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septembre 03, 2026

Revenu universel : la fausse bonne idée, un piège où l'État réside !

Sommaire:

A) - Revenu universel : la fausse bonne idée

B) - Le piège du revenu universel

C) -  Allocation universelle

 

A) - Revenu universel : la fausse bonne idée

Elon Musk prédit qu’avec l’IA et la robotique, le travail pourrait devenir optionnel et qu’un "revenu élevé universel" finirait par émerger. Sam Altman défend lui aussi depuis longtemps l’idée d’un revenu universel face aux bouleversements technologiques. Le sujet revient donc au premier plan, porté cette fois par la crainte d’une automatisation massive du travail. Pourtant, le débat est ancien : Friedman défendait l’impôt négatif, Hayek acceptait un revenu minimum garanti, Buchanan réfléchissait à une allocation générale. Ces propositions ont de solides arguments libéraux en leur faveur. Elles soulèvent aussi des difficultés majeures de financement, d’incitation et de dépendance à l’État qui en font, à mes yeux, une fausse bonne idée.


Le revenu universel est souvent rangé à gauche. L’histoire du libéralisme raconte quelque chose de plus intéressant. Dès 1947, au sein de la Société du Mont-Pèlerin, le revenu garanti divise les défenseurs du marché. Friedman, George Stigler, Aaron Director ou Karl Popper soutiennent différentes formes de revenu minimum. Ludwig von Mises, Henry Hazlitt, Peter Bauer puis Murray Rothbard les combattent. Cette fracture porte autant sur les incitations économiques que sur la liberté, la responsabilité et la dépendance.
 
Il faut distinguer trois mécanismes. Le revenu universel verse une somme à chacun indépendamment de ses ressources. Le revenu minimum garanti assure un plancher aux faibles revenus. L’impôt négatif de Friedman fonctionne comme un continuum fiscal : au-dessus d’un seuil, on verse l’impôt ; en dessous, le fisc verse une fraction de la différence.
 
Tous répondent à la même question : comment protéger contre la pauvreté tout en conservant une économie libre ?
 
1. Pourquoi l’idée séduit certains libéraux

Friedman part d’une critique très juste de l’État-providence. Les systèmes sociaux accumulent prestations, critères d’éligibilité, administrations, contrôles et effets de seuil. Il propose une mécanique beaucoup plus simple : mesurer le revenu, verser directement une somme lorsqu’il devient trop faible, puis laisser l’individu choisir.
 
Imaginons un système garantissant 1 000 euros avec un taux de retrait de 50%. Une personne sans revenu reçoit 1 000 euros. Elle retrouve un emploi rapportant 500 euros : son allocation diminue de 250 euros et son revenu total atteint 1 250 euros. Chaque euro gagné continue d’améliorer sa situation.
 
Le point essentiel est que Friedman envisage ce système comme un remplacement de l’État social existant. En 1967, il explique que l’impôt négatif coûterait moins cher, réduirait la bureaucratie, préserverait davantage les incitations et restituerait aux bénéficiaires la liberté d’utiliser leur argent. Il précise même que son soutien serait bien plus faible dans une société où l’assistance relèverait déjà largement de la charité privée.
 
Stigler développe une intuition proche concernant le salaire minimum. Lorsque la loi impose un coût du travail supérieur à la productivité d’un salarié peu qualifié, l’entreprise peut renoncer à l’embaucher. Compléter directement son revenu permet théoriquement de soutenir son niveau de vie tout en maintenant son accès à l’emploi.
 
Hayek fournit l’argument moral le plus puissant. Dans Law, Legislation and Liberty, il considère "un certain revenu minimum pour chacun" comme une protection légitime contre des risques susceptibles de frapper tout individu. Il pense notamment aux personnes incapables de vivre du marché après un accident, une maladie, l’âge ou un bouleversement économique. Sa position reste plus prudente que celle de Friedman : lors des premiers débats du Mont-Pèlerin, il se méfie d’une prestation monétaire fondée uniquement sur le revenu et craint qu’elle encourage une "liberté de ne pas travailler".
 
L’argument est sérieux. Une société libérale valorise la responsabilité individuelle tout en reconnaissant le hasard et l’incertitude. Un filet minimal peut alors être conçu comme une assurance collective contre la chute extrême.
 
2. Les difficultés reviennent par les chiffres
 
Henry Hazlitt attaque le point faible du modèle : tout minimum sous condition de ressources crée un taux marginal implicite.
 
Reprenons notre garantie de 1 000 euros. Avec un retrait de 50%, gagner 100 euros supplémentaires réduit l’allocation de 50 euros. Le revenu disponible augmente donc de 50 euros avant les autres prélèvements et les coûts liés au travail. Avec un retrait de 80%, la dépense publique diminue rapidement, tandis que 100 euros gagnés améliorent la situation de seulement 20 euros. Avec un retrait de 20%, l’incitation devient meilleure, mais l’allocation continue d’être versée beaucoup plus haut dans l’échelle des revenus.
 
Hazlitt met ainsi en évidence un triangle difficile : niveau de garantie, incitation au travail et coût budgétaire.
 
 

 
Le revenu universel semble résoudre cet effet de retrait puisque chacun conserve l’allocation quel que soit son salaire. Il déplace alors le problème vers son financement. Verser 1 000 euros par mois à 50 millions d’adultes représente 600 milliards d’euros annuels. Des prestations peuvent être supprimées et une partie des sommes récupérée par l’impôt, mais le volume des flux reste colossal. L’État prélève, redistribue à tout le monde, puis reprend fiscalement une partie de ce qu’il vient de verser.
 
Mises formule une objection plus fondamentale. Il refuse l’idée d’un revenu durablement dissocié de la production. Dans une économie de marché, le revenu provient d’un travail, d’un capital, d’un échange ou d’un transfert volontaire. Le revenu garanti ajoute une créance institutionnelle sur la richesse produite par d’autres. Cette conception explique une partie de son hostilité au projet de Friedman dès les premiers débats du Mont-Pèlerin.
 
Le revenu garanti simplifie éventuellement la redistribution. Il conserve ses trois difficultés fondamentales : financement, incitations et dépendance.
 

3. La politique finit par rattraper le modèle

Rothbard pousse la critique sur le terrain institutionnel. Son objection morale est connue : financer le revenu de certains par l’impôt impose un transfert de propriété. Son argument politique me paraît encore plus décisif.
 
Le système de Friedman fonctionne à plusieurs conditions : les prestations antérieures disparaissent réellement, le montant reste maîtrisé et les gouvernements résistent à la création de nouvelles aides. Or la vie politique produit des incitations opposées.
 
Imaginons que l’impôt négatif remplace l’essentiel des prestations. Une crise du logement survient : une aide spécifique réapparaît. Une campagne électorale conduit à créer un supplément familial. Une récession justifie une majoration exceptionnelle. Les étudiants obtiennent ensuite un régime particulier. Chacune de ces mesures répond à une difficulté réelle et trouve ses défenseurs. Vingt ans plus tard, le revenu garanti demeure tandis qu’une nouvelle architecture sociale s’est reconstruite autour de lui.
 
Rothbard voit précisément ce danger dans le caractère automatique du système : une assistance simple et efficace devient aussi plus facile à étendre et plus difficile à supprimer.
 
Buchanan tente de répondre à ce problème par la règle constitutionnelle. Une allocation générale associée à des règles fiscales générales limiterait les privilèges catégoriels et la recherche de rente. L’intuition de Public Choice est forte. Elle repose toutefois sur la capacité durable du système politique à préserver la règle initiale malgré les crises, les intérêts organisés et les coalitions électorales.
 
C’est ici que l’idée cesse de me convaincre. Le revenu garanti veut simplifier l’État social. Il risque surtout de lui fournir un socle plus robuste, plus lisible et politiquement plus confortable.

Je comprends l'intuition de Friedman : puisqu'une solidarité publique existe, autant rendre l'aide simple, lisible et librement utilisable. Je comprends aussi Hayek lorsqu'il admet qu'une société prospère puisse protéger ses membres contre le dénuement extrême. Le problème commence lorsqu'on transforme cette protection ultime en revenu permanent. Hazlitt montre les effets sur le travail et le coût, Mises rappelle qu'un revenu durable suppose une production préalable, Rothbard comprend surtout qu'une prestation automatique finit par créer sa propre légitimité politique, ses bénéficiaires et ses défenseurs.
 
Ma priorité est donc exactement inverse : rendre aux individus les moyens de construire leur sécurité par le travail, l'épargne, la capitalisation, l'assurance, l'entreprise et les solidarités volontaires. Moins l'embauche coûte cher, moins le travail est taxé, plus l'économie produit et plus les individus disposent de ressources propres, moins la dépendance aux transferts devient nécessaire. Le revenu garanti promet de rationaliser l'État social ; dans la réalité politique, il risque surtout de lui offrir un socle permanent sur lequel chaque gouvernement pourra ajouter de nouvelles dépenses.
 
Une fausse bonne idée reste une mauvaise idée, même lorsqu'elle est signée Friedman.
 
GRM 
@grm_off

B) - Le piège du revenu universel

Un revenu universel financé par l’État comme réponse à l’IA ? Une fausse bonne idée, en réalité même désastreuse.

Récemment Elon Musk a partagé un tweet dans lequel il appelle à la mise en place d’un revenu universel pour protéger les individus qui perdraient leur travail à cause de l’IA. Cette idée, sponsorisée par l’état, pose de nombreux problèmes économiques. On essaye de faire le point.

Universal HIGH INCOME via checks issued by the Federal government is the best way to deal with unemployment caused by AI.

AI/robotics will produce goods & services far in excess of the increase in the money supply, so there will not be inflation

Le problème des incitations

Un revenu garanti sans contrepartie de production sur le marché détruit une chose essentielle : l’incitation à produire. L’incitation à l’action productive et intentionnelle est pourtant le moteur fondamental de l’action humaine, et donc de l’échange, de la coopération, de la concurrence et du progrès. Un revenu sans condition dévalorise donc non seulement le travail, mais aussi l’intérêt de la coopération productive au sein du marché, et brouille le signal prix du temps humain.

C’est un problème dont Ludwig von Mises parlait déjà en 1922 dans son livre Socialisme. Dans ce livre, il démontre l’impossibilité du calcul économique sans propriété privée, mais il explique également que des revenus fixes et décidés arbitrairement sont contre-productive. Pourquoi ? Car dans une économie de marché, les salaires, par exemple, reflètent la productivité marginale des individus et la demande de leurs compétences par les entreprises.

Comme les prix sont un signal sur la rareté relative des biens, les salaires sont également un signal sur les compétences et la spécialisation des individus. Une réalité importante et cruciale dans la division du travail. Ainsi, l’égalité des salaires (et même l’existence d’un salaire minimum légal) brouille le signal et empêche une bonne répartition et allocation des talents et compétences dans l’économie.

La conséquence logique est une mauvaise allocation du capital le plus important dans l’économie : le temps humain. La conséquence ? Une baisse globale de la productivité dans la société, et donc une baisse du niveau de vie des individus.

Le problème du coût d’opportunité de la monnaie

Un revenu universel retire à la monnaie son coût d’opportunité, c’est-à-dire qu’on l’obtient sans avoir renoncé à quelque chose en contrepartie. En tant que bien unique sur le marché, la monnaie est précisément échangée, accumulée et détenue pour sa capacité à différer des échanges et à conserver une option ouverte. Ces options s’arbitrent dynamiquement et quotidiennement, ce qui donne un « coût » à la monnaie, qu’on perd inévitablement quand celle-ci tombe du ciel. À l’échelle du marché, l’absence de coût, donc de prix donné à la monnaie, brouille le calcul économique et donc l’allocation efficace du capital rare. La quantité de monnaie n’est jamais neutre, pas plus que les effets inégaux liés à sa distribution sur le marché.

Hayek l’avait parfaitement compris : le système des prix est le seul mécanisme capable de transmettre une information dispersée et subjective à l’ensemble des acteurs du marché. Distribuer de la monnaie sans contrepartie productive, c’est injecter du bruit dans ce système d’information. C’est saboter le seul outil que la société possède pour allouer efficacement ses ressources rares.

Le problème plus profond : la nature du marché, c’est la déflation

Dans un contexte de gains de productivité continus permis par le marché libre, les prix tendent naturellement vers leur coût marginal de production. C’est la promesse réelle du capitalisme, celle de produire plus, mieux et moins cher. Comme le dit Jeff Booth dans son livre Le Prix de demain, le capitalisme est une machine à créer de l’abondance à partir de la rareté. Avec une monnaie saine, ancrée dans la rareté, ces gains se traduisent mécaniquement par une appréciation du pouvoir d’achat de celle-ci, c’est mécanique, c’est historique. Dans un tel contexte de monnaie libre et non manipulée, il n’y a pas besoin de revenu universel distribué par l’État providence. La monnaie elle-même devient le revenu universel. Chose géniale : contrairement à l’inflation monétaire, tous les détenteurs de la monnaie sont touchés globalement et instantanément par ce phénomène.

C’est d’ailleurs ce qu’illustre l’histoire du 19ème siècle sous étalon-or : une déflation douce et continue, portée par les gains de productivité de la révolution industrielle, qui a élevé le niveau de vie de l’ensemble de la population sans qu’aucun État providence ne soit nécessaire pour y parvenir.

Le problème du système monétaire actuel

L’argument sur l’inflation monétaire révèle une incompréhension profonde du système monétaire et bancaire actuel. Les banques centrales ne laisseront jamais les gains de productivité permis par l’IA entraîner une hausse du pouvoir d’achat de la monnaie. Leur mandat hypocrite de « stabilité des prix » est précisément conçu pour neutraliser cette déflation naturelle, le tout pour favoriser les débiteurs, États en tête. C’est toute l’histoire monétaire du 20ème siècle : celle du vol continu du temps et de l’énergie des individus au profit de l’État.

Pour les banques centrales, l’IA représente donc l’opportunité historique colossale. Bien plus importante que l’entrée de l’ancien bloc soviétique, de l’Asie ou même de la Chine dans l’économie mondiale : une pression déflationniste d’une ampleur inédite à absorber par l’impression monétaire. Chaque gain de productivité sera confisqué, chaque baisse de prix sera neutralisée. C’est cette fameuse bataille des forces contraires entre le marché libre et l’État qui cherche à vivre des richesses créées par les classes productives.

L’effet Cantillon à l’échelle de l’IA

Contrairement à ce que Musk pense, l’inflation sera toujours bien présente, massive, mais invisible. De manière contre-intuitive, on le verra dans des prix qui demeurent stables, au lieu de baisser. Le résultat ne sera pas l’inflation des prix classique visible. Ce sera la concentration du capital vers les premiers bénéficiaires de la monnaie créée.

Ce sera l’effet Cantillon à une échelle que nous n’avons jamais connue : les cantillonnaires achèteront les actifs financiers et ressources en masse, ils écraseront les petits entrepreneurs, bloqueront durablement l’ascenseur social fantastique qu’est le marché libre. En bref, ils captureront l’intégralité des gains permis par l’IA. Les inégalités n’auront jamais été aussi violentes, malgré le revenu universel.

En fait, le revenu universel dissimulera certainement le plus grand vol et la plus grande captation de richesse de l’histoire de l’humanité.

Café Viennois

https://media.viennois.cafe/p/le-piege-du-revenu-universel?utm_source=publication-search 

 


 

C) -  Allocation universelle

L'allocation universelle (Guaranteed minimum income, Basic Income Guarantee, etc.) se présente comme un revenu de base versé à tous, d'un montant permettant de vivre, indépendamment du besoin qu'en a celui qui la reçoit, et sans obligation de travail en contrepartie.

L'idée est ancienne et remonte à Thomas Paine, Jeremy Bentham, voire le De subventione pauperum sive de humanis necessitatibus de l'humaniste judéo-catalan Joan Lluís Vives i March (1526)...

Même si ce concept n'est pas purement libéral, certains libéraux le jugent préférable aux allocations actuelles (comme le « revenu minimum d'insertion » en France, devenu ensuite « revenu de solidarité active ») qui sont des trappes à pauvreté. En effet, l'allocation universelle n'entraîne pas un phénomène de désincitation au travail, puisqu'elle est versée sans conditions (pour ceux qui ont des revenus suffisants, elle se traduit par une baisse de l'impôt équivalente). Il est donc toujours avantageux de travailler plutôt que de se contenter de l'allocation. C'est à cette fin qu'un parti comme Alternative Libérale proposait un revenu d'existence (ou revenu de liberté) inconditionnel. Milton Friedman ne proposait pas exactement un revenu minimal, mais un « impôt négatif ».

Dans certaines propositions libérales, comme celle de Philippe van Parijs, le salaire minimum serait diminué ou supprimé en contrepartie de l'allocation universelle, ce qui permettrait d'abaisser le coût du travail et de relancer l'emploi. D'autres proposent un revenu minimum du travail (RMT) qui viendrait compléter le revenu mensuel de tout salarié en dessous d'un certain niveau de salaire, avec en contrepartie la suppression du salaire minimum[1]

Critique libertarienne

Étonnamment, pour certains libéraux l'allocation universelle ne serait pas du vol en raison de son universalité ! Or il s'agit bien d'une redistribution issue de l'impôt, donc de la coercition, celui qui ne paie pas d'impôt étant assisté par celui qui en paie[2]. Les inconvénients de cette allocation sont les mêmes que pour d'autres formes d'assistanat, avec des désavantages supplémentaires :

  • encouragement à la paresse d'une partie de la population, qui choisira de vivre aux dépens des actifs (et pourra trouver en cas de besoin des compléments de revenu dans le travail non déclaré)[3] ; des sondages montrent que si une telle allocation existait, une proportion importante de la population (30 à 40 %[4]) choisirait de moins travailler ;
  • cette population assistée aura tendance à toujours croître, et comme on ne pourra décemment diminuer l'allocation, les impôts devront être augmentés d'autant ;
  • par effet d'aubaine, l'allocation attirera de nombreux nouveaux résidents, pauvres ou riches (ces derniers pourront toujours avoir à l'étranger des revenus ou une fortune non déclarés[5])
  • cette allocation pourrait être conçue, d'un point de vue libéral pragmatique, comme une mesure temporaire avant une suppression complète de l'assistanat (c'est dans cet esprit que Milton Friedman la défendait, pour éviter l'empilement actuel d'allocations sociales) ; en réalité, sous la pression de la démagogie, elle risque au contraire d'être le début d'un engrenage redistributeur social-démocrate préparé par des libéraux naïfs.

Alain Wolfelsperger juge immorale l'allocation universelle, d'une part parce que « les laborieux sont injustement exploités par les paresseux », d'autre part parce que cette allocation n'impose en contrepartie aucune obligation aux bénéficiaires[6] :

« Ce qui choque, à cet égard, dans l'allocation universelle c'est justement qu'elle exonère explicitement les bénéficiaires de toute obligation de réciprocité et non pas qu'elle est contraire à on ne sait quelle éthique puritaine du travail. Ce n'est pas la sacralisation du "droit à la paresse" qu'on peut lui reprocher mais la condamnation de facto du principe de réciprocité (ou de non-exploitation) qu'elle implique. [...] [Le projet d'allocation universelle] repose sur une contradiction, pour ainsi dire, constitutionnelle : d'un côté il fait vaguement appel à la conscience morale des plus favorisés sur cette Terre pour accepter les sacrifices qu'implique sa mise en place mais, de l'autre, il conduirait au rejet formel de certains des principes les mieux universellement inscrits dans cette conscience morale. »
    — Alain Wolfelsperger

Henry Hazlitt, qui avait proposé en 1939 un « subside décroissant » (tapering subsidy : une allocation réduite progressivement, proportionnellement au revenu), indiqua avoir abandonné l'idée quand il se vit confronté à un dilemme : toute allocation de type « impôt négatif » (negative income tax) se révèle insuffisante pour les plus pauvres, et excessive pour les plus riches.

Arguments des libéraux de gauche

Pour les libéraux de gauche, l'allocation universelle ne doit son existence qu'à un contrat dont l'objet est le système monétaire choisi. Étant un système monétaire librement choisi, donc un libre contrat institué entre les hommes qui acceptent de l'utiliser, l'argument libertarien qui affirme que la monnaie est une affaire privée est respecté. Il n'est ainsi pas d'obligation pour aucun homme de rejoindre un système monétaire à allocation universelle, et chacun peut donc librement refuser cette allocation.

L'allocation universelle n'est pas l'objet d'une redistribution qui prendrait aux uns pour distribuer aux autres mais est donc fondée sur un choix de paradigme lié à la création monétaire et au libre choix d'un tel système monétaire.

Si en effet on produit de plus en plus un même objet avec les gains de productivité, son prix unitaire peut baisser et par ailleurs la somme totale des objets ainsi produits peut voir sa valeur globale monter. Il n'en n'est pas autrement dans ce paradigme pour l'instrument d'échange universel qu'est la monnaie. Elle se crée sur la base des individus et uniquement des individus, et ce faisant, si sa valeur unitaire peut baisser (quoique cela dépendra de la production en regard qui peut augmenter ou baisser elle même) et sa valeur globale peut monter puisqu'en contre-partie chaque individu peut choisir de devenir un producteur autonome avec le libre choix des ressources qu'il utilise pour cela.

En sus, et cet argument compte depuis au moins 1791 dans les droits de l'Homme de Thomas Paine, les individus sont mortels et n'ont pas de comptes à se rendre au-delà d'un temps égal à l'espérance de vie. Il n'y a donc aucune raison devant les libertés que les individus morts aient choisi qui serait propriétaire des ressources après eux, créant un biais inacceptable devant l'appropriation des ressources originelles des uns au détriment des autres. Ce qui rejoint aussi le proviso lockéen, en intégrant la succession continue des générations.

Thomas Paine[7] expliquait déjà cela selon les termes suivants :

« Ceux qui ont quitté ce monde et ceux qui n'existent pas encore sont à la plus grande distance les uns des autres que l'imagination humaine puisse concevoir : quelle possibilité d'obligation peut-il donc y avoir entre eux ? Quelle règle ou quel principe peut-on poser pour que deux êtres imaginaires dont l'un a cessé d'être et l'autre n'existe pas encore, et qui ne peuvent jamais se rencontrer dans ce monde, l'un soit autorisé à maîtriser l'autre jusqu'à la consommation des siècles ? »

De ce point de vue, l'allocation universelle est donc bien loin d'un assistanat, mais la condition même de la liberté de tout individu nouveau né, en mesure de ce fait d'utiliser les ressources de son choix pour produire et échanger de façon autonome sur la base d'une monnaie véritablement commune et ne faisant l'objet d'aucun impôt, étant créée non pas une seule fois, mais sur la seule base du flux de renouvellement des individus au sein de l'espace économique considéré.

On peut donc ainsi considérer que l'allocation universelle est fondée sur l'homme lui-même et rien d'autre, instituant ainsi que seul l'homme lui-même et son temps d'existence sont valeurs reconnues par les co-contractants. On considère alors que toute valeur étant relative à l'homme qui l'estime seule la monnaie basée sur l'homme est celle sur laquelle ils peuvent s'accorder pour un instrument d'échange. Il s'agit donc d'un contrat monétaire librement choisi qui par essence reconnaît que tout homme est émetteur fondamental de rien d'autre que des valeurs subjectives hors une seule, la monnaie, non-subjective parce qu'objet d'un contrat entre eux, donc que tout homme est émetteur fondamental de la monnaie.

Pour les libertariens, la création monétaire devrait être une affaire totalement privée, confiée au marché ; on ne peut par ailleurs, en régime libéral, disposer des ressources appropriées sans le consentement de leurs propriétaires. Si une communauté veut instaurer librement une monnaie privée avec « dividende universel », pourquoi pas ? La viabilité d'un tel projet est cependant très douteuse, car faire bénéficier tout le monde de la création monétaire ex nihilo de façon égale est un jeu à somme nulle du point de vue du « bénéficiaire », l'allocation n'étant qu'une illusion de richesse compensée en fait par l'inflation, et une utopie d'un point de vue économique : un tel système, prétendument basé sur un libre contrat mais offrant une forme de gratuité illusoire, s'il était viable, serait déjà en place et prospèrerait (comme les SELs ou certaines monnaies privées). There Is No Free Lunch !

Citations

  • « Ils prétendent que tout homme a le droit de vivre sans travailler et, en dépit des lois de la réalité, qu’il a droit à un "minimum vital" - un toit, des aliments et des vêtements -, sans faire aucun effort, comme un privilège de naissance. Qui doit lui fournir tout cela ? Mystère. » (Ayn Rand, Atlas Shrugged, discours de John Galt)
  • « L'homme, comme tous les êtres organisés, a une passion naturelle pour l'oisiveté. (...) Toute mesure qui fonde la charité légale sur une base permanente et qui lui donne une forme administrative crée donc une classe oisive et paresseuse, vivant aux dépens de la classe industrielle et travaillante. C'est là, sinon son résultat immédiat, du moins sa conséquence inévitable. » (Alexis de Tocqueville, Mémoire sur le paupérisme)
  • « Ma principale objection contre le revenu minimum garanti s'enracine dans la sagesse du choix public : par défaut d'incitation, la structure étatique nous assure que les bonnes intentions et les théories élégantes se traduisent rarement par de bons résultats en politique publique. Le plus gros risque à mettre en place un revenu garanti est qu'il ne remplace pas complètement - ni même partiellement - les programmes d'assistance existants, mais qu'il consiste seulement à rajouter une nouvelle couche de dépenses au-dessus des couches existantes. » (Véronique de Rugy[8])
  • « L’assurance d’un certain revenu minimum pour tous, une espèce de plancher en-dessous duquel personne ne devrait tomber même lorsqu’il n’arrive pas à s’auto-suffire, apparaît non seulement comme une protection tout à fait légitime contre un risque commun à tous, mais un élément nécessaire de la Grande Société dans laquelle l’individu n’a plus de demande spécifique pour les membres d’une communauté particulière dans lequel il est né. » (Friedrich Hayek, Droit, législation et liberté)
  • « Le socialisme, d’après ce qu’il est possible de saisir dans l’ensemble de ses propositions, veut faire de la société une immense ruche dont chaque alvéole recevra un citoyen auquel il sera enjoint de rester coi et d’attendre patiemment qu’on lui fasse l’aumône de son propre argent. Les grands dispensateurs de cette aumône, percepteurs suprêmes des revenus universels, formeront un état-major, passablement renté, qui, en se levant le matin, daignera satisfaire l’appétit public ; et qui, s’il dort plus longtemps que de coutume, laissera trente-six millions d’hommes sans déjeuner. » (Anselme Bellegarrigue)
  • « Je suis pour un revenu de base financé uniquement par ceux qui y sont favorables... » (Thierry Falissard)
  • « Ce concept est le prototype des droits créances consistant à faire croire à chacun qu'il peut exiger des autres le paiement d'une dette qu'ils n'ont jamais contractée. Cette illusion dénature les rapports sociaux en contribuant à leur déséquilibre et en favorisant des revendications infondées. » (Jean-Philippe Delsol[9])
  • « Le revenu de base inconditionnel est d’abord critiquable sur le plan éthique : il représente une attaque frontale contre la dignité et l’autonomie humaines. Il officialise la destruction d’un droit fondamental, le droit de propriété, qui implique que chacun est propriétaire de son capital humain et conserve les fruits de son travail. Le revenu de base inconditionnel légalise de facto le vol : il confère un droit de vivre sur le dos d’autrui, en contradiction avec la morale la plus élémentaire. En mettant en avant les besoins matériels de chacun, plutôt que la création de richesse à travers l’échange, il aboutit à la paupérisation de la société. Mais il crée avant cela l’illusion que l’être humain peut vivre aux dépens des efforts des autres. » (Pierre Bessard[10])
  • « Pour s'assurer du soutien des masses, les nouveaux pouvoirs populistes leur promettront, comme d'aucuns le proposent déjà, une « allocation universelle », payée à toute personne qui se donne la peine de vivre, qu'elle travaille ou non, quels que soient son âge, son état de fortune, sa condition ou ses mérites. On offrira, pour la première fois depuis l'expulsion d'Adam et Eve du jardin d'Eden, le droit de vivre sans travailler, certes médiocrement et sans fleuves de lait. Cela vaudra bien la peine de « faire payer les riches », même si, une fois que ceux-ci auront disparu, ou seront devenus pauvres, on ne sait qui financera le futur Paradis social. L'expérience communiste a montré que le seul mérite du socialisme était toujours la répartition à peu près égale de la misère. » (Thierry Afschrift[11])

Notes et références

  • Voir Libéraliser le Marché du Travail, Gabriel A. Giménez-Roche, Libres ! 100 idées, 100 auteurs.

  • "Le pillage réciproque n'en est pas moins pillage parce qu'il est réciproque" (Frédéric Bastiat).

  • Ce phénomène est à relativiser en fonction des barèmes de l'impôt sur le revenu. Il sera moindre dans les pays où l'impôt ne s'applique qu'à partir d'un certain montant minimal de revenu (ce qui fait qu'en France la moitié des foyers ne paient pas d'impôt).

  • Revenu garanti, « la première vision positive du XXIe siècle »

  • Le cas s'est déjà vu pour des Anglais résidant en France et déclarant leur revenu au Royaume-Uni : ils perçoivent en France des aides sociales puisqu'ils n'y ont aucun revenu.

  • L’allocation universelle, une immoralité ?, Contrepoints

  • « Thomas Paine et le revenu de base »

  • Véronique de Rugy, Reason, mars 2014

  • Jean-Philippe Delsol, Le revenu universel ou l'assistanat à vie, Les Échos, 22 mars 2016

  • Pierre Bessard, L'AGEFI, 30 mars 2016

    1. Thierry Afschrift, La Tyrannie de la redistribution, 2016

    Bibliographie

    • 2013,
      • Zachary Caceres, Michael Strong, "BIG in Free Cities", In: Guinevere L. Nell, dir., "Basic Income and the Free Market: Austrian Economics and the Potential for Efficient Redistribution (Exploring the Basic Income Guarantee)", New York: Palgrave Macmillan, pp201-220
      • Troy Camplin, "BIG and the Negative Income Tax: A Comparative Spontaneous Orders Approach", In: Guinevere L. Nell, dir., "Basic Income and the Free Market: Austrian Economics and the Potential for Efficient Redistribution (Exploring the Basic Income Guarantee)", New York: Palgrave Macmillan, pp99-122
      • Daniel Kuehn, "The BIG as a Helicopter Drop “with Austrian Characteristics", In: Guinevere L. Nell, dir., "Basic Income and the Free Market: Austrian Economics and the Potential for Efficient Redistribution (Exploring the Basic Income Guarantee)", New York: Palgrave Macmillan, pp65-79
      • Cameron Weber, "Taming Leviathan with a Basic Income", In: Guinevere L. Nell, dir., "Basic Income and the Free Market: Austrian Economics and the Potential for Efficient Redistribution (Exploring the Basic Income Guarantee)", New York: Palgrave Macmillan, pp81-96
    • 2015, "A Philosophical Economist’s Case against a Government-Guaranteed Basic Income", The Independent Review, Vol XIX, n°4, pp489–502

    Liens externes


    https://www.wikiberal.org/wiki/Allocation_universelle

     

     

     
     

     

    mai 25, 2026

    Sur l'application du populisme rothbardien


    Tout comme l'action de l'État est un jeu à somme nulle, la politique l'est aussi : certains gagnent, d'autres perdent. Mais pour que le terme « populisme » ait un sens, il doit présenter des caractéristiques distinctives afin de ne pas être confondu avec la simple démocratie. 

    Bien que la politique se manifeste dans différents contextes, des schémas se dégagent néanmoins – l'idée de lutte des classes en est un. Ainsi, dans la lutte populiste, outre l'antagonisme, le peuple et ses dirigeants politiques dénoncent l'ordre établi, c'est-à-dire le statu quo. Le populisme se situe donc au cœur d'une lutte des classes, celle qui oppose les préoccupations du peuple à celles des élites dirigeantes. 

     


    Vu sous l'angle du populisme, les partis politiques traditionnels cessent d'être représentatifs du peuple, car ils ont prouvé que leur véritable objectif est de maintenir leur domination pour servir leurs propres intérêts. D'où l'émergence récurrente de nouveaux leaders populistes, parfois étrangers à la vie politique, qui rompent avec les usages partisans et s'opposent aux autorités politiques en place. Souvent, l'arrivée de ces nouveaux venus traduit la lassitude populaire. Néanmoins, le terme « populisme » est encore plus souvent utilisé pour occulter toute forme de critique, ou est rejeté par ceux qui sont considérés comme populistes. Dès lors, le terme devient de plus en plus vague et stérile pour toute analyse sensée. Pourtant, bien que les élites dirigeantes dénoncent souvent le populisme comme un fléau, tout en considérant la démocratie comme toujours bénéfique, les mouvements populistes sont monnaie courante et ne sont guère plus qu'un phénomène récurrent de la démocratie elle-même. 

     L'auteur libertarien Jeff Deist perçoit le populisme « comme une tactique politique, sociale et économique, plutôt que comme une idéologie à proprement parler », qui peut être « de gauche, de droite, voire libertarienne, imprégnée de la vision du monde des populistes eux-mêmes ». Par conséquent, selon cette définition, puisque le populisme peut revêtir différentes formes dans son contenu, il n'est pas nécessairement bon ou mauvais en soi. 

    De plus, Deist propose quelques éléments pour définir le populisme : 

     anti-élites ; 

    anti-système ; 

    anti-technocratie ; 

    hostilité envers les partis politiques établis ; 

     Il synthétise les anciennes conceptions de la gauche et de la droite en des visions politiques hybrides parfois schizophréniques ; et il est souvent mené par une figure charismatique. 

    Mais il existe un autre élément, tout aussi essentiel, voire plus, que les précédents, qui explique la résurgence constante du populisme. Il s’agit du fait que le populisme est une stratégie pour accéder aux plus hautes sphères du pouvoir politique, quelles que soient les promesses qui s’évanouissent une fois les dirigeants populistes au pouvoir.

    Populisme libertarien 

    Les revendications populaires, dans le cadre du populisme, ne visent pas nécessairement un renforcement du rôle de l'État ; elles peuvent tout à fait aller à l'encontre de ce principe et revendiquer la liberté. En ce sens, selon Deist, les libertariens « devraient soutenir les sentiments ou les mouvements populistes lorsqu'ils sont pro-liberté/anti-État, et s'y opposer dans le cas contraire ».

    Deist soulève plusieurs questions quant à la forme que devrait prendre un populisme libertarien : 

     Que faut-il faire pour réduire la taille et le champ d'action de l'État ? Comment pouvons-nous, concrètement et dès maintenant, créer une société plus libertarienne, compte tenu des ressources disponibles et des options tactiques possibles ? Notre priorité est-elle intellectuelle, visant à rallier les élites académiques, financières et politiques à notre point de vue ? Ou bien une stratégie ascendante, axée sur les messages populistes et l'activisme politique citoyen, est-elle préférable ? 

    Puisque l'étatisme n'épargne pratiquement aucun aspect de la vie sociale de son intrusion, la réponse la plus simple à ces questions est que les libertariens devraient le combattre dans tous les domaines. Cela inclut l'action politique comme moyen supplémentaire de lutter contre l'étatisme. Mais étant donné que le politicien ordinaire n'est rien de plus qu'un opportuniste, les qualités morales des dirigeants libertariens en matière d'action politique devraient clairement être bien supérieures à celles des politiciens ordinaires. Autrement, croire qu'ils ne tricheraient pas comme la plupart des politiciens serait imprudent. 

     Populisme rothbardien 

    Murray Rothbard, peut-être le plus grand penseur libertarien de tous les temps, a imaginé un populisme de droite imprégné d'esprit libertarien. Et Ron Paul, comme le souligne Deist, a utilisé avec succès le slogan « End the Fed » comme un message populiste et idéologiquement pertinent. S'inspirant de la sagesse de Rothbard, le processus de changement visant à libérer l'humanité de l'étatisme peut sembler interminable. Mais une stratégie à long terme est essentielle à un succès réel et significatif, et contraste avec la futilité tragique d'un intérêt constant pour le moindre mal, qui échoue à moyen et long terme. Concernant la proposition de l'économiste Friedrich A. Hayek pour le changement social, Rothbard écrit : 

     Le processus de conversion hayékienne suppose que chacun, ou du moins tous les intellectuels, ne s'intéresse qu'à la vérité, et que l'intérêt économique personnel ne fait jamais obstacle. Quiconque fréquente des intellectuels ou des universitaires devrait se défaire rapidement de cette idée. Toute stratégie libertarienne doit reconnaître que les intellectuels et les influenceurs font partie du problème fondamental, non seulement à cause de leurs erreurs, mais aussi parce que leur propre intérêt personnel est lié au système en place. 

     Plus loin, Rothbard avertit que le fait de se fier uniquement à l'éducation des élites aux « bonnes idées » « signifiera que notre propre système étatique ne prendra fin que lorsque toute notre société, comme celle de l'Union soviétique, sera réduite en ruines ». La stratégie libertarienne doit donc être plus active et plus affirmée.

    À la suite de Rothbard, les libertariens doivent démasquer les élites, une stratégie de « campagne négative » des plus efficaces.

    …pour mobiliser directement les masses, court-circuiter les médias dominants et les élites intellectuelles, pour soulever le peuple contre les élites qui le dépouillent, le désorientent et l’oppriment socialement et économiquement… cette stratégie doit allier l’abstrait au concret ; elle ne doit pas se contenter d’attaquer les élites de manière abstraite, mais se concentrer précisément sur le système étatique existant, sur ceux qui constituent actuellement les classes dirigeantes. 

     Selon Rothbard, pour être politiquement pertinents, les libertariens doivent concentrer leurs efforts sur les groupes « les plus opprimés et ceux qui disposent du plus grand pouvoir d’influence sociale ». De même, et pour compléter ses propos, il convient de saisir toutes les occasions de constituer des majorités anti-étatiques significatives, c’est-à-dire de privilégier les groupes où les idées libertariennes sont susceptibles d’être rapidement et radicalement adoptées. 

    Décentralisation politique 

    Si les droits sont nécessairement universels, Rothbard estimait que leur application devait être aussi locale que nécessaire pour garantir le consentement. Il n'a jamais exclu les droits légaux de groupes tels que les familles et les communautés. Le libéralisme de Rothbard, comme le soulignait Lew Rockwell, « se retrouve dans toute communauté autonome et sans État qui reconnaît le droit de propriété, qu'il s'agisse d'une immense plantation, d'un monastère autoritaire ou d'une ville d'entreprise ». Rothbard s'opposait donc à l'erreur courante consistant à penser que l'application des droits devait être centralisée au nom de leur protection. De plus, il rejetait l'idée que toutes les ressources gérées par l'État devaient nécessairement être des gouffres financiers. En d'autres termes, en l'absence de privatisation, les services publics devaient être gérés « de la manière la plus propice à une activité commerciale ou à une gestion locale ». Rothbard appelait ainsi à un retour « au bon sens et à l'esprit originel de la Constitution ». 

     Par ailleurs, le populisme de droite de Rothbard était compatible avec une position libérale sur la décentralisation. Il estimait que les libertariens pourraient faire des compromis avec leurs partenaires au sein d'une coalition populiste, laissant ainsi le soin aux États, voire aux collectivités locales et aux quartiers, de trancher. Prenons l'exemple de l'avortement. Rothbard affirmait qu'« une interdiction assimilant un acte à un meurtre ne sera pas applicable si seule une minorité le considère comme tel ». Son message aux opposants à l'avortement était de renoncer à tenter de faire adopter un amendement constitutionnel et de s'atteler plutôt à une décentralisation radicale des décisions politiques et judiciaires au niveau des États et des collectivités locales. Par conséquent, Rothbard, partisan du droit à l'avortement, préconisait la formation d'une coalition pour cette décentralisation. Ainsi, si des collectivités locales au sein de chaque État prennent ces décisions, le problème serait considérablement atténué. 

    De plus, puisqu'il est injuste d'obliger les militants pro-vie à financer les avortements et que les libertariens s'opposent de toute façon à un système de santé financé par les contribuables, Rothbard proposa une alliance avec la droite religieuse pro-vie afin de défendre « la liberté de choix des contribuables et des gynécologues, qui subissent une pression croissante de la part des pro-avortement pour pratiquer des avortements, sous peine de sanctions ». 


    En résumé, pour Rothbard, abolir le despotisme de la Cour suprême et du pouvoir judiciaire fédéral primait sur la protection du droit à l'avortement par le biais du gouvernement fédéral. Cependant, même s'il acceptait un compromis sur une position décentralisée, cela ne l'empêchait jamais de défendre et de diffuser ce qu'il considérait comme vrai et essentiel sur chaque question.

    Que faire ? 

    Quelles que soient les idées des leaders populistes, rien ne garantit qu'ils répondront à toutes les attentes qui les ont portés au pouvoir. Certes, certaines formes de populisme seront toujours pires que d'autres et radicalement contraires aux objectifs et principes libertariens. Pourtant, en tout état de cause, compte tenu des vertus d'un populisme rothbardien, un point de départ libertarien contre l'étatisme doit toujours être la méfiance envers les élites dirigeantes. Chacun, et pas seulement les libertariens, doit toujours s'attendre au pire des politiciens, car le mensonge et la conspiration contre le peuple sont précisément ce qui les fait vivre. C'est pourquoi les libertariens doivent consacrer tous leurs efforts à dénoncer la vérité contre l'étatisme et ses représentants incarnés, et ce, sans exception. Et ce, malgré les opportunités que le statu quo peut offrir ponctuellement pour faire progresser certains objectifs libertariens spécifiques. 

    Malheureusement, la démocratie traditionnelle est peu utile dans la lutte contre l'étatisme. Il est donc plus clair que jamais que la décentralisation politique demeure la meilleure voie vers une société plus libre. Autrement dit, la sécession reste la meilleure option pour lutter contre l'étatisme et améliorer les conditions juridiques et politiques de tout peuple, et ainsi rendre la responsabilité politique aussi viable que possible afin de freiner et de réduire l'agression et le gaspillage économique engendrés par l'étatisme. Et ainsi, par cette voie, maintenir vivante la flamme de l'idéal d'une société sans État. 

     Certes, il est raisonnable de préférer un « moindre mal » à un « plus grand ». Cependant, cela peut être très trompeur. La politique a des implications infinies, et les circonstances ne permettent pas de prédire avec certitude si les libertariens seront guidés par l'un ou l'autre des deux maux que représente l'ordre étatique et continueront de le faire tous les quatre ans. De plus, préférer un moindre mal n'implique pas qu'il faille le défendre ou le promouvoir, car même ce mal doit être combattu. 

    Plus les libertariens cessent de s'opposer aux injustices avec la plus grande vigueur, ne serait-ce que pour se donner bonne conscience après leur vote, plus la victoire à long terme des libertariens s'essouffle. Mais dès le départ, inspirés par les enseignements de Rothbard, il ne suffit pas de diffuser les bonnes idées contre l'idéologie étatique. Pour véritablement combattre l'étatisme, il est impératif de démasquer les élites dirigeantes et de montrer comment elles trompent le peuple – même si ces dirigeants se déclarent libertariens et indépendamment de tout espoir populiste.

    Oscar Grau 

    Oscar Grau est musicien et professeur de piano. Depuis 2018, il promeut le libéralisme et l'école autrichienne d'économie. Depuis 2021, il dirige la section espagnole du site officiel de Hans-Hermann Hoppe. Ses autres travaux sont disponibles sur le site de l'Institut Ludwig von Mises et dans la revue Unz Review.

    https://libertarianinstitute.org/articles/on-applying-rothbardian-populism/

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