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septembre 03, 2026

Revenu universel : la fausse bonne idée, un piège où l'État réside !

Sommaire:

A) - Revenu universel : la fausse bonne idée

B) - Le piège du revenu universel

C) -  Allocation universelle

 

A) - Revenu universel : la fausse bonne idée

Elon Musk prédit qu’avec l’IA et la robotique, le travail pourrait devenir optionnel et qu’un "revenu élevé universel" finirait par émerger. Sam Altman défend lui aussi depuis longtemps l’idée d’un revenu universel face aux bouleversements technologiques. Le sujet revient donc au premier plan, porté cette fois par la crainte d’une automatisation massive du travail. Pourtant, le débat est ancien : Friedman défendait l’impôt négatif, Hayek acceptait un revenu minimum garanti, Buchanan réfléchissait à une allocation générale. Ces propositions ont de solides arguments libéraux en leur faveur. Elles soulèvent aussi des difficultés majeures de financement, d’incitation et de dépendance à l’État qui en font, à mes yeux, une fausse bonne idée.


Le revenu universel est souvent rangé à gauche. L’histoire du libéralisme raconte quelque chose de plus intéressant. Dès 1947, au sein de la Société du Mont-Pèlerin, le revenu garanti divise les défenseurs du marché. Friedman, George Stigler, Aaron Director ou Karl Popper soutiennent différentes formes de revenu minimum. Ludwig von Mises, Henry Hazlitt, Peter Bauer puis Murray Rothbard les combattent. Cette fracture porte autant sur les incitations économiques que sur la liberté, la responsabilité et la dépendance.
 
Il faut distinguer trois mécanismes. Le revenu universel verse une somme à chacun indépendamment de ses ressources. Le revenu minimum garanti assure un plancher aux faibles revenus. L’impôt négatif de Friedman fonctionne comme un continuum fiscal : au-dessus d’un seuil, on verse l’impôt ; en dessous, le fisc verse une fraction de la différence.
 
Tous répondent à la même question : comment protéger contre la pauvreté tout en conservant une économie libre ?
 
1. Pourquoi l’idée séduit certains libéraux

Friedman part d’une critique très juste de l’État-providence. Les systèmes sociaux accumulent prestations, critères d’éligibilité, administrations, contrôles et effets de seuil. Il propose une mécanique beaucoup plus simple : mesurer le revenu, verser directement une somme lorsqu’il devient trop faible, puis laisser l’individu choisir.
 
Imaginons un système garantissant 1 000 euros avec un taux de retrait de 50%. Une personne sans revenu reçoit 1 000 euros. Elle retrouve un emploi rapportant 500 euros : son allocation diminue de 250 euros et son revenu total atteint 1 250 euros. Chaque euro gagné continue d’améliorer sa situation.
 
Le point essentiel est que Friedman envisage ce système comme un remplacement de l’État social existant. En 1967, il explique que l’impôt négatif coûterait moins cher, réduirait la bureaucratie, préserverait davantage les incitations et restituerait aux bénéficiaires la liberté d’utiliser leur argent. Il précise même que son soutien serait bien plus faible dans une société où l’assistance relèverait déjà largement de la charité privée.
 
Stigler développe une intuition proche concernant le salaire minimum. Lorsque la loi impose un coût du travail supérieur à la productivité d’un salarié peu qualifié, l’entreprise peut renoncer à l’embaucher. Compléter directement son revenu permet théoriquement de soutenir son niveau de vie tout en maintenant son accès à l’emploi.
 
Hayek fournit l’argument moral le plus puissant. Dans Law, Legislation and Liberty, il considère "un certain revenu minimum pour chacun" comme une protection légitime contre des risques susceptibles de frapper tout individu. Il pense notamment aux personnes incapables de vivre du marché après un accident, une maladie, l’âge ou un bouleversement économique. Sa position reste plus prudente que celle de Friedman : lors des premiers débats du Mont-Pèlerin, il se méfie d’une prestation monétaire fondée uniquement sur le revenu et craint qu’elle encourage une "liberté de ne pas travailler".
 
L’argument est sérieux. Une société libérale valorise la responsabilité individuelle tout en reconnaissant le hasard et l’incertitude. Un filet minimal peut alors être conçu comme une assurance collective contre la chute extrême.
 
2. Les difficultés reviennent par les chiffres
 
Henry Hazlitt attaque le point faible du modèle : tout minimum sous condition de ressources crée un taux marginal implicite.
 
Reprenons notre garantie de 1 000 euros. Avec un retrait de 50%, gagner 100 euros supplémentaires réduit l’allocation de 50 euros. Le revenu disponible augmente donc de 50 euros avant les autres prélèvements et les coûts liés au travail. Avec un retrait de 80%, la dépense publique diminue rapidement, tandis que 100 euros gagnés améliorent la situation de seulement 20 euros. Avec un retrait de 20%, l’incitation devient meilleure, mais l’allocation continue d’être versée beaucoup plus haut dans l’échelle des revenus.
 
Hazlitt met ainsi en évidence un triangle difficile : niveau de garantie, incitation au travail et coût budgétaire.
 
 

 
Le revenu universel semble résoudre cet effet de retrait puisque chacun conserve l’allocation quel que soit son salaire. Il déplace alors le problème vers son financement. Verser 1 000 euros par mois à 50 millions d’adultes représente 600 milliards d’euros annuels. Des prestations peuvent être supprimées et une partie des sommes récupérée par l’impôt, mais le volume des flux reste colossal. L’État prélève, redistribue à tout le monde, puis reprend fiscalement une partie de ce qu’il vient de verser.
 
Mises formule une objection plus fondamentale. Il refuse l’idée d’un revenu durablement dissocié de la production. Dans une économie de marché, le revenu provient d’un travail, d’un capital, d’un échange ou d’un transfert volontaire. Le revenu garanti ajoute une créance institutionnelle sur la richesse produite par d’autres. Cette conception explique une partie de son hostilité au projet de Friedman dès les premiers débats du Mont-Pèlerin.
 
Le revenu garanti simplifie éventuellement la redistribution. Il conserve ses trois difficultés fondamentales : financement, incitations et dépendance.
 

3. La politique finit par rattraper le modèle

Rothbard pousse la critique sur le terrain institutionnel. Son objection morale est connue : financer le revenu de certains par l’impôt impose un transfert de propriété. Son argument politique me paraît encore plus décisif.
 
Le système de Friedman fonctionne à plusieurs conditions : les prestations antérieures disparaissent réellement, le montant reste maîtrisé et les gouvernements résistent à la création de nouvelles aides. Or la vie politique produit des incitations opposées.
 
Imaginons que l’impôt négatif remplace l’essentiel des prestations. Une crise du logement survient : une aide spécifique réapparaît. Une campagne électorale conduit à créer un supplément familial. Une récession justifie une majoration exceptionnelle. Les étudiants obtiennent ensuite un régime particulier. Chacune de ces mesures répond à une difficulté réelle et trouve ses défenseurs. Vingt ans plus tard, le revenu garanti demeure tandis qu’une nouvelle architecture sociale s’est reconstruite autour de lui.
 
Rothbard voit précisément ce danger dans le caractère automatique du système : une assistance simple et efficace devient aussi plus facile à étendre et plus difficile à supprimer.
 
Buchanan tente de répondre à ce problème par la règle constitutionnelle. Une allocation générale associée à des règles fiscales générales limiterait les privilèges catégoriels et la recherche de rente. L’intuition de Public Choice est forte. Elle repose toutefois sur la capacité durable du système politique à préserver la règle initiale malgré les crises, les intérêts organisés et les coalitions électorales.
 
C’est ici que l’idée cesse de me convaincre. Le revenu garanti veut simplifier l’État social. Il risque surtout de lui fournir un socle plus robuste, plus lisible et politiquement plus confortable.

Je comprends l'intuition de Friedman : puisqu'une solidarité publique existe, autant rendre l'aide simple, lisible et librement utilisable. Je comprends aussi Hayek lorsqu'il admet qu'une société prospère puisse protéger ses membres contre le dénuement extrême. Le problème commence lorsqu'on transforme cette protection ultime en revenu permanent. Hazlitt montre les effets sur le travail et le coût, Mises rappelle qu'un revenu durable suppose une production préalable, Rothbard comprend surtout qu'une prestation automatique finit par créer sa propre légitimité politique, ses bénéficiaires et ses défenseurs.
 
Ma priorité est donc exactement inverse : rendre aux individus les moyens de construire leur sécurité par le travail, l'épargne, la capitalisation, l'assurance, l'entreprise et les solidarités volontaires. Moins l'embauche coûte cher, moins le travail est taxé, plus l'économie produit et plus les individus disposent de ressources propres, moins la dépendance aux transferts devient nécessaire. Le revenu garanti promet de rationaliser l'État social ; dans la réalité politique, il risque surtout de lui offrir un socle permanent sur lequel chaque gouvernement pourra ajouter de nouvelles dépenses.
 
Une fausse bonne idée reste une mauvaise idée, même lorsqu'elle est signée Friedman.
 
GRM 
@grm_off

B) - Le piège du revenu universel

Un revenu universel financé par l’État comme réponse à l’IA ? Une fausse bonne idée, en réalité même désastreuse.

Récemment Elon Musk a partagé un tweet dans lequel il appelle à la mise en place d’un revenu universel pour protéger les individus qui perdraient leur travail à cause de l’IA. Cette idée, sponsorisée par l’état, pose de nombreux problèmes économiques. On essaye de faire le point.

Universal HIGH INCOME via checks issued by the Federal government is the best way to deal with unemployment caused by AI.

AI/robotics will produce goods & services far in excess of the increase in the money supply, so there will not be inflation

Le problème des incitations

Un revenu garanti sans contrepartie de production sur le marché détruit une chose essentielle : l’incitation à produire. L’incitation à l’action productive et intentionnelle est pourtant le moteur fondamental de l’action humaine, et donc de l’échange, de la coopération, de la concurrence et du progrès. Un revenu sans condition dévalorise donc non seulement le travail, mais aussi l’intérêt de la coopération productive au sein du marché, et brouille le signal prix du temps humain.

C’est un problème dont Ludwig von Mises parlait déjà en 1922 dans son livre Socialisme. Dans ce livre, il démontre l’impossibilité du calcul économique sans propriété privée, mais il explique également que des revenus fixes et décidés arbitrairement sont contre-productive. Pourquoi ? Car dans une économie de marché, les salaires, par exemple, reflètent la productivité marginale des individus et la demande de leurs compétences par les entreprises.

Comme les prix sont un signal sur la rareté relative des biens, les salaires sont également un signal sur les compétences et la spécialisation des individus. Une réalité importante et cruciale dans la division du travail. Ainsi, l’égalité des salaires (et même l’existence d’un salaire minimum légal) brouille le signal et empêche une bonne répartition et allocation des talents et compétences dans l’économie.

La conséquence logique est une mauvaise allocation du capital le plus important dans l’économie : le temps humain. La conséquence ? Une baisse globale de la productivité dans la société, et donc une baisse du niveau de vie des individus.

Le problème du coût d’opportunité de la monnaie

Un revenu universel retire à la monnaie son coût d’opportunité, c’est-à-dire qu’on l’obtient sans avoir renoncé à quelque chose en contrepartie. En tant que bien unique sur le marché, la monnaie est précisément échangée, accumulée et détenue pour sa capacité à différer des échanges et à conserver une option ouverte. Ces options s’arbitrent dynamiquement et quotidiennement, ce qui donne un « coût » à la monnaie, qu’on perd inévitablement quand celle-ci tombe du ciel. À l’échelle du marché, l’absence de coût, donc de prix donné à la monnaie, brouille le calcul économique et donc l’allocation efficace du capital rare. La quantité de monnaie n’est jamais neutre, pas plus que les effets inégaux liés à sa distribution sur le marché.

Hayek l’avait parfaitement compris : le système des prix est le seul mécanisme capable de transmettre une information dispersée et subjective à l’ensemble des acteurs du marché. Distribuer de la monnaie sans contrepartie productive, c’est injecter du bruit dans ce système d’information. C’est saboter le seul outil que la société possède pour allouer efficacement ses ressources rares.

Le problème plus profond : la nature du marché, c’est la déflation

Dans un contexte de gains de productivité continus permis par le marché libre, les prix tendent naturellement vers leur coût marginal de production. C’est la promesse réelle du capitalisme, celle de produire plus, mieux et moins cher. Comme le dit Jeff Booth dans son livre Le Prix de demain, le capitalisme est une machine à créer de l’abondance à partir de la rareté. Avec une monnaie saine, ancrée dans la rareté, ces gains se traduisent mécaniquement par une appréciation du pouvoir d’achat de celle-ci, c’est mécanique, c’est historique. Dans un tel contexte de monnaie libre et non manipulée, il n’y a pas besoin de revenu universel distribué par l’État providence. La monnaie elle-même devient le revenu universel. Chose géniale : contrairement à l’inflation monétaire, tous les détenteurs de la monnaie sont touchés globalement et instantanément par ce phénomène.

C’est d’ailleurs ce qu’illustre l’histoire du 19ème siècle sous étalon-or : une déflation douce et continue, portée par les gains de productivité de la révolution industrielle, qui a élevé le niveau de vie de l’ensemble de la population sans qu’aucun État providence ne soit nécessaire pour y parvenir.

Le problème du système monétaire actuel

L’argument sur l’inflation monétaire révèle une incompréhension profonde du système monétaire et bancaire actuel. Les banques centrales ne laisseront jamais les gains de productivité permis par l’IA entraîner une hausse du pouvoir d’achat de la monnaie. Leur mandat hypocrite de « stabilité des prix » est précisément conçu pour neutraliser cette déflation naturelle, le tout pour favoriser les débiteurs, États en tête. C’est toute l’histoire monétaire du 20ème siècle : celle du vol continu du temps et de l’énergie des individus au profit de l’État.

Pour les banques centrales, l’IA représente donc l’opportunité historique colossale. Bien plus importante que l’entrée de l’ancien bloc soviétique, de l’Asie ou même de la Chine dans l’économie mondiale : une pression déflationniste d’une ampleur inédite à absorber par l’impression monétaire. Chaque gain de productivité sera confisqué, chaque baisse de prix sera neutralisée. C’est cette fameuse bataille des forces contraires entre le marché libre et l’État qui cherche à vivre des richesses créées par les classes productives.

L’effet Cantillon à l’échelle de l’IA

Contrairement à ce que Musk pense, l’inflation sera toujours bien présente, massive, mais invisible. De manière contre-intuitive, on le verra dans des prix qui demeurent stables, au lieu de baisser. Le résultat ne sera pas l’inflation des prix classique visible. Ce sera la concentration du capital vers les premiers bénéficiaires de la monnaie créée.

Ce sera l’effet Cantillon à une échelle que nous n’avons jamais connue : les cantillonnaires achèteront les actifs financiers et ressources en masse, ils écraseront les petits entrepreneurs, bloqueront durablement l’ascenseur social fantastique qu’est le marché libre. En bref, ils captureront l’intégralité des gains permis par l’IA. Les inégalités n’auront jamais été aussi violentes, malgré le revenu universel.

En fait, le revenu universel dissimulera certainement le plus grand vol et la plus grande captation de richesse de l’histoire de l’humanité.

Café Viennois

https://media.viennois.cafe/p/le-piege-du-revenu-universel?utm_source=publication-search 

 


 

C) -  Allocation universelle

L'allocation universelle (Guaranteed minimum income, Basic Income Guarantee, etc.) se présente comme un revenu de base versé à tous, d'un montant permettant de vivre, indépendamment du besoin qu'en a celui qui la reçoit, et sans obligation de travail en contrepartie.

L'idée est ancienne et remonte à Thomas Paine, Jeremy Bentham, voire le De subventione pauperum sive de humanis necessitatibus de l'humaniste judéo-catalan Joan Lluís Vives i March (1526)...

Même si ce concept n'est pas purement libéral, certains libéraux le jugent préférable aux allocations actuelles (comme le « revenu minimum d'insertion » en France, devenu ensuite « revenu de solidarité active ») qui sont des trappes à pauvreté. En effet, l'allocation universelle n'entraîne pas un phénomène de désincitation au travail, puisqu'elle est versée sans conditions (pour ceux qui ont des revenus suffisants, elle se traduit par une baisse de l'impôt équivalente). Il est donc toujours avantageux de travailler plutôt que de se contenter de l'allocation. C'est à cette fin qu'un parti comme Alternative Libérale proposait un revenu d'existence (ou revenu de liberté) inconditionnel. Milton Friedman ne proposait pas exactement un revenu minimal, mais un « impôt négatif ».

Dans certaines propositions libérales, comme celle de Philippe van Parijs, le salaire minimum serait diminué ou supprimé en contrepartie de l'allocation universelle, ce qui permettrait d'abaisser le coût du travail et de relancer l'emploi. D'autres proposent un revenu minimum du travail (RMT) qui viendrait compléter le revenu mensuel de tout salarié en dessous d'un certain niveau de salaire, avec en contrepartie la suppression du salaire minimum[1]

Critique libertarienne

Étonnamment, pour certains libéraux l'allocation universelle ne serait pas du vol en raison de son universalité ! Or il s'agit bien d'une redistribution issue de l'impôt, donc de la coercition, celui qui ne paie pas d'impôt étant assisté par celui qui en paie[2]. Les inconvénients de cette allocation sont les mêmes que pour d'autres formes d'assistanat, avec des désavantages supplémentaires :

  • encouragement à la paresse d'une partie de la population, qui choisira de vivre aux dépens des actifs (et pourra trouver en cas de besoin des compléments de revenu dans le travail non déclaré)[3] ; des sondages montrent que si une telle allocation existait, une proportion importante de la population (30 à 40 %[4]) choisirait de moins travailler ;
  • cette population assistée aura tendance à toujours croître, et comme on ne pourra décemment diminuer l'allocation, les impôts devront être augmentés d'autant ;
  • par effet d'aubaine, l'allocation attirera de nombreux nouveaux résidents, pauvres ou riches (ces derniers pourront toujours avoir à l'étranger des revenus ou une fortune non déclarés[5])
  • cette allocation pourrait être conçue, d'un point de vue libéral pragmatique, comme une mesure temporaire avant une suppression complète de l'assistanat (c'est dans cet esprit que Milton Friedman la défendait, pour éviter l'empilement actuel d'allocations sociales) ; en réalité, sous la pression de la démagogie, elle risque au contraire d'être le début d'un engrenage redistributeur social-démocrate préparé par des libéraux naïfs.

Alain Wolfelsperger juge immorale l'allocation universelle, d'une part parce que « les laborieux sont injustement exploités par les paresseux », d'autre part parce que cette allocation n'impose en contrepartie aucune obligation aux bénéficiaires[6] :

« Ce qui choque, à cet égard, dans l'allocation universelle c'est justement qu'elle exonère explicitement les bénéficiaires de toute obligation de réciprocité et non pas qu'elle est contraire à on ne sait quelle éthique puritaine du travail. Ce n'est pas la sacralisation du "droit à la paresse" qu'on peut lui reprocher mais la condamnation de facto du principe de réciprocité (ou de non-exploitation) qu'elle implique. [...] [Le projet d'allocation universelle] repose sur une contradiction, pour ainsi dire, constitutionnelle : d'un côté il fait vaguement appel à la conscience morale des plus favorisés sur cette Terre pour accepter les sacrifices qu'implique sa mise en place mais, de l'autre, il conduirait au rejet formel de certains des principes les mieux universellement inscrits dans cette conscience morale. »
    — Alain Wolfelsperger

Henry Hazlitt, qui avait proposé en 1939 un « subside décroissant » (tapering subsidy : une allocation réduite progressivement, proportionnellement au revenu), indiqua avoir abandonné l'idée quand il se vit confronté à un dilemme : toute allocation de type « impôt négatif » (negative income tax) se révèle insuffisante pour les plus pauvres, et excessive pour les plus riches.

Arguments des libéraux de gauche

Pour les libéraux de gauche, l'allocation universelle ne doit son existence qu'à un contrat dont l'objet est le système monétaire choisi. Étant un système monétaire librement choisi, donc un libre contrat institué entre les hommes qui acceptent de l'utiliser, l'argument libertarien qui affirme que la monnaie est une affaire privée est respecté. Il n'est ainsi pas d'obligation pour aucun homme de rejoindre un système monétaire à allocation universelle, et chacun peut donc librement refuser cette allocation.

L'allocation universelle n'est pas l'objet d'une redistribution qui prendrait aux uns pour distribuer aux autres mais est donc fondée sur un choix de paradigme lié à la création monétaire et au libre choix d'un tel système monétaire.

Si en effet on produit de plus en plus un même objet avec les gains de productivité, son prix unitaire peut baisser et par ailleurs la somme totale des objets ainsi produits peut voir sa valeur globale monter. Il n'en n'est pas autrement dans ce paradigme pour l'instrument d'échange universel qu'est la monnaie. Elle se crée sur la base des individus et uniquement des individus, et ce faisant, si sa valeur unitaire peut baisser (quoique cela dépendra de la production en regard qui peut augmenter ou baisser elle même) et sa valeur globale peut monter puisqu'en contre-partie chaque individu peut choisir de devenir un producteur autonome avec le libre choix des ressources qu'il utilise pour cela.

En sus, et cet argument compte depuis au moins 1791 dans les droits de l'Homme de Thomas Paine, les individus sont mortels et n'ont pas de comptes à se rendre au-delà d'un temps égal à l'espérance de vie. Il n'y a donc aucune raison devant les libertés que les individus morts aient choisi qui serait propriétaire des ressources après eux, créant un biais inacceptable devant l'appropriation des ressources originelles des uns au détriment des autres. Ce qui rejoint aussi le proviso lockéen, en intégrant la succession continue des générations.

Thomas Paine[7] expliquait déjà cela selon les termes suivants :

« Ceux qui ont quitté ce monde et ceux qui n'existent pas encore sont à la plus grande distance les uns des autres que l'imagination humaine puisse concevoir : quelle possibilité d'obligation peut-il donc y avoir entre eux ? Quelle règle ou quel principe peut-on poser pour que deux êtres imaginaires dont l'un a cessé d'être et l'autre n'existe pas encore, et qui ne peuvent jamais se rencontrer dans ce monde, l'un soit autorisé à maîtriser l'autre jusqu'à la consommation des siècles ? »

De ce point de vue, l'allocation universelle est donc bien loin d'un assistanat, mais la condition même de la liberté de tout individu nouveau né, en mesure de ce fait d'utiliser les ressources de son choix pour produire et échanger de façon autonome sur la base d'une monnaie véritablement commune et ne faisant l'objet d'aucun impôt, étant créée non pas une seule fois, mais sur la seule base du flux de renouvellement des individus au sein de l'espace économique considéré.

On peut donc ainsi considérer que l'allocation universelle est fondée sur l'homme lui-même et rien d'autre, instituant ainsi que seul l'homme lui-même et son temps d'existence sont valeurs reconnues par les co-contractants. On considère alors que toute valeur étant relative à l'homme qui l'estime seule la monnaie basée sur l'homme est celle sur laquelle ils peuvent s'accorder pour un instrument d'échange. Il s'agit donc d'un contrat monétaire librement choisi qui par essence reconnaît que tout homme est émetteur fondamental de rien d'autre que des valeurs subjectives hors une seule, la monnaie, non-subjective parce qu'objet d'un contrat entre eux, donc que tout homme est émetteur fondamental de la monnaie.

Pour les libertariens, la création monétaire devrait être une affaire totalement privée, confiée au marché ; on ne peut par ailleurs, en régime libéral, disposer des ressources appropriées sans le consentement de leurs propriétaires. Si une communauté veut instaurer librement une monnaie privée avec « dividende universel », pourquoi pas ? La viabilité d'un tel projet est cependant très douteuse, car faire bénéficier tout le monde de la création monétaire ex nihilo de façon égale est un jeu à somme nulle du point de vue du « bénéficiaire », l'allocation n'étant qu'une illusion de richesse compensée en fait par l'inflation, et une utopie d'un point de vue économique : un tel système, prétendument basé sur un libre contrat mais offrant une forme de gratuité illusoire, s'il était viable, serait déjà en place et prospèrerait (comme les SELs ou certaines monnaies privées). There Is No Free Lunch !

Citations

  • « Ils prétendent que tout homme a le droit de vivre sans travailler et, en dépit des lois de la réalité, qu’il a droit à un "minimum vital" - un toit, des aliments et des vêtements -, sans faire aucun effort, comme un privilège de naissance. Qui doit lui fournir tout cela ? Mystère. » (Ayn Rand, Atlas Shrugged, discours de John Galt)
  • « L'homme, comme tous les êtres organisés, a une passion naturelle pour l'oisiveté. (...) Toute mesure qui fonde la charité légale sur une base permanente et qui lui donne une forme administrative crée donc une classe oisive et paresseuse, vivant aux dépens de la classe industrielle et travaillante. C'est là, sinon son résultat immédiat, du moins sa conséquence inévitable. » (Alexis de Tocqueville, Mémoire sur le paupérisme)
  • « Ma principale objection contre le revenu minimum garanti s'enracine dans la sagesse du choix public : par défaut d'incitation, la structure étatique nous assure que les bonnes intentions et les théories élégantes se traduisent rarement par de bons résultats en politique publique. Le plus gros risque à mettre en place un revenu garanti est qu'il ne remplace pas complètement - ni même partiellement - les programmes d'assistance existants, mais qu'il consiste seulement à rajouter une nouvelle couche de dépenses au-dessus des couches existantes. » (Véronique de Rugy[8])
  • « L’assurance d’un certain revenu minimum pour tous, une espèce de plancher en-dessous duquel personne ne devrait tomber même lorsqu’il n’arrive pas à s’auto-suffire, apparaît non seulement comme une protection tout à fait légitime contre un risque commun à tous, mais un élément nécessaire de la Grande Société dans laquelle l’individu n’a plus de demande spécifique pour les membres d’une communauté particulière dans lequel il est né. » (Friedrich Hayek, Droit, législation et liberté)
  • « Le socialisme, d’après ce qu’il est possible de saisir dans l’ensemble de ses propositions, veut faire de la société une immense ruche dont chaque alvéole recevra un citoyen auquel il sera enjoint de rester coi et d’attendre patiemment qu’on lui fasse l’aumône de son propre argent. Les grands dispensateurs de cette aumône, percepteurs suprêmes des revenus universels, formeront un état-major, passablement renté, qui, en se levant le matin, daignera satisfaire l’appétit public ; et qui, s’il dort plus longtemps que de coutume, laissera trente-six millions d’hommes sans déjeuner. » (Anselme Bellegarrigue)
  • « Je suis pour un revenu de base financé uniquement par ceux qui y sont favorables... » (Thierry Falissard)
  • « Ce concept est le prototype des droits créances consistant à faire croire à chacun qu'il peut exiger des autres le paiement d'une dette qu'ils n'ont jamais contractée. Cette illusion dénature les rapports sociaux en contribuant à leur déséquilibre et en favorisant des revendications infondées. » (Jean-Philippe Delsol[9])
  • « Le revenu de base inconditionnel est d’abord critiquable sur le plan éthique : il représente une attaque frontale contre la dignité et l’autonomie humaines. Il officialise la destruction d’un droit fondamental, le droit de propriété, qui implique que chacun est propriétaire de son capital humain et conserve les fruits de son travail. Le revenu de base inconditionnel légalise de facto le vol : il confère un droit de vivre sur le dos d’autrui, en contradiction avec la morale la plus élémentaire. En mettant en avant les besoins matériels de chacun, plutôt que la création de richesse à travers l’échange, il aboutit à la paupérisation de la société. Mais il crée avant cela l’illusion que l’être humain peut vivre aux dépens des efforts des autres. » (Pierre Bessard[10])
  • « Pour s'assurer du soutien des masses, les nouveaux pouvoirs populistes leur promettront, comme d'aucuns le proposent déjà, une « allocation universelle », payée à toute personne qui se donne la peine de vivre, qu'elle travaille ou non, quels que soient son âge, son état de fortune, sa condition ou ses mérites. On offrira, pour la première fois depuis l'expulsion d'Adam et Eve du jardin d'Eden, le droit de vivre sans travailler, certes médiocrement et sans fleuves de lait. Cela vaudra bien la peine de « faire payer les riches », même si, une fois que ceux-ci auront disparu, ou seront devenus pauvres, on ne sait qui financera le futur Paradis social. L'expérience communiste a montré que le seul mérite du socialisme était toujours la répartition à peu près égale de la misère. » (Thierry Afschrift[11])

Notes et références

  • Voir Libéraliser le Marché du Travail, Gabriel A. Giménez-Roche, Libres ! 100 idées, 100 auteurs.

  • "Le pillage réciproque n'en est pas moins pillage parce qu'il est réciproque" (Frédéric Bastiat).

  • Ce phénomène est à relativiser en fonction des barèmes de l'impôt sur le revenu. Il sera moindre dans les pays où l'impôt ne s'applique qu'à partir d'un certain montant minimal de revenu (ce qui fait qu'en France la moitié des foyers ne paient pas d'impôt).

  • Revenu garanti, « la première vision positive du XXIe siècle »

  • Le cas s'est déjà vu pour des Anglais résidant en France et déclarant leur revenu au Royaume-Uni : ils perçoivent en France des aides sociales puisqu'ils n'y ont aucun revenu.

  • L’allocation universelle, une immoralité ?, Contrepoints

  • « Thomas Paine et le revenu de base »

  • Véronique de Rugy, Reason, mars 2014

  • Jean-Philippe Delsol, Le revenu universel ou l'assistanat à vie, Les Échos, 22 mars 2016

  • Pierre Bessard, L'AGEFI, 30 mars 2016

    1. Thierry Afschrift, La Tyrannie de la redistribution, 2016

    Bibliographie

    • 2013,
      • Zachary Caceres, Michael Strong, "BIG in Free Cities", In: Guinevere L. Nell, dir., "Basic Income and the Free Market: Austrian Economics and the Potential for Efficient Redistribution (Exploring the Basic Income Guarantee)", New York: Palgrave Macmillan, pp201-220
      • Troy Camplin, "BIG and the Negative Income Tax: A Comparative Spontaneous Orders Approach", In: Guinevere L. Nell, dir., "Basic Income and the Free Market: Austrian Economics and the Potential for Efficient Redistribution (Exploring the Basic Income Guarantee)", New York: Palgrave Macmillan, pp99-122
      • Daniel Kuehn, "The BIG as a Helicopter Drop “with Austrian Characteristics", In: Guinevere L. Nell, dir., "Basic Income and the Free Market: Austrian Economics and the Potential for Efficient Redistribution (Exploring the Basic Income Guarantee)", New York: Palgrave Macmillan, pp65-79
      • Cameron Weber, "Taming Leviathan with a Basic Income", In: Guinevere L. Nell, dir., "Basic Income and the Free Market: Austrian Economics and the Potential for Efficient Redistribution (Exploring the Basic Income Guarantee)", New York: Palgrave Macmillan, pp81-96
    • 2015, "A Philosophical Economist’s Case against a Government-Guaranteed Basic Income", The Independent Review, Vol XIX, n°4, pp489–502

    Liens externes


    https://www.wikiberal.org/wiki/Allocation_universelle

     

     

     
     

     

    août 07, 2026

    Une "sacrée" question: Les libéraux français étaient-ils libéraux ?

    Les libéraux français étaient-ils libéraux ?

    À propos du livre de Lucien Jaume:
    “L’Individu effacé ou Le paradoxe du libéralisme français.” (Fayard, 1998, 591 pages.)

    Article paru dans la Revue Commentaire.

    J’ai lu avec beaucoup d’intérêt, lors de sa publication en 1997, le livre de Lucien Jaume, L’Individu effacé ou Le paradoxe du libéralisme français. Membre du jury du Prix Guizot, je suis même de ses admirateurs qui, par leur vote, ont fait obtenir le prix 1998 à cet ouvrage.
    Mais l’estime que j’exprimais ainsi pour l’auteur et pour l’érudition avec laquelle il embrasse son sujet ne signifie pas que son interprétation générale de l’héritage libéral français ne m’inspirait aucune perplexité. Je l’ai éprouvée de nouveau en lisant l’article de Lucien Jaume, dans la revue Esprit (numéro de juin 1998), intitulé « Aux origines du libéralisme politique français », étude qu’il définit lui-même comme une « présentation » de L’Individu effacé.


    Puisqu’il est question d’effacement, la question que Lucien Jaume m’amène a me poser est celle-ci : pourquoi la France a-t-elle toujours « effacé » sa propre tradition libérale? Lucien Jaume va même plus loin : il entend démontrer que nos libéraux n’étaient pas libéraux.

    Le but de Lucien Jaume est de nous persuader que les libéraux français du XIXe siècle, en réalité, étaient étatistes et que donc les néolibéraux actuels, pervertis par l’école austro-anglo-américaine, partisans de la privatisation et de la déréglementation, n’ont pas le droit de s’en réclamer. Nos libéraux du temps des Lumières et du XIXe siècle n’ont jamais voulu supprimer l’État.

    Bien sûr que non, mais entre supprimer l’Etat et lui retirer les tâches qu’il exécute mal et au prix fort, il y a une différence, que Turgot, le premier, a inégalablement précisée.

    Ou encore Tocqueville, qui n’a cessé de se plaindre de l’excès du centralisme étatique français et de ses méfaits.

    Lucien Jaume, par exemple, s’appuie sur «l’éloge» de Napoléon ler fait par Guizot dans Des moyens de gouvernement et d’opposition 1. Le libéralisme à la française impliquerait la vénération de l’État fort dû à Napoléon.

    C’est là curieusement simplifier un texte qui est, pour l’essentiel, un réquisitoire contre « Buonaparte ».

    Guizot reconnaît, certes, à l’Ajaccien le talent d’exceller « dans le discernement et l’emploi des moyens », et le mérite d’avoir rétabli l’ordre public après l’anarchie du Directoire. Mais il faut lire la suite de ce passage. Guizot y reproche à « Buonaparte », dans un tableau d’un modernisme étonnant, d’avoir transformé les Français en témoins passifs d’un État qui se donne en spectacle, d’avoir tué en eux le principe de l’éducation démocratique, le sens de la citoyenneté active et responsable. Il les a dressés à être les simples badauds d’une grandeur théâtrale, bref il a « commis ce crime de nous exalter et de nous énerver 2tout ensemble, de nous inspirer en même temps le goût du désoeuvrement politique et l’aversion de l’ennui ».
    Il faut, poursuit Guizot, que la France « n’oublie pas tout ce mal et qu’elle en reconnaisse les causes; il faut que tous les vices du système impérial se dévoilent à ses yeux, qu’elle apprenne à les voir, à les juger, à les haïr » (souligné par moi).

    Diagnostiquer dans ce texte une réhabilitation louangeuse de l’État impérial, omnipotent et omnivore, c’est pousser un peu loin la liberté d’interpréter, les petits marquis diraient de « déconstruire » les classiques.

    Lucien Jaume, gêné sans doute, dans sa démonstration, par l’anti-étatisme sans équivoque d’un Frédéric Bastiat, se borne à écrire à son sujet : «Je ne trouve pas chez Bastiat une vision échappant au providentialisme».

    Je ne discerne pas, quant à moi, le sens de cette phrase.

    Quel « providentialisme »? Dans son essai L’État (1848), Bastiat est on ne peut plus clair, sans recourir le moins du monde à la Providence. L’État est pour lui « la grande fiction, à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde ».

    Lucien Jaume fait très justement observer que la grande majorité des patrons français, au XIXe siècle, étaient protectionnistes et que c’est Napoléon III qui leur imposera le libre-échange.

    Mais tel est précisément, vingt ans avant l’Empereur, le reproche que leur fait Bastiat !
    Dans son article de 1844 : « De l’influence des tarifs français et anglais sur l’avenir des deux peuples » 3, il soutient la thèse que la protection, c’est la spoliation.

    Cette formule, soit dit en passant, s’applique fort bien à l’actuelle politique agricole commune de l’Union européenne, ainsi qu’à maintes autres politiques de subvention de ladite Union. Subventionner quelqu’un, c’est forcément spolier quelqu’un d’autre.

    À l’appui et même à la source de cette constante intellectuelle du libéralisme français, on peut évoquer aussi bien le texte de Turgot Contre les entraves à la liberté du commerce, qui est de… 1753 4.

    De même, Lucien Jaume dénonce le « contresens », dit-il, selon lequel Benjamin Constant, dans sa célèbre conférence de 1819, aurait « entièrement opposé la liberté des Anciens à celle des Modernes ».

    En effet, Constant dit bien dans sa péroraison que, ces deux types de liberté, il faut « apprendre à les combiner l’une avec l’autre ». Mais le « contresens » que dénonce Lucien Jaume est imaginaire.

    Constant attaque la liberté selon les Anciens (qui est d’ailleurs, en fait, dans sa pensée, surtout la liberté selon Rousseau et l’abbé de Mably, ses vraies têtes de Turcs) parce que, tout en asseyant la légitimité du pouvoir politique, elle anéantit, croit-il,5 la liberté des particuliers.

    C’est ce qu’on lui ferait dire. Or il veut, en fait, conserver la liberté collective grecque tout en y ajoutant la liberté des particuliers.
    Grande découverte! Nul lecteur de bonne foi ne lui a jamais fait dire autre chose. « Les gouvernements n’ont pas plus qu’autrefois, conclut Benjamin Constant, le droit de s’arroger un pouvoir illégitime; mais les gouvernements qui partent d’une source légitime ont, moins qu’autrefois, le droit d’exercer sur les individus une suprématie arbitraire. »

    Garder la liberté ancienne ne réduit donc en rien, chez Constant, la valeur accordée par lui à l’individualisme libéral, comme tendrait à l’insinuer la remarque de Lucien Jaume, destinée à étayer, je l’ai dit, la thèse centrale et le titre de son ouvrage.

    Car il existe dans la tradition politique française, de droite comme de gauche, une tendance à n’accepter la démocratie que dans la mesure où elle écrase l’individu, en commençant par l’écraser d’impôts, ce qui est le meilleur moyen de le réduire à l’impuissance, et aussi dans la mesure où l’État peut par conséquent substituer ses décisions collectives à toutes celles qui normalement devraient être individuelles.

    Même quand les décisions de l’État se révèlent désastreuses et ruineuses, son crédit reste cependant intact, puisque les Français sont convaincus que l’individu et le marché ne peuvent amener que l’injustice et le désordre.
    La démocratie française, quoique issue du suffrage universel, a donc, dans sa façon d’annihiler l’initiative personnelle, des effets sur la société très semblables à ceux des régimes autoritaires. L’individu, voilà l’ennemi! C’est vrai pour tous les courants anti-libéraux, qu’ils soient français ou non.

    Dans son petit livre sur l’individualisme 6, Alain Laurent cite plusieurs textes savoureux où l’individualisme est vilipendé en termes presque identiques par Karl Marx et Benito Mussolini, Pierre-Joseph Proudhon et Philippe Pétain, plus tard les gaullistes et les socialistes, sous la Ve République.

    Confondre l’intérêt général avec l’intérêt de l’Etat omnipotent et de ceux qui le détiennent ou qui le servent, remplacer les disparités qui résultent de la compétition entre les individus par celles qui sont artificiellement fabriquées par la distribution des privilèges, des places et des statuts spéciaux, telle est l’idée que les Français se font de l’égalité.

    Cela signifie qu’ils acceptent les inégalités lorsqu’elles sont décrétées par le pouvoir, mais non lorsqu’elles résultent du libre jeu des libertés individuelles.

    On peut constater que les libéraux français, dans leurs tentatives périodiques pour réhabiliter la liberté individuelle et faire reculer l’usurpation étatique, ont toujours échoué. Mais on ne peut pas leur prêter l’intention persistante, à travers les siècles, d’avoir volontairement recherché cet échec.

    Lucien Jaume a raison d’insister sur le fait que le libéralisme français est avant tout un libéralisme politique, ce qui le distinguerait, paraît-il, du libéralisme anglais – ou écossais – essentiellement économique.

    On reconnait ici la haine française du marché.

    Jaume a raison, parce que tout libéralisme est d’abord politique, et il a tort parce qu’il n’y a pas de liberté politique sans liberté économique. Cela ressort aussi bien de Turgot que d’Adam Smith, de Bastiat que de Locke. Outre les avantages qu’elle procure et la supériorité qu’elle a dans son propre domaine, l’autonomie de l’économie est la condition de la liberté du citoyen et elle est le fondement de l’État juste, adapté à ses tâches et ne les négligeant point pour usurper celles qui échappent à sa capacité, et qu’il sabote. C’est pourquoi tout refus du marché et de la libre entreprise cache un refus plus ou moins avoué de la démocratie.

    Un des libéraux français les plus méconnus aujourd’hui à force d’avoir été vilipendé et odieusement défiguré est Hippolyte Taine. Ses Origines de la France contemporaine sont un livre qui a été en pratique éliminé du panorama historique moderne par le travail de calomnie qu’avec une ardente malhonnêteté intellectuelle a mené contre lui l’école jacobino-bolchevique d’histoire de la Révolution française, principalement Alphonse Aulard et Albert Mathiez, relayés à la génération suivante par divers suiveurs 7.
    Dans la dernière partie des Origines, intitulée « Le Régime moderne » et consacrée aux institutions françaises telles qu’elles ont été façonnées par le système impérial, on trouve des passages 8 qui, quoique parus en 1884, pourraient être signés de Ludwig von Mises, Friedrich Hayek ou Milton Friedman, tant l’analyse de l’hypertrophie étatique y préfigure les critiques actuelles.

    Qu’on me pardonne de citer ces passages un peu longuement, mais ils en valent la peine :

    « Même quand l’État respecte ou fournit la dotation du service, par cela seul qu’il le régit, il y a des chances pour qu’il le pervertisse.

    Presque toujours, lorsque les gouvernements mettent la main sur une institution, c’est pour l’exploiter à leur profit et à son détriment; ils y font prévaloir leurs intérêts ou leurs théories; ils y importent leurs passions; ils y déforment quelque pièce ou rouage essentiel; ils en faussent le jeu, ils en détraquent le mécanisme; ils font d’elle un engin fiscal, électoral ou doctrinal, un instrument de règne ou de secte.[…]

    Même quand les gouvernants ne subordonnent pas les intérêts de l’institution à leurs passions, à leurs théories, à leurs intérêts propres, même quand ils évitent de la mutiler et de la dénaturer, même quand ils remplissent loyalement et de leur mieux le mandat surérogatoire qu’ils se sont adjugé, infailliblement ils le remplissent mal, plus mal que les corps spontanés et spéciaux auxquels ils se substituent; car la structure de ces corps et la structure de l’État sont différentes.

    Unique en son genre, ayant seul l’épée, agissant de haut et de loin, par autorité et contrainte, l’État opère à la fois sur le territoire entier, par des lois uniformes, par des règlements impératifs et circonstanciés, par une hiérarchie de fonctionnaires obéissants qu’il maintient sous des consignes strictes.


    C’est pourquoi il est impropre aux besognes qui, pour être faites, exigent des ressorts et des procédés d’une autre espèce. Son ressort, tout extérieur, est insuffisant et trop faible pour soutenir et pousser les oeuvres qui ont besoin d’un moteur interne, comme l’intérêt privé, le patriotisme local, les affections de famille, la curiosité scientifique, l’instinct de charité, la foi religieuse. Son procédé, trop mécanique, est trop rigide et trop borné pour faire marcher les entreprises qui demandent à l’entrepreneur le tact alerte et sûr, la souplesse de main, l’appréciation des circonstances, l’adaptation changeante des moyens au but, l’invention continue, l’initiative et l’indépendance.

    Partant, l’État est mauvais chef de famille, mauvais industriel, agriculteur et commerçant, mauvais distributeur du travail et des subsistances, mauvais régulateur de la production, des échanges et de la consommation, médiocre administrateur de la province et de la commune, philanthrope sans discernement, directeur incompétent des beaux-arts, de la science, de l’enseignement et des cultes 9.

    En tous ces offices, son action est lente ou maladroite, routinière ou cassante, toujours dispendieuse, de petit effet et de faible rendement, toujours à côté et au-delà des besoins réels qu’elle prétend satisfaire. C’est qu’elle part de trop haut et s’étend sur un cercle trop vaste.

    Transmise par la filière hiérarchique, elle s’y attarde dans les formalités et s’y empêtre dans les paperasses. Arrivée au terme et sur place, elle applique sur tous les terrains le même programme, un programme fabriqué d’avance, dans le cabinet, tout d’une pièce, sans le tâtonnement expérimental et les raccords nécessaires, un programme qui, calculé par à peu près, sur la moyenne et pour l’ordinaire, ne convient exactement à aucun cas particulier, un programme qui impose aux choses son uniformité fixe, au lieu de s’ajuster à la diversité et à la mobilité des choses, sorte d’habit-modèle, d’étoffe et de coupe obligatoires, que le gouvernement expédie du centre aux provinces, par milliers d’exemplaires, pour être endossé et porté, bon gré mal gré, par toutes les tailles, en toute saison. »

    On trouve même, dans ce chapitre de Taine, une description anticipatrice de la situation dans laquelle plongera en 1991 la Russie, après la décomposition de l’Union soviétique, c’est-à-dire la situation d’un groupe humain où l’État, ayant tout envahi, a complètement détruit les ressorts de la société civile avant de sombrer lui-même dans le néant. Je n’avais pas en mémoire ce texte quand j’ai traité ce même sujet dans Le Regain démocratique (1992), sans quoi je l’aurais mis en exergue du livre :

    « Bien pis, non seulement dans ce domaine qui n’est pas le sien l’État travaille mal, grossièrement, avec plus de frais et moins de fruit que les corps spontanés, mais encore par le monopole légal qu’il s’attribue ou par la concurrence accablante qu’il exerce il tue ces corps naturels, ou il les paralyse, ou il les empêche de naître; et voilà autant d’organes précieux qui, résorbés, atrophiés, ou avortés, manquent désormais au corps total.

    Bien pis encore, si ce régime dure et continue à les écraser, la communauté humaine perd la faculté de les reproduire : extirpés à fond, ils ne repoussent plus; leur germe lui-même a péri. Les individus ne savent plus s’associer entre eux, coopérer de leur propre mouvement, par leur seule initiative, sans contrainte extérieure et supérieure, avec ensemble et longtemps, en vue d’un but défini, selon des formes régulières, sous des chefs librement choisis, franchement acceptés et fidèlement suivis.

    Confiance mutuelle, respect de la loi, loyauté, subordination volontaire, prévoyance, modération, patience, persévérance, bon sens pratique, toutes les dispositions de coeur et d’esprit sans lesquelles aucune association n’est efficace ou même viable se sont amorties en eux, faute d’exercice.

    Désormais la collaboration spontanée, pacifique et fructueuse, telle qu’on la rencontre chez les peuples sains, est hors de leur portée; ils sont atteints d’incapacité sociale et, par suite, d’incapacité politique. »

    Sur ce sujet, on a lu dans Commentaire, printemps 1998 et été 1998 (n°s 81 et 82) les deux articles d’Armand Laferrère, intitulés respectivement « Droit du travail, justice de classe » et « L’argument de la justice sociale ».

    Pour Armand Laferrère, le choix français « égalité plutôt que liberté » est une hypocrisie. Il y a moins de liberté, mais il n’y a pas moins d’inégalités en France qu’aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, mais ces inégalités sont différentes.
    Elles découlent des avantages alloués par l’État ou les collectivités locales. Les Français ne condamnent que les inégalités de revenus et de patrimoines personnels.
    Ils admettent et même respectent les inégalités qui résultent des privilèges alloués à et par la classe politico-administrativo-associativo-syndicale : voitures et logements, transports, courrier et téléphone gratuits, régimes de retraite particuliers, souvent accordés à des gens qui sont vraiment utiles, mais aussi à une foule de parasites domestiqués, que le pouvoir arrose de ses faveurs aux frais des contribuables dits « privilégiés », c’est-à-dire ceux qui justement n’ont aucun privilège et gagnent leur argent grâce à leur travail. Cette inversion du sens du mot « privilégié », dans le vocabulaire de la politique et du journalisme est d’ailleurs très révélateur.

    La résistance française au libéralisme provient d’une part, comme l’a bien vu Tocqueville dans L’Ancien Régime et la Révolution, de ce que les Français placent l’égalité au-dessus de la liberté, d’autre part de ce qu’ils acceptent les inégalités lorsqu’elles sont dues à l’État et non à la concurrence des talents. C’est vérifiable même, et peut-être surtout, dans le domaine de la culture, où nos artistes et intellectuels se battent inlassablement pour obtenir des financements officiels et défendre la « préférence nationale » chère à Le Pen, en s’abritant, eux, gens de gauche, derrière le cache-sexe de l’« exception culturelle ».

    Si un auteur dramatique et un metteur en scène, par exemple, montent, avec des capitaux privés, une pièce qui obtient un succès de public, et s’ils gagnent, mettons, quelques millions en un an, ils risquent fort de se voir méprisés pour avoir fait des concessions à une pratique bassement commerciale du théâtre.

    Si un autre auteur dramatique, en revanche, et un autre metteur en scène montent, cette fois avec une subvention officielle du même nombre de millions, une pièce tout aussi bonne ou tout aussi mauvaise qui sera jouée deux fois devant des invités et tombera ensuite, alors ce sont de grands hommes qui sacrifient à une conception « exigeante » (ô combien!) de leur art.
    Les premiers ont fait vivre une troupe, des techniciens, des décorateurs, des barmans, des caissiers, des comptables, des ouvreuses pendant douze mois, ont payé un loyer et des impôts, mais ce ne sont que des épiciers.
    Les seconds ont pompé les contribuables en mettant à profit les faveurs d’un ministre : ils sont encensés par la critique et invités à la garden party de l’Elysée, le 14 juillet.

    Ce que les Français détestent, ce ne sont pas les inégalités, ce sont les inégalités autres que celles octroyées par l’État. Rien ne l’a mieux montré que le succès des grèves des services publics durant l’hiver 1995-1996. Ces grèves avaient pour but d’empêcher que l’on révise les avantages exorbitants du droit commun – les privilèges au sens propre – qu’ont en France les salariés du secteur public par rapport à ceux du secteur privé.

    Or les grévistes furent applaudis par les travailleurs mêmes du privé, victimes et payeurs de ce système inégalitaire, et par les sociologues de l’ultra-gauche, en théorie champions de l’égalité, en pratique eux-mêmes privilégiés, invulnérables, subventionnés à vie, en échange de fort peu de travail, par la société qu’ils font semblant de vouloir détruire.

    Cette donnée profonde de la culture française – les inégalités dictées par la puissance et les corporations publiques sont bonnes, celles résultant des différences entre les activités des individus sont mauvaises – explique l’échec permanent du libéralisme en France, mais ne correspond aucunement à la doctrine des libéraux français.

    Dans le chapitre de ses Souvenirs où il relate les travaux de la commission de la Constitution, en 1848, Tocqueville observe qu’un conservateur comme Vivien est aussi étatiste-centralisateur que Marrast, lequel « appartenait à la race ordinaire des révolutionnaires français qui, par liberté du peuple, ont toujours entendu le despotisme exercé au nom du peuple ».

    Ayant donc signalé que cet accord soudain d’un homme de droite et d’un homme d’extrême gauche dans l’idolâtrie de l’État ne l’avait point surpris, Tocqueville ajoute :

    « J’avais remarqué depuis longtemps que le seul moyen de mettre à l’unisson un conservateur et un radical, c’était d’attaquer non dans l’application, mais dans le principe, le pouvoir du gouvernement central. On était sûr de se les attirer aussitôt sur les bras l’un et l’autre.

    « Lors donc qu’on prétend qu’il n’y a rien parmi nous qui soit à l’abri des révolutions, je dis qu'on se trompe, et que la centralisation s’y trouve.

    En France, il n’y a guère qu’une seule chose qu’on ne puisse faire : c’est un gouvernement libre, et qu’une seule institution qu’on ne puisse détruire : la centralisation. Comment pourrait-elle périr? Les ennemis des gouvernements l’aiment et les gouvernants la chérissent. Ceux-ci s’aperçoivent, il est vrai, de temps à autre, qu’elle les expose à des désastres soudains et irrémédiables, mais cela ne les en dégoûte point. Le plaisir qu’elle leur procure de se mêler de tout et de tenir chacun dans leurs mains leur fait supporter ses périls.»

    L’enseignement de cette page de Tocqueville vaut encore de nos jours. Il est que la majorité des Français aiment l’Etat plus que la liberté. Donc les penseurs libéraux n’ont guère eu d’influence sur notre vie politique, amis ils n’ont pas professé l’opposé de leur propre doctrine. Reconnaissons-leur l’infortune d’avoir été toujours minoritaires, mais non pas le défaut d’avoir été constamment incohérents.

    Jean-François Revel


    1. cité dans Les Libéraux de Pierre Manent, Hachette, Pluriel, t. II, p. 162-169.

    2. Dans le sens de « anémier », bien entendu.

    3. in Pierre Manent, Les Libéraux, t. 11, p. 261-280.

    4. voir ses Fragments d’économie politique.

    5. La thèse de Constant est contestée aujourd’hui sur le plan purement historique. Voir Mogens H. Hansen, La Démocratie athénienne, Les Belles Lettres, 1993. Mais, sur le plan politique, théorique et pratique, sa distinction conserve en revanche toute son actualité.

    6. Histoire de l’individualisme, PUF, coll. « Que sais.je », 1993.

    7. Pour le détail de cette exécution, je me permets de renvoyer à ma Connaissance inutile (1988), chap. IX, p. 302-312 de l’édition Pluriel-Hachette. Récemment encore, dans La Philosophie en France au XIXe siècle (PUF « Que sais-je ? », 1998), Jean Lefranc, agrégé de philosophie et maître de conférences honoraire à Paris-Sorbonne, accuse Taine de décrire la Révolution française comme « une maladie mentale collective » et l’assimile à Joseph de Maistre ! Quand on sait quelle est, dans Les Origines, la sévérité de Taine pour l’Ancien Régime, on demeure confondu devant de telles inexactitudes.

    8. Livre deuxième, § IV et V.

    9. Exemples pour l’Angleterre dans les Essais de Herbert Spencer intitulés Over-legislation et Representative Government. Exemples pour la France dans La Liberté du travail, par Charles Dunoyer (1845). Ce dernier ouvrage contient, par anticipation, presque toutes les idées de Herbert Spencer; il n’y manque guère que les illustrations physiologiques(Note de Taine).

    https://chezrevel.net/les-liberaux-francais-etaient-ils-liberaux/ 

    https://www.wikiberal.org/wiki/Lucien_Jaume 

     


     

    Jean-François Revel

    Jean-François Revel, né le 19 janvier 1924 à Marseille et mort le 30 avril 2006 à Paris, est un écrivain et journaliste français, membre de l'Académie française de 1997 à sa mort. 

    Biographie de Jean-François Revel

    Il est résistant pendant la Seconde Guerre mondiale à Paris sous la direction d'Auguste Anglès.

    Étudiant de l'École Normale Supérieure et agrégé de philosophie, il enseigne à l'étranger (en Algérie, au Mexique puis en Italie) puis en France à Lille, jusqu'en 1963. Il se consacre ensuite à sa carrière de journaliste et d'écrivain. Philosophe, pamphlétaire, essayiste, il collabore à France-Observateur, puis à L'Express, puis au journal Le Point. Adversaire résolu de l'autoritarisme gaulliste, il publie un pamphlet décapant Le Style du Général en 1959, puis des chroniques politiques comme En France (1965) ou Lettre ouverte à la droite (1968). Sa contestation des institutions de la Ve République se poursuivra sans faiblir jusqu'à la fin de sa vie, comme en témoigne la parution en 1992 de L'Absolutisme inefficace.

    En 1970, il publie son premier essai politique à grand succès, Ni Marx ni Jésus, reportage sur les évolutions politiques, sociales et culturelles aux États-Unis à la fin des années 1960. Socialiste déclaré jusqu'au début des années 1970, il continuera de se réclamer de la gauche, estimant qu'elle n'est pas condamnée aux recettes marxistes et dirigistes. C'est pourquoi il dénonce avec fermeté le pacte de programme commun unissant les socialistes et les communistes et se sépare de François Mitterrand (dont il fut proche au temps de la FGDS - Fédération de la gauche démocrate et socialiste). Il a brièvement collaboré au Canard Enchainé dans les années 1970 sous le pseudonyme de Théophraste Muret. En 1976 il sort La Tentation totalitaire ; puis, un an après, La Nouvelle Censure qui analyse avec acuité et humour la réception du précédent essai.

    Revel invente en 1979 la formule le droit d'ingérence (reconnaissance du droit qu'ont une ou plusieurs nations de violer la souveraineté nationale d'un autre État), droit qui ne fait pas l'unanimité parmi les libéraux, et qui a depuis été transformé en devoir d'ingérence.

    Depuis les années 1980, Revel oscille entre le libéralisme conservateur, partisan d'un État fort, mais limité à ses fonctions régaliennes, et le néoconservatisme (dont témoignent, par exemple, Comment les Démocraties finissent en 1983 et, plus récemment, L'Obsession anti-américaine en 2002). Selon Pierre Boncenne, ce serait Revel qui aurait soufflé en privé à Mitterrand sa célèbre phrase : « Je constate que les pacifistes sont à l'Ouest et que les missiles sont à l'Est. »

    Il a été élu le 19 juin 1997 à l'Académie française au 24e fauteuil. Un de ses fils est Matthieu Ricard, d'obédience bouddhiste, écrivain, et proche du Dalaï Lama.

    Citations

    • « L'idéologie, c'est ce qui pense à votre place. »
    • « Un système philosophique n'est pas fait pour être compris : il est fait pour faire comprendre. »
    • « Ce que les Français détestent, ce ne sont pas les inégalités, ce sont les inégalités autres que celles qui sont octroyées par l'État. »
    • « Le XXe siècle a été, au-delà de toute limite jusque-là connue, celui du vice. »
    • « Le plus piquant est que l'État, quand il veut corriger - lisez : escamoter - ses erreurs économiques, les aggrave. Il peut se comparer à une ambulance qui, appelée sur les lieux d'un accident de la route, foncerait dans le tas et tuerait les derniers survivants. »
    • « Il ne faut pas considérer le libéralisme comme l'envers du socialisme, c'est-à-dire comme une recette mirobolante qui garantirait des solutions parfaites, quoique par des moyens opposés à ceux des socialistes. »
    • « Il n'y a aucun mérite à corriger les inconvénients du régime d'assemblée en se jetant de tout son poids dans le régime de pouvoir personnel et réciproquement. Ou encore à endiguer les débordements possibles d'un gouvernement des juges en asservissant le pouvoir judiciaire. Dans la bonne Constitution, doublée du bon usage, aucun des trois pouvoirs n'empiète sur l'autre, mais aucun non plus n'est empêché par les deux autres de remplir la fonction qui lui revient. La solution française hélas ! a consisté à trancher la tête du patient pour le guérir de la migraine. »
    • « C'est que le contraste éclate entre l'immensité du pouvoir d'un homme qui a tous les moyens d'agir et cette pseudo-communication d'esquive, d'éloge intarissable de soi-même, de reconstruction rétrospective de la réalité, de mise au pas, de revanche et de réprimande. L'État-spectacle que dénonçait R.-G. Schwartzenberg chez Valéry Giscard d'Estaing, non seulement s'est fait encore plus pharaonique, mais il s'est doublé de la bouffissure d'un autre fléau : l'État bavard. »
    • « Nous n'avons peut-être pas de cour, mais nous avons des courtisans. Nous n'avons peut-être pas de monarque, mais nous avons des sujets. Est-ce là un jugement trop sévère ? Je ne le crois pas. La tyrannie se définit depuis toujours comme le système dans lequel les pièces dépendent d'un seul homme. Elle peut être débonnaire, elle n'en est pas moins la tyrannie. »
    • « Il serait sans doute excessif et injuste d'écrire que l'information est interdite dans une moitié du monde et fausse dans l'autre. Car elle est interdite dans beaucoup plus de la moitié du monde. »
    • « J'ai lutté contre le communisme avant tout au nom de la dignité humaine et du droit à la vie. Que la faillite permanente et ridicule des économies administrées ne fût pas sans apporter quelques arguments aux économistes libéraux - encore que bien des socialistes le nient aujourd'hui farouchement - c'était incontestable, mais ce n'était pas l'essentiel. Quand on se trouve dans une prison doublée d'un asile de fous et d'une association de meurtriers, on ne se demande pas s'il faut les détruire au nom du libéralisme, de la social-démocratie, de la troisième voie, du socialisme de marché ou de l'anarcho-capitalisme. »
    • « Lorsqu'on constate que l'économie de marché ne réussit pas à guérir instantanément les maladies du communisme, il faudrait se demander si c'est la faute de l'économie de marché ou la faute du communisme. Le communisme en miettes, ce n'est pas l'économie de marché. »
    • « La liberté selon les socialistes se définit comme la participation au pouvoir collectif et non plus comme l'extension du choix et de la responsabilité individuels, avec ses risques et ses récompenses, ses victoires et ses défaites, ses triomphes et ses humiliations. On a beau vouloir se distinguer des communistes, se laver du soupçon d'acheminer la France vers un État totalitaire larvé, se draper dans l'autre tradition, celle du socialisme de la liberté ou des courants qui, depuis la Renaissance, luttent pour la conquête d'une autonomie croissante de l'individu : il n'en reste pas moins que, tant dans leurs textes théoriques que dans leurs réformes ou actes de gouvernement, les socialistes préconisent des mesures qui conduisent infailliblement à la consécration d'une tradition où, comme disait Rousseau, tout citoyen se voit contraint d'être libre. »
    • « Lorsque, après le coup d'État d'octobre 1917, Trotski déclara que le gouvernement provisoire avait été « envoyé au dépôt d'ordures » (ce que les Français traduisirent avec bonheur par « était tombé dans les poubelles de l'histoire »); lorsque, en 1956, Khroutchev cria à des journalistes occidentaux : « Nous vous enterrerons tous ! », le régime affichait son inébranlable confiance en lui-même, jointe à ses persistantes et indubitables dispositions d'éboueur et d'entrepreneur des pompes funèbres. Tout comme son héritier Mao avec ses Cent Fleurs, cultivées sans doute en vue de couronnes mortuaires, ainsi qu'on devait le découvrir. Mais ce dont ces héros ne se doutaient pas, c'est que leurs propos allaient s'appliquer à eux-mêmes, au communisme et non au capitalisme. Ils commencèrent par enterrer une foule de communistes, bourrant leurs cimetières de leurs propres populations. Aujourd'hui, leur système à son tour tombe dans leurs chères poubelles de l'histoire. »
    • « En Espagne comme en France, les socialistes ont une si haute idée de leur moralité qu'on croirait presque, à les entendre, qu'ils rendent la corruption honnête en s'y livrant, loin qu'elle ternisse leur vertu quand ils y succombent. »
    • « La différence entre l'éducation totalitaire et l'éducation libérale consiste en une distinction des plus simples : la première prescrit ce qu'il faut penser, la seconde enseigne comment penser »[1]

    Citation sur Jean-François Revel

    • « Cet intellectuel qui fut tour à tour résistant, normalien, professeur de philosophie, puis tout ensemble journaliste, auteur de multiples best-sellers, critique d'art, gastronome et académicien était plus ou moins méprisé du sérail. Pourquoi au juste ? Parce qu'il osait n'être pas marxiste, soutenait que libéralisme et démocratie peuvent seuls assurer le développement social ? Cela ne jouait pas en sa faveur, mais son vrai crime était ailleurs. Dès 1957, il avait osé dire que les rois philosophes étaient nus, la Sorbonne un asile de gâteux arrogants et la philosophie une affaire classée depuis le XVIIIe siècle. » (Roger-Pol Droit)

    Notes et références

    1. in Mémoires, 1997

    Principales œuvres

    • Pourquoi des philosophes ? (1957).
    • Pour l'Italie (1958).
    • Sur Proust (1960).
    • La Cabale des dévots (1962).
    • Contrecensures (1966).
    • Ni Marx ni Jésus (1970).
    • La Tentation totalitaire (1976).
    • 1980, "The View from Paris", Encounter, December
    • La Grâce de l'État (1981).
    • Le Rejet de l'État (1984).
    • Une anthologie de la poésie française (1984).
    • Le Terrorisme contre la démocratie (1987).
    • L'Absolutisme inefficace, ou Contre le présidentialisme à la française (1992).
    • Le Regain démocratique (1992).
    • Histoire de la philosophie occidentale, de Thalès à Kant (1994).
    • Le Moine et le Philosophe (en collaboration avec son fils Matthieu Ricard) (1997).
    • Le Voleur dans la maison vide, Mémoires (1997).
    • Fin du siècle des ombres (1999).
    • 2000, La grande Parade. Essai sur la survie de l'utopie socialiste, Acheter en ligne
    • 2002, L'Obsession anti-américaine, Acheter en ligne

    Littérature secondaire

    • 2014, Philippe Boulanger, "Jean-François Revel. La démocratie libérale à l'épreuve du XXe siecle", Paris: Les Belles Lettres, Coll Les penseurs de la liberté

    Liens externes

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    Bouquins De Jean-françois Revel (for)






     


     

     

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