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septembre 23, 2018

Catherine Audard, « Le « nouveau » libéralisme »

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Le « nouveau » libéralisme

Le libéralisme survivra-t-il à la crise économique et financière ? Les pronostics se multiplient mais il est difficile de percevoir les réalignements idéologiques en cours. Au début du XXe siècle déjà, une autre crise du capitalisme donna naissance à un courant intellectuel et politique, le « nouveau » libéralisme, dont Keynes fut l’un des héritiers. La philosophe Catherine Audard retrace l’histoire de cette refondation.
« La transition de l’anarchie économique vers un régime visant délibérément à contrôler et diriger les forces économiques dans l’intérêt de la justice et de la stabilité sociale présentera d’énormes difficultés à la fois techniques et politiques. Je suggère néanmoins que la véritable mission du nouveau libéralisme est de leur trouver une solution ».
John Maynard Keynes, « Suis-je un libéral ? » (1re éd. 1925), in La Pauvreté dans l’abondance, Paris, Gallimard, 2002 (souligné par nous).
Ce diagnostic de Keynes sonne étonnamment contemporain [1]. Le monde occidental sort de trente ans de politique économique dominée par le néolibéralisme qui ont conduit certes à une plus grande prospérité mondiale, mais aussi à une crise financière d’une très grande gravité, parfaite illustration de l’anarchisme économique que fustige Keynes et qu’il avait expérimenté en première ligne, avec la dépression de 1929. Mais si la dérégulation des forces du marché a conduit le capitalisme au bord du précipice, les modèles alternatifs, communisme et socialisme, ont été, eux, largement frappés de discrédit depuis la chute du mur de Berlin, comme ils l’étaient déjà pour Keynes. Comme les gouvernements sociaux-démocrates actuels, Keynes refusait de voir dans le socialisme un remède aux maux du laissez faire. Quant au retour au protectionnisme, qui, rappelons-le, n’était pas un dogme pour Keynes, même s’il est une tentation, il est un moyen infaillible de transformer la récession en dépression, puisqu’il aggrave l’effondrement de la demande mondiale.
Vers quelle théorie se tourner si l’ultralibéralisme comme le socialisme ont été déconsidérés ? Telle est la question urgente qui se pose à tous les gouvernements modérés en 2009. Mais c’était également la question que se posaient au tournant du XXe siècle les auteurs libéraux progressistes qui, hostiles aussi bien au libéralisme orthodoxe de l’École de Manchester [2] qu’au socialisme, ont influencé Keynes. Ce sont ces auteurs, ainsi que leur politique économique et sociale, qui font l’objet de cette étude de ce qu’on a appelé le New Liberalism en Angleterre. [3]

La naissance du « nouveau » libéralisme au tournant du XXe siècle

D’un libéralisme de parti à un libéralisme d’idées
Le libéralisme connaît des transformations remarquables en Angleterre au tournant du XXe siècle. Il cesse progressivement d’être la formation politique dominante et est évincé après 1922 par le parti socialiste, le Labour Party, devenant de plus en plus minoritaire et éloigné du pouvoir en raison du bipartisme qui caractérise la politique anglaise. Mais il acquiert et développe également, pendant la même période, une influence intellectuelle et une stature morale sans commune mesure avec sa représentation politique. Il passe d’un libéralisme de parti à un libéralisme d’idées, forgeant ce qu’on a appelé le « nouveau » libéralisme qui s’éloigne considérablement des positions du libéralisme classique. Son renouveau intellectuel est animé par des philosophes, des économistes, des politologues, des sociologues, essayistes ou universitaires, mais aussi des journalistes, qui sont parfois également des hommes politiques et qui ont un prestige et une influence considérables auprès des classes dirigeantes. Ces auteurs se confrontent aux textes classiques du libéralisme comme aux positions du parti libéral pour les critiquer et les remanier sous des angles extrêmement variés, donnant son nouveau visage au libéralisme.
Il faut ajouter que ces auteurs ont eu un rayonnement international et que des mouvements comparables au New Liberalism ont existé en France, comme le « solidarisme » de Charles Renouvier (1815-1903), Alfred Fouillée (1838-1912), Léon Bourgeois (1851-1925), Charles Gide (1851-1925) et même Émile Durkheim (1858-1917) [4]. En Italie, le libéralisme classique représenté par le célèbre économiste Vilfredo Pareto [5] (1848-1923) a suscité les réactions d’intellectuels opposés au fascisme comme Benedetto Croce (1866-1952), fondateur du parti libéral italien, l’économiste Luigi Einaudi (1874-1961) et l’historien du libéralisme, Guido de Ruggiero (1888-1948), inspirées par le « nouveau » libéralisme et sa critique du libéralisme économique ou liberismo. Quant au « socialisme libéral » de Carlo Rosselli (1899-1937) [6], il a marqué durablement la tradition politique italienne [7]. En Allemagne, Wilhelm Dilthey (1833-1911) et Max Weber (1864-1920) [8] incarnent les espoirs du libéralisme ainsi que ses échecs et son incapacité à prendre pied dans un contexte idéologique hostile. Aux États-Unis, le « progressisme » américain est l’équivalent du « nouveau » libéralisme et sa nouvelle éthique démocratique et égalitaire s’exprime dans le magazine The New Republic, avec son fondateur Herbert Croly (1869-1930), Walter Lippmann (1889-1974), son publiciste le plus célèbre, ainsi que le philosophe John Dewey (1859-1952) qui, tous, puisent leur inspiration dans la philosophie de William James (1842-1910). Notons que l’un de ses grands intellectuels, Thomas Woodrow Wilson (1856-1924), professeur de sciences politiques à Princeton, fut président des États-Unis de 1913 à 1921.
Le libéralisme en Angleterre (1870-1920)
Quelle est la situation spécifique du libéralisme en Angleterre ? En 1870, au moment de son apogée, le parti libéral est divisé en deux courants principaux. Le premier courant, plus conservateur, est l’hériter des Whigs des XVIIe et XVIIIe siècles, grands propriétaires terriens alliés à la bourgeoisie d’affaires pour des raisons tactiques afin de défendre leurs privilèges contre la dynastie des Stuarts et la monarchie absolue. Les éléments les plus conservateurs du parti se sont séparés des libéraux en 1832 sur la question du libre-échange, mais aussi de la réforme électorale et de l’élargissement du droit de vote, et rejoignent un nouveau parti qui se substitue aux Tories, le parti conservateur. Les libéraux conservateurs qui restent au parti, dont les représentants sont Richard Cobden, John Bright, et surtout le premier ministre William Gladstone, sont partisans du libre-échange contre les conservateurs protectionnistes et impérialistes, dont le leader est Benjamin Disraeli.
En face d’eux, et en position de plus en plus dominante, les libéraux réformateurs et « radicaux » influencés par l’utilitarisme se préoccupent avant tout d’améliorer le bien-être (welfare) des classes laborieuses et de lutter contre la pauvreté, en intervenant dans des secteurs jusque-là réservés à la charité privée. Ils sont également hostiles à l’impérialisme britannique et au coût des guerres coloniales. Ces préoccupations les amènent à critiquer les dogmes du libéralisme économique et à prôner au contraire l’intervention de l’État dans la vie sociale et économique.
Mais, malgré ces conflits, on peut dire que le consensus libéral résiste aux crises économiques et sociales beaucoup plus longtemps qu’ailleurs. Le libéralisme continue de nourrir une image idéalisée du capitalisme et de son fonctionnement. Il comprend la nouvelle société qu’il voit se former sous ses yeux dans les mêmes termes individualistes que jadis, attribuant le chômage et la misère avant tout à des défauts de « caractère » ou à la malchance. Incapable de saisir les causes de la crise sociale, il cherche à en guérir les symptômes : pauvreté, insécurité, chômage. Il n’établit aucun lien entre la pauvreté croissante du prolétariat et le capitalisme.
C’est la montée du socialisme, sous la forme du travaillisme, qui change la situation et radicalise l’aile réformatrice du parti libéral. Mais le travaillisme, qui donne naissance en 1906 au Labour Party, bien loin d’être influencé par le socialisme révolutionnaire et le marxisme comme en Europe continentale, a ses sources morales dans le libéralisme modéré et dans le protestantisme libéral, le méthodisme en particulier [9]. C’est seulement en 1918 qu’il cesse d’être un allié politique des libéraux et qu’il devient un opposant politique du parti libéral, lui ravissant la première place aux élections en 1922. Entre 1906 et 1911, avec l’aide des travaillistes, les libéraux réformateurs ont fait voter une législation sociale très avancée : indemnités en cas d’accident de travail, repas gratuits dans les écoles, réglementation du travail des enfants, limitation du travail à 8 heures dans les mines, protection des syndicats dont les pouvoirs sont accrus, revenu garanti pour toute personne âgée de plus de soixante-dix ans, début de la démolition des taudis et amélioration des logements ouvriers. Enfin, le National Insurance Act, voté en 1911, met sur pied le premier système d’assurance-chômage et maladie. Les prémisses du Welfare State sont donc l’œuvre des libéraux, appuyés par les travaillistes [10].
Mais cette radicalisation conduit, en 1916, à l’éclatement du parti entre radicaux (comme Lloyd George), modérés (comme Lord Asquith) et conservateurs, partisans de l’Empire au moment de la guerre des Boers. Le parti libéral perd ainsi, au lendemain de la Première Guerre mondiale, la position dominante qu’il occupait dans la vie politique anglaise, au profit du parti travailliste.

Les sources intellectuelles du "nouveau" libéralisme

Derrière les transformations du parti libéral, son éclatement et la naissance du parti travailliste pendant cette période, il faut voir l’action indirecte, mais parfois aussi directement politique, d’un nouveau mouvement intellectuel qu’on a appelé New Liberalism, né dans les universités d’Oxford ou de Cambridge. Ce mouvement a exercé une influence très importante sur les élites et les hommes politiques, mais a su également trouver des journalistes et des écrivains pour diffuser plus largement ses vues.
L’héritage de John Stuart Mill (1806-1873)
Ce « nouveau » libéralisme a, tout d’abord, ses sources intellectuelles dans les écrits de John Stuart Mill. Sous l’influence de Wilhelm von Humboldt (1767-1835), représentant du libéralisme allemand du Sturm und Drang [11], Mill a développé une nouvelle conception de l’individu qui doit beaucoup au concept hégélien et humboldtien de Bildung, terme ambigu qui signifie à la fois la formation de l’individu, son éducation ou ce que Mill appelle « la culture de soi ». Disons qu’à la conception abstraite et non historique de l’individu libéral du XVIIIe siècle, Mill substitue une conception beaucoup plus riche, évolutive et dynamique de l’individu comme résultat d’un processus d’individualisation : l’individualité. Dans De la liberté (1859), le manifeste du libéralisme moderne, il affirme que l’individualité est un des éléments essentiels du bien-être et donc une valeur centrale du libéralisme.
En conséquence, la société a un rôle central à jouer dans la formation de l’individualité et la nature sociale de l’individu est affirmée. Mill refuse toute opposition tranchée entre individu et société. Le but du libéralisme est d’indiquer « la nature et les limites du pouvoir que la société peut légitimement exercer sur l’individu […] ce contrôle extérieur n’étant justifié que pour les actions de chacun qui touchent à l’intérêt d’autrui ». Indiquer clairement les limites de l’action de la société sur l’individu permet de lutter contre les contraintes inacceptables et injustifiées qu’elle risque d’imposer au développement individuel, contre l’autorité abusive qu’elle fait peser sur les individus et leur créativité. Mais le libéralisme ne refuse certainement pas l’idée que la société ait une influence sur la formation de l’individu et « la culture (Bildung) de soi ». Le libre développement de l’individu est un élément essentiel du progrès social, mais, sans l’aide et la contribution des autres, ce développement serait impossible.
Liée à cette conception de l’individualité, Mill développe une conception pluraliste de la société, mais aussi de la connaissance et de l’éthique, là encore en opposition avec les tendances monistes de l’idéologie des Lumières. Il insiste sur le fait que la pluralité des opinions est absolument nécessaire à la découverte de la vérité (De la liberté, chapitre II) comme à la liberté de l’individu de choisir son propre chemin, la voie de son développement personnel.
Mais c’est surtout en tant qu’homme politique – il est candidat socialiste aux élections de 1868 – et économiste – ses Principes d’économie politique de 1848 ont un énorme succès parce qu’il y apparaît plus soucieux de la classe ouvrière qu’aucun économiste avant lui – que Mill inspire l’évolution du mouvement libéral vers une conscience de plus en plus aiguë des questions sociales et ce sont surtout ses derniers écrits sur le socialisme, sur les droits des femmes et sur le gouvernement représentatif qui constituent les sources du nouveau paradigme.
Du « nouveau » libéralisme au travaillisme : T.H. Green, L.T. Hobhouse et John Hobson
Le penseur le plus important du nouveau libéralisme est certainement le philosophe d’Oxford Thomas Hill Green (1836-1882) [12] dont l’enseignement a un rayonnement extraordinaire bien après sa mort sur tout le personnel politique de l’époque, sans oublier sur Keynes lui-même qui, s’il ne le cite pas, s’en inspire [13]. Green développe les idées de Mill, mais va beaucoup plus loin que lui dans la dénonciation de la liberté des contrats et de la liberté économique, et ses thèses sur la nature sociale de l’individu sont très proches de celles de Durkheim dont il est le contemporain [14]. Green est remarquable par sa lecture de Rousseau, qu’il admire, et des philosophes idéalistes allemands, Kant, Hegel, Humboldt, qu’il essaye de concilier avec l’héritage libéral anglais et écossais. Suivant Kant, il rejette l’utilitarisme qui était la doctrine morale préférée des libéraux et affirme, au contraire, que le lien social ne résulte ni d’un contrat à la manière de Locke ni de l’utilité à la manière de Bentham, mais de la reconnaissance par chacun de la personne de l’autre comme d’une fin en soi et des intérêts des autres comme constitutifs de l’intérêt personnel. Il critique ainsi l’individualisme atomiste du XVIIIe siècle et lui substitue la vision, inspirée de celle de Mill, d’une individualité qui se développe et se perfectionne grâce à l’apport constant des autres, fondant ainsi un droit de l’individu vis-à-vis de la société qui lui doit les moyens de la réalisation de son potentiel, réalisation essentielle pour le bien-être et le progrès de tous. Cette idée est notamment reprise dans le « solidarisme » de Léon Bourgeois et son concept de la « dette sociale ». À la suite d’Aristote et de Hegel, Green appelle « bien commun » cette interaction entre intérêt individuel et intérêt commun et en fait le fondement de la morale et de l’obligation politiques [15].
Green est à la source de quatre innovations dans le programme libéral. Tout d’abord, il distingue radicalement la liberté négative du « vieux » libéralisme, celle des droits individuels, et la liberté positive du « nouveau libéralisme », celle des droits-créances, des moyens sociaux et économiques que la société fournit à l’individu pour permettre le développement de ses potentialités. Il amorce ainsi un débat entre liberté positive et liberté négative qui devient central dans l’idéologie libérale du XXe siècle et qui suscite la célèbre défense de la liberté « négative » par Hayek dans La Constitution de la liberté (1960). Ensuite, il réaffirme la nature sociale de l’individu dont le développement est tributaire de l’apport des autres et de la société. Puis, il fait la critique du libéralisme économique en soutenant que le marché est une institution sociale comme une autre qui doit donc être régulée pour fonctionner à l’avantage de tous et non pas seulement de certains. Enfin, il soutient la légitimité de l’intervention de l’État et de la législation dans les domaines de l’éducation, de la santé publique, de la propriété privée et du droit du travail pour neutraliser les effets pervers des excès de la liberté individuelle.
À la suite de Green, Leonard T. Hobhouse (1864-1929) [16] condamne le libéralisme économique qui conduit à creuser l’écart entre riches et pauvres et propose un programme sévère de taxation des profits des entreprises. Il défend le rôle de l’État qui doit réguler la vie sociale et soutient que les réformes sociales peuvent être compatibles avec le respect de l’individu. La nouvelle citoyenneté devrait inclure les droits sociaux et pas seulement les droits politiques. Il se rapproche ainsi du travaillisme naissant et de la Fabian Society. Celle-ci, qui existe toujours, a servi de premier think tank au parti travailliste et compte parmi ses membres fondateurs Béatrice et Sidney Webb, George Bernard Shaw et H. G. Wells. Elle défendait l’intervention de l’État dans la société, grâce à une bureaucratie efficace et honnête, le collectivisme et la méritocratie, tout en se considérant comme l’héritière du libéralisme [17].
Le nouveau libéralisme est également l’œuvre d’économistes, pas seulement de philosophes ou d’essayistes. Ainsi l’harmonie entre efficacité économique et réformes sociales est-elle le credo des travaux de l’économiste Alfred Marshall. Quant à John Hobson, le disciple de Green et Hobhouse et l’auteur de The Evolution of Modern Capitalism (1894) et d’Imperialism (1902), il rejoint, comme Hobhouse lui-même, les rangs du parti travailliste après la Première Guerre mondiale, quand le courant impérialiste du parti libéral rend impossible tout effort de réformes sociales.
John Maynard Keynes (1883-1946)
Il est impossible d’évoquer le « nouveau » libéralisme en Angleterre sans évoquer la figure de Keynes [18]. Confondant Keynes et le keynésianisme, on a souvent présenté Keynes comme antilibéral. En réalité, il est bien l’héritier des idées du « nouveau » libéralisme. Il s’oppose à une certaine version du libéralisme, celle, dogmatique et conservatrice, de l’École de Manchester et du parti libéral au début du XXe siècle, ou celle des conceptions économiques « orthodoxes » du Trésor avec lequel il a tellement de conflits, mais certainement pas au « nouveau » libéralisme dont il est, au contraire, le continuateur [19].
On peut dire, tout d’abord, que Keynes a parachevé le nouveau paradigme libéral en donnant à l’État administratif la dernière justification qui lui manquait encore : celle de l’expertise économique, et non plus seulement sociale, comme c’était le cas pour l’État social allemand de Bismarck. La pauvreté et les problèmes sociaux sont dus, selon lui, à la mauvaise gouvernance économique, à l’incompétence et à la mauvaise gestion de l’économie par les gouvernements, à leur « bêtise », dit-il souvent, se référant à ses innombrables démêlés avec les responsables du Trésor et avec les tenants du free market à tout prix, plutôt qu’aux défauts de caractère des « pauvres ». La nouvelle science économique doit permettre de résoudre les crises économiques en changeant les paramètres et en comptant sur l’intervention de l’État pour les mettre en œuvre, par exemple par une politique de grands travaux dont l’inspiration se trouve, avant Keynes, chez les économistes américains institutionnalistes. Keynes complète, plutôt qu’il ne transforme, le libéralisme pour y faire entrer des idées nouvelles, celles de risque, d’incertitude, d’anticipation, de probabilités ainsi que l’importance des phénomènes macro-économiques. Comme il le fait remarquer, non sans vanité, de même que la théorie de la relativité d’Einstein intègre comme un phénomène particulier valable pour des vitesses inférieures à la vitesse de la lumière les équations de Newton, de même sa théorie générale intègre les conceptions classiques et néo-classiques de l’économie libérale comme des cas particuliers.
On peut constater, ensuite, qu’en raison de son pragmatisme – ne proclame-t-il pas fièrement : « Quand les faits changent, je change d’avis » – Keynes évolue par rapport au « nouveau » libéralisme et trouve une alternative aussi bien au protectionnisme d’une partie de la droite qu’à la politique interventionniste et redistributive de la gauche, à savoir la possibilité de réguler les cycles économiques et les politiques de l’emploi tout en favorisant la croissance économique. Dans sa conférence de 1924, publiée en 1926 sous le titre La Fin du Laissez faire [20], il explique ses positions pragmatiques en faveur de l’intervention de l’État. Ce texte aurait pu servir de point de départ au grand débat avec Hayek qui n’a jamais eu lieu en raison de la mort de Keynes en 1946. Dans un texte de 1925, « Suis-je un Libéral ? » [21], Keynes précise encore davantage sa position à l’égard du « nouveau » libéralisme. Il part d’une théorie non marxiste des étapes du développement économique, proposée par l’économiste américain institutionnaliste J. R. Commons (Institutional Economics, 1934) [22]. Celui-ci distingue trois stades du développement : 1) le stade de la rareté, 2) le stade de l’abondance et de l’individualisme, 3) le stade de la stabilisation et de la régulation, après les grandes crises du capitalisme.
Dans ce dernier stade, la réduction de la liberté individuelle est liée aux interventions gouvernementales, mais surtout à des interventions économiques à partir de l’action concertée secrète ou semi-ouverte, ou d’arbitrage des associations, corporations, syndicats et autres mouvements collectifs des patrons du commerce ou de l’industrie, des banques, mais aussi des syndicats de travailleurs, ouvriers et paysans. À ce stade, les libertés sont menacées par le fascisme et le bolchévisme. Le socialisme n’offre pas d’alternative parce qu’il raisonne comme si l’ère d’abondance existait toujours. L’avenir du « nouveau » libéralisme est de chercher à résoudre les immenses difficultés de cette ère de stabilisation, de contrôle et de régulation des forces économiques en vue de créer la justice et la stabilité sociale. Quant au parti travailliste, bien que « stupide » (« silly », dit Keynes), il devra être attelé au programme du libéralisme. Keynes, comme le « nouveau » libéralisme, soutient la compatibilité entre socialisme et libéralisme. Cependant, il rejette le socialisme comme remède économique aux maux du laissez faire parce qu’il défend des politiques économiques inefficaces, l’interférence avec les libertés individuelles, et qu’il se veut révolutionnaire, défendant une idéologie de classe et un anti-élitisme jugé absurde. Il reste le parti libéral, pourtant clairement incapable de renouvellement en 1925 en raison de ses divisions internes et de ses échecs électoraux. Les « jeunes libéraux », comme William Beveridge, ne reviendront au pouvoir qu’après la guerre, en 1944, avec un programme qui s’inspire des idées de Keynes. Mais « le parti libéral demeure le meilleur instrument de progrès – si seulement il avait une direction forte et un bon programme ».
Dans sa Théorie générale (1936), Keynes développe certes des conceptions assez différentes de celles du « nouveau » libéralisme. Il ajoute la stabilisation macroéconomique au programme libéral d’avant-guerre et lui donne la priorité. L’instabilité à court terme du capitalisme est pour lui un danger plus grand que l’injustice à long terme dans la distribution de la richesse et des revenus. Les plus grands maux économiques sont le risque, l’incertitude et l’ignorance. Le rôle de l’État est de les minimiser grâce à sa politique monétaire et d’investissements en grands travaux, équipements sociaux, etc. Keynes déplace le problème de la justice sociale de la microéconomie vers la macroéconomie. L’injustice devient un problème d’incertitude, la justice une affaire de prédictibilité contractuelle. Contrairement à ce que l’on pense généralement, la redistribution joue un rôle mineur dans sa philosophie sociale, comme une partie de la machinerie de la stabilisation macroéconomique, certainement pas comme un moyen vers une fin idéale. Son étatisme et surtout son élitisme le différencient des « nouveaux » libéraux d’avant-guerre qui valorisaient la démocratie comme une fin en soi, alors que Keynes souhaite plutôt un État gestionnaire et technocrate. Il ne faut pas oublier non plus la différence de style intellectuel entre le « nouveau » libéralisme d’Oxford, teinté d’hégélianisme, et les économistes de Cambridge qui ont été les maîtres de Keynes. À distance des nouveaux libéraux, Keynes en est resté malgré tout un compagnon de route.

Une nouvelle conception de la liberté et de l’État

De la liberté négative à la liberté positive
La première transformation accomplie par les libéraux réformateurs concerne la conception de la liberté libérale. Rappelons les termes du débat.
Pour le libéralisme classique, la liberté était essentiellement conçue comme le droit à un espace privé inviolable, comme la protection vis-à-vis des autorités abusives, que ce soit le pouvoir exercé par autrui, par le groupe et la société, la coercition de l’État et des lois ou l’autorité des églises. C’est ce qu’on a appelé la liberté négative ou défensive. Mais, pour le « nouveau » libéralisme, la liberté est également positive : c’est le pouvoir d’agir au mieux de ses intérêts ou de ses valeurs sans en être empêché par quiconque ou par quoi que ce soit, sauf si l’on nuit à autrui. C’est la conception qui était déjà défendue par Mill :
« Personne ne soutient que les actions doivent être aussi libres que les opinions […] Les actes de toute nature qui, sans cause justifiable, nuisent à autrui peuvent être contrôlés […] La liberté de l’individu doit être contenue dans cette limite : il ne doit pas nuire à autrui. Et dès qu’il s’abstient d’importuner les autres et qu’il se contente d’agir selon son inclination et son jugement dans ce qui ne concerne que lui […] il doit être libre de mettre son opinion en pratique à ses propres dépens » (De la liberté, 1861, p. 145-146).
T. H. Green reprend et développe cette distinction entre freedom from, liberté à l’égard des contraintes, et freedom to, liberté active, ou liberté-puissance. Une telle distinction est cruciale puisque les obstacles ne sont pas les mêmes dans les deux cas. Pour la première, l’obstacle se situe dans l’autorité arbitraire, politique ou religieuse et dans la contrainte. Pour la seconde, l’obstacle est l’absence des moyens d’agir et de réaliser les projets de vie de l’individu. On peut très bien vivre sous le règne des institutions de la liberté et souffrir d’un manque de liberté si l’on ne dispose pas des conditions sociales et économiques nécessaires au développement de son potentiel : éducation, santé, logement, salaire décent, etc. Les droits socio-économiques sont donc aussi importants que les libertés personnelles et politiques pour la liberté. C’est sur ce point que les débats avec le « nouveau » libéralisme vont faire rage pendant tout le XXe siècle. En effet, où se situe dorénavant la différence avec le socialisme ?
Le libéralisme classique avait toujours considéré que les institutions politiques (gouvernement représentatif, séparation des pouvoirs, contrepouvoirs, contrôles de constitutionnalité, décentralisation, etc.) étaient en première ligne pour protéger les droits et les libertés des individus. Pour le socialisme, au contraire, ces institutions ne peuvent pas jouer pas de rôle effectif puisque ce sont les conditions socio-économiques qui sont cruciales pour la « vraie » liberté. La justice sociale est pour le socialisme le seul moyen de l’épanouissement de l’individu et il ne peut y avoir de liberté sans les moyens de la liberté pour tous. Le « nouveau » libéralisme tente de combiner ces deux conceptions. Si l’on comprend les soi-disant droits « naturels » comme des allocations sociales et comme des moyens positifs d’agir, des pouvoirs, et non pas seulement des protections « passives », comme disait Benjamin Constant, la liberté individuelle n’est plus menacée par la justice sociale, elle en résulte, ce qui est un retournement complet des thèses libérales : « La liberté ne devient pas tant un droit de l’individu qu’une nécessité de la société » (Hobhouse, Liberalism, 1911).
Une nouvelle conception de l’État
En 1886, Woodrow Wilson, alors jeune professeur de sciences politiques à Princeton, admirateur de Hegel et de la conception allemande bismarckienne de l’État social, publie son livre L’État, qui argumente en faveur d’un plus grand pouvoir de l’exécutif au sein du gouvernement central. Ce livre, qui devient rapidement un classique des études en sciences politiques, marque un changement total dans l’attitude du libéralisme vis-à-vis de l’État qui, jusque-là, avait été perçu comme un péril pour les libertés individuelles.
Le livre Liberalism de Leonard T. Hobhouse, publié en 1911, représente en Angleterre la meilleure formulation de cette nouvelle approche. Il prône le rôle de l’État pour réguler la vie sociale et mettre en œuvre des réformes compatibles avec le respect de l’individu, une nouvelle citoyenneté qui inclut les nouveaux droits sociaux et qui se fonde sur la croyance dans l’harmonie possible entre liberté individuelle, efficacité économique et réformes sociales, espoir qui n’est pas sans éveiller de nombreux échos pour les libéraux comme les socialistes au début du XXIe siècle…
On peut dater de ce moment la révolution dans la conception de l’État qui substitue aux contrôles traditionnels des contre-pouvoirs, des checks and balances et de la Constitution, le nouvel État administratif, compétent, efficace et tout entier dévoué au bonheur de tous. Sous l’influence de ce « nouveau » libéralisme, un changement de paradigme s’opère et l’on passe de la théorie du gouvernement limité à celle de l’État au service de la société et du bonheur des citoyens. L’un des fondements du libéralisme classique s’écroule alors : la méfiance à l’égard des interventions de l’État.
Les missions nouvelles de l’État
Pour répondre à des crises, à des injustices d’un type et d’une ampleur nouveaux, le « nouveau » libéralisme appelle à l’intervention de l’État dans l’économie après la crise de 1929 et à accepter son rôle pour domestiquer les excès du capitalisme et du marché. Le champ d’action de l’État s’étend maintenant à toutes sortes de domaines qui étaient en dehors de sa juridiction. La tâche de l’État n’est plus seulement « négative » – protéger les individus contre les atteintes à leur liberté –, mais consiste à faire leur bonheur en stabilisant l’économie et en régulant le marché mondial.
Sont également acceptées les interventions dans la sphère privée et la société civile : la famille (politiques démographiques), la santé et l’éducation, le chômage, les entreprises et le monde du travail, le syndicalisme, etc. De menace, l’État devient un vecteur du Bien puisque son rôle est désormais de satisfaire les besoins de ses citoyens. Le welfare devient la responsabilité du gouvernement et non plus de la société civile, des associations privées religieuses ou laïques de charité et de solidarité.
Des moyens nouveaux : l’État administratif
Cette nouvelle conception de l’État justifie l’existence de nouveaux moyens d’action pour l’État administratif, c’est-à-dire le développement d’agences d’experts non élus pour résoudre les problèmes sociaux et économiques. Elle justifie l’abandon du principe fondateur, pour Locke et Montesquieu, de la séparation des pouvoirs puisque le pouvoir administratif devient de plus en plus autonome, un « quatrième pouvoir » sans véritable contrôle. Il dépend seulement indirectement de l’exécutif et il n’est pas responsable devant les citoyens puisque les parlements n’ont plus aucun droit de regard dès qu’une agence administrative est créée. C’est ce point qui est probablement le plus problématique dans le « nouveau » libéralisme. En effet, comme la séparation des pouvoirs est un obstacle à l’efficacité des gouvernements dans leur action sociale, on assiste à l’abandon de la doctrine libérale de la non-délégation des pouvoirs qui permet l’apparition d’agences administratives indépendantes (National Health Service en Angleterre, Sécurité Sociale en France, Security and Exchanges Commission aux États-Unis pour la régulation des marchés financiers, d’autres agences similaires pour contrôler les médias, le commerce, la sécurité intérieure). Il s’agit de pouvoirs non élus et placés sous le contrôle de l’exécutif, sans que les parlementaires puissent les évaluer, sauf en cas de crise. L’accroissement de la taille et de l’influence des bureaucraties d’État non responsables devant les citoyens s’effectue parallèlement à l’augmentation de la bureaucratie dans les gigantesques consortiums multinationaux. Comme l’avait déjà vu Max Weber au début du siècle, la bureaucratie devient la menace la plus sérieuse à l’égard des libertés individuelles [23]. Pour cette raison, le libéralisme a été associé aux États-Unis et en Angleterre au big government et c’est l’un des thèmes sur lesquels, depuis l’administration Reagan, les républicains ont fait campagne contre les idées libérales.

Conclusion

« Le fait que le libéralisme accorde une réelle valeur à l’expérience a entraîné une réévaluation continuelle des idées d’individualité et de liberté, lesquelles idées sont étroitement dépendantes des changements affectant les relations sociales » (John Dewey, « The Future of Liberalism », in Later Works, 1935).
Ce qui frappe dans cet épisode du « nouveau » libéralisme, c’est l’étonnante capacité de réinvention du libéralisme en fonction des transformations sociales, point sur lequel Dewey insiste dans cette citation. L’explication en est certainement que, par rapport aux idéologies concurrentes, socialisme ou conservatisme, le libéralisme est beaucoup moins rigide et doctrinal et que sa « tolérance structurale » et sa « flexibilité diachronique », pour reprendre les termes des brillantes analyses de Michael Freeden, sont remarquables. Malgré ces transformations, en effet, la structure conceptuelle du libéralisme est restée la même. Nous retrouvons dans le « nouveau » libéralisme tous les concepts-clés de souveraineté de l’individu, de liberté des Modernes, de l’État de droit. Mais cette structure a été modifiée parce que la relation entre ses concepts-clés et ses concepts adjacents et périphériques s’est transformée. En particulier, ses concepts adjacents de démocratie, d’égalité, d’État et de bien commun ont influencé en profondeur ses concepts-clés. En définitive, ses valeurs de base –liberté individuelle, esprit d’entreprise, tolérance, refus du système et du dogmatisme, capacité d’autocritique – inspirent un style, une forme intellectuelle qui lui sont spécifiques et qui donnent à sa famille de concepts beaucoup plus de flexibilité et d’ouverture que dans d’autres idéologies. La maison « libéralisme » a certainement ses portes et ses fenêtres plus largement ouvertes sur le monde qu’aucune autre.
En effet, que voudrait dire la doctrine de la liberté si ce projet était compatible avec le dogmatisme et l’esprit de système généralement attribués aux idéologies politiques ? Par définition, le libéralisme ne peut inspirer des doctrines dogmatiques et sectaires. C’est pourquoi, par exemple, le néolibéralisme de Milton Friedman, repris par les gouvernements Thatcher et Reagan, est difficilement intégrable dans le camp libéral car il bascule très vite dans le conservatisme par la forme de son argumentation, souvent sectaire et dogmatique, tout autant que par le contenu de ses idées. Au contraire, en appliquant la tolérance à la philosophie elle-même, pour reprendre la formule de John Rawls (Libéralisme politique, p. 34) le libéralisme contemporain se manifeste dans des constellations d’idées et de valeurs qui, si elles contiennent un noyau dur, sont toujours susceptibles de réorganisations différentes comme celles accomplies par John Stuart Mill ou tous les auteurs du « nouveau » libéralisme que nous avons mentionnés.
On pourra certes objecter que l’éclectisme n’est pas une bonne formule politiquement et qu’intellectuellement c’est en général un signe de faiblesse. En réalité, c’est pour une idéologie politique une force qui lui permet de se rénover, de s’adapter aux circonstances nouvelles de manière remarquable et de permettre la coopération politique entre des forces sociales opposées. Mais ce qui est possible pour un courant intellectuel l’est sans doute beaucoup moins pour un parti politique. C’est pourquoi le rayonnement du « nouveau » libéralisme a plus été celui d’un mouvement intellectuel que d’un programme de parti. Il n’en demeure pas moins que la capacité de transformation, de réinvention et d’adaptation est inscrite dans la nature même du libéralisme, dans sa conscience de soi en tant que doctrine de la liberté humaine en train de s’accomplir.

Aller plus loin

Références bibliographiques
- Michael Freeden, The New Liberalism, Oxford, Clarendon Press, 1978 ; Liberalism Divided, Oxford, Clarendon Press, 1986 ; Ideologies and Political Theory, Oxford, Oxford University Press, 1996.
- le numéro spécial de la revue Social Philosophy and Policy : Liberalism, Old and New, vol. 24, n° 1, hiver, 2007.
- James T. Kloppenberg, Uncertain Victory. Social Democracy and Progressivism in European and American Thought, 1870-1920, Oxford, Oxford University Press, 1986.
- Richard Bellamy, Liberalism and Modern Society, Cambridge, Polity Press, 1992.
- Gilles Dostaler, Keynes et ses combats, Paris, Albin Michel, 2009 (1re éd. : 2005).
- sur le socialisme libéral, voir Serge Audier, Le Socialisme libéral, Paris, La Découverte, 2006, et Monique Canto-Sperber et Nadia Urbinati (dir.), Le Socialisme libéral. Une anthologie, Paris, Esprit, 2003.
- John Rawls, Libéralisme politique, Paris, PUF, 1995 (éd. originale : 1993), traduit de l’américain par Catherine Audard.



 Le « nouveau » libéralisme », La Vie des idées , 29 avril 2009. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Le-nouveau-liberalisme.html  

avril 20, 2015

Votation: L' abstentionnisme qu'en est-il exactement chez les "libéraux" ?

L'Université Liberté, un site de réflexions, analyses et de débats avant tout, je m'engage a aucun jugement, bonne lecture, librement vôtre. Je vous convie à lire ce nouveau message. Des commentaires seraient souhaitables, notamment sur les posts référencés: à débattre, réflexions...Merci de vos lectures, et de vos analyses.

Sommaire:

A) De l'abstention aux élections et du consentement à l’État. par Bertrand Lemennicier - L'abstention aux élections + divers écrits de libéraux sur son site.

B) Lettre ouverte aux abstentionnistes par Jacques Garello sur libres.org - l’ALEPS




  
C)  ABSTENTIONNISTES, LEVEZ-VOUS! par Marc Grunert - CHRONIQUE DE RÉSISTANCE

D) Les causes de l’abstentionnisme électoral par Hamdi Souissi   (Thèse, source: academia.edu) - Canada - Ottawa.

E) Un remède miracle à l’abstentionnisme ? L’optimisme !

F) Vote obligatoire : démocratie ou paternalisme ? -


 
A) De l'abstention aux élections et du consentement à l’État.


Les campagnes de propagande  actuelles pour nous inciter à voter et élire les membres du parlement européen (ou de tout autre parlement, y compris élire  un chef d’État au suffrage universel,  comme en France), méritent d'être examinées d'un peu plus près. Ces campagnes cherchent à culpabiliser les abstentionnistes.
 Écoutez nos hommes politiques: si vous ne votez pas ce sera le déclin, la fin d'une période de paix, car les " partis populistes" vont l'emporter.  Si ces partis l'emportent ce sera la régression sociale et économique, la catastrophe. Si on quitte l'euro, les retraités seront ruinés par l'inflation, comme si les pays de la zone non euro étaient plus en déclin que les autres ou plus inflationnistes que les autres. Tous ces arguments font appel à la peur. Cette rhétorique de la part des hommes politiques est de bonne guerre bien qu'inadmissible de la part de personnages, membres d'un parlement et donc bardés de diplômes. Elle cherche à faire oublier aux citoyens ce que  cache concrètement l'acte de voter.

Ne soyez pas ignorant de ce que signifie pénétrer dans un isoloir, mettre secrètement un bulletin de vote  dans une enveloppe et la glisser dans la fente d'une urne.
Le vote, lors d'une élection, est souvent considéré comme un principe de consentement aux décisions collectives prises au niveau d'un État. Il s'agit d'une fiction pour vous faire croire que vous avez l'obligation de respecter les décisions prises, parce que vous avez volontairement pris part à la décision en votant. Malheureusement l'action de voter ne peut valoir consentement à l’État ou à son régime politique: la démocratie, ce Dieu qui a échoué, pour reprendre le titre célèbre d'un ouvrage de H.H.Hoppe, ni à la décision prise.  En effet, les citoyens ne se font pas connaître individuellement et n'assument pas personnellement la responsabilité de leurs actes en déléguant leur pouvoir à des tiers : les élus. Au contraire, ils désignent, en secret, certains d'entre eux pour user de la contrainte publique en leur nom et pour leur propre bénéfice, tandis qu'eux-mêmes restent cachés aux yeux des autres. Pourquoi cachent-ils leurs opinions? De quoi ont-ils peur?

Nous pouvons nous reporter à la lecture de  Lysander Spooner et de son pamphlet: "No Treason-The Constitution of No Authority" publié en 1870 à Boston. Que nous dit-il?  Le secret et l'anonymat, par définition  interdisent d'affirmer que voter puisse signifier consentir aux obligations issues du vote. L'obéissance à ces obligations repose sur la seule force brute du monopole de la violence accordé temporairement à la faction politique qui aura pris le pouvoir suite à cette élection. Ne nous laissons pas intimider par cette propagande. Les abstentionnistes ont fondamentalement raison de  refuser de voter.  Ce refus de participer à un processus de décisions collectives, qui donne le pouvoir de contraindre une population entière ou une fraction d'entre elle à des obligations auxquelles elle ne consent pas, est parfaitement moral. En effet, l'acte de voter est, de fait, devenu, dans nos démocraties contemporaines, une action "criminelle" au sens où l'électeur, par son vote, sait qu'il va "déléguer" à un homme politique, qu'il soit de droite ou de gauche, mécréant ou religieux,  le pouvoir de commettre en toute impunité des crimes ou des délits au profit de ses électeurs en volant Pierre pour habiller Paul et/ou en empêchant Pierre d'exercer une quantité de droits qui lui sont naturels.

S'abstenir est donc un acte politique qui délégitime le processus politique. Si tous, nous nous abstenions de voter, le parlement européen ne pourra pas siéger faute de députés et donc légiférer. Ce sera forcément un grand pas vers la liberté. Cela obligerait les citoyens à  retrouver leur capacité à vivre d'une manière autonome en affirmant leurs droits imprescriptibles que sont: la liberté, la propriété et la résistance à l'oppression (article II de la déclaration des droits de l'homme de 1789 qui au préambule de notre constitution mais qui ne l'est pas dans la charte européenne des droits de l'homme) en se donnant les moyens privés de faire respecter ces droits.

Il n'est pas inutile de revenir sur les arguments de Lysander Spooner,(1808-1887) ce juriste américain du XIX siècle.  Voter ne  signifie pas un consentement aux obligations issues des urnes, pas plus qu'on ne peut appeler " consentement" l'obéissance des citoyens à un groupe d'hommes armés appelé gouvernement. Cette notion de consentement (ou de contrat social) est une pure abstraction. Or, il est impossible de passer un contrat avec une abstraction, un incorporel ou un non-existant.
 La « démocratie » contemporaine est immorale et contraire à la liberté. Refuser de voter est donc un acte politique que tous les électeurs devraient pratiquer s'ils étaient vertueux. Ce qu'ils ne sont pas.
Reprenons les dix arguments de Lysander Spooner avec un commentaire contemporain.
1 "par la nature même des choses, l'acte de voter ne saurait lier que les personnes mêmes qui votent". 
 
Ceux qui ne votent pas sont des tiers qui ne se sentent pas concernés, sans doute, par les décisions collectives prises par les autres, Or, ils sont dans l'obligation de supporter les conséquences des décisions prises par ceux qui votent. Il y a deux types de perdants: la fraction des électeurs qui ont voté contre ('ils ont jugé mauvaises pour eux, ou pour les autres, les conséquences du programme politique proposé au vote); et ceux qui ne se sentent pas  concernés par l'enjeu de l'élection. Par définition, le jeu électoral est un jeu à somme nulle, voire négative . En particulier, lorsque le programme politique proposé s'avère néfaste pour l'ensemble de la population ou une fraction d'entre elle, ce qui arrive souvent, pour ne pas dire à chaque fois. 

L'abstention, comme l'ignorance des électeurs sur les conséquences attendus du vote, sont interprétées par les économistes comme le résultat d'un comportement purement rationnel de leur part  et non pas comme un jugement de valeur sur la finalité du vote. Le coût d'opportunité de voter et de se renseigner sur les conséquences de son vote, pour soi-même ou pour les autres, excèdent largement les gains attendus. En effet, la probabilité de chaque vote de faire basculer la décision en faveur de celui qui vote est quasi nulle, le gain attendu du vote qui est le produit d'avantages monétaires ou non monétaires espérés du programme politique proposés par le vainqueur des élections est multiplié par cette probabilité. Or une somme aussi grande soit-elle multipliée par zéro fait toujours zéro. Si le coût d'opportunité est positif,  aussi faible , soit-il, l'électeur s'abstient d'aller voter. L'obligation d'aller voter, si la pénalité associée est effectivement appliquée, peut alors inciter les abstentionnistes à se déplacer quitte à voter nul ou blanc. L'obligation d'aller voter ne transforme pas le gain attendu qui est toujours de zéro, il accroît le coût d'opportunité de ne pas allez voter. Ce qui est sanctionné ce n'est pas le manque de civisme de l'électeur mais son arbitrage entre aller voter acte qui est déjà négatif pour lui compte tenu de la valeur de son temps c'est-à-dire du gain qu'il peut obtenir en faisant une autre activité plus rémunératrice en termes de salaire ou de loisirs. L'amende qu'il devra payer taxe paradoxalement l'activité alternative et non pas l'incivisme de l'électeur. L'incitation au civisme passe par une hausse des gains attendus à aller voter. Ce qui est impossible à faire via les gains monétaires.

Le paradoxe n'est donc pas  dans l'abstention mais dans : comment se fait-il qu'il y ait autant  de gens qui votent? Les réponses ad hoc fournies par les économistes font référence: 1) pour l'abstention: soit à l'indifférence (UMPS) entre les deux programmes politiques principaux qui ont des chances de l'emporter, soit à un éloignement idéologique extrême vis-à-vis de ces deux programmes; 2) pour la participation, l'économiste et le politologue font référence soit à la satisfaction obtenue en remplissant son devoir de voter, soit à la prise en compte du comportement des autres électeurs. En effet, si ceux ci ne votent pas, la probabilité de voir la proposition soumise au vote basculer  en faveur de celui qui vote augmente et les gains peuvent alors excéder les coûts. Cette interdépendance stratégique entre les électeurs entre eux expliquent  pourquoi les gens votent dans une proportion non négligeable. Leur objectif est simple: empêcher que les autres emportent les élections. De ce combat entre les électeurs émerge une participation non nulle qui varie selon le type d'élection. Enfin on peut rappeler l'argument de Buchanan et Tullock . Si une seule personne vote ou si  une seule personne décide et que les conséquences de sa décision affectent négativement un grand nombre d'autres personnes (la décision de taxer lourdement les étrangers sur notre territoire qui n'ont pas le droit de voter pour élire un membre du parlement), il y aura une pression des étrangers eux-mêmes pour participer au vote et s'opposer à la décision du "dictateur". Un tel conflit apparaît parce que le principe d'unanimité pour les personnes concernées par la décision n'est pas adopté. Cependant mais avec un principe majoritaire, la dictature d'un seul reste la règle. Dans un vote à la majorité simple, le dictateur est, sous certaines hypothèses, ce que l'on appelle l'électeur médian.


2 "Parmi ceux qui sont autorisés à voter, nombreux sont ceux qui ne votent jamais et  aucun individu ne peut être dit engagé par son vote pour une période plus longue que celle pour laquelle il vote, .. par conséquent, en se fondant sur les votes réellement exprimés, on ne saurait prétendre que, dans la population toute entière , les élus représentent la majorité de ses membres."

On peut rappeler que les jeunes de moins de 18 ans ne peuvent pas voter. Les étrangers vivants sur notre territoire ne sont pas autorisés à voter pour être représentés au parlement français. même s'ils paient des impôts. Si à ces derniers on ajoute les abstentionnistes, les votes blancs et nuls, aucun parti politique  ne dépasse 10% des suffrages de ceux qui sont inscrits sur les listes électorales. Ils ne représentent que des minorités. Ils ne peuvent donc pas se prévaloir du principe majoritaire qui est au fondement de la démocratie contemporaine et prétendre qu'ils représentent les préférences et intérêts  de la population dans sa majorité.
Cette idée fait référence à une vision statistique de la représentativité. Une des solutions souvent proposées pour contrecarrer ce défaut est le vote obligatoire. Une telle proposition, si elle était mise en œuvre et respectée, ne changerait pas fondamentalement la représentativité du parlement. Que 90% des gens vote ou 50% le résultat sera statistiquement le même. Si dans l'échantillon de ceux qui votent il y a la même distribution des préférences et intérêts. Le recensement qui était obligatoire a été supprimé et remplacé par des sondages sur des échantillons représentatifs de la population sans forcer les gens à répondre et on obtient le même résultat qu'avec le recensement.à ce des coûts très bas. On pourrait en faire autant avec les élections.    

3 " En vérité, dans le cas des individus, leur vote réellement exprimé n'est pas à prendre comme une preuve de leur consentement, même au moment où ils l'expriment.. Tout au contraire, il faut considérer que, sans qu'on lui ait même demandé son consentement, l'individu se trouve  de toutes parts entouré par un gouvernement auquel il ne saurait résister; un gouvernement qui, sous peine de châtiments graves,l'oblige à donner son argent et ses services,et à renoncer à exercer quantité de droits qui lui sont naturels. Il voit en outre, que c'est grâce au vote, que d'autres hommes exercent sur lui cette tyrannie...Bref, il se trouve, sans l'avoir voulu dans une situation telle que s'il utilise le vote, il sera peut-être un maître, s'il ne l'utilise pas il sera nécessairement un esclave."  

C'est une situation profondément immorale à laquelle les citoyens font face. On oblige chaque citoyen à s'engager dans une bataille dans laquelle un crime va être commandité par celui qui utilise le vote: violer les droits naturels et imprescriptibles (liberté, propriété et résistance à l'oppression) de certains pour avantager d'autres citoyens politiquement puissants (i.e. capable du nuire et prendre en otage toute ou partie d'une population). Or, en tant que citoyen, nul n'a le droit de commanditer un crime, et en tant qu'élu, nul n'a le droit d'exécuter ce crime commandité par des électeurs! L'acte de voter dans le cadre étatique est devenu, de fait, un substitut à la balle de fusil. C'est une guerre de tous contre tous. Dans cette lutte, les électeurs ne perdent pas nécessairement leur vie, mais ils perdent des opportunités de vivre une autre vie que celle qui va résulter de cette lutte fratricide. Il ne faut pas oublier que derrière le vote se profile l'usage du monopole de la violence pour réaliser les desseins désirés par une fraction (minoritaire) des électeurs. Voter devient donc une activité criminelle. Il est fondamentalement moral de s'y opposer. Ne pas voter, c'est-à-dire refuser de commettre une mauvaise action, est non seulement honorable mais devrait-être la règle. Mais dans un tel système de compétition pour s'emparer du pouvoir politique (donc d'opprimer autrui) pour réaliser ses fins privées ou communautaires, dès qu'une minorité d'électeurs vote, chacun est involontairement engagé dans une bataille où il faut ou être tuer  ou tuer ses adversaires (on vote toujours contre quelqu'un ou contre un programme politique).  Voter devient de la légitime défense de la part de ceux qui ne veulent pas, pour des raisons morales, commanditer une violation des droits naturels de leurs concitoyens à qui ils ne veulent aucun mal. Il est donc difficile de savoir entre ceux qui s'abstiennent et ceux qui votent, par légitime défense, qui consent à quoi, car le vote est anonyme. 
La justification du vote à bulletin secret et à l'anonymat dans l'isoloir (le bulletin de vote n'est pas recevable si vous ne passez pas par l'isoloir) a été conçu pour 
éviter que l'on connaisse l'individu "pivot" ou l'électeur médian, celui qui fait basculer le vote en faveur d'un camp plutôt que d'un autre. En effet, si chaque camp était capable de connaître cet individu, il pourrait être menacé et subir la vengeance du clan perdant pour les dommages qu'il va créer. Il pourrait aussi profiter de cette position pour "vendre"son vote d'une manière ou d'une autre à l'un des deux clans qui convoite le pouvoir pour mettre en œuvre  sa proposition ou son candidat (ce que les universitaires dans les commissions de recrutement connaissent bien et pratiquent  régulièrement, compte tenu du faible nombre de participants à l'élection de leurs collègues. D'où les haines silencieuses et parfois ouvertes qui existent dans ce milieu au demeurant fort sympathique quand on ne cherche pas à s'emparer d'un quelconque pouvoir au sein de cette institution). Exercer une vengeance via l'usage de la force ou de sa menace c'est violer le droit de propriété sur soi ou l'intégrité physique de cet électeur. C'est un acte d'agression qui implique de faire justice. Acheter son vote, en revanche, est un échange volontaire. Cependant, le prix demandé par l'électeur médian, qui met en compétition les deux clans qui s'affrontent, peut être tel qu'il devient le seul bénéficiaire du vote en captant la totalité de la rente que la proposition mise au vote génère. Ce qui annihile l'intérêt du vote majoritaire. Si la constitution imposait que les conséquences de l'adoption d'une proposition ne nuisent à aucun membre de la collectivité (comme dans une copropriété), il faudrait pour la faire passer dédommager les perdants (Principe de Hicks-Kaldor).  On devine tout de suite que plus personne ne serait intéressé à prendre le pouvoir et à utiliser ce moyen pour atteindre ses fins privées ou communautaires, car le coût en serait exorbitant. La encore le vote obligatoire ne change rien à l'affaire, il accroît l'immoralité en forçant les électeurs vertueux (les abstentionnistes) à faire le mal.

4 "Prendre le bien d'un homme sans son accord, puis conclure à son consentement parce qu'il tente en votant, d'empêcher que son bien ne soit utilisé pour lui faire tort, voilà une preuve bien insuffisante  de son consentement"  

L'impôt est normalement une obligation pour tous (manifestement l'impôt sur le revenu ne l'est pas pour tous puisque 17 millions de français en sont exemptés au prétexte que leur revenu n'est pas assez élevé), qu'ils votent ou non. Quand le pouvoir ose diminuer les impôts sur le revenu et se vanter d'avoir diminuer voire annulé cet impôt pour des millions de gens il oublie de préciser que d'autres vont payer plus d'impôts à leur place. Ceux qui votent le font sans doute pour éviter que leur propre argent (ou leur temps) ne soit utilisé contre eux ou à des fins qu'ils jugent profondément immorales (comme de financer par l'impôt les campagnes et les partis politiques qui se déclarent sans vergogne vos ennemis! D'habitude on ne paie pas le voleur pour qu'il vienne vous voler, au contraire on paie des "gens d'armes" pour l'en empêcher). Si ces électeurs avaient pu échapper à l'impôt et "autres usurpations ou tyrannies du gouvernement", ils se seraient abstenus de voter. 


5 " Lors de presque toutes les élections, les suffrages pour la même charge sont dispersés sur divers candidats. Pour ceux qui votent pour le non élu on ne saurait dire à proprement parler qu'ils ont voté pour soutenir ce candidat mais pour  éviter la tyrannie que le candidat élu s'apprête, pensent-ils, à pratiquer à leurs dépens " 

C'est un classique des sondages. En votant contre Hollande, les électeurs ne votent pas pour Sarkozy, en votant pour Sarkozy, ils votent contre Hollande. Chacun vote contre la tyrannie attendue qui sera exercée par celui qui sera élu. Le mandat de Hollande est une excellente illustration de cet argument qui date rappelons le du XIX siècle  époque où  le suffrage n'était pas encore universel!

6 "Quantité de votes vont ordinairement à des candidats qui n'ont aucune chance de l'emporter, on peut raisonnablement supposer que ceux qui vote de la sorte l'on fait avec l'intention spécifique non de soutenir [ les candidats qui ont une chance de l'emporter] mais de voter contre [ eux]". 

Bien que cet argument dépende de la procédure de vote, la dispersion des votes sur des candidats marginaux est aussi une façon de voter blancs ou nuls. Mais aussi une stratégie des partis dominants pour affaiblir leur principal concurrent.

7 "Comme  tous les votes sont exprimés secrètement (par scrutin secret), il n'existe aucun moyen légal de connaître, grâce aux votes, qui vote pour ou qui vote contre, par conséquent le vote n'apporte aucune preuve légale que tel individu particulier soutient [un candidat]. Puisqu'il n'y a aucune preuve légale qu'aucun individu  particulier soutienne [le candidat élu], on ne saurait légalement affirmer qu'il est soutenu par qui que ce soit

Ce qui, en clair, veut dire qu'un candidat élu ne représente que lui même. Une analyse des résultats électoraux peut, par exemple, permettre d'affirmer que Hollande a été élu grâce aux votes non seulement des électeurs de Bayrou qui ont suivi ses consignes de vote (leur nombre n'était pas suffisant) mais aussi des électeurs de l'extrême droite qui se sont reportés au second tour sur son nom violant ainsi une règle habituelle de report de proximité. Mais comme le vote est anonyme, il n'existe aucune preuve légale qu'un individu, en particulier, parmi les électeurs d'extrême droite a pu reporter son vote sur Hollande et non sur Sarkozy.

8 "Comme il n'existe aucune preuve légale des intentions exprimées par le vote de qui que ce soit, nous ne pouvons que les conjecturer"  

En droit et en raison une conjecture (au moyen des sondages d'opinions ou de toute autre méthode plus ou moins sophistiquées) sur qui a voté et pour qui n'est pas une preuve du consentement.

9 "D'aucun homme ne saurait en droit et en raison affirmer qu'il approuve ou soutient [ l'action d'un candidat ou d'un parti ou (d'une constitution dans le cas de Lysander Spooner)] à moins qu'il ne le fasse ouvertement, et d'une manière qui le rende responsable pour les actes de ses agents [les députés ou les hommes politiques qu'il a élu] aussi longtemps que ceux-ci agissent dans les limites du pouvoir qu'il leur a délégué".  

Les hommes politiques comme les bureaucrates sont des irresponsables institutionnels. Ils ne sont pas sanctionnés pour les dommages causés à leurs propres électeurs ou bien à la population sous leur juridiction suite à leurs erreurs politiques et économiques. Ils sont souvent réélus par les électeurs eux-mêmes quand ils ont été condamnés pour corruption. Ce qui en dit long sur les raisons réelles pour lesquelles  nos concitoyens votent. 

10 " Puisque tout vote est secret et puisque tout gouvernement secret est par nécessité une association secrète de voleurs , tyrans et assassins, le fait général que notre gouvernement, dans la pratique, opère par le moyen d'un tel vote prouve seulement qu'il y a parmi nous une association secrète de voleurs, tyrans et assassins, dont le but est de voler asservir et-s'il le faut pour accomplir leur dessein- assassiner le reste de la population

 Les partis politiques du XXième siècle, expression politique d'une fraction des électeurs, ont prouvé, qu'avec la nature profonde des États modernes, les électeurs pouvaient  commanditer et faire exécuter massivement des vols et assassinats sur leurs concitoyens. Depuis l'ère de l'arme nucléaire, de la télévision, d'Internet et de la mondialisation des communications, l'assassinat de masse des populations s'est ralenti, en revanche le vol (impôt et endettement massif) s'est substitué aux "démocides", mais un vol est un vol, cela reste toujours un crime ou un délit sans parler du recel de ces vols et de la fausse monnaie (monopole d'émission de la monnaie sans contrepartie réelle) produite par les hommes d'Etat.
Voter est souvent assimilé à un devoir moral parce qu'il exprime une adhésion à un contrat social. Mais un tel mot-contrat social- est source de confusion lui aussi et pour les mêmes raisons. On ne peut consentir à un contrat avec de parfaits inconnus, pas plus qu'on ne peut donner le nom de contrat social à l'obéissance des citoyens à un groupe d'hommes armés appelé gouvernement. Cette notion de contrat social est une pure abstraction. Or, il est impossible de passer un contrat avec une abstraction, un incorporel ou un non-existant. Il est également difficile de parler de consentement "tacite", sous le fallacieux prétexte que vous n'exercez pas votre droit d'émigrer. Si une femme reproche à son mari ses relations adultères, celui-ci peut toujours lui dire de quitter le foyer ou d'épouser un autre homme. En restant malgré tout au foyer, elle ne consent nullement au comportement déloyal de son époux mais constate simplement qu'il est plus coûteux de divorcer que de partager son époux avec une autre femme.

L'idée que le contrat social qui lie les individus est une forme de contrat non écrit, confond la notion de règle de conduite avec celle de consentement. Lorsque vous roulez à droite au lieu de rouler à gauche, vous ne "consentez" pas à la règle, vous l'adoptez parce que le risque d'avoir un accident grave en roulant à gauche est trop élevé. Tout le monde roule à droite et cette règle se fait respecter d'elle-même.

Il existe en fait trois formes de consentement:
1) les promesses
2)les contrats écrits
3)les contrats non écrits ou tacites

Un immigré, qu'il soit politique ou non, et qui demande la nationalité française promet de respecter les règles en vigueur dans le pays d'accueil : il y consent explicitement. On peut alors parler de consentement par contrat écrit ou par promesse. Mais si vous êtes né sur le territoire français, de parents français, vous obtenez automatiquement la nationalité française. En aucun cas on ne peut parler de consentement.

Prenons l'exemple suivant : lors du conseil d'administration d'une entreprise, le Président fixe la date de la prochaine réunion et demande s'il y a des objections. Aucun des membres du conseil d'administration ne proteste. Le fait de garder le silence a ici valeur de consentement tacite. Qui dit consentement tacite dit possibilité d'objecter !

Plusieurs conditions sont nécessaires à cela:
-les individus doivent avoir connaissance du droit qui leur est donné;
-la limite temporelle avant laquelle ils doivent objecter doit être parfaitement claire;
- les moyens qui leur permettent de le faire doivent pouvoir être facilement employés;
- les conséquences d'un refus éventuel ne doivent pas être dommageables.

Dans la mesure où il s'agit d'un contrat, qu'il soit, ou non, tacite, seuls ceux qui y consentent sont concernés.

Le droit de divorcer d'avec l’État, le droit d'ignorer l'État et de faire sécession font alors partie des règles fondamentales qui le régissent, faute de quoi il ne s'agit pas d'un contrat mais d'assujettissement ou d'esclavage.

Maintenant que nous avons une idée plus précise de ce que peut être un contrat social fondé sur le consentement, il est possible de rejeter aisément cette théorie.

Les individus nés en France ne peuvent, en effet, ni ignorer, ni divorcer, ni objecter au contrat social: ils ne sont donc pas tenus de respecter une quelconque obligation politique. Tel est l'argument du politologue J. Simmons.

Le paradoxe qui en résulte est que seuls les immigrés qui ont obtenu la nationalité française peuvent être considérés comme véritablement français et contraints à des obligations politiques!

Nous avons aussi un guide pour savoir ce qu'il faut faire. Si l'on désire fonder un contrat social sur le consentement, il faut revendiquer un statut "d'homme libre".

C'est-à-dire un statut pour tout être humain qui désire vivre sur un territoire donné en ignorant l’État et l'ensemble des services qu'il prétend offrir. Cela signifie aussi que sur un même territoire les "métèques" puissent assurer leur propre protection sans avoir recours à l’État et donc sans payer d'impôts.Si l’État ne fait pas payer les rues ou les routes aux métèques c'est son problème. Charge à lui de le faire.Sinon les métèques pourront alors créer des routes pour eux si l’État refuse qu'ils circulent sur ses propres routes. Exactement comme l' Etat devra accepter que les métèques aient leur propre défense.

Tout citoyen et a fortiori tout homme politique qui refuse que l'on puisse objecter à l’État  révèle que l'usage qu'il veut faire du monopole de la violence politique au nom de ceux qui l'ont porté au pouvoir n'est pas honnête. Il ne se différencie pas fondamentalement d'un brigand et les hommes politiques dans leur ensemble une bande de brigands organisés comme le suggérait Lysander Spooner.


Vous trouvez que j'exagère et que je suis le seul à faire un tel diagnostic? Vous avez tort.
Le député eurosceptique britannique Godfrey Bloom (UKIP) le 21  novembre 2013 tance vertement ses collègues à la tribune du Parlement européen dans les termes suivants:
"Eh Bien, monsieur le Président. Il me vient une citation du grand philosophe américain Murray Rothbard qui dit: "L'État est une institution de voleurs". A l'extrême. L'imposition est simplement un système dans lequel les politiciens et les bureaucrates volent l'argent de leurs citoyens, pour le dilapider de la plus honteuse des façons. Cet endroit n'est pas une exception. C'est fascinant et je me demande comment vous arrivez à garder votre sérieux en parlant d'évasion fiscale. La Commission ne paient pas d'impôts. Vous n'êtes pas assujettis à l'impôt au même titre que les citoyens. Vous avez toutes sortes d'avantages. Taux d'imposition convertis, plafond d'impôt sur la grande fortune, retraites non imposables. Vous êtes les champions d'Europe de l'évasion fiscale et pourtant vous êtes là assis, à donner des leçons. Mais bon, les gens de l'Union Européenne ont compris le message. Vous allez bientôt vous rendre compte que les eurosceptiques vont se faire de plus en plus nombreux en juin prochain. Et plus grave, quand les gens se seront rendu compte de qui vous êtes, il ne leur faudra pas beaucoup de temps pour prendre cette Chambre d'assaut et vous pendre. Et ils auront raison!."

Les résultats des élections européennes de mai 2014 ne lui donne pas tort. Au grand damne des anti populistes de tous bords, les eurosceptiques se sont fait effectivement plus nombreux et ceux dans presque tous les pays de l'Union Européenne!

Ces critiques du droit de vote ne sortent pas sans une réfection sérieuse sur le concept de démocratie et ses mythes.

La « démocratie » des anciens et celle des modernes


La démocratie, pour certains, se veut « le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple ». Cette vision correspond à ce que l’on appelle la « liberté des anciens ». Comme le rappelle B. Constant {[1] } à propos de la liberté :

Celle-ci consistait à exercer collectivement, mais directement, plusieurs parties de la souveraineté tout entière, à délibérer, sur la place publique, de la guerre et de la paix, à conclure avec les étrangers des traités d’alliance, à voter les lois, à prononcer les jugements, à examiner les comptes, les actes, la gestion des magistrats, à les faire comparaître devant tout un peuple, à les mettre en accusation, à les condamner ou à les absoudre ; mais en même temps que c’était là ce que les anciens nommaient liberté, ils admettaient, comme compatible avec cette liberté collective, l’assujettissement complet de l’individu à l’autorité de l’ensemble.


Dans cette vision des anciens, la démocratie représentative est délibérative et participative. Elle doit simuler la démocratie directe, seule susceptible de réaliser cette conception. À cette vision d’une démocratie délibérative et/ou participative s’oppose une démocratie des « modernes » ou « libérale » dont l’objet est principalement de limiter le pouvoir absolu du Prince ou de ceux qui détiennent le monopole de la force sur un territoire donné, ou de les empêcher d’utiliser ce monopole à leur propre profit ou de ceux qui les ont portés au pouvoir : groupes de pression ou électeurs. Pour l’une des conceptions la démocratie est une fin en soi, pour l’autre elle est un moyen pour atteindre un but : la préservation des libertés individuelles et des droits de propriété.

Démocratie et externalités négatives


La démocratie (représentative ou directe) serait importante dès lors que l’on décide de prendre des décisions qui affectent de manière collective une fraction des citoyens. Supposons que les députés au Parlement votent une loi ou un règlement qui impose un coût à un membre (ou au groupe de membres) et qui bénéficie à un autre membre (ou à un groupe de membres) de la collectivité. Par exemple, les députés décident d’étendre l’impôt sur la fortune à une catégorie particulière de patrimoine — les antiquités et les œuvres d’art —, le produit de cet impôt étant destiné à financer les artistes malchanceux à la retraite. Ceux qui pensent être parmi les bénéficiaires (les artistes malchanceux) anticipent une externalité positive au sens où ils bénéficient d’une action d’autrui sans avoir eu à en supporter les coûts. En revanche, ceux qui pensent être parmi les victimes de cette redistribution (les antiquaires et détenteurs d’œuvres d’art) anticipent une externalité négative. Si les antiquaires et détenteurs d’œuvres d’art ne sont pas représentés ou mal représentés dans ce processus de décision collective, ils vont souffrir de cette externalité négative (fort heureusement pour les antiquaires et les détenteurs d’œuvres d’art, à l’époque où le débat s’est posé, le Premier ministre avait des parents antiquaires). Plus les individus anticipent un dommage élevé par suite d’une externalité négative, lors de décisions collectives prises à la majorité, plus ils ont intérêt à être représentés dans ce processus de décision. Plus ils seront représentés, moins on observera, suppose-t-on, d’externalités négatives.


L’objet même de la démocratie serait donc de minimiser le coût d’opportunité de ces externalités négatives. Or, on peut contester l’idée que la démocratie réduit les externalités négatives. Si chaque groupe de pression cherche à utiliser la contrainte publique pour satisfaire ses intérêts, préférences ou idéologies au détriment des autres groupes de pression, cela contraint les groupes pénalisés à consacrer des ressources et à voter ou à se faire représenter au Parlement pour contrer les autres. Cette guerre de tous contre tous multiplie les externalités négatives au lieu de les réduire. Or, une conception à l’ancienne de la démocratie (la démocratie participative et/ou délibérative), en étendant la sphère des décisions publiques à un grand nombre de décisions qui pourraient être privées, multiplie encore davantage les sources possibles d’externalités négatives.


Rappelons enfin qu’une entité politique n’est pas une copropriété, ni une ville privée ou une principauté privée. C’est un endroit où s’exerce un monopole territorial de la force, dont l’usage est mis dans les mains d’un petit nombre de personnes : monarques et leurs familles, oligarques, dictateurs, bandes de malfaiteurs organisés ou, comme dans notre démocratie, une petite élite composée d’hommes, plutôt âgés, bardés de diplômes et fonctionnaires ou assimilés[2]. Dans un tel cadre, les externalités négatives peuvent être beaucoup plus graves et illimitées que dans un système de propriété privée, car c’est le propre d’un monopole de la coercition que de pouvoir les rendre illimitées et d’une gravité exceptionnelle si tel est le désir de ceux qui en ont l’usage exclusif, même pour une période déterminée. D’où l’importance de savoir dans quelles mains est mis l’usage de ce monopole.


Démocratie représentative et oligarchie

Les faits démontrent que la démocratie parlementaire ou représentative est dans les mains d’une oligarchie trop encline à développer un esprit de corporation qui l’isole de la nation. Partout où dans des organisations démocratiques on trouve des électeurs et des élus, on constate le pouvoir quasi illimité des élus sur les électeurs, des mandataires sur les mandants, des délégués sur ceux qui délèguent. C’est la loi de l’oligarchie proposée par R. Michels dans la tradition italienne de W. Pareto et G. Mosca.. Le fait que l’on soit contraint de déléguer son autorité ou sa souveraineté à autrui soulève un problème classique de contrôle des performances de ceux à qui on délègue cette autorité. Les parlements dans les régimes démocratiques occidentaux ne sont pas représentatifs de leur population et même des électeurs qui les ont portés au pouvoir.[ [1] 

Le parlement doit-il être représentatif de la population et celle-ci doit-elle être statistique ? 
Une chose est de montrer que le parlement français n'est pas représentatif statistiquement de la population française ou des électeurs en termes de sexe, âge, éducation et catégories socioprofessionnelles,  c’en est une autre que de prouver que cette non représentativité importe. En effet, s’il s’agit de se faire représenter pour une cérémonie ou dans un débat ou dans une assemblée ou pour voter, il s’agit alors d’une délégation d’autorité ou d’un mandat que l’on donne à une autre personne pour prendre une décision à sa place. Mais cette notion est triviale puisque nous sommes dans une démocratie représentative où les citoyens sont censés justement donner un mandat à leurs élus pour les «  représenter » à l’Assemblée Nationale. Cependant un élu, qui le devient par un processus de vote majoritaire, ne représente personne d’autre que lui-même, en dépit de la rhétorique qu’il utilisera, car finalement il aura été élu par une fraction seulement des électeurs  (ceux de la majorité exprimée) et comme l’électeur médian est un anonyme, il ne sait même pas à qui il doit son élection. Cette conception statistique de la représentativité dans nos  démocraties contemporaines peut tout de suite être mise à mal par les trois arguments suivants :


 1) Si la représentativité "parfaite" est bonne pour le fonctionnement d’une démocratie, pourquoi est-il nécessaire d'organiser des élections pour choisir des candidats ? Ces élections sont coûteuses en temps et en argent. Le contribuable d’une manière ou d’une autre  paie les campagnes politiques et finance les partis politiques. Pourquoi ne pas adopter une manière plus simple et moins coûteuse de choisir nos représentants ? Nous pourrions choisir nos représentants en tirant au hasard des gens qui feraient fonction de députés dans un échantillon stratifié de la population française par sexe, âge, catégories socioprofessionnelles, éducation etc. Ce tirage aléatoire mènerait "à la représentativité parfaite". Pourquoi les partisans de la représentativité “parfaite” négligent-ils cette proposition ? N’est-ce pas  exactement ce qu’ils ont à l'esprit en se plaignant de la non-représentativité de leurs députés ? 


 2) Le concept de représentativité repose sur une théorie particulière: le polylogisme ou une forme de déterminisme probabiliste. Les idées et les actions des individus (ici le vote) seraient prédéterminées par des caractéristiques démographiques ou sociales des individus tels le sexe, la position sociale, la génération dans laquelle est né l’individu, le niveau d’éducation etc. Si l’on ne peut pas prédire la façon dont vote une personne appartenant à une classe d’individus, en revanche on pourrait prédire le comportement de vote de la classe des individus- c’est le déterminisme probabiliste ou la probabilité de classe. Cela signifie aussi que la façon de pensée d’un individu (et donc la façon dont il perçoit ses intérêts et idéaux) dépend fondamentalement de ces caractéristiques démographiques ou sociales.


 3) La notion de représentativité est ancrée dans une conception particulière de la démocratie : celle des « anciens » où la démocratie se veut  « le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple ». A cette conception d’une démocratie participative s’oppose une démocratie moderne ou « libérale » dont l’objet est principalement de limiter le pouvoir absolu du Prince .

 Dans cette dernière conception la  notion de représentativité statistique n’a aucun sens. Et si elle en a un, il s’agira de trouver le groupe d’intérêt qui sera le mieux placé pour limiter le pouvoir absolu de ceux à qui on délègue le soin de « dire » quel usage il faut faire du monopole de la force. Par exemple, les gens qui bénéficient d’une subvention ou sont payés par l’État n’auraient pas le droit de vote. Ou bien seuls ceux qui paient un impôt et ne bénéficient d’aucune subvention ni de rémunération de l’État ont le droit de vote et donc d’être représenté au parlement.

 Que reproche-t-on finalement aux hommes politiques lorsque l’on critique leur non représentativité ? Sans doute qu’ils sont trop enclins à développer un esprit de corporation qui les isole de la nation. Le fait que l’on soit contraint de déléguer son autorité ou sa souveraineté à autrui soulève un problème classique de contrôle des performances de ceux à qui on délègue cette autorité. La démocratie représentative affronte ce problème comme beaucoup d’autres organisations complexes telle une entreprise privée.

 Cette séparation entre les électeurs et les hommes politiques, à qui on délègue une parcelle de son autorité ou de sa souveraineté, est plus cruciale encore que celle observée entre les propriétaires ou actionnaires d’une entreprise et ses dirigeants car il s’agit dans le cas particulier de la démocratie de l’usage de la violence légitime sur un territoire.

 Chez les économistes il y a l’idée que le droit de vote est dispersé également dans les mains de millions de gens aux intérêts et croyances très variées et souvent contradictoires. En conséquence, ceux qui votent sont peu incités à discipliner les gérants politiques.

 Ce laxisme dans le contrôle des performances des hommes politiques leur laisse une grande latitude pour poursuivre leurs propres intérêts privés et leurs propres croyances sans trop se soucier des intérêts et croyances de leurs électeurs.

 On assisterait à un échec de la démocratie politique parce qu’il n’existe pas de mécanisme efficace de contrôle de ses représentants contrairement à une entreprise ou une copropriété.




La démocratie n’est pas la liberté


Même si l’on souligne les vices ou les vertus de la démocratie, ce régime politique n’est pas la liberté. Comme le rappelle A. de Tocqueville, la démocratie peut être aussi tyrannique qu’une dictature une fois que les électeurs et leurs représentants décident de taxer, exproprier, réglementer à tort et à travers. La démocratie est une méthode pour choisir ceux qui vont avoir le droit de contrôler le monopole de la coercition. Elle ne détermine pas la moralité de ceux qui nous gouvernent ni celle des décisions qu’ils vont prendre. Au mieux, la démocratie signifie que le gouvernement bénéficie d’un soutien populaire. Mais ce soutien ne garantit en rien que ce gouvernement protège les libertés individuelles. Si les électeurs soutiennent la liberté de la presse, de la parole, de la religion, d’entreprendre sans être taxé ou réglementé, de consommer du tabac ou de la drogue, etc., alors le gouvernement élu respectera sans doute ces libertés. Mais si les électeurs désirent une redistribution des revenus, la spoliation des riches, l’expulsion des étrangers, la conscription des jeunes, la censure sur les idées qui dérangent, la lutte contre les sectes, l’interdiction de fumer ou de consommer de la drogue, un gouvernement démocratiquement élu cherchera à satisfaire ces désirs.


En raison de la définition même de la démocratie, une majorité d’électeurs ne peut voter la fin de la démocratie. On ne peut pas sortir de la démocratie. Comme le fait remarquer M. Rothbard[3], il y a une contradiction intrinsèque, à laquelle on ne peut échapper si l’on conçoit la démocratie comme une participation à des décisions collectives prises à la majorité, entre le principe de la majorité et cette contrainte latérale interdisant de voter la fin de la démocratie. Si une majorité d’électeurs votent la fin de la démocratie pour adopter un régime dictatorial ou monarchique ou un régime politique sans État (gouvernements privés et contractuels locaux), il y a un consentement majoritaire pour adopter cet autre régime. Mais si l’on interdit de mettre fin à ce régime politique par un processus majoritaire, est-on encore dans un régime démocratique au sens du « gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple » ?


Pour comprendre pourquoi la démocratie n’est pas la liberté, il faut faire la distinction entre les droits électoraux et les droits individuels. Les droits électoraux (droit de vote) sont des droits de participer à des élections permettant de décider qui a le droit de gouverner. Ils n’ont jamais garanti que les gouvernants respectent les libertés individuelles, comme l’histoire politique et la démocratie contemporaine le démontrent amplement. C’est normalement le rôle d’un contrat ou d’une constitution que de limiter le pouvoir des gouvernants. Les élus ont pour seul rôle de préserver, pour chaque individu, le droit de vivre, de parler et d’écrire librement, de voyager, de suivre la religion qu’il désire, d’élever ses enfants comme il le pense, de posséder une entreprise et de la gérer comme il l’entend, de se défendre lui-même contre toute oppression y compris celle des élus. C’est pour cette seule raison que sont institués des États parmi les hommes. On retrouve cette thèse parmi les constituants aux États-Unis et en France, qui se défiaient beaucoup de la démocratie majoritaire. L’article 2 de la Déclaration des droits de l’homme du préambule de notre constitution et la déclaration d’indépendance américaine de 1776 expriment très bien cette vision :


Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels imprescriptibles de l’homme ; ces droits sont la liberté, la propriété et la résistance à l’oppression.


Nous tenons les vérités suivantes pour évidentes en elles-mêmes : que tous les hommes sont créés égaux ; qu’ils sont dotés par le Créateur de certains droits inaliénables et que parmi ces Droits figurent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Que pour assurer ces Droits, les États sont institués parmi les hommes, et que la légitimité de leur pouvoir émane du consentement des gouvernés. Que chaque fois qu’une forme de gouvernement devient destructrice de ces fins, c’est le Droit des gens que de le remplacer ou de l’abolir.


Il est impressionnant de voir combien, aujourd’hui, ces deux articles sont bafoués par ceux qui nous gouvernent. Pire, ils ne sont même pas invoqués par les citoyens pour limiter l’expansion du pouvoir et sa concentration dans les mains d’une petite oligarchie tant leur esprit de résistance a été annihilé par la propagande étatique qui nous assène constamment que les élus et les hommes d’État agissent pour notre bien.


 La démocratie n’est pas la paix

Si la démocratie n’est pas la garantie de la liberté, elle n’est pas non plus la garantie de la paix. Si les démocraties ne se font pas la guerre entre elles, en revanche elles font la guerre à des États peu puissants et non démocratiques. Les trois plus grandes puissances impériales du xixe et du xxe siècle — l’Angleterre, la France et les États-Unis — ont toujours fait la guerre à des États plus petits et militairement moins puissants qu’elles et qui ne les menaçaient pas. Or, elles prétendaient (et prétendent toujours) être des démocraties.


On peut rappeler incidemment que, de 1727 à 1982, la France a connu 122 guerres ou conflits armés, internes ou externes, victimes ou agresseurs, intervenant indirectement dans d’autres conflits du côté des victimes ou des agresseurs. Elle se situe au second rang en nombre de conflits après l’Angleterre, qui totalise 146 conflits dans la même période. Sur ces 122 conflits, 37 ont eu lieu à l’intérieur du territoire. Pour 64 conflits sur les 122 répertoriés, l’État français est l’agresseur ou intervient du côté des agresseurs. La France a gagné 36 des conflits dans lesquels elle était l’agresseur[4]. Beaucoup de ces conflits sont coloniaux ou dirigés contre des individus qui se révoltent contre l’État français.


Depuis 1985, l’État français est mêlé à un grand nombre de conflits au nom de la paix et l’armée française intervient dans ses ex-colonies soit au profit du camp au pouvoir (Burundi), soit au profit d’une opposition (Côte d’Ivoire), en forçant des solutions de compromis. Par exemple, en l’an 2000, selon le rapport 2237 de l’Assemblée nationale présenté par le député François Lamy, l’armée française était impliquée pour diverses missions civilo-militaires dans une trentaine de conflits : Liban, République centrafricaine (RCA), Irak, Bosnie-Herzégovine, Kosovo, Timor oriental, Albanie, Macédoine, Golf de Guinée, Cameroun, Tchad, Djibouti, Israël, Égypte, Sahara occidental, Géorgie, Haïti, Koweït, Îles Hanish, etc. Aujourd’hui elle est présente en Côte d’Ivoire, au Gabon, au Sénégal, en Afghanistan, en Arabie Saoudite, au Liban, en Yougoslavie, dans le Pacifique et l’océan Indien. Or, ni les civils en France ni les Français à l’étranger ne sont fondamentalement menacés dans ces conflits. En revanche ils paient l’entretien de tous les militaires sur les théâtres d’opérations extérieurs.


La démocratie, si elle ne garantit pas la paix, serait un instrument pacifique de changement d’équipes au pouvoir. Elle éviterait les dictatures ou les démocraties totalitaires (démocratie à parti unique) et leur cortège de coups d’État ou de révolutions sanglantes. Le bulletin de vote serait un substitut aux balles de fusil. Cet argument est faux pour deux raisons principales, qui ont été exposées par M. Rothbard[5]. D’abord, une dictature peut être renversée par la simple désobéissance civile, qui est un moyen pacifique de se débarrasser d’une équipe au pouvoir. Après tout, la tentative en mai 1968 d’une grève générale avec prise du pouvoir par les syndicats était un moyen pacifique d’expulser les gaullistes du pouvoir. Les révolutions dites de velours à l’Est illustrent cette possibilité. Ensuite, cet argument présuppose qu’une élection démocratique donne le même résultat que si la majorité avait dû combattre par la violence l’équipe au pouvoir. S’il en était ainsi, l’élection démocratique des équipes au pouvoir serait effectivement un substitut à un coup d’État ou à une révolution impliquant une violence physique. Ce n’est évidemment pas le cas. Dans une élection démocratique, comparativement au coup d’État ou à la révolution, ce ne sont pas les mêmes groupes de pression qui s’emparent du pouvoir. La distribution du pouvoir n’est pas la même. Dans un cas, ceux qui n’ont pas peur de ramasser des coups, les « guerriers », ont un avantage décisif dans le combat physique, alors que, dans l’autre cas, ce sont les « intellectuels », capables de manipuler l’opinion, qui ont cet avantage ! Or, pourquoi les « intellectuels » seraient-ils meilleurs que les « guerriers » ? Beaucoup de « guerriers » sont d’honnêtes gens, alors que beaucoup d’intellectuels sont malhonnêtes, et réciproquement. En fait, la démocratie donne un avantage décisif à tous ceux qui sont en position de manipuler et de former les croyances collectives. Pourquoi croyez-vous que les démocraties occidentales dépensent autant d’argent dans l’éducation des citoyens ? Pourquoi y a-t-il aussi peu de démocraties dans le monde ? Justement parce que le bulletin de vote n’est pas un substitut aux balles de fusil. Le combat mené par les islamistes contre les démocraties occidentales devrait faire réfléchir les tenants de la démocratie majoritaire. Est-ce démocratique d’imposer par la force un régime démocratique et d’empêcher par la force de le quitter ?


Une variante de cet argument est liée à l’idée que la démocratie éviterait la guerre civile entre les riches et les pauvres grâce à une redistribution « forcée » des revenus des « riches » vers les pauvres. L’argument se présente sous la forme du sophisme implicite suivant :


                        Si les hommes de l’État redistribuent les revenus des « riches » vers les pauvres, alors les pauvres ne se jetteront pas sur les « riches » et ne voleront pas leurs économies avec sauvagerie.


                        Vous ne voulez pas que les pauvres volent les « riches » avec sauvagerie ?

                        Acceptez donc que l’État social-démocrate redistribue les revenus des « riches » vers les pauvres.


La redistribution des revenus (et des rentes et privilèges) permettrait « d’acheter » la paix sociale. On remarquera plusieurs fautes de raisonnement dans cette argumentation. La première est formelle, elle consiste à affirmer le conséquent de la prémisse principale dans la proposition classificatoire et à affirmer l’antécédent dans la conclusion. Au lieu de faire le contraire. Ensuite, l’argumentation fait appel à l’intimidation ou à la menace pour établir la conclusion. Dans un cas comme dans l’autre, il y a usage de la coercition (on suppose que l’État sera moins sauvage que les pauvres). Que ce soient les pauvres ou l’État qui usent de la violence ou de sa menace, le vol reste un vol. L’État, comme les soi-disant pauvres, en menaçant les « riches », a déjà volé quelque chose dont il n’est pas propriétaire : leur vie. En fait, l’argument est du style : « La bourse ou la vie. » Si vous n’acceptez pas que l’État redistribue votre richesse, alors l’État lâche ses pauvres sur vous ! Les gens qui parlent ainsi, au nom de l’État, vous font croire que les pauvres sont des animaux sauvages mais dressés qu’ils peuvent lâcher sur vous sur commande. Les pauvres sont des êtres humains comme nous qui respectent les droits de propriété et qui ne volent pas le bien d’autrui. Ils sont aussi prudents, car ils savent qu’ils prendront des risques si les riches défendent leur vie et leurs biens les armes à la main.


En fait les démocraties font la guerre à leurs propres citoyens par la spoliation légale (et donc par l’usage de la violence physique via l’oppression fiscale) et par la lutte que les divers groupes de pression se font pour obtenir rentes et privilèges au détriment d’autres groupes politiquement moins puissants.




[1] Constant B. 1819, La liberté des anciens et des modernes, Discours prononcé à l’Athénée Royal

 [3] Rothbard M. 1970, Power and Market, Kansas City, Sheed Andrews and McMeel, Inc.

[4] ORAE, « Report on Major armed conflict, a compendium of interstate and intrastate conflict, 1720 to 1985 ».
[5] Rothbard M. 1970, op. cit. 
Bertrand Lemennicier
Aussi sur son site et lié à ce thème:

  Le mystère de l'obéissance civile
par Bertrand de Jouvenel , chapitre premier de "Du pouvoir" 1942

Du devoir de désobéissance civile 1849
par David Thoreau

Esquisse d'une théorie de la désobeissance civile
Par J.Rawls

Du Droit de résistance et de désobéissance civile
par Alain Laurent

Pour une définition cohérente du principe de consentement
par François Guillaumat

La résistance aux recensements
par Bertrand lemennicier

La théorie contractuelle des gouvernements locaux
par Bertrand lemennicier 



Le vote obligatoire aux élections: un autre pas vers la servitude involontaire.  
 

Ne soyez pas ignorant de ce que signifie pénétrer dans un isoloir, mettre secrètement un bulletin de vote  dans une enveloppe et la glisser dans la fente d'une urne.


Il y a trois facettes à cette question de l'instauration du vote obligatoire. La première concerne  un phénomène statistique: est-ce que obligation de voter donnerait un résultat différent de celui observé quand le vote n'est pas obligatoire? Est-ce que le résultat avec 90% de votants donnerait des résultats différents de ceux obtenus avec 50% de votants? La deuxième concerne la représentativité de nos élus: si la fraction des votes exprimés pour le parti qui emporte les élections est minoritaire, est-ce que l'on peut juger  le gouvernement comme non représentatif des citoyens et donc le considérer comme illégitime? La troisième concerne la démocratie elle même: en quoi cette façon de prendre des décisions collectives est-elle morale? Si voter est immoral, alors forcer quelqu'un à faire quelque chose d'immoral est contraire à la législation produite par la démocratie elle-même. On ne peut pas, normalement, obéir à à des ordres commandités par d'autres qui consistent à tuer ou voler autrui. La loi poursuit non seulement l'exécutant (ici l'homme politique) mais aussi les commanditaires (ici les électeurs). Or, en allant voter, le citoyen commandite de tels actes. On comprend mieux que ces derniers se cachent derrière l'anonymat, c'est-à-dire le secret du vote et les premiers veulent éliminer l'article 2 de la déclaration des droits de l'homme de 1789 au préambule de notre constitution.

"Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels imprescriptibles de l’homme ; ces droits sont la liberté, la propriété et la résistance à l’oppression."






B) Lettre ouverte aux abstentionnistes

Chers amis lecteurs,

Y a-t-il des abstentionnistes parmi vous ? En tous cas il y en a sans doute dans votre entourage, vous les approuvez ou les désavouez. 

Peu importe : en toute conscience nous devons nous interroger sur le premier parti de France, sur cette réalité incontournable : un électeur sur deux ne vote pas. Une réalité qui peut être considérée comme banale, dépourvue de toute signification, difficile à analyser, ou au contraire comme un enjeu important pour l’avenir politique de notre pays. Je voudrais précisément vous persuader que les votes de demain (régionales) et après demain (présidentielles et législatives) pourraient être dominés par les abstentionnistes d’aujourd’hui, pour le meilleur (je le crois) ou pour le pire.

Chers amis abstentionnistes,
Le jour du vote vous étiez au fond de votre lit, terrassés par la grippe, vous avez oublié l’heure ou votre carte d’identité : vous êtes abstentionnistes par accident. Vous n’êtes pas un mauvais citoyen, mais un citoyen empêché. D’ailleurs ne pas voter, est-ce un crime ? Certains veulent rendre le vote obligatoire, comme dans certains pays étrangers, je ne vois pas pourquoi. Voter est un droit et non une obligation, voter est un choix, ne pas voter est un autre choix. Le vote est un droit imprescriptible ; le droit de se déplacer librement n’interdit pas de rester tranquillement chez soi. 

L’abstentionnisme n’est pas un mal français. Aux Etats Unis, pays pourtant tenu habituellement pour démocratique, l’abstention peut atteindre les deux tiers des électeurs dans les consultations nationales. Mon ami le professeur Peter Aranson (Emory Uny) avait avancé sa théorie de « l’ignorance rationnelle ». Voter a un avantage : influencer les décisions. Mais voter a un coût : renoncer à une autre occupation le jour du vote, mais aussi consacrer un laps de temps à s’informer sur les candidats, leurs programmes. Il est rationnel de ne pas voter quand on a le sentiment que le vote ne changera rien à rien, et quand l’information n’est pas fiable. Donc, quand les électeurs potentiels voient toujours les mêmes têtes, les mêmes programmes, les mêmes promesses, ils ne voient pas l’intérêt de se précipiter vers les isoloirs.

Les partisans du vote obligatoire font valoir l’argument de la démocratie : comment l’intérêt général peut-il être connu et légitimé si une élection libre ne vient pas le faire valider par une majorité de citoyens ? James Buchanan (prix Nobel) et Gordon Tullock ont répondu en évoquant « le miracle de l’isoloir » : comment le citoyen moyen, en général guidé par son intérêt personnel (donc égoïste et mesquin, disent les antilibéraux) en vient-il à l’oublier, voire à le sacrifier, pour ne prendre en considération que l’intérêt général ? Il faut donc être lucide : ceux qui votent ont de bonnes raisons personnelles de se prononcer pour ou contre, et ceux qui ne votent pas tout aussi bien. Enfin, le mode de scrutin a aussi son importance : le scrutin majoritaire semble moins représentatif que la proportionnelle totale ou partielle ; quand on est sûr que « son » candidat n’a aucune chance on s’abstient. Mon jeune collègue constitutionaliste, Jean Philippe Feldman, m’a fait remarquer que, s’agissant d’une consultation nationale, la stabilité gouvernementale implique une majorité sans compromis ni coalition – c’est la nature même du parlementarisme, et la décomposition actuelle de la majorité provient de son habit d’Arlequin, les calculs électoraux passant avant les choix de programmes (quand ils existent). Madame Merkel passe de mauvais moments avec la « grande coalition ».

Je sais que certains d’entre vous considèrent l’abstention comme un vote négatif. Vous avez rejeté la vie politique, qui à votre sens tient une place démesurée dans la vie courante, vous savez que votre avenir ne repose pas sur les décisions prises par les assemblées élues. Sans aller jusque là, vous avez rejeté la classe politique, qui vous semble nulle et corrompue. Mais de ce point de vue vous avez aussi pu porter vos suffrages sur des candidats « hors du système ». 

Cela fait beaucoup d’électeurs qui n’ont pas trouvé chaussures à leurs pieds. J’en viens ainsi à ce qui me semble intéressant dans le choix de l’abstention, mais aussi des votes « utiles » ou de « refus ». Ce choix, à mon sens, a été fait par un électeur sur trois – tandis que le gouvernement actuel recueille l’accord positif de moins de 20 % des citoyens.

Ce qui est intéressant, c’est que l’attente de ces Français soit déçue. Il y a une demande potentielle de changement radical, mais elle ne trouve aucune offre politique qui lui réponde. 

Voilà qui est une ouverture remarquable pour le libéralisme français, qui n’a plus aucune expression politique et parlementaire depuis au moins treize ans. Je me dis alors qu’il y a deux possibilités : ou bien un processus endogène conduit certains hommes ou groupes actuels à offrir un programme vraiment libéral et à conquérir les suffrages virtuels, ou bien un processus exogène secrètera un homme ou un groupe en dehors de la classe politique actuelle (tous partis confondus). Vous me jugerez sans doute naïf, mais je suis décidé à travailler dans cette perspective, en m’appuyant sur l’armée de réserve de la société civile. Sinon, je serais résigné à accepter la nième version du socialisme, décliné avec talent par la droite et la gauche depuis un demi-siècle. Et le moment venu je m’abstiendrais.

 par Jacques Garello 




C)  ABSTENTIONNISTES, LEVEZ-VOUS!


Tout un réseau d'intérêts personnels est aujourd'hui entretenu par l'appareil socialiste qui domine la société française. Je ne parle pas des diverses clientèles électorales qui croient obtenir quelque chose par leur marchandage alors que personne n'est capable de savoir s'il est gagnant ou perdant après ce mouvement perpétuel de la redistribution qui tourne à vide. Non, je parle de ceux qui se taillent sur mesure des privilèges, petits et grands, aux frais des contribuables. 

          L'idéologie socialiste imprègne le tissu social depuis longtemps, insidieusement, par la politisation de toutes les activités organisées, qu'elles soient syndicales ou associatives. Maurice Druon a raconté cette histoire vraie dans un livre mémorable, La France aux ordres d'un cadavre (Éditions de Fallois, Paris, 2000). Jean-François Revel a, quant à lui, démontré comment la gauche a su détourner les regards de l'échec retentissant du socialisme et du communisme depuis l'effondrement symbolique du mur de Berlin en accusant le libéralisme d'être en fin de compte la cause de tous les maux (cf. La grande parade, Éditions Plon, Paris, 2000). Aujourd'hui, le phénomène Le Pen est le révélateur de cette mascarade de la gauche. Le destructionnisme socialiste est-il sur le point d'être mis à jour et combattu? De cela il y aurait lieu de se féliciter. Le processus de dé-civilisation cessera lorsque la liberté sera de nouveau la valeur centrale de la société. 
Pour une abstention raisonnée et militante

« Ne laissez pas les autres décider à votre place! » s'exclame la propagande officielle contre l'abstention au vote. Mais le taux record de l'abstention (27,4%) montre qu'une grande partie des Français a choisi au contraire de ne pas décider à la place des autres.

On peut néanmoins regretter qu'il n'y ait pas encore de véritable doctrine « abstentionniste » susceptible de donner plus de signification et à ce mouvement de rejet. Alors pourquoi ne pas pousser un peu la roue?

Déjà les jeunes générations héritent de la lassitude de la politique. Il suffit de la raisonner. En raison de mon métier, je peux assez librement discuter avec des jeunes de 16 à 18 ans. Or spontanément ils expriment, pour la plupart, un rejet du principe même de la politique: le pouvoir et la corruption qu'il engendre, corruption morale ajoutée aux « affaires » dans lesquelles trempe la classe politique.

Si ces jeunes n'étaient pas très tôt politisés par les syndicats lycéens ou par les politiciens qui exploitent leur générosité naturelle en la récupérant pour servir des causes fictives comme « la lutte contre le fascisme » ou la « justice sociale », ils pourraient comprendre que l'essence de la démocratie sociale réside dans la spoliation mutuelle, dans le marchandage incessant des groupes de pression, dans la négation de l'individu libre et propriétaire de sa propre vie. Le projet de devenir un individu libre et complet est un bel idéal. Il serait temps de le promouvoir dans les « systèmes éducatifs ».

L'abstention raisonnée permettrait d'envisager le dépassement de la démocratie en utilisant le chemin du dégoût de la politique. Elle permettrait d'espérer qu'advienne un vrai régime de liberté. Pour cela il faut que la politique soit déconsidérée dans son principe même. Il faut donner une doctrine et un sens à l'abstentionnisme.

L'impasse de la démocratie illimitée


La démocratie devrait être la loi de la majorité encadrée par une Constitution qui préserve les libertés individuelles et les droits de propriété. En fait elle est devenue la loi de la majorité encadrée par une « constitution » révisable et révisée à la demande par la « majorité » (façon de parler puisqu'il ne s'agit JAMAIS de la majorité effective): c'est la démocratie illimitée. Elle correspond à l'accaparement du pouvoir par une clique qui est au-dessus de la loi commune et qui exploite la société civile dans un prétendu « intérêt général ».

La démocratie illimitée c'est la profusion des règlements et des lois de circonstances pour satisfaire les groupes de pression et pour conserver le pouvoir. Le résultat, c'est la logique de l'accroissement de l'État interventionniste. Chaque mesure visant à satisfaire une clientèle appelle une contre-mesure corrective pour satisfaire une clientèle aux intérêts contradictoires de la première. Les impôts augmentent, les citoyens perdent la possession d'eux-mêmes. Ils ne sont plus maîtres chez eux, ni propriétaires de leur personne.

En fait la démocratie est injustifiable à la fois comme une procédure qui consiste à imposer à la minorité la loi de la majorité, et comme fin en soi. Elle est immorale et injuste comme l'a prouvé Hans-Hermann Hoppe dans un texte à méditer: « À bas la démocratie » (voir aussi le dossier de Bertrand Lemennicier: « Les défaillances de la démocratie ».)

« Il faut souligner, écrit Hoppe, que la démocratie est immorale en plus d'être anti-économique. Pour ce qui est du statut moral de la règle majoritaire, il faut faire remarquer qu'elle permet que Dupond et Durand s'acoquinent pour voler Duschmolle; de même, que Duschmolle et Dupond s'entendent pour voler Durand, et encore que Durand et Duschmolle complotent contre Dupond. Ce n'est pas de la "justice", mais une infamie, et bien loin de traiter avec respect les démocrates et la démocratie, il faudrait les juger avec mépris et les bafouer pour leur escroquerie intellectuelle et morale. »

Un régime de liberté


On présente souvent la démocratie comme le seul horizon indépassable de nos sociétés, et cela parce que nous gardons en mémoire la victoire des démocraties contre le nazisme. Mais la dictature sanglante n'est pas la seule alternative à la démocratie. La vie économique nous montre tous les jours que la liberté des échanges permettrait à la société de s'auto-organiser sans violer le droit naturel de l'individu, c'est-à-dire la liberté d'agir à sa guise sans agresser la propriété d'autrui.

À côté de la société politique, où règnent le conflit, la contrainte et la domination de la « majorité », il existe une société de libres contrats, où chacun s'efforce de satisfaire les besoins des autres pour satisfaire les siens. Nous n'avons pas besoin du pouvoir politique. Il engendre, par sa logique d'extension indéfinie, les guerres, les conflits internationaux, mais aussi la pauvreté et le chômage en réfrénant les efforts de productivité et la quête individuelle du bien-être.

À court terme il peut sembler utile de voter le 5 mai prochain. Mais les changements n'auront lieu qu'à la marge et pas forcément vers davantage de liberté. Bien entendu, on pourrait déjà se satisfaire de damer le pion aux socialistes. Mais voter, ne l'oublions pas, c'est approuver moralement le principe même de la loi de la majorité. Certains en appelleront au pragmatisme, mais autant jeter par-dessus bord les principes libertariens. Si chaque fois que cela nous arrange nous dérogeons à nos principes alors ce qui fait la force des libertariens redevient poussière. Cette force est la cohérence intellectuelle si admirablement présente dans l'oeuvre de Murray Rothbard.

L'abstention ou le vote nul militant, expliqué, revendiqué: voilà ce qui me paraît être la meilleure stratégie à long terme pour que la liberté puisse se réaliser par la dépolitisation de la société. Dans la foulée de cet abstentionnisme militant qui discrédite par avance toute volonté de gouverner(1), il faudrait que les libertariens sachent s'organiser comme les gauchistes pour faire pression sur les gouvernements afin que les dépenses publiques diminuent, que les impôts disparaissent et que les privatisations se multiplient.    

1. Voici un modèle de bulletin nul référant à l'article 2 de la déclaration des droits de l'homme de 1789. 

par Marc Grunert




D) Les causes de l’abstentionnisme électoral

 Cliquez ci-dessous pour l'ensemble de la thèse:




CONCLUSION

Le présent travail a tenté de reproduire la démarche suggérée par Michelat et Simon pour comprendre le vote et l'abstention :

« S'interroger sur l'enchaînement complexe des processus qui aboutissent au vote, c'est, dans une large mesure, chercher à élucider le contenu et la forme des relations qu'entretiennent déterminants socio-économiques, organisations symboliques et attitudes et comportements politiques. »
Guy Michelat et Michel Simon, 1985, p.291
 
D'entrée de jeu, il faut accepter qu'il n'y a ici aucune prétention à expliquer de façon incontestable le phénomène de l'abstentionnisme électoral, mais plutôt une tentative de le saisir en partie et d'ouvrir la voie à de futurs questionnements et investigations sur le sujet. L'un des objectifs consiste à définir la relation qui peut exister entre le comportement individuel et la structure sociale. Au fil des lectures et réflexions, une approche semble se distinguer de toutes les autres. Il s'agit de la motivation instrumentale présentée et définie à la fin de la dernière partie. Sans ignorer le contexte, cette approche a le mérite de replacer l'individu au centre du problème en prenant en compte les coûts et bénéfices de l'action individuelle, mais tout en rappelant que ces coûts et bénéfices seront grandement déterminés par le contexte social et la structure institutionnelle. C'est un peu le raisonnement, mais en y ajoutant une autre dimension, que tient Norris lorsqu'il écrit que :

Yet it is well established that even within particular political systems, some groups and individuals remain far more likely to participate than others. Cultural accounts stress that some people choose to vote for largely affective reasons, such as a general sense of civic duty or to express support for a party or cause without any hope of electoral gain, even if other instrumental citizens are motivated by the rational trade off between electoral costs and benefits.  ( Pippa Norris, 2010, p.174.)

Autrement dit, les individus votent pour deux principales raisons. La première est l'adhésion et la croyance dans le système en place. La deuxième repose sur un calcul rationnel. Ces deux raisons finissent par englober presque tous les scénarios de la rationalité expliqués par Boudon en première partie du présent travail. Il faut aussi noter que ces raisons, bien entendu, peuvent également expliquer l'abstentionnisme. Reprenons la première question : 

Quelles sont les principales causes de l'abstentionnisme électoral? 

Les théories instrumentales soutiennent que l'individu vote en fonction du bénéfice qu'il pense pouvoir en retirer. Même s'il fut établi que la rationalité suggérée ici demeure assez relative, dans la mesure où un vote ne sera jamais déterminant, ce qui est important est la perception d'utilité du vote. La question qu'il faut se poser est donc si cette perception d'efficacité est encouragée par la structure en place. Quels sont les coûts réclamés, chiffrés principalement en temps et énergie nécessaires à l'action politique, par cette structure? Donc, si l'on considère que l'abstentionnisme individuel découle d'un choix rationnel, cette décision résulte possiblement de la perception que le cadre politique n'offre pas une réelle opportunité pour exercer une influence politique quelconque et du coup, en récolter les bénéfices : 
« Given the assumption that individuals aim at positive utility functions – meaning that they behave rationally – under these conditions they will draw back to the private sphere because it guarantees greater returns to the investment of scarce resources. » Thomas Zittel et Dieter Fuchs, 2007, p.16.

Avec l'individu comme point de départ, voici que la question qui se pose consiste à savoir si le système démocratique libéral est réceptif aux volontés et aspirations des individus. Au niveau de la rationalité individuelle, la problématique de l'abstention offre une solution, en apparence, très simple. Ou bien le bénéfice lié au fait de voter doit être accru, ou bien ce sont les coûts qui doivent diminuer, pour que le résultat de l'équation B-c soit positif et résulte en un vote, autrement dit que les coûts soient moindres que les bénéfices. L'hypothèse à cette première question était que : 

Les individus participent moins au processus électoral en raison du décalage entre l'idéal démocratique et la pratique démocratique. 

Est-ce que cela se confirme? En grande partie. La démocratie offre de nombreuses promesses non tenues. L'organisme canadien Samara, qui œuvre à revitaliser la participation citoyenne au Canada, a publié en novembre 2012 un rapport intitulé. Qui est le patron? : 
Les perspectives des Canadiens sur leur démocratie. (Samara, http://www.samaracanada.com/docs/default-document-library/sam_quiestlepatron.pdf.)
Selon cette étude, seulement 55% des citoyens sont satisfaits quant au fonctionnement de leur démocratie : 

« Les Canadiens sont particulièrement insatisfaits du rôle joué par les membres du Parlement, et l’une des sources principales de l’insatisfaction canadienne concerne les priorités que se sont données les députés : les Canadiens croient que leurs députés se soucient davantage de bien représenter leur parti que la population. »( Ibid.)

La critique se situe principalement au niveau de l'efficacité, puisque les Canadiens semblent croire encore dans les bienfaits du système politique : 
« Les Canadiens croient fermement que la démocratie est le moyen le plus efficace de protéger la liberté d’expression et l’égalité. Néanmoins, ceux-ci se disent insatisfaits de la façon dont leurs députés les représentent en politique. » ( Ibid.)

46% seulement considèrent que les élus représentent leurs valeurs, 53% qu'ils votent et débattent sur des enjeux d'importance et « [...] seuls 36 % des Canadiens se sont dits satisfaits de la manière dont les députés remplissent leurs fonctions de représentant. » ( Ibid.)

Ce qui ressort ici est que, malgré un attachement aux valeurs démocratiques, les individus, dans des proportions importantes ne se sentent pas représentés. Ce qui ramène un peu à l'hypothèse du décalage entre la démocratie idéale théorique et la démocratie représentative en pratique. Cela constitue une menace à la participation électorale dans la mesure où l'électorat peut se fatiguer de cette situation d'inefficacité où les efforts qu'il met dans la chose politique, qui consistent à s'informer, à débattre, à financer, à s'exprimer et à voter, ne donnent que peu de résultats concrets en termes d'impact sur les enjeux débattus et les décisions qui en découleront. La deuxième question posée au début de ce travail est :

L'abstentionnisme électoral est-il irréversible?

La réponse ici peut constituer un piège. Un phénomène, qu'il soit social, physique, politique, chimique, etc., s'il suit une tendance stable et constante, sans un changement de conditions risque de poursuivre son évolution en conformité avec la courbe en place. Cela veut dire que, dans les conditions actuelles des systèmes politiques en place, le phénomène de l'abstentionnisme électoral ne pourrait aller qu'en s'accentuant, sauf une crise majeure ou d'importantes modifications au niveau de ces conditions. Les crises, qu'elles soient politiques, sociales, économiques ou écologiques
étant presque impossibles à prévoir, l'analyse se concentrera plutôt sur les conditions et leur impact sur les fluctuations de participation. Ces conditions peuvent être divisées en deux principales catégories. Il y a d'abord les différents facteurs liés à la structure institutionnelle : constitution, lois électorales, mode de scrutin, etc. Il y a également une série de facteurs dont le point commun et d'être extérieurs au cadre institutionnel, mais qui définissent le type de société où évolue le phénomène : culture, éducation, médias, âge, revenu, etc. Donc, si l'on considère que la structure sociale et politique constitue un facteur qui modèle les perceptions et les objectifs des individus, il faudra inévitablement insister sur l'éducation citoyenne. Il semble y avoir un consensus, au fil des lectures, quant à l'effet stimulant de l'éducation civique sur la hausse de la participation. Pour Dryzek par exemple, l'éducation est le meilleur des remèdes à l'apathie, à l'ignorance et au désintérêt des citoyens. (
John S. Dryzek et Patrick Dunleavy, 2009, p.209.)

Et les auteurs qui ne sont pas particulièrement attachés à davantage de participation, tels que Samuel Huntington, vont même jusqu'à avertir du « danger » lié à une augmentation de l'éducation civique. (
Robert W. Jackman, 1987, p.419.)
En ce qui concerne les autres facteurs sociaux, peu de solutions pourraient être aussi efficaces. Certes, l'âge, le revenu ou la culture peut faire varier le taux de participation, mais ce ne sont pas des facteurs aussi facilement manipulables que l'éducation. Il reste la question des médias. Les médias représentent un cas particulier et intéressant. Leur effet est difficile à cerner. Ils peuvent à la fois fournir de l'information à l'électorat, comme ils peuvent semer la confusion ou nourrir la lassitude chez l'auditoire. Alors que l'éducation civique ou générale peut être malléable en vue d'atteindre certains objectifs, tenter une stratégie similaire avec les médias risquerait non seulement d'entrer en conflit avec certains principes même de cette démocratie que l'on tenterait de revigorer, mais aussi, surtout à l'heure de l'Internet, de constituer une avenue irréaliste. L'hypothèse qui était proposée pour répondre à cette question était que : 

Le phénomène n'est pas irréversible et pourrait être renversé par les changements institutionnels adéquats. Cette hypothèse peut être rapprochée à la question que posent Zittel et Fuchs : 
« Is there any empirical evidence supporting the claim that participatory engineering can work as a means to increase the level of political participation? » (Thomas Zittel et Dieter Fuchs, 2007, p.2.)
Et il semble bien que oui, puisque les données empiriques démontrant l'impact des changements institutionnels ne manquent pas. Parmi toutes les avenues d' « ingénierie participative », le vote obligatoire représente l'alternative la plus efficace, puisqu'elle pourrait, à elle seule, augmenter la participation de 11% (André Blais et Agnieszka Dobrzynska, 1998, p.247.)
Seulement, une réforme de ce type pourrait constituer un conflit avec la dimension volontariste et les principes de liberté inhérents à l'idéal démocratique. Dans le rapport publié par l'organisme Samara, on remarque le sentiment répandu d'un déficit de représentation. De deux choses, l'une. Ou bien la représentation se doit d'être améliorée ou bien il faudrait y trouver une alternative, dans l'intérêt d'une participation démocratique accrue. Quant à l'amélioration de la représentation, la solution qui semble se dégager est celle de la représentation proportionnelle. La mise en place de la représentation proportionnelle pourrait augmenter la participation  jusqu'à 7% . (André Blais et Roland Kenneth Carty, 1990, p.174.)
Après tout, la représentation proportionnelle permettrait d'augmenter les bénéfices liés à l'action de voter et viendrait éliminer le sentiment du vote gaspillé. Et au-delà même de la participation, et toujours dans une logique d'accroître les bénéfices liés à l'action politique individuelle, la démocratie directe ou participative pourrait être suggérée surtout que la technologie semble ouvrir de nouvelles portes dans cette direction. Plusieurs autres pistes de réformes institutionnelles peuvent être explorées : fréquence des élections, nombre de chambres, vote postal, financement politique, référendums, âge de qualification, etc. Selon Blais, ( André Blais et Agnieszka Dobrzynska, 1998, p.251.) un travail d' « ingénierie participative » efficace pourrait avoir pour conséquence de faire monter les taux de participation électorale autour de 90%. Cependant, ce type d'entreprise implique non seulement davantage de recherches, mais surtout une volonté politique qui devra trouver écho au niveau législatif. Même chez les chercheurs qui s'intéressent à la question de la participation politique, il existe un désaccord quant au caractère souhaitable d'une augmentation de participation citoyenne aux élections. Une augmentation de 40% du taux de participation pourrait entraîner toute une série de conséquences imprévisibles, et il devient alors aisé de comprendre la prudence de certains chercheurs et de la majorité des législateurs des démocraties modernes. L'une de ces conséquences pouvant être une totale révolution quant à la composition de l'échiquier politique. Si l'on remporte une compétition et que la récompense consiste à modeler les règles selon nos désirs, pourquoi mettrions-nous en place des règles qui nous défavoriseraient? Il y a une sorte de conflit d'intérêts inscrit au cœur même de la majorité des démocratiesreprésentatives partisanes. Et du coup, un certain détachement de l'idéal démocratique. Un détachement qui est perçu par l'électorat. Peu importe que ce dernier vote par affection pour la démocratie ou par calcul rationnel (B-c), le résultat sera le même : la désertion lors des jours de scrutin et un abstentionnisme électoral en constante croissance .
 par Hamdi Souissi
E) Un remède miracle à l’abstentionnisme ? L’optimisme !

La participation électorale décline dans les démocraties modernes, en France, en Europe et partout ailleurs dans le monde. Cette tendance, issue d’un désintérêt et d’un désamour croissant pour les mécanismes électoraux, se traduit par des taux d’abstention grimpant : en France, les élections législatives de 1958 enregistraient une participation de 77.18% contre 57.12% en 2012, soit une augmentation de l’abstention de 20 points[1]. Etant donné que la participation est un indicateur de l’implication des citoyens vis-à-vis des institutions et des grands débats collectifs, ces chiffres illustrent clairement la problématique actuelle du déficit démocratique.

Alors, quelles solutions pour pallier ce déclin ?

Un facteur clé semble se dégager. Étudiant à the Australian National University, Troy Cruickshank[2] a mis en évidence la corrélation entre participation électorale et optimisme économique. Selon ses études, la participation électorale peut s’expliquer par les conditions économiques présentes au moment de l’élection.

Troy Cruickshank utilise le critère de la « perception » de la conjoncture économique pour mesurer l’intention de participer au scrutin. L’idée est que plus une personne est optimiste sur l’avenir de l’économie, plus il est probable qu’elle aille voter, et inversement. En prenant l’exemple du Royaume-Uni, Troy Cruickshank démontre que ce mécanisme peut expliquer l’augmentation de la participation entre les élections de 2005 et 2010. En situation de crise – comme celle des subprimes qui a éclatée en 2008 et dont la contagion a été internationale – le refus de voter des électeurs peut s’interpréter logiquement comme une sanction à l’encontre d’un gouvernement ou comme le rejet d’un système politique qui ne répond pas à leurs attentes. Le sursaut de participation que l’on constate toutefois au Royaume-Uni (65.1% de participation en 2010  contre 61.4% en 2005) montre que la croyance et les prévisions fondées sur un sursaut de l’économie encouragent le retour aux urnes. Finalement, si la récession provoque découragement et retrait du processus électoral chez certains électeurs, l’espoir d’une amélioration future de la situation économique favorise les regains de participation.

La solution au problème de l’abstentionnisme résiderait donc dans l’état d’esprit des électeurs. Le fait d’être optimiste sur les perspectives économiques de son pays a un effet positif sur le taux de participation. Une théorie qui se doit encore d’être vérifiée à l’aune des futures échéances électorales… Mais qui montre plus que jamais l’importance d’une économie saine pour une démocratie forte.

Marine Caron

[1] http://www.france-politique.fr/elections-legislatives
[2] Troy Cruickshank, Levels of economic optimism are a key factor in determining voter turnout, LSE, British Politics and Policy, 01.11.14


F) Vote obligatoire : démocratie ou paternalisme ?
C’est la proposition faIte à la fois par le président du Sénat, Gérard Larcher (UMP), et de l’Assemblée nationale, Claude Bartolone : il faut rendre le vote obligatoire.

La question de l’abstention pose un énorme problème pour le politique, car il perd en légitimité. Mais quelle est son origine ? La gronde sociale. Cela fait 40 ans que la France recule petit à petit dans tous les domaines : que cela soit économiquement, diplomatiquement, et sociologiquement, entraînant avec elle les plus démunis dans le fond. Mais cette colère ne vient pas de nulle part. Elle n’est pas soudainement tombée du ciel, et elle ne frappe pas notre pays du jour au lendemain. En revanche, les choses s’accélèrent, et la fracture sociale se caractérise par ce décrochage démocratique.

Aujourd’hui, nous avons adopté un comportement pour le moins étrange. La mode va de pair avec la docilité, face à cette abstention rampante. Nous l’avons tellement accepté dans l’espace public qu’il n’a pas été rare, lors des dernières élections, d’entendre la surprise de certains quant à l’augmentation de quelques pourcentages de la participation. Une hausse suffisante à la classe politique pour qu’elle ne se mette pas en cause de manière profonde. À savoir ce qu’il leur faut pour qu’enfin ils réagissent face à la dégradation du climat en France.

Au lieu de cela, l’Assemblée nationale préfère poursuivre les réformes allant vers un « État-nounou ». À ce niveau, on a bien été servi ces dernières semaines : avec des lois aussi stupides qu’inutiles sur le vapotage, ou encore l’interdiction de la libre mise en service de sodas. Encore et toujours, le dirigisme à la française continue sur la même lignée de ces 70 dernières années en voulant imposer de plus en plus sa morale par la loi, rappelant certains écrits du philosophie Friedrich Von Hayek. Tout cela au nom d’un bien collectif, pour le coup abstrait, sur ces sujets. Bien entendu, dans cette lignée étatique, le vote obligatoire n’échappe absolument pas à la règle.

Des problèmes démocratiques et sociétaux
En premier lieu, on en revient, une fois de plus, sur la question du rôle du politique dans la société. La logique voudrait que le politique n’ait comme fonction, au sein de l’espace public, que la protection de la liberté des individus. Cela passe par l’État de droit, et par une responsabilité fondamentale de l’état, qui est l’information et la protection. Cette idée abandonnée qui concerne la justice, c’est pourtant la France qui l’a introduite dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen :
Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’Homme. Ces droits sont la liberté, la propriété et la résistance à l’oppression. – Article 2
Cette vision de la société politique est tirée d’auteurs que l’on pourrait qualifier de libéraux, comme John Locke, dans Second Traité du Gouvernement Civil (1690).

Mais depuis le milieu du XXe siècle, il y a eu un glissement. De nos jours, la politique est devenue une profession, car les institutions ont été construites en ce sens. Par conséquent, le politique exerce un pouvoir plus important, surtout dans la vie des citoyens. Désormais, le politique n’a plus besoin du citoyen pour exister, c’est désormais aux individus de le nourrir. La France aujourd’hui s’est transformée en une grande administration de paternalisme, une sorte de deuxième mère qui est là pour vous interdire tout, et surtout n’importe quoi, toujours sous cette infatigable excuse : c’est pour votre bien. Le pire dans cette affaire reste la coercition ; car si vous ne respectez pas ce que vous dit votre père, il vous punit. Dans le cas présent, toute personne refusant d’aller voter se risquerait à un amende. Il semble pourtant que démocratie rime avec liberté, dans certaines conditions, et visiblement, ce n’est pas le cas ici.

Législation, face à la réalité
Cette proposition illustre parfaitement ce mal bien de chez nous. Ce qui est sous-entendu par le vote obligatoire, c’est que si l’abstention existe, ce n’est pas à cause du politique qui n’a pas respecté ses engagements. Mais plutôt, c’est au citoyen qui ne comprend pas quel est son intérêt, et qui doit donc être forcé par la loi pour agir, d’ailleurs il suffit de lire ce que pense Claude Bartolone pour l’observer. C’est donc par le politique que la société doit vivre, c’est par le haut qu’il faut la façonner. Mais une société libre ne saurait se maintenir ainsi à long terme. C’est par les individus, et leur volonté d’innover en interagissant avec autrui, qu’une société se construit. D’une part donc, le politicien est en tort dans l’affaire.
 
D’une autre part, il y a encore cette déresponsabilisation, en éduquant le citoyen, en lui imposant ce qu’il doit faire. Comme si chacun ne savait pas ce qui est bon pour faire vivre la démocratie. L’État prétend pouvoir se mettre à la place de chaque personne, mais cette vision est tronquée depuis bien longtemps, elle est même dangereuse quand ce mode d’action s’effectue de manière plus importante. Ce n’est pas du ressort de l’État de punir le citoyen pour quelque chose dont il n’est pas responsable. Si les corps exécutif et législatif souhaitent continuer sur ce chemin, les individus ont très bien compris que cette vision est de l’ordre du passé. Le vote obligatoire est une mesure coercitive, qui relève bien plus du paternalisme que de la liberté. À nos politiques désormais de bien vouloir apporter de réelles solutions à l’abstention qui, pour rappel, est aussi une opinion politique, et donc, du ressort de la démocratie.
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