particuliers à votre dialecte et à votre contrée ?
27. Quelle est l’influence respective du patois sur les mœurs, et celles-ci sur votre dialecte ?
28. Remarque-t-on qu’il se rapproche insensiblement de l’idiome français, que certains mots disparaissent, et depuis quand ?
29. Quelle serait l’importance religieuse et politique de détruire entièrement ce patois ?
30. Quels en seraient les moyens ?
31. Dans les écoles de campagnes, l’enseignement se fait-il en français ? Les livres sont-ils uniformes ?
32. Chaque village est-il pourvu de maîtres et de maîtresses d’écoles ?
33. Outre l’art de lire, d’écrire, de chiffrer et le catéchisme, enseigne-t-on autre chose dans ces écoles ?
34. Sont-elles assidûment surveillées par MM. Les Curés et Vicaires ?
35. Ont-ils un assortiment de livres pour prêter à leurs paroissiens ?
36. Les gens de la campagne ont-ils le goût de la lecture ?
37. Quelle espèces de livres trouve-t-on plus communément chez eux ?
38. Ont-ils beaucoup de préjugés, et dans quel genre ?
39. Depuis une vingtaine d’années, sont-ils plus éclairés ? Leurs mœurs sont-elles plus dépravées ? Leurs principes religieux ne sont-ils pas affaiblis ?
40. Quelles sont les causes et quels seraient les remèdes à ces maux ?
41. Quels effets moraux produit chez eux la révolution actuelle ?
42. Trouve-t-on chez eux du patriotisme, ou seulement les affections qu’inspire l’intérêt personnel ?
43. Les ecclésiastiques et les ci-devant nobles ne sont-ils pas en butte aux injures grossières, aux outrages des paysans et au despotisme des maires et des municipalités ?
Miren Echeverria Garbizu
Philologie française 2014/2015
En
1539, François Ier signe au château de Villers-Cotterêts une ordonnance
qui impose l'usage du français pour les actes de justice et d'état
civil, à la place du latin. L'unification par le français, entamée depuis le XVIe siècle, s'accélère avec la Révolution française.
C) - QUELLES LANGUES PARLAIENT NOS ANCÊTRES ?
Quand on remonte notre arbre généalogique, on s'imagine peut-être nos ancêtres discourant dans un français impeccable ?
La France était une immense mosaïque linguistique divisée par de grandes frontières invisibles. Tout dépendait de la manière dont on disait "OUI" !
📍 LA LANGUE D’OÏL (Au Nord)
Au Nord, "oui" se disait "oïl" (qui a donné notre "oui" actuel). On y trouve le français officiel, mais nos ancêtres de la moitié Nord parlaient surtout :
- le Normand (et l'Anglo-normand)
- le Picard et le Wallon
- le Champenois et le Lorrain
- le Berrichon, l'Orléanais et le Bourbonnais
- le Bourguignon et le Franc-comtois
- l'Angevin et le Tourangeau
- le Gallo (en Haute-Bretagne) et le Poitevin-Saintongeais
🌙 La zone tampon : le Croissant, une région linguistique unique qui faisait la transition entre le Nord et le Sud.
📍 LE FRANCO-PROVENÇAL (au Centre-Est)
Une grande famille linguistique à part entière à l'Est, qui possédait ses propres caractéristiques à la croisée des chemins !
📍 LA LANGUE D’OC ou OCCITAN (Au Sud)
Au Sud, "oui" se disait "oc" (du latin hoc). C'était une langue magnifique qui se déclinait en plusieurs parlers selon les territoires de nos ancêtres :
- le Limousin
- l’Auvergnat
- le Provençal
- le Languedocien
- le Gascon
- le Vivaro-dauphinois
⚠️ ET LES AUTRES LANGUES ?
Aux frontières de la carte, nos ancêtres parlaient des langues totalement indépendantes, qui ne venaient pas toutes du latin :
- le BRETON (à l'extrême Ouest)
- le BASQUE (dans les Pyrénées)
- le CATALAN (à la frontière espagnole)
- le CORSE (sur son île)
- l’ALSACIEN et le LORRAIN GERMANIQUE (à l'Est)
- le FLAMAND (à la pointe Nord)
D) - Pourquoi nos ancêtres ont-ils arrêté de parler leur langue locale ?
Vous l’avez sûrement remarqué en feuilletant les registres d’état civil : d’une génération à l’autre, les prénoms bretons, occitans, basques ou flamands s'effacent au profit de prénoms très classiques. Les noms de famille, eux, changent brusquement d'orthographe.
Mais pourquoi l'État (et la royauté avant lui) a-t-il tout fait pour supprimer nos dialectes et patois ?
Derrière cette disparition, il y a une machine politique redoutable.
Voici les 4 grandes étapes de cette histoire qui a bouleversé la vie de nos ancêtres :
1)

Centraliser le pouvoir (1539)
Sous l’Ancien Régime, la France est un puzzle de langues. Pour le Roi, impossible de contrôler efficacement la justice et l'impôt. En 1539, François Ier signe l’Ordonnance de Villers-Cotterêts : le français devient la langue obligatoire pour tous les actes administratifs et juridiques.
2)

Fabriquer le "Citoyen Idéal" (1794)
Pour les révolutionnaires, la langue est une arme idéologique. En 1794, l'abbé Grégoire présente son rapport pour « anéantir les patois ». Les langues régionales sont perçues comme le refuge du conservatisme et du clergé. Pour être un bon citoyen et comprendre les lois de la République, il faut parler français, un point c'est tout !
3)

Contrôler l'armée (XIXe siècle)
Avec la conscription (le service militaire), ne pas parler la même langue devient un danger national. En 1870 ou en 1914, des soldats bretons, lozériens ou provençaux peinent à comprendre les ordres de leurs officiers. L’unification linguistique devient une urgence militaire.
4)

Le choc de l'école de la République
C’est le coup de grâce. Avec les lois de Jules Ferry (1881-1882), l’école devient obligatoire... et le français exclusif. C’est l’époque de la terrible punition du « symbole » : l’élève surpris à parler patois recevait un objet (un vieux sabot ou un bonnet d'âne) qu'il ne pouvait refiler qu’en dénonçant un de ses camarades. Le traumatisme est tel que toute une génération cessera de transmettre sa langue maternelle pour éviter la honte à ses enfants.
Ce rouleau compresseur a profondément modifié l'état civil de vos ancêtres :

La loi de 1803 : Napoléon interdit les prénoms régionaux. Seuls les prénoms des calendriers (les saints) ou de l'histoire antique sont autorisés. Résultat ? Vos ancêtres avaient souvent deux prénoms : l'officiel sur l'acte (ex: Pierre) et l'usuel au village (Pêr ou Pèire).

La francisation des noms de famille : les secrétaires de mairie écrivaient souvent ce qu'ils entendaient ou traduisaient littéralement.

Traduction : l'alsacien « Schneider » devient « Tailleur », le breton « Ar C'hozh » devient « Le Coz » ou « Le Vieux*.

Phonétique : le basque « Etchegoyen » est déformé au fil de la plume des greffiers.

Conseil : si vous bloquez sur un ancêtre avant 1877 (année où le livret de famille fixe enfin l'orthographe), lisez le nom à haute voix avec l’accent de la région ! C'est le son qui compte, pas les lettres.
E) - COMMENT VOS ANCÊTRES GAGNAIENT-ILS LEUR VIE ?
Quand on ouvre un registre paroissial ou un acte d'état civil, la mention du métier est souvent une mine d'or pour imaginer le quotidien de nos ancêtres. Mais d'un siècle à l'autre, le monde du travail a totalement changé !
Voyageons ensemble dans le temps de 1550 à 1950 pour voir à quoi ressemblaient les journées de vos aïeux (et comment la société a basculé) !
400 ANS D'HISTOIRE EN 5 ÉTAPES
1550 – L'ère de la terre et des corporations
Chiffre clé : 85% de ruraux.
La France est un immense champ de céréales. Vos ancêtres sont majoritairement laboureurs (paysans aisés possédant une bête de trait) ou manouvriers (journaliers qui louent leurs bras au jour le jour). En ville, le travail est strictement encadré par les jurandes et corporations. On y croise des tisserands, des tonneliers ou des sauniers (marchands de sel).
1650 – L'essor du travail à domicile
Chiffre clé : Jusqu'à 6 mois par an.
C’est le temps que les paysans consacrent au textile durant les longs mois d'hiver. Sous Louis XIV, le besoin d'outils et de transport explose. On voit apparaître de plus en plus de maréchaux-ferrants, de taillandiers (artisans fabriquant les outils tranchants) et de marchands ambulants qui relient les villages isolés.
1750 – L'artisanat et l'effet de mode
Chiffre clé : +50% de métiers de service en ville.
Le siècle des Lumières amène un vent de modernité et de coquetterie. À côté des éternels cultivateurs, on voit fleurir des métiers très spécialisés dans les registres paroissiaux : perruquiers, verriers, ou encore boulangers (qui remplacent peu à peu le pain fait à la maison). Les premières grandes manufactures royales rassemblent déjà des centaines d'ouvriers.
1850 – La révolution industrielle et le grand exode
Chiffre clé : Moins de 50% de paysans.
Pour la première fois dans l'histoire de France, la population agricole chute sous la barre de la moitié de la population active. C'est le grand bouleversement ! Le chemin de fer explose et les campagnes se vident au profit des mines et des usines. Vos ancêtres deviennent cheminots, mineurs, ouvriers d'usine ou liseuses de soie. Les femmes entrent massivement dans les ateliers.
1950 – Les Trente Glorieuses et le tertiaire
Chiffre clé : Seulement 20% d'agriculteurs.
En 1950, le paysage professionnel s'est totalement métamorphosé. Les métiers de la terre deviennent minoritaires au profit de la métallurgie, de l'automobile et surtout des bureaux. C'est l'essor du secteur tertiaire (les services) : les femmes sont dactylographes, institutrices ou vendeuses, et la France entre dans l'ère de la modernité.