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juin 15, 2026

Fourberie de la politique politicienne !

Sommaire:

A) - La collusion mortelle - Que pouvons-nous encore attendre des politiciens ?

B) - L’élection de vérité ?

C) - Glucksmann, la possibilité d’une gauche nouvelle

D) - Politique

 


 

A) - La collusion mortelle - Que pouvons-nous encore attendre des politiciens ?

Alors qu’une quarantaine (au moins…) candidats, allant des socialistes aux républicains, se disputent les voix de tous les électeurs les plus raisonnables, la France se prépare à un second tour de l’élection présidentielle de 2027 entre le candidat de La France Insoumise et le candidat du Rassemblement national. On sait d’avance qu’ils entreront tous deux dans la campagne alimentée par la haine envers tous ceux qui ont gouverné la France depuis 50 ans. Nous savons aussi d’avance qu’ils expliqueront (à juste titre) qu’une grande partie des problèmes du pays proviennent du manque de compétence, de préparation, de programme, de courage, d’action et de vision à long terme de leurs prédécesseurs. Si l’un des deux gagne – et c’est le résultat le plus probable – il ou elle, compte tenu de ses programmes, de sa personnalité, de son soutien politique et de son caractère, fera preuve du même manque de courage, de la même inaction, de la même incompétence, du même manque de préparation et du même manque de vision à long terme que ses prédécesseurs. Même s’ils habillent cela du langage du renouveau, avec tous les mots à la mode nécessaires : « nouveau départ », « relance nationale », « mettre fin au gaspillage », « restaurer la justice sociale », « restaurer la fierté de la France ». Et même s'ils présentent tous deux un spectacle de programmes, d'estimations de coûts et une liste impressionnante de partisans et d'experts plus ou moins autoproclamés. 

La similitude entre ces deux partis extrêmes ne se limite pas à cela. Cela va beaucoup plus profondément. Elle vient de ce qui semble en réalité les opposer le plus directement : leurs conceptions de la France. 

Pour le RN, la France court aujourd'hui un grave danger de perte de son identité, envahie par des hordes de musulmans et de Noirs venus d'Afrique et du Moyen-Orient, qui orchestrent le grand remplacement des Français, leur imposant cultures, coutumes, religions et langues étrangères, laissant régner le gangstérisme islamiste et le vandalisme généralisé, imposant la charia et le voile, et détruisant la laïcité, pierre angulaire de la République. Les déclarations de ses dirigeants sont innombrables en ce sens, parmi tant d'autres celle de Jordan Bardella : "Notre pays subit un flot migratoire insoutenable. Ce qui nous menace, si nous continuons dans cette voie, c'est l'éclatement de la France telle que nous la connaissons." 

Pour LFI, c’est au contraire l’occasion de voir la France retrouver une vitalité démographique, grâce aux étrangers de ses anciennes colonies, qui vont la « créoliser », lui donner une nouvelle énergie, lui permettre d’être plus à l’écoute des souffrances du Sud – et en particulier des anciennes colonies françaises et de la Palestine – et ainsi nouer de nouvelles alliances avec les peuples les plus dynamiques du monde. Les déclarations de ses dirigeants sont innombrables en ce sens. Un parmi tant d'autres de Jean-Luc Mélenchon : "Notre France est une France créolisée et métissée. Une France nouvelle composée de tous ceux qui veulent vivre ensemble." 

À première vue, rien de plus différent que ces deux points de vue. En réalité, ils sont d'accord sur l'essentiel : pour les deux, la France ne doit penser qu'à son identité et à sa souveraineté. Pour les deux, le mélange avec d’autres peuples européens est inacceptable. Pour les deux, le projet européen est diabolique. Pour les deux, une souveraineté européenne commune – voire même la création d’une nationalité continentale – est une horreur. Pour les deux, le seul pays européen qui soit, même de loin, acceptable est notre grand voisin de l’Est, la Russie. Pour les deux, l’avenir de la France doit donc être décidé par les Français seuls, libres de toute influence de pays tiers. Preuve? Marine Le Pen, Jordan Bardella et Jean-Luc Mélenchon l’ont tous trois dit mot pour mot : « Les règles européennes ne peuvent pas être imposées contre la volonté des Français. » 

Pourtant, la clé de la survie de la France, face à tous les ennemis qui l’entourent, est au contraire le renforcement de l’Union européenne ; et l'application de toutes ses règles, même celles décidées par une majorité de pays européens dont nous ne faisons pas partie, conformément notamment à l'article 52 de notre Constitution, qui affirme la suprématie des traités sur les lois. 

Cette haine partagée de l’Union européenne, qu’elle soit masquée dans un cas par la poursuite d’une épuration identitaire ethnique, dans l’autre par la promotion d’une ouverture à tous les vents du Sud, constitue la collusion la plus meurtrière qui puisse menacer la France en 2027. Celui des deux qui sera alors au pouvoir mettra fin à la solidarité budgétaire continentale, à l’intégration industrielle, à la protection commune des frontières, à la défense commune, à la politique agricole commune et à la préférence communautaire dans un très grand nombre de pays. secteurs. Cet agenda commun est exactement ce dont rêvent nos concurrents – ou ennemis – qu’ils soient russes, américains ou chinois. Il faut donc s’attendre à ce que tous les ministères des Affaires étrangères, toutes les plateformes de médias sociaux et tous les réseaux d’influence de ces trois pays unissent leurs forces pour faire élire M. Mélenchon, Mme Le Pen ou M. Bardella. Pour le grand malheur de la France. 


Que pouvons-nous encore attendre des politiciens ?

À l'heure où le monde traverse une crise multiforme dont peu osent reconnaître l'ampleur et la gravité, et où les technologies les plus étonnantes nous coupent du monde réel et du travail, dans la plupart des pays démocratiques, les dirigeants politiques continuent de faire à leurs électeurs des promesses qu'ils savent ne pouvoir tenir, de voter des lois qui vont à l'encontre des réalités implacables du monde, et de feindre de gouverner comme s'ils détenaient un pouvoir absolu sur les événements. 

Il n'est pas étonnant qu'ils échouent et que les électeurs finissent par se détourner de ces marionnettes pour se tourner vers des régimes autoritaires, voire dictatoriaux, où les tyrans ne font aucune promesse, ne votent aucune loi et imposent leur volonté, quitte à déformer la vérité. En France, en particulier, nous continuons de jouer la comédie d'une démocratie à part entière, et un nombre croissant de candidats se disputent les postes sans craindre le ridicule. Leurs programmes, quand ils existent, ne sont que des amas de mesures incohérentes : tout le monde – candidats et électeurs confondus – sait qu’ils ne seront jamais mis en œuvre ou que, s’ils le sont, ils n’auront aucun impact sur la réalité du pays. Il n’est donc pas surprenant qu’en France comme ailleurs, les électeurs se détournent des partis traditionnels pour se tourner vers les partis d’extrême droite, qui ne prétendent même pas proposer de programmes réalistes et se contentent de clamer ce que les gens veulent entendre : « justice et sécurité ». Qui pourrait s’y opposer ? 

À l’heure où nous avons si désespérément besoin d’hommes et de femmes d’État – des personnes soucieuses du bien commun, capables d’assumer leurs responsabilités et de dire la vérité –, cette situation nous conduit tout droit au désastre. Il est donc temps de revenir à des questions simples : la politique peut-elle vraiment changer la vie des gens ? Peut-on, en démocratie, faire accepter des décisions impopulaires ? Et sur quels leviers les responsables politiques doivent-ils concentrer leurs efforts ? Sérieusement, les programmes politiques devraient d'abord reconnaître leurs limites face aux réalités concrètes : nous ne pouvons pas nous endetter indéfiniment ; nous ne pouvons pas faire supporter à une population jeune en constante diminution le fardeau d'un nombre croissant de retraités ; nous ne pouvons pas conserver des capitaux sans les rémunérer ; nous ne pouvons pas nourrir un pays sans agriculteurs ; nous ne pouvons pas avoir un environnement vivable si nous le détruisons. 

 De plus, il est clair que les décideurs politiques sont impuissants face au progrès technologique : ceux qui ont tenté de retarder la mise en œuvre d'une technologie (sous prétexte qu'elle menacerait un secteur dominant ou nuirait à l'emploi) n'ont fait que plonger leur pays dans une grave récession. En particulier, il est aujourd'hui inutile de retarder la mise en œuvre de l'intelligence artificielle ; au contraire, nous devons l'accélérer, notamment dans l'industrie, et privilégier son utilisation pour moderniser les secteurs jugés stratégiques. Enfin, à moins de nous couper du monde, nous ne pouvons pas nous opposer à l'application des traités internationaux signés par le pays, à moins de décider de nous en retirer et d'en payer le prix. Nous devons donc nous y conformer jusqu'à l'obtention des modifications nécessaires.  

En Europe, cela implique des obligations très strictes qui limitent considérablement les pouvoirs des responsables politiques, et dont ils ne parlent jamais : nous ne pouvons déroger aux décisions de la Convention européenne des droits de l'homme, ni à celles de la Cour de justice de l'Union européenne, ni à celles des institutions européennes lorsque leurs décisions sont conformes aux traités ; à moins de proposer de quitter l'Union européenne (comme le menacent régulièrement de faire le Fidesz (Hongrie), la Lega (Italie), le FPÖ (Autriche), le PVV (Pays-Bas) et l'AfD (Allemagne)) et comme le feraient inévitablement le Rassemblement national ou La France insoumise s'ils mettaient en œuvre leurs programmes.

Pourtant, malgré ces limitations, les dirigeants démocratiques conservent, notamment en Europe, des pouvoirs souverains considérables : ils peuvent formuler un projet de contrat social et en garantir le respect ; ils peuvent décider de la fiscalité (directe), de leur vision de l’éducation, du financement des soins de santé et des systèmes de protection sociale, de la politique culturelle, du droit du travail, des droits des minorités, de la protection des femmes et des enfants, de la laïcité, de la protection de l’environnement, de la politique étrangère et de défense, et du droit pénal (dans la plupart des cas). Ils peuvent également chercher à influencer le droit international en mobilisant pleinement la puissance de leur pays, sans pour autant se soustraire au droit. Pour ce faire, les décideurs politiques seront d’autant plus crédibles qu’ils réduisent d’abord la nécessité d’emprunter auprès du reste du monde : une démocratie n’est forte que si elle n’est pas à la merci de ses créanciers. Et ce, même lorsque chacun ne fait pas tout son possible pour contribuer à la société.  

Jacques Attali

Jacques Attali est docteur en sciences économiques, diplômé de l'École Polytechnique et conseiller d'État. Conseiller spécial du président français François Mitterrand pendant dix ans, il est le fondateur de quatre institutions internationales : Action contre la Faim, Eureka, la BERD et Positive Planet. Jacques Attali est l'auteur de 86 ouvrages (dont plus de 30 consacrés à la prospective), vendus à plus de 10 millions d'exemplaires et traduits en 22 langues. Il est chroniqueur pour les quotidiens économiques Les Echos et Nikkei, après avoir également collaboré avec L'Express. Jacques Attali dirige régulièrement des orchestres à travers le monde. 

https://www.attali.com/en/geopolitics/the-deadly-collusion/ 

https://www.attali.com/en/geopolitics/what-can-we-still-expect-from-politicians/ 

 

 

B) - L’élection de vérité ?

Tout se met en place pour que la présidentielle à venir ne ressemble à aucune de celles l’ayant précédée : la profusion de candidatures annoncées, la fragmentation inégalée de l’offre partisane, la montée en puissance des artifices de communication, la radicalisation médiatique de toute part, la frénésie des sondages qui rythmera les dispositions tactiques des postulants, l’effervescence numérique, l’impact du judiciaire, sans parler d’un environnement géopolitique incertain, instable, inquiétant. La fiction n’en demanderait pas autant avec un réel aussi polarisé, désordonné, fractionné et peu prévisible. La démocratie apaisée, argumentative, contenue dans sa ritualisation est sortie de son lit. Tout est possible, y compris le pire : le spectacle se construit sous nos yeux, exacerbant les passions inhérentes à la politique et dont l’histoire nous enseigne qu’elles ont toujours existé mais qu’elles furent d’abord arrimées par le passé à de grands récits doctrinaux, bien plus qu’à des scénographies bousculées par les embardées d’une météo médiatique irrévocablement erratique.

Symptôme du chaos qui s’annonce, la multiplicité des ambitions décomplexées, sans frein, témoigne quelque part de la démonétisation de la fonction présidentielle, de sa désacralisation. Pensée par le constituant de la Vᵉ République comme une transcendance issue des tréfonds monarchiques, cette dernière était censée en imposer de telle sorte que peu se sentaient habilités à y prétendre, sauf après avoir gravi les échelons d’une longue et éprouvante expérience. L’immensité de la charge, sa symbolique limitaient les aspirations, imposaient une forme de mesure et d’humilité. L’élection inattendue d’Emmanuel Macron en 2017 aura rebattu les cartes, créant un appel d’air pour des vocations qui, quelques années auparavant, ne se seraient pas reconnu la compétence, ni la légitimité. Élu à moins de 40 ans, sans autre appareil partisan que celui qu’il aura improvisé sur le tas, à la « va-vite », le jeune Président a ainsi ouvert une brèche et créé un précédent. Le ticket d’entrée dans la course aux responsabilités politiques s’est considérablement infléchi : comme l’observait avec raison le directeur de la rédaction du Figaro, Vincent Trémolet de Villers, dans un récent éditorial sur Europe 1, « le niveau a tellement baissé que beaucoup de ministres d’aujourd’hui seraient à peine assistants parlementaires dans les années 1980… ». Dès lors, mécaniquement, la course élyséenne intègre désormais des profils qui, il y a une à deux décennies, n’auraient jamais pu espérer y concourir ou même y préconcourir. On ne reviendra pas sur les déterminants immédiats de cette déréliction : déclassement des « humanités », culte de l’individu-roi, expérience lointaine de l’histoire et de ses drames, etc. Mais si l’on plonge le regard plus loin encore, c’est dans la perte d’efficience de la fonction même du politique qu’il faut rechercher les raisons profondes de cette dégradation. La politique ne pouvant plus beaucoup, beaucoup s’imaginent endosser un costume où la représentation et l’image prédominent au détriment du faire et de l’agir. En fin de compte, inconsciemment ou pas, d’aucuns de ces prétendants s’imaginent qu’à contraintes constantes, juridictionnelles, économiques, technocratiques, la com’ fera bien l’affaire pour remplir la charge, un peu comme ce « chevalier inexistant » dont Italo Calvino loue les désillusions et les prodiges dans son roman éponyme. Or la nature, et la nature politique a fortiori, a encore plus horreur du vide… C’est au moment où la demande de politique se manifeste avec le plus d’exigence et d’urgence surtout, que la théâtrocratie communicante bat son plein, confondant le pouvoir agissant et son ersatz, au risque de laisser en jachère les espoirs d’une Nation qui se morfond dans une interminable crise démocratique intensifiée par dix années de macronisme. Tout l’enjeu de l’échéance à venir sera de sortir de cette béance, en redonnant à la politique sa vocation première : regarder le réel, le dire sans peur, et prendre les mesures qui permettront de l’affronter, loin des postures et des artefacts de communication. Plus qu’un défi, une épreuve de vérité !

Arnaud Benedetti

Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.

https://nouvellerevuepolitique.fr/lelection-de-verite/ 

 

 

C) - Glucksmann, la possibilité d’une gauche nouvelle

Livre, interviews, premier grand meeting hier soir : le candidat « pas encore » Raphaël Glucksmann fait le forcing pour s’imposer. Au-delà de ses forces et faiblesses réelles, qu’on peut répertorier, il y a pour lui peut-être un sillon à creuser, qu’il semble avoir repéré. Entreprise très ambitieuse mais qui ne tente rien…

Beaucoup s’acharnent à ne pas vouloir y croire, ni le voir. Mais pourtant, Raphaël Glucksmann a des atouts dans cette précampagne qu’aucun de ses concurrents de son « camp » ne réunit à la fois. Une notoriété conquise par deux élections européennes, avec un dernier résultat encourageant (14 %). Être une cible de LFI, c’est aussi un grand atout : cela lui épargne les contorsions de nombre de socialistes pour s’en distinguer, eux qui s’y sont alliés avec constance, dès que leur siège était menacé. Et ne pas être membre du PS en est un autre, plus encore : n’avoir trempé ni dans l’échec du quinquennat Hollande, ni dans les affres de l’après-Hollande, le rend extérieur aux divisions, trahisons, démissions de ce marigot d’eaux trop stagnantes. Ajoutons une personnalité qui a son histoire et une cohérence spécifiques, celle d’un héritier par son père de la gauche antitotalitaire et humanitaire (B. Kouchner, présent, en était un rappel hier soir) ; d’un acteur de la gauche anti-autoritaire d’aujourd’hui par son engagement en Géorgie et en Ukraine (que des drapeaux rappelaient aussi hier soir). Voilà qui rend plus audible que d’autres, dans une situation géopolitique et une Europe sous menace prédatrice des Poutine, Xi et Trump. Une histoire personnelle et politique donc, distincte du traditionnel profil socialiste, énarque ou élu local. Dans une démocratie « post-partisane », où les partis traditionnels ne produisent plus guère de personnalités susceptibles d’entraîner l’électeur déprimé par la faillite du système politico-administratif, dont ces partis ont été, de facto, les cogérants (avant le macronisme en bouquet final).

Ce capital personnel et politique de Glucksmann explique sans doute ses intentions de vote actuelles, supérieures à celles de tous ses rivaux au sein de la gauche dite « non melenchoniste ». Et l’assistance nombreuse et visiblement motivée hier soir à Aubervilliers montre que son organisation est loin d’être amateure.

Reste le scepticisme de beaucoup, pour des raisons diverses, devant cet « intellectuel » lancé dans la course longue, parsemée d’épreuves, et souvent tordue, des plus gros égos politiques du pays. Scepticisme car Glucksmann n’est pas encore un tribun – mais ça se travaille : son discours d’hier soir était un peu convenu et encore emprunté. Méfiance des gardiens du temple socialiste, obsédés par la survie de leur parti, or Glucksmann a besoin de leur soutien (et de leur budget). Réticences des boutiquiers de l’union de la gauche encore, qui raisonnent pour une présidentielle comme pour des législatives, en voulant rassembler par une « primaire » qui ne satisferait personne.

Interrogations enfin, plus légitimes, de ceux qui jugent Glucksmann trop éloigné de la « France profonde » car trop candidat des « métropoles mondialisées », trop distant des « préoccupations » quotidiennes des Français, pouvoir d’achat et sécurité. Trop novice aussi sur quelques sujets décisifs pour le pays, son éducation en déclin, sa fonction régalienne débordée, sa production insuffisante et ses finances publiques vides.

Tout cela est vrai : ce n’est pas sur ces sujets que Glucksmann donne des assurances de compétence et d’expérience. Sa crédibilité ici reste à construire, d’autant que le logiciel traditionnel de la gauche (toujours plus de dépenses et plus d’impôts) sera de peu de secours, et même le ramènerait à un ronron rédhibitoire. Il lui faudra ici inventer pour convaincre, sans désorienter : pas facile…

Mais relevons tout de même que Glucksmann a compris une chose décisive : qu’une présidentielle se gagne sur un diagnostic – on dit « narratif » de nos jours, pour faire chic – qui touche en profondeur les Français, leur révèle qu’un candidat a enfin saisi quelque chose du pays et de leur désarroi. Or lui a repéré, et souhaitons-le, éprouvé, que la fierté française était blessée, que le patriotisme avait besoin d’être réhabilité – sa proposition de « nouveau contrat patriotique » touche juste. Tel est bien le fond de décor de la dépression française et de cette présidentielle : un pays qui se sait des atouts et une histoire, mais qui glisse dans le déclin. Qui a besoin d’un leader de rupture qui lui redonne l’énergie pour renouer avec l’estime d’elle-même ? En laissant la France et son drapeau au RN, à ne brandir qu’une Europe inadaptée et décevante, les partis de gouvernement ont commis une faute grave, que leurs invocations abstraites aux mânes de la République ne compensent plus.

Gluksmann parviendra-t-il à creuser ce sillon de la fierté patriotique, pour inventer une nouvelle gauche dénonçant les dérives de la gauche radicale, mais dépassant enfin les impasses de la gauche qui a gouverné ? Car on n’attend pas un « social-démocrate » pour 2027 : cette étiquette ne veut plus dire grand-chose de précis ni d’opérant (hormis pour le microcosme). On attend du nouveau, du sérieux, mais du nouveau.

Là est le défi difficile de sa candidature, pour toucher au-delà des clientèles militantes et échapper aux boutiquiers partisans. Pour rompre avec le sectarisme et les dénis récurrents de la gauche. Pour rencontrer et l’entraîner, une attente latente chez nombre de Français orphelins.

Difficile, mais sait-on jamais ?

Philippe Guibert

Philippe Guibert est consultant, enseignant et chroniqueur TV. Il a publié en 2024 Gulliver Enchainé, le déclin du chef politique en France (Cerf). Il a été directeur du service d information du gouvernement (SIG) et directeur de la communication dans diverses structures publiques. Il a dirigé la rédaction de la revue Medium de Régis Debray.

https://nouvellerevuepolitique.fr/glucksmann-la-possibilite-dune-gauche-nouvelle/ 



D) - Politique

On définit le plus souvent la politique comme l'organisation du pouvoir dans l'État. On s'intéressera à l'origine de ce pouvoir (autorité, parti politique...) ainsi qu'à la forme qu'il revêt (cratie).

En généralisant, on appelle politique tout ce qui concerne la structure et le fonctionnement d'une communauté, d'une société, d'un groupe social. 

Point de vue libéral

Pour un libéral, qu'elle soit légitimée ou non par des thèses contractualistes, la politique a un objet précis et strictement délimité : le respect des droits de chacun, qui n'est pas autre chose que la définition exacte de l'intérêt général. Comme le précise l’article 2 de la Déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen :

Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme. Ces droits sont la liberté, la propriété et la résistance à l'oppression.

Une politique réellement libérale devrait donc se garder de tout constructivisme.

Point de vue libertarien

Le problème central que pose la politique, d'un point de vue libertarien, est que certains décident à notre place, avec notre argent, de sujets qui ne les concernent pas (ou qui, prétendent-ils, concernent tout le monde). Les politiciens et leurs agents (les fonctionnaires, hommes de cette machine qui s'appelle l’État) se substituent à la société civile dans toutes les tâches qu'ils prennent en charge - sauf dans certaines tâches prédatrices, nuisibles ou inutiles (taxation, douanes, etc.).

Pour les libertariens, la politique est ainsi le principe selon lequel certains (les politiciens ou les hommes de l'État) se donnent le droit d'imposer à tous leur volonté, en la faisant éventuellement passer pour volonté générale, choix du peuple, etc. Dans les démocraties sociales, la politique est l'art de créer des problèmes qui donneront aux hommes de l'État l'occasion de se faire passer pour des personnes utiles, en prétendant résoudre ou pallier les inconvénients qu'ils ont eux-mêmes créés.

Or, par définition, quand l'un en impose à l'autre, cet un est le plus fort, et cet autre le plus faible ; la politique est donc par définition la loi du plus fort, et l'antithèse de la liberté. Les politiciens cherchent à changer l'identité du plus fort, pas le fait que le plus fort fasse sa loi ; ce sont tous des esclavagistes, voulant chacun être le plus fort et imposer sa loi.

Au contraire, le libéralisme consiste justement à reconnaître à chacun une sphère qui lui est propre, où nul autre n'a le droit de lui imposer sa volonté, et qui s'étendra ou se rétrécira selon l'exercice responsable de sa liberté.

Du point de vue économique, le jeu de la politique est un jeu à somme négative, dont le coût total pour la société est directement mesurable par l'ensemble des avantages visibles pour les privilégiés du système : lobbies, associations et entreprises subventionnées, assistés en tous genres... (voir la loi de Bitur-camember).

Le politicien est aussi le révélateur de l’irresponsabilité personnelle de l’électeur, soit que ce dernier attende de la politique des avantages tangibles (au détriment bien sûr des électeurs du camp adverse), soit qu’il préfère confier à d’autres (les élus) des missions qu’il ne veut pas prendre en charge lui-même (guerre, protectionnisme, solidarité, etc). La politique est une forme de la lutte des classes, et le vote est immoral puisqu'il s'agit pour chacun d'imposer à ses semblables un pouvoir qui n'a d'autre légitimité que d'être celui choisi par une majorité.

Ne pas confondre avec le libéralisme politique, qui est la philosophie politique du libéralisme classique.

Point de vue étatiste

Le point de vue étatiste, très partagé, repose sur la notion collective d'une identité partagée par les individus d'un peuple formant ainsi une communauté politique. Le politique (plutôt que LA politique) est alors une dimension de l'existence sociale, qui s'organise très fréquemment selon le dualisme ami / ennemi (Carl Schmitt) contrairement au paradigme libéral, qui est individualiste et pacifiste :

Il n'y a pas de politique libérale sui generis, il n'y a qu'une critique libérale de la politique. (Carl Schmitt)

L'étatisme, avec ses prétentions à exprimer la souveraineté du peuple (que ce soit par la démocratie représentative, le plébiscite ou même la dictature), devient ipso facto un collectivisme, qui subordonne l'individu au collectif. En pratique, il tourne dans le meilleur des cas à l'oligarchie (illusion démocratique), et dans le pire au totalitarisme.

Théorie des choix publics

La théorie des choix publics (public choice theory) étudie le comportement des électeurs, des politiciens et du gouvernement, en partant du principe que tous ces acteurs sont des êtres humains agissant rationnellement et enclins à considérer avant tout leur propre intérêt. Ainsi, les décideurs ne sont pas libres de leurs choix, ils sont en fait tributaires de groupes d’intérêt, ces derniers cherchant à bénéficier de la tendance redistributive de l'État qui justifie la fonction et l'existence même des premiers.

Selon Bertrand Lemennicier ([1]), cette théorie a développé deux propositions importantes applicables aux élections :

  1. Il n'est pas rationnel pour un électeur (contrairement au consommateur) de s'informer sur les programmes des candidats. S'informer a un coût d'opportunité qui excède le gain attendu du vote. Le gain attendu est le produit de la prébende qu'un électeur escompte, en votant pour son candidat favori, multipliée par la probabilité que son bulletin de vote influence le résultat. Mais dès que le nombre d'électeurs augmente sensiblement, la probabilité pour que le vote d'un électeur quelconque influence le résultat de l'élection est nulle. Il est donc irrationnel pour un électeur de s'informer sur les idées et programmes des candidats et les conséquences de ces programmes sur son propre bien être, y compris sur le programme et ses conséquences du candidat qu'il soutient. Il est donc normal que les électeurs choisissent des candidats sous l'influence de l'émotion et de la passion. Les électeurs, rationnellement ignorants, forment leurs opinions en se conformant aux croyances des autres pour conforter leur jugement personnel ou leurs informations privées (cascades d'information).
  2. Il n'est pas rationnel pour un électeur d'aller voter, pour des raisons identiques. Le gain attendu du vote est faible si les autres votent alors que le coût d'opportunité est élevé. En revanche, si les autres ne votent pas, il est important d'aller voter. C'est le paradoxe du votant. Chaque électeur est incité à aller voter pour empêcher que l'autre clan fasse passer ses candidats. Il en résulte que la politique adoptée n'est pas celle d'une majorité d'électeurs, mais un moyen terme qui ne satisfait personne (théorème de l'électeur médian). Le taux d'abstention varie en fonction des anticipations des uns et des autres sur le comportement des autres électeurs.

Selon la théorie des choix publics, l'électeur n'a donc aucune incitation à contrôler l'action gouvernementale, puisque, même s'il est bien informé des enjeux politiques, l'impact de son vote est quasi nul. En revanche, l'argent public finissant toujours dans des poches privées, les bureaucrates en place au gouvernement sont capturés par des groupes d'intérêt de toutes sortes (lobbies industriels, associations écologistes, syndicats, groupes politiques, capitalisme de connivence). L'action d'un gouvernement social-démocrate consiste ainsi à édicter des règlementations ou opérer des redistributions sous le paravent de la démocratie représentative, qui apparaît comme un simulacre de démocratie seulement destiné à légitimer son action. La subsidiarité est vue par certains libéraux comme un moyen de limiter cette tendance.

Articles connexes

Notes et références


Liens externes



 

 

 

 

 

mai 31, 2026

Présidentielle 2027 (Juin 2026)

Sommaire:

A) - Présidentielle 2027 : La crise de l’incarnation politique française

B) - LFI et PS le boulevard

C) - De quoi LA FOIRE À LA CANDIDATURE est-elle le nom ?

D) - Interview d'André Bellon par Max-Erwan Gastineau - « Ce n’est plus seulement la démocratie qui est en cause, c’est l’existence même du peuple en tant qu’être politique »

E) - La connivence mortifère

F) - Présidentielle 2027 : le prochain messie politique devra-t-il encore exister ?

 


 

A) - Présidentielle 2027 : La crise de l’incarnation politique française

Une multiplication des ambitions qui révèle la crise de l’incarnation politique sous la Ve République

À un an de l’élection présidentielle de 2027, la France semble déjà entrée dans une campagne permanente. Pourtant, derrière la multiplication des candidatures potentielles se dessine une interrogation plus profonde : celle d’un pays qui peine désormais à faire émerger une figure capable d’incarner une vision nationale commune dans une société toujours plus fragmentée.

Une campagne présidentielle déjà omniprésente

À un an de l’élection présidentielle de 2027, la France connaît déjà une situation politique singulière. Jamais, sous la Ve République, autant de responsables politiques n’ont semblé vouloir se projeter aussi tôt dans la course à l’Élysée. Ministres, anciens Premiers ministres, présidents de partis, figures médiatiques ou responsables locaux multiplient les déplacements, les interventions et les signaux de candidature. Officiellement, la campagne n’a pas commencé. En réalité, elle paraît permanente.

Cette multiplication des ambitions pourrait être interprétée comme le signe d’une démocratie vivante. Elle révèle peut-être au contraire une difficulté plus profonde : celle d’un pays qui peine désormais à faire émerger une incarnation politique capable de dépasser les fragmentations idéologiques, territoriales, culturelles et mémorielles qui traversent la société française.

Sous la Ve République, l’élection présidentielle n’a jamais été une élection comme les autres. Le président n’est pas seulement un chef de majorité ou un gestionnaire de l’administration. Il est censé porter une continuité historique, une certaine idée de la nation et une capacité de rassemblement. La fonction présidentielle française repose sur une dimension presque monarchique héritée du gaullisme : le chef de l’État doit incarner quelque chose qui dépasse sa propre personne.

Durant plusieurs décennies, cette logique a structuré la vie politique française. Charles de Gaulle incarnait le redressement national et la souveraineté retrouvée. François Mitterrand portait l’idée d’une alternance historique après des décennies de domination gaulliste et centriste. Jacques Chirac conservait encore une forme de synthèse populaire et institutionnelle capable de parler à des France très différentes. Nicolas Sarkozy incarnait ensuite une présidence plus directe, plus personnalisée et plus exposée médiatiquement. François Hollande marqua au contraire une forme de normalisation du pouvoir présidentiel, davantage construite autour de la gestion et de l’équilibre que de l’incarnation verticale traditionnelle de la fonction. Emmanuel Macron tenta enfin de réintroduire une logique de dépassement des anciens partis et de réaffirmation de la centralité présidentielle dans un paysage politique déjà profondément fragmenté.

Fragmentation politique et affaiblissement des partis traditionnels

Aujourd’hui, le paysage semble profondément transformé. La prolifération des candidatures traduit moins la vitalité des partis que leur affaiblissement. Les grands partis capables autrefois de sélectionner, discipliner et porter des figures présidentielles apparaissent eux-mêmes fragilisés. La personnalisation de la vie politique a progressivement remplacé les anciennes cultures partisanes. Chaque espace politique paraît désormais fragmenté en sensibilités concurrentes, parfois davantage structurées autour de segments sociologiques, culturels ou médiatiques que de véritables visions collectives du pays.

La droite connaît ses divisions entre conservateurs, libéraux, identitaires, souverainistes ou gestionnaires. La gauche apparaît éclatée entre une approche sociale classique, des logiques communautaires, l’écologie politique et des stratégies de radicalité électorale. Le centre lui-même semble dépendre davantage de la survie du macronisme que d’une doctrine durablement enracinée. Même les formations les plus structurées sont traversées par des rivalités internes permanentes.

Cette fragmentation politique reflète en réalité une fragmentation plus profonde de la société française. La France contemporaine peine de plus en plus à produire un récit commun. Les mémoires collectives coexistent parfois sans véritable horizon partagé. Les appartenances culturelles, sociales ou territoriales tendent de plus en plus à fonctionner parallèlement plutôt qu’ensemble. Les fractures territoriales, sociales et identitaires se renforcent. Dans ce contexte, chaque candidature tend à représenter non plus une vision nationale globale, mais un espace particulier de la société française.

Les réseaux sociaux et la crise de l’incarnation présidentielle

La transformation médiatique accentue encore ce phénomène. La politique contemporaine fonctionne dans un rythme d’exposition continue où exister médiatiquement devient une nécessité de survie politique. La candidature permanente devient presque une obligation stratégique. Ne pas se déclarer, ne pas se positionner ou ne pas occuper l’espace médiatique revient à disparaître. L’élection présidentielle se transforme progressivement en compétition de visibilité avant même d’être un affrontement de projets historiques.

Les réseaux sociaux ont profondément modifié cette dynamique. Ils favorisent l’instantanéité, la réaction permanente et les logiques émotionnelles. Chaque déclaration devient un test. Chaque polémique produit une séquence politique. Chaque personnalité cherche désormais à préserver sa présence dans le débat public dans un environnement où l’attention collective devient une ressource rare. La politique n’échappe plus aux mécanismes de fragmentation qui touchent l’ensemble du débat public.

Ce glissement modifie profondément la nature même de la fonction présidentielle. Sous la Ve République classique, les candidats cherchaient à apparaître comme des hommes d’État capables de rassembler le pays autour d’une direction claire. Désormais, beaucoup semblent davantage contraints de gérer des coalitions fragiles, des clientèles électorales segmentées ou des sensibilités concurrentes qu’à porter une véritable ambition nationale.

Cette évolution dépasse largement le cadre français. De nombreuses démocraties occidentales connaissent aujourd’hui une crise similaire de l’incarnation politique. L’autorité est contestée presque instantanément. Les réseaux sociaux accélèrent les logiques émotionnelles et fragmentent le débat public. La personnalisation extrême de la politique produit paradoxalement des figures de plus en plus fragiles. Plus les dirigeants sont exposés, plus leur capacité d’incarnation durable semble s’affaiblir.

Mais la France possède une particularité supplémentaire : son système politique reste institutionnellement construit autour d’une figure présidentielle forte. La Ve République continue de produire une attente d’autorité, de verticalité et de représentation nationale alors même que la société devient de plus en plus éclatée. C’est peut-être là que réside la contradiction centrale du moment français.

L’élection présidentielle française conserve ainsi une dimension presque paradoxale. Plus le pays se fragmente socialement, culturellement et politiquement, plus la fonction présidentielle demeure pensée comme un point de convergence nationale. La société devient horizontale, mais les institutions continuent de rechercher une figure verticale. Cette tension traverse désormais toute la vie politique française et explique en partie la difficulté croissante à produire des personnalités capables de rassembler au-delà de leur propre camp.

La question de 2027 n’est donc peut-être pas seulement de savoir qui sera candidat ou qui pourra accéder au second tour. Elle est peut-être de savoir si la France produit encore des figures capables d’incarner autre chose qu’une addition de clientèles électorales, de mémoires concurrentes ou de communautés politiques fragmentées.

Car lorsqu’une nation ne parvient plus à se reconnaître dans une représentation commune d’elle-même, les candidatures se multiplient souvent au moment même où l’incarnation disparaît. Et plus la fonction présidentielle conserve symboliquement sa centralité, plus l’absence d’une figure capable de rassembler apparaît comme le symptôme d’un malaise politique plus profond.


 

B) - LFI et PS le boulevard

En pensant lutter contre Mélenchon, le PS lui construit un boulevard pour 2027.

Depuis le score historique de Mélenchon en 2022 (21,95 %) qui a fait de lui la figure majeure de la gauche en France, tous ses opposants socialistes, écologistes et communistes se drapent dans le confort primaire de ce que l’on nomme « l’anti-mélenchonisme » pour des raisons politiques, idéologiques, morales voire personnelles. Si ces raisons peuvent sembler légitimes et fondées, il n’en demeure pas moins que le Parti socialiste, son principal adversaire, en agissant ainsi, fait fausse route et creuse sa propre tombe.

Le professionnalisme de LFI face à l’amateurisme du PS

Depuis qu’il a créé le Parti de gauche en 2009 jusqu’à la création de La France insoumise en 2016, Jean-Luc Mélenchon a avancé ses pions, construit idéologiquement et méthodiquement son parti, formé ses lieutenants et a, ensuite, embrayé avec la bataille culturelle, sémantique et organisationnelle visant à imposer le tempo des débats selon ses conditions. Son récit politique est extrêmement cohérent. Preuve en est, comme en 2017 et en 2022, il a déclaré sa candidature présidentielle plus d’un an avant l’échéance. Rien n’est laissé au hasard contrairement aux socialistes enfermés dans des discussions stériles qui ne déboucheront que sur une immense désillusion.

Le signal envoyé à l’ensemble de la classe politique et des électeurs est que la candidature LFI est rôdée, la ligne claire et le parti suffisamment discipliné pour affronter la campagne « reine » de la Cinquième République. Tout cela est, aussi, le résultat d’une profonde culture marxiste-léniniste dans laquelle le parti d’avant-garde montre la voie.

Le PS fait exactement l’inverse et ressemble, en 2026, à une confédération de courants internes distincts et opposés, mais certainement pas à une machine électorale et militante parée pour la présidentielle. Qui « dirige » la gauche socialiste ? Personne ne peut le dire tant les visages sont nombreux : Olivier Faure a gagné le dernier congrès avec 50 % des voix, tout juste, mais ne contrôle presque rien au sein du parti ; Boris Vallaud est sur une ligne d’opposition minoritaire mais est suffisamment solide pour ne pas être invisibilisé ; François Hollande travaille en sous-main à sa candidature et, de ce fait, mine les efforts du PS à faire émerger quelqu’un ; Bernard Cazeneuve, lui, attend un signe de la gauche pour se déclarer et s’imagine comme le général de Gaulle qui attendait l’appel de la nation en 1946.

Quant à Raphaël Glucksmann, il dispose d’une surface médiatique mais ne transforme toujours pas l’essai politique. Actif depuis presque une décennie, il n’a toujours pas tenté de « mettre la main » sur le PS. Au lieu de cela, il a préféré créer sa petite structure, Place Publique, qui n’aura pas la capacité de supporter le poids d’une grande campagne présidentielle, d’un point de vue financier, mais aussi d’un point de vue politique car les soutiens de marque sont inexistants.

Au-delà de ces aspects, R. Glucksmann n’a pas profité des opportunités politiques pour asseoir sa position, voire changer de dimension. Songeons à la dissolution de 2024 lors de laquelle il avait une carte à jouer dans la reconfiguration à venir, fort de ses 14 % aux élections européennes, et qu’il n’a pas su saisir, preuve de son manque de flair politique. Enfin, il n’a pas su, ou voulu, s’unir avec Bernard Cazeneuve pour faire front commun, ce qui lui aurait permis de peser plus, d’avoir plus de crédibilité et, surtout, d’avoir un soutien de poids en la personne de l’ancien Premier ministre connu et apprécié des Français. Au lieu de cela, il a décidé de faire cavalier seul et n’a pas transformé son gain médiatique et ses quelques bons résultats électoraux en prise de pouvoir organisationnelle du Parti socialiste. C’est une erreur majeure.

L’esprit de la Vᵉ

Dans l’ensemble, le PS est éclaté de toutes parts. C’est comme si le parti était revenu à la situation d’avant le congrès fondateur d’Épinay en 1971 et avait oublié la culture de gouvernement et de conquête du pouvoir qui lui avait permis de gagner trois élections présidentielles.

Tous les candidats sérieux à la présidentielle savent que rien ne se fait sans l’appui d’une machine électorale, à savoir un parti politique. Jordan Bardella et Marine Le Pen dirigent le RN d’une main de fer ; Édouard Philippe a créé son parti en 2021 car il a très vite compris que, sinon, son après-Matignon le condamnerait à l’impuissance ; Gabriel Attal a pris le parti du président et son pactole afin de pouvoir peser dans les débats ; enfin, Emmanuel Macron, seul et sans parti en 2016, a créé sa propre structure qui lui a permis de conquérir l’Élysée. Sans cela, il eût été balayé.

À gauche, de façon surprenante, celui qui a le mieux compris l’esprit de la Ve République, et ce que demande une campagne présidentielle, est celui qui, justement, veut la détruire pour instaurer la VIe République, à savoir Jean-Luc Mélenchon. Le PS, pour sa part, est aux abonnés absents et reste empêtré dans des discussions anodines qui ne servent qu’à vanter une pseudo « démocratie horizontale de gauche » alors que toute la culture de la gauche révolutionnaire ou réformiste, dans la conquête du pouvoir, trouve sa source dans la discipline du parti.

Les non-choix

Au-delà de cette méconnaissance majeure, le Parti socialiste souffre de ses non-choix et de sa crise doctrinale aiguë qui dure depuis au moins dix ans. La ligne n’est toujours pas tranchée entre :

  • Une alliance avec la France insoumise, au risque de disparaître derrière les offensives idéologiques, militantes et culturelles d’un parti rôdé alors que les socialistes peuvent être considérés comme de « timides réformistes » ;
  • Une social-démocratie classique mais usée, sans énergie, sans grandes idées et qui la condamne à l’échec tant la demande de radicalité est haute dans le pays ;
  • Enfin, un recentrage qui l’exclurait définitivement de la gauche aux yeux des électeurs qui n’y verraient qu’une alliance avec les débris d’un macronisme détesté.

Au-delà des questions cruciales telles que l’ambiguïté de LFI sur la Russie, l’Iran et Gaza, les méthodes internes autoritaires de Mélenchon et son rapport à la laïcité, qui aliènent une partie significative de l’électorat de gauche, à tout juste un an de l’élection présidentielle, les socialistes sont encore en train de se questionner sur la ligne politique. Une telle situation est mortelle car les électeurs sanctionneront toujours ceux qui doutent et préféreront voter utile.

L’affaire de la primaire de la gauche est aussi révélatrice de l’inextricable situation dans laquelle se situe le Parti socialiste et, plus globalement, la gauche antimélenchoniste. Celle-ci ne repose pas sur un projet clair et défini mais uniquement sur le rejet de la personne de Jean-Luc Mélenchon. C’est-à-dire qu’il n’y a ni vision, ni programme, ni élan politique sérieux. Voir Olivier Faure, Clémentine Autain, Alexis Corbière et François Ruffin ainsi montre surtout leur faiblesse commune, leur manque de leadership et leur incapacité à avancer.

Il y a peut-être même un pire signal envoyé aux sympathisants de gauche : cette « réunion anti-Mélenchon » montre surtout la course aux égos et aux ambitions personnelles qui, par conséquent, fait passer Jean-Luc Mélenchon pour un modeste politique désintéressé qui, tel Cincinnatus à Rome, retournera labourer ses champs une fois qu’il aura rempli son devoir.

Cette primaire est aussi un non-choix puisqu’elle pense qu’un vague compromis acté par une participation qui sera probablement faible (il est loin le temps de la primaire de la gauche de 2011 qui réunissait presque 3 000 000 d’électeurs) vaudra plus qu’un choix clair mais frustrant pour certains participants déçus. C’est une énième voie sans issue et un cache-misère de la pensée dans laquelle s’est engagé le Parti socialiste. Cela ne peut que mal se finir, aux côtés d’écologistes dont l’exposition médiatique est inversement proportionnelle au poids politique et idéologique.

Tout concourt à rendre la défaite probable.

Le Parti socialiste est sur l’autoroute de l’échec. Il est redevenu ce parti de courants internes divisés mais, cette fois, il n’y a ni François Mitterrand, ni Lionel Jospin, ni François Hollande pour le discipliner.

Ceux qui pensent incarner la gauche socialiste sont seuls et sans élan. Aucun n’a l’appui du parti qui serait suffisamment puissant et dévoué pour réussir. Pire que cela, le parti n’a pas d’idées et ne fait que réagir à ce que les Insoumis lancent dans l’atmosphère.

Ce qui attend le PS s’apparente plus à un nouvel échec qui sera peut-être encore pire qu’en 2017 et 2022 car il est improbable qu’il puisse « redresser la barre » en douze mois.

Le risque majeur pour les socialistes français est de devenir aussi insignifiant électoralement que l’est devenu le PCF dans les années 2000 et, in fine, de disparaître derrière les offensives idéologiques et politiques des insoumis pour qui seule la conquête du pouvoir compte et tout ce qui y fait obstacle est de l’amateurisme.

Yoann Taïeb


 

https://nouvellerevuepolitique.fr/yoann-taieb-lfi-et-ps-le-boulevard/ 

 

 

 

 

 

 

C) - De quoi LA FOIRE À LA CANDIDATURE est-elle le nom ?
 

La quarantaine actuelle de candidats putatifs à la présidentielle, désignés, déclarés, se réservant ou se préparant et tenant à le faire savoir, publiant livres et interviews d’un intérêt variable, témoigne d’un profond dérèglement de notre système partisan : son émiettement, son renoncement aux primaires, sa distance avec l’opinion, livrent la précampagne à une foire à la candidature, qui ne fait que renforcer J. L. Mélenchon et le RN.

Dans le monde de la bipolarisation gauche/droite, tout était (presque) simple, et un présidentiable répondait à un cahier des charges relativement précis : notoriété (élevée), popularité (au moins dans son camp), expérience (vérifiée) et compétence (présumée). Soutien enfin incontournable d’un « grand » parti, qui apportait logistique militante, argent et base électorale minimum, pour pouvoir espérer une qualification pour le 2ᵉ tour.

Dans le monde de la tripolarisation et après le macronisme, tout est devenu compliqué : les partis s’émiettent en une multitude de ce qui était jadis des courants, le système des primaires s’est épuisé ou bien est devenu impraticable, et l’impact d’un présumé candidat dans l’opinion est même devenu presque secondaire.

Les partis s’émiettent et perdent en autorité comme en base électorale de départ. Pas moins de trois partis se partagent ainsi les restes du macronisme, et chacun a son présumé « présidentiable. On ne doit qu’aux électeurs de Pau de ne pas retrouver F. Bayrou sur la ligne de départ, en sus d’Édouard Philippe et Gabriel Attal. De même à gauche où PC, écologistes et socialistes ne renoncent pas d’avance à leur candidature respective.

Dans le même temps, le système des primaires a épuisé ses charmes et même ses possibilités. La première primaire quasi ouverte eut lieu en 2006 au PS, que S. Royal remporta ; la dernière en 2021 chez les Républicains, gagnée par V. Pécresse. Les résultats de ces primaires ont été jugés pour le moins ambivalents, ne produisant pas toujours le candidat le plus efficace, n’empêchant pas les dissidences ni les trahisons. Surtout, pour avoir un sens cette année dans un paysage si émietté, les primaires devaient réunir plusieurs partis d’un même bloc pour se rassembler derrière un candidat unique. À gauche, le processus a échoué entre PS, PC et écologistes, par refus viscéral de nombre de socialistes qui craignaient le piège – celui de la perdre, par une poussée de radicalité. À droite, la primaire a été refusée par les adhérents LR, qui ont préféré désigner B. Retailleau candidat, sans empêcher la dissidence de D. Lisnard ni les arrière-pensées de quelques autres. Au centre, il n’en a même pas été question entre Modem, Renaissance et Horizons ! Ce qui dit assez le délitement du bloc central, sur lequel son fondateur, E. Macron, semble avoir renoncé à peser – cas sans précédent d’un président en fin de mandat, conséquence de la dissolution solitaire décidée en juin 2024.

Enfin, la question du soutien dans l’opinion ne semble plus tourmenter outre mesure les apprentis candidats. Il est vrai que lorsque les moins impopulaires d’entre eux (Bardella par exemple) plafonnent à 35/40 % de soutien, quand aucun n’atteint ou dépasse les 50 % de popularité, chacun peut s’imaginer avoir une chance : dans la nuit des sondages, tous les chats sont gris et peuvent croire à l’aube soudaine d’une popularité possible…

Illusion renforcée par une analyse erronée et dangereuse de la percée d’E. Macron en 2016/2017, qui perdure dans la classe politique et médiatique, dix ans après : « Macron a gagné alors que personne ne le connaissait, 6 mois avant », entend-on si souvent. Grosse erreur : Macron était ministre depuis 2014, plus de deux ans avant, le plus médiatisé des ministres par les débats sur la loi dite Macron et sur la loi travail, et le plus populaire des ministres. E. Macron n’est donc pas du tout « sorti de nulle part » en 2016, même s’il est vrai qu’il ne disposait pas du soutien d’un parti. Sa relation aux Français était en cours de construction. Mais cette analyse erronée ouvre des perspectives à bien des personnalités dont la notoriété ne dépasse guère en réalité celle d’un secrétaire d’État.

Division de la gauche non mélenchoniste, division du bloc central, faiblesse des Républicains : il est évident que le vieux système politique et partisan, celui des partis dits de gouvernement, émietté comme jamais, produit des candidatures qui s’affaiblissent en se multipliant et favorise en revanche celles des rares partis encore monolithiques et organisés : la France insoumise et surtout le RN. Leurs candidats apparaissent par contraste plus crédibles et fiables dans leur démarche. Les intentions de vote d’aujourd’hui reflètent ces forces et faiblesses, sans guère dire plus de choses pour la suite.

Souhaitons que le tableau s’éclaircisse à l’automne : ces candidats multiples ont comme entériné qu’à défaut de partis puissants et de primaires possibles, ce seront les intentions de vote qui les départageront Une grande primaire à ciel ouvert, arbitrée par les vents sondagiers, est en réalité organisée sans le dire, puisque notre système partisan n’a plus la force ou la légitimité d’organiser lui-même la sélection.

Mais attention à ce que cette profusion ne fasse pas trop baisser l’intérêt pour la précampagne et ne décourage pas ceux, nombreux, qui aimeraient avoir un autre choix que JL Mélenchon ou J. Bardella – à moins que ce soit M. Le Pen.

Philippe Guibert

Philippe Guibert est consultant, enseignant et chroniqueur TV. Il a publié en 2024 Gulliver Enchainé, le déclin du chef politique en France (Cerf). Il a été directeur du service d information du gouvernement (SIG) et directeur de la communication dans diverses structures publiques. Il a dirigé la rédaction de la revue Medium de Régis Debray.

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D) - Interview d'André Bellon par Max-Erwan Gastineau - « Ce n’est plus seulement la démocratie qui est en cause, c’est l’existence même du peuple en tant qu’être politique »

Depuis la création de l’Association pour une Constituante, vous défendez l’idée qu’une crise profonde de la représentation politique traverse la France. Considérez-vous que cette crise relève principalement d’un dysfonctionnement institutionnel de la Vᵉ République, ou d’une mutation plus sourde, d’une transformation plus générale du rapport du politique au peuple ?

L’Association pour une Constituante a été créée après la signature du traité de Lisbonne, frère jumeau du traité constitutionnel qui avait été rejeté par les Français (ainsi que par les Néerlandais et les Irlandais) lors du référendum de 2005. Nicolas Sarkozy, nouveau Président, avec l’appui plus ou moins visible de François Hollande, Premier secrétaire du parti socialiste, avait donc bafoué la volonté du peuple français, fondement de la démocratie selon l’article 3 de la Constitution. Difficile, dans un tel contexte, d’ignorer le fossé existant entre les citoyens et leurs représentants théoriques. Le mot crise est depuis lors évoqué dans la vie politique française. Mais peut-on se limiter à parler de crise politique ? N’est-on pas devant une crise idéologique historique remettant en cause la valeur des mots, des principes qui fondent la vie publique ? Y a-t-il encore une vie politique au sens aristotélicien du terme, fondée sur l’idée d’une recherche commune d’un certain bien, principe d’ailleurs inscrit à l’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (La loi est l’expression de la volonté générale) ? Y a-t-il même encore une société ? Y a-t-il des citoyens (de quoi ?) et pas seulement des individus, et comment ne pas rappeler Léon Bourgeois, grand républicain et inventeur du solidarisme qui proclamait que « l’individu isolé n’existe pas » ? Depuis les années 1990 et la déferlante mondialiste, accorde-t-on encore une place à la volonté populaire ? Cette question ne cesse d’être évoquée, par exemple par Alain Supiot dans son ouvrage « L’esprit de Philadelphie ». Ce n’est alors plus seulement le déni de démocratie, le mépris de la volonté populaire qui est en cause, c’est l’existence même du peuple en tant qu’être politique. Le vocabulaire en est un révélateur puisque cette volonté jusque-là appelée démocratique devient « populiste » dès qu’elle s’oppose aux décisions de la nouvelle intelligentsia mondialiste.

Le mot « crise » est sans doute inadapté à l’ampleur de ce que nous vivons, c’est-à-dire une rupture idéologique et philosophique dont la crise institutionnelle est le réceptacle et le symptôme. Si, dans un tel contexte, nous proposons l’élection d’une Constituante, c’est pour poser cette question fondamentale : qui est le souverain ? C’est aussi pour illustrer symboliquement le processus par lequel peut se reconstruire la démocratie.

Après le référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen, beaucoup ont parlé d’une rupture durable entre le peuple français et les institutions européennes. Or, personne ne semble remettre en cause la construction européenne, à l’exception de petits partis, peu visibles sur la scène électorale. On parle désormais davantage de « changer l’Europe de l’intérieur » que de Frexit. Même l’idée de sortir de la zone euro ne fait plus recette Après une phase de secousse, l’idée européenne n’aurait-elle pas fini d’infuser ?

Je pense au contraire que l’idée européenne est atteinte profondément et ce dans le ressenti de nos concitoyens de plus en plus nombreux. Le mouvement des gilets jaunes et la grande contestation de la réforme des retraites illustrent ce besoin de souveraineté, de maitriser son destin, et donc devraient imposer le débat sur cette question dans les futures échéances.

Mais le fonctionnement même de la vie publique ne permet pas que la question soit posée. Sauf évidemment en 2005 avec le résultat que l’on sait. Nicolas Sarkozy a alors refermé le couvercle en décidant que la question européenne ne donnerait plus lieu à débat, par exemple qu’il n’y aurait plus de référendum. La difficulté à en parler de nos jours vient alors du fait que la référence à l’Europe est devenue le substitut à l’absence de pensée politique.

Quant à l’idée de Frexit, je ne suis pas sûr que ce soit la bonne manière de poser le problème. Car elle est aussitôt présentée, et souvent perçue, comme un processus d’isolement de la France. Cette critique, certes discutable, parait d’autant plus crédible que la question du souverain n’est pas posée. Or c’est la seule qui permet de clarifier les enjeux. C’est pourquoi nous pensons prioritaire de recréer un espace politique national. L’une des manières d’y parvenir, outre l’élection de la Constituante, est de réaffirmer la souveraineté de la France sur son propre droit Il est extraordinaire de voir que le thème de l’État de droit sert, de fait aujourd’hui, à légitimer la supériorité du droit européen sur le droit national. Et le moins qu’on puisse dire est que le droit européen n’émane aucunement d’un quelconque processus démocratique, la Commission agissant par directives et la Cour de Luxembourg élargissant ses compétences plus que de raison. Pourquoi la France a-t-elle accepté une telle évolution alors même que l’Allemagne, par la Cour de Karlsruhe, y met des freins en particulier en affirmant qu’il n’y a pas de peuple européen ?

Que propose l’Association pour une Constituante pour y remédier ? De quelles figures historiques, de quel courant, de quelles idées se réclame votre mouvement ?

Nous posons la question qui fâche, à savoir qui est le souverain ? Selon la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, c’est le peuple comme communauté politique. C’est pourquoi nous proposons l’élection d’une Constituante, seule manière pour le peuple de se réapproprier la vie publique et les règles du jeu politique. C’est pourquoi il ne vous étonnera pas alors que, dans l’immédiat, nous appelons à un référendum posant enfin la question de la supériorité du droit national sur le droit européen ? Peut-on encore longtemps parler de démocratie lorsque, en contradiction évidente avec l’article 6 de la DDHC déjà cité, la loi émane de moins en moins de la volonté générale ? Un tel référendum se résume alors simplement : sommes-nous encore en démocratie ?

Nous nous réclamons ainsi de toute la tradition républicaine née en 1792 en renversant la monarchie et en instaurant le suffrage universel. C’est pourquoi le rassemblement que nous organisons tous les 29 mai pour célébrer le vote des Français le 29 mai 2005 se tient à proximité de la plaque qui commémore la naissance de la République.

Se réclamer de personnalités historiques est un exercice délicat. Je me bornerai donc à évoquer deux figures de l’histoire contemporaine qui se sont battues pour la liberté et la souveraineté, Pierre Mendès France et Charles de Gaulle. Ils ont d’ailleurs été fort liés pendant les heures sombres de l’occupation. Par la suite, de Gaulle rétablit les principes républicains et s’oppose à la dilution de la souveraineté, en particulier par la politique de la chaise vide en 1965. Mendès-France s’oppose au traité de Rome par son fameux discours du 18 janvier 1957. Bien sûr, nul n’ignore ce qui les a opposés, mais ne doit-on pas mettre en avant leurs convergences ?

Certains observateurs voient dans l’histoire politique contemporaine de la France (de 1789 à nos jours) une tension permanente entre tradition républicaine parlementaire et tradition bonapartiste plébiscitaire, marquée par l’appel au peuple contre les corps intermédiaires. Comment analysez-vous cette tension dans la culture politique française ? Le référendum est-il selon vous un instrument authentiquement démocratique ou peut-il devenir un outil de personnalisation du pouvoir ?

Le conflit est bien ancien en France entre les traditions républicaines et bonapartistes. Mais aujourd’hui, la question clé, dont nous parlons depuis le début de cet entretien, est de savoir où se situe la souveraineté. Elle devrait, au moins dans l’immédiat, ne pas être dépendante de ce conflit. Ce qui est frappant, c’est que le système institutionnel français était censé, dans l’esprit du général de Gaulle, soutenir la souveraineté nationale. Or il permet, de nos jours, de la détruire. Emmanuel Macron, qui s’extasie ad nauseam sur une pseudo-souveraineté européenne, est l’instrument le plus « décomplexé » de sa destruction.

La question du référendum ne se pose donc pas aujourd’hui comme pendant la troisième République. Il s’agissait alors d’un problème strictement intérieur, à savoir le rapport entre les tendances politiques et la démocratie, l’appel direct au peuple se limitant de fait à une forme plébiscitaire. Aujourd’hui, le discours officiel veut empêcher les référendums qui sont censés nuire au développement de cette fameuse souveraineté européenne. Nous devons donc répondre à une question nouvelle : Y a-t-il encore un peuple français ? Est-il et doit-il être souverain ? Après plusieurs manifestations de mépris pour les électeurs (dont le vote par le Congrès du traité de Lisbonne), après la répression du mouvement des gilets jaunes, il est impératif de renouer avec la souveraineté populaire. Les institutions ne peuvent pas poursuivre leur course folle à l’illégitimité. La présence et le rôle du référendum sont donc naturellement en débat. Il n’est pas question ici de dire dans quelles conditions et avec quelle fréquence de telles consultations doivent avoir lieu et qui les définit. Il s’agit simplement d’affirmer que le rétablissement des principes démocratiques nécessite l’usage du référendum. Ironie de l’histoire, il se présente en contrepouvoir démocratique.

L’idée républicaine est indissociable en France de la notion de citoyenneté et de souveraineté du peuple, principaux héritages de 1789. Ainsi tout le monde s’en réclame. « Pro-européens » comme « nationaux-souverainistes », issus des rangs de La France insoumise (LFI), du Rassemblement national (RN) ou du « bloc central », tous les principaux mouvements qui rythment notre vie publique se réclament de la République et de ses valeurs. Qu’est-ce que cela nous dit de l’idée républicaine ? Ne sommes-nous pas transcendés par un consensus national beaucoup plus fort qu’on ne le pense ?

J’ai toujours beaucoup de mal à séparer, dans le débat politique, l’incantation de la volonté politique. Tous les partis politiques prétendent défendre l’idée républicaine et la souveraineté du peuple. Ils versent des larmes sur l’affadissement de la citoyenneté. Mais que font-ils pour la vivifier ? Les seuls consensus visibles sont ceux qui défendent la légitimité du pouvoir sans se soucier des processus qui y mènent, sans s’inquiéter des mouvements politiques et sociaux autrement que pour les réprimer.

La défense de la République est donc à l’ordre du jour. Vous parlez de ses « valeurs », terme assez flou. Sous la 3ᵉ République, on parlait des « principes » républicains. Aujourd’hui, l’invocation brumeuse des valeurs s’accompagne du mépris des principes. Ainsi, contrairement à De Gaulle en 1969, quand Macron perd une élection (2024), il reste au pouvoir. Il invoque l’intérêt national en donnant de plus en plus de pouvoir à Von der Leyen. Où sont alors les principes républicains ?

Dans le même temps se développent des quantités d’initiatives, d’associations souvent liées à la vie communale, pour réaffirmer la citoyenneté, pour réclamer une vie politique différente. Nous avons, pour notre part, réuni nombre de ces groupes pour dégager ce qui rassemble dans la recherche d’un renouveau démocratique. Bien évidemment, la vie politique officielle empêche pour l’instant que cela débouche sur un réel renouveau. Mais l’idée progresse.

Votre parcours vous situe historiquement à gauche, mais vos analyses sur la souveraineté, l’Union européenne ou le référendum de 2005 recoupent parfois des critiques formulées à droite. Le clivage gauche-droite vous paraît-il encore opérant, ou estimez-vous qu’il est désormais secondaire par rapport à une opposition qui serait plus fondamentale entre logique démocratique et logique oligarchique ?

Tout d’abord une remarque essentielle : la gauche et la droite sont censées caractériser des options dans un espace politique. Y a-t-il encore, comme je le remarquais précédemment, un espace politique caractérisé par un peuple conformément à l’article 21 de la Déclaration universelle des droits de l’homme (La volonté du peuple est le fondement de l’autorité des pouvoirs publics) ? Si ce n’est plus le cas, parler de gauche et de droite perd son sens et ne s’utilise plus que par rapport à des partis dont c’est l’étiquette historique. Le débat politique se fossilise alors. L’ouvrir en recréant l’espace politique est donc prioritaire et permettra alors une vie politique et le renouveau d’une gauche et d’une droite dans lesquels chacun de nous pourra se situer. Quand le moment sera venu, j’y affirmerai alors évidemment une pensée fidèle à Jaurès et à Clemenceau.

Le débat fondamental aujourd’hui est donc, avant toute autre considération, autour de la reconstruction de l’espace politique, du souverain, à savoir le peuple. Le référendum de 2005 a été, de ce point de vue, une chance historique, malheureusement étouffée dans l’œuf. Le vote « Non » a été l’expression du peuple français Il y a eu un appel à la démocratie. Malheureusement, le coup d’État qu’a représenté le traité de Lisbonne a été, de fait, facilité par les tentatives de récupération politique au sein des partisans du « Non ». La volonté de certains de transformer le sens du référendum lors de la présidentielle de 2007 a participé à affaiblir la force née du 29 mai 2005. Il n’y avait pas de non de gauche ou de non de droite, il y avait un non du peuple français C’est sur cette force qu’il aurait fallu s’appuyer, par exemple en exigeant la dissolution de l’Assemblée nationale ou la démission du chef de l’État ou encore, évidemment, l’élection d’une constituante.

Ce défi reste à relever et il n’a pas d’étiquette politicienne. Il est celui de la démocratie. Pour ma part, je tente modestement de poser le débat dans des termes que l’Histoire a tracés dans la construction de la République et de la démocratie. C’est ainsi que j’ai publié un ouvrage, « Pourquoi je ne suis pas altermondialiste », pour expliquer en quoi l’idée de mondialisation était, quelle qu’en soit la forme, intrinsèquement antidémocratique. Il est essentiel de rappeler la différence entre internationalisme (idée chère à Jaurès) et mondialisme. L’internationalisme est un accord entre des nations souveraines et des peuples solidaires ; le mondialisme est la dilution des peuples et des nations dans un espace technocratique. Peut-on accepter une démocratie sans peuple ?

Ce combat traverse aujourd’hui les forces politiques officielles de droite comme de gauche. Ainsi Michel Roccard avait-il déclaré le 21 septembre 2004 dans Le Monde, en appelant à voter pour le traité constitutionnel européen en 2005, que « Le projet social-démocrate a toujours été et demeure de pousser au renforcement de cet ensemble institutionnel tout en définissant – c’est loin d’être encore fait – un projet spécifique pour l’Europe, afin qu’une majorité de gauche puisse enfin y entreprendre un jour l’édification d’une société solidaire en économie de marché ». Cette position, cohérente avec la politique de François Mitterrand, s’est perpétuée jusqu’à nos jours dans les enceintes du PS, donnant à la construction européenne une valeur supérieure aux principes socialistes, en particulier sur la citoyenneté et la démocratie. On verra des déclarations du même genre émanant de la droite, par exemple lorsque Jacques Chirac, confronté à des jeunes critiquant le TCE, leur déclare : « Je ne vous comprends pas. » On retrouve là une dérive systématique dans les grands partis où l’on voit les élus juger les électeurs comme si, en démocratie, ce n’était pas à eux de comprendre les électeurs et de se soumettre à leur verdict.

Les grandes forces politiques ont lié leur sort à la construction européenne, reléguant le nécessaire débat public sur cette question aux marges du spectre politique. L’Union européenne n’est pas une construction démocratique, mais une construction technocratique. La mondialisation n’est pas, comme le dit Alain Supiot, un fait de nature, mais une construction humaine. Reconstruire le peuple dans un espace politique démocratique face à ces dérives est d’intérêt public.

Précisons, à ce point de réflexion, qu’un peuple n’a pas d’autre signification que politique. Il est ahurissant que des penseurs dits progressistes tels que Michael Hardt et Antonio Negri expliquent, dans leur ouvrage « Empire », que « les concepts de nation, de peuple et de race ne sont jamais très éloignés ».

Le contexte géopolitique marqué par les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient, leurs effets énergétiques, la question migratoire, le dérèglement climatique, le retard industriel de l’Europe et les doutes pesant sur sa capacité à répondre à ces différents défis laissent place à une grande incertitude, au possible retour de tensions sociales. Dans ce contexte, qu’attendez-vous de la prochaine élection présidentielle ?

Il m’arrive de penser que je n’attends rien de l’élection présidentielle car c’est un jeu de dupes. Le système politique, face aux interrogations des citoyens, ne répond plus que par la surdité ou la répression, comme face aux gilets jaunes ou après le vote du 29 mai 2025. La question n’est plus d’avoir un élu qui répond aux interrogations des citoyens, mais seulement de battre les autres. Lors de la présidentielle de 2022, nous avions même évoqué de remplacer la présidentielle par l’élection d’une Constituante.

Vous avez raison d’énumérer les défis du moment. En théorie, la présidentielle devrait mettre en lumière les enjeux et la personne capable d’y répondre. Mais comment ne pas voir la contradiction entre ce choix et le fait que le pouvoir n’existe plus au niveau national ? Comment accepter que l’actuel président, doté des pouvoirs théoriques que lui procurent les institutions, explique que la souveraineté est ailleurs ? Un débat présidentiel sur des programmes dont on sait qu’ils ne peuvent pas, du moins en partie, être mis en œuvre est absurde.

Je sais qu’il est rituel de dire, à chaque élection présidentielle, que c’est enfin l’heure de vérité. Mais je crois que nous sommes à un tournant car l’heure des faux semblants se termine. Ou bien le pouvoir, appuyé sur Bruxelles, utilise ses moyens pour barrer toute contestation politique sérieuse et officialise un régime autoritaire. Ou bien il est contraint d’accepter la remise en cause des institutions nationales et européennes qui s’opposent au fonctionnement démocratique. En l’état actuel du débat politique, la présidentielle ne permet pas au peuple d’exprimer une volonté car elle l’empêche d’exister en tant que souverain.

Il serait dangereux que la prochaine présidentielle, comme largement les précédentes, fasse l’impasse sur ces contradictions. Les candidats doivent, à minima, répondre à l’appel à un référendum sur la supériorité du droit national sur le droit européen. Cette question traverse tous les partis et tous les pays de l’Union européenne. Elle mène directement à l’élection de la Constituante. Elle est le cœur de la démocratie.

Max-Erwann Gastineau

Max-Erwann Gastineau est un essayiste, politologue et chroniqueur français. Diplômé en histoire et en relations internationales, il a étudié au Canada puis à Trinité-et-Tobago. Son parcours professionnel l’a conduit en Chine, aux Nations unies, à l’Assemblée nationale ainsi que dans le secteur de l’énergie, où il a notamment occupé le poste de directeur des affaires publiques et territoires chez France Gaz. Il est l’auteur de deux ouvrages publiés aux éditions du Cerf : Le Nouveau Procès de l’Est (2019), consacré aux fractures culturelles et politiques entre l’Europe de l’Est et l’Europe de l’Ouest, et L’Ère de l’affirmation : répondre au défi de la désoccidentalisation (2023), qui analyse le recul de l’influence occidentale. Il a également contribué au Dictionnaire des populismes et publie régulièrement des tribunes dans Le Figaro Vox, Marianne, Atlantico, ainsi que dans Front Populaire.

André BELLON est ingénieur et économiste. Né le 31 août 1943 à Marseille, ancien élève de l’École polytechnique et administrateur de l’INSEE, il a été député socialiste des Alpes-de-Haute-Provence (1981-1993), puis président (1992-1993) de la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale. Membre de la société des amis d’Alexandre Dumas, il est auteur de plusieurs ouvrages politiques et d’un roman. Dans l’essai « Ceci n’est pas une dictature, Les mille et une nuits, 2011 », il revient notamment sur le combat qu’il mène en tant que président de l’Association pour une Constituante, créée en 2008 en réaction à la ratification du traité de Lisbonne, malgré le « non » du peuple français au référendum de 2005. En ce jour anniversaire de ce référendum, André Bellon a répondu à nos questions sur l’état de santé de la démocratie française, le rapport du politique au peuple, la construction européenne. Il appelle à rassembler les élans républicains et démocratiques pour refonder nos institutions, leur ancrage populaire, social et laïc.

https://nouvellerevuepolitique.fr/interview-dandre-bellon-par-max-erwan-gastineau-ce-nest-plus-seulement-la-democratie-qui-est-en-cause-cest-lexistence-meme-du-peuple-en-tant-quetre/ 

 

E) - La connivence mortifère

Tout annonce un second tour en 2027 entre LFI et RN. Leur programme commun est de mettre fin à l’Union européenne. C’est exactement ce dont rêvent nos concurrents, ou ennemis, russes, américains ou chinois. Il faut donc s’attendre à ce que toutes les chancelleries, tous les réseaux sociaux, toutes les officines d’influence de ces trois pays conjuguent tous leurs efforts pour faire élire l’un d’entre eux. Pour le plus grand malheur de la France. Ma nouvelle chronique pour @leschos est en ligne. 

endant que quarante (au moins…) candidats, allant des socialistes aux républicains, se disputent les voix de tous les électeurs les plus raisonnables, la France se prépare à vivre un duel au deuxième tour de l’élection présidentielle de 2027 entre le candidat de La France insoumise et celle ou celui du Rassemblement national. On sait d’avance qu’ils entreront tous les deux en campagne nourris de la haine de tous ceux qui ont gouverné la France depuis 50 ans. On sait d’avance aussi qu’ils expliqueront (à juste titre) qu’une grande partie des problèmes du pays viennent du manque de compétence, de préparation, de programme, de courage, d’action et de vision à long terme de leurs prédécesseurs. Si l’un des deux l’emporte, et c’est le plus vraisemblable, il ou elle, au vu de leurs programmes, de leurs personnalités, de leurs appuis politiques et de leurs caractères, fera preuve du même manque de courage, de la même inaction, de la même incompétence, de la même impréparation, du même manque de vision à long terme que leurs prédécesseurs. Même s’ils habilleront cela d’un langage de renouveau, avec tous les mots valises nécessaires : « sursaut », « redressement national », « en finir avec les gaspillages », « rétablir la justice sociale», « redonner sa fierté à la France ». Et même s’ils feront l’un et l’autre étalage de programmes, de chiffrages, et d’une liste impressionnante de soutiens et d’experts plus ou moins autoproclamés.

La similitude entre ces deux partis extrêmes ne se limite pas à cela. Elle est beaucoup plus profonde. Elle trouve son origine dans ce qui semble en fait les opposer le plus frontalement : leurs conceptions de la France.

Pour le RN, la France est aujourd’hui en grand danger de perdre son identité, envahie par des hordes de musulmans et de noirs, venus d’Afrique et du Moyen-Orient, qui organisent le grand remplacement du peuple de France, lui imposant des cultures, des mœurs, des religions, des langues étrangères, y faisant régner un grand banditisme islamiste et un vandalisme généralisé, lui imposant, la sharia et le voile, et détruisant la laïcité, ciment de la République. On trouve en ce sens mille déclarations de ses dirigeants : une parmi d’autres de Jordan Bardella : « Notre pays subit une submersion migratoire insoutenable. Ce qui nous menace, si nous continuons dans cette voie, c’est l’éclatement de la France telle que nous la connaissons.»

Pour LFI, en sens inverse, c’est une chance que de voir la France retrouver une vitalité démographique, grâce à des étrangers venus de ses anciennes colonies, qui vont la « créoliser », lui donner une énergie nouvelle, lui permettre d’être plus à l’écoute des souffrances des pays du Sud, et en particulier des anciennes colonies françaises, et de Palestine, nouant ainsi de nouvelles alliances avec les peuples les plus dynamiques du monde. On trouve mille déclarations en ce sens de ses dirigeants. Une parmi d’autres de Jean-Luc Mélenchon : « Notre France, c’est une France créolisée, mélangée. Une nouvelle France constituée de tous ceux qui veulent vivre ensemble ».

Rien, a priori, de plus dissemblables que ces deux points de vue. En réalité, ils se retrouvent sur l’essentiel :   Pour l’un comme pour l’autre, la France ne doit penser qu’à son identité, et à sa souveraineté. Pour l’un comme pour l’autre, le mélange avec les autres peuples européens est inacceptable. Pour l’un comme pour l’autre, le projet européen est diabolique. Pour l’un comme pour l’autre, une souveraineté commune, européenne, inventant à terme même une nationalité continentale, est une horreur. Pour l’un comme pour l’autre, le seul pays européen à peu près fréquentable est notre grand voisin de l’Est, la Russie. Pour l’un comme pour l’autre, l’avenir de la France doit donc être décidé par les Français seuls, hors de toute influence de pays tiers. Une preuve ? Marine Le Pen, Jordan Bardella, et Jean-Luc Mélenchon ont tous les trois dit, mot pour mot : « Les règles européennes ne peuvent pas s’imposer contre la volonté du peuple français. ».

Or la clé de la survie de la France, face à tous les ennemis qui l’entoure, c’est au contraire le renforcement de l’Union Européenne ; et l’application de toutes ses règles, même celles décidées par une majorité des pays européens dont nous ne ferions pas partie, conformément en particulier à l’article 52 de notre constitution, qui affirme la supériorité des traités sur les lois.

Cette haine commune de l’Union européenne, (qu’elle soit dissimulée pour l’un dans la recherche d’une purification ethnique identitaire, et pour l’autre dans l’apologie d’une ouverture à tous les vents du Sud) constitue la connivence la plus mortifère qui puisse guetter la France en 2027. Quel que soit celui des deux qui serait alors au pouvoir, il en finira la solidarité budgétaire continentale, avec l’intégration industrielle, avec la protection commune à nos frontières, avec la défense commune, avec la politique agricole commune, avec la préférence communautaire dans un très grand nombre de secteurs. Ce programme, qui leur est commun, est exactement ce dont rêvent nos concurrents, ou ennemis, russes, américains ou chinois. Il faut donc s’attendre à ce que toutes les chancelleries, tous les réseaux sociaux, toutes les officines d’influence de ces trois pays conjuguent tous leurs efforts pour faire élire Monsieur Mélenchon, Madame Le Pen ou Monsieur Bardella. Pour le plus grand malheur de la France.

Jacques Attali

Jacques Attali est docteur en économie, polytechnicien et conseiller d’État. Conseiller spécial du Président de la République François Mitterrand pendant 10 ans, il est le fondateur de 4 institutions internationales : Action contre la faim, Eureka, BERD, Positive Planet.

Jacques Attali est l’auteur de 86 livres (dont plus de 30 consacrés à l’analyse de l’avenir), vendus à 10 millions d’exemplaires et traduits en 22 langues. Il est éditorialiste pour les quotidiens économiques Les Échos et Nikkei après l’avoir été pour L’Express. 

Il dirige régulièrement des orchestres à travers le monde.

 

F) - Présidentielle 2027 : le prochain messie politique devra-t-il encore exister ?

La prochaine présidentielle ne cherchera pas seulement un programme. Elle cherchera celui ou celle qui saura produire de la confiance, de l’appartenance et du consentement à l’effort. Autrement dit, elle posera à la politique une question très ancienne : comment refaire peuple quand les individus ne croient plus spontanément les uns aux autres ? Le vainqueur ou la gagnante de 2027 devra résoudre une quadrature du cercle que les religions ont affrontée bien avant les démocraties modernes. Il faudra dire la vérité sans devenir prophète de malheur. Demander des efforts sans paraître cruel. Proposer un avenir sans vendre des miracles. Reconnaître la gravité du monde sans éteindre le désir d’avenir. Dette publique, transition écologique, vieillissement, réarmement, immigration, fractures territoriales, intelligence artificielle : les grands sujets qui attendent le pays ne relèvent plus du catalogue électoral. Ils supposent des choix difficiles, parfois coûteux, souvent impopulaires. Or nos sociétés veulent encore la protection sans la contrainte, la souveraineté sans la discipline, la puissance sans en payer le prix. La question politique devient alors anthropologique. Comment faire accepter des sacrifices présents au nom d’un futur invisible ? Comment transformer une addition d’individus méfiants en communauté d’effort ? Comment convertir l’inquiétude en consentement et la lucidité en action collective ?

 


 

La religion comme technologie sociale

C’est ici que le travail de Paul Seabright devient précieux. Économiste britannique, professeur à la Toulouse School of Economics, il n’aborde pas la religion en théologien mais en analyste des formes de coopération humaine. Dans son dernier opus, The Divine Economy, il propose une idée simple et dérangeante : les religions comptent parmi les organisations les plus efficaces que l’humanité ait inventées, notamment mais pas seulement du point de vue économique, pour produire de la confiance, de l’engagement, de la transmission et du sacrifice volontaire.

Son intuition n’est pas de réduire les religions à des entreprises cyniques. Elle consiste au contraire à les regarder comme des technologies sociales capables de résoudre des problèmes très concrets : recruter, fidéliser, transmettre, hiérarchiser, consoler, sanctionner, promettre, relier. Une religion ne vend pas seulement une doctrine. Elle organise une communauté. Elle crée une réputation. Elle institue des règles communes. Elle donne une forme à l’invisible. C’est pourquoi la religion ne disparaît pas mécaniquement avec la modernité. Les sociétés sont plus riches, plus éduquées, plus scientifiques, mais elles n’ont pas aboli le besoin de sens, d’entraide, de récit et d’appartenance. Le fidèle n’adhère pas toujours à une théologie précise ; il entre souvent dans une communauté qui lui donne une place, une langue, des gestes, des obligations et des consolations, mais aussi lui rend des services très concrets : un emploi, un conjoint.

Dans ses travaux sur la confiance entre inconnus, Seabright pose une autre question fondamentale : comment des êtres humains, longtemps préparés à se méfier de ceux qui ne sont pas du clan, ont-ils pu construire des sociétés dépendant d’une immense coopération entre inconnus ? La réponse tient aux institutions, aux normes, aux récits et aux signes de confiance. Les religions ont excellé dans cet art : transformer l’inconnu en semblable, le semblable en membre, le membre en obligé moral.

Adam Smith : « Je vous l’avais dit. »

Adam Smith avait, lui aussi, souligné cette dimension institutionnelle de la religion. On retient surtout l’auteur de La Richesse des nations. On oublie parfois celui de La Théorie des sentiments moraux, attentif aux ressorts de la sympathie, du jugement moral et de la vie collective. Smith ne regarde pas la religion comme une simple illusion appelée à disparaître. Il voit qu’elle produit des effets sociaux : discipline, cohésion, retenue, contrôle de soi, appartenance. Il voit aussi que les Églises, comme les autres institutions humaines, sont exposées aux incitations, à la concurrence et à la rente. Une Église protégée par un monopole politique peut devenir paresseuse, bureaucratique, distante de ses fidèles. Une pluralité religieuse peut au contraire obliger les institutions à se rapprocher de ceux qu’elles veulent convaincre. Le raisonnement vaut bien au-delà du religieux. Toute institution qui cesse de chercher l’adhésion finit par administrer des restes de fidélité.

La politique française connaît ce danger. Elle a longtemps vécu sur la force accumulée de ses grandes croyances séculières : la République, le progrès, l’école, la nation, l’État social, l’Europe, le parti, le syndicat. Mais beaucoup de ces croyances sont devenues des mots de cérémonie. On les invoque encore, on les transmet moins. Elles continuent d’occuper l’espace public, mais elles n’organisent plus toujours les existences.

Le candidat entre prophète et gestionnaire

C’est là que se jouera 2027. Le candidat crédible ne pourra pas simplement additionner des mesures. Il devra produire une forme d’évidence collective. Il ne pourra pas davantage multiplier les promesses intenables. La période ne tolère plus les grandes annonces sans gravité. Les électeurs ont beaucoup entendu. Ils croient de moins en moins. Ils « dégagent » vite.

La difficulté sera donc de tenir ensemble deux exigences contraires. D’un côté, dire la vérité sur l’état du pays. De l’autre, éviter que cette vérité ne devienne une liturgie du déclin. Un peuple ne suit pas durablement un médecin qui ne lui annonce que la maladie. Mais il ne croit plus non plus le bonimenteur qui promet la guérison avant même le diagnostic.

Celui ou celle qui gagnera devra donc incarner autre chose qu’un programme. Une manière de parler vrai. Une capacité à maintenir les difficultés dans la fenêtre du dicible sans en faire un tombeau collectif. Une autorité assez ferme pour être suivie, assez humble pour être crue, assez imaginative pour ne pas confondre lucidité et désespoir. C’est moins une affaire de storytelling que de crédibilité morale. Les religions ne tiennent pas seulement par leurs récits ; elles tiennent parce que ces récits sont incorporés dans des pratiques, des rites, des obligations, des communautés. La politique, elle aussi, devra retrouver cette cohérence entre parole, incarnation et discipline collective.

Les institutions devenues guichets

Le problème ne concerne pas seulement les candidats. Il traverse toutes les institutions intermédiaires. Les syndicats, les partis, les associations, les caisses sociales, les médias, les collectivités affrontent la même crise de l’agrégation. Ils ne manquent pas seulement d’audience. Ils manquent de capacité à produire de l’appartenance. Les syndicats ont longtemps su faire ce que les religions accomplissent depuis des siècles : transformer une condition sociale en dignité, une revendication en communauté, une cotisation en geste moral. Leur crise n’est donc pas seulement numérique ou organisationnelle. Elle est presque liturgique. Moins de rites, moins de transmission, moins de fierté d’appartenir, moins de récit commun. Une institution qui ne produit plus d’appartenance devient un guichet. Or un guichet ne fonde jamais une civilisation. Il traite des dossiers, il ne fabrique pas du commun. Il répond à des demandes, il ne transforme pas des individus dispersés en corps collectif.

La politique moderne a prétendu reprendre cette fonction. Elle a même inventé cette bonne et juste idée de la laïcité comme nouvelle manière d’organiser la coexistence des croyances, autre sujet, quoique. République, nation, progrès, école, partis, syndicats, État social : autant de formes séculières d’agrégation. Mais ces formes s’épuisent lorsqu’elles ne sont plus vécues que comme des procédures.

Tout est dans tout

Tout est dans tout, non par paresse intellectuelle, mais parce que les grandes inquiétudes humaines ne se rangent jamais proprement dans les tiroirs de l’actualité. La présidentielle de 2027, l’épuisement des syndicats, la défiance envers les institutions, le retour des passions religieuses et la panique contemporaine devant l’intelligence artificielle parlent, au fond, de la même chose : notre difficulté croissante à produire du commun.

Les religions ont tenu parce qu’elles savaient faire ce que les institutions modernes ne savent plus toujours faire : donner une forme à l’invisible. Elles rendaient visible la communauté par le rite, supportable le sacrifice par le récit, crédible l’avenir par la promesse. Or c’est précisément ce tissu qui se défait. L’individu contemporain est saturé de messages, mais pauvre en médiations ; entouré de réseaux, mais souvent privé de communauté ; informé jusqu’à l’épuisement, mais rarement orienté.

C’est dans ce vide que l’intelligence artificielle apparaît non comme une simple innovation de plus, mais comme une puissance anthropologique. Elle parle, rassure, conseille, accompagne, personnalise. Elle ne remplace pas seulement des tâches. Elle commence à imiter des présences. Dans l’émission Quotidien, en juin 2026, la philosophe Gabrielle Halpern a eu cette formule éclairante : « L’IA fait des miracles, ça prend la forme d’un texte ou d’une image en quelques secondes. » La formule est plus profonde qu’elle n’en a l’air. Pour un esprit ancien, ce qui surgit ainsi du néant relèverait du prodige ; pour nous, cela relève du logiciel. Mais l’effet anthropologique demeure considérable : l’IA déplace la frontière entre le possible, le croyable et le sacré. C’est là que commence une nouvelle forme de croisade. Non pas une croisade contre une autre foi, mais contre une puissance capable de singer ce que les religions ont longtemps tenu pour leur domaine propre : l’apparition, la consolation, l’écoute, la promesse.

C’est pourquoi l’encyclique de Léon XIV sur l’intelligence artificielle ne doit pas être lue comme une parenthèse vaticane dans le tumulte technologique. Elle est peut-être l’un des premiers grands textes spirituels sur la nouvelle concurrence des consolations. L’IA inquiète parce qu’elle ne menace pas seulement le travail, la vie privée ou la vérité publique. Elle menace plus profondément de fabriquer des liens sans communauté, des réponses sans sagesse, des récits sans transmission, une présence sans prochain.

Le vainqueur ou la gagnante de 2027 devra donc répondre à une question plus ancienne que les sondages : comment refaire peuple sans mentir, comment demander des efforts sans fabriquer du ressentiment, comment dire la gravité du monde sans éteindre le désir d’avenir ? Voilà la quadrature du cercle. Les religions l’ont longtemps approchée. La politique l’a parfois imitée. L’intelligence artificielle prétendra peut-être la simuler. Mais gouverner, en démocratie, restera autre chose : non pas produire des croyants, mais rendre à des citoyens assez de confiance pour qu’ils acceptent encore de faire destin commun. Beaucoup rêvent encore du retour du Christ, du chef, du sauveur ou de l’homme providentiel. Mais à l’âge des avatars, des agents conversationnels et des foules numériques, une question moins folle qu’elle n’en a l’air commence à rôder : avec l’IA, le prochain messie politique aura-t-il encore besoin d’exister IRL comme disent les jeunes (In Real Life, dans la vie réelle) ?

Jacky Isabello

Jacky Isabello dirige le cabinet Parlez-moi d’Impact, qu’il fonde en 2023 après la cession de son agence CorioLink. Diplômé de l’École Supérieure de Gestion de Paris, il débute au cabinet du ministre des PME Jean-Pierre Raffarin avant de créer, en 1998, Press & Vous, rachetée en 2010 par le groupe Wellcom. Il poursuit ensuite son parcours entrepreneurial en lançant AlgoLinked puis CorioLink en 2014. Co-auteur de plusieurs ouvrages consacrés à l’entreprise et au travail, dont En finir avec la dictature du salariat, écrit avec Thibault Lanxade, il a également contribué à un rapport remis au président du Sénat sur l’esprit d’entreprendre. Officier de réserve de la Marine nationale et administrateur du think tank Synopia, Jacky Isabello est membre du comité éditorial de La Nouvelle Revue Politique, où il publie régulièrement. https://nouvellerevuepolitique.fr/presidentielle-2027-le-prochain-messie-politique-devra-t-il-encore-exister/

 

 

 

 

 

 

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