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août 03, 2026

L’État administratif et le libéralisme : une exception culturelle française !

L’État administratif et le libéralisme : une histoire française

Introduction

Les circonstances de l’actuelle crise financière, économique, mais aussi morale et intellectuelle ne peuvent que renforcer la tendance à rendre le libéralisme responsable de tous les maux. En France, le problème ne date pas d’aujourd’hui, il possède des racines qui s’enfoncent loin dans le passé, il concerne la naissance et le développement de l’État administratif à la française, qui a fait figure de colonne vertébrale dans l’histoire de notre nation. Remonter aux origines historiques de cette conception, c’est d’abord mieux comprendre combien la mondialisation brouille ou anéantit les repères immémoriaux des Français. En outre, les faits nouveaux survenus avec l’éclatement de la crise financière, depuis l’automne 2008, sont en train de réactiver cet héritage et de lui redonner des énergies d’une portée imprévisible, ce dont tout gouvernant devrait être averti ; nul ne sait quelles seront les conséquences d’une crise peut-être comparable à celle des années 1930, en tout cas, on ne peut pas se dispenser de mener l’enquête sur ce qui a été, à travers une quinzaine de constitutions et de régimes, le rôle original de l’État en France. Le propos est donc non pas de donner des recettes ni d’incriminer des responsables, mais de proposer aux lecteurs, aux décideurs, aux citoyens, quelques pistes de réflexion et, peut-être, d’action !

 

Il y a douze ans, je publiais un livre sur le libéralisme français, dont le titre soulignait, par l’idée d’« effacement » de l’individu1, que la France, pays des droits de l’homme et du citoyen, n’avait pas accompli sa révolution individualiste. Il fallait entendre par là que les tutelles, les précautions prises par l’État, la centralisation administrative, la recherche de corporatismes protecteurs signaient dans notre pays la méfiance envers le libéralisme et la société civile.

Bien plus près de nous, les 20, 21 et 22 mars 2009, le forum de Libération, sur «Comment sortir de la crise ? » (diffusé par France Inter), prenait pour leitmotiv la thèse que l’individualisme était devenu excessif, que l’égoïsme avait montré suffisamment ses ravages et que, donc, il fallait inventer (ou retrouver) de nouvelles formes du collectif. Ou, comme dit aussi Régis Debray, il faut rénover la fraternité. Ma position consistera à suggérer que le libéralisme qu’on croit pourfendre est un épouvantail, qu’il faut s’entendre sur ce qu’on appelle l’individualisme, qui, d’ailleurs, n’a pas constitué le modèle dominant de l’éducation, des entreprises et de la vie intellectuelle en France. Je demande aussi que l’on n’oublie pas, dans ce qui suit, un principe d’interprétation pour notre histoire : tout ce que nous avons construit depuis la Révolution et depuis Napoléon est une lutte contre l’Ancien Régime. Une clé capitale est la haine tenace portée à l’esprit de privilège et aux particularismes pouvant évoquer (réalité ou métaphore) l’ancienne société de corps, de hiérarchie et de morgue. On peut citer le Code civil, la conception de la justice, l’école laïque, la République et sa trilogie (Liberté, Égalité, Fraternité), la décentralisation si longtemps demandée (au moins durant tout le xixe siècle)et si longtemps refusée (jusqu’en 1982, lois Defferre). Nos institutions et nos passions protectrices de ces institutions portent l’empreinte en creux – si l’on regarde bien – de la monarchie absolue et de l’Église catholique. Gouverner aujourd’hui rend  nécessaire de connaître cette histoire, pour éviter de graves discordances ; la crise politique nouée autour de l’université (l’autonomie, le statut des enseignants) en constitue un exemple.

Il nous faut, dans un premier temps, partir de l’esprit de 1789, de ce qu’il nous a légué et que nous reproduisons souvent sans le savoir ; notamment, en matière d’action de l’État, un certain type de pensée et d’intervention qui s’exerce sur le lien social. Quand on dit « l’État », ici, il est clair qu’on ne parle pas des gouvernements ou de tels ou tels courants politiques qui ont gouverné. La figure de l’État, le sens de sa mission vont bien au-delà. On verra, dans un deuxième temps, les conséquences qui en découlent, notamment en matière de confiance, puisque la confiance est le ressort essentiel des démocraties libérales. Enfin, on terminera sur un problème politique récurrent, d’intensité névralgique, celui de la formation des élites en France.

Notes:

1. L. Jaume, L’Individu effacé ou le Paradoxe du libéralisme français, Paris, fayard, 1997.

Partie 1

L’esprit de 1789 et les tâches de l’Etat

Tel  qu’il se fonde sur de nouvelles bases lors de la Révolution française, et selon le principe que la loi est « l’expression de la volonté générale », l’État considère qu’il a des missions à l’égard de la société, y compris dans les rapports que l’individu entretient avec lui-même et avec les autres. On le voit encore ces jours-ci, où l’image de Jacques Tati ou d’une comédienne incarnant Coco Chanel est soumise à censure parce qu’elle constituerait une incitation à fumer. De façon globale, cela concerne tout ce qui constitue le lien social, comme lieu d’intervention de l’État. Pour le dire brièvement, il s’agit, à partir de 1789, de dépolitiser le lien social, d’individualiser le lien social et, enfin, de l’administrer. Considérons tour à tour ces trois aspects.

Que faut-il entendre par « dépolitiser le lien social » ? On peut s’étonner d’une pareille affirmation, alors que la Révolution prend appui sur la mobilisation de la société, sur « le peuple visible », qui manifeste dans la rue et qui, parfois, n’en fait qu’à sa tête, par exemple en ramenant le roi et sa famille à Paris en octobre 1789, ou, auparavant, en prenant la Bastille. Mais c’est vers les juristes, ce groupe dirigeant de l’Assemblée constituante (notaires, avocats, robins divers) qu’il faut se tourner pour comprendre la nouvelle conception appelée à inspirer les rapports entre société et pouvoir. Quelqu’un comme Sieyès est issu du clergé et non de la basoche, mais il a son idée du droit : la volonté générale, explique-t-il dans le discours du 7 septembre 1789, ne se trouve pas dans le peuple ni dans le corps électoral, mais dans l’Assemblée élue. C’est d’ailleurs pourquoi la notion d’un « appel au peuple » contre des projets de loi de l’Assemblée (proposition de défenseurs de l’exécutif comme Mirabeau) est, à ses yeux, une idée absurde. Le peuple – ou la nation, comme on voudra – n’a pas de volonté propre à faire valoir contre ceux qui, par leur réunion dans la capitale, par la délibération, la confrontation de leurs opinions, font émerger la volonté générale. D’ailleurs, explique encore Sieyès dans ce discours, c’est l’unité de l’Assemblée élue qui crée l’unité du peuple, et non l’inverse. Le peuple français ne peut exister politiquement et ne peut vouloir quelque chose qu’à travers son incarnation visible : l’Assemblée de ses représentants, où chaque membre « représente la nation tout entière »2.

C’est évidemment une conception théologique qui n’est pas sans rap- peler le discours de Bossuet sur l’unité de l’Église : chaque évêque ne doit rien dire ni rien faire qui ne puisse être avoué par tous les autres, car il représente l’Église, qui est, par son unité mystique, tout entière en chacune de ses parties. La différence est-elle que les députés peuvent voter, se combattre, décider à la majorité ? Mais les synodes, les conciles et toutes les assemblées ecclésiastiques le font aussi, en inventant d’ailleurs les techniques électorales et délibératives de l’époque moderne.

En fait, dans la conception des constituants de 1789 – hormis quelques récalcitrants –, la politique est déplacée de la société vers l’État, des simples citoyens vers les « spécialistes » de la chose publique. On le vérifie dans deux autres circonstances parlementaires : au moment de la loi que Le Chapelier fait voter en juin 1791 sur les syndicats (ouvriers ou patronaux) et en septembre 1791 sur les clubs et les sociétés populaires. Dans le premier texte, il est dit que les salariés ne sauraient se regrouper pour « leurs prétendus intérêts communs » (article 2), pour « délibérer », c’est-à-dire pour s’entendre par décision propre sur le salaire et, éventuellement, sur la grève. De même, présentant le second texte l’avant-dernier jour de la Constituante, le 29 septembre, Le Chapelier affirme que les Jacobins (club de Paris fédérant des centaines de filiales en province) ne sont rien d’autre qu’une corporation; ils ont un réseau serré et hiérarchisé, ils sont disciplinés, obéissent à des mots d’ordre communs, votés en assemblée et diffusés par le centre. Or, selon une remarquable formule de l’orateur, à cette date, « l’opinion publique est connue » et « la Révolution est terminée ». Les corps politiques intermédiaires, entre les citoyens et les représentants, sont donc des centres d’agitation inutiles et dangereux, tout comme les syndicats seraient nuisibles à la liberté d’entreprendre.

C’est en ce sens que l’État a pour fonction de dépolitiser le lien social, dans la mesure où il détient le monopole de la connaissance de l’intérêt général, de sa défense, de son application. En réalité, cette dépolitisation est une politisation précise et qui ne s’avoue pas. Voyons l’exposé des motifs de la loi sur les syndicats : « Il n’y a plus de corporations dans l’État, il n’y a plus que l’intérêt particulier de chaque individu et l’intérêt général. Il n’est permis à personne d’inspirer aux citoyens un intérêt intermédiaire, de les séparer de la chose publique par un esprit de corporation. »

Les termes État, citoyen, chose publique signalent combien la question est politique en fait : pourquoi parler de citoyens dans la relation de travail contractuelle ? De même, à l’en croire, Le Chapelier vise à restreindre (sinon à étouffer) les clubs jacobins non parce qu’ils sont, sur sa gauche, une opposition à la ligne de la Constituante, qui est plus modérée, mais parce qu’ils ressuscitent les « corporations » ! Il prétend défendre l’ordre constitutionnel nouveau contre ceux qui veulent recourir à des mobilisations au sein de la société pour conquérir le pouvoir ou simplement l’influencer (opinion publique). Quarante ans après, Tocqueville est habité par cette vision lorsque, voyageant aux États-Unis, il observe la vitalité des communes, le self-government, l’importance du contact direct et de la discussion entre citoyens et avec les politiques, les échanges incessants du public et du privé. Dire que la volonté générale est dans l’État et non dans le peuple paraîtrait une formule incongrue aux interlocuteurs de Tocqueville ; elle trahit une provenance précise, c’est-à-dire qu’elle est issue de la culture monarchique et catholique, qui forme la matrice française.

Mais l’État doit aussi individualiser le lien social, car, depuis la Révolution et jusqu’à une date très récente, il montre une grande méfiance envers les corps de toutes sortes. L’origine de cette attitude n’est pas mystérieuse ; on vient de voir avec Le Chapelier que la liberté des échanges économiques suppose de briser les règlements intermédiaires et particularistes qui organisaient la vie des corporations, mais il y a aussi la hantise que l’Église reconstitue ses ordres traditionnels. La loi républicaine de 1901, qui fait suite à trente-deux tentatives avortées sous la IIIe  République, réserve une place explicite et bien encadrée aux associations religieuses. En outre, la crainte de beaucoup de gouvernants au xixe siècle concernait les associations républicaines et/ou socialistes, qui menèrent notamment la vie dure à la monarchie de Juillet : le régime traverse une suite d’insurrections, et Guizot finit par interdire pratiquement, en 1834, la création d’associations 3.

Il faut rappeler que, selon la Déclaration de 1789 et la Constitution de 1791, la liberté d’association n’est pas un droit de l’homme et que le Conseil constitutionnel a pris son essor en 1971 à propos de la liberté associative, les gouvernants rêvant en général d’«autoriser » par voie administrative la naissance d’associations. En l’occurrence, le conflit opposait Raymond Marcellin et l’association Simone de Beauvoir-La Cause du peuple. Durant tout le xixe siècle, le Code pénal veille jalousement sur le droit des associations, que l’on a comprimé le plus possible, car, outre le souci d’ordre social et la hantise des jésuites, l’intuition essentielle de Le Chapelier reste agissante : entre l’individu et l’État, il ne doit pas y avoir de corps représentatifs et de forces intermédiaires. Ce qui est public ne doit pas se mélanger à la sociabilité du privé. En réalité, la hantise des contre-pouvoirs et l’hostilité envers les « corps » ont engendré divers effets pervers ; car, bien entendu, il y avait des corps, et la politique de Guizot, puis de l’orléanisme, a été d’essayer de reconstituer les corps (à l’université, dans l’Administration, la justice et l’armée, dans la société civile, dans le système électoral, etc.). La politique des notables est de favoriser des formes corporatives tandis que, officiellement, l’État ne reconnaît que des individus. Quand Napoléon parle des « masses de granit » qu’il est indispensable d’instituer (Conseil d’État, justice administrative, université, etc.), il se doute en même temps que la « schizophrénie » de la vie publique française va se perpétuer.

Enfin, le rôle de l’État issu de la Révolution française est d’administrer le lien social. On peut dire qu’en cela la visée est double. Tout d’abord, l’Administration a pour fonction primordiale de protéger l’État de la mainmise des « intérêts particuliers » (dont le nom seul est dépréciatif) ; d’où la création d’une justice administrative spécifique, bien séparée du juge judiciaire, et contre laquelle des libéraux comme Tocqueville vont regimber tout au long du xixe siècle. Car l’idée est que l’État doit avoir sa justice à lui, que le Conseil d’État de Bonaparte, c’est « l’Administration se jugeant elle-même », chose indispensable puisque l’Administration seule peut apprécier l’orientation de l’action en fonction de l’intérêt général. Un juriste très respecté, Henrion de Pansey, a dit sous la Restauration : « Juger l’Administration, c’est encore administrer. » La formule est devenue un axiome des écoles de droit. Notons que le libéralisme au pouvoir, celui de Guizot et de l’orléanisme, défendra cette conception :  ils refuseront avec constance de déférer le contentieux administratif (conflits entre le citoyen et l’État) à la justice ordinaire.

Si la conception régnante a été de protéger l’État contre les intérêts particuliers, réciproquement, l’État administratif préserve les individus de l’injustice des monopoles, des corps qui sont de facto « privilégiés », il veille aussi à ce que le lien d’égalité entre les citoyens soit préservé. Le juriste Maurice Hauriou définit en 1923 la « fraternité administrative » : « Le régime administratif dans son ensemble correspond à la catégorie de fraternité. Il a été créé pour des raisons de police [c’est-à- dire d’administration urbaine, voirie, hygiène, ordre public, etc.], mais son résultat est une assistance fraternelle. […] Dans tout service public, il y a une part d’assistance par le seul fait que le service, qui n’est pas payé également par tous, est fourni gratuitement à tous. On ne dira pas que, dans l’école primaire gratuite, il n’y ait pas une forme d’assistance » (Précis de droit constitutionnel, réédité en 1929).

Le doyen Hauriou explique que, par la fraternité, il entend une forme de solidarité entre les citoyens, qui a permis de contrer « l’action dissolvante des assemblées parlementaires », et avec succès, ajoute-t-il, puisqu’on a pu « résister déjà à quatre-vingts ans de suffrage universel ». On voit comment l’esprit de Napoléon se continue, à travers cette synthèse entre la liberté et la tutelle : l’État est foncièrement protecteur, il s’autolimite devant les libertés (publiques et individuelles), il n’est pas despotique. Il représente, comme dit encore le juriste, « un correctif nécessaire de l’individualisme ». On trouve ici le libéralisme à la française, celui qui a gouverné, qui était un libéralisme par l’État, et non contre l’État. Si l’on considère des dirigeants marquants du xxe siècle, comme Valéry Giscard d’Estaing ou encore Édouard Balladur, on voit bien en quel sens le courant libéral qui a gouverné en France – c’est-à- dire qui n’est pas resté oppositionnel – a toujours été mâtiné d’étatisme. Il est savoureux de lire cet avertissement du doyen Hauriou : « Il faut prendre garde que la fraternité administrative, qui est une lourde charge pour la production, ne verse pas dans un socialisme d’État qui ruinerait la production. » Parole capitale ! On croirait entendre la controverse sur les nationalisations, une cinquantaine ou une soixantaine d’années plus tard. Mais Hauriou lui-même ne craignait pas de proposer « l’incorporation graduelle des syndicats professionnels dans l’administration publique ». Les raisons avancées sont caractéristiques : lorsque les syndicats, en 1923, prétendent rendre l’adhésion obligatoire et régler la profession concernée, c’est insupportable ; mais s’ils deviennent « un rouage administratif », comme dit l’auteur, alors « on pourra leur reconnaître un droit de réglementation sur la profession », puisque l’intérêt général sera garant de l’ensemble.

Notes:

2. Repris dans la Constitution de 1791 : les députés « ne seront pas représentants d’un département particu- lier, mais de la nation entière » (titre iii, chapitre premier, section iii, article 7).

3. Le lecteur pourra consulter mon étude : « une liberté en souffrance : l’association au xixesiècle », dans Associations et champ politique. La loi de 1901 à l’épreuve du siècle, C. andrieu, G. le béguec et d. tartakowsky (dir.), Paris, Publications de la sorbonne, 2001.

 

Partie 2

L’Etat et la confiance

Il faut passer maintenant aux conséquences de cet héritage révolutionnaire et napoléonien. Il faut parler de la question de la confiance, qui est essentielle pour la démocratie libérale.

En considérant les choses sous l’angle historique, on peut dire que l’État, traditionnellement, n’a pas confiance dans la société, car  il faut, à ses yeux, qu’elle soit protégée. Nous savons déjà quelle est cette protection : elle s’exerce contre les intérêts particuliers, les intérêts de corps, les intérêts aristocratiques, les intérêts religieux. Ce que l’on appelle « le public » est conçu comme le lieu nécessaire de la pacification et de l’intérêt le plus général, une pacification qui, en France, doit toujours être reconstruite, car elle est menacée par ce que l’on croit être (à tort et parfois à raison) un retour du passé.

Au fond, qu’est-ce que la légitimité de l’État, forgé par la monarchie, reconfiguré par la Révolution (sous l’emblème de la loi « expression de la volonté générale » et garantissant la liberté et l’égalité), puis repris en charge par les républicains ? La légitimité de l’État consiste à étendre le public, qu’il protège, et qui est le témoignage manifeste de sa protection. Jusqu’à une date très récente, en accroissant le domaine du public (la santé, l’enseignement, la culture, la nationalisation des grands moyens de production, de financement et de transport), l’État cultivait sa légitimité, car il montrait sa sollicitude pour la société. De façon significative, pendant la dernière campagne présidentielle, l’actuel président confirmait aux Français qu’il les « protégerait » – mais cette fois contre les dégâts causés par l’Europe ou par la mondialisation.

Inversement, la société, elle, est tenue d’avoir confiance dans l’État administratif. On l’a déjà dit, ce dernier s’est donné sa justice particulière ; à l’origine, le jugement administratif au contentieux était rendu par des membres issus de l’Administration, avant qu’on institue les tribunaux administratifs à recrutement spécifique. L’Administration était donc assurée de trouver une oreille très attentive dans la haute juridiction toutes les fois que des intérêts venus de la société civile émettaient des plaintes.

L’État aura également son élite, attachée à le défendre ; la question d’une école administrative spécialisée est posée dès le xixe siècle, notamment durant la IIe République, où une première ébauche est créée. Mais nous reviendrons, en troisième lieu, sur les élites.

Surtout, pour la vie locale, l’État sera longtemps réputé mieux savoir (compétence) et mieux gérer (indépendance et honnêteté). Il doit définir les besoins locaux à la lumière du point de vue d’ensemble et de l’intérêt général, qu’il peut seul appréhender. Il faut entendre, au moment où Tocqueville achève son premier volume sur l’Amérique, la façon dont Thiers repousse les demandes d’autonomie budgétaire en faveur des communes, grandes ou petites. Dans ce débat parlementaire qui l’oppose à des libéraux décentralisateurs comme Odilon Barrot, Thiers affirme une position qui est d’abord de principe – la centralisation est maintenant associée au système parlementaire, porteur de toutes les libertés :

« Je comprends que, sous l’Ancien Régime, on parlât de libertés municipales. Dans l’Ancien Régime, il n’y avait pas de Chambres. Quel était le moyen de résister au gouvernement ? C’était de se renfermer chez soi. […] Aujourd’hui que vous avez des Chambres, il est absurde de parler de libertés municipales. […] Ce sont les prétentions des grandes communes4. »

Entendez : ces grandes communes sont jalouses de Paris et, de façon générale, du pouvoir central. En outre, Thiers met en cause l’intégrité des maires (choisis depuis peu dans le corps municipal élu), il cite des exemples où une « féodalité » a été recréée, puisque, par arrêté municipal, une unique corporation est habilitée, dans tel port, à décharger les navires ; ailleurs, « vingt-deux familles » accaparent le marché de la poissonnerie sur la place publique; « quelquefois, [ces gens] transportaient leurs privilèges en les vendant ». Corporations, féodalité, privilèges acquis et transmis : c’est le répertoire sémantique classique contre ceux qui sont accusés d’entraver la marche modernisatrice de l’État et la compétence de l’Administration. De plus, si les communes peuvent voter leur budget, on verra les maires s’endetter de façon extravagante, poursuit l’orateur. Seul le ministre de l’Intérieur, explique Thiers, peut avoir, grâce à ses bureaux, la connaissance suffisante du coût des marchés, abattoirs et autres constructions dispendieuses. Dans ce débat de 1833- 1834, Thiers n’accepte même pas que le préfet exerce l’approbation préalable sur les arrêtés municipaux : il faut que ce soit le ministre lui-même, c’est-à-dire son cabinet ! Thiers fait l’éloge des bureaux parisiens, ce texte n’est pas sans intérêt aujourd’hui : « Dans l’administration centrale, je ne dis pas dans le ministre qui passe, mais dans les hommes qui restent, ces connaissances [du terrain] existent ; ils connaissent l’esprit de toutes les localités de la France, ils connaissent ses besoins, puisque ses besoins ont passé sous leurs yeux ; il faut toutes les connaissances de ces hommes pour réformer les arrêtés5. »

En somme, il faut que les communes accordent leur confiance au ministère de l’Intérieur (c’est le poste de Thiers en 1834), faute de quoi il n’y aurait pas un seul État, mais « trente-sept mille petits États » : le spectre du fédéralisme, si efficace depuis la Révolution et l’élimination des Girondins, est de retour !

Cependant, ce qui perturbe la confiance exigée envers l’État est le  statut du pouvoir exécutif, une question lancinante dans l’histoire française. La vie politique a commencé avec le drame du régicide, qui a suscité par contrecoup la tendance des assemblées révolutionnaires entre 1789 et 1799 à renforcer de façon outrancière le principe de représentation de la nation, par les députés ou autres élus, au détriment de l’exécutif et, surtout, des fonctions même de gouvernement. La question « Qu’est-ce que gouverner ? » a été, étrangement, laissée de côté. Un ancien conseiller de Napoléon, Roederer, s’y risque sous Louis-Philippe. Peut-être faut-il aller jusqu’à dire que, avant Charles Eisenmann et le remarquable article de René Capitant6 en 1964, la fonction de gouvernement, comme exercice du leadership, programmation d’une perspective politique, direction des services administratifs, reste peu éclaircie. Maurice Hauriou affirme qu’il faut cesser de « subalterner », selon son expression, le pouvoir exécutif. Car, dit-il, le pouvoir exécutif est « seul un pouvoir d’entreprise ».  La notion d’entreprise chez Hauriou est très importante pour analyser la vie des institutions : l’entreprise est cette pratique qui jouit d’une visée continue, d’une autonomie réelle et d’une confiance forte de la part de ceux qui y collaborent.

On peut dire que notre histoire est également celle des efforts du pouvoir exécutif pour :

1) capter la confiance et incarner l’État administratif ;
2) recevoir les vrais moyens de gouverner, contre les tabous pesant sur la fonction de chef de l’État.

C’est pourquoi nombre  de  clichés un peu faciles sur le « bonapartisme » et son supposé retour (de Charles de Gaulle à Nicolas Sarkozy) mériteraient d’être plus affinés, en tenant mieux compte de la façon dont nous avons « raté une marche » dans la controverse constitutionnelle de mai-octobre 1789 ; puis dans l’élimination violente du premier « chef de l’État » en janvier 1793. Du coup, le fantôme de la monarchie a obsédé les républicains, comme on le voit dans les débats constitutionnels de 1795, 1848, 1871, 1958, 1962… La  IIIe  République  est  obligée  de  confier  le  gouvernement à un président du Conseil absent en réalité de la Constitution, et qui doit mendier la confiance devant les deux assemblées. La responsabilité du gouvernement devant les Chambres, en tant que technique efficace, n’arrive pas à se faire jour au xixe siècle, alors que l’Angleterre l’a résolue, avec pragmatisme comme toujours, depuis  longtemps. Si la Ve République a trouvé la stabilité grâce au fameux parlementarisme rationalisé (ainsi l’article 49-3 ou la distinction entre la loi, domaine du législatif, et le règlement, attribut de l’exécutif), on ne peut pas dire que le passé ait cessé de nous poursuivre. Depuis 1958, chaque président se voit accusé, plus ou moins vite, d’exercer le pouvoir de façon monarchique.

Une autre conséquence de la position symbolique prise par l’État sera, comme on le devine, de n’accorder de véritable légitimité qu’à l’élite d’État ou l’élite qui existe par la volonté de l’État. Comparativement,  les élites de la société civile, qu’elles soient littéraires, artistiques ou économiques, ont joui d’un moindre prestige. Certes, l’entrée en scène des grands moyens médiatiques, l’attachement des Français au cinéma et au sport, les modes portées par la mondialisation, tout cela a changé les choses. On peut cependant noter que « l’État culturel », critiqué par Marc Fumaroli dans un essai célèbre, et l’État promoteur du sport sont des moyens de légitimation et de décuplement du vedettariat, moyens auxquels la puissance publique n’est pas étrangère. Parallèlement, ce qu’on appelle « pipolisation » (en francisant le terme people) emporte dans la même vague le personnel politique, les grands dirigeants d’entreprise et les « vedettes » de toutes sortes. En fait, le projet affiché de la démocratisation des loisirs, du sport et de la culture est au service de la légitimité de l’État.

Pendant longtemps, les élites légitimes, c’étaient les grandes écoles créées par la Convention, les grands corps d’ingénieurs ou de l’Administration, les individualités du barreau entrant en politique après avoir fait leur droit. Là encore, Maurice Hauriou sert de révélateur. Il rappelle que l’État républicain doit satisfaire à la prescription énoncée par l’article 6  de la Déclaration des droits de 1789 :

« Tous les citoyens […] sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents. »

À cette citation (donnée p. 724 du manuel), Hauriou ajoute aussitôt : « C’est l’administration qui appréciera la capacité, les vertus et les talents. » Il ne craint pas d’appeler « faveur administrative » cette promotion méritocratique, dont il ajoute qu’elle « ne peut guère être organisée méthodiquement dans une démocratie que grâce à un pouvoir administratif qui soit à la fois discrétionnaire et d’équité ». On est donc encore loin de la réglementation des concours de recrutement administratif, mais il est intéressant aujourd’hui de relire les termes employés par l’un des grands juristes de la IIIe République, à la fois administrativiste et constitutionnaliste, et source d’influence jusqu’aux débuts de la Ve République. Un pouvoir à la fois « discrétionnaire et d’équité » : jolie formule, qui dit beaucoup sur notre histoire et sur cet État « autolimité » dont on a parlé plus haut !

Bien entendu, un tel pouvoir attendra énormément de l’école, Hauriou s’empresse de le dire, car « cette élite, il faudra la susciter, […] elle ne se trouve pas dans une classe de la nation comme dans les aristocraties ». Toujours revient cette idée que l’État républicain doit combattre les préjugés et l’injustice de la société aristocratique, mais se donner une organisation élitiste et aristocratique. « Aristocratie naturelle », disait déjà Guizot, « aristocratie des concours », dira la France postérieure à Jules Ferry.

Certains auteurs iront loin dans les tentatives pour préciser l’idée d’un élitisme proprement républicain. On peut citer l’article quasi extravagant de Fouillée, qui expose en 1890 un véritable darwinisme méritocratique. Il faut « trier », dit-il, les facultés les plus utiles à la société.

« L’éducation doit cultiver les facultés les plus hautes et les plus récemment développées dans l’espèce par la sélection : elle n’a d’autre but que de leur donner une fixité et une solidité plus grandes. » Nous renvoyons  le lecteur intéressé à ce texte, qui conclut en faveur de « l’aristocratie démocratique » par  laquelle  la  France  saura  faire  face  au  socialisme  et au nationalisme qui, en Allemagne, nous menacent pour « le début du prochain siècle »7. On ne peut pas dire que Fouillée soit une figure secondaire de la République, pas plus que son épouse, auteur du célèbre Tour de la France par deux enfants, sous le pseudonyme de Giordano  Bruno, martyr de la libre-pensée.

Le problème qui tourmente cet élitisme cher à la vision française, c’est qu’il s’agit de fabriquer une élite dans l’égalité. Vouloir les deux en même temps, dans un pays qui ne connaît ni la continuité britannique de source aristocratique ni la radicalité américaine fondée sur la confiance dans l’individu promoteur de soi, conduit à des tiraillements douloureux et parfois à des hypocrisies. Sur ce plan aussi, comme on l’a vu pour le discours anticorporatiste recouvrant des pratiques corporatistes, une certaine schizophrénie se laisse observer. Sans doute nos systèmes à deux vitesses devraient-ils être analysés sous cet angle historique et, disons-le, culturel et idéologique8. Par exemple, dans l’enseignement considéré globalement, du collège aux études doctorales. D’un côté, il existe les grandes écoles, les concours et le service public de l’État, longtemps prestigieux ; de l’autre, le souci de la démocratisation et ses dérives : un véritable « droit au baccalauréat » s’est installé dans l’esprit des familles ; la progression du taux de réussite satisfait ce désir par un miracle toujours renouvelé. Il semble que, maintenant, un « droit au master » est en train de gagner ses titres de légitimité, la question de la sélection à l’entrée  de l’université paraissant désormais taboue, au prix de plus de 40% d’échec en première année de faculté.

Cette association entre :

1) « l’élite dans l’égalité » ;
2) l’affirmation bruyante de l’égalitarisme malgré la disparité des situations et des moyens financiers ;
3) la défense de la dignité du secteur public est pleinement illustrée par la question universitaire.9

Ne pas envisager cette dernière à la lumière de notre expérience historique, c’est, inévitablement, courir au mécontentement et au refus de la part des membres de l’enseignement supérieur. L’étiquette valorisante d’enseignant-chercheur – et qui en réalité pose problème – n’adoucit nullement les susceptibilités ni les intérêts froissés. Il est caractéristique que la défense du corps se soit organisée autour de la thèse selon laquelle les professeurs sont « fonctionnaires de l’État » et que, comme tels, ils ne peuvent accéder aux attentes nouvelles, directement liées à l’uniformisation des systèmes d’enseignement, en Europe et dans le monde. Ils ne peuvent accepter de subir les logiques de la société civile, puisque, historiquement, tout a reposé sur la hiérarchisation et la séparation entre la dignité de l’intérêt général et la réalité empirique des intérêts locaux, familiaux ou économiques. Les professeurs sont un corps autonome, par rapport à la société civile, et un corps indivisible, en ce sens qu’on ne saurait régionaliser les concours, les évaluations, les promotions. Le ministre n’est pas l’« employeur » au sens de la vie d’une entreprise, car il oublierait que c’est l’État tout entier qui l’habilite ; pas plus que le président d’une université n’est un manager, car la logique défendue par les protestataires est celle d’un système qui unit des « pairs », ainsi qu’un gouvernement par les pairs.

De même, les professeurs qui ont exprimé leur indignation à l’hiver 2008 et au printemps 2009 considèrent qu’ils ne peuvent être classés, évalués et, surtout, placés en relation explicite de concurrence entre eux – comme des salariés de la sphère privée. On peut dire sans exagération (en comparant peut-être avec les parlements d’Ancien Régime) que l’élite se voit ici comme un corps d’État – indigné d’être « lâché » par l’instance de tutelle –, et non comme composé d’individus, astreints à réaliser une performance, évalués (y compris par les étudiants) et discutés en public10. Car on considère que cette « publicité » (au sens originel du mot) n’est pas celle que la France a défendue traditionnellement ; celle-ci ne protège pas le fonctionnaire, elle est trop susceptible de contamination par des considérations privées.

Au fond, l’État est foncièrement émancipateur parce qu’il est protecteur – tel est le grand message que les Français ont gardé de 1789 –, mais, en l’occurrence, on voit bien qu’il émancipe un esprit de corporatisme et non une responsabilité individuelle, avec les risques qui y seraient inhérents. Le grand projet éducatif qui a porté la conquête républicaine en France, qui a longtemps matérialisé l’« ascenseur social », montre maintenant ses limites dans le monde actuel et ses dysfonctionnements11.

 

Notes:

4. A. Thiers, discours du 7 mai 1833, in Discours parlementaires de M. Thiers, éd. m. Calmon, Paris, Calmann- lévy, tome ii, 1879, p. 103.

5. Id., ibid., 28 février 1834, p. 223-224.

6. R. Capitant, « l’aménagement du pouvoir exécutif et la question du chef de l’état », L’État, encyclopédie française, tome X, 1964, jamais réédité de façon intégrale. C. Eisenmann, « les fonctions de l’état », ibid., p. 291-311.

7. « l’éducation et la sélection », reproduit dans la Revue française d’histoire des idées politiques, n° 22, 2005, p.355-379. Paru d’abord dans la Revue des deux mondes, 1er juin 1890, tome XCiX, p. 561-588.

8. On recommandera la riche étude d’olivier ihl, Le Mérite et la République. Essai sur la société des émules, Paris, Gallimard, coll. « nrf essais », 2007.

9. La présente note a été rédigée pendant le mouvement de protestation des enseignants-chercheurs au début de l’année 2009.

10. Vincent Descombes a pris pour thème explicite le caractère de corps, et même de corporation, qui doit être attaché au statut des universitaires : « l’identité collective d’un corps enseignant », la vie des idées.fr, mars 2009.

11. Sur le projet éducatif nécessaire à l’Europe, l’inspiration à tirer de la renaissance, voir mon livre à paraître : Nous autres Européens. Le sens commun et la règle dans la tradition européenne.

 Partie 3

Quelques perspectives sur la transition en cours


Faut-il le rappeler, la connaissance historique ne saurait conduire au fatalisme. Je ne veux point dire que, comme dans la  tragédie  antique, nous n’échapperons pas à notre passé, et que nous verrons Œdipe tuer son père et épouser sa mère, quelque précaution qu’il prenne pour éviter le destin qui lui a été dévoilé ! Au contraire, la connaissance est ce qui permet de ne pas répéter des situations enfouies dans la mémoire nationale et de répondre, aussi, à la tentation des replis et des mélancolies qui détournent de l’avenir. D’ailleurs, si l’on peut parler de modèle (durant la campagne présidentielle, le « modèle social français » était évoqué), tout le monde sait que celui-ci est contesté, et même en crise profonde. Sous les effets de la construction européenne, aussi hésitante soit-elle maintenant, et de la mondialisation, l’État administratif doit renoncer à nombre de ses prétentions. Pour simplifier les choses, disons qu’il tend à devenir un partenaire, dans la société civile, à côté des autres. Il va même jusqu’à déléguer ou partager des fonctions régaliennes, par exemple en matière de sécurité. Cela est bien montré dans une étude de la Fondation pour l’innovation politique, rédigée par Frédéric Rouvillois, sous le titre L’Externalisation ou comment recentrer l’État sur ses compétences essentielles (avril 2008).

Il faudrait étudier les effets de la révolution constitutionnaliste que la France a connue depuis une trentaine d’années grâce à un Conseil constitutionnel dont la mission première était assez limitée (veiller sur  les prérogatives de l’exécutif), mais qui s’en est affranchi de façon spectaculaire. De ce fait, les droits de l’individu et les libertés publiques sont appelés à une protection croissante, quoique complexe et controversée, qui n’existait pas sous l’ancien mode de fonctionnement, et qui fait apparaître un rôle de contre-pouvoir, que le Conseil adopte de façon grandissante. Le recours ouvert à l’opposition est devenu une voie banalisée.

De son côté, le Conseil d’État a montré depuis longtemps son esprit d’indépendance et le souci des droits et des intérêts du citoyen face à la puissance publique, grâce à des procédures comme le recours pour excès de pouvoir.

Il faudrait donc traiter de la démocratie libérale, du pluralisme et de la culture constitutionnaliste qu’elle suscite partout, mais notre objet était en fait l’autre face de la question : la vision héritée de longue date, dont  les effets ne sont pas pour autant minimes dans les pratiques actuelles, d’autant moins, d’ailleurs, si les dirigeants tiennent peu compte de notre histoire. On sera donc bref sur les perspectives de rénovation et sur la transition dans laquelle la France est actuellement engagée.

La réforme constitutionnelle voulue par le président Sarkozy peut produire des comportements nouveaux, notamment dans les recours ouverts à la société, la capacité des citoyens à saisir le Conseil constitutionnel : l’exception d’inconstitutionnalité, selon le terme technique, relève d’une autre culture, d’une autre pratique du droit dans le rapport entre l’État et le lien social – ce qui était notre point de départ.12 La démocratie libérale peut trouver un rajeunissement dans ces nouvelles façons de faire vivre le droit.

La confiance ou plutôt le chèque en blanc qui était exigé au profit de l’État depuis 1789 semble un fait du passé. Peut-on rétablir un nouveau pacte de confiance ? Il faudrait des enquêtes et d’autres concepts pour répondre à la question. Remarquons simplement que, désormais, la légitimité de l’État se trouve confrontée à d’autres légitimités concurrentes, qui non seulement exigent une adaptation croissante de la généralité de  la loi à la particularité de leur cas, mais défendent des identités spécifiques au sein de la société civile.

On voit bien comment, au-delà de l’interdit que posait Le  Chapelier (pas de représentations concurrentes, pas de délibérations autonomes, pas de centres d’opinion spontanés), la société développe de façon croissante des revendications de légitimité et d’identités diverses. C’est d’ailleurs là un effet du pluralisme qui caractérise les démocraties libérales : les mouvements féministes, homosexuels, de santé publique, régionalistes, religieux, etc., prennent la parole pour  obtenir  de  l’État  lois et réformes ; ce qui est classique, dira-t-on? Mais, en même temps, ces mouvements s’adressent à l’opinion, entité qui tend à devenir plus forte que l’État, c’est-à-dire l’État national, ainsi que le montre Ulrich Beck, en traitant de la dimension du « transnational » (Pouvoir et contre- pouvoir à l’heure de la  mondialisation). Les groupes qui font émerger des revendications qu’ils considèrent comme négligées ou refusées ne disparaissent pas après la satisfaction que la loi leur apporte – ils mobilisent à leur profit, ils cherchent à créer des regroupements durables et de type identitaire, qui suivent d’autres logiques que la conduite classique et balisée des partis politiques. L’espace politique est ainsi profondément remodelé, parfois émietté, et n’autorise plus à considérer l’État comme l’acteur à la fois central et en surplomb qu’il était traditionnellement.

Si, disions-nous au début, le personnel révolutionnaire visait à déplacer la politique de la société vers l’État et situait au sommet la fameuse « volonté générale » qui fait la loi, dans la nouvelle représentation de l’espace public – ou des diverses arènes de la vie publique –, la politique émigre de l’État, son lieu traditionnel, vers les groupes revendiquant une identité séparée. Par ce décentrement, par le crédit d’opinion qu’ils s’attirent et par les actions de mobilisation qu’ils mènent, ces groupes recherchent, peut-on dire, une forme d’autorité. Peut-être rejoignons-nous ainsi cette « autorité de la société » que, au xixe  siècle, Lamennais avait anticipée et que Tocqueville a cru observer en Amérique, comme je le montre dans mon livre Tocqueville : les sources aristocratiques de la liberté (Fayard, 2008). Il ne faut pas oublier que le sens premier de la notion d’autorité est : ce qui s’attire une considération et une crédibilité. Parlant de l’Église comme « autorité », saint Augustin disait que si la compréhension des choses vient de l’intelligence, la foi « procède de l’autorité ». Nous assistons aujourd’hui, dans la démocratie où l’opinion est reine, à une translation et à une démultiplication des foyers d’autorité.

Dès lors, la politisation du lien social devient frappante, elle constitue, si l’on veut, une forme d’américanisation ; en tout cas, elle inverse une tendance lourde installée en 1789. Comme on l’a vu précédemment, cette politisation doit être prise non pas au sens de l’adhésion aux partis politiques, mais comme une revitalisation du lien social, une demande de parole participative, le sentiment d’avoir son propre mot à dire et le besoin d’aider à l’expression de celui des autres, qui sont les non-experts de la politique, et, du fait de leur statut de « simples » citoyens, mieux enracinés dans la vie sociale.

Il est dangereux de prophétiser, contentons-nous d’un diagnostic provisoire. Il semble que la société française, qui, très longtemps, a pratiqué de façon contradictoire le culte de l’État et le ressentiment envers l’État (au besoin par l’émeute et par la rupture de l’ordre constitutionnel), découvre une logique différente. Peut-être allons-nous vers une reconnaissance de divers contre-pouvoirs qui gagneraient leur légitimité en faisant valoir la réalité, diverse, pluraliste et conflictuelle de la société française. La légitimité reconnue aux contre-pouvoirs supposerait qu’une culture de la défiance, à  la  façon  américaine, se  développe, supplantant  la vieille culture de confiance à l’égard de l’État et (par identification) à l’égard du chef du pouvoir  exécutif, qu’il  fût  roi, empereur,  président du Conseil ou monarque républicain. Ce serait alors consacrer l’une des formes du libéralisme, celle qui cherche, au moyen du pluralisme conflictuel, à traiter les conflits par le moyen de la règle de droit et à extraire l’unité de la diversité.

Selon cette conception, tout pouvoir ne peut avancer que dans les limites que lui laisse l’action d’un contre-pouvoir. Le changement serait grand par rapport à la culture politique française, qui a privilégié l’unité. Il est caractéristique qu’aux États-Unis, dans un texte qui fait référence, Jefferson ait expliqué que « le gouvernement libre est fondé sur la vigilance et non sur la confiance13 ». Pour cette conception républicaine qui voit dans la politique un mal inévitable, qu’est-ce donc que le gouvernement, sinon, comme le dit encore Jefferson, « une tyrannie que les hommes que nous avons choisis ont conférée à notre président » ? Il faut donc des moyens de résistance, un jeu de checks and balances (freins et contrepoids).

Reconnaissons-le, nous sommes en transition; il nous revient donc aujourd’hui d’opérer des choix avec le plus de clarté possible et en faisant le partage conscient entre la fidélité à nos usages, d’un côté, et, de l’autre, l’indispensable effort pour rénover.

Notes:

12. Depuis le 1er mars 2010, la question prioritaire de constitutionnalité permet au justiciable de demander, via le Conseil d’etat ou la Cour de cassation, le contrôle de la constitionnalité d’une loi par le Conseil Constitutionnel.

13. T. Jefferson, Écrits politiques, préface de J.-P. feldman, Paris, les belles lettres, coll. « bibliothèque clas- sique de la liberté », 2006, p.131.

Annexe : extrait d’histoire de La civilisation en Angleterre, Par H. T. Buckle

Pour un dernier coup d’œil vers le passé, il est bon d’écouter ce que disait de nous un historien trop oublié, Henry Thomas Buckle, dans son Histoire de la civilisation en Angleterre, aussitôt traduite en français (1865). Buckle ne manque pas de comparer l’Angleterre à la France, qu’il gratifie de l’appellation « esprit protecteur » (the protective spirit), ce qui ne devrait pas nous surprendre au terme de cet essai.

« Le peuple français, quoique grand et  magnifique, plein  de  cœur  et de courage, chez qui les connaissances abondent et, peut-être, de tous les peuples de l’Europe, celui que la superstition opprime le moins, a toujours été incapable d’exercer le pouvoir politique et, quand il l’a possédé, il n’a jamais su combiner la liberté avec la stabilité. L’un de ces deux éléments du pouvoir lui a toujours manqué. Il a eu des gouvernements libres qui n’ont point été stables ; il a eu des gouvernements stables qui n’ont point été libres. Grâce à son tempérament généreux, il s’est révolté ; et il est probable qu’il continuera à se révolter contre une condition aussi mauvaise. Mais il ne faut pas être prophète pour prédire qu’il faudra encore plusieurs générations avant que ses efforts portent fruits ; car l’homme ne sait être libre qu’autant qu’il a été élevé par la liberté, et cette éducation, ce n’est ni l’école ni les livres qui la donnent, c’est le frein que l’on s’impose à soi-même, la confiance en soi, le gouvernement du pays par le pays. Ces idées sont traditionnelles en Angleterre, nous nous en pénétrons dans la jeunesse, nous les adaptons aux règles de la vie. Les vieilles associations en France prennent toutes une autre direction : à la moindre difficulté, elles appellent le secours du gouvernement. Ce qui pour nous est concurrence, pour elles est monopole; ce que nous faisons par nos sociétés privées, le Français le fait par les administrations publiques. Il ne peut creuser un canal, construire une voie ferrée, sans faire appel au gouvernement. Il lève sans cesse les yeux vers ses chefs ; nos gouvernants suivent le peuple du regard. Chez lui le pouvoir exécutif est le centre d’où rayonne la société. Chez nous la société est l’instigateur et le pouvoir n’est que son instrument. Les résultats dans les deux pays sont aussi différents que les moyens d’action. Nous nous sommes rendus capables d’exercer le pouvoir politique par la longue pratique de nos droits civils ; le Français se borne à croire que quoiqu’il en ait négligé la pratique, il peut prendre le pouvoir14. »

Notes:

14. H.T. Buckle, Histoire de la civilisation en Angleterre, trad. a. baillot, Paris, a. lacroix, Verboeckhoven et Cie, 1865, tome ii, p. 323-325.

Lucien Jaume  

agrégé de philosophie,
directeur de recherche au Cnrs (CeViPof),
chargé de cours à sciences Po Paris

 

Un Think Tank libéral, progressiste et européen

https://www.fondapol.org/etude/jaume-etat-administratif-et-liberalisme-une-histoire-francaise/

 

 

 

 

Lucien Jaume

Lucien Jaume, né le 4 novembre 1946, est un universitaire et politologue français, spécialiste du libéralisme classique français. 

Biographie

Lucien Jaume est directeur de recherches au CNRS, membre du CEVIPOF et chargé de cours à Sciences Po Paris. Il enseigne également au Centre Raymond Aron de l'École des Hautes études en sciences sociales (EHESS).

C'est l'un des meilleurs spécialistes français contemporains de la philosophie politique libérale classique, ainsi que de l'histoire du libéralisme.

Parmi ses thèmes de spécialisation, on trouve notamment l'idée de société au XIXe siècle, Alexis de Tocqueville et l'idée de société, les œuvres complètes de Benjamin Constant et de Mme de Staël. Il est membre du Comité directeur des éditions qui ont publié les œuvres complètes de Constant.

Dans La liberté et la loi, Lucien Jaume évoque la montée en puissance de droits de plus en plus différenciés, la revendication du droit à la différence, le déclin de la loi abstraite et uniforme, et le triomphe du marché et de la société civile. Telle est en effet la vision associée aujourd'hui au libéralisme, principalement chez ses adversaires, parfois chez ses défenseurs. Pourtant les origines philosophiques du libéralisme contredisent ce schéma : les "classiques" ont mis au centre de leur pensée la souveraineté de la Loi, ainsi que sa fécondité pour la liberté humaine.

Alors de quoi parle-t-on ? S'agit-il d'un renversement complet, ou bien existerait-il une tension interne à la pensée libérale ? Comment s'est établi le partage entre le courant rationaliste (fondateur du libéralisme politique) et le courant empiriste, créant, avec David Hume, le libéralisme économique ?

Lucien Jaume rapporte ces questions à l'idéal commun des libéraux : le gouvernement de la liberté.

Publications

Livres

B0.jpg Discussions sur le forum
Biographie de Tocqueville par L. Jaume (for)





  • Hobbes et L'État représentatif moderne, PUF, 1986
  • Le discours jacobin et la démocratie, 1989
  • Echec au libéralisme. Les jacobins et l'État, Kimé, 1990
  • L'individu effacé ou le paradoxe du libéralisme français, Paris, Fayard, 1997
  • La liberté et la loi. Les origines philosophiques du libéralisme, Paris, Fayard, 2000
  • Coppet, creuset de l’esprit libéral, sous dir. L. Jaume, Economica et PUAM, 2000, 239 p.
  • Tocqueville. Les sources aristocratiques de la liberté, Fayard, 2008, 473p.
  • Qu'est-ce que l'esprit européen ?, Champs/Flammarion, janvier 2010, 171 p.
  • Les origines philosophiques du libéralisme, Champs/Flammarion, janvier 2010, 390 p.

Articles de recherche dans revues avec comité de lecture ou contributions à ouvrages de recherche

  • « Problèmes du libéralisme. De Mme de Staël à Tocqueville », Droits, n° 30, janvier 2000, pp. 151-162.
  • « Le concept de responsabilité des ministres chez Benjamin Constant », Revue française de droit constitutionnel, n° 42, 2000, pp. 227-243.
  • « La réhabilitation de la fonction gouvernementale dans la Constitution de 1958 », dossier sous dir. L. Jaume « L’esprit de la Constitution : hier et aujourd’hui », Esprit, janvier 2002, n° 1, pp. 86-98.
  • « Sieyès et le sens du jury constitutionnaire : une réinterprétation », Droits, n° 36, 2002, pp. 115-134. Paru aussi dans Historia constitucional, juin 2002, n° 3
  • « Le contrôle de constitutionnalité de la loi a-t-il un sens pour la doctrine française de la Révolution et des premières années du XIXe siècle ? », in Aux origines du contrôle de constitutionnalité, XVIIIe-XXe siècle, sous dir. D. Chagnollaud, Paris, Editions Panthéon-Assas, 2003, pp. 17-29.

Articles de synthèse, contributions à ouvrages de synthèse

  • « Liberté et souveraineté politique dans le catholicisme », Cités, n° 12, 2002, pp. 47-62.
  • « Libéralisme », « Représentation » Dictionnaire de la culture juridique, sous dir. D. Alland et S. Rials, Paris, coll. "Quadrige", PUF, 2003, pp. 937-940 et pp. 1335-1339.
  • «Les Girondins : un conflit véritable, une interprétation faussée», in Décentraliser en France, sous dir. C. Boutin et F. Rouvillois, Paris, De Guibert, 2003, pp. 33-48.

Communications à colloques publiés

  • « Les libéraux et la justice administrative sous Juillet : craintes et ambiguïtés », L’office du juge : part de souveraineté ou puissance nulle ?, sous dir. O. Cayla et M.-F. Renoux-Zagamé, Paris, LGDJ et Publications de l’Université de Rouen, 2001, pp. 137-149.
  • "La théorie de l'autorité chez Benjamin Constant", Historical Reflections (28), n° 3, 2003, pp. 101-112 : colloque à Riverside, Université de Californie.
  • "La démocratie et le déclin de la confiance, une rupture dans la culture politique", avec J. Costa-Lascoux, in Le désenchantement démocratique, sous dir. P. Perrineau, Editions de l'Aube, 2003, pp. 67-87. Colloque projet majeur du CEVIPOF.
  • « El liberalismo posrevolucionario : Francia e Inglaterra », Origenes del liberalismo, R. Robledo, I. Castells y M. Cruz Romeo editores, Salamanca, Universidad de Salamanca/Junta de Castilla y León, 2003, pp. 143-153.
  • "Citizen and state under the French Revolution", in States and Citizens. History/Theory/Prospects, ed. by Quentin Skinner and Bo Stråth, Cambridge, Cambridge University Press, 2003, pp. 131-144 (conference in Florence, 2001).
  • L'Etat administratif et le libéralisme, une histoire française, Fondation pour l'innovation politique, juin 2009.

Liens externes

  • Commentaire du livre de Lucien Jaume, "La liberté et la loi. Les origines philosophiques du libéralisme", déposé en 2000 sur le site de la Nouvelle Lettre de l'ALEPS (non signé mais sans doute écrit par Jacques Garello)

https://www.wikiberal.org/wiki/Lucien_Jaume

 

 

 

 

 

 

juillet 10, 2026

France : la grande dégringolade, déclin et renouveau ?

Sommaire:
 
A) -  France : la grande dégringolade des indicateurs de développement humain
 
B) - Existence  d'un verrou mathématique qui rend la France irréformable.
 
C) -  Entretien avec Nikola Mirkovic – Déclin et renouveau : Comment les Français se relèveront
 
D) - Le champ du signe
 

 

A) - France : la grande dégringolade des indicateurs de développement humain


Chantage aux chiffres, déclin global : sans krach brutal, la France glisse vers le statut de « cancre des pays développés », plombée par des indicateurs sociaux et économiques en berne.

Ce qu'il faut en retenir : 

  • Santé alarmante : La France fait exception dans l'OCDE avec une mortalité infantile en hausse (4,1‰ en 2024) et un recul de l'espérance de vie sans incapacité chez les femmes.

  • Éducation en chute : Le niveau s'effondre avec une perte historique de 21 points en mathématiques au classement PISA entre 2018 et 2022, révélant une grave dégradation qualitative.

  • Décrochage économique : La part de l'industrie est passée de 25% à 10% du PIB en trente ans, entraînant une baisse de productivité et une lourde perte de souveraineté.

  • Illusion financière : Le pouvoir d'achat et les revenus sont maintenus artificiellement par la redistribution sociale, mais celle-ci est financée par une dette publique devenue intenable.

Il n'y a pas eu de krach. Pas de date à cocher sur un calendrier. Juste des chiffres qui, un à un, ont fini par converger. La mortalité infantile qui remonte alors qu'elle baisse partout ailleurs dans l'OCDE. Le niveau en mathématiques qui s'effondre en quelques années. Des usines qui ferment, une dette qui s'alourdit, une confiance dans les institutions tombée à 22 %. Pris isolément, chacun de ces signaux peut passer pour un accident de parcours. Mis côte à côte, ils racontent autre chose. Nous avons voulu les rassembler, indicateur par indicateur, en confrontant les données de l'OCDE aux regards d'un économiste et d'une médecin de santé publique. Le pays qui en ressort n'est pas sous-développé. C'est, pour reprendre les mots de l'un de nos interlocuteurs, "le cancre des pays développés".

I. Mortalité infantile — l'indicateur le plus récent, et le plus sévère

Description et verdict : Le Panorama de la santé 2025 de l'OCDE relève que le taux de mortalité infantile a diminué dans 35 pays membres depuis 2011-2013 — sauf en France, en Islande et au Luxembourg. Le taux français est passé de 3,5‰ en 2011 à 4,1‰ en 2024, pendant que la moyenne européenne continue de baisser à 3,3‰. La France est passée de la 3e-4e place européenne dans les années 1990-2000 à une position comprise entre la 18e et la 24e place aujourd'hui. Verdict : dégringolade avérée.

Dr Alice Desbiolles, médecin de santé publique et épidémiologiste :

« Ce qui est intéressant avec les indicateurs sur la mortalité néonatale par exemple, c'est qu'on est vraiment à l'instant T de l'état de santé de la société aujourd'hui, et pas dans la qualité de vie qu'il y avait il y a cinquante ans et qui aboutit à un individu qui aura été exposé à sa société au bout de 80-90 ans. »

« On sait qu'on observe depuis des années une baisse de la qualité du sperme, liée entre autres à tous les polluants et perturbateurs endocriniens. [...] On a aussi toute la question de la consommation de toxiques chez les femmes, qui est plus importante qu'elle a pu l'être. »

II. Mortalité périnatale — la dégringolade la plus documentée par la Drees

Description et verdict : La mortalité périnatale française atteint 11,2‰ en 2024 (7398 enfants), son plus haut niveau depuis plus de dix ans, en hausse continue depuis 2021. Écarts territoriaux considérables : taux 2,3 fois plus élevé en Guadeloupe qu'en Auvergne-Rhône-Alpes, DROM à +60% vs métropole. Verdict : dégringolade avérée.

Dr Alice Desbiolles :

« Sur une mortalité qui est très précoce, on peut se permettre d'interroger la santé de la mère — ce sont des pistes, je ne prétends pas que ce soit l'explication. [...] On a des corrélations entre l'état de santé des individus, leur niveau de vie et leur niveau d'accès aux soins : tout va un peu dans le même sens. On a aussi plus de comorbidités, plus de grossesses à risque, de diabète gestationnel, de risque de prééclampsie, de risque d'accouchement prématuré — qui est lui-même un facteur de risque de décès pour l'enfant. »

« Ce qui est intéressant, c'est qu'on a des indicateurs qui ne semblent pas directement liés entre eux : quand on pense à la mortalité infantile, on pense au bébé décédé, mais on peut aussi regarder la santé de ses géniteurs. »

III. Espérance de vie et espérance de vie sans incapacité — où l'on stagne, et où l'on recule vraiment

Description et verdict : L'espérance de vie brute française reste à 83 ans selon l'OCDE (+1,9 an vs moyenne), 2e rang UE femmes ; les progrès ont ralenti depuis 2015. L'EVSI à la naissance recule pour les femmes depuis 2008 (64,2 ans en 2023, -4 mois), alors qu'elle progresse à 65 ans. Verdict : stagnation pour le brut, décrochage réel pour l'EVSI à la naissance des femmes.

Dr Alice Desbiolles :

« On a eu un allongement majeur de l'espérance de vie en France, comme dans beaucoup de pays développés, porté par les progrès de la médecine, de l'hygiène et de la prévention des maladies infectieuses. La question, c'est jusqu'où on considère qu'on a atteint les limites ultimes de notre propre longévité. Je m'intéresse peut-être plus à l'espérance de vie sans incapacité : c'est peut-être le luxe qu'on a désormais, d'avoir atteint un niveau quantitatif élevé et de pouvoir s'interroger sur la qualité de ces années plutôt que sur leur seul nombre. »

« Je pense qu'on a une marge de manœuvre sur cet indicateur-là. À mon avis, elle est un peu insuffisante aujourd'hui, et elle traduit un vrai levier de politique publique, en termes de prévention des maladies collectives — plus que l'espérance de vie brute. »

IV. Santé mentale des jeunes — un indicateur qualitatif complémentaire, à manier avec prudence

Description et verdict : Pas d'indicateur OCDE composite stabilisé ; données largement déclaratives. Verdict : signal de dégradation à traiter avec prudence méthodologique.

Dr Alice Desbiolles :

« Ce n'est pas systématiquement un diagnostic posé par un psychiatre. [...] On peut traverser des moments difficiles, des inquiétudes légitimes en période d'orientation par exemple, sans que ce soit une dépression. »

« On observe quand même une augmentation des gestes suicidaires chez les jeunes filles, ce qui laisse penser qu'une souffrance psychique débordante peut désormais prendre plus fréquemment cette forme. »

« Je pense qu'on a ensuite trois grandes explications systémiques documentées : l'utilisation excessive des réseaux sociaux chez de nombreux jeunes [...] ; la question des abus sexuels chez les adolescentes, notamment en milieu intrafamilial [...] ; et peut-être un facteur plus identitaire : à force de beaucoup parler de santé mentale, on en vient parfois à se définir à travers d'éventuels troubles — HPI, TDAH — qui ne sont pas toujours véritablement avérés. »

V. Éducation — PISA, la chute historique de 2022

Description et verdict : Chute de 21 points en maths entre 2018 et 2022, la plus forte jamais enregistrée depuis la création de PISA. Écart favorisés/défavorisés de 113 points (vs 93-94 moyenne OCDE). Verdict : dégringolade avérée.

Laurent Cappelletti, enseignant-chercheur, CNAM, auteur d'un rapport pour le Haut-Commissariat au Plan :

« En quantité, on reste très bon [...]. On est aujourd'hui à 80-90 % d'une classe d'âge qui a le baccalauréat, et sans doute déjà 50-60 % à un niveau bac+3. [...] Le problème, c'est qu'on se dégrade qualitativement. [...] Ce n'est pas un problème de quantité de formation — on l'a, cette quantité — mais un problème de qualité. »

« Ces compétences de base sont d'autant plus importantes qu'elles conditionnent l'acquisition de toutes les autres connaissances. Si vous ne savez pas compter, vous êtes mal parti pour devenir bon en mathématiques. Si vous ne lisez pas bien, vous ne comprenez pas un énoncé de mathématiques. »

« Cette dégradation des compétences de base contribue [...] au coût caché général des défauts de formation en France [...], de l'ordre de 90 à 100 milliards d'euros de PIB en moins chaque année. »

Sur ses propres observations d'enseignant : « Les étudiants d'aujourd'hui ont beaucoup de qualités : ils savent faire des choses, notamment sur le plan informatique, que l'on ne savait évidemment pas faire il y a vingt ou trente ans. Mais, en revanche, ce n'est pas le cas pour l'expression : on les comprend, spontanément, moins bien, à l'oral comme à l'écrit. Quand je leur fais lire des documents — même quand cela passe par une réponse de ChatGPT — ils ont plus de difficultés, spontanément, à les comprendre et les analyser . »

VI. Productivité du travail — un décrochage vieux de vingt ans, pas de cinq

Description et verdict : La France a été le pays le plus productif de l'OCDE par heure travaillée de 1986 à 2004, avant de décrocher. Depuis 2019, elle affiche un écart de -8,5% par rapport à sa tendance pré-Covid (Banque de France). Verdict : le décrochage relatif remonte à vingt ans ; la mesure de 2019 n'en capture que la phase la plus récente et la plus visible.

Laurent Cappelletti :

« Nous sommes restés bons jusqu'à il y a trente ou quarante ans. Et puis, à partir du moment où l'on a commencé à travailler moins, à partir du moment où l'on a commencé à désindustrialiser, à partir du moment où l'on s'est mis à décrocher en termes de productivité [...] la situation s'est dégradée. »

« Dans l'absolu, quand on regarde notre PIB par tête en valeur, il continue d'augmenter légèrement, année après année. Mais le problème, c'est que cette évolution doit être comparée à celle des autres pays, qui, eux, se cassent la figure. »

« La Banque de France a montré qu'elle se dégrade depuis 2019 : elle est aujourd'hui inférieure de 8,5 % au niveau qu'elle aurait atteint si elle avait continué de progresser sur la tendance 2010-2019. »

« Le problème de son analyse, c'est qu'elle ne prend en compte que les coûts-performances visibles, pas les coûts-performances cachés. [...] On a un absentéisme au travail qui n'a cessé d'augmenter [...] ; des accidents du travail qui n'ont cessé d'augmenter ; une rotation du personnel de plus en plus difficile à maîtriser. Ce qui veut dire, aussi, que la qualité du management des personnes s'est dégradée ou bien n'a pas su évoluer »

« On a suggéré un rattrapage partiel porté par la hausse des défaillances d'entreprises. [...] Ce sont des améliorations de façade, qui ne traduisent aucune amélioration structurelle de fond. »

« Le décrochage s'explique pour moitié environ par les raisons qu'évoque la Banque de France [...] et pour l'autre moitié [...] par les coûts cachés : principalement l'absentéisme au travail, les accidents du travail et la rotation non maîtrisée du personnel. »

Sur les écarts sectoriels (-19,6% matériels de transport, -14,5% construction, -2,1% services) : « Parce qu'il y a, dans les services, moins d'absentéisme, moins de rotation du personnel et moins d'accidents du travail. C'est dans la construction et le transport [...] que les conditions de travail sont les plus pénibles. »

VII. Désindustrialisation — la perte de souveraineté derrière la perte de PIB

Description et verdict : Part de l'industrie dans le PIB passée d'environ 25% à 10-11% en trente ans (ministère de l'Économie, 2024). Verdict : dégringolade structurelle.

Laurent Cappelletti :

« Le chiffre de la part de l'industrie dans le PIB, celui que je valide est celui du ministère de l'Économie, édition 2024 : on est aujourd'hui autour de 10-11 %. [...] En trente ans, on est passé d'environ 25 % du PIB pour l'industrie à environ 10 % aujourd'hui. »

« Des pertes visibles de PIB de l'ordre de 241 milliards d'euros si l'on avait conservé la part de l'industrie de l'Allemagne dans le PIB, soit environ 2 millions d'emplois [...]. Je valide entièrement ce chiffre. »

« Le premier [coût caché], énorme, c'est la perte de souveraineté. Quand on ne fabrique plus de masques de protection, de médicaments, de véhicules électriques, on devient dépendant de qui les fabrique. [...] Être dépendant de la Chine, de la Russie ou de l'Iran, c'est une tout autre affaire. »

« Le dernier coût caché [...] porte sur le moral collectif. [...] Nous sommes champions du monde de la consommation d'antidépresseurs, et derniers dans les baromètres d'optimisme internationaux : la désindustrialisation est l'un des facteurs qui l'explique. »

VIII. Recherche et développement — un double sous-investissement, désormais documenté

Description et verdict : 2,2% du PIB en R&D depuis 1995, contre 2,7% de moyenne OCDE aujourd'hui — un écart qui se creuse plutôt qu'il ne se résorbe. Verdict : stagnation relative, expliquée par un mécanisme à deux niveaux.

Laurent Cappelletti :

« Comme l'État manque d'argent, il est obligé de consacrer les ressources dont il dispose aux dépenses sociales, puis de s'endetter pour financer ces mêmes dépenses sociales. Résultat : il ne reste plus d'argent pour les investissements innovants tels qu'on a pu les faire il y a quarante ou cinquante ans, dans le nucléaire, le Concorde ou le TGV. »

« Pour la recherche-développement, il y a une double responsabilité. D'un côté, il y a un sous-investissement [...] des pouvoirs publics [...]. De l'autre côté, à l'échelle des entreprises — pas des grandes entreprises françaises, qui, elles, maintiennent des investissements en R&D [Total, Safran] — mais, proportionnellement [...] les entreprises ont eu tendance à moins investir en R&D, à moins innover. Notre nombre de brevets d'innovation, de la même façon, se dégrade. »

IX. Revenu national brut / pouvoir d'achat par habitant — le pilier "de façade" de l'IDH

Description et verdict : PIB par habitant passé du top 10 mondial à la 25e place en vingt ans. Revenu disponible maintenu par la redistribution. Verdict : dégringolade relative, maintien artificiel du niveau de vie apparent.

Laurent Cappelletti :

« Le PIB par habitant, en France, se dégrade parce que nous perdons en productivité : il est aujourd'hui environ un tiers inférieur à celui de l'Allemagne, et moitié inférieur à celui des États-Unis, alors que nous étions à peu près à égalité avec l'Allemagne il y a vingt ans. »

« Il y a vingt ans, un Français avait, en gros, le même pouvoir d'achat [...] qu'un Allemand. Vingt ans après, c'est un tiers, voire un quart de moins. [...] Quand des touristes suisses, hollandais, etc., viennent en France, les Français se rendent bien compte qu'ils ont beaucoup plus d'argent que nous. »

« Grâce à la redistribution sociale [...], le revenu disponible des Français reste artificiellement en légère progression. [...] C'est plutôt comme une entreprise qui afficherait un résultat positif parce qu'elle aurait touché une grosse subvention. Sauf que cette subvention ne vient pas de la création de richesse : elle vient de l'endettement. »

« La bonne formulation, c'est qu'on reste un pays développé, mais qu'au sein de cette catégorie [...] on tend à devenir un pays pauvre, si l'on continue ainsi. [...] Au lieu d'être un bon élève des pays développés, on tend à devenir un cancre des pays développés. »

Sur l'indicateur le plus parlant à ses yeux : « La productivité. Parce que la productivité, c'est la création de richesse. Et la création de richesse, c'est ce qui détermine le revenu, ce qui permet de répondre aux besoins humains, ce qui permet d'investir. »

X. Confiance dans les institutions — un désaccord d'expert avec l'OCDE

Description et verdict : Confiance dans le gouvernement passée de 34% (2023) à 22% (2025), vs 40% moyenne OCDE (Enquête OCDE 2026). L'OCDE relie cette chute à l'instabilité politique post-dissolution de juillet 2024.

Laurent Cappelletti conteste explicitement la lecture causale de l'OCDE, sans contester les chiffres :

« Nous faisons partie des pays où la confiance dans les institutions est la plus faible. [...] Il y a une forme de Français devenus non confiants, non optimistes — pessimistes, voire dépressifs. C'est très paradoxal. »

« Je suis assez critique — pas sur les chiffres, mais sur les analyses de l'OCDE. Je les trouve frustes, il leur manque un peu de complexité. Le manque de confiance des Français dans les institutions n'a pas commencé avec l'instabilité gouvernementale : cela fait vingt ans que la situation se dégrade continuellement. »

« Leurs analyses sont [...] un peu court-termistes : le manque de confiance s'expliquerait par l'instabilité gouvernementale depuis la dissolution. Mais non — le manque de confiance envers les institutions, en tendance lourde, se dégrade depuis vingt ans, trente ans. »

« Les Français n'ont plus confiance non plus dans les institutions éducatives, car ils se rendent bien compte que le classement PISA de la France dégringole. De même pour la justice : ils constatent qu'il y a des trous dans la raquette. [...] Compte tenu de nos mauvais indicateurs généraux, la surprise serait, au fond, que les Français aient confiance dans leurs institutions. »

Verdict : dégringolade confirmée dans les chiffres, mais la temporalité "post-2024" avancée par l'OCDE est explicitement contestée par l'expert — à traiter comme un point de débat journalistique plutôt qu'un fait établi.

XI. Finances publiques — la dégringolade la plus structurelle

Description et verdict : 2e déficit public le plus élevé de l'OCDE (5,1% du PIB en 2025), 3e dette la plus lourde derrière la Grèce et l'Italie (rapport OCDE, mai 2026). Verdict : dégringolade structurelle et continue.

Laurent Cappelletti :

« On peut parler d'artificialité, assurément — les revenus disponibles des Français sont maintenus artificiellement à un niveau élevé par des transferts sociaux qui, eux-mêmes, sont financés de moins en moins par la création de richesse, mais de plus en plus par la dette. »

« Ce n'est pas tenable. On arrive à un moment où, pour continuer à emprunter, il faut trouver des prêteurs — et en termes de plafond de dette, on ne pourra pas aller beaucoup plus loin. »

« Je crois que notre dernier excédent commercial remonte à… 2002-2003. Deuis 24 ans, donc, que des déficits commerciaux. »

XII. Bien-être territorial et disparités régionales — un creusement réel, mais une moyenne nationale trompeuse

Description et verdict : L'OCDE classe la France parmi les 5 pays aux plus fortes disparités régionales d'emploi (7,7% de la population, 5,2 millions de personnes, en zones multi-pauvres). Cappelletti confirme et documente ce creusement, tout en apportant une nuance essentielle : au niveau national global, la France reste l'un des pays les plus égalitaires du monde en revenus (coefficient de Gini bas) — la dégradation n'est pas dans l'écart moyen riches/pauvres, mais dans la concentration géographique croissante de la pauvreté.

Laurent Cappelletti :

« Dans l'absolu, nous sommes l'un des pays les plus égalitaires du monde en termes de revenus. [...] Mais quand on regarde dans le détail, on se rend compte qu'il y a une concentration des plus pauvres dans certaines régions : celles qui étaient anciennement industrialisées et qui se sont très fortement désindustrialisées ces quarante dernières années — le Nord, l'Est, et puis la fameuse "diagonale du vide". »

« Il y a un enkystement : les régions qui, depuis trente ou quarante ans, se sont appauvries continuent, globalement, de s'appauvrir [...]. À l'inverse, dans les régions riches [métropoles, littoral], les gens sont de plus en plus riches. »

« L'OCDE a raison sur ce point, et mon analyse rejoint la sienne : les inégalités territoriales se creusent parce que les territoires pauvres continuent à devenir de plus en plus pauvres, et les territoires riches continuent à devenir de plus en plus riches. »

Verdict : creusement territorial réel et confirmé par l'expert — tout en gardant à l'esprit la nuance du Gini national, essentielle pour ne pas être pris en défaut sur ce point précis.


Alice Desbiolles est médecin. Son parcours l’a amenée à travailler à l’hôpital, au sein d’organismes gouvernementaux de santé publique, au ministère de la Santé, à l’Institut Pasteur, et à participer à des missions sanitaires internationales. Elle est l’une des premières professionnelles de santé à avoir popularisé et porté médiatiquement l’éco-anxiété et les conséquences sanitaires du 

Laurent Cappelletti est diplômé de l'EDHEC Business School et docteur HDR en sciences de gestion. Il est professeur titulaire de la chaire comptabilité et contrôle de gestion du Conservatoire national des arts et métiers dont il est secrétaire général de l’Assemblée des chaires. Il est également chercheur au laboratoire de recherche LIRSA, directeur à l’institut de socio-économie ISEOR et ancien maire-adjoint de Mauguio-Carnon au commerce et développement numérique, conseiller communautaire. 

 
 
 

B) - Existence  d'un verrou mathématique qui rend la France irréformable.

Il existe un verrou mathématique qui rend la France irréformable. Trois chiffres suffisent à le décrire.  

 Le premier vient de tomber. 

L'Insee a publié il y a quelques jours son étude sur la « redistribution élargie » — l'ensemble de ce que chacun verse (impôts, taxes, cotisations) et reçoit (prestations, retraites, santé, éducation, services publics). Verdict : 56 % des Français reçoivent plus qu'ils ne versent.  Une majorité absolue de bénéficiaires nets. Avec un gain moyen de 23 900 € par an et par unité de consommation. Chez les 10 % les plus modestes, 99 % sont bénéficiaires nets. Chez les 10 % les plus aisés : 18 %. Retenez ce chiffre : 56 %. C'est plus qu'il n'en faut pour gagner n'importe quelle élection.  

Deuxième chiffre. 

Pendant ce temps, la machine qui distribue tout cela continue de grossir.  Fin 2024 : 5,85 MILLIONS d'agents publics. +37 000 en un an. +0,6 %, après +1,1 % en 2023. L'État embauche, les contractuels explosent (+3,5 % dans la FPE), et ce depuis des années, gouvernement après gouvernement, promesse de « maîtrise des effectifs » après promesse. 

 Troisième chiffre. 

Le plus fou.  En 2024, la fonction publique d'État a licencié pour insuffisance professionnelle… 12 fonctionnaires. DOUZE. Sur 2,5 millions d'agents. Taux de licenciement dans la fonction publique : il ne dépasse jamais 0,01 %. Dans le privé, pour les CDI : 4,15 %. Un salarié du privé a donc environ 400 fois plus de chances d'être licencié qu'un agent public. Le privé a connu 1,07 million de licenciements en 2022. La fonction publique d'État : 235.  


Maintenant, croisez les trois.
  

 Une majorité électorale de bénéficiaires nets → aucun candidat ne peut gagner en promettant de réduire la redistribution. Une machine de 5,85 millions d'agents → le premier bloc électoral organisé du pays, syndiqué, concentré là où se décident les politiques. Une garantie d'emploi quasi absolue → la machine ne peut structurellement pas maigrir, même quand la mission disparaît, même quand le service se numérise, même quand la démographie change. 

 C'est ça, le verrou. 

Chaque rouage est démocratiquement rationnel. L'ensemble est un piège parfait.  L'école du Public Choice l'avait théorisé il y a soixante ans : quand les bénéficiaires d'une dépense sont concentrés et organisés, et que ses payeurs sont diffus et dispersés, la dépense ne recule jamais. 

La France en est devenue la démonstration grandeur nature. On ne votera jamais la fin de ce système : ses bénéficiaires sont majoritaires dans l'isoloir.  On ne dégraissera jamais la machine : elle est indégraissable par statut.  Il ne reste que deux issues à ce genre d'équation. 

La faillite ou l’intelligence collective 

 (Sources : Insee Analyses n° 118, juillet 2026 — données 2023 ; Insee Première n° 2094 / DGAFP — emploi public 2024 ; DGAFP, rapport annuel — licenciements ; Fondation IFRAP)

 


 

C) -  Entretien avec Nikola Mirkovic – Déclin et renouveau : Comment les Français se relèveront

Propos recueillis par Roland Lombardi

Le Diplomate : Votre nouvel ouvrage s’intitule Déclin et renouveau. Pourquoi avoir choisi d’associer ces deux notions, et considérez-vous que la France traverse aujourd’hui une crise conjoncturelle ou un déclin structurel comparable à celui d’autres puissances historiques ?

J’ai associé « déclin » et « renouveau » parce que l’un ne va pas sans l’autre dans l’histoire des vieilles nations et tout particulièrement dans l’histoire de France. Il suffit de relire Michelet ou Bainville pour s’en convaincre, notre histoire s’écrit d’abîme en cime avec ses moments de gloire et de tristesse. Le déclin n’est jamais une fatalité irréversible ; il est souvent le prélude à un sursaut si un peuple retrouve dans ses rangs les femmes et les hommes courageux et vertueux qui osent relever le défi que leur propose l’Histoire. La France aujourd’hui ne traverse pas une simple crise conjoncturelle, elle a trébuché dans un déclin structurel profond : disparition de ses traditions, éclatement de la famille, perte de la souveraineté, effritement industriel, corrosion de la démocratie, réingénierie sociale et manque cruel de stratégie étatique. Cela rappelle le déclin de l’Empire romain tardif, de l’Espagne au XVIIe siècle ou de la Grande-Bretagne après 1945 : une puissance qui s’accroche à des illusions de grandeur passée tout en se laissant diluer dans des ensembles plus vastes ou qui se fait transformer par des forces extérieures. Mais contrairement à ces exemples, la France dispose encore d’atouts immenses (histoire, langue, génie créatif, position géographique) pour un rebond si les Français s’en donnent la peine et qu’ils comprennent les mécanismes du renouveau.

Vous décrivez une perte progressive de souveraineté politique, économique et culturelle. Selon vous, quels ont été les tournants décisifs — européens, géopolitiques ou internes — ayant accéléré cette dynamique depuis la fin de la Guerre froide ?

Les tournants majeurs sont multiples, mais j’en retiens quatre. 

  1. Le traité de Maastricht (1992) qui a ouvert la voie à l’euro, imposé des critères de convergence et de discipline budgétaire et a accéléré une dangereuse absorption de la France par Bruxelles dans les domaines de la justice, de la politique étrangère et de la protection des frontières.
  2. La création de l’euro (1999), qui a transféré une part essentielle de la souveraineté monétaire et budgétaire à Bruxelles, sans contrepartie démocratique réelle.  Un pilier de l’économie française est maintenant aux mains d’une institution étrangère. Depuis la mise en place de l’euro la chute de l’économie française s’est accélérée.
  3. La guerre illégale de l’OTAN de 1999 contre la Yougoslavie, qui a marqué le début de l’alignement atlantiste inconditionnel de la France et la perte de sa posture gaulliste d’indépendance.  Cette agression gratuite et non justifiée contre les Serbes a ouvert la boîte de Pandore de la redéfinition des frontières et de l’éclatement de guerres en Europe. Je rappelle que l’ancien Secrétaire général de l’OTAN Jens Stoltenberg avait dit que l’UE et l’OTAN sont les deux faces d’une même pièce. Quand on sait que l’OTAN est la légion étrangère de l’armée américaine cela en dit long sur l’indépendance de l’Union européenne.
  4. 2007 et la trahison des élus politique du Congrès de la volonté du peuple Français de ne pas adopter le traité européen supranational clairement exprimé dans le référendum de 2005. Beaucoup de Français ont été choqués et un certain nombre a commencé à mieux comprendre la révolte des élites et la trahison de la démocratie dont Christopher Lasch nous avait pourtant décrit les méfaits aux USA dès 1996. Pour reprendre les analyses de Turchin ou Guilluy on voit que le modèle démocratique occidental a glissé progressivement vers un modèle oligarchique ou les classes moyennes et populaires ont été dégagés du modèle démocratique. Pour Jean-Claude Michéa nous sommes entrés dans l’ère de « l’État libéral post démocratique ». 

Votre analyse dépasse le cadre strictement national. Dans quelle mesure le déclassement français s’inscrit-il dans un affaiblissement plus large de l’Europe occidentale face au basculement du monde vers un ordre multipolaire ?

Le déclassement français est un symptôme majeur de l’affaiblissement global de l’Europe et du monde occidental en général. L’UE, conçue comme un projet post-national, s’est révélée incapable de devenir une puissance souveraine : elle est restée une zone de libre-échange atlantisée, dépendante des États-Unis pour sa défense et son développement stratégique et de la Chine pour ses approvisionnements. Ce n’est malheureusement pas surprenant, on voit difficilement comment une construction centralisée non démocratique comme l’Union européenne aurait pu réussir là où l’URSS, à quelques nuances près, a échoué. Face à la montée de la Chine, de l’Inde, de la Russie et des BRICS, l’Europe perd sa centralité. La France, autrefois pivot de l’Europe, subit doublement : elle est engluée dans un atlantisme servile et un européisme idéologique. L’ordre multipolaire en cours marginalise les puissances moyennes qui refusent de choisir leur camp ou de retrouver leur indépendance. Les indicateurs sociaux, économiques et politiques sont en zone rouge pour la France comme tous les pays de l’UE. Loin d’avoir apporté la paix, la stabilité et la prospérité, l’Union européenne a apporté tout le contraire. Aujourd’hui l’ensemble de l’Europe souffre d’un manque de dynamisme et de vision. L’UE est devenue un agrégat défaillant d’États providences déficitaires, de sociétés déchirées et atomisées et souffrant d’un manque cruel de vision stratégique. Les pays membres de l’UE ne font pas assez d’enfants, ils n’ont pas investi dans un outil de production adapté à l’évolution de l’économie et ils n’ont pas vu l’émergence du monde multipolaire. Ce sont de sérieux revers pour une des régions qui était l’une des plus puissantes et avancées avant la création de l’UE. Il faut être lucide, l’UE est un échec total, c’est une bouée de plomb à chaîne courte attachée à nos cous et jetée en pleine mer. Il est urgent de s’en détacher avant qu’on ne coule définitivement. Il n’y a pas de honte à avouer un échec politique mais poursuivre l’aventure aveuglément en espérant des lendemains qui chantent est suicidaire. Perseverare diabolicum !

Vous avez longtemps travaillé sur les relations Russie-Occident. Les crises internationales récentes ont-elles, selon vous, révélé les limites stratégiques de la diplomatie française et européenne, notamment en matière d’autonomie stratégique ?

Absolument. La guerre en Ukraine depuis 2014, les sanctions massives contre la Russie, la dépendance énergétique révélée ont mis à nu l’absence totale d’autonomie stratégique européenne. La France, qui se rêvait leader d’une « Europe-puissance », s’est alignée sur Washington sans plan B, au prix d’une explosion des coûts énergétiques et d’une industrie affaiblie. La diplomatie française est devenue atone : elle répète les narratifs atlantistes sans initiative propre. L’autonomie stratégique promise par Macron reste un slogan vide tant que Paris refuse de rompre avec l’OTAN et de dialoguer sans tabou avec Moscou, Pékin ou le Moyen-Orient. En s’alignant sur Washington sans discernement, la France a perdu toute la richesse de ses réseaux historiques, diplomatiques et culturels. Quand une crise émerge Paris regarde d’abord Washington avant de regarder la crise elle-même et de voir quels sont les intérêts de la France à défendre. Aujourd’hui la voix française n’est non seulement pas présente dans les grandes crises mondiales mais elle est ridiculisée car notre chef d’État agit comme si nous avions un poids diplomatique or nous n’en avons quasiment pas. Le monde entier voit qu’il est nu comme l’empereur dans le conte d’Andersen. Cette ridiculisation et faiblesse de la France sur la scène internationale a aussi des répercussions économiques. La France dans les années 1980 était encore dans le Top 5 des plus grandes puissances mondiales. Aujourd’hui nous tenons péniblement la 10e place et allons bientôt quitter le classement. La France ne sera jamais une grande puissance comme la Chine ou l’Inde avec leurs milliards d’habitants. La France n’a pas les ressources des USA ou de la Russie mais elle est une vielle nation dotée de la bombe nucléaire. Comme de Gaulle l’avait bien compris, elle a la vocation de représenter les nations de taille moyenne qui ne veulent pas être soumis aux empires. Pour cela il faut couper les chaînes avec les USA et sortir de l’Union européenne. La France doit de nouveau voler de ses propres ailes. Là elle pourra bâtir un projet garantissant la sécurité, la stabilité et la prospérité. Seule une France indépendante redonnera une voix à la France dans le monde.

Une part importante de votre livre semble consacrée aux élites politiques et économiques. Estimez-vous que la crise française relève d’abord d’un problème de gouvernance, de vision stratégique ou d’un décalage entre dirigeants et société réelle ?

Les trois à la fois, mais le cœur du problème est le décalage abyssal entre les élites et la société réelle. Les dirigeants, formés dans les mêmes moules (ENA, grandes écoles, Bruxelles, think tanks atlantistes, universités américaines, Davos), vivent dans une bulle idéologique mondialiste, atlantiste et progressiste qui n’a plus de lien avec le pays réel. Ils ont perdu le contact avec le peuple et la vision stratégique d’une nation souveraine. Ils préfèrent gérer le déclin plutôt que de le combattre. La gouvernance est technocratique et déconnectée, l’élite s’écoute et refuse de voir la réalité du monde qui change, c’est extrêmement grave. C’est ce divorce qui rend la crise si profonde : les élites ne représentent plus la nation, elles la gèrent comme une entreprise en redressement judiciaire et cherchent souvent à servir leurs propres intérêts au lieu de ceux des Français. Quand on regarde les nations qui sortent la tête de l’eau dans le monde multipolaire on remarque que la politique ne se fait pas déborder par le monde financier ou médiatique. Il n’y a pas ou peu de puissance au-dessus de la puissance politique et cette puissance travaille sur le temps long en faisant aujourd’hui des investissements qui porteront leurs fruits dans les générations à venir. Nous savions faire cela avant mais on a a laissé les marchés porter notre économie et nos politiques ont tout joué sur le court terme électoral. Le résultat aujourd’hui est un échec notoire. Les marchés s’essoufflent et les investissements nécessaires n’ont pas été réalisés. Pendant que d’autres faisaient la fourmi nous faisions la cigale. Les fourmis nous regardent aujourd’hui et nous disent « eh bien dansez maintenant ! »

Vous évoquez également les fractures sociales et territoriales. La question identitaire et celle de la cohésion nationale sont-elles, à vos yeux, devenues des variables géopolitiques internes déterminantes pour la puissance d’un État ?

Oui, absolument. Aristote nous avait déjà prévenu dans La Politique que l’absence de communauté ethnique est facteur de sédition tant que les citoyens n’en sont pas arrivés à respirer d’un même souffle.  L’immigration qui a enrichit la France dans l’histoire est devenu une catastrophe depuis que des politiques anarchiques ont été initiées à la fin du siècle dernier où les vannes de l’immigration ont été ouvertes sans justification, sans politique d’intégration, ni d’assimilation. Aujourd’hui la France est un archipel pour reprendre le terme de Jérôme Fourquet entre autres à cause d’une politique d’immigration massive complètement ratée. Dans un monde multipolaire, la cohésion et la conscience nationale sont des multiplicateurs de puissance. Un pays fracturé socialement, territorialement et culturellement est fragilisé. Renan nous avait bien rappelé qu’une nation est « une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. » Les Français ont abandonné leur foi chrétienne et leur culture et de nombreux immigrés ont par conséquent gardé leurs propres repères. Maintenant le défi est de faire fonctionner tout cela ensemble et l’histoire nous a prouvé que cela n’est pas chose aisée. La France souffre d’une perte de sens commun : fractures banlieues/périphérie, villes/campagnes, élites/peuple, et surtout une crise identitaire où l’on ne sait plus ce que signifie « être français ». Christophe Guilluy analyse très bien le délitement de la culture nationale au profit d’un projet mondialiste quand il écrit : « L’effacement des histoires nationales (la polémique des statues aux États-Unis et en France) laisse la place à une histoire dénationalisée et modélisée par la mondialisation et l’idéologie multiculturelle. » Cela devient une faiblesse géopolitique majeure : une nation qui doute d’elle-même est déjà à moitié vaincue face à des puissances qui célèbrent leur foi religieuse, connaissent leur histoire et qui cultivent leur unité et leur fierté. Il faut retrouver la voie de l’unité autour de la culture commune des Français sur la base de notre socle helléno-chrétien. Cela commence donc par les Français qui doivent se réapproprier leur propre culture.

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Le terme de “renouveau” implique une capacité de rebond. Quels leviers concrets — industriels, diplomatiques, démographiques ou culturels — pourraient permettre à la France de retrouver une trajectoire de puissance et d’influence ?

Avant même de se projeter souvenons-nous bien que les Français ont déjà traversé des crises majeures dans leur passé où la France aurait pu disparaître. Avant de définir le programme actuel de sortie de crise nous devons nous rendre compte que c’est dans la vertu que les Français ont puisé les ressources nécessaires au sursaut. Cela peut paraître romantique de le souligner et c’est pourtant la réalité. Sans courage, sans quête du bien et de la justice, sans envie de se dépasser et de faire des sacrifices, on ne pourra pas relever le défi. Avant tout, les Français ont trois défis majeurs : se retrouver en tant que peuple et célébrer leur culture commune, défendre le bien commun et regagner leur souveraineté. C’est autour de ce triptyque existentiel que les Français pourront enfin mettre en place des programmes politiques dont le but ne sera pas de répondre aux intérêts d’une classe dominante mais aux intérêts de tous. Je détaille ces chantiers dans mon livre Déclin et Renouveau mais j’explique que s’il n’y a pas un remplacement de l’élite ankylosée actuelle on ne peut pas y arriver. Il nous faut une nouvelle élite, une vraie élite au sens étymologique du terme composée d’experts dont l’unique préoccupation est l’intérêt des Français. Une élite capable de réagir à court terme et de se projeter sur le temps long. Avec un peuple revigoré et une élite renouvelée la France peut faire des miracles. C’est dans un tel cadre qu’il sera plus facile de déclencher une politique nataliste, et d’initier des grands projets économiques qui, bien expliqués, bénéficieront à l’ensemble des Français en les incluant dans un projet de société qui part de l’effort pour amorcer le redressement et qui détaille un plan de retour progressif à une situation financière, sécuritaire, administrative et politique normale. Il faut évidemment complètement reprendre en mains l’Éducation nationale qui est le bateau ivre de la République. L’ordre et la discipline doivent reprendre le contrôle de nos établissements scolaires, les salaires des enseignants doivent être revalorisés et l’apprentissage doit de nouveau permettre à chacun de trouver sa voie professionnelle en ligne avec les ambitions stratégiques du pays. La France a besoin d’un programme choc pour se relancer mais si le peuple n’y est pas bénéficiaire et s’il n’y voit pas son intérêt cela ne servira à rien. C’est ce que de Gaule a déclenché en 1958 avec les résultats que nous connaissons. Si on regarde les succès de la Chine, de Singapour ou de la Russie nous voyons que les modèles où l’économie soumise à une politique qui défend les intérêts de la nation se révèle être l’issue de secours face à l’illusion que le marché règlera tout pour nous. Ensuite si on rentre dans les détails, la France doit, je pense, redevenir une puissance agricole, maritime et d’ingénierie de premier plan. Nous devons former plus d’ingénieurs, réindustrialiser le pays et mieux anticiper l’évolution de l’économie et prioriser les filières stratégiques : alimentation, énergie, défense, pharmacie.   Un projet de société centré sur les intérêts des Français permettra enfin un retour à une diplomatie qui ne défendra ni l’atlantisme ni les intérêts des USA mais les intérêts des Français dans le monde. Cette voix indépendante est plus que jamais nécessaire dans un monde en ébullition. Ce monde a besoin d’une voix modérée mais ferme qui devrait être celle de la France capable de discuter avec tous les pôles politiques et économiques. Il faut aussi beaucoup de volonté politique avec un État qui redevient stratège et un peuple qui retrouve confiance en lui-même.

Enfin, votre ouvrage se veut aussi prospectif. À horizon de vingt à trente ans, imaginez-vous une France réaffirmée dans un monde multipolaire, et à quelles conditions politiques et stratégiques ce scénario pourrait-il devenir crédible ?

Oui, je l’imagine possible – et même probable si nous agissons tout de suite mais il faut faire attention. Nous devons d’abord changer la caste dirigeante française actuelle qui est aveuglée par son atlantisme et les dynamiques politiques héritées de la guerre froide et du monde post chute soviétique. Il nous faut une nouvelle génération de souverainistes au pouvoir afin de libérer la France de l’emprise supranationale de l’UE et de la domination américaine. Nous devons arriver rapidement dans ce que Vilfredo Pareto appelait la circulation des élites. Il nous faut une nouvelle élite au sens noble du terme : des experts. Ces experts doivent avoir à cœur la défense des intérêts des Français et du bien commun. C’est le seul et unique chemin permettant un sursaut et c’est le chemin qui a permis le développement de la France à travers toute son histoire.

Nous ne sommes malheureusement pas prêts pour ce changement, il faut être patient même si le temps presse. Le changement commence par chacun de nous individuellement puis collectivement au niveau de nos familles, dans nos quartiers, villages et villes. Sans réveil populaire les Français peuvent disparaître à tout jamais, l’enjeu est énorme. Il y a de véritables experts en France qui aiment la France et qui ont une bonne vision de ce qu’il faut faire d’un point de vue politique, économique et en matière de défense et de diplomatie. Il faut les regrouper sous une bannière souverainiste.  Le but à horizon 2040-2050, dans un monde multipolaire mature, serait que la France redevienne une puissance pivot : indépendante, influente dans le monde entier, avec une économie réindustrialisée et une armée autonome. La France a pour vocation d’être le chef de file des nations moyennes qui refusent tout assujettissement à un modèle impérial ou supranational. Les conditions sine qua non :  une rupture avec l’idéologie mondialiste actuelle (fin de l’européisme fédéral et de l’atlantisme), un retour à une vision gaullienne adaptée au XXIe siècle et une réconciliation nationale autour d’un projet commun (autonomie, souveraineté, prospérité partagée).  

Sans cela, le déclin continuera. Les Français ne doivent pas désespérer : l’histoire montre que les nations se relèvent quand elles le décident vraiment. Si les Français s’engagent dans cette voie, alors ils s’en sortiront. Qu’ils n’oublient pas que la vertu est la voie.

Le Diplomate reçoit cette semaine Nikola Mirkovic afin d’évoquer son dernier livre : Déclin et renouveau : Comment les Français se relèveront (Éditions des Syrtes, 2026)

 géopolitologue, spécialiste des Balkans et des relations Russie-Occident, préside l’association Ouest-Est et a écrit de nombreux ouvrages, notamment Le Chaos ukrainien et l’Amérique empire.

 

 D) - Le champ du signe
 
A France est-elle encore un acteur de l’histoire du monde ? Telle est la grande question qui se cache en réalité derrière la bataille des essais nucléaires.

Depuis mille ans, la France s’était habituée à agir à sa guise et à influer sur le cours des principaux événements planétaires. En particulier sur le terrain militaire. Depuis cinq siècles, elle a participé à presque toutes les grandes guerres, qui ont occupé les deux tiers de ces années, dont neuf étaient « mondiales » en ce qu’elles impliquaient toutes les puissances du moment. Depuis cinquante ans, l’arme nucléaire lui a permis, grâce en particulier à la vision prémonitoire de Pierre Mendès France et du général de Gaulle, de maintenir sa liberté ainsi que son statut de grande puissance, légitimé par un siège de membre permanent du Conseil de sécurité et surtout par son quatrième rang au palmarès industriel du monde.

Or, depuis quelques années, la France a perdu de nombreux degrés de liberté et ses principaux leviers d’action sur le réel.

Avec la globalisation des marchés et l’accélération de la technologie de communication, le pouvoir n’est presque plus localisable. Entreprises et marchés sont comme des nomades virtuels, insaisissables. Et l’Etat, aussi puissant soit-il, « est pris » par les décisions plus qu’il ne les prend.

Avec le traité de Maastricht, la France a volontairement abandonné à l’Union européenne de nombreux pans de sa souveraineté en matière économique, monétaire et commerciale. L’apparition de la monnaie unique européenne, qui conduira inéluctablement au budget unique, donnera le coup de grâce à la souveraineté économique du pays.

Avec la chute du mur de Berlin, la France a involontairement abandonné à l’Allemagne le rôle de leader des relations, devenues essentiellement économiques, entre l’Est et l’Ouest de l’Europe. Et la disparition de la menace soviétique a rendu son armement nucléaire moins fascinant pour ses amis et moins crédible pour ses ennemis.

Dans ce contexte, la décision de reprendre les essais nucléaires au-delà des nécessités techniques, peu convaincantes, et des justifications stratégiques, contradictoires constitue avant tout dans ce monde devenu de plus en plus virtuel, un signe et un aveu. Le signe que la France cherche par tous les moyens à garder des espaces de liberté. Et l’aveu qu’elle n’a plus d’autre moyen pour le faire que de rompre unilatéralement des engagements internationaux qui la contraignent. Les adversaires des essais sont d’ailleurs tout autant de mauvaise foi puisque leur vraie bataille vise à refuser à la France l’exercice de cette liberté.

L’arrêt des essais en 1992 n’était pas une simple décision de politique intérieure, mais bien un acte de politique extérieure, ayant des conséquences sur les tiers ; et donc, en cela, liant tous les gouvernements ultérieurs du pays. En prenant sa décision, en considérant que les experts nucléaires avaient assez d’informations pour passer à la simulation, François Mitterrand a déclenché un processus planétaire conduisant à un moratoire général sur les essais et à la négociation d’un traité les interdisant.

Sa décision ne peut donc être considérée comme le seul exercice d’une liberté domestique dont on pouvait après lui se dédire. Qu’aurait-on pensé, par exemple, d’un président français qui serait revenu sur la décision de son prédécesseur annulant la dette de quelques pays pauvres ? Ou de François Mitterrand si, en 1988, il n’avait pas respecté les engagements pris quelques mois plutôt par Jacques Chirac à l’égard de l’Iran, engagements dont il n’était d’ailleurs pas certain de tout connaître ?

Par cette décision, la France perd le droit moral de s’opposer à la prolifération nucléaire, au moment où tant d’Etats et de groupes terroristes cherchent à se doter d’armes nucléaires, chimiques, bactériologiques ou radioactives. Si la prolifération ne peut être enrayée, la France en sera la première victime, car elle ne sera plus alors qu’une puissance nucléaire parmi vingt-cinq au lieu d’être un des membres du Club des Cinq, avec ses immenses privilèges.

Enfin, en agissant ainsi, elle fragilise sa place dans l’économie de demain. Comme les autres pays, la France, en effet, vend des signes avec ses produits. Acheter français, c’est voyager virtuellement en France. Et l’image de luxe, d’élégance de douceur de la France fait vendre non seulement des parfums et des vêtements mais aussi des automobiles, des TGV et des Airbus. L’avenir de la France comme grande puissance économique est donc lié plus que jamais à celui de son image. Il est aussi fragile qu’elle. Or celle-ci est désormais gravement atteinte, surtout dans le Pacifique, zone économiquement la plus dynamique du monde. Un déclin économique brutal n’est pas impossible : la France représente aujourd’hui 5 % du marché mondial mais moins de 1 % de la population. Dans quarante ans, elle ne représentera que 0,5 % de la population mondiale. Et, si elle n’y prend pas garde, pas beaucoup plus de la production. On connaît des exemples de telles dégringolades : en 1965, l’Afrique avait un PNB supérieur d’un quart à celui de l’Asie du Sud-Est. Il est aujourd’hui six fois inférieur !

Etre un acteur de l’Histoire demain, pour un pays comme la France, c’est imaginer, produire, manipuler et transmettre des messages créateurs de richesses et promoteurs d’une image.

Qu’est-ce qu’être un acteur de l’Histoire demain, pour un pays comme la France ? C’est imaginer, produire, manipuler et transmettre des signes, des messages créateurs de richesses et promoteurs d’une image. La puissance future de la France tiendra donc bien davantage aux signes qu’elle enverra aux autres, à ses innovations, à son intelligence (à tous les sens du mot), à ses propositions, à son art, à sa capacité à faire bifurquer l’Histoire par ses idées qu’à sa capacité à dissiper de l’énergie.

En ce sens, la France dispose de tous les moyens de rester libre et influente. Pour y parvenir, il appartient d’abord au président de décréter l’arrêt immédiat de ces essais. En agissant ainsi, il démontrerait qu’il sait reconnaître l’erreur de ses experts qui l’ont si mal conseillé, et qu’il sait ce que valent la parole et l’image de la France. Il pourrait sans se déjuger expliquer que nos ingénieurs nucléaires ont fait des prouesses et qu’ils ont réussi à mesurer lors d’un seul test tous les paramètres que, paresseusement, ils s’apprêtaient à ne déchiffrer qu’avec plusieurs ! Cela ne manquerait pas de grandeur. Et aucun spécialiste n’oserait soutenir que la dissuasion nucléaire française n’est pas crédible. On verrait comme par miracle la simulation se mettre en place sans autre exigence.

La France serait alors en excellente position pour influer sur l’avenir en lançant une vaste campagne contre les deux principaux dangers qui menacent le monde et dont nul ne s’occupe sérieusement : la prolifération nucléaire et l’inégalité du développement entre le Nord et le Sud.

La France pourrait d’abord proposer un véritable traité de non-prolifération civile, c’est-à-dire l’arrêt de la production et de l’usage civil du plutonium alors que, dans ce domaine-là aussi, elle donne en ce moment le plus mauvais exemple. Elle pourrait simultanément proposer la mise sous contrôle international des stocks existants de plutonium ; le renforcement des contrôles du trafic international ; la réparation des désastreuses centrales nucléaires de l’Est ; l’organisation rationnelle du démantèlement des armes nucléaires devenues excédentaires depuis les traités de désarmement. Prendre la tête d’une telle campagne ferait de la France un acteur incontesté de l’Histoire, tout en l’aidant à protéger son statut de puissance nucléaire, civile et militaire. Cela engloutirait beaucoup moins de ressources que ses ultimes essais et assurerait beaucoup mieux qu’eux la défense du pays.

La France pourrait simultanément prendre l’initiative d’une vaste campagne pour un développement égal autour de la Méditerranée. Elle devrait pour cela proposer la création d’un vrai marché commun méditerranéen, à l’image de ce que les Américains sont en train de réussir dans les deux hémisphères avec le Nafta et le Mercosul. La France pourrait, par la même occasion, reconnaître sa propre dimension islamique et en tirer des conséquences politiques et culturelles, au lieu de continuer à vivre avec un non-dit suicidaire, comme le montre si tristement l’autre face de l’actualité.

Le président de la République a raison de vouloir conserver à la France prestige et influence. A lui de comprendre que, en agissant comme il le fait, il ne sert que les intérêts de ceux qui veulent voir disparaître notre pays : on ne gagne pas une course en se tirant dans le pied.

Jacques Attali

Titulaire d'un doctorat en économie, Jacques Attali est diplômé de l'École polytechnique et conseiller d'État. Conseiller spécial du président français François Mitterrand pendant dix ans, il a fondé quatre institutions internationales : Action contre la Faim, Eureka, la BERD et Positive Planet. Jacques Attali est l'auteur de 86 ouvrages (dont plus de 30 consacrés à l'analyse de l'avenir), vendus à plus de 10 millions d'exemplaires et traduits en 22 langues. Il est chroniqueur pour les journaux financiers *Les Échos* et *Nikkei*, après avoir également collaboré avec *L’Express*. Jacques Attali dirige aussi régulièrement des orchestres à travers le monde. https://www.attali.com/en/geopolitics/le-champ-du-signe-2/

 

 

 

 

 

 

 
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