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juillet 10, 2026

France : la grande dégringolade, déclin et renouveau ?

Sommaire:
 
A) -  France : la grande dégringolade des indicateurs de développement humain
 
B) - Existence  d'un verrou mathématique qui rend la France irréformable.
 
C) -  Entretien avec Nikola Mirkovic – Déclin et renouveau : Comment les Français se relèveront
 
D) - Le champ du signe
 

 

A) - France : la grande dégringolade des indicateurs de développement humain


Chantage aux chiffres, déclin global : sans krach brutal, la France glisse vers le statut de « cancre des pays développés », plombée par des indicateurs sociaux et économiques en berne.

Ce qu'il faut en retenir : 

  • Santé alarmante : La France fait exception dans l'OCDE avec une mortalité infantile en hausse (4,1‰ en 2024) et un recul de l'espérance de vie sans incapacité chez les femmes.

  • Éducation en chute : Le niveau s'effondre avec une perte historique de 21 points en mathématiques au classement PISA entre 2018 et 2022, révélant une grave dégradation qualitative.

  • Décrochage économique : La part de l'industrie est passée de 25% à 10% du PIB en trente ans, entraînant une baisse de productivité et une lourde perte de souveraineté.

  • Illusion financière : Le pouvoir d'achat et les revenus sont maintenus artificiellement par la redistribution sociale, mais celle-ci est financée par une dette publique devenue intenable.

Il n'y a pas eu de krach. Pas de date à cocher sur un calendrier. Juste des chiffres qui, un à un, ont fini par converger. La mortalité infantile qui remonte alors qu'elle baisse partout ailleurs dans l'OCDE. Le niveau en mathématiques qui s'effondre en quelques années. Des usines qui ferment, une dette qui s'alourdit, une confiance dans les institutions tombée à 22 %. Pris isolément, chacun de ces signaux peut passer pour un accident de parcours. Mis côte à côte, ils racontent autre chose. Nous avons voulu les rassembler, indicateur par indicateur, en confrontant les données de l'OCDE aux regards d'un économiste et d'une médecin de santé publique. Le pays qui en ressort n'est pas sous-développé. C'est, pour reprendre les mots de l'un de nos interlocuteurs, "le cancre des pays développés".

I. Mortalité infantile — l'indicateur le plus récent, et le plus sévère

Description et verdict : Le Panorama de la santé 2025 de l'OCDE relève que le taux de mortalité infantile a diminué dans 35 pays membres depuis 2011-2013 — sauf en France, en Islande et au Luxembourg. Le taux français est passé de 3,5‰ en 2011 à 4,1‰ en 2024, pendant que la moyenne européenne continue de baisser à 3,3‰. La France est passée de la 3e-4e place européenne dans les années 1990-2000 à une position comprise entre la 18e et la 24e place aujourd'hui. Verdict : dégringolade avérée.

Dr Alice Desbiolles, médecin de santé publique et épidémiologiste :

« Ce qui est intéressant avec les indicateurs sur la mortalité néonatale par exemple, c'est qu'on est vraiment à l'instant T de l'état de santé de la société aujourd'hui, et pas dans la qualité de vie qu'il y avait il y a cinquante ans et qui aboutit à un individu qui aura été exposé à sa société au bout de 80-90 ans. »

« On sait qu'on observe depuis des années une baisse de la qualité du sperme, liée entre autres à tous les polluants et perturbateurs endocriniens. [...] On a aussi toute la question de la consommation de toxiques chez les femmes, qui est plus importante qu'elle a pu l'être. »

II. Mortalité périnatale — la dégringolade la plus documentée par la Drees

Description et verdict : La mortalité périnatale française atteint 11,2‰ en 2024 (7398 enfants), son plus haut niveau depuis plus de dix ans, en hausse continue depuis 2021. Écarts territoriaux considérables : taux 2,3 fois plus élevé en Guadeloupe qu'en Auvergne-Rhône-Alpes, DROM à +60% vs métropole. Verdict : dégringolade avérée.

Dr Alice Desbiolles :

« Sur une mortalité qui est très précoce, on peut se permettre d'interroger la santé de la mère — ce sont des pistes, je ne prétends pas que ce soit l'explication. [...] On a des corrélations entre l'état de santé des individus, leur niveau de vie et leur niveau d'accès aux soins : tout va un peu dans le même sens. On a aussi plus de comorbidités, plus de grossesses à risque, de diabète gestationnel, de risque de prééclampsie, de risque d'accouchement prématuré — qui est lui-même un facteur de risque de décès pour l'enfant. »

« Ce qui est intéressant, c'est qu'on a des indicateurs qui ne semblent pas directement liés entre eux : quand on pense à la mortalité infantile, on pense au bébé décédé, mais on peut aussi regarder la santé de ses géniteurs. »

III. Espérance de vie et espérance de vie sans incapacité — où l'on stagne, et où l'on recule vraiment

Description et verdict : L'espérance de vie brute française reste à 83 ans selon l'OCDE (+1,9 an vs moyenne), 2e rang UE femmes ; les progrès ont ralenti depuis 2015. L'EVSI à la naissance recule pour les femmes depuis 2008 (64,2 ans en 2023, -4 mois), alors qu'elle progresse à 65 ans. Verdict : stagnation pour le brut, décrochage réel pour l'EVSI à la naissance des femmes.

Dr Alice Desbiolles :

« On a eu un allongement majeur de l'espérance de vie en France, comme dans beaucoup de pays développés, porté par les progrès de la médecine, de l'hygiène et de la prévention des maladies infectieuses. La question, c'est jusqu'où on considère qu'on a atteint les limites ultimes de notre propre longévité. Je m'intéresse peut-être plus à l'espérance de vie sans incapacité : c'est peut-être le luxe qu'on a désormais, d'avoir atteint un niveau quantitatif élevé et de pouvoir s'interroger sur la qualité de ces années plutôt que sur leur seul nombre. »

« Je pense qu'on a une marge de manœuvre sur cet indicateur-là. À mon avis, elle est un peu insuffisante aujourd'hui, et elle traduit un vrai levier de politique publique, en termes de prévention des maladies collectives — plus que l'espérance de vie brute. »

IV. Santé mentale des jeunes — un indicateur qualitatif complémentaire, à manier avec prudence

Description et verdict : Pas d'indicateur OCDE composite stabilisé ; données largement déclaratives. Verdict : signal de dégradation à traiter avec prudence méthodologique.

Dr Alice Desbiolles :

« Ce n'est pas systématiquement un diagnostic posé par un psychiatre. [...] On peut traverser des moments difficiles, des inquiétudes légitimes en période d'orientation par exemple, sans que ce soit une dépression. »

« On observe quand même une augmentation des gestes suicidaires chez les jeunes filles, ce qui laisse penser qu'une souffrance psychique débordante peut désormais prendre plus fréquemment cette forme. »

« Je pense qu'on a ensuite trois grandes explications systémiques documentées : l'utilisation excessive des réseaux sociaux chez de nombreux jeunes [...] ; la question des abus sexuels chez les adolescentes, notamment en milieu intrafamilial [...] ; et peut-être un facteur plus identitaire : à force de beaucoup parler de santé mentale, on en vient parfois à se définir à travers d'éventuels troubles — HPI, TDAH — qui ne sont pas toujours véritablement avérés. »

V. Éducation — PISA, la chute historique de 2022

Description et verdict : Chute de 21 points en maths entre 2018 et 2022, la plus forte jamais enregistrée depuis la création de PISA. Écart favorisés/défavorisés de 113 points (vs 93-94 moyenne OCDE). Verdict : dégringolade avérée.

Laurent Cappelletti, enseignant-chercheur, CNAM, auteur d'un rapport pour le Haut-Commissariat au Plan :

« En quantité, on reste très bon [...]. On est aujourd'hui à 80-90 % d'une classe d'âge qui a le baccalauréat, et sans doute déjà 50-60 % à un niveau bac+3. [...] Le problème, c'est qu'on se dégrade qualitativement. [...] Ce n'est pas un problème de quantité de formation — on l'a, cette quantité — mais un problème de qualité. »

« Ces compétences de base sont d'autant plus importantes qu'elles conditionnent l'acquisition de toutes les autres connaissances. Si vous ne savez pas compter, vous êtes mal parti pour devenir bon en mathématiques. Si vous ne lisez pas bien, vous ne comprenez pas un énoncé de mathématiques. »

« Cette dégradation des compétences de base contribue [...] au coût caché général des défauts de formation en France [...], de l'ordre de 90 à 100 milliards d'euros de PIB en moins chaque année. »

Sur ses propres observations d'enseignant : « Les étudiants d'aujourd'hui ont beaucoup de qualités : ils savent faire des choses, notamment sur le plan informatique, que l'on ne savait évidemment pas faire il y a vingt ou trente ans. Mais, en revanche, ce n'est pas le cas pour l'expression : on les comprend, spontanément, moins bien, à l'oral comme à l'écrit. Quand je leur fais lire des documents — même quand cela passe par une réponse de ChatGPT — ils ont plus de difficultés, spontanément, à les comprendre et les analyser . »

VI. Productivité du travail — un décrochage vieux de vingt ans, pas de cinq

Description et verdict : La France a été le pays le plus productif de l'OCDE par heure travaillée de 1986 à 2004, avant de décrocher. Depuis 2019, elle affiche un écart de -8,5% par rapport à sa tendance pré-Covid (Banque de France). Verdict : le décrochage relatif remonte à vingt ans ; la mesure de 2019 n'en capture que la phase la plus récente et la plus visible.

Laurent Cappelletti :

« Nous sommes restés bons jusqu'à il y a trente ou quarante ans. Et puis, à partir du moment où l'on a commencé à travailler moins, à partir du moment où l'on a commencé à désindustrialiser, à partir du moment où l'on s'est mis à décrocher en termes de productivité [...] la situation s'est dégradée. »

« Dans l'absolu, quand on regarde notre PIB par tête en valeur, il continue d'augmenter légèrement, année après année. Mais le problème, c'est que cette évolution doit être comparée à celle des autres pays, qui, eux, se cassent la figure. »

« La Banque de France a montré qu'elle se dégrade depuis 2019 : elle est aujourd'hui inférieure de 8,5 % au niveau qu'elle aurait atteint si elle avait continué de progresser sur la tendance 2010-2019. »

« Le problème de son analyse, c'est qu'elle ne prend en compte que les coûts-performances visibles, pas les coûts-performances cachés. [...] On a un absentéisme au travail qui n'a cessé d'augmenter [...] ; des accidents du travail qui n'ont cessé d'augmenter ; une rotation du personnel de plus en plus difficile à maîtriser. Ce qui veut dire, aussi, que la qualité du management des personnes s'est dégradée ou bien n'a pas su évoluer »

« On a suggéré un rattrapage partiel porté par la hausse des défaillances d'entreprises. [...] Ce sont des améliorations de façade, qui ne traduisent aucune amélioration structurelle de fond. »

« Le décrochage s'explique pour moitié environ par les raisons qu'évoque la Banque de France [...] et pour l'autre moitié [...] par les coûts cachés : principalement l'absentéisme au travail, les accidents du travail et la rotation non maîtrisée du personnel. »

Sur les écarts sectoriels (-19,6% matériels de transport, -14,5% construction, -2,1% services) : « Parce qu'il y a, dans les services, moins d'absentéisme, moins de rotation du personnel et moins d'accidents du travail. C'est dans la construction et le transport [...] que les conditions de travail sont les plus pénibles. »

VII. Désindustrialisation — la perte de souveraineté derrière la perte de PIB

Description et verdict : Part de l'industrie dans le PIB passée d'environ 25% à 10-11% en trente ans (ministère de l'Économie, 2024). Verdict : dégringolade structurelle.

Laurent Cappelletti :

« Le chiffre de la part de l'industrie dans le PIB, celui que je valide est celui du ministère de l'Économie, édition 2024 : on est aujourd'hui autour de 10-11 %. [...] En trente ans, on est passé d'environ 25 % du PIB pour l'industrie à environ 10 % aujourd'hui. »

« Des pertes visibles de PIB de l'ordre de 241 milliards d'euros si l'on avait conservé la part de l'industrie de l'Allemagne dans le PIB, soit environ 2 millions d'emplois [...]. Je valide entièrement ce chiffre. »

« Le premier [coût caché], énorme, c'est la perte de souveraineté. Quand on ne fabrique plus de masques de protection, de médicaments, de véhicules électriques, on devient dépendant de qui les fabrique. [...] Être dépendant de la Chine, de la Russie ou de l'Iran, c'est une tout autre affaire. »

« Le dernier coût caché [...] porte sur le moral collectif. [...] Nous sommes champions du monde de la consommation d'antidépresseurs, et derniers dans les baromètres d'optimisme internationaux : la désindustrialisation est l'un des facteurs qui l'explique. »

VIII. Recherche et développement — un double sous-investissement, désormais documenté

Description et verdict : 2,2% du PIB en R&D depuis 1995, contre 2,7% de moyenne OCDE aujourd'hui — un écart qui se creuse plutôt qu'il ne se résorbe. Verdict : stagnation relative, expliquée par un mécanisme à deux niveaux.

Laurent Cappelletti :

« Comme l'État manque d'argent, il est obligé de consacrer les ressources dont il dispose aux dépenses sociales, puis de s'endetter pour financer ces mêmes dépenses sociales. Résultat : il ne reste plus d'argent pour les investissements innovants tels qu'on a pu les faire il y a quarante ou cinquante ans, dans le nucléaire, le Concorde ou le TGV. »

« Pour la recherche-développement, il y a une double responsabilité. D'un côté, il y a un sous-investissement [...] des pouvoirs publics [...]. De l'autre côté, à l'échelle des entreprises — pas des grandes entreprises françaises, qui, elles, maintiennent des investissements en R&D [Total, Safran] — mais, proportionnellement [...] les entreprises ont eu tendance à moins investir en R&D, à moins innover. Notre nombre de brevets d'innovation, de la même façon, se dégrade. »

IX. Revenu national brut / pouvoir d'achat par habitant — le pilier "de façade" de l'IDH

Description et verdict : PIB par habitant passé du top 10 mondial à la 25e place en vingt ans. Revenu disponible maintenu par la redistribution. Verdict : dégringolade relative, maintien artificiel du niveau de vie apparent.

Laurent Cappelletti :

« Le PIB par habitant, en France, se dégrade parce que nous perdons en productivité : il est aujourd'hui environ un tiers inférieur à celui de l'Allemagne, et moitié inférieur à celui des États-Unis, alors que nous étions à peu près à égalité avec l'Allemagne il y a vingt ans. »

« Il y a vingt ans, un Français avait, en gros, le même pouvoir d'achat [...] qu'un Allemand. Vingt ans après, c'est un tiers, voire un quart de moins. [...] Quand des touristes suisses, hollandais, etc., viennent en France, les Français se rendent bien compte qu'ils ont beaucoup plus d'argent que nous. »

« Grâce à la redistribution sociale [...], le revenu disponible des Français reste artificiellement en légère progression. [...] C'est plutôt comme une entreprise qui afficherait un résultat positif parce qu'elle aurait touché une grosse subvention. Sauf que cette subvention ne vient pas de la création de richesse : elle vient de l'endettement. »

« La bonne formulation, c'est qu'on reste un pays développé, mais qu'au sein de cette catégorie [...] on tend à devenir un pays pauvre, si l'on continue ainsi. [...] Au lieu d'être un bon élève des pays développés, on tend à devenir un cancre des pays développés. »

Sur l'indicateur le plus parlant à ses yeux : « La productivité. Parce que la productivité, c'est la création de richesse. Et la création de richesse, c'est ce qui détermine le revenu, ce qui permet de répondre aux besoins humains, ce qui permet d'investir. »

X. Confiance dans les institutions — un désaccord d'expert avec l'OCDE

Description et verdict : Confiance dans le gouvernement passée de 34% (2023) à 22% (2025), vs 40% moyenne OCDE (Enquête OCDE 2026). L'OCDE relie cette chute à l'instabilité politique post-dissolution de juillet 2024.

Laurent Cappelletti conteste explicitement la lecture causale de l'OCDE, sans contester les chiffres :

« Nous faisons partie des pays où la confiance dans les institutions est la plus faible. [...] Il y a une forme de Français devenus non confiants, non optimistes — pessimistes, voire dépressifs. C'est très paradoxal. »

« Je suis assez critique — pas sur les chiffres, mais sur les analyses de l'OCDE. Je les trouve frustes, il leur manque un peu de complexité. Le manque de confiance des Français dans les institutions n'a pas commencé avec l'instabilité gouvernementale : cela fait vingt ans que la situation se dégrade continuellement. »

« Leurs analyses sont [...] un peu court-termistes : le manque de confiance s'expliquerait par l'instabilité gouvernementale depuis la dissolution. Mais non — le manque de confiance envers les institutions, en tendance lourde, se dégrade depuis vingt ans, trente ans. »

« Les Français n'ont plus confiance non plus dans les institutions éducatives, car ils se rendent bien compte que le classement PISA de la France dégringole. De même pour la justice : ils constatent qu'il y a des trous dans la raquette. [...] Compte tenu de nos mauvais indicateurs généraux, la surprise serait, au fond, que les Français aient confiance dans leurs institutions. »

Verdict : dégringolade confirmée dans les chiffres, mais la temporalité "post-2024" avancée par l'OCDE est explicitement contestée par l'expert — à traiter comme un point de débat journalistique plutôt qu'un fait établi.

XI. Finances publiques — la dégringolade la plus structurelle

Description et verdict : 2e déficit public le plus élevé de l'OCDE (5,1% du PIB en 2025), 3e dette la plus lourde derrière la Grèce et l'Italie (rapport OCDE, mai 2026). Verdict : dégringolade structurelle et continue.

Laurent Cappelletti :

« On peut parler d'artificialité, assurément — les revenus disponibles des Français sont maintenus artificiellement à un niveau élevé par des transferts sociaux qui, eux-mêmes, sont financés de moins en moins par la création de richesse, mais de plus en plus par la dette. »

« Ce n'est pas tenable. On arrive à un moment où, pour continuer à emprunter, il faut trouver des prêteurs — et en termes de plafond de dette, on ne pourra pas aller beaucoup plus loin. »

« Je crois que notre dernier excédent commercial remonte à… 2002-2003. Deuis 24 ans, donc, que des déficits commerciaux. »

XII. Bien-être territorial et disparités régionales — un creusement réel, mais une moyenne nationale trompeuse

Description et verdict : L'OCDE classe la France parmi les 5 pays aux plus fortes disparités régionales d'emploi (7,7% de la population, 5,2 millions de personnes, en zones multi-pauvres). Cappelletti confirme et documente ce creusement, tout en apportant une nuance essentielle : au niveau national global, la France reste l'un des pays les plus égalitaires du monde en revenus (coefficient de Gini bas) — la dégradation n'est pas dans l'écart moyen riches/pauvres, mais dans la concentration géographique croissante de la pauvreté.

Laurent Cappelletti :

« Dans l'absolu, nous sommes l'un des pays les plus égalitaires du monde en termes de revenus. [...] Mais quand on regarde dans le détail, on se rend compte qu'il y a une concentration des plus pauvres dans certaines régions : celles qui étaient anciennement industrialisées et qui se sont très fortement désindustrialisées ces quarante dernières années — le Nord, l'Est, et puis la fameuse "diagonale du vide". »

« Il y a un enkystement : les régions qui, depuis trente ou quarante ans, se sont appauvries continuent, globalement, de s'appauvrir [...]. À l'inverse, dans les régions riches [métropoles, littoral], les gens sont de plus en plus riches. »

« L'OCDE a raison sur ce point, et mon analyse rejoint la sienne : les inégalités territoriales se creusent parce que les territoires pauvres continuent à devenir de plus en plus pauvres, et les territoires riches continuent à devenir de plus en plus riches. »

Verdict : creusement territorial réel et confirmé par l'expert — tout en gardant à l'esprit la nuance du Gini national, essentielle pour ne pas être pris en défaut sur ce point précis.


Alice Desbiolles est médecin. Son parcours l’a amenée à travailler à l’hôpital, au sein d’organismes gouvernementaux de santé publique, au ministère de la Santé, à l’Institut Pasteur, et à participer à des missions sanitaires internationales. Elle est l’une des premières professionnelles de santé à avoir popularisé et porté médiatiquement l’éco-anxiété et les conséquences sanitaires du 

Laurent Cappelletti est diplômé de l'EDHEC Business School et docteur HDR en sciences de gestion. Il est professeur titulaire de la chaire comptabilité et contrôle de gestion du Conservatoire national des arts et métiers dont il est secrétaire général de l’Assemblée des chaires. Il est également chercheur au laboratoire de recherche LIRSA, directeur à l’institut de socio-économie ISEOR et ancien maire-adjoint de Mauguio-Carnon au commerce et développement numérique, conseiller communautaire. 

 
 
 

B) - Existence  d'un verrou mathématique qui rend la France irréformable.

Il existe un verrou mathématique qui rend la France irréformable. Trois chiffres suffisent à le décrire.  

 Le premier vient de tomber. 

L'Insee a publié il y a quelques jours son étude sur la « redistribution élargie » — l'ensemble de ce que chacun verse (impôts, taxes, cotisations) et reçoit (prestations, retraites, santé, éducation, services publics). Verdict : 56 % des Français reçoivent plus qu'ils ne versent.  Une majorité absolue de bénéficiaires nets. Avec un gain moyen de 23 900 € par an et par unité de consommation. Chez les 10 % les plus modestes, 99 % sont bénéficiaires nets. Chez les 10 % les plus aisés : 18 %. Retenez ce chiffre : 56 %. C'est plus qu'il n'en faut pour gagner n'importe quelle élection.  

Deuxième chiffre. 

Pendant ce temps, la machine qui distribue tout cela continue de grossir.  Fin 2024 : 5,85 MILLIONS d'agents publics. +37 000 en un an. +0,6 %, après +1,1 % en 2023. L'État embauche, les contractuels explosent (+3,5 % dans la FPE), et ce depuis des années, gouvernement après gouvernement, promesse de « maîtrise des effectifs » après promesse. 

 Troisième chiffre. 

Le plus fou.  En 2024, la fonction publique d'État a licencié pour insuffisance professionnelle… 12 fonctionnaires. DOUZE. Sur 2,5 millions d'agents. Taux de licenciement dans la fonction publique : il ne dépasse jamais 0,01 %. Dans le privé, pour les CDI : 4,15 %. Un salarié du privé a donc environ 400 fois plus de chances d'être licencié qu'un agent public. Le privé a connu 1,07 million de licenciements en 2022. La fonction publique d'État : 235.  


Maintenant, croisez les trois.
  

 Une majorité électorale de bénéficiaires nets → aucun candidat ne peut gagner en promettant de réduire la redistribution. Une machine de 5,85 millions d'agents → le premier bloc électoral organisé du pays, syndiqué, concentré là où se décident les politiques. Une garantie d'emploi quasi absolue → la machine ne peut structurellement pas maigrir, même quand la mission disparaît, même quand le service se numérise, même quand la démographie change. 

 C'est ça, le verrou. 

Chaque rouage est démocratiquement rationnel. L'ensemble est un piège parfait.  L'école du Public Choice l'avait théorisé il y a soixante ans : quand les bénéficiaires d'une dépense sont concentrés et organisés, et que ses payeurs sont diffus et dispersés, la dépense ne recule jamais. 

La France en est devenue la démonstration grandeur nature. On ne votera jamais la fin de ce système : ses bénéficiaires sont majoritaires dans l'isoloir.  On ne dégraissera jamais la machine : elle est indégraissable par statut.  Il ne reste que deux issues à ce genre d'équation. 

La faillite ou l’intelligence collective 

 (Sources : Insee Analyses n° 118, juillet 2026 — données 2023 ; Insee Première n° 2094 / DGAFP — emploi public 2024 ; DGAFP, rapport annuel — licenciements ; Fondation IFRAP)

 


 

C) -  Entretien avec Nikola Mirkovic – Déclin et renouveau : Comment les Français se relèveront

Propos recueillis par Roland Lombardi

Le Diplomate : Votre nouvel ouvrage s’intitule Déclin et renouveau. Pourquoi avoir choisi d’associer ces deux notions, et considérez-vous que la France traverse aujourd’hui une crise conjoncturelle ou un déclin structurel comparable à celui d’autres puissances historiques ?

J’ai associé « déclin » et « renouveau » parce que l’un ne va pas sans l’autre dans l’histoire des vieilles nations et tout particulièrement dans l’histoire de France. Il suffit de relire Michelet ou Bainville pour s’en convaincre, notre histoire s’écrit d’abîme en cime avec ses moments de gloire et de tristesse. Le déclin n’est jamais une fatalité irréversible ; il est souvent le prélude à un sursaut si un peuple retrouve dans ses rangs les femmes et les hommes courageux et vertueux qui osent relever le défi que leur propose l’Histoire. La France aujourd’hui ne traverse pas une simple crise conjoncturelle, elle a trébuché dans un déclin structurel profond : disparition de ses traditions, éclatement de la famille, perte de la souveraineté, effritement industriel, corrosion de la démocratie, réingénierie sociale et manque cruel de stratégie étatique. Cela rappelle le déclin de l’Empire romain tardif, de l’Espagne au XVIIe siècle ou de la Grande-Bretagne après 1945 : une puissance qui s’accroche à des illusions de grandeur passée tout en se laissant diluer dans des ensembles plus vastes ou qui se fait transformer par des forces extérieures. Mais contrairement à ces exemples, la France dispose encore d’atouts immenses (histoire, langue, génie créatif, position géographique) pour un rebond si les Français s’en donnent la peine et qu’ils comprennent les mécanismes du renouveau.

Vous décrivez une perte progressive de souveraineté politique, économique et culturelle. Selon vous, quels ont été les tournants décisifs — européens, géopolitiques ou internes — ayant accéléré cette dynamique depuis la fin de la Guerre froide ?

Les tournants majeurs sont multiples, mais j’en retiens quatre. 

  1. Le traité de Maastricht (1992) qui a ouvert la voie à l’euro, imposé des critères de convergence et de discipline budgétaire et a accéléré une dangereuse absorption de la France par Bruxelles dans les domaines de la justice, de la politique étrangère et de la protection des frontières.
  2. La création de l’euro (1999), qui a transféré une part essentielle de la souveraineté monétaire et budgétaire à Bruxelles, sans contrepartie démocratique réelle.  Un pilier de l’économie française est maintenant aux mains d’une institution étrangère. Depuis la mise en place de l’euro la chute de l’économie française s’est accélérée.
  3. La guerre illégale de l’OTAN de 1999 contre la Yougoslavie, qui a marqué le début de l’alignement atlantiste inconditionnel de la France et la perte de sa posture gaulliste d’indépendance.  Cette agression gratuite et non justifiée contre les Serbes a ouvert la boîte de Pandore de la redéfinition des frontières et de l’éclatement de guerres en Europe. Je rappelle que l’ancien Secrétaire général de l’OTAN Jens Stoltenberg avait dit que l’UE et l’OTAN sont les deux faces d’une même pièce. Quand on sait que l’OTAN est la légion étrangère de l’armée américaine cela en dit long sur l’indépendance de l’Union européenne.
  4. 2007 et la trahison des élus politique du Congrès de la volonté du peuple Français de ne pas adopter le traité européen supranational clairement exprimé dans le référendum de 2005. Beaucoup de Français ont été choqués et un certain nombre a commencé à mieux comprendre la révolte des élites et la trahison de la démocratie dont Christopher Lasch nous avait pourtant décrit les méfaits aux USA dès 1996. Pour reprendre les analyses de Turchin ou Guilluy on voit que le modèle démocratique occidental a glissé progressivement vers un modèle oligarchique ou les classes moyennes et populaires ont été dégagés du modèle démocratique. Pour Jean-Claude Michéa nous sommes entrés dans l’ère de « l’État libéral post démocratique ». 

Votre analyse dépasse le cadre strictement national. Dans quelle mesure le déclassement français s’inscrit-il dans un affaiblissement plus large de l’Europe occidentale face au basculement du monde vers un ordre multipolaire ?

Le déclassement français est un symptôme majeur de l’affaiblissement global de l’Europe et du monde occidental en général. L’UE, conçue comme un projet post-national, s’est révélée incapable de devenir une puissance souveraine : elle est restée une zone de libre-échange atlantisée, dépendante des États-Unis pour sa défense et son développement stratégique et de la Chine pour ses approvisionnements. Ce n’est malheureusement pas surprenant, on voit difficilement comment une construction centralisée non démocratique comme l’Union européenne aurait pu réussir là où l’URSS, à quelques nuances près, a échoué. Face à la montée de la Chine, de l’Inde, de la Russie et des BRICS, l’Europe perd sa centralité. La France, autrefois pivot de l’Europe, subit doublement : elle est engluée dans un atlantisme servile et un européisme idéologique. L’ordre multipolaire en cours marginalise les puissances moyennes qui refusent de choisir leur camp ou de retrouver leur indépendance. Les indicateurs sociaux, économiques et politiques sont en zone rouge pour la France comme tous les pays de l’UE. Loin d’avoir apporté la paix, la stabilité et la prospérité, l’Union européenne a apporté tout le contraire. Aujourd’hui l’ensemble de l’Europe souffre d’un manque de dynamisme et de vision. L’UE est devenue un agrégat défaillant d’États providences déficitaires, de sociétés déchirées et atomisées et souffrant d’un manque cruel de vision stratégique. Les pays membres de l’UE ne font pas assez d’enfants, ils n’ont pas investi dans un outil de production adapté à l’évolution de l’économie et ils n’ont pas vu l’émergence du monde multipolaire. Ce sont de sérieux revers pour une des régions qui était l’une des plus puissantes et avancées avant la création de l’UE. Il faut être lucide, l’UE est un échec total, c’est une bouée de plomb à chaîne courte attachée à nos cous et jetée en pleine mer. Il est urgent de s’en détacher avant qu’on ne coule définitivement. Il n’y a pas de honte à avouer un échec politique mais poursuivre l’aventure aveuglément en espérant des lendemains qui chantent est suicidaire. Perseverare diabolicum !

Vous avez longtemps travaillé sur les relations Russie-Occident. Les crises internationales récentes ont-elles, selon vous, révélé les limites stratégiques de la diplomatie française et européenne, notamment en matière d’autonomie stratégique ?

Absolument. La guerre en Ukraine depuis 2014, les sanctions massives contre la Russie, la dépendance énergétique révélée ont mis à nu l’absence totale d’autonomie stratégique européenne. La France, qui se rêvait leader d’une « Europe-puissance », s’est alignée sur Washington sans plan B, au prix d’une explosion des coûts énergétiques et d’une industrie affaiblie. La diplomatie française est devenue atone : elle répète les narratifs atlantistes sans initiative propre. L’autonomie stratégique promise par Macron reste un slogan vide tant que Paris refuse de rompre avec l’OTAN et de dialoguer sans tabou avec Moscou, Pékin ou le Moyen-Orient. En s’alignant sur Washington sans discernement, la France a perdu toute la richesse de ses réseaux historiques, diplomatiques et culturels. Quand une crise émerge Paris regarde d’abord Washington avant de regarder la crise elle-même et de voir quels sont les intérêts de la France à défendre. Aujourd’hui la voix française n’est non seulement pas présente dans les grandes crises mondiales mais elle est ridiculisée car notre chef d’État agit comme si nous avions un poids diplomatique or nous n’en avons quasiment pas. Le monde entier voit qu’il est nu comme l’empereur dans le conte d’Andersen. Cette ridiculisation et faiblesse de la France sur la scène internationale a aussi des répercussions économiques. La France dans les années 1980 était encore dans le Top 5 des plus grandes puissances mondiales. Aujourd’hui nous tenons péniblement la 10e place et allons bientôt quitter le classement. La France ne sera jamais une grande puissance comme la Chine ou l’Inde avec leurs milliards d’habitants. La France n’a pas les ressources des USA ou de la Russie mais elle est une vielle nation dotée de la bombe nucléaire. Comme de Gaulle l’avait bien compris, elle a la vocation de représenter les nations de taille moyenne qui ne veulent pas être soumis aux empires. Pour cela il faut couper les chaînes avec les USA et sortir de l’Union européenne. La France doit de nouveau voler de ses propres ailes. Là elle pourra bâtir un projet garantissant la sécurité, la stabilité et la prospérité. Seule une France indépendante redonnera une voix à la France dans le monde.

Une part importante de votre livre semble consacrée aux élites politiques et économiques. Estimez-vous que la crise française relève d’abord d’un problème de gouvernance, de vision stratégique ou d’un décalage entre dirigeants et société réelle ?

Les trois à la fois, mais le cœur du problème est le décalage abyssal entre les élites et la société réelle. Les dirigeants, formés dans les mêmes moules (ENA, grandes écoles, Bruxelles, think tanks atlantistes, universités américaines, Davos), vivent dans une bulle idéologique mondialiste, atlantiste et progressiste qui n’a plus de lien avec le pays réel. Ils ont perdu le contact avec le peuple et la vision stratégique d’une nation souveraine. Ils préfèrent gérer le déclin plutôt que de le combattre. La gouvernance est technocratique et déconnectée, l’élite s’écoute et refuse de voir la réalité du monde qui change, c’est extrêmement grave. C’est ce divorce qui rend la crise si profonde : les élites ne représentent plus la nation, elles la gèrent comme une entreprise en redressement judiciaire et cherchent souvent à servir leurs propres intérêts au lieu de ceux des Français. Quand on regarde les nations qui sortent la tête de l’eau dans le monde multipolaire on remarque que la politique ne se fait pas déborder par le monde financier ou médiatique. Il n’y a pas ou peu de puissance au-dessus de la puissance politique et cette puissance travaille sur le temps long en faisant aujourd’hui des investissements qui porteront leurs fruits dans les générations à venir. Nous savions faire cela avant mais on a a laissé les marchés porter notre économie et nos politiques ont tout joué sur le court terme électoral. Le résultat aujourd’hui est un échec notoire. Les marchés s’essoufflent et les investissements nécessaires n’ont pas été réalisés. Pendant que d’autres faisaient la fourmi nous faisions la cigale. Les fourmis nous regardent aujourd’hui et nous disent « eh bien dansez maintenant ! »

Vous évoquez également les fractures sociales et territoriales. La question identitaire et celle de la cohésion nationale sont-elles, à vos yeux, devenues des variables géopolitiques internes déterminantes pour la puissance d’un État ?

Oui, absolument. Aristote nous avait déjà prévenu dans La Politique que l’absence de communauté ethnique est facteur de sédition tant que les citoyens n’en sont pas arrivés à respirer d’un même souffle.  L’immigration qui a enrichit la France dans l’histoire est devenu une catastrophe depuis que des politiques anarchiques ont été initiées à la fin du siècle dernier où les vannes de l’immigration ont été ouvertes sans justification, sans politique d’intégration, ni d’assimilation. Aujourd’hui la France est un archipel pour reprendre le terme de Jérôme Fourquet entre autres à cause d’une politique d’immigration massive complètement ratée. Dans un monde multipolaire, la cohésion et la conscience nationale sont des multiplicateurs de puissance. Un pays fracturé socialement, territorialement et culturellement est fragilisé. Renan nous avait bien rappelé qu’une nation est « une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. » Les Français ont abandonné leur foi chrétienne et leur culture et de nombreux immigrés ont par conséquent gardé leurs propres repères. Maintenant le défi est de faire fonctionner tout cela ensemble et l’histoire nous a prouvé que cela n’est pas chose aisée. La France souffre d’une perte de sens commun : fractures banlieues/périphérie, villes/campagnes, élites/peuple, et surtout une crise identitaire où l’on ne sait plus ce que signifie « être français ». Christophe Guilluy analyse très bien le délitement de la culture nationale au profit d’un projet mondialiste quand il écrit : « L’effacement des histoires nationales (la polémique des statues aux États-Unis et en France) laisse la place à une histoire dénationalisée et modélisée par la mondialisation et l’idéologie multiculturelle. » Cela devient une faiblesse géopolitique majeure : une nation qui doute d’elle-même est déjà à moitié vaincue face à des puissances qui célèbrent leur foi religieuse, connaissent leur histoire et qui cultivent leur unité et leur fierté. Il faut retrouver la voie de l’unité autour de la culture commune des Français sur la base de notre socle helléno-chrétien. Cela commence donc par les Français qui doivent se réapproprier leur propre culture.

À lire aussi : TRIBUNE – Pendant que la France s’endort, nos voisins se réveillent

Le terme de “renouveau” implique une capacité de rebond. Quels leviers concrets — industriels, diplomatiques, démographiques ou culturels — pourraient permettre à la France de retrouver une trajectoire de puissance et d’influence ?

Avant même de se projeter souvenons-nous bien que les Français ont déjà traversé des crises majeures dans leur passé où la France aurait pu disparaître. Avant de définir le programme actuel de sortie de crise nous devons nous rendre compte que c’est dans la vertu que les Français ont puisé les ressources nécessaires au sursaut. Cela peut paraître romantique de le souligner et c’est pourtant la réalité. Sans courage, sans quête du bien et de la justice, sans envie de se dépasser et de faire des sacrifices, on ne pourra pas relever le défi. Avant tout, les Français ont trois défis majeurs : se retrouver en tant que peuple et célébrer leur culture commune, défendre le bien commun et regagner leur souveraineté. C’est autour de ce triptyque existentiel que les Français pourront enfin mettre en place des programmes politiques dont le but ne sera pas de répondre aux intérêts d’une classe dominante mais aux intérêts de tous. Je détaille ces chantiers dans mon livre Déclin et Renouveau mais j’explique que s’il n’y a pas un remplacement de l’élite ankylosée actuelle on ne peut pas y arriver. Il nous faut une nouvelle élite, une vraie élite au sens étymologique du terme composée d’experts dont l’unique préoccupation est l’intérêt des Français. Une élite capable de réagir à court terme et de se projeter sur le temps long. Avec un peuple revigoré et une élite renouvelée la France peut faire des miracles. C’est dans un tel cadre qu’il sera plus facile de déclencher une politique nataliste, et d’initier des grands projets économiques qui, bien expliqués, bénéficieront à l’ensemble des Français en les incluant dans un projet de société qui part de l’effort pour amorcer le redressement et qui détaille un plan de retour progressif à une situation financière, sécuritaire, administrative et politique normale. Il faut évidemment complètement reprendre en mains l’Éducation nationale qui est le bateau ivre de la République. L’ordre et la discipline doivent reprendre le contrôle de nos établissements scolaires, les salaires des enseignants doivent être revalorisés et l’apprentissage doit de nouveau permettre à chacun de trouver sa voie professionnelle en ligne avec les ambitions stratégiques du pays. La France a besoin d’un programme choc pour se relancer mais si le peuple n’y est pas bénéficiaire et s’il n’y voit pas son intérêt cela ne servira à rien. C’est ce que de Gaule a déclenché en 1958 avec les résultats que nous connaissons. Si on regarde les succès de la Chine, de Singapour ou de la Russie nous voyons que les modèles où l’économie soumise à une politique qui défend les intérêts de la nation se révèle être l’issue de secours face à l’illusion que le marché règlera tout pour nous. Ensuite si on rentre dans les détails, la France doit, je pense, redevenir une puissance agricole, maritime et d’ingénierie de premier plan. Nous devons former plus d’ingénieurs, réindustrialiser le pays et mieux anticiper l’évolution de l’économie et prioriser les filières stratégiques : alimentation, énergie, défense, pharmacie.   Un projet de société centré sur les intérêts des Français permettra enfin un retour à une diplomatie qui ne défendra ni l’atlantisme ni les intérêts des USA mais les intérêts des Français dans le monde. Cette voix indépendante est plus que jamais nécessaire dans un monde en ébullition. Ce monde a besoin d’une voix modérée mais ferme qui devrait être celle de la France capable de discuter avec tous les pôles politiques et économiques. Il faut aussi beaucoup de volonté politique avec un État qui redevient stratège et un peuple qui retrouve confiance en lui-même.

Enfin, votre ouvrage se veut aussi prospectif. À horizon de vingt à trente ans, imaginez-vous une France réaffirmée dans un monde multipolaire, et à quelles conditions politiques et stratégiques ce scénario pourrait-il devenir crédible ?

Oui, je l’imagine possible – et même probable si nous agissons tout de suite mais il faut faire attention. Nous devons d’abord changer la caste dirigeante française actuelle qui est aveuglée par son atlantisme et les dynamiques politiques héritées de la guerre froide et du monde post chute soviétique. Il nous faut une nouvelle génération de souverainistes au pouvoir afin de libérer la France de l’emprise supranationale de l’UE et de la domination américaine. Nous devons arriver rapidement dans ce que Vilfredo Pareto appelait la circulation des élites. Il nous faut une nouvelle élite au sens noble du terme : des experts. Ces experts doivent avoir à cœur la défense des intérêts des Français et du bien commun. C’est le seul et unique chemin permettant un sursaut et c’est le chemin qui a permis le développement de la France à travers toute son histoire.

Nous ne sommes malheureusement pas prêts pour ce changement, il faut être patient même si le temps presse. Le changement commence par chacun de nous individuellement puis collectivement au niveau de nos familles, dans nos quartiers, villages et villes. Sans réveil populaire les Français peuvent disparaître à tout jamais, l’enjeu est énorme. Il y a de véritables experts en France qui aiment la France et qui ont une bonne vision de ce qu’il faut faire d’un point de vue politique, économique et en matière de défense et de diplomatie. Il faut les regrouper sous une bannière souverainiste.  Le but à horizon 2040-2050, dans un monde multipolaire mature, serait que la France redevienne une puissance pivot : indépendante, influente dans le monde entier, avec une économie réindustrialisée et une armée autonome. La France a pour vocation d’être le chef de file des nations moyennes qui refusent tout assujettissement à un modèle impérial ou supranational. Les conditions sine qua non :  une rupture avec l’idéologie mondialiste actuelle (fin de l’européisme fédéral et de l’atlantisme), un retour à une vision gaullienne adaptée au XXIe siècle et une réconciliation nationale autour d’un projet commun (autonomie, souveraineté, prospérité partagée).  

Sans cela, le déclin continuera. Les Français ne doivent pas désespérer : l’histoire montre que les nations se relèvent quand elles le décident vraiment. Si les Français s’engagent dans cette voie, alors ils s’en sortiront. Qu’ils n’oublient pas que la vertu est la voie.

Le Diplomate reçoit cette semaine Nikola Mirkovic afin d’évoquer son dernier livre : Déclin et renouveau : Comment les Français se relèveront (Éditions des Syrtes, 2026)

 géopolitologue, spécialiste des Balkans et des relations Russie-Occident, préside l’association Ouest-Est et a écrit de nombreux ouvrages, notamment Le Chaos ukrainien et l’Amérique empire.

 

 D) - Le champ du signe
 
A France est-elle encore un acteur de l’histoire du monde ? Telle est la grande question qui se cache en réalité derrière la bataille des essais nucléaires.

Depuis mille ans, la France s’était habituée à agir à sa guise et à influer sur le cours des principaux événements planétaires. En particulier sur le terrain militaire. Depuis cinq siècles, elle a participé à presque toutes les grandes guerres, qui ont occupé les deux tiers de ces années, dont neuf étaient « mondiales » en ce qu’elles impliquaient toutes les puissances du moment. Depuis cinquante ans, l’arme nucléaire lui a permis, grâce en particulier à la vision prémonitoire de Pierre Mendès France et du général de Gaulle, de maintenir sa liberté ainsi que son statut de grande puissance, légitimé par un siège de membre permanent du Conseil de sécurité et surtout par son quatrième rang au palmarès industriel du monde.

Or, depuis quelques années, la France a perdu de nombreux degrés de liberté et ses principaux leviers d’action sur le réel.

Avec la globalisation des marchés et l’accélération de la technologie de communication, le pouvoir n’est presque plus localisable. Entreprises et marchés sont comme des nomades virtuels, insaisissables. Et l’Etat, aussi puissant soit-il, « est pris » par les décisions plus qu’il ne les prend.

Avec le traité de Maastricht, la France a volontairement abandonné à l’Union européenne de nombreux pans de sa souveraineté en matière économique, monétaire et commerciale. L’apparition de la monnaie unique européenne, qui conduira inéluctablement au budget unique, donnera le coup de grâce à la souveraineté économique du pays.

Avec la chute du mur de Berlin, la France a involontairement abandonné à l’Allemagne le rôle de leader des relations, devenues essentiellement économiques, entre l’Est et l’Ouest de l’Europe. Et la disparition de la menace soviétique a rendu son armement nucléaire moins fascinant pour ses amis et moins crédible pour ses ennemis.

Dans ce contexte, la décision de reprendre les essais nucléaires au-delà des nécessités techniques, peu convaincantes, et des justifications stratégiques, contradictoires constitue avant tout dans ce monde devenu de plus en plus virtuel, un signe et un aveu. Le signe que la France cherche par tous les moyens à garder des espaces de liberté. Et l’aveu qu’elle n’a plus d’autre moyen pour le faire que de rompre unilatéralement des engagements internationaux qui la contraignent. Les adversaires des essais sont d’ailleurs tout autant de mauvaise foi puisque leur vraie bataille vise à refuser à la France l’exercice de cette liberté.

L’arrêt des essais en 1992 n’était pas une simple décision de politique intérieure, mais bien un acte de politique extérieure, ayant des conséquences sur les tiers ; et donc, en cela, liant tous les gouvernements ultérieurs du pays. En prenant sa décision, en considérant que les experts nucléaires avaient assez d’informations pour passer à la simulation, François Mitterrand a déclenché un processus planétaire conduisant à un moratoire général sur les essais et à la négociation d’un traité les interdisant.

Sa décision ne peut donc être considérée comme le seul exercice d’une liberté domestique dont on pouvait après lui se dédire. Qu’aurait-on pensé, par exemple, d’un président français qui serait revenu sur la décision de son prédécesseur annulant la dette de quelques pays pauvres ? Ou de François Mitterrand si, en 1988, il n’avait pas respecté les engagements pris quelques mois plutôt par Jacques Chirac à l’égard de l’Iran, engagements dont il n’était d’ailleurs pas certain de tout connaître ?

Par cette décision, la France perd le droit moral de s’opposer à la prolifération nucléaire, au moment où tant d’Etats et de groupes terroristes cherchent à se doter d’armes nucléaires, chimiques, bactériologiques ou radioactives. Si la prolifération ne peut être enrayée, la France en sera la première victime, car elle ne sera plus alors qu’une puissance nucléaire parmi vingt-cinq au lieu d’être un des membres du Club des Cinq, avec ses immenses privilèges.

Enfin, en agissant ainsi, elle fragilise sa place dans l’économie de demain. Comme les autres pays, la France, en effet, vend des signes avec ses produits. Acheter français, c’est voyager virtuellement en France. Et l’image de luxe, d’élégance de douceur de la France fait vendre non seulement des parfums et des vêtements mais aussi des automobiles, des TGV et des Airbus. L’avenir de la France comme grande puissance économique est donc lié plus que jamais à celui de son image. Il est aussi fragile qu’elle. Or celle-ci est désormais gravement atteinte, surtout dans le Pacifique, zone économiquement la plus dynamique du monde. Un déclin économique brutal n’est pas impossible : la France représente aujourd’hui 5 % du marché mondial mais moins de 1 % de la population. Dans quarante ans, elle ne représentera que 0,5 % de la population mondiale. Et, si elle n’y prend pas garde, pas beaucoup plus de la production. On connaît des exemples de telles dégringolades : en 1965, l’Afrique avait un PNB supérieur d’un quart à celui de l’Asie du Sud-Est. Il est aujourd’hui six fois inférieur !

Etre un acteur de l’Histoire demain, pour un pays comme la France, c’est imaginer, produire, manipuler et transmettre des messages créateurs de richesses et promoteurs d’une image.

Qu’est-ce qu’être un acteur de l’Histoire demain, pour un pays comme la France ? C’est imaginer, produire, manipuler et transmettre des signes, des messages créateurs de richesses et promoteurs d’une image. La puissance future de la France tiendra donc bien davantage aux signes qu’elle enverra aux autres, à ses innovations, à son intelligence (à tous les sens du mot), à ses propositions, à son art, à sa capacité à faire bifurquer l’Histoire par ses idées qu’à sa capacité à dissiper de l’énergie.

En ce sens, la France dispose de tous les moyens de rester libre et influente. Pour y parvenir, il appartient d’abord au président de décréter l’arrêt immédiat de ces essais. En agissant ainsi, il démontrerait qu’il sait reconnaître l’erreur de ses experts qui l’ont si mal conseillé, et qu’il sait ce que valent la parole et l’image de la France. Il pourrait sans se déjuger expliquer que nos ingénieurs nucléaires ont fait des prouesses et qu’ils ont réussi à mesurer lors d’un seul test tous les paramètres que, paresseusement, ils s’apprêtaient à ne déchiffrer qu’avec plusieurs ! Cela ne manquerait pas de grandeur. Et aucun spécialiste n’oserait soutenir que la dissuasion nucléaire française n’est pas crédible. On verrait comme par miracle la simulation se mettre en place sans autre exigence.

La France serait alors en excellente position pour influer sur l’avenir en lançant une vaste campagne contre les deux principaux dangers qui menacent le monde et dont nul ne s’occupe sérieusement : la prolifération nucléaire et l’inégalité du développement entre le Nord et le Sud.

La France pourrait d’abord proposer un véritable traité de non-prolifération civile, c’est-à-dire l’arrêt de la production et de l’usage civil du plutonium alors que, dans ce domaine-là aussi, elle donne en ce moment le plus mauvais exemple. Elle pourrait simultanément proposer la mise sous contrôle international des stocks existants de plutonium ; le renforcement des contrôles du trafic international ; la réparation des désastreuses centrales nucléaires de l’Est ; l’organisation rationnelle du démantèlement des armes nucléaires devenues excédentaires depuis les traités de désarmement. Prendre la tête d’une telle campagne ferait de la France un acteur incontesté de l’Histoire, tout en l’aidant à protéger son statut de puissance nucléaire, civile et militaire. Cela engloutirait beaucoup moins de ressources que ses ultimes essais et assurerait beaucoup mieux qu’eux la défense du pays.

La France pourrait simultanément prendre l’initiative d’une vaste campagne pour un développement égal autour de la Méditerranée. Elle devrait pour cela proposer la création d’un vrai marché commun méditerranéen, à l’image de ce que les Américains sont en train de réussir dans les deux hémisphères avec le Nafta et le Mercosul. La France pourrait, par la même occasion, reconnaître sa propre dimension islamique et en tirer des conséquences politiques et culturelles, au lieu de continuer à vivre avec un non-dit suicidaire, comme le montre si tristement l’autre face de l’actualité.

Le président de la République a raison de vouloir conserver à la France prestige et influence. A lui de comprendre que, en agissant comme il le fait, il ne sert que les intérêts de ceux qui veulent voir disparaître notre pays : on ne gagne pas une course en se tirant dans le pied.

Jacques Attali

Titulaire d'un doctorat en économie, Jacques Attali est diplômé de l'École polytechnique et conseiller d'État. Conseiller spécial du président français François Mitterrand pendant dix ans, il a fondé quatre institutions internationales : Action contre la Faim, Eureka, la BERD et Positive Planet. Jacques Attali est l'auteur de 86 ouvrages (dont plus de 30 consacrés à l'analyse de l'avenir), vendus à plus de 10 millions d'exemplaires et traduits en 22 langues. Il est chroniqueur pour les journaux financiers *Les Échos* et *Nikkei*, après avoir également collaboré avec *L’Express*. Jacques Attali dirige aussi régulièrement des orchestres à travers le monde. https://www.attali.com/en/geopolitics/le-champ-du-signe-2/

 

 

 

 

 

 

 

juin 24, 2026

Comment faire remonter le taux de natalité en France ?

Comment faire remonter le taux de natalité en France ?


➡️ La dernière étude de la Fondation IFRAP !

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La crise de la natalité revêt un caractère très concret aujourd’hui en France : le pays n'enregistre plus que 645 000 naissances en 2025, soit le niveau le plus faible constaté depuis la Seconde Guerre mondiale, alors que ce nombre se situait encore à environ 830 000 en 2010. En 2025, pour la première fois depuis 1945, le nombre de décès a surpassé le nombre de naissances.

L’indicateur conjoncturel de fécondité est tombé à 1,53 enfant par femme en France métropolitaine en 2025, contre 2,9 en 1901, s'éloignant significativement du seuil de remplacement des générations fixé à 2,05. On observe un creux chez les classes moyennes : la fécondité dessine une courbe en « U » selon les revenus. Si les 10 % les plus modestes (2,27) et les 10 % les plus aisées (1,98) font le plus d'enfants, les classes moyennes (4e et 5e déciles, entre 1 362 € et 1 532 €/mois) chutent à 1,65 enfant par femme en raison d'un arbitrage travail-famille particulièrement lourd.

Cette transformation a de profondes conséquences économiques sur notre pays, comme l’a documenté la Cour des comptes qui alerte sur un effet de ciseau :

  • Une hausse des dépenses publiques sensibles au vieillissement (santé, dépendance, retraites), qui représentent déjà plus de 40 % des dépenses globales en 2023. Sans ajustement, le ratio des dépenses publiques atteindrait 60,8 % du PIB en 2070.

  • Une contraction des recettes fiscales, car le financement de la protection sociale repose majoritairement sur les cotisations prélevées sur les revenus des actifs en emploi. La Commission européenne estime que ce vieillissement amputera la croissance potentielle de la France de 0,2 point par an entre 2022 et 2070.

La Fondation IFRAP montre que les politiques purement financières ne suffisent pas à inverser la tendance (comme le prouvent plusieurs exemples européens). Toutefois, pour relancer la natalité à long terme, l'État doit bâtir un environnement globalement propice, axé sur la garde d'enfants, l'accès au logement et le pouvoir d'achat des familles.

  1. Refondre les modes de garde (petite enfance)

  • Changer l’organisation de la gestion des crèches et confier cette compétence aux communes/intercommunalités.

  • Accélérer la formation pour travailler en crèche afin de lutter contre la pénurie de personnel.

  • Prioriser les enfants dont les parents ont un emploi pour obtenir une place en crèche.

  1. Faciliter l'accès au logement des familles

  • Réduire la fiscalité immobilière : baisser les DMTO pour les primo-accédants avec enfants pour faciliter la première installation.

  1. Redonner du pouvoir d'achat aux parents (fiscalité et prestations)

  • Ouvrir le droit à une part fiscale entière dès le premier enfant.

  • Déclencher le versement des allocations familiales dès le premier enfant.

Au total, les mesures proposées par la Fondation IFRAP représentent 9 Md€ de dépenses supplémentaires. Ainsi, les dépenses afférentes aux familles en % de PIB représenteraient près de 3,73 %, soit le niveau de 2014, contre 3,38 % aujourd'hui (OCDE).

 


Chute de la natalité : les politiques natalistes peuvent-elles répondre à la crise démographique ?

Depuis les années 1970, la France connaît un effondrement du nombre annuel de naissances (645 000 en 2025) et de son indicateur conjoncturel de fécondité (1,53) en France métropolitaine, aujourd’hui inférieur au seuil de remplacement des générations de 2,05 enfants par femme. En 2025, pour la première fois depuis 1945, le nombre de décès a même surpassé le nombre de naissances ! Cette chute de la natalité n’est pas une exception française mais une tendance dans l’ensemble des pays développés, et même, (contre-intuitivement mais moins fortement), dans le monde.

La France dispose d’une politique familiale historique et ambitieuse, ce qui lui permet de contenir légèrement le ralentissement démographique, mais pas de l’inverser. Il est très difficile d’affirmer que les politiques familiales et natalistes purement financières permettent de relancer la natalité à long terme tant les contre-exemples sont nombreux(Japon, Italie, Hongrie, Allemagne…) , mais elles peuvent limiter l’ampleur du déclin démographique.

Des variations, même très faibles, de l’indicateur conjoncturel de fécondité peuvent avoir des conséquences décuplées sur le nombre de naissances à long terme. Une baisse de l’indicateur de fécondité de 0,2, (à 1,4 au lieu de 1,6), entraînerait une baisse de la population des 0-19 ans de quasiment 3,2 millions de personnes, soit une baisse de 20 %. Les réformes de la politique familiale dans les années 2010 ont probablement eu des effets négatifs importants sur la natalité et ont accéléré la chute de la natalité. L’État pourrait ralentir la tendance plus efficacement en créant un environnement plus propice au désir de procréer, en investissant davantage dans la garde d’enfants et l’accès au logement, et en redonnant du pouvoir d’achat aux parents.

 


La natalité en chute libre en France

En France, la natalité n’a de cesse de baisser depuis la fin du baby-boom dans les années 1970. En 2025, en France, on enregistrait seulement 645 000 naissances, soit le nombre le plus faible depuis la Seconde Guerre mondiale. Le nombre de naissances se situait pourtant encore à environ 830 000 naissances en 2010. L’indicateur conjoncturel de fécondité, soit le nombre moyen d’enfants qu’une femme aurait au cours de sa vie si le taux de natalité restait constant, a chuté de 2,9 en 1901 à 1,53 en 2025, soit un niveau plus bas que pendant la Seconde Guerre mondiale ! Cet indicateur est passé sous le seuil de remplacement des générations fixé à 2,05 enfants par femme. Cela signifie que sans immigration, la population française tendrait à diminuer à long terme, car chaque génération ne serait pas remplacée par une nouvelle génération de taille équivalente. Plus inquiétant encore, en 2025, le nombre de décès a dépassé le nombre de naissances, une première depuis 1945 !

Dans son scénario central, en 2021, l'Insee projetait 710 000 naissances en 2025, et 660 000 en 2070. Ce chiffre est déjà dépassé en 2025, avec 645 000 naissances. Même le scénario « extrême » de population basse qui projetait environ 680 000 naissances en 2025 n'était pas assez pessimiste. Les 468 500 naissances attendues en 2070 pourraient donc ne pas être atteintes.

On constate également de fortes inégalités territoriales en termes de fécondité, ce qui pourrait transformer certaines régions en espaces de vide démographique. En 2023, par exemple, la Meurthe-et-Moselle n’a compté que 1,31 enfant par femme, et la Haute-Garonne que 1,39. Paris est le département de France avec le plus faible indicateur conjoncturel de fécondité, ex aequo avec la Haute-Corse, avec 1,25 enfant par femme. Seuls quatre départements se trouvent au-dessus du seuil de reproduction des générations : Mayotte (4,49), Guyane (3,32), La Réunion (2,28) et le Val-d’Oise (2,11). Les territoires d’outre-mer sont bien moins touchés par le ralentissement démographique que traverse le reste de la France.

Pourquoi les Français ont-ils moins d’enfants ?

Dans une étude réalisée en 2025, l’UNAF montre que les Français voulaient en moyenne 2,27 enfants en 2023. Pourtant, en 2023, l’indicateur conjoncturel de fécondité n’était que de 1,65 en France, soit 0,62 de moins que le nombre d’enfants désiré. En d’autres termes, les Français voudraient plus d’enfants qu’ils n’en font. Mais alors quels sont les obstacles qui les empêchent d’avoir le nombre d’enfants qu’ils souhaitent ?

Certains considèrent qu’avoir des enfants participe au réchauffement climatique par la hausse de la population. Cette vision est probablement influencée par le débat public qui crée une grande inquiétude, notamment chez les plus jeunes. Pourtant, il serait peut-être plus utile d’expliquer aux Français que la décroissance de la population entraînera des difficultés budgétaires majeures et limitera la capacité de l’État à investir dans la transition écologique…

D’autres Français sont plus pragmatiques et considèrent que le coût que représente le fait d’élever un enfant est trop important. Ce coût n’est effectivement pas négligeable : le ministère de la Santé l’évalue à 180 000 € pour un enfant jusqu’à ses 20 ans. Certains prennent également en compte le coût d’opportunité, surtout pour les femmes qui, bien souvent, arrêtent ou réduisent leur activité pour s’occuper de leur enfant. La fécondité varie énormément selon le niveau de vie : les femmes aux niveaux de vie les plus faibles et les plus élevés sont plus enclines à avoir des enfants. Dans les conditions de fécondité de la période 2012-2017, l’indicateur conjoncturel de fécondité des 10 % des femmes les plus modestes (niveau de vie moyen de 623 € par mois) était de 2,27 enfants par femme et celui des 10 % les plus aisées (en moyenne 4 290 € par mois), de 1,98. À l’inverse, les femmes des 4e et 5e déciles de niveau de vie (entre 1 362 € et 1 532 € par mois) ont la fécondité la plus basse, avec environ 1,65 enfant par femme. Ces variations s’expliquent en grande partie par l’arbitrage travail-famille et les coûts d’opportunité associés au fait d’avoir un enfant. En effet, les femmes aux revenus les plus modestes participent généralement moins au marché du travail formel, et les coûts d’opportunité sont donc relativement faibles. Les femmes les plus aisées, elles, disposent de ressources économiques et sociales qui permettent généralement de mieux concilier vie professionnelle et vie familiale, garde d’enfants plus accessible, plus grande flexibilité au travail, etc. Cependant, les femmes des déciles de niveau de vie moyens ont à la fois des contraintes économiques importantes et une participation au marché du travail active. Ainsi, la conciliation entre vie familiale et carrière professionnelle est plus difficile.

Outre les préoccupations personnelles, la natalité baisse également en France et dans les autres pays développés en raison de la hausse de l’âge moyen pour avoir un premier enfant. Alors que les femmes avaient leur premier enfant à 24 ans en moyenne en 1974, cette moyenne a grimpé à 29,1 ans en 2023. Ceci est la conséquence de plusieurs évolutions : l'allongement de la durée des études, les difficultés à trouver un emploi stable, l'allongement de l’espérance de vie, le recours à la contraception, etc.

L’infertilité est aussi un problème plus important aujourd’hui qu’avant. En France, 3,3 millions de personnes sont touchées par l’infertilité. Les deux principales raisons de l’infertilité sont la hausse de l’âge de la première grossesse citée précédemment, et les perturbateurs endocriniens. Entre 1973 et 2011, la concentration de spermatozoïdes dans le sperme a chuté de 52,4 % au niveau mondial, selon une méta-analyse publiée en 2017. Le principal facteur de cette baisse est l’exposition aux perturbateurs endocriniens.

Les situations conjugales des femmes ont aussi évolué. Les femmes en âge d’avoir des enfants sont aujourd’hui moins souvent en couple qu’il y a une trentaine d’années. En 1990, environ 70 à 80 % des femmes âgées de 27 à 45 ans étaient en couple, contre environ 57 à 68 % en 2020. Cette baisse de la part des femmes étant en relation stable agit négativement et directement sur la natalité.

Les modèles familiaux ont été profondément transformés et le nombre de familles monoparentales est également en forte hausse.


En 2021, la part des familles monoparentales sur les familles avec enfants a atteint 27 %, soit plus d’un quart. Les familles monoparentales ne représentaient pourtant que 9 % des familles en 1975. Cette augmentation de la monoparentalité est la conséquence de la hausse des ruptures. Si la facilité des séparations et le droit au divorce accordé aux femmes sont évidemment un progrès et reflètent la libération des femmes, la hausse de la monoparentalité qu’ils entraînent a logiquement un effet sur la natalité. 


En effet, les familles monoparentales sont celles qui hébergent le moins d’enfants en moyenne. 48 % des familles monoparentales ne sont composées que d’un enfant, contre 36 % de l’ensemble des familles. Les recherches académiques insistent sur le fait que la diminution de la natalité et la hausse des parents isolés sont corrélées, mais qu’il n’y a pas de lien de causalité. Il n’en reste pas moins que ce changement de paradigme se traduit par une baisse de la natalité. De plus, il existe bien un lien de causalité indirect entre la monoparentalité et la baisse de la natalité, puisque les familles monoparentales sont en moyenne plus modestes que les autres, et que ces contraintes économiques freinent les naissances suivantes.

Enfin, bien qu’il n’ait pas été mesuré, l’effet négatif du numérique, des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle pourrait être une cause de la baisse de la natalité. C’est en tout cas ce dont s’inquiète l’économiste David Duhamel. Les jeunes femmes de la génération Z veulent en moyenne moins d’enfants que les femmes des générations précédentes. La sociabilité via le numérique pourrait en être une cause dans le sens où elle fragilise le lien social et retire certains jeunes du réel.

Les conséquences économiques et sociales du déclin démographique

La Cour des comptes a publié un rapport sur les liens entre démographie et finances publiques en décembre 2025[1]. Ce rapport alerte la France sur « l’effet ciseau » qui l’attend avec la hausse des dépenses sensibles au vieillissement d’un côté et la réduction de la population active qui limite les capacités de financement de l’autre.

La population en âge de travailler pourrait reculer de 5 points pour atteindre 50 % en 2070, quand dans le même temps celle des 65 ans et plus pourrait augmenter jusqu’à 30 % contre 21,8 % en 2024. Ces évolutions pèsent fortement sur la croissance, d’autant plus que notre taux d’emploi (68,8 %) est inférieur à celui de nos voisins européens comme l’Allemagne (77,4 %), les Pays-Bas (82,3 %) et le Danemark (77,2 %). Le vieillissement de la population menace aussi l’investissement étant donné le comportement d’épargne des personnes âgées. Les Français de 65 ans et plus ont contribué pour environ deux tiers de la hausse du taux d’épargne entre 2023 et 2024. Cela s’ajoute à la modification de la composition du patrimoine des retraités qui se détourne des actifs professionnels et risqués au profit de l’immobilier et de placements financiers moins productifs. La Commission européenne estime que le vieillissement démographique réduira la croissance potentielle en France de 0,2 point par an entre 2022 et 2070, malgré la hausse du taux d’emploi (due à la baisse de la population en âge de travailler).

La baisse de la population en emploi ne dégrade pas seulement la croissance, mais également les recettes fiscales, car la structure des prélèvements obligatoires repose largement sur les actifs. Les plus de 60 ans sont ceux qui reçoivent le plus de transferts sociaux, mais déséquilibrent le régime de Sécurité sociale puisque son financement passe majoritairement par les cotisations, qui reposent sur les revenus du travail.

La Cour des comptes analyse également l’effet du vieillissement sur les dépenses publiques. Les dépenses sensibles au vieillissement représentent déjà plus de 40 % des dépenses publiques en 2023, (en hausse de 11 points depuis 1998), et augmenteront inévitablement dans les prochaines années, au détriment des dépenses consacrées à l’éducation et à la politique familiale. Le rapport estime qu’à dépenses par tête et par tranche d’âge inchangée par rapport à 2023, le ratio de dépense publique sur PIB atteindrait 60,8 % en 2070, (contre 57 % en 2023). Pour conserver le ratio de 2023, il faudrait baisser la dépense publique par habitant de 6,1 % d’ici 2070.

Pourtant, la Cour des comptes déplore à juste titre le manque de prise en compte des enjeux démographiques dans la programmation budgétaire pluriannuelle, qui fait courir le risque de retenir des projections bien trop optimistes et déconnectées de la réalité. Le rapport appelle donc à mieux intégrer cette dynamique dans les projections financières et à actualiser plus régulièrement les projections démographiques pour s’adapter avant qu’il ne soit trop tard. La Cour des comptes invite aussi à diversifier le financement de la protection sociale, pour qu’il pèse moins sur les actifs, et à rehausser le taux d’emploi et allonger la vie active, notamment pour la tranche des 60-70 ans qui sera amenée à avoir une « place croissante » dans la population active.

Un autre effet du vieillissement de la population est la hausse du besoin de main-d’œuvre dans les métiers d’aide aux personnes âgées, qui risque de réduire la main-d’œuvre disponible pour des activités plus productives et innovantes dans l’industrie ou les nouvelles technologies par exemple. Le passage à la silver économie au Japon est un exemple précurseur de ce qui pourrait se produire en France dans quelques années. En 2018, 28 % de la population japonaise avait plus de 65 ans, un chiffre qui devrait augmenter à 40 % d’ici 2060. Selon le New Robot strategy du METI de 2015, le besoin en aide-soignant est passé de 1,7 million en 2012 à 2,5 millions en 2025. Les Japonais ont misé sur la robotisation pour contrer ce phénomène.

Enfin, le système éducatif sera bouleversé par le déclin démographique français et devra être transformé en profondeur. Selon les projections du ministère de l’Éducation nationale, la France pourrait perdre 1,7 million d’élèves (-15 %) d’ici 2035. Cette transformation amènera à repenser l’offre scolaire, notamment au niveau de la répartition des enseignants sur le territoire. Étant donné les disparités des naissances sur le territoire, le nombre de classes et de professeurs par zone géographique devra nécessairement être adapté.

L’efficacité des politiques natalistes est loin d’être avérée

La France, malgré le ralentissement démographique qu’elle traverse, fait partie des pays européens avec les taux de fécondité les plus hauts du continent. Notre modèle de politique familiale historique et ambitieuse est mis en avant. Mais notre politique ne semble pas suffisamment efficace pour inverser la tendance. Notre déclin démographique est retardé et moins rapide par rapport aux autres pays européens, mais il n’en reste pas moins une réalité.

La famille dans les comptes de la protection sociale

Les comptes de la protection sociale regroupent les prestations des régimes de sécurité sociale ainsi que les dépenses d’autres administrations publiques, collectivités locales, hôpitaux, institutions privées sans but lucratif et certains employeurs.

Les dépenses associées au « risque famille » de la protection sociale se sont élevées, tous financeurs confondus, à 65,8 Md€ en 2024, soit 2,25 % du PIB, après 62,9 Md€ et 2,23 % du PIB en 2023. La part des « administrations publiques » s’est élevée à 56,6 Md€ en 2024, soit 1,94 % du PIB.


 

Eurostat distingue les dépenses en faveur des familles et des enfants des pays européens dans sa classification des dépenses publiques par fonction. Le graphique suivant montre que les dépenses sont un peu plus élevées en France que dans la moyenne de la zone euro (1,9 % du PIB) ou de l’Union européenne (2,0 %) en 2024.

 

La politique familiale est généreuse en France, mais le système est complexe. Le montant global des prestations familiales financées par la Caisse nationale d’allocations familiales (CNAF) s’est élevé à 40,86 Md€ en 2024, et devrait atteindre environ 41,86 Md€ en 2025. La part la plus importante revient aux prestations d’entretien en faveur de la famille (allocations familiales). Viennent ensuite les prestations d’accueil du jeune enfant (Paje). Elles comprennent le complément de mode de garde et les primes à la naissance. Si on ajoute les transferts nets, les charges de gestion courante et les autres charges, les charges nettes de la CNAF s’élèvent à 57,85 Md€ en 2024 et 59,35 Md€ en 2025, représentant l'essentiel des dépenses en faveur des familles.

La branche famille est excédentaire, avec un résultat net d’environ +1,1 Md€ en 2024, estimé à +843 M€ en 2025, et prévu à près de +1,4 Md€ en 2026. Mais cet excédent est pourtant fortement réduit par les transferts nets vers les branches maladie et vieillesse, qui servent à combler en partie les déficits élevés de ces branches.

 

Les excédents de la branche famille sont en partie utilisés pour financer... les retraites

La branche famille contribue au financement des branches maladie et vieillesse, dont elle réduit ainsi le déficit. En 2024, les transferts nets s’élevaient à environ 13,8 Md€ et représentaient 23,8 % des dépenses de la branche. Quasiment un quart des charges de la branche famille ne sont donc pas des dépenses affectées aux familles. Ces transferts nets n’existaient pas avant 1972, et ont augmenté fortement entre 2001 et 2011, et à nouveau depuis 2023. Aucune recette supplémentaire n’a été affectée à la branche famille pour compenser, ce qui signifie que les transferts nets empêchent la CNAF d’affecter les ressources à d’autres usages pour la politique familiale.

Les transferts liés à la prise en charge des cotisations vieillesse ont augmenté progressivement depuis 1973, pour atteindre 5,1 Md€ en 2024, soit 8,8 % des dépenses de la CNAF. À partir de 2001, la CNAF prend également en charge une partie des majorations de pensions de retraite pour les retraités ayant eu des enfants. Depuis 2011, la branche famille prend même en charge l’intégralité de ces dépenses de majorations. Cela représente des transferts de près de 5,8 Md€ en 2024, soit 10 % des dépenses nettes de la branche.

Concrètement, 18,8 % des dépenses de la branche famille sont utilisées pour financer les retraites et combler une partie du déficit de la branche vieillesse. On finance donc les retraites avec des ressources censées être destinées aux parents pour supporter le coût de leurs enfants. La France a donc fait le choix d’entretenir le niveau de vie des inactifs en faisant peser une nouvelle fois le coût sur les actifs et futurs actifs.


Quels effets pour les politiques natalistes ?

Il est très compliqué d’établir un lien de causalité entre politique nataliste généreuse et hausse de l’indicateur de fécondité. Comme dit précédemment, la baisse de l’indice de fécondité est un phénomène mondial, qui touche tous les pays développés, quelle que soit leur politique familiale. Certains pays comme la Suède offrent des avantages importants aux parents, avec 68 semaines de congés parentaux, partagés entre le père et la mère selon les besoins, et des dépenses en prestations familiales similaires à la France en part du PIB, (plus de 3 % du PIB).

Mais ces pays ne sont pas épargnés par le déclin démographique : l’indicateur de fécondité est de 1,45 en Suède en 2023. L’Allemagne, qui dépense encore davantage, est un des pays européens qui souffrent le plus du vieillissement de la population, avec un taux de fécondité de 1,39 enfant par femme en 2023. À l’inverse, les États-Unis, qui dépensent environ 1 % de leur PIB dans les politiques familiales, un des plus faibles taux des pays de l’OCDE, ont un indicateur de fécondité supérieur à la majorité des pays européens.

L’échec de la politique nataliste lancée par Giorgia Meloni en Italie dès son arrivée au pouvoir montre que la politique nataliste ne permet pas forcément de contrer efficacement le déclin démographique.

 

L'échec des politiques natalistes : le cas italien

Depuis son arrivée au pouvoir en 2022, Giorgia Meloni a fait de la lutte contre le déclin démographique une priorité. En effet, l’Italie est l’un des pays européens les plus touchés par la chute de la natalité. La présidente du Conseil des ministres italienne a mis en place des mesures telles que des exonérations totales de cotisations IVS, vieillesse, invalidité et survivants, pour les mères de trois enfants ou plus, salariées, plafond à 3 000 € annuels, un mois de congé parental supplémentaire rémunéré à 80 % du salaire, un bonus de 3 600 € pour la garde d'enfants pour les familles à revenus modestes, une majoration de 50 % de l’allocation pour le premier enfant, la réduction de la TVA sur certains produits de première enfance, (limitée en 2024).

Cependant, les résultats sont loin d’être au rendez-vous. Le déclin démographique italien se poursuit : le taux de natalité est tombé au plus bas en 2024, le nombre de naissances a continué de chuter, et le taux de fécondité a atteint son plus bas historique, avec 1,18 enfant par femme.

Il faut rendre l’environnement social et économique plus propice à l’envie d’avoir des enfants

L’échec relatif des politiques familiales ne doit pas décourager complètement l’État. Même si les politiques familiales ne permettent pas d’inverser la tendance à la baisse du nombre de naissances, certaines peuvent participer à la création d’un environnement plus propice à fonder une famille. Les aides financières à elles seules ne constituent pas des motivations suffisantes pour avoir des enfants puisqu’elles sont loin de couvrir le coût total que représente le fait d’élever un enfant.

Pour créer un environnement plus favorable aux familles, il faudrait déjà développer le service public de la petite enfance. Malgré une augmentation de 0,4 % par rapport à 2021, le taux de couverture n’est que de 60,3 places théoriques pour 100 enfants de moins de 3 ans. Pour pallier le manque de places, augmenter le nombre d’établissements n’est pas suffisant : le véritable problème est le manque de personnel. Selon la CNAF, au 1er avril 2022, 8 908 postes auprès d’enfants sont déclarés durablement vacants ou non remplacés. Le nombre de places en crèches a progressé bien moins vite en France qu’ailleurs en Europe. Le nombre de places pour 1 000 naissances est désormais plus faible que dans les pays d’Europe du Nord, notamment en Allemagne. Cette tendance ne risque pas de s’inverser si rien n’est fait, puisque les prochaines années devraient être marquées par des départs à la retraite massifs des membres du personnel des crèches.

Seules les microcrèches, créées par des acteurs privés et où les parents sont financés, et non les crèches directement subventionnées, semblent efficaces. Ce secteur a représenté l’essentiel de la création de places alors qu’il est minoritaire. Pourtant, la CNAF souhaite supprimer ce régime pour le faire entrer dans le régime commun, qui dysfonctionne.

La question du service à la petite enfance est centrale, puisque les Français sont de plus en plus éduqués, et de moins en moins enclins à sacrifier leur vie professionnelle pour leur vie familiale. Selon une étude de la Drees de 2021, dans plus de la moitié des cas, dans un couple hétéroparental dans un foyer avec au moins un enfant de moins de 6 ans, un des deux parents, ou les deux, s’éloigne de l’emploi pour s’occuper de leurs enfants. Dans 41,7 % des cas, c’est la femme qui s’éloigne de son travail, contre 8,4 % des cas pour les hommes. Cette tendance des femmes à s’éloigner du monde du travail pour s’occuper de leur enfant peut être un frein à l’envie de fonder une famille.

Les situations varient énormément selon la catégorie sociale du couple. Les mères ouvrières ou employées sont bien plus souvent éloignées de l’emploi que les femmes cadres ou de profession intellectuelle supérieure. D’un côté, les femmes ouvrières et employées manquent souvent de moyens pour trouver une solution de garde pour leurs enfants, tandis que les femmes cadres ou de profession intellectuelle sont moins nombreuses à avoir des enfants, et les ont plus tardivement, pour avoir une situation stable qui leur permette de mieux concilier vie familiale et vie professionnelle. C’est une des explications de la fécondité plus faible chez les femmes des classes moyennes.


Aujourd’hui, la gestion des crèches n’est pas satisfaisante. Elle souffre d’abord de la bureaucratie : CAF, régions, départements, communes, ministère de la Solidarité, tout le monde s’occupe des crèches. Les règles et contraintes imposées au personnel des crèches sont aussi trop lourdes. Tous les professionnels dans une crèche doivent avoir une qualification « petite enfance » et 40 % d’entre eux doivent être des auxiliaires de puériculture, des infirmiers, des infirmiers puériculteurs, des éducateurs de jeunes enfants ou des psychomotriciens diplômés. Les autres doivent avoir un CAP « Accompagnant éducatif petite enfance », un BEP sanitaire et social ou une autre qualification requise. La France demande beaucoup plus de diplômes que ses voisins européens. Au Royaume-Uni, par exemple, une crèche doit seulement compter un membre du personnel qui détient une qualification de niveau bac technologique. En France, on n’autorise même pas les crèches à former leurs salariés ou à recourir davantage à l’apprentissage. Tout est fait pour provoquer la pénurie de personnel.

Un autre problème du système actuel est qu’il s’est détourné de son objectif d’origine : permettre aux parents de jeunes enfants de continuer à travailler. Alors que certains parents qui ont un travail à temps plein ne trouvent pas de place en crèche, 7 % des enfants qui ont une mère inactive ont un mode d’accueil à temps complet et 18 % de ceux qui ont une mère au chômage. Un rapport de la CNAF montre que 34 % des enfants gardés en crèche ont au moins un parent qui ne travaille pas. Certaines communes incluent le fait d’être en activité dans leur grille d’attribution de places en crèche, mais ce n’est pas une condition nécessaire, et cela ne concerne pas toutes les communes de France.

Outre le problème de l’accueil et la garde des enfants, certains, face au constat d’efficacité limitée des politiques familiales, proposent de supprimer le quotient familial et d’individualiser la fiscalité. Or cette mesure menace le principe de solidarité familiale. En effet, le quotient familial est en quelque sorte une prise en compte fiscale du fait que les parents doivent subvenir aux besoins de leurs enfants tant qu’ils dépendent d’eux. Cela permet de ne pas voir l’enfant uniquement comme un coût, mais comme un membre du foyer familial dont les parents ont la responsabilité.

Enfin, la crise du logement a des conséquences directes importantes sur la natalité. Selon une étude de l’université de Toronto réalisée par le chercheur Benjamin Couillard, la hausse du coût du logement aux États-Unis depuis 1990 aurait fait baisser les naissances de 11 % et le taux de fécondité de 51 % entre les années 2000 et 2010. Treize millions d’enfants supplémentaires seraient nés entre 1990 et 2020 sans hausse des loyers. L’économiste Maxime Sbaihi a commenté cette étude et affirme que, sur les vingt dernières années, un jeune actif français de moins de 30 ans au revenu médian a perdu en moyenne une vingtaine de mètres carrés de pouvoir d'achat immobilier dans les grandes métropoles françaises. Il ajoute que cette perte de pouvoir d’achat est une des raisons majeures de la baisse de la natalité.

Les classes moyennes sont encore une fois celles qui souffrent le plus de la crise du logement. La politique du logement social n’y est pas pour rien. Dans les zones tendues comme Paris, la politique du logement social, faute de création de logements neufs, s’est faite au détriment du logement privé. À Paris, en 25 ans, le parc locatif privé a été divisé par presque 2 quand dans le même temps le parc locatif social a été multiplié par 1,8. La conséquence de cette politique est la difficulté pour les classes moyennes de se loger à cause de la réduction de l’offre locative privée.

Enfin, on entend souvent à juste titre que les incitations financières ne sont pas des motivations suffisantes pour inciter les Français à avoir plus d’enfants. La grande majorité des études sur le sujet concluent que l’effet des politiques natalistes financières ou fiscales est très faible, voire nul, seulement un effet de calendrier. Cependant, comme le souligne le rapport d’information sur les causes et les conséquences de la baisse de la natalité en France de l’Assemblée nationale[2], une faible variation de la fécondité peut avoir des effets extrêmement importants sur la natalité au niveau national. Entre 2026 et 2045, une augmentation de l’indicateur de fécondité de 0,2, à 1,8 au lieu de 1,6, toutes choses égales par ailleurs, permettrait d’augmenter la population française âgée de 0 à 19 ans de 1,59 million de personnes. À l’inverse, un indicateur de fécondité plus faible à 1,4 diminuerait cette même population de quasiment 3,2 millions de personnes, soit une baisse de 20 % !  La faible variation de la fécondité décrite dans les études est donc loin d’être négligeable. Cela est d’autant plus vrai qu’une telle chute de la population de 0 à 19 ans rendrait encore plus difficile le soutien à la natalité sur le long terme. Les effets de calendrier ne sont pas non plus à négliger : avoir des enfants plus tôt dans la vie pourrait augmenter le nombre d’enfants par femme, puisque le recul de l’âge de la première grossesse est un des facteurs expliquant la baisse de la natalité.

La politique familiale financière est aussi un signal positif envoyé aux familles et aux futurs parents. La stabilité de la politique familiale est un gage de confiance pour les Français. L’instabilité connue dans les années 2010, avec la réduction du plafond du quotient familial et la fin de l’universalité des allocations familiales, a très probablement accéléré la baisse de la natalité. On le voit clairement lorsqu’on compare l’évolution de l’indicateur conjoncturel de fécondité selon les niveaux de vie. Tandis que les classes modestes, qui n’ont pas été concernées par les réformes des années 2010, ont connu une baisse assez faible de leur indicateur de fécondité, celui des classes moyennes et aisées a chuté. Selon l'IGAS, l'indicateur des classes les plus modestes est passé d’environ 2,0 à 1,95 entre 2011 et 2017 (-2,5 %), tandis que celui des classes moyennes a baissé d’environ 18 à 20 %, et celui des classes aisées de presque 13 %. Si les réformes n’ont pas été le seul et unique facteur de baisse de la natalité, elles y ont certainement participé. Dans sa revue des dépenses socio-fiscales en faveur de la politique familiale[3], l’Inspection générale des affaires sociales le reconnaît clairement : « l’instabilité de la politique familiale sous l’effet de la succession de réformes au cours des années 2010 pourrait être de nature à peser sur la confiance des ménages dans la pérennité et la capacité de la politique de la famille à les accompagner dans la parentalité ». D’ailleurs, l’indicateur conjoncturel de fécondité a baissé bien plus rapidement en France que dans la plupart des pays européens depuis 2013, probablement en partie à cause des réformes des années 2010 puisque les autres facteurs, dégradation des perspectives économiques mondiales et éléments structurels et culturels de la démographie, ont touché également nos voisins européens. Ainsi, même si l’indicateur de fécondité reste élevé en France relativement aux autres pays européens, celui-ci chute plus rapidement depuis une dizaine d’années et on constate un effet de rattrapage inquiétant.


Les conséquences des réformes de la politique familiale des années 2010

L’indice conjoncturel de fécondité n’a donc baissé que de 2,5 % entre 2011 et 2017 pour les classes très modestes qui n’ont pas été touchées par les réformes des années 2010. Sur la même période, pour l’ensemble de la population, l’ICF a baissé de 6 % et le nombre de naissances a chuté de 53 841 en 2017 par rapport à 2011. Nous pouvons donc estimer grossièrement le nombre de naissances perdues du fait de la baisse plus forte de la natalité chez les classes moyennes et supérieures. Si l’ensemble de la population avait vu son ICF baisser de 2,5 % comme pour les classes modestes, on peut estimer que le nombre de naissances aurait baissé de 22 546, soit un écart de plus de 30 000 naissances pour l'année 2017 seulement. Ainsi, si on estime que le nombre de naissances « perdues » par an est au moins égal à celui de 2017, alors la France aurait pu connaître 270 000 naissances supplémentaires de 2017 à 2025 inclus. Ces naissances perdues ne sont pas le fait des réformes uniquement, mais celles-ci ont participé à la baisse des naissances pour les classes moyennes et supérieures. L’estimation de 30 000 naissances perdues repose sur un calcul imparfait puisque l’ICF est un indice synthétique des taux de fécondité par âge agrégés et non une mesure du nombre réel d’enfants par femme, mais ce résultat permet d’avoir une idée globale des effets sur la natalité des réformes de 2010.

Si l’on compare les démographies française et allemande et les politiques familiales des deux pays, on peut constater les effets de deux orientations opposées. Pendant qu’en France, dans les années 2010, la politique familiale est réformée pour supprimer l’universalité des allocations familiales et réduire le plafond du quotient familial, les Allemands font le choix inverse, soutiennent leur politique familiale et offrent des déductions fiscales ou des allocations familiales généreuses pour les parents, (plus généreuses qu’en France dans la grande majorité des cas[4]). Entre 2011 et 2017, le nombre de naissances en France baisse d’environ 6,5 %, pendant que les naissances allemandes augmentent de 18 %. Si le nombre de naissances avait suivi, chaque année entre 2011 et 2017, l’évolution des naissances allemandes, la France aurait compté environ 645 000 naissances supplémentaires sur la période, soit le nombre de naissances en France en 2025 ! Certes, l’Allemagne est un pays à la démographie très différente de la démographie française, qui a un indicateur conjoncturel de fécondité largement inférieur à la France, 1,39 en 2023, mais cette comparaison illustre bien l’autosabotage de la natalité française à cause des réformeshostiles aux familles de classes moyennes et aisées.

On peut élargir la comparaison au reste de l’Europe en prenant la même méthodologie qu’avec l’Allemagne. Si le nombre de naissances en France avait suivi l’évolution du nombre moyen de naissances dans les 27 pays de l’actuelle Union européenne, hors France, alors la France aurait enregistré quasiment 140 000 naissances supplémentaires sur la période 2013-2017.

Conclusion et propositions

Le déclin démographique n’est donc pas une particularité française, mais un phénomène mondial particulièrement fort dans les pays développés. L’indice de fécondité a diminué de plus de moitié en moyenne dans l'OCDE, passant de 3,3 enfants par femme en 1960 à 1,5 en 2022. Les politiques familiales peuvent permettre de ralentir la baisse de la natalité, mais probablement pas d’inverser la tendance. L’OCDE alerte : « l’infléchissement des courbes de fécondité ne saurait neutraliser les effets du vieillissement démographique, en particulier à court terme ». Il faut donc impérativement repenser notre modèle économique et social pour s’adapter au vieillissement de la population.

Cependant, ce constat ne doit pas inciter à l’inaction et à l’abandon. Il est encore possible de soutenir les familles et la natalité en créant un environnement plus propice au désir d’avoir des enfants qui permette aux Français de projeter un avenir prometteur pour leurs enfants. Le constat de l’efficacité limitée des politiques natalistes financières ne doit pas pousser l’État à abandonner complètement la politique familiale au risque de détruire l’idée même de la famille et de la solidarité.

Pour créer des conditions propices au fait de fonder une famille, plusieurs mesures sont proposées :

  • Changer l’organisation de la gestion des crèches et confier cette compétence aux communes/intercommunalités.

  • Accélérer la formation, y compris dans les entreprises spécialisées de garde d'enfants, pour travailler en crèche afin de lutter contre la pénurie de personnel.

  • Prioriser les enfants dont les parents ont un emploi pour obtenir une place en crèche.

  • Réduire la fiscalité immobilière. Par exemple, baisser les DMTO pour les primo-accédants avec enfants pour faciliter la première installation. La Fondation IFRAP a estimé entre 1 et 1,5 Md€ le coût de cette mesure.

  • Ouvrir la part fiscale entière dès le premier enfant. Grâce à cette mesure, deux parents mariés percevant chacun le salaire médian, (2 190 €/mois), diminueraient leur impôt sur le revenu de 632 € s’ils ont un enfant, 1 265 € s’ils ont deux enfants par rapport à l’abattement en vigueur aujourd’hui. Les parents de trois enfants et plus, (toujours percevant le salaire médian), seraient même exonérés d’impôt sur le revenu. Le premier enfant d’un parent isolé compte déjà comme une part fiscale entière, cela devrait être le cas pour les parents mariés également. Le coût de cette mesure serait de 4,4 Md€ si on attribue désormais une 1/2 part supplémentaire au premier enfant.

  • Ouvrir les allocations familiales dès le premier enfant. Le coût de cette mesure serait de 3,6 Md€.

Au total, l'ensemble de ces mesures représenterait un effort de 9 Md€ dont il est possible de financer une partie en réduisant les transferts versés par la CNAF au système de retraite, 10,7 Md€, selon la logique que les cotisations famille doivent d'abord financer le redressement de la natalité. On peut aussi envisager de plafonner le nombre d'enfants pris en compte dans le calcul des aides sociales, par exemple le RSA. Avec ces 9 Md€ supplémentaires, la part de PIB consacrée à la famille reviendrait ainsi au niveau de 2014, 3,74 % du PIB, contre 3,38 % du PIB selon les chiffres 2021 de l'OCDE.

IFRAP


[1] Démographie et finances publiques, rapport public thématique, Cour des comptes, décembre 2025 

[2] Rapport d'information du 11 février 2026 sur les causes et les conséquences de la baisse de la natalité en France, Assemblée nationale, Constance PELICHY et Jérémie PATRIER-LEITUS

[3] Revue des dépenses socio-fiscales en faveur de la politique familiale, rapport d'inspection IGF-IGAS, juillet 2021

[4] France/Allemagne : qui a la politique fi scale la plus généreuse pour les familles, site IFRAP, 17 mars 2026

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