La quarantaine actuelle de candidats putatifs à la présidentielle,
désignés, déclarés, se réservant ou se préparant et tenant à le faire
savoir, publiant livres et interviews d’un intérêt variable, témoigne
d’un profond dérèglement de notre système partisan : son émiettement,
son renoncement aux primaires, sa distance avec l’opinion, livrent la
précampagne à une foire à la candidature, qui ne fait que renforcer J.
L. Mélenchon et le RN.
Dans le monde de la bipolarisation gauche/droite, tout était
(presque) simple, et un présidentiable répondait à un cahier des charges
relativement précis : notoriété (élevée), popularité (au moins dans son
camp), expérience (vérifiée) et compétence (présumée). Soutien enfin
incontournable d’un « grand » parti, qui apportait logistique militante,
argent et base électorale minimum, pour pouvoir espérer une
qualification pour le 2ᵉ tour.
Dans le monde de la tripolarisation et après le macronisme, tout est
devenu compliqué : les partis s’émiettent en une multitude de ce qui
était jadis des courants, le système des primaires s’est épuisé ou bien
est devenu impraticable, et l’impact d’un présumé candidat dans
l’opinion est même devenu presque secondaire.
Les partis s’émiettent et perdent en autorité comme en base
électorale de départ. Pas moins de trois partis se partagent ainsi les
restes du macronisme, et chacun a son présumé « présidentiable. On ne
doit qu’aux électeurs de Pau de ne pas retrouver F. Bayrou sur la ligne
de départ, en sus d’Édouard Philippe et Gabriel Attal. De même à gauche
où PC, écologistes et socialistes ne renoncent pas d’avance à leur
candidature respective.
Dans le même temps, le système des primaires a épuisé ses charmes et
même ses possibilités. La première primaire quasi ouverte eut lieu en
2006 au PS, que S. Royal remporta ; la dernière en 2021 chez les
Républicains, gagnée par V. Pécresse. Les résultats de ces primaires ont
été jugés pour le moins ambivalents, ne produisant pas toujours le
candidat le plus efficace, n’empêchant pas les dissidences ni les
trahisons. Surtout, pour avoir un sens cette année dans un paysage si
émietté, les primaires devaient réunir plusieurs partis d’un même bloc
pour se rassembler derrière un candidat unique. À gauche, le processus a
échoué entre PS, PC et écologistes, par refus viscéral de nombre de
socialistes qui craignaient le piège – celui de la perdre, par une
poussée de radicalité. À droite, la primaire a été refusée par les
adhérents LR, qui ont préféré désigner B. Retailleau candidat, sans
empêcher la dissidence de D. Lisnard ni les arrière-pensées de quelques
autres. Au centre, il n’en a même pas été question entre Modem,
Renaissance et Horizons ! Ce qui dit assez le délitement du bloc
central, sur lequel son fondateur, E. Macron, semble avoir renoncé à
peser – cas sans précédent d’un président en fin de mandat, conséquence
de la dissolution solitaire décidée en juin 2024.
Enfin, la question du soutien dans l’opinion ne semble plus
tourmenter outre mesure les apprentis candidats. Il est vrai que lorsque
les moins impopulaires d’entre eux (Bardella par exemple) plafonnent à
35/40 % de soutien, quand aucun n’atteint ou dépasse les 50 % de
popularité, chacun peut s’imaginer avoir une chance : dans la nuit des
sondages, tous les chats sont gris et peuvent croire à l’aube soudaine
d’une popularité possible…
Illusion renforcée par une analyse erronée et dangereuse de la percée
d’E. Macron en 2016/2017, qui perdure dans la classe politique et
médiatique, dix ans après : « Macron a gagné alors que personne ne le
connaissait, 6 mois avant », entend-on si souvent. Grosse erreur :
Macron était ministre depuis 2014, plus de deux ans avant, le plus
médiatisé des ministres par les débats sur la loi dite Macron et sur la
loi travail, et le plus populaire des ministres. E. Macron n’est donc
pas du tout « sorti de nulle part » en 2016, même s’il est vrai qu’il ne
disposait pas du soutien d’un parti. Sa relation aux Français était en
cours de construction. Mais cette analyse erronée ouvre des perspectives
à bien des personnalités dont la notoriété ne dépasse guère en réalité
celle d’un secrétaire d’État.
Division de la gauche non mélenchoniste, division du bloc central,
faiblesse des Républicains : il est évident que le vieux système
politique et partisan, celui des partis dits de gouvernement, émietté
comme jamais, produit des candidatures qui s’affaiblissent en se
multipliant et favorise en revanche celles des rares partis encore
monolithiques et organisés : la France insoumise et surtout le RN. Leurs
candidats apparaissent par contraste plus crédibles et fiables dans
leur démarche. Les intentions de vote d’aujourd’hui reflètent ces forces
et faiblesses, sans guère dire plus de choses pour la suite.
Souhaitons que le tableau s’éclaircisse à l’automne : ces candidats
multiples ont comme entériné qu’à défaut de partis puissants et de
primaires possibles, ce seront les intentions de vote qui les
départageront Une grande primaire à ciel ouvert, arbitrée par les vents
sondagiers, est en réalité organisée sans le dire, puisque notre système
partisan n’a plus la force ou la légitimité d’organiser lui-même la
sélection.
Mais attention à ce que cette profusion ne fasse pas trop baisser
l’intérêt pour la précampagne et ne décourage pas ceux, nombreux, qui
aimeraient avoir un autre choix que JL Mélenchon ou J. Bardella – à
moins que ce soit M. Le Pen.
Philippe Guibert est consultant, enseignant et chroniqueur TV. Il a publié en 2024 Gulliver Enchainé, le déclin du chef politique en France
(Cerf). Il a été directeur du service d information du gouvernement
(SIG) et directeur de la communication dans diverses structures
publiques. Il a dirigé la rédaction de la revue Medium de Régis Debray.
https://nouvellerevuepolitique.fr/de-quoi-la-foire-a-la-candidature-est-elle-le-nom/
D) - Interview
d'André Bellon par Max-Erwan Gastineau - « Ce n’est plus seulement la
démocratie qui est en cause, c’est l’existence même du peuple en tant
qu’être politique »
Depuis
la création de l’Association pour une Constituante, vous défendez
l’idée qu’une crise profonde de la représentation politique traverse la
France. Considérez-vous que cette crise relève principalement d’un
dysfonctionnement institutionnel de la Vᵉ République, ou d’une mutation
plus sourde, d’une transformation plus générale du rapport du politique
au peuple ?
L’Association pour une Constituante a été créée après la signature du
traité de Lisbonne, frère jumeau du traité constitutionnel qui avait
été rejeté par les Français (ainsi que par les Néerlandais et les
Irlandais) lors du référendum de 2005. Nicolas Sarkozy, nouveau
Président, avec l’appui plus ou moins visible de François Hollande,
Premier secrétaire du parti socialiste, avait donc bafoué la volonté du
peuple français, fondement de la démocratie selon l’article 3 de la
Constitution. Difficile, dans un tel contexte, d’ignorer le fossé
existant entre les citoyens et leurs représentants théoriques. Le mot
crise est depuis lors évoqué dans la vie politique française. Mais
peut-on se limiter à parler de crise politique ? N’est-on pas devant une
crise idéologique historique remettant en cause la valeur des mots, des
principes qui fondent la vie publique ? Y a-t-il encore une vie
politique au sens aristotélicien du terme, fondée sur l’idée d’une
recherche commune d’un certain bien, principe d’ailleurs inscrit à
l’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (La
loi est l’expression de la volonté générale) ? Y a-t-il même encore une
société ? Y a-t-il des citoyens (de quoi ?) et pas seulement des
individus, et comment ne pas rappeler Léon Bourgeois, grand républicain
et inventeur du solidarisme qui proclamait que « l’individu isolé
n’existe pas » ? Depuis les années 1990 et la déferlante mondialiste,
accorde-t-on encore une place à la volonté populaire ? Cette question ne
cesse d’être évoquée, par exemple par Alain Supiot dans son ouvrage «
L’esprit de Philadelphie ». Ce n’est alors plus seulement le déni de
démocratie, le mépris de la volonté populaire qui est en cause, c’est
l’existence même du peuple en tant qu’être politique. Le vocabulaire en
est un révélateur puisque cette volonté jusque-là appelée démocratique
devient « populiste » dès qu’elle s’oppose aux décisions de la nouvelle
intelligentsia mondialiste.
Le mot « crise » est sans doute inadapté à l’ampleur de ce que nous
vivons, c’est-à-dire une rupture idéologique et philosophique dont la
crise institutionnelle est le réceptacle et le symptôme. Si, dans un tel
contexte, nous proposons l’élection d’une Constituante, c’est pour
poser cette question fondamentale : qui est le souverain ? C’est aussi
pour illustrer symboliquement le processus par lequel peut se
reconstruire la démocratie.
Après le référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen,
beaucoup ont parlé d’une rupture durable entre le peuple français et les
institutions européennes. Or, personne ne semble remettre en cause la
construction européenne, à l’exception de petits partis, peu visibles
sur la scène électorale. On parle désormais davantage de « changer
l’Europe de l’intérieur » que de Frexit. Même l’idée de sortir de la
zone euro ne fait plus recette Après une phase de secousse, l’idée
européenne n’aurait-elle pas fini d’infuser ?
Je pense au contraire que l’idée européenne est atteinte profondément
et ce dans le ressenti de nos concitoyens de plus en plus nombreux. Le
mouvement des gilets jaunes et la grande contestation de la réforme des
retraites illustrent ce besoin de souveraineté, de maitriser son destin,
et donc devraient imposer le débat sur cette question dans les futures
échéances.
Mais le fonctionnement même de la vie publique ne permet pas que la
question soit posée. Sauf évidemment en 2005 avec le résultat que l’on
sait. Nicolas Sarkozy a alors refermé le couvercle en décidant que la
question européenne ne donnerait plus lieu à débat, par exemple qu’il
n’y aurait plus de référendum. La difficulté à en parler de nos jours
vient alors du fait que la référence à l’Europe est devenue le substitut
à l’absence de pensée politique.
Quant à l’idée de Frexit, je ne suis pas sûr que ce soit la bonne
manière de poser le problème. Car elle est aussitôt présentée, et
souvent perçue, comme un processus d’isolement de la France. Cette
critique, certes discutable, parait d’autant plus crédible que la
question du souverain n’est pas posée. Or c’est la seule qui permet de
clarifier les enjeux. C’est pourquoi nous pensons prioritaire de recréer
un espace politique national. L’une des manières d’y parvenir, outre
l’élection de la Constituante, est de réaffirmer la souveraineté de la
France sur son propre droit Il est extraordinaire de voir que le thème
de l’État de droit sert, de fait aujourd’hui, à légitimer la supériorité
du droit européen sur le droit national. Et le moins qu’on puisse dire
est que le droit européen n’émane aucunement d’un quelconque processus
démocratique, la Commission agissant par directives et la Cour de
Luxembourg élargissant ses compétences plus que de raison. Pourquoi la
France a-t-elle accepté une telle évolution alors même que l’Allemagne,
par la Cour de Karlsruhe, y met des freins en particulier en affirmant
qu’il n’y a pas de peuple européen ?
Que propose l’Association pour une Constituante pour y remédier ? De
quelles figures historiques, de quel courant, de quelles idées se
réclame votre mouvement ?
Nous posons la question qui fâche, à savoir qui est le souverain ?
Selon la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, c’est le
peuple comme communauté politique. C’est pourquoi nous proposons
l’élection d’une Constituante, seule manière pour le peuple de se
réapproprier la vie publique et les règles du jeu politique. C’est
pourquoi il ne vous étonnera pas alors que, dans l’immédiat, nous
appelons à un référendum posant enfin la question de la supériorité du
droit national sur le droit européen ? Peut-on encore longtemps parler
de démocratie lorsque, en contradiction évidente avec l’article 6 de la
DDHC déjà cité, la loi émane de moins en moins de la volonté générale ?
Un tel référendum se résume alors simplement : sommes-nous encore en
démocratie ?
Nous nous réclamons ainsi de toute la tradition républicaine née en
1792 en renversant la monarchie et en instaurant le suffrage universel.
C’est pourquoi le rassemblement que nous organisons tous les 29 mai pour
célébrer le vote des Français le 29 mai 2005 se tient à proximité de la
plaque qui commémore la naissance de la République.
Se réclamer de personnalités historiques est un exercice délicat. Je
me bornerai donc à évoquer deux figures de l’histoire contemporaine qui
se sont battues pour la liberté et la souveraineté, Pierre Mendès France
et Charles de Gaulle. Ils ont d’ailleurs été fort liés pendant les
heures sombres de l’occupation. Par la suite, de Gaulle rétablit les
principes républicains et s’oppose à la dilution de la souveraineté, en
particulier par la politique de la chaise vide en 1965. Mendès-France
s’oppose au traité de Rome par son fameux discours du 18 janvier 1957.
Bien sûr, nul n’ignore ce qui les a opposés, mais ne doit-on pas mettre
en avant leurs convergences ?
Certains observateurs voient dans l’histoire politique contemporaine
de la France (de 1789 à nos jours) une tension permanente entre
tradition républicaine parlementaire et tradition bonapartiste
plébiscitaire, marquée par l’appel au peuple contre les corps
intermédiaires. Comment analysez-vous cette tension dans la culture
politique française ? Le référendum est-il selon vous un instrument
authentiquement démocratique ou peut-il devenir un outil de
personnalisation du pouvoir ?
Le conflit est bien ancien en France entre les traditions
républicaines et bonapartistes. Mais aujourd’hui, la question clé, dont
nous parlons depuis le début de cet entretien, est de savoir où se situe
la souveraineté. Elle devrait, au moins dans l’immédiat, ne pas être
dépendante de ce conflit. Ce qui est frappant, c’est que le système
institutionnel français était censé, dans l’esprit du général de Gaulle,
soutenir la souveraineté nationale. Or il permet, de nos jours, de la
détruire. Emmanuel Macron, qui s’extasie ad nauseam sur une
pseudo-souveraineté européenne, est l’instrument le plus « décomplexé »
de sa destruction.
La question du référendum ne se pose donc pas aujourd’hui comme
pendant la troisième République. Il s’agissait alors d’un problème
strictement intérieur, à savoir le rapport entre les tendances
politiques et la démocratie, l’appel direct au peuple se limitant de
fait à une forme plébiscitaire. Aujourd’hui, le discours officiel veut
empêcher les référendums qui sont censés nuire au développement de cette
fameuse souveraineté européenne. Nous devons donc répondre à une
question nouvelle : Y a-t-il encore un peuple français ? Est-il et
doit-il être souverain ? Après plusieurs manifestations de mépris pour
les électeurs (dont le vote par le Congrès du traité de Lisbonne), après
la répression du mouvement des gilets jaunes, il est impératif de
renouer avec la souveraineté populaire. Les institutions ne peuvent pas
poursuivre leur course folle à l’illégitimité. La présence et le rôle du
référendum sont donc naturellement en débat. Il n’est pas question ici
de dire dans quelles conditions et avec quelle fréquence de telles
consultations doivent avoir lieu et qui les définit. Il s’agit
simplement d’affirmer que le rétablissement des principes démocratiques
nécessite l’usage du référendum. Ironie de l’histoire, il se présente en
contrepouvoir démocratique.
L’idée républicaine est indissociable en France de la notion de
citoyenneté et de souveraineté du peuple, principaux héritages de 1789.
Ainsi tout le monde s’en réclame. « Pro-européens » comme «
nationaux-souverainistes », issus des rangs de La France insoumise
(LFI), du Rassemblement national (RN) ou du « bloc central », tous les
principaux mouvements qui rythment notre vie publique se réclament de la
République et de ses valeurs. Qu’est-ce que cela nous dit de l’idée
républicaine ? Ne sommes-nous pas transcendés par un consensus national
beaucoup plus fort qu’on ne le pense ?
J’ai toujours beaucoup de mal à séparer, dans le débat politique,
l’incantation de la volonté politique. Tous les partis politiques
prétendent défendre l’idée républicaine et la souveraineté du peuple.
Ils versent des larmes sur l’affadissement de la citoyenneté. Mais que
font-ils pour la vivifier ? Les seuls consensus visibles sont ceux qui
défendent la légitimité du pouvoir sans se soucier des processus qui y
mènent, sans s’inquiéter des mouvements politiques et sociaux autrement
que pour les réprimer.
La défense de la République est donc à l’ordre du jour. Vous parlez
de ses « valeurs », terme assez flou. Sous la 3ᵉ République, on parlait
des « principes » républicains. Aujourd’hui, l’invocation brumeuse des
valeurs s’accompagne du mépris des principes. Ainsi, contrairement à De
Gaulle en 1969, quand Macron perd une élection (2024), il reste au
pouvoir. Il invoque l’intérêt national en donnant de plus en plus de
pouvoir à Von der Leyen. Où sont alors les principes républicains ?
Dans le même temps se développent des quantités d’initiatives,
d’associations souvent liées à la vie communale, pour réaffirmer la
citoyenneté, pour réclamer une vie politique différente. Nous avons,
pour notre part, réuni nombre de ces groupes pour dégager ce qui
rassemble dans la recherche d’un renouveau démocratique. Bien
évidemment, la vie politique officielle empêche pour l’instant que cela
débouche sur un réel renouveau. Mais l’idée progresse.
Votre parcours vous situe historiquement à gauche, mais vos analyses
sur la souveraineté, l’Union européenne ou le référendum de 2005
recoupent parfois des critiques formulées à droite. Le clivage
gauche-droite vous paraît-il encore opérant, ou estimez-vous qu’il est
désormais secondaire par rapport à une opposition qui serait plus
fondamentale entre logique démocratique et logique oligarchique ?
Tout d’abord une remarque essentielle : la gauche et la droite sont
censées caractériser des options dans un espace politique. Y a-t-il
encore, comme je le remarquais précédemment, un espace politique
caractérisé par un peuple conformément à l’article 21 de la Déclaration
universelle des droits de l’homme (La volonté du peuple est le fondement
de l’autorité des pouvoirs publics) ? Si ce n’est plus le cas, parler
de gauche et de droite perd son sens et ne s’utilise plus que par
rapport à des partis dont c’est l’étiquette historique. Le débat
politique se fossilise alors. L’ouvrir en recréant l’espace politique
est donc prioritaire et permettra alors une vie politique et le
renouveau d’une gauche et d’une droite dans lesquels chacun de nous
pourra se situer. Quand le moment sera venu, j’y affirmerai alors
évidemment une pensée fidèle à Jaurès et à Clemenceau.
Le débat fondamental aujourd’hui est donc, avant toute autre
considération, autour de la reconstruction de l’espace politique, du
souverain, à savoir le peuple. Le référendum de 2005 a été, de ce point
de vue, une chance historique, malheureusement étouffée dans l’œuf. Le
vote « Non » a été l’expression du peuple français Il y a eu un appel à
la démocratie. Malheureusement, le coup d’État qu’a représenté le traité
de Lisbonne a été, de fait, facilité par les tentatives de récupération
politique au sein des partisans du « Non ». La volonté de certains de
transformer le sens du référendum lors de la présidentielle de 2007 a
participé à affaiblir la force née du 29 mai 2005. Il n’y avait pas de
non de gauche ou de non de droite, il y avait un non du peuple français
C’est sur cette force qu’il aurait fallu s’appuyer, par exemple en
exigeant la dissolution de l’Assemblée nationale ou la démission du chef
de l’État ou encore, évidemment, l’élection d’une constituante.
Ce défi reste à relever et il n’a pas d’étiquette politicienne. Il
est celui de la démocratie. Pour ma part, je tente modestement de poser
le débat dans des termes que l’Histoire a tracés dans la construction de
la République et de la démocratie. C’est ainsi que j’ai publié un
ouvrage, « Pourquoi je ne suis pas altermondialiste », pour expliquer en
quoi l’idée de mondialisation était, quelle qu’en soit la forme,
intrinsèquement antidémocratique. Il est essentiel de rappeler la
différence entre internationalisme (idée chère à Jaurès) et mondialisme.
L’internationalisme est un accord entre des nations souveraines et des
peuples solidaires ; le mondialisme est la dilution des peuples et des
nations dans un espace technocratique. Peut-on accepter une démocratie
sans peuple ?
Ce combat traverse aujourd’hui les forces politiques officielles de
droite comme de gauche. Ainsi Michel Roccard avait-il déclaré le 21
septembre 2004 dans Le Monde, en appelant à voter pour le traité
constitutionnel européen en 2005, que « Le projet social-démocrate a
toujours été et demeure de pousser au renforcement de cet ensemble
institutionnel tout en définissant – c’est loin d’être encore fait – un
projet spécifique pour l’Europe, afin qu’une majorité de gauche puisse
enfin y entreprendre un jour l’édification d’une société solidaire en
économie de marché ». Cette position, cohérente avec la politique de
François Mitterrand, s’est perpétuée jusqu’à nos jours dans les
enceintes du PS, donnant à la construction européenne une valeur
supérieure aux principes socialistes, en particulier sur la citoyenneté
et la démocratie. On verra des déclarations du même genre émanant de la
droite, par exemple lorsque Jacques Chirac, confronté à des jeunes
critiquant le TCE, leur déclare : « Je ne vous comprends pas. » On
retrouve là une dérive systématique dans les grands partis où l’on voit
les élus juger les électeurs comme si, en démocratie, ce n’était pas à
eux de comprendre les électeurs et de se soumettre à leur verdict.
Les grandes forces politiques ont lié leur sort à la construction
européenne, reléguant le nécessaire débat public sur cette question aux
marges du spectre politique. L’Union européenne n’est pas une
construction démocratique, mais une construction technocratique. La
mondialisation n’est pas, comme le dit Alain Supiot, un fait de nature,
mais une construction humaine. Reconstruire le peuple dans un espace
politique démocratique face à ces dérives est d’intérêt public.
Précisons, à ce point de réflexion, qu’un peuple n’a pas d’autre
signification que politique. Il est ahurissant que des penseurs dits
progressistes tels que Michael Hardt et Antonio Negri expliquent, dans
leur ouvrage « Empire », que « les concepts de nation, de peuple et de
race ne sont jamais très éloignés ».
Le contexte géopolitique marqué par les guerres en Ukraine et au
Moyen-Orient, leurs effets énergétiques, la question migratoire, le
dérèglement climatique, le retard industriel de l’Europe et les doutes
pesant sur sa capacité à répondre à ces différents défis laissent place à
une grande incertitude, au possible retour de tensions sociales. Dans
ce contexte, qu’attendez-vous de la prochaine élection présidentielle ?
Il m’arrive de penser que je n’attends rien de l’élection
présidentielle car c’est un jeu de dupes. Le système politique, face aux
interrogations des citoyens, ne répond plus que par la surdité ou la
répression, comme face aux gilets jaunes ou après le vote du 29 mai
2025. La question n’est plus d’avoir un élu qui répond aux
interrogations des citoyens, mais seulement de battre les autres. Lors
de la présidentielle de 2022, nous avions même évoqué de remplacer la
présidentielle par l’élection d’une Constituante.
Vous avez raison d’énumérer les défis du moment. En théorie, la
présidentielle devrait mettre en lumière les enjeux et la personne
capable d’y répondre. Mais comment ne pas voir la contradiction entre ce
choix et le fait que le pouvoir n’existe plus au niveau national ?
Comment accepter que l’actuel président, doté des pouvoirs théoriques
que lui procurent les institutions, explique que la souveraineté est
ailleurs ? Un débat présidentiel sur des programmes dont on sait qu’ils
ne peuvent pas, du moins en partie, être mis en œuvre est absurde.
Je sais qu’il est rituel de dire, à chaque élection présidentielle,
que c’est enfin l’heure de vérité. Mais je crois que nous sommes à un
tournant car l’heure des faux semblants se termine. Ou bien le pouvoir,
appuyé sur Bruxelles, utilise ses moyens pour barrer toute contestation
politique sérieuse et officialise un régime autoritaire. Ou bien il est
contraint d’accepter la remise en cause des institutions nationales et
européennes qui s’opposent au fonctionnement démocratique. En l’état
actuel du débat politique, la présidentielle ne permet pas au peuple
d’exprimer une volonté car elle l’empêche d’exister en tant que
souverain.
Il serait dangereux que la prochaine présidentielle, comme largement
les précédentes, fasse l’impasse sur ces contradictions. Les candidats
doivent, à minima, répondre à l’appel à un référendum sur la supériorité
du droit national sur le droit européen. Cette question traverse tous
les partis et tous les pays de l’Union européenne. Elle mène directement
à l’élection de la Constituante. Elle est le cœur de la démocratie.
Max-Erwann
Gastineau est un essayiste, politologue et chroniqueur français.
Diplômé en histoire et en relations internationales, il a étudié au
Canada puis à Trinité-et-Tobago. Son parcours professionnel l’a conduit
en Chine, aux Nations unies, à l’Assemblée nationale ainsi que dans le
secteur de l’énergie, où il a notamment occupé le poste de directeur des
affaires publiques et territoires chez France Gaz. Il est l’auteur de
deux ouvrages publiés aux éditions du Cerf : Le Nouveau Procès de l’Est (2019), consacré aux fractures culturelles et politiques entre l’Europe de l’Est et l’Europe de l’Ouest, et L’Ère de l’affirmation : répondre au défi de la désoccidentalisation
(2023), qui analyse le recul de l’influence occidentale. Il a également
contribué au Dictionnaire des populismes et publie régulièrement des
tribunes dans Le Figaro Vox, Marianne, Atlantico, ainsi que dans Front Populaire.

André BELLON est ingénieur et économiste. Né le 31 août 1943 à
Marseille, ancien élève de l’École polytechnique et administrateur de
l’INSEE, il a été député socialiste des Alpes-de-Haute-Provence
(1981-1993), puis président (1992-1993) de la commission des Affaires
étrangères de l’Assemblée nationale. Membre de la société des amis
d’Alexandre Dumas, il est auteur de plusieurs ouvrages politiques et
d’un roman. Dans l’essai « Ceci n’est pas une dictature, Les mille et
une nuits, 2011 », il revient notamment sur le combat qu’il mène en tant
que président de l’Association pour une Constituante, créée en 2008 en
réaction à la ratification du traité de Lisbonne, malgré le « non » du
peuple français au référendum de 2005. En ce jour anniversaire de ce
référendum, André Bellon a répondu à nos questions sur l’état de santé
de la démocratie française, le rapport du politique au peuple, la
construction européenne. Il appelle à rassembler les élans républicains
et démocratiques pour refonder nos institutions, leur ancrage populaire,
social et laïc.
https://nouvellerevuepolitique.fr/interview-dandre-bellon-par-max-erwan-gastineau-ce-nest-plus-seulement-la-democratie-qui-est-en-cause-cest-lexistence-meme-du-peuple-en-tant-quetre/
E) - La connivence mortifère
Tout annonce un second tour en 2027 entre LFI et RN. Leur programme commun est de mettre fin à l’Union européenne. C’est exactement ce dont rêvent nos concurrents, ou ennemis, russes, américains ou chinois. Il faut donc s’attendre à ce que toutes les chancelleries, tous les réseaux sociaux, toutes les officines d’influence de ces trois pays conjuguent tous leurs efforts pour faire élire l’un d’entre eux. Pour le plus grand malheur de la France. Ma nouvelle chronique pour @leschos est en ligne.
endant que quarante (au moins…) candidats, allant des socialistes aux
républicains, se disputent les voix de tous les électeurs les plus
raisonnables, la France se prépare à vivre un duel au deuxième tour de
l’élection présidentielle de 2027 entre le candidat de La France
insoumise et celle ou celui du Rassemblement national. On sait d’avance
qu’ils entreront tous les deux en campagne nourris de la haine de tous
ceux qui ont gouverné la France depuis 50 ans. On sait d’avance aussi
qu’ils expliqueront (à juste titre) qu’une grande partie des problèmes
du pays viennent du manque de compétence, de préparation, de programme,
de courage, d’action et de vision à long terme de leurs prédécesseurs.
Si l’un des deux l’emporte, et c’est le plus vraisemblable, il ou elle,
au vu de leurs programmes, de leurs personnalités, de leurs appuis
politiques et de leurs caractères, fera preuve du même manque de
courage, de la même inaction, de la même incompétence, de la même
impréparation, du même manque de vision à long terme que leurs
prédécesseurs. Même s’ils habilleront cela d’un langage de renouveau,
avec tous les mots valises nécessaires : « sursaut », « redressement
national », « en finir avec les gaspillages », « rétablir la justice
sociale», « redonner sa fierté à la France ». Et même s’ils feront l’un
et l’autre étalage de programmes, de chiffrages, et d’une liste
impressionnante de soutiens et d’experts plus ou moins autoproclamés.
La similitude entre ces deux partis extrêmes ne se limite pas à cela.
Elle est beaucoup plus profonde. Elle trouve son origine dans ce qui
semble en fait les opposer le plus frontalement : leurs conceptions de
la France.
Pour le RN, la France est aujourd’hui en grand danger de perdre son
identité, envahie par des hordes de musulmans et de noirs, venus
d’Afrique et du Moyen-Orient, qui organisent le grand remplacement du
peuple de France, lui imposant des cultures, des mœurs, des religions,
des langues étrangères, y faisant régner un grand banditisme islamiste
et un vandalisme généralisé, lui imposant, la sharia et le voile, et
détruisant la laïcité, ciment de la République. On trouve en ce sens
mille déclarations de ses dirigeants : une parmi d’autres de Jordan
Bardella : « Notre pays subit une submersion migratoire insoutenable. Ce
qui nous menace, si nous continuons dans cette voie, c’est l’éclatement
de la France telle que nous la connaissons.»
Pour LFI, en sens inverse, c’est une chance que de voir la France
retrouver une vitalité démographique, grâce à des étrangers venus de ses
anciennes colonies, qui vont la « créoliser », lui donner une énergie
nouvelle, lui permettre d’être plus à l’écoute des souffrances des pays
du Sud, et en particulier des anciennes colonies françaises, et de
Palestine, nouant ainsi de nouvelles alliances avec les peuples les plus
dynamiques du monde. On trouve mille déclarations en ce sens de ses
dirigeants. Une parmi d’autres de Jean-Luc Mélenchon : « Notre France,
c’est une France créolisée, mélangée. Une nouvelle France constituée de
tous ceux qui veulent vivre ensemble ».
Rien, a priori, de plus dissemblables que ces deux points de vue. En
réalité, ils se retrouvent sur l’essentiel : Pour l’un comme pour
l’autre, la France ne doit penser qu’à son identité, et à sa
souveraineté. Pour l’un comme pour l’autre, le mélange avec les autres
peuples européens est inacceptable. Pour l’un comme pour l’autre, le
projet européen est diabolique. Pour l’un comme pour l’autre, une
souveraineté commune, européenne, inventant à terme même une nationalité
continentale, est une horreur. Pour l’un comme pour l’autre, le seul
pays européen à peu près fréquentable est notre grand voisin de l’Est,
la Russie. Pour l’un comme pour l’autre, l’avenir de la France doit donc
être décidé par les Français seuls, hors de toute influence de pays
tiers. Une preuve ? Marine Le Pen, Jordan Bardella, et Jean-Luc
Mélenchon ont tous les trois dit, mot pour mot : « Les règles
européennes ne peuvent pas s’imposer contre la volonté du peuple
français. ».
Or la clé de la survie de la France, face à tous les ennemis qui
l’entoure, c’est au contraire le renforcement de l’Union Européenne ; et
l’application de toutes ses règles, même celles décidées par une
majorité des pays européens dont nous ne ferions pas partie,
conformément en particulier à l’article 52 de notre constitution, qui
affirme la supériorité des traités sur les lois.
Cette haine commune de l’Union européenne, (qu’elle soit dissimulée
pour l’un dans la recherche d’une purification ethnique identitaire, et
pour l’autre dans l’apologie d’une ouverture à tous les vents du Sud)
constitue la connivence la plus mortifère qui puisse guetter la France
en 2027. Quel que soit celui des deux qui serait alors au pouvoir, il en
finira la solidarité budgétaire continentale, avec l’intégration
industrielle, avec la protection commune à nos frontières, avec la
défense commune, avec la politique agricole commune, avec la préférence
communautaire dans un très grand nombre de secteurs. Ce programme, qui
leur est commun, est exactement ce dont rêvent nos concurrents, ou
ennemis, russes, américains ou chinois. Il faut donc s’attendre à ce que
toutes les chancelleries, tous les réseaux sociaux, toutes les
officines d’influence de ces trois pays conjuguent tous leurs efforts
pour faire élire Monsieur Mélenchon, Madame Le Pen ou Monsieur Bardella.
Pour le plus grand malheur de la France.
Jacques Attali
Jacques Attali est docteur en économie, polytechnicien et conseiller
d’État. Conseiller spécial du Président de la République François
Mitterrand pendant 10 ans, il est le fondateur de 4 institutions
internationales : Action contre la faim, Eureka, BERD, Positive Planet.
Jacques Attali est l’auteur de 86 livres (dont plus de 30 consacrés à
l’analyse de l’avenir), vendus à 10 millions d’exemplaires et traduits
en 22 langues. Il est éditorialiste pour les quotidiens économiques Les Échos et Nikkei après l’avoir été pour L’Express.
Il dirige régulièrement des orchestres à travers le monde.
F) - Présidentielle 2027 : le prochain messie politique devra-t-il encore exister ?
La
prochaine présidentielle ne cherchera pas seulement un programme. Elle
cherchera celui ou celle qui saura produire de la confiance, de
l’appartenance et du consentement à l’effort. Autrement dit, elle posera
à la politique une question très ancienne : comment refaire peuple
quand les individus ne croient plus spontanément les uns aux autres ? Le
vainqueur ou la gagnante de 2027 devra résoudre une quadrature du
cercle que les religions ont affrontée bien avant les démocraties
modernes. Il faudra dire la vérité sans devenir prophète de malheur.
Demander des efforts sans paraître cruel. Proposer un avenir sans vendre
des miracles. Reconnaître la gravité du monde sans éteindre le désir
d’avenir. Dette publique, transition écologique, vieillissement,
réarmement, immigration, fractures territoriales, intelligence
artificielle : les grands sujets qui attendent le pays ne relèvent plus
du catalogue électoral. Ils supposent des choix difficiles, parfois
coûteux, souvent impopulaires. Or nos sociétés veulent encore la
protection sans la contrainte, la souveraineté sans la discipline, la
puissance sans en payer le prix. La question politique devient alors
anthropologique. Comment faire accepter des sacrifices présents au nom
d’un futur invisible ? Comment transformer une addition d’individus
méfiants en communauté d’effort ? Comment convertir l’inquiétude en
consentement et la lucidité en action collective ?

La religion comme technologie sociale
C’est ici que le travail de Paul Seabright devient précieux.
Économiste britannique, professeur à la Toulouse School of Economics, il
n’aborde pas la religion en théologien mais en analyste des formes de
coopération humaine. Dans son dernier opus, The Divine Economy, il
propose une idée simple et dérangeante : les religions comptent parmi
les organisations les plus efficaces que l’humanité ait inventées,
notamment mais pas seulement du point de vue économique, pour produire
de la confiance, de l’engagement, de la transmission et du sacrifice
volontaire.
Son intuition n’est pas de réduire les religions à des entreprises
cyniques. Elle consiste au contraire à les regarder comme des
technologies sociales capables de résoudre des problèmes très concrets :
recruter, fidéliser, transmettre, hiérarchiser, consoler, sanctionner,
promettre, relier. Une religion ne vend pas seulement une doctrine. Elle
organise une communauté. Elle crée une réputation. Elle institue des
règles communes. Elle donne une forme à l’invisible. C’est pourquoi la
religion ne disparaît pas mécaniquement avec la modernité. Les sociétés
sont plus riches, plus éduquées, plus scientifiques, mais elles n’ont
pas aboli le besoin de sens, d’entraide, de récit et d’appartenance. Le
fidèle n’adhère pas toujours à une théologie précise ; il entre souvent
dans une communauté qui lui donne une place, une langue, des gestes, des
obligations et des consolations, mais aussi lui rend des services très
concrets : un emploi, un conjoint.
Dans ses travaux sur la confiance entre inconnus, Seabright pose une
autre question fondamentale : comment des êtres humains, longtemps
préparés à se méfier de ceux qui ne sont pas du clan, ont-ils pu
construire des sociétés dépendant d’une immense coopération entre
inconnus ? La réponse tient aux institutions, aux normes, aux récits et
aux signes de confiance. Les religions ont excellé dans cet art :
transformer l’inconnu en semblable, le semblable en membre, le membre en
obligé moral.
Adam Smith : « Je vous l’avais dit. »
Adam Smith avait, lui aussi, souligné cette dimension
institutionnelle de la religion. On retient surtout l’auteur de La
Richesse des nations. On oublie parfois celui de La Théorie des
sentiments moraux, attentif aux ressorts de la sympathie, du jugement
moral et de la vie collective. Smith ne regarde pas la religion comme
une simple illusion appelée à disparaître. Il voit qu’elle produit des
effets sociaux : discipline, cohésion, retenue, contrôle de soi,
appartenance. Il voit aussi que les Églises, comme les autres
institutions humaines, sont exposées aux incitations, à la concurrence
et à la rente. Une Église protégée par un monopole politique peut
devenir paresseuse, bureaucratique, distante de ses fidèles. Une
pluralité religieuse peut au contraire obliger les institutions à se
rapprocher de ceux qu’elles veulent convaincre. Le raisonnement vaut
bien au-delà du religieux. Toute institution qui cesse de chercher
l’adhésion finit par administrer des restes de fidélité.
La politique française connaît ce danger. Elle a longtemps vécu sur
la force accumulée de ses grandes croyances séculières : la République,
le progrès, l’école, la nation, l’État social, l’Europe, le parti, le
syndicat. Mais beaucoup de ces croyances sont devenues des mots de
cérémonie. On les invoque encore, on les transmet moins. Elles
continuent d’occuper l’espace public, mais elles n’organisent plus
toujours les existences.
Le candidat entre prophète et gestionnaire
C’est là que se jouera 2027. Le candidat crédible ne pourra pas
simplement additionner des mesures. Il devra produire une forme
d’évidence collective. Il ne pourra pas davantage multiplier les
promesses intenables. La période ne tolère plus les grandes annonces
sans gravité. Les électeurs ont beaucoup entendu. Ils croient de moins
en moins. Ils « dégagent » vite.
La difficulté sera donc de tenir ensemble deux exigences contraires.
D’un côté, dire la vérité sur l’état du pays. De l’autre, éviter que
cette vérité ne devienne une liturgie du déclin. Un peuple ne suit pas
durablement un médecin qui ne lui annonce que la maladie. Mais il ne
croit plus non plus le bonimenteur qui promet la guérison avant même le
diagnostic.
Celui ou celle qui gagnera devra donc incarner autre chose qu’un
programme. Une manière de parler vrai. Une capacité à maintenir les
difficultés dans la fenêtre du dicible sans en faire un tombeau
collectif. Une autorité assez ferme pour être suivie, assez humble pour
être crue, assez imaginative pour ne pas confondre lucidité et
désespoir. C’est moins une affaire de storytelling que de crédibilité
morale. Les religions ne tiennent pas seulement par leurs récits ; elles
tiennent parce que ces récits sont incorporés dans des pratiques, des
rites, des obligations, des communautés. La politique, elle aussi, devra
retrouver cette cohérence entre parole, incarnation et discipline
collective.
Les institutions devenues guichets
Le problème ne concerne pas seulement les candidats. Il traverse
toutes les institutions intermédiaires. Les syndicats, les partis, les
associations, les caisses sociales, les médias, les collectivités
affrontent la même crise de l’agrégation. Ils ne manquent pas seulement
d’audience. Ils manquent de capacité à produire de l’appartenance. Les
syndicats ont longtemps su faire ce que les religions accomplissent
depuis des siècles : transformer une condition sociale en dignité, une
revendication en communauté, une cotisation en geste moral. Leur crise
n’est donc pas seulement numérique ou organisationnelle. Elle est
presque liturgique. Moins de rites, moins de transmission, moins de
fierté d’appartenir, moins de récit commun. Une institution qui ne
produit plus d’appartenance devient un guichet. Or un guichet ne fonde
jamais une civilisation. Il traite des dossiers, il ne fabrique pas du
commun. Il répond à des demandes, il ne transforme pas des individus
dispersés en corps collectif.
La politique moderne a prétendu reprendre cette fonction. Elle a même
inventé cette bonne et juste idée de la laïcité comme nouvelle manière
d’organiser la coexistence des croyances, autre sujet, quoique.
République, nation, progrès, école, partis, syndicats, État social :
autant de formes séculières d’agrégation. Mais ces formes s’épuisent
lorsqu’elles ne sont plus vécues que comme des procédures.
Tout est dans tout
Tout est dans tout, non par paresse intellectuelle, mais parce que
les grandes inquiétudes humaines ne se rangent jamais proprement dans
les tiroirs de l’actualité. La présidentielle de 2027, l’épuisement des
syndicats, la défiance envers les institutions, le retour des passions
religieuses et la panique contemporaine devant l’intelligence
artificielle parlent, au fond, de la même chose : notre difficulté
croissante à produire du commun.
Les religions ont tenu parce qu’elles savaient faire ce que les
institutions modernes ne savent plus toujours faire : donner une forme à
l’invisible. Elles rendaient visible la communauté par le rite,
supportable le sacrifice par le récit, crédible l’avenir par la
promesse. Or c’est précisément ce tissu qui se défait. L’individu
contemporain est saturé de messages, mais pauvre en médiations ; entouré
de réseaux, mais souvent privé de communauté ; informé jusqu’à
l’épuisement, mais rarement orienté.
C’est dans ce vide que l’intelligence artificielle apparaît non comme
une simple innovation de plus, mais comme une puissance
anthropologique. Elle parle, rassure, conseille, accompagne,
personnalise. Elle ne remplace pas seulement des tâches. Elle commence à
imiter des présences. Dans l’émission Quotidien, en juin 2026, la
philosophe Gabrielle Halpern a eu cette formule éclairante : « L’IA fait
des miracles, ça prend la forme d’un texte ou d’une image en quelques
secondes. » La formule est plus profonde qu’elle n’en a l’air. Pour un
esprit ancien, ce qui surgit ainsi du néant relèverait du prodige ; pour
nous, cela relève du logiciel. Mais l’effet anthropologique demeure
considérable : l’IA déplace la frontière entre le possible, le croyable
et le sacré. C’est là que commence une nouvelle forme de croisade. Non
pas une croisade contre une autre foi, mais contre une puissance capable
de singer ce que les religions ont longtemps tenu pour leur domaine
propre : l’apparition, la consolation, l’écoute, la promesse.
C’est pourquoi l’encyclique de Léon XIV sur l’intelligence
artificielle ne doit pas être lue comme une parenthèse vaticane dans le
tumulte technologique. Elle est peut-être l’un des premiers grands
textes spirituels sur la nouvelle concurrence des consolations. L’IA
inquiète parce qu’elle ne menace pas seulement le travail, la vie privée
ou la vérité publique. Elle menace plus profondément de fabriquer des
liens sans communauté, des réponses sans sagesse, des récits sans
transmission, une présence sans prochain.
Le vainqueur ou la gagnante de 2027 devra donc répondre à une
question plus ancienne que les sondages : comment refaire peuple sans
mentir, comment demander des efforts sans fabriquer du ressentiment,
comment dire la gravité du monde sans éteindre le désir d’avenir ? Voilà
la quadrature du cercle. Les religions l’ont longtemps approchée. La
politique l’a parfois imitée. L’intelligence artificielle prétendra
peut-être la simuler. Mais gouverner, en démocratie, restera autre chose
: non pas produire des croyants, mais rendre à des citoyens assez de
confiance pour qu’ils acceptent encore de faire destin commun. Beaucoup
rêvent encore du retour du Christ, du chef, du sauveur ou de l’homme
providentiel. Mais à l’âge des avatars, des agents conversationnels et
des foules numériques, une question moins folle qu’elle n’en a l’air
commence à rôder : avec l’IA, le prochain messie politique aura-t-il
encore besoin d’exister IRL comme disent les jeunes (In Real Life, dans
la vie réelle) ?
Jacky
Isabello dirige le cabinet Parlez-moi d’Impact, qu’il fonde en 2023
après la cession de son agence CorioLink. Diplômé de l’École Supérieure
de Gestion de Paris, il débute au cabinet du ministre des PME
Jean-Pierre Raffarin avant de créer, en 1998, Press & Vous, rachetée
en 2010 par le groupe Wellcom. Il poursuit ensuite son parcours
entrepreneurial en lançant AlgoLinked puis CorioLink en 2014. Co-auteur
de plusieurs ouvrages consacrés à l’entreprise et au travail, dont En
finir avec la dictature du salariat, écrit avec Thibault Lanxade, il a
également contribué à un rapport remis au président du Sénat sur
l’esprit d’entreprendre. Officier de réserve de la Marine nationale et
administrateur du think tank Synopia, Jacky Isabello est membre du
comité éditorial de La Nouvelle Revue Politique, où il publie régulièrement. https://nouvellerevuepolitique.fr/presidentielle-2027-le-prochain-messie-politique-devra-t-il-encore-exister/