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octobre 26, 2026

Les origines et le destin de la souveraineté numérique ! Tôt ou tard, l’Europe devra choisir entre ouverture et dépendance, ou se laisser faire ce choix

Les origines et le destin de la souveraineté numérique 

Tôt ou tard, l’Europe devra choisir entre ouverture et dépendance, ou bien ce choix sera fait pour elle.

 En juin 2023, Sam Altman, PDG d'OpenAI, s'est rendu à New Delhi pour s'adresser aux entrepreneurs et aux investisseurs. Lorsqu’on lui a demandé si trois ingénieurs indiens dotés de 10 millions de dollars pourraient construire quelque chose de comparable à OpenAI, sa réponse a été sans détour : il était « totalement désespéré » pour des start-ups disposant de ressources limitées de rivaliser avec des acteurs établis dans le développement de modèles de fondation. Dix-neuf mois plus tard, la start-up chinoise DeepSeek démontrait qu’un modèle leader pouvait être formé à une fraction du coût que beaucoup dans la Silicon Valley considéraient comme essentiel.

  

De toute évidence, Altman avait tort d’universaliser la structure des coûts de la Silicon Valley, mais son argument plus général reste valable : bâtir une industrie numérique indépendante est extrêmement difficile. 

 Cette asymétrie reste une caractéristique déterminante du paysage technologique mondial. Parmi les principales économies mondiales, seules deux – la Chine et la Russie – ont réussi à créer des écosystèmes numériques considérablement isolés des plateformes américaines. D’autres économies, comme l’Inde et le Brésil, disposent de vastes réserves de talents, de capitaux abondants et de vastes marchés, mais rien n’approche le même degré d’autonomie technologique. 

 Cet écart reflète l’économie des marchés numériques, où servir un utilisateur supplémentaire d’un moteur de recherche, d’un réseau social ou d’un vaste modèle linguistique ne coûte presque rien. Renforcés par les effets de réseau, les coûts marginaux proches de zéro ont tendance à produire des monopoles naturels dans la mesure où les premiers arrivants accumulent les utilisateurs, les données, la distribution et les talents en ingénierie plus rapidement que leurs concurrents ne peuvent rattraper leur retard. À mesure que les rendements s’accumulent, l’écart se creuse. 

 Sur la plupart des marchés numériques, le premier entrant vient des États-Unis. Une fois qu’une telle plateforme atteint une masse critique, la concurrence locale devient structurellement improbable, non pas en raison d’un manque de talents, mais parce que les coûts marginaux proches de zéro laissent peu de place à des alternatives viables. Lorsqu’un produit est déjà gratuit, formé sur beaucoup plus de données et profondément ancré dans les habitudes des utilisateurs, une concurrence significative est effectivement exclue. Dans ces conditions, le seul moyen fiable de soutenir la concurrence nationale est d’empêcher les entrants étrangers d’établir une position dominante avant que les entreprises locales ne puissent se développer. 

 C’est exactement ce que la Chine a fait, même si sa souveraineté numérique n’a pas été initialement conçue dans le cadre d’une stratégie industrielle. Au début des années 2000, le gouvernement chinois s’est concentré principalement sur le contrôle des flux d’informations plutôt que sur la formation de champions nationaux de la technologie. En 2009 encore, Google détenait 40 % du marché chinois de la recherche.

 À l’époque, la préoccupation première des autorités chinoises était de limiter la contestation politique, et non de réduire la dépendance économique ; les entreprises étrangères pouvaient donc détenir des parts importantes dans des sociétés technologiques locales. Yahoo, par exemple, a investi un milliard de dollars dans Alibaba en 2005, acquérant ainsi une participation de 40 % dans ce qui était déjà l’une des entreprises les plus prometteuses de Chine. 

C’est précisément ce qui rend la trajectoire numérique de la Chine si instructive. Il n’existait aucun plan directeur prévoyant que des entreprises comme Tencent ou ByteDance deviendraient des géants de la technologie, ni aucune feuille de route claire pour bâtir un Internet grand public autonome. Le « Grand Pare-feu » a été érigé à des fins politiques ; ses répercussions économiques n’étaient, au départ, qu’accessoires. 

À la suite des émeutes d’Urumqi, dans le Xinjiang, en juillet 2009, la Chine a considérablement durci le contrôle de son Internet. Facebook et Twitter ont été bloqués, tandis que YouTube — déjà soumis à des restrictions intermittentes — est devenu définitivement inaccessible. Refusant de se plier aux exigences de censure du gouvernement, Google s’est, de fait, retiré du marché chinois. 

 Le vide ainsi créé dans la sphère numérique chinoise ne s’est pas comblé du jour au lendemain. Il a été progressivement occupé par des plateformes locales, portées par l’écosystème de réseaux sociaux en pleine expansion de Tencent et par l’infrastructure numérique plus vaste d’Alibaba. WeChat, lancé en 2011, a permis de consolider ce paysage fragmenté en une plateforme unique et intégrée. 

 Les entreprises américaines se sont retrouvées exclues. À ce jour, la participation de 40 % de Yahoo dans Alibaba — qui a atteint une valeur bien supérieure à 100 milliards de dollars à son apogée et a fini par générer environ 40 milliards de dollars de gains — demeure l’une des erreurs de calcul géopolitique les plus coûteuses de l’histoire des entreprises, laissant Yahoo en marge d’un marché qu’il avait pourtant contribué à bâtir. 

Une fois qu’elles ont atteint une envergure nationale, les entreprises chinoises ont entrepris une démarche à laquelle les plateformes américaines avaient rarement été contraintes : reconstruire elles-mêmes des pans entiers de leur infrastructure technologique. Ce projet, baptisé « de-IOE », visait à remplacer les ordinateurs centraux (mainframes) d’IBM, les bases de données d’Oracle et les systèmes de stockage d’EMC au sein des secteurs bancaire et manufacturier. 

 Cette transition, motivée par des impératifs de sécurité nationale, a été renforcée par des mesures politiques. En 2014, une directive du gouvernement chinois a fixé pour objectif de placer, d’ici 2019, 75 % des technologies utilisées par le secteur bancaire sous contrôle national. Il en a résulté un écosystème conçu localement — d’AliSQL à OceanBase, entre autres — qui a conféré à la Chine une autonomie bien plus grande sur l’ensemble de la chaîne technologique, des applications et de l’infrastructure cloud aux logiciels d’entreprise fondamentaux. En d’autres termes, le passage à l’échelle a précédé la souveraineté. 

La Russie est parvenue à un résultat similaire par des voies différentes. Tout comme en Chine, l’implication initiale de l’État dans ce secteur ne relevait pas principalement d’une politique industrielle. Le moteur de recherche Yandex a vu le jour à la fin des années 1990 et a été constitué en société indépendante en 2000, tandis que le réseau social VKontakte a été lancé en 2006, bien avant l’adoption de lois sur la souveraineté numérique. 

 La survie de ces entreprises ne découle pas uniquement d’une planification étatique. Les barrières linguistiques ont conféré aux services locaux un avantage précoce sur les plateformes américaines, les fondateurs russes ciblant des utilisateurs dont l’expérience numérique était déjà façonnée par leurs propres sensibilités culturelles, leurs habitudes et leurs modes de recherche. 

 Cet écosystème numérique national a par la suite été institutionnalisé par la loi sur « l’Internet souverain » de 2019, puis davantage consolidé par les sanctions économiques imposées à la suite de l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022. Toutefois, cette protection n’a pas pris, au départ, la forme d’une politique industrielle explicite. Les barrières linguistiques et réglementaires ont suffi à offrir aux entreprises locales l’espace nécessaire pour se développer. 

 Certes, la trajectoire de la Russie vers la souveraineté numérique a été moins délibérée que celle de la Chine, et elle est allée moins loin. Il n’en demeure pas moins que la leçon structurelle est comparable : lorsqu’un marché est, ne serait-ce que partiellement, protégé de l’emprise des plateformes américaines dominantes, des capacités nationales peuvent émerger.

 Avec une population de 1,4 milliard d’habitants, l’une des plus grandes communautés de développeurs anglophones au monde et une culture entrepreneuriale bien établie, l’Inde aurait dû produire ses propres champions numériques dominants à l’échelle mondiale. Comme la Chine, elle a connu un boom mobile induit par les smartphones, qui lui a permis de dépasser l’ère du PC. 

 Pourtant, si l’Inde a produit des ingénieurs exceptionnels – dont beaucoup, comme Sundar Pichai, PDG d’Alphabet, et Satya Nadella, PDG de Microsoft, dirigent désormais de grandes entreprises technologiques américaines – elle n’a pas produit de plate-forme numérique dominante à l’échelle mondiale. Flipkart, la société de commerce électronique la plus prospère d'Inde, a vendu une participation majoritaire à Walmart en 2018 pour 16 milliards de dollars. La plateforme de covoiturage Ola n’a jamais établi une suprématie décisive sur son plus grand concurrent américain, Uber, et a ensuite subi une forte révision de sa valorisation. Paytm, bien qu’il soit devenu l’une des applications financières les plus téléchargées au monde à son apogée, n’est jamais devenu aussi intégré à l’économie qu’Alipay en Chine. 

 Le seul véritable succès est venu en dehors du marché privé. L’interface de paiement unifiée de l’Inde est une véritable réussite en matière d’infrastructure, mais en tant que système géré par le gouvernement, elle ne rivalise pas directement avec les opérateurs historiques américains. Essentiellement, l’État a réussi là où les entrepreneurs privés ne le pouvaient pas, en créant un système de paiement public que les plateformes étrangères ne pouvaient pas facilement remplacer. 

 En revanche, chaque tentative des fondateurs indiens de rivaliser directement sur des marchés de consommation ouverts se heurtait à la même contrainte : les plateformes américaines sont arrivées avant que les alternatives locales n’aient mûri et les effets de réseau ont fait le reste. Même si la fragmentation, les défis de monétisation, la gouvernance et les niveaux de revenus ont également joué un rôle, l’ouverture a privé les entreprises locales de la demande protégée qui permet à des plateformes privées dominantes d’émerger. 

Le Brésil offre un autre exemple révélateur. Même s’il a donné naissance à de véritables champions du numérique, ceux-ci ont souvent été acquis par des entreprises étrangères avant de pouvoir atteindre une échelle régionale ou mondiale. Buscape, la principale plateforme de comparaison de prix du pays, a été rachetée par le conglomérat sud-africain Naspers en 2009. iFood, développé au sein du studio de start-up mobile Movile, est devenu le premier service de livraison de nourriture d'Amérique latine, mais a finalement été absorbé par Prosus, la branche d'investissement cotée aux Pays-Bas de Naspers, qui détient désormais une participation majoritaire. 

Toutes les entreprises n’ont pas suivi cette voie. Totvs est resté l’un des principaux éditeurs de logiciels d’entreprise, mais n’a jamais atteint l’échelle d’une plateforme grand public. Pendant ce temps, MercadoLibre – la plateforme de commerce électronique la plus performante de la région – a été fondée en Argentine et est entrée sur le marché brésilien en tant que concurrent étranger. 

 Les entrepreneurs brésiliens ont identifié des opportunités, créé des produits compétitifs et atteint une échelle significative. Pourtant, ils n’ont pas pu empêcher les capitaux étrangers, qu’ils soient américains ou sud-africains, de prendre le contrôle au moment même où leurs entreprises prenaient de la valeur. Plutôt que de produire des champions nationaux, l’ouverture des marchés financiers et numériques a laissé les entreprises brésiliennes sous contrôle étranger, avec une grande partie de la valeur réalisée à l’étranger. 

 Comme en Inde, lorsque l’État a construit une infrastructure numérique plutôt que d’attendre l’émergence de champions privés, les résultats ont été sensiblement différents. Pix, lancé par la banque centrale du Brésil en 2020, est rapidement devenu le système de paiement instantané le plus utilisé du pays, démontrant que la souveraineté numérique est possible lorsqu'un pays contrôle une couche fondamentale de l'économie numérique que les opérateurs historiques étrangers ne peuvent pas simplement submerger de capitaux ou d'échelle.

 Toutefois, la protection du marché ne suffit pas. Sans un contrôle national sur les entreprises qui émergent au sein de cet espace protégé, les bénéfices seraient captés ailleurs. 

La même dynamique est aujourd’hui à l’œuvre dans le domaine de l’intelligence artificielle (IA). Par exemple, DeepSeek a été fondée à Hangzhou, en Chine, en 2023. La même année, la Chine a instauré une réglementation sur l’IA générative, imposant aux services destinés au grand public de s’enregistrer auprès de l’Administration du cyberespace chinoise ; cette mesure a conduit au retrait des applications non conformes des plateformes de téléchargement locales. 

En juillet 2024, OpenAI a coupé l’accès à son API aux développeurs basés en Chine. Cette restriction d’accès aux principaux modèles américains a offert aux entreprises chinoises davantage de marge de manœuvre pour expérimenter et perfectionner leurs propres systèmes. La protection nationale n’étant plus seulement défensive, des sociétés comme Alibaba, Moonshot, MiniMax et ByteDance ont pu passer rapidement de l’imitation au déploiement, avant même que les acteurs étrangers déjà bien établis ne puissent asseoir leur domination. 

L’Union européenne a adopté une approche diamétralement opposée. Les produits d’IA américains ont pénétré rapidement les marchés européens et, malgré quelques frictions réglementaires, n’ont rencontré aucun obstacle structurel comparable. Par conséquent, les start-ups européennes se disputent aujourd’hui des utilisateurs qui ont déjà accès à des produits soutenus par des entreprises ayant investi des milliards de dollars dans les infrastructures de calcul et le développement de modèles. Même Mistral AI, le laboratoire européen de premier plan, cherche à gagner en envergure par le biais de partenariats, plutôt qu’en rivalisant directement avec les géants américains du secteur. 

Ce fait, en soi, est révélateur. Ce que Mistral propose souvent à ses clients européens ne se limite pas à une innovation de pointe ; cela englobe également la souveraineté, l’ouverture et le contrôle. Or, dès lors que cette proposition elle-même dépend de partenariats avec des fabricants de puces américains, le fossé entre le discours de l’UE et sa réalité industrielle devient difficile à ignorer. 

 Les décideurs politiques européens ont consacré des années à tenter de remédier à la dépendance numérique par la voie réglementaire, notamment via le Règlement général sur la protection des données (RGPD), le Règlement sur les marchés numériques (Digital Markets Act) et le Règlement sur l’IA (AI Act). Si le Règlement sur les marchés numériques peut permettre de limiter certains abus de position dominante, aucune de ces législations ne crée les conditions d’une demande protégée, indispensables à l’émergence de champions nationaux. Les coûts de conformité peuvent certes freiner les acteurs en place, mais ils ne permettent pas d’inverser la dynamique du « premier arrivant » (first-mover advantage) qui a consolidé leur position sur le marché. 

La fenêtre temporelle propice à l’émergence de champions numériques s’ouvre tôt et se referme rapidement ; elle nécessite, en règle générale, une forme d’espace de marché protégé pour permettre aux capacités nationales de se développer. La Chine a restreint la concurrence étrangère, intégrant par la suite cette approche à sa stratégie industrielle ; l’Inde disposait des talents, mais pas de la protection nécessaire ; le Brésil, quant à lui, possédait les talents, mais pas les mécanismes de contrôle des capitaux. L’Europe, pour sa part, consacre bien plus d’énergie à débattre de l’éthique de l’intelligence artificielle qu’à créer les conditions industrielles indispensables pour être compétitive.

 Cela ne veut pas dire que l’Europe devrait imiter la Chine ou la Russie. Cela signifie simplement que la souveraineté requiert un certain degré de préférence. L’UE peut choisir de protéger des couches spécifiques de son marché – données, secteurs réglementés, marchés publics et infrastructures critiques – et accepter les coûts à court terme d’une ouverture réduite comme le prix d’une capacité à long terme. Alternativement, il peut rester ouvert et accepter un certain niveau de dépendance structurelle à l’égard de la technologie américaine. 

 Ce que l’UE ne peut pas faire, malgré une décennie d’efforts, c’est réguler sa voie vers la souveraineté numérique tout en laissant inchangées les conditions d’accès au marché. Cette tension n’est pas nouvelle. Dans son arrêt Schrems II de 2020, la Cour de justice de l’UE a invalidé le Privacy Shield, le principal cadre de transfert de données entre l’UE et les États-Unis, au motif que la loi américaine en matière de surveillance et l’absence de recours judiciaires efficaces ne répondaient pas aux normes de l’UE, en particulier celles fixées par le RGPD et la Charte des droits fondamentaux. 

 Malheureusement, au lieu de tirer la conclusion qui s’impose, l’UE a négocié un nouveau cadre en 2023, en s’appuyant sur les engagements exécutifs de l’administration de l’ancien président américain Joe Biden, dont le sort sous la présidence américaine de Donald Trump reste incertain. Pour un bloc disposé à abolir son propre cadre de transfert de données pour des raisons de souveraineté, sous-traiter la politique numérique à un autre gouvernement n’est pas une approche durable. Tôt ou tard, l’Europe devra choisir entre ouverture et dépendance, ou se laisser faire.

 Robin Rivaton

 

 Robin Rivaton est directeur général de Stonal, une entreprise technologique européenne, conseiller auprès de la confédération française des entreprises, le Mouvement des Entreprises de France et affilié au groupe de réflexion Fondapol, basé à Paris. Il est l'auteur de huit livres.

 https://www.fondapol.org/decryptage/the-origins-and-fate-of-digital-sovereignty/

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