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juillet 14, 2026

14 Juillet 2026, un défilé Franco-Ukrainien !

 Sommaire:
 
A) - 14 Juillet 2026 : Que viennent faire les QR codes et les soldats ukrainiens dans le défilé de la fête nationale française ?
 
B) - Réformer nos jours fériés pour libérer le travail, sanctuariser le 14 juillet pour fédérer la Nation
 
C) - 14 Juillet 1789 : La Révolution française ou le suicide géopolitique du premier royaume d’Europe ? 
 
La première Fête nationale du 14 juillet (1880)
Le 14 juillet 1880 marque la première célébration officielle de la Fête nationale française. Quelques jours plus tôt, le 6 juillet 1880, une loi avait officiellement fait du 14 juillet la fête nationale de la République. Cette date évoque à la fois la prise de la Bastille du 14 juillet 1789, symbole de la Révolution française, et la Fête de la Fédération du 14 juillet 1790, qui célébrait l'unité et la réconciliation du peuple français.
Pour cette première Fête nationale, de nombreuses villes et villages organisèrent des cérémonies officielles, des défilés militaires, des discours patriotiques, des bals populaires, des illuminations et des feux d'artifice. Les bals populaires occupaient une place essentielle dans les festivités. Ils permettaient aux habitants de se retrouver, de danser et de partager un moment de joie dans une ambiance chaleureuse et conviviale.
En instituant cette fête, le gouvernement de la Troisième République souhaitait renforcer le sentiment d'unité nationale et rappeler les valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité. Cette première célébration de 1880 posa les bases d'une tradition qui perdure encore aujourd'hui.
Si les cérémonies officielles, le défilé militaire et les feux d'artifice demeurent les temps forts du 14 Juillet, les bals populaires ont, dans de nombreuses communes, peu à peu laissé place aux concerts et autres animations. Cette évolution a transformé la manière de célébrer cette journée, en faisant progressivement disparaître l'esprit des fêtes d'autrefois, où chacun était invité à participer en dansant et en partageant un moment de convivialité.

 
A) - 14 Juillet 2026 : Que viennent faire les QR codes et les soldats ukrainiens dans le défilé de la fête nationale française ?
 
Le défilé militaire du 14 Juillet 2026 s’annonce exceptionnel par son ampleur. Mais il sera également profondément politique. Environ 500 militaires représentant les pays de la « Coalition des volontaires », dont l’Ukraine, doivent ouvrir la parade sur les Champs-Élysées, tandis que cette édition sera placée sous le signe officiel du « réveil stratégique de l’Europe ». La présence de contingents étrangers lors de la fête nationale française n’a, en elle-même, rien d’inédit. Mais l’Ukraine n’est pas aujourd’hui un pays comme un autre : elle est une nation en guerre, au cœur d’un conflit majeur dans lequel la France n’est officiellement pas cobelligérante. Dès lors, une question mérite d’être posée sans caricature ni procès d’intention : le 14 Juillet reste-t-il d’abord la célébration de la France, de son armée et de son unité nationale, ou devient-il progressivement l’instrument symbolique d’une politique étrangère dont les choix et les risques n’ont jamais fait l’objet d’un véritable débat national ?
 

Le défilé militaire du 14 Juillet 2026 s’annonce exceptionnel par son ampleur. Mais il sera également profondément politique. Environ 500 militaires représentant les pays de la « Coalition des volontaires », dont l’Ukraine, doivent ouvrir la parade sur les Champs-Élysées, tandis que cette édition sera placée sous le signe officiel du « réveil stratégique de l’Europe ». La présence de contingents étrangers lors de la fête nationale française n’a, en elle-même, rien d’inédit. Mais l’Ukraine n’est pas aujourd’hui un pays comme un autre : elle est une nation en guerre, au cœur d’un conflit majeur dans lequel la France n’est officiellement pas cobelligérante. Dès lors, une question mérite d’être posée sans caricature ni procès d’intention : le 14 Juillet reste-t-il d’abord la célébration de la France, de son armée et de son unité nationale, ou devient-il progressivement l’instrument symbolique d’une politique étrangère dont les choix et les risques n’ont jamais fait l’objet d’un véritable débat national ?

Une fête nationale française qui a toujours parlé au monde

Il faut commencer par rappeler une évidence historique : la présence de militaires étrangers au défilé du 14 Juillet n’est nullement une innovation d’Emmanuel Macron. La France a régulièrement invité des contingents étrangers à participer à sa fête nationale, souvent afin de célébrer une alliance, une coopération militaire ou un anniversaire diplomatique. En 2023, des militaires indiens ouvraient ainsi la parade ; en 2025, l’Indonésie était à l’honneur. D’autres armées alliées ont participé au défilé au fil des décennies, et cette dimension internationale appartient désormais à la diplomatie militaire française.

Le 14 Juillet lui-même n’a d’ailleurs jamais été une cérémonie dépourvue de message politique. Institué comme fête nationale en 1880, dans une France encore profondément marquée par la défaite de 1870 et la perte de l’Alsace-Lorraine, le défilé militaire devait aussi manifester le redressement d’une nation qui reconstruisait son armée et entendait retrouver sa place parmi les grandes puissances. Depuis lors, les Champs-Élysées sont devenus chaque année une scène sur laquelle la France montre ses forces, honore ses soldats et adresse, qu’elle le veuille ou non, un message au reste du monde.

L’édition 2026 assume pleinement cette dimension. Le ministère des Armées la présente comme le reflet d’un environnement stratégique transformé et comme l’illustration du « réveil stratégique de l’Europe ». Environ 500 militaires issus des pays de la Coalition des volontaires doivent ouvrir le défilé, dans une parade qui comptera environ 6 800 militaires à pied. Le dispositif officiel présente cette coalition, portée notamment par la France et le Royaume-Uni, comme un instrument destiné à préparer des garanties de sécurité pour l’Ukraine dans la perspective d’un éventuel cessez-le-feu.

Tout cela est parfaitement assumé. Et c’est précisément pour cette raison que la question mérite d’être posée.

Car inviter l’armée d’un pays allié en temps de paix n’a pas exactement la même signification que mettre à l’honneur, au cœur de la fête nationale, les militaires d’un État actuellement engagé dans une guerre de haute intensité contre une puissance nucléaire avec laquelle la France n’est officiellement pas en guerre.

Soutenir l’Ukraine ne signifie pas abolir toute distinction entre solidarité et engagement

Depuis l’invasion russe de février 2022, la France soutient l’Ukraine politiquement, financièrement et militairement. Cette politique est celle de l’État français et s’inscrit dans un engagement plus large des puissances européennes. On peut en approuver les modalités ou les contester ; on ne peut nier sa réalité.

Mais la diplomatie et la stratégie reposent précisément sur des distinctions.

Soutenir un pays ne signifie pas devenir ce pays. Lui fournir des armes ne signifie pas partager automatiquement tous ses objectifs de guerre. Défendre son droit à l’existence ne signifie pas que ses intérêts nationaux se confondent nécessairement avec ceux de la France. Toute politique étrangère sérieuse commence par cette séparation entre l’émotion légitime suscitée par un conflit et la définition froide de l’intérêt national.

C’est précisément ici que le débat devient stratégique. Pour Roland Lombardi, géopolitologue et directeur du Diplomate média : « soutenir l’Ukraine est un choix politique et surtout idéologique ; glisser progressivement vers une situation de cobelligérance contre la Russie en est un autre, infiniment plus dangereux. Du point de vue strict de l’intérêt national français, l’Ukraine ne constitue pas un intérêt vital comparable à l’intégrité du territoire national ou à la protection de nos approches immédiates. Quant à la présentation d’une invasion prochaine de l’Europe occidentale par la Russie comme une quasi-certitude, elle mérite pour le moins d’être confrontée aux réalités militaires : après plus de quatre années d’une guerre extrêmement coûteuse, Moscou n’a conquis qu’une partie (moins de 20% !) du territoire ukrainien. Imaginer ses armées déferlant demain jusqu’à Paris relève donc davantage, en l’état du rapport de forces, du scénario mobilisateur que de l’analyse stratégique sérieuse ».

Il ajoute : « le véritable désastre européen pourrait précisément consister à transformer durablement la Russie en ennemi irréductible. Cette rupture a déjà un coût géopolitique, économique, énergétique et stratégique considérable et désastreux pour le continent. Elle rapproche mécaniquement Moscou de Pékin et renforce parallèlement la dépendance sécuritaire de l’Europe envers Washington. Pour une pensée authentiquement souverainiste européenne, l’objectif de long terme devrait au contraire être celui d’une Europe des nations forte et indépendante, capable d’établir avec la Russie un partenariat solide fondé sur la complémentarité entre la puissance économique et technologique européenne, les immenses ressources russes et la profondeur stratégique de l’espace eurasiatique. Un tel rapprochement, un bloc eurasiatique, constituerait naturellement un cauchemar géopolitique pour Washington comme pour Pékin. C’est précisément pourquoi l’Europe devrait peut-être commencer par se demander quels sont ses propres intérêts, plutôt que de raisonner éternellement à travers ceux des autres ».

Cette fuite en avant ne peut enfin être dissociée des intérêts économiques considérables qui accompagnent le réarmement européen. Dans son éditorial consacré au complexe militaro-industriel américain, publié également ce jour dans Le Diplomate média, Roland Lombardi défend l’idée que celui-ci exerce une influence considérable non seulement à Washington, mais aussi, directement ou indirectement, sur les choix stratégiques européens. « La permanence d’un « croquemitaine » russe contribue à entretenir une politique de confrontation et à légitimer durablement la hausse des dépenses militaires. Pour mesurer les conséquences industrielles de cette dépendance, il suffit d’observer le succès spectaculaire du F-35 américain auprès des chancelleries européennes.

Il suffit également de constater, parfois avec une certaine consternation, le ton adopté par une partie des dirigeants européens face à Moscou. Malgré le coût économique et géostratégique déjà considérable de la rupture avec la Russie, et alors même qu’une confrontation directe entre puissances nucléaires pourrait conduire au cataclysme, certains responsables européens semblent parfois plus belliqueux qu’Attila ». 

La formule est volontairement provocatrice, mais elle soulève une question sérieuse : l’Europe poursuit-elle encore une stratégie définie à partir de ses propres intérêts, ou s’enferme-t-elle dans une logique d’escalade dont d’autres puissances et d’autres industries pourraient finalement être les principales bénéficiaires ?

C’est pourquoi la présence ukrainienne au défilé de 2026 pose une question différente de celle des invitations étrangères habituelles. Le symbole intervient au moment où le pouvoir français a considérablement durci son discours envers Moscou et où la Coalition des volontaires travaille précisément à l’architecture militaire de l’après-cessez-le-feu en Ukraine. Le ministère des Armées ne dissimule d’ailleurs pas la portée du message : la présence de la coalition doit illustrer « la solidarité européenne » et « l’engagement de la France auprès de ses partenaires ». 

Le problème n’est donc pas la présence de quelques militaires ukrainiens en elle-même. Il réside dans la transformation possible du 14 Juillet en outil de légitimation symbolique d’une orientation géopolitique précise. Or la fête nationale n’appartient ni à un gouvernement ni à une majorité présidentielle. Elle appartient à la nation.

Il existe une différence fondamentale entre utiliser le 14 Juillet pour honorer une alliance ancienne ou une coopération militaire et l’inscrire dans une séquence diplomatique destinée à afficher l’unité d’une coalition constituée autour d’une guerre toujours en cours. Dans le second cas, le symbole militaire peut devenir un acte politique. Et en géopolitique, les symboles sont rarement innocents.


Une contestation qui gagne aussi les milieux militaires

Cette interrogation n’est pas seulement portée par des responsables politiques d’opposition ou par les réseaux sociaux. Elle trouve également un écho dans certains milieux militaires et anciens combattants, même s’il convient de ne pas transformer des prises de position particulières en expression officielle de « l’armée française », la « grande muette »…

C’est notamment le cas de l’association Place d’Armes, qui rassemble principalement d’anciens militaires et qui a publié une tribune intitulée Le 14 juillet doit rester une fête nationale. Son existence témoigne d’un malaise réel dans une partie de la communauté militaire, sans permettre pour autant de prétendre que l’ensemble des armées françaises partagerait cette position. La nuance est essentielle : les militaires d’active sont soumis à un devoir de réserve et l’institution militaire, par définition, exécute les décisions du pouvoir civil.

Il n’en demeure pas moins qu’une colère plus sourde existe dans certains cercles militaires. Elle ne vise pas nécessairement les soldats ukrainiens eux-mêmes, dont le courage au combat est difficilement contestable, mais ce qui est perçu comme une instrumentalisation politique de l’armée française et de son rendez-vous le plus symbolique avec la nation.

Le général Loïc Mizon, gouverneur militaire de Paris, présente lui-même le défilé comme « l’expression ultime de notre cohésion nationale » et comme un moment de communion entre la nation et ses armées. C’est précisément cette définition qui nourrit le débat : si le 14 Juillet constitue l’un des rares moments où la France se rassemble autour de ses soldats, jusqu’où peut-on charger cette cérémonie d’un message diplomatique lié à un conflit extérieur qui divise une partie de l’opinion publique ?

Il serait évidemment excessif de prétendre que 500 militaires étrangers effacent les milliers de soldats français présents sur les Champs-Élysées. Le ministère prévoit une parade massive des forces françaises et rappelle que le défilé est d’abord celui des militaires servant leur pays. Mais le protocole possède sa propre grammaire. Ouvrir un défilé, placer une coalition à l’honneur et inscrire toute la cérémonie sous le signe du « réveil stratégique de l’Europe » ne relèvent pas de simples détails d’organisation.

C’est un message.

La seule question est de savoir si ce message correspond réellement à celui que la nation française souhaite adresser au monde.

Le 14 Juillet appartient-il encore à la nation ?

Le débat dépasse finalement largement la seule Ukraine.

Depuis plusieurs années, la politique étrangère française semble parfois hésiter entre la défense d’une autonomie stratégique nationale, héritée du gaullisme, et une européanisation croissante de ses choix de sécurité. La guerre en Ukraine a accéléré cette évolution, tandis que le discours officiel présente désormais régulièrement la sécurité ukrainienne comme indissociable de celle du continent européen.

Cette thèse peut être défendue. Elle peut également être discutée. Mais elle ne devrait pas être soustraite au débat démocratique par la puissance du symbole.

Le 14 Juillet n’est pas un sommet diplomatique. Ce n’est pas une réunion de l’OTAN, ni une conférence de la Coalition des volontaires. C’est la fête nationale française et, depuis 1880, le grand rendez-vous de la nation avec ses armées. 

Cette interrogation prend cette année une dimension supplémentaire avec la polémique provoquée par les nouvelles conditions d’accès au défilé. Pour la première fois, le grand public devra obligatoirement s’inscrire au préalable et présenter un QR code nominatif pour accéder aux Champs-Élysées. La mesure est officielle et justifiée par des impératifs de sécurité. Elle n’en produit pas moins un symbole pour le moins malheureux : après les QR codes du Covid pour entrer dans un restaurant, il faudra désormais en présenter un pour assister à la fête nationale. Dans le même temps, de nombreux Français verront leurs festivités locales soumises à diverses restrictions concernant l’alcool, les pétards ou certaines manifestations populaires. D’où ce sentiment, chez une partie de l’opinion, d’une fête nationale progressivement encadrée, filtrée et presque privatisée, tandis que des contingents étrangers seront, eux, placés à l’honneur sur les Champs-Élysées. Le raccourci est évidemment polémique ; le malaise symbolique, lui, mérite d’être entendu. L’obligation d’inscription préalable et de QR code est bien confirmée par la préfecture de police…

Comme l’écrit Roland Lombardi dans son éditorial dans Le Diplomate média cité plus haut : « Notre défilé du 14 Juillet n’échappe évidemment pas à cette logique. Cette année encore, les autorités ont mis en place un dispositif d’accès renforcé aux Champs-Élysées, notamment par un système d’inscription préalable et de QR codes. Officiellement, il s’agit de répondre aux impératifs de sécurité. Sans doute. Mais il est difficile de ne pas y voir également une manière de mieux maîtriser un événement public susceptible d’offrir une caisse de résonance aux contestations visant Emmanuel Macron, dont la popularité et surtout l’autorité figurent parmi les plus exécrables enregistrées sous la Ve République. Là encore, la communication officielle et la Realpolitik ne racontent pas toujours exactement la même histoire… »

La présence ponctuelle de contingents étrangers peut naturellement y avoir sa place lorsqu’elle célèbre une fraternité d’armes ou une alliance. Mais lorsque cette invitation devient le prolongement d’une idéologie plus qu’une stratégie diplomatique concernant une guerre en cours, la frontière entre célébration nationale et communication politique devient plus difficile à distinguer.

La France peut soutenir l’Ukraine sans ukrainiser sa fête nationale. Elle peut coopérer avec ses partenaires européens sans transformer le 14 Juillet en démonstration d’adhésion à une stratégie dont les conséquences peuvent engager durablement sa sécurité. Elle peut enfin honorer le courage des soldats étrangers tout en réservant le cœur symbolique de sa fête nationale à ceux qui servent sous son propre drapeau.

Car la véritable question n’est pas de savoir si les soldats ukrainiens méritent le respect. Ils le méritent.

Elle est de savoir ce que la France veut encore célébrer lorsqu’elle célèbre le 14 Juillet.

Dans une époque où les repères nationaux s’effacent, où la guerre revient aux frontières de l’Europe et où les choix stratégiques peuvent avoir des conséquences considérables, les symboles devraient être maniés avec davantage de prudence que jamais. Le défilé militaire n’est pas un décor offert à la diplomatie du moment. Il est l’expression d’une continuité historique qui dépasse les gouvernements, les présidents et les alliances circonstancielles.

Le 14 Juillet peut parler au monde. Mais il devrait d’abord parler à la France.

Le Diplomate 

https://lediplomate.media/decryptage-14-juillet-2026-viennent-faire-qrcodes-soldats-ukrainiens-defile-fete-nationale-francaise/

 

B) - Réformer nos jours fériés pour libérer le travail, sanctuariser le 14 juillet pour fédérer la Nation
 

Les questions du travail, de la productivité et de la retraite restent des sujets éminemment sensibles du débat social en France. Elles seront au cœur du débat présidentiel. Alors que notre pays fait face à une dette publique au sens de Maastricht qui s’établit à 3 536,1 milliards d’euros (soit 117,5 % du PIB au premier trimestre 2026) et des dépenses publiques culminant à 57,2 % du PIB, le débat sur le « travailler plus ou plus longtemps » se heurte trop souvent à des dogmes figés. Pourtant, face au blocage persistant sur l’évolution de l’âge de la retraite, persister dans le statu quo est une erreur stratégique. Le sujet n’est pas populaire mais il est grand temps de faire le tri dans nos jours fériés : sanctuariser ceux qui font sens, et assouplir les autres pour redonner de la liberté à l’économie réelle.

Le 14 juillet : le ciment de nos valeurs républicaines

S’il n’y avait qu’un seul jour férié à sanctuariser ce serait incontestablement le 14 juillet. Dans une société française en voie de communautarisation et profondément fracturée, cette date porte haut nos valeurs d’égalité citoyenne, laïques et républicaines.

Le 14 juillet ne doit pas être un simple jour de repos parmi d’autres ; il est l’expression d’une révolution populaire et le symbole d’une grande fête fédératrice. Dans un contexte marqué par une forme de « guerre civile permanente », un antisémitisme décomplexé et une absence de projet politique clair, cette date renforce notre sentiment d’appartenance à la Nation. Elle rappelle notre attachement viscéral au lien « État-Armée-Liberté-Nation », protecteur de notre souveraineté nationale, moteur de la reconnaissance des compétences, de la promotion par le mérite, et fondateur d’une égalité des droits et des devoirs. Le 14 juillet mérite plus d’attention que n’importe quelle autre date du calendrier.

Lever les tabous économiques

Cependant, sanctuariser pleinement le 14 juillet exige, en contrepartie, d’oser assouplir d’autres dates, à commencer par le 1er mai. Rappelons la réalité des chiffres : un seul jour de travail supplémentaire en semaine peut générer un gain de croissance d’environ 0,10 point de PIB, soit près de 3 milliards d’euros de richesse supplémentaire injectés dans l’économie nationale. À l’inverse, l’alignement de jours fériés chômés agit comme un frein direct sur notre productivité.

Célébrer la valeur du travail en se faisant un devoir absolu de l’interdire est devenu le paradoxe suprême de notre législation. La partition orchestrée à l’occasion du 1er mai 2026 a été une étonnante cacophonie politique. Cette « camisole administrative » sur le travail étouffe le bon sens et engendre des incohérences proprement hallucinantes sur le terrain (commerces de proximité) tandis que les grandes plateformes de e-commerce continuent de dominer les échanges sans contrainte.

Il ne faut plus de tabou sur le travail des jours fériés et du dimanche. Les Français veulent travailler mieux et être payés plus. La nouvelle relation au travail – portée par l’ubérisation, le télétravail ou la semaine des 4 jours – exige de la flexibilité.

Le pari du volontariat et du dialogue social de terrain

Les Français qui supportent de moins en moins les discours politiciens sont fortement attachés à leurs libertés. Empêcher les salariés volontaires de travailler pour doubler (et pourquoi pas tripler ?) leur rémunération alors que le pouvoir d’achat reste leur préoccupation numéro 1 face à l’inflation, est une faute économique et politique. La solution réside dans la confiance accordée au dialogue social de terrain. Il convient de libérer la possibilité de travailler les jours fériés, et le dimanche, en se basant strictement sur le volontariat. Transformer certains jours fériés en journées de solidarité basées sur le volontariat rapporterait, selon le Sénat, près de 4,8 milliards d’euros pour le financement de notre modèle social.

Le sujet été instrumentalisé à des fins partisanes. Pourtant cette approche pragmatique permettrait aux salariés de « choisir de travailler » pour gagner beaucoup plus ou de s’arrêter via leur compteur de durée annuelle ; aux PME de maintenir leur service client, de créer de la richesse et de faire face à la concurrence agressive des plateformes en ligne. C’est-à-dire : respecter la réalité économique tout en préservant les symboles des conquêtes sociales.

En dehors des dates clés religieuses ou historiques qu’il faut sanctuariser (comme Noël, la Saint-Sylvestre, le 15 août et le 14 juillet, le 8 mai), la liberté de travailler doit primer. Il est grand temps de déverrouiller notre économie figée, de remettre de la cohérence dans notre droit du travail et de la souplesse dans nos entreprises pour libérer ceux qui ont l’envie d’avancer.

Bernard Cohen-Hadad

Bernard Cohen-Hadad est entrepreneur et président du Think Tank Étienne Marcel. Membre de la Société d’économie politique, il est aussi président de la commission du développement économique du Conseil économique, social et environnemental régional en Île-de-France. Il est également membre de la Chambre de commerce et d’industrie de la Région de Paris-Île-de-France. Auteur de L'Avenir appartient aux PME paru chez Dunod, Bernard Cohen-Hadad est l’auteur de nombreuses tribunes publiées dans les médias. Il a été membre de l’Observatoire de l’épargne réglementée, de l’Observatoire du financement des entreprises, de l’Observatoire des PME et ETI par le marché et du Comité consultatif du secteur financier (CCSF). Il participe actuellement à l’Euro Retail Payment Board (ERPB) auprès de la Banque centrale européenne, au Comité national des moyens de paiements (CNMP) et au Comité pour l’éducation financière (EDUCFI). Il est membre du Conseil scientifique de l’École supérieure des métiers du droit.

https://nouvellerevuepolitique.fr/reformer-nos-jours-feries-pour-liberer-le-travail-sanctuariser-le-14-juillet-pour-federer-la-nation/

 

C) - 14 Juillet 1789 : La Révolution française ou le suicide géopolitique du premier royaume d’Europe ? 

Le titre est volontairement provocateur. Il ne s’agit ni de nier l’immense portée politique et universelle de la Révolution française, ni de réduire 1789 à une catastrophe dont il aurait suffi de tourner la page. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, l’égalité civile, la souveraineté nationale et la destruction de l’ancien ordre social ont profondément transformé la France avant de bouleverser le monde. Mais l’historien et le géopolitologue doivent aussi regarder ce que le roman national préfère parfois laisser dans l’ombre : en 1789, la France n’est pas un pays insignifiant qui accède soudainement à l’Histoire. Elle est le royaume le plus peuplé et la première puissance continentale d’Europe, le centre culturel du « Siècle français », la rivale principale de la Grande-Bretagne et une puissance militaire et maritime redevenue redoutable après avoir contribué à arracher les colonies américaines à Londres. Quelques années plus tard, l’État est ruiné, le pays déchiré par la guerre civile et l’Europe coalisée contre lui. Napoléon accomplira ensuite le formidable sursaut militaire d’une puissance qui tentera de récupérer en vingt ans ce qu’elle avait commencé à perdre en 1789, avant Waterloo et l’avènement du Siècle britannique. Dès lors, une question iconoclaste mérite d’être posée à l’approche du 14 Juillet : la Révolution fut-elle, parallèlement à son extraordinaire héritage politique, l’un des plus grands désastres géopolitiques de l’histoire de France ?


1789 : la Révolution éclate au sommet de la puissance française

L’image d’une France de 1789 moribonde, condamnée à s’effondrer sous le poids d’un Ancien Régime totalement pétrifié, mérite d’être sérieusement nuancée. Le royaume traverse une crise financière et politique profonde, mais demeure une puissance considérable. Avec environ 28 millions d’habitants, la France est alors le pays le plus peuplé d’Europe occidentale et probablement le plus puissant réservoir humain du continent. Sa population, jeune et majoritairement rurale, constitue une formidable réserve de travail, de production et bientôt de soldats. Cette masse démographique donnera d’ailleurs aux armées révolutionnaires puis napoléoniennes une profondeur humaine que peu d’adversaires pourront égaler. La levée en masse et la conscription transformeront cette jeunesse nombreuse, souvent paysanne, habituée à une existence physiquement rude, en une machine militaire capable de terroriser l’Europe pendant plus de vingt ans.

La puissance française est également culturelle et diplomatique. Le français est la langue des cours, des élites et de la diplomatie européenne. Paris rayonne sur les arts et les idées. La monarchie de Louis XVI vient surtout de remporter contre sa vieille rivale britannique une victoire géopolitique majeure en soutenant l’indépendance des États-Unis. Rochambeau, La Fayette, de Grasse et les forces françaises ont contribué de manière décisive à la défaite anglaise. Après les humiliations de la guerre de Sept Ans, Versailles a pris sa revanche.

Mais cette victoire a coûté extrêmement cher. L’aide française aux insurgés américains a aggravé une dette publique déjà considérable, tandis que le système fiscal de l’Ancien Régime demeure incapable de répartir efficacement l’effort entre les ordres et les territoires. Les tentatives de réforme conduites successivement par Turgot, Necker, Calonne ou Brienne se heurtent aux intérêts établis, aux résistances des privilégiés et à une crise d’autorité croissante. À cela s’ajoutent les mauvaises récoltes de 1787 et 1788, les tensions sur le prix des grains, le chômage et le terrible hiver 1788-1789. La Révolution n’a donc pas une cause unique : elle naît de la rencontre explosive entre une crise financière de l’État, un blocage institutionnel, des transformations sociales profondes et une crise de subsistance qui frappe directement le peuple. 

Il faut ici éviter deux caricatures symétriques. La première consisterait à raconter 1789 comme l’irruption miraculeuse de la liberté dans un pays qui n’aurait été jusque-là que ténèbres et oppression. La seconde serait de réduire la Révolution à une conspiration ayant détruit un royaume parfaitement gouverné. La France de Louis XVI avait besoin de réformes profondes. Le paradoxe est précisément que le roi et plusieurs de ses ministres en avaient conscience, mais que le système politique ne parvint pas à les mener à bien avant que la crise ne l’emporte.

C’est peut-être là que s’effondre l’idée confortable d’un prétendu « sens de l’Histoire ».

Pour Roland Lombardi, géopolitologue, historien et directeur du Diplomate média : « Rien n’était écrit. L’Histoire n’avance pas sur des rails et il suffit parfois d’une décision, d’un homme ou d’une hésitation pour modifier le cours des siècles. Si Louis XVI avait été fait du même bois que son illustre aïeul Louis XIV, il aurait peut-être ordonné aux troupes positionnées autour de Paris de réprimer brutalement les premiers troubles. La Bastille n’aurait peut-être jamais été prise et la Révolution aurait pu emprunter un tout autre chemin, voire ne pas avoir lieu sous la forme que nous lui connaissons. Le roi hésita notamment devant la perspective de faire couler le sang français. L’Histoire, avec son ironie habituelle, verra finalement couler le sien, celui de ses proches et, surtout, celui de centaines de milliers de Français sur le territoire national puis sur tous les champs de bataille d’Europe ».

Cela ne signifie évidemment pas qu’une répression aurait réglé les causes profondes de la crise. Elle aurait pu les différer, les déplacer ou provoquer une explosion plus violente encore. Mais elle rappelle une vérité essentielle : la Révolution française n’était pas davantage inévitable que ne le sont les grands événements que les historiens reconstruisent après coup comme s’ils avaient toujours dû se produire.

De la Bastille au chaos : quand la première puissance continentale se déchire

La prise de la Bastille, le 14 juillet 1789, possède une puissance symbolique qui dépasse depuis longtemps la réalité militaire de l’événement. Elle devient le symbole de la chute de l’arbitraire et de l’entrée du peuple dans l’Histoire. Cette mémoire appartient légitimement au patrimoine politique français.

Mais la géopolitique ne s’arrête pas aux symboles.

À partir de 1789, la France entre dans une période de déstabilisation intérieure d’une violence exceptionnelle. L’autorité monarchique se désagrège, une partie des élites émigre, l’Église est fracturée par la Constitution civile du clergé, l’économie est profondément perturbée et la monnaie révolutionnaire, l’assignat, finit par sombrer dans l’inflation. La radicalisation politique conduit à la chute de la monarchie, aux massacres de Septembre puis à la Terreur. À partir de 1793, la guerre de Vendée et les insurrections fédéralistes transforment une partie du territoire en champ de bataille intérieur.

La Terreur constitue à cet égard l’un des moments les plus sombres et les plus complexes de la Révolution. Dans une République assiégée de l’extérieur, menacée par les insurrections intérieures et travaillée par les luttes entre factions, le gouvernement révolutionnaire érige progressivement l’exception en système de gouvernement. Maximilien Robespierre en demeure la figure la plus célèbre, au point d’avoir presque fini par incarner à lui seul une mécanique qui le dépassait pourtant largement. Il serait historiquement simpliste d’en faire l’unique architecte d’une Terreur née de la guerre, de la peur, des rivalités politiques et d’institutions révolutionnaires collectives. Mais il en fut incontestablement l’un des principaux dirigeants et théoriciens, notamment lorsqu’il associa la vertu révolutionnaire à la nécessité de la terreur, conçue comme un instrument de salut public. La logique est redoutable : lorsque le pouvoir prétend incarner la vertu et désigne ses adversaires comme des ennemis du peuple, la violence politique peut rapidement ne plus connaître de limites.

La guillotine devient alors le symbole d’une Révolution qui finit par dévorer ses propres enfants. Girondins, hébertistes, dantonistes et bientôt Robespierre lui-même disparaissent successivement dans une épuration permanente où l’accusateur du jour peut devenir le condamné du lendemain. La chute de Robespierre le 9 Thermidor an II — 27 juillet 1794 — puis son exécution le lendemain illustrent jusqu’à la caricature cette mécanique révolutionnaire : celui qui avait contribué à faire de la Terreur un mode de gouvernement finit à son tour sur l’échafaud. Au-delà du bilan humain, toujours discuté selon les périmètres retenus, cette période révèle surtout l’ampleur de l’effondrement politique traversé par la première puissance continentale européenne.

L’ampleur du désastre humain donne la mesure de cette rupture. Les chiffres demeurent discutés et varient selon que l’on comptabilise les morts au combat, les exécutions, les massacres, les décès en détention ou ceux provoqués par les maladies dans les armées, mais un ordre de grandeur peut être avancé : entre 1789 et 1799, les violences politiques, la répression et les guerres civiles auraient causé en France autour de 200 000 à 300 000 morts, tandis que les guerres révolutionnaires engagées à partir de 1792 auraient coûté la vie à plusieurs centaines de milliers de soldats français – probablement autour de 350 000 à 450 000 sur l’ensemble de la décennie révolutionnaire, maladies comprises.

À elle seule, la guerre de Vendée aurait fait environ 170 000 morts parmi les habitants de la « Vendée militaire », et près de 200 000 victimes au total selon certaines estimations. La qualification de « génocide vendéen », défendue notamment par Reynald Secher, demeure toutefois vivement contestée par une partie importante de l’historiographie, Jean-Clément Martin parlant de crimes de guerre et de violences de masse sans reconnaître l’existence d’un génocide au sens historique et juridique du terme.

La persécution religieuse alourdit encore ce bilan : prêtres réfractaires, religieux et fidèles furent exécutés, massacrés, emprisonnés ou déportés ; 223 ecclésiastiques furent notamment tués lors des massacres de Septembre et plus de 500 prêtres moururent dans les seules conditions effroyables des pontons de Rochefort. Faute de catégorie statistique homogène, il n’existe cependant aucun chiffre scientifique consensuel permettant d’isoler l’ensemble des chrétiens morts spécifiquement en raison de leur foi.

Au total, en croisant les estimations disponibles tout en évitant les doubles comptes entre catégories parfois imbriquées, on peut raisonnablement retenir un ordre de grandeur de 600 000 à 750 000 morts français directement ou indirectement liés aux violences intérieures et aux guerres de la décennie révolutionnaire. Ce bilan demeure nécessairement approximatif, d’autant que certaines évaluations portent sur l’ensemble des guerres révolutionnaires jusqu’en 1802, mais il suffit à mesurer l’ampleur du choc démographique, militaire et politique subi par la France en l’espace de quelques années.

Quelques années seulement après avoir contribué à vaincre la Grande-Bretagne en Amérique, la France mobilisait désormais une part considérable de son énergie à poursuivre ses ennemis extérieurs, à combattre ses adversaires intérieurs et à éliminer ses propres révolutionnaires.

Dans le même temps, la France entre en guerre contre l’Europe. Il serait toutefois historiquement faux de présenter cette guerre comme une simple agression des monarchies étrangères contre une Révolution pacifique : le 20 avril 1792, c’est bien la France révolutionnaire qui déclare la guerre au « roi de Bohême et de Hongrie », c’est-à-dire à l’Autriche. Les responsabilités de l’embrasement sont multiples, entre peur de la contagion révolutionnaire chez les monarchies européennes, ambitions françaises, calculs des Girondins et volonté de certains acteurs de résoudre la crise intérieure par la guerre extérieure.

Pour Londres, le spectacle est d’abord observé avec un mélange de fascination, d’inquiétude et bientôt d’opportunisme. Voir la principale rivale continentale et maritime de la Grande-Bretagne s’enfoncer dans la crise ne pouvait évidemment pas constituer une mauvaise nouvelle stratégique. La France qui avait contribué quelques années auparavant à arracher l’Amérique à la Couronne britannique mobilisait désormais son énergie contre elle-même. Pour un rival, il existe des victoires que l’on remporte sans avoir à tirer le premier coup de canon.

Il faut cependant être rigoureux sur un point qui nourrit depuis deux siècles une abondante littérature : même si des historiens sérieux l’affirment, aucune preuve historique solide ne permet d’affirmer que Londres, la City ou la franc-maçonnerie anglaise auraient organisé ou financé la Révolution française de 1789 comme une opération clandestine destinée à détruire la monarchie française. Les théories du complot maçonnique ont été largement contestées par l’historiographie. La franc-maçonnerie a certes participé à la circulation des idées des Lumières et nombre d’acteurs de l’époque fréquentaient les loges, mais cela ne démontre nullement l’existence d’un centre de commandement britannique de la Révolution.

En revanche, lorsque la guerre franco-britannique commence en 1793, les opérations clandestines deviennent une réalité documentée. Londres développe des réseaux d’espionnage, finance des opérations contre la République et soutient différentes forces contre-révolutionnaires susceptibles d’affaiblir la France de l’intérieur. Autrement dit, la thèse d’une Angleterre ayant fabriqué 1789 n’est pas établie ; celle d’une Grande-Bretagne exploitant ensuite méthodiquement le chaos français relève, elle, de la logique la plus élémentaire des puissances et de pratiques historiques bien réelles.

Les Britanniques ne seraient d’ailleurs pas les derniers à agir ainsi. Les grandes puissances n’ont jamais eu pour habitude d’observer passivement les crises de leurs adversaires lorsqu’elles peuvent les exploiter. Londres excellera bientôt dans l’art de financer les coalitions continentales contre la France, laissant souvent les autres fournir les soldats pendant qu’elle mobilise sa flotte, son crédit et ses ressources financières. En 1805 encore, la diplomatie britannique contribue puissamment à la formation de la Troisième Coalition et engage des sommes considérables pour soutenir l’effort militaire de ses alliés.

La Révolution a ainsi produit un paradoxe extraordinaire. En détruisant une partie de l’ancien ordre, elle affaiblit d’abord profondément l’État français. Mais en libérant des forces sociales et nationales nouvelles, elle lui donne bientôt les moyens de mobiliser la population à une échelle inconnue sous la monarchie. La France perd son ancien équilibre, mais découvre la guerre de masse. C’est cette énergie nouvelle que Bonaparte saura bientôt capter.

Napoléon : le formidable sursaut d’une puissance qui tente de récupérer en vingt ans ce qu’elle avait commencé à perdre en 1789

La Révolution aurait pu conduire à l’effacement durable de la France. Elle produit finalement Napoléon.

Le jeune général corse, issu lui-même de cette Révolution, hérite d’un pays épuisé, mais aussi d’une armée aguerrie par des années de guerre, d’une administration profondément transformée et d’une mobilisation nationale, voire d’un certain fanatisme, que l’Ancien Régime n’aurait probablement jamais pu obtenir à une telle échelle. Il comprend mieux que quiconque comment transformer l’énergie révolutionnaire en puissance étatique.

Le Consulat puis l’Empire restaurent l’autorité, réorganisent l’administration, stabilisent les finances et donnent à la France des institutions dont certaines structurent encore le pays. Sur le champ de bataille, Napoléon transforme la puissance démographique française en instrument militaire. Les soldats de la Grande Armée ne sont pas tous des fanatiques révolutionnaires, loin de là, mais beaucoup appartiennent à une génération née dans la rupture de 1789, nourrie par la promotion au mérite, la gloire militaire et l’idée que l’ordre ancien ne reviendra jamais tout à fait.

Pour Roland Lombardi : « Napoléon représente ainsi le formidable sursaut, comme les fins d’Empire en produisent toujours dans l’Histoire. Napoléon est un sursaut militaire fulgurant et flamboyant d’une puissance qui ne veut pas mourir et qui tente de récupérer en vingt ans ce qu’elle avait commencé à perdre en 1789 ».

Et, pendant un temps, il y parvient.

À la paix d’Amiens en 1802, la France retrouve une position exceptionnelle. Talleyrand pourra écrire qu’elle jouissait alors d’une puissance, d’une gloire et d’une influence auxquelles « l’esprit le plus ambitieux » n’aurait rien pu souhaiter de plus. Quelques années plus tard, après Austerlitz, Iéna et Friedland, Napoléon domine l’Europe continentale. 

Mais cette domination contient sa propre contradiction. La France triomphe sur terre tandis que la Grande-Bretagne conserve la maîtrise des mers. Trafalgar ferme durablement la perspective d’une domination maritime française. Le Blocus continental échoue à étouffer Londres et contribue à épuiser l’Empire. L’Espagne devient une plaie ouverte, la campagne de Russie une catastrophe et les coalitions successives finissent par accomplir ce qu’aucune puissance n’aurait pu réaliser seule.

En 1815, Waterloo clôt moins une bataille qu’une époque.

Talleyrand, personnage insaisissable que l’Histoire française a souvent présenté comme l’archétype du traître, accomplit alors l’un des plus remarquables tours de force de notre histoire diplomatique. Au Congrès de Vienne, il exploite les rivalités entre les vainqueurs, invoque le principe de légitimité et parvient à réintroduire la France vaincue dans le concert des grandes puissances. Il ne « sauve » pas seul le pays d’un découpage qui aurait été formellement arrêté, mais il contribue puissamment à empêcher son déclassement définitif et à restaurer sa capacité d’action diplomatique. La France peut même conclure, en janvier 1815, une alliance secrète avec la Grande-Bretagne et l’Autriche contre les ambitions russo-prussiennes : quelques mois seulement après la chute de Napoléon, le vaincu était déjà redevenu un acteur du jeu européen.

Ce prodige diplomatique ne doit cependant pas masquer la rupture fondamentale. Et Roland Lombardi d’ajouter : « après Napoléon, rien ne sera véritablement comme avant. La France restera une grande puissance et connaîtra encore plusieurs sursauts remarquables. Napoléon III tentera de lui rendre une politique mondiale et une influence décisive en Europe avant le désastre de 1870. De Gaulle, un siècle plus tard, restaurera dans des circonstances presque miraculeuses le rang d’une France vaincue en 1940, lui donnera l’arme nucléaire et cherchera à préserver son indépendance entre les deux blocs. Mais la prépondérance est définitivement perdue ».

Le XIXᵉ siècle sera britannique. Londres domine les mers, la finance mondiale et bientôt une part considérable du commerce international. La révolution industrielle renforce encore cette avance, tandis que la France, malgré sa puissance, ne retrouvera jamais la position relative qui était la sienne au cœur du XVIIIᵉ siècle.

La Révolution a-t-elle affaibli la France ou inventé le monde moderne ?

Réduire la Révolution française à un suicide géopolitique serait pourtant aussi faux que d’en faire une pure épopée lumineuse.

Car si la France perd progressivement sa prépondérance, elle impose au monde une partie de ses idées.

La Révolution puis les armées napoléoniennes diffusent ou accélèrent l’égalité civile, l’abolition de nombreux privilèges, la rationalisation administrative et de nouvelles conceptions de la souveraineté. Le Code civil survivra aux victoires comme aux défaites. Dans plusieurs territoires européens, les transformations institutionnelles imposées ou inspirées par la France auront des effets durables. 

Mais cette révolution politique porte également en elle une force qui bouleversera les XIXᵉ et XXᵉ siècles : le nationalisme.

La souveraineté cesse progressivement d’appartenir seulement au monarque pour être attribuée à la nation. Les peuples commencent à se penser comme des acteurs politiques. Les conquêtes napoléoniennes exportent les principes révolutionnaires, mais provoquent également, par réaction, l’éveil de nationalismes allemand, espagnol, italien et d’autres encore. La nation moderne devient à la fois un principe d’émancipation et une formidable machine de mobilisation politique et militaire. 

De cette matrice sortiront les mouvements nationaux du XIXᵉ siècle, les unifications italienne et allemande, les révolutions de 1830 et de 1848, puis, sous des formes radicalisées, certaines des grandes confrontations du XXᵉ siècle. Il serait absurde d’attribuer les guerres mondiales à la seule Révolution française ; il serait tout aussi absurde de nier que 1789 a profondément transformé la manière dont les peuples européens pensent l’État, la nation, la citoyenneté et la guerre.

C’est peut-être là le paradoxe ultime.

La France révolutionnaire puis napoléonienne a perdu la bataille de la puissance, mais elle a en partie gagné celle des idées. La Grande-Bretagne dominera le XIXᵉ siècle matériel ; une grande partie du monde continuera pourtant à parler le langage politique né de la rupture française.

Le 14 Juillet mérite donc mieux que les légendes, qu’elles soient révolutionnaires ou contre-révolutionnaires. La prise de la Bastille ne fut ni le commencement miraculeux de la liberté humaine, ni la seule cause du déclin français. Elle fut le symbole d’un basculement beaucoup plus vaste, dont les conséquences échappèrent rapidement à ceux qui l’avaient provoqué.

En 1789, la France était le premier royaume d’Europe continentale. En 1815, elle sortait de vingt-six années de révolution et de guerre, vaincue mais encore debout grâce à sa puissance profonde et au génie de quelques hommes. Entre les deux, elle avait changé le monde, terrorisé l’Europe, perdu un roi, dévoré plusieurs régimes, fait surgir Napoléon et contribué, presque malgré elle, à ouvrir le siècle britannique.

Et Roland Lombardi de conclure : « les révolutions ont cette particularité : ceux qui les commencent savent rarement où elles finiront. Celle de 1789 donna au monde une partie de son vocabulaire politique moderne. Mais pour la France, le prix géopolitique fut immense. Après Napoléon, elle connaîtra encore des heures de grandeur et quelques sursauts exceptionnels mais malheureusement éphémères. Et au final, elle ne redeviendra jamais, la puissance qu’elle avait été avant que l’Histoire ne bascule, un certain 14 juillet 1789… »

Le Diplomate

https://lediplomate.media/histoire-14-juillet-1789-revolution-francaise-suicide-geopolitique-premier-royaume-europe/

 

 

 

 

décembre 14, 2014

Stéphane Geyres t-il la Liberté par principe naturel ?

L'Université Liberté, vous convie à lire ce nouveau message. Des commentaires seraient souhaitables, notamment sur les posts référencés: à débattre, réflexions...Merci de vos lectures, et de vos analyses.


La société libre



La société actuelle

Mon objectif aujourd’hui est de vous parler de la société libre, d’une société où tout repose d’abord sur la liberté de tous et de chacun. On verra que c’est quelque chose de très simple, la liberté est toujours simple, mais il semble que beaucoup aient besoin de l’entendre, de la voir expliquée pour mieux en matérialiser les concepts. Je vais donc tenter l’exercice.

On pourrait aborder le sujet directement, mais on pourrait perdre je pense beaucoup des motivations et des principes qui nous importent. Je propose donc plutôt de commencer par une rapide analyse de la société actuelle, forcément très partielle sinon partiale, mais destinée à la fois à ouvrir les yeux sur notre esclavage et à marteler les principes qui viennent fonder la liberté. Comme certains principes de la société moderne sont coriaces, je passerai ensuite un peu de temps à dénoncer l’illusion démocratique moderne, ce qui risque d’en choquer plus d’un. Nous pourrons alors parler de la société libre, mais pas juste en affirmant de vagues concepts arbitraires, non. On essaiera plutôt de montrer que l’espace idéal pour la liberté, ses fondamentaux juridiques, nous conduisent à certaines certitudes inéluctables quant à son organisation. La liberté ce n'est pas le chaos. Enfin, et pour préparer un éventuel débat, je propose de poser quelques réflexions relatives au chemin à suivre pour nous voir un jour vivre en Libertalie.

Comme point de départ de ma critique de la société actuelle, je prendrai une tarte à la crème socio-politique, à savoir le chômage. On peut difficilement faire plus lancinant comme sujet dans l’actualité de ces quarante dernières années. C’est bien sûr en premier lieu un sujet économique. Mais dont la solution est connue depuis la nuit des temps à l’échelle de la science économique : le chômage est un effet d’un coût du travail maintenu arbitrairement plus élevé que le libre marché le déciderait, ce qui conduit à une réticence des acteurs économiques à embaucher des ressources rendues insuffisamment productives. Voilà toute l’histoire sous l’angle théorique. Toutes les expériences en la matière, telle thatchérienne, ont confirmé ce que la logique et le bon sens indiquent.

Ce qui est intéressant avec le chômage, c’est le simple fait qu’il existe et qu’il perdure. Car si la solution est connue et est si simple, comment se peut-il que le problème ait pu apparaître et surtout ne soit pas encore réglé ? Certains avanceront que la théorie économique n’est pas si tranchée, que cette analyse simple est en fait simpliste et que le chômage est un phénomène en réalité bien plus complexe économiquement. Et ils avanceront d’autres théories, le plus souvent interventionnistes car dans tous les cas il ne peut y avoir que deux points de vue, soit pour le laissez-faire, soit interventionniste. Mais s’ils ont raison, comment expliquent-ils que le chômage n’existe que concomitamment à ces mêmes théories interventionnistes ? Et comment expliquent-ils leurs quarante ans d’échec ?

En fait, ce débat sur la théorie économique est un rideau de fumée. Les politiciens sont tout sauf des idiots et si jamais ils ne se sont réellement attaqués au chômage jusqu’à vraiment en faire un concept du passé, c’est qu’ils n’y ont aucun intérêt politique. Oh bien sûr, le chômage est en tête des programmes politiques de tous bords depuis des décennies. Mais il n’est jamais au mieux que raboté, étouffé, calmé. Jamais supprimé. Jamais vous n’entendez dire que le SMIC est une cause profonde du chômage et qu’il est donc désormais supprimé, puisque la lutte contre le chômage le justifie. Je pense qu’il y a à cela deux explications en rapport avec notre liberté.

La première touche la théorie économique. On l’a vu, si ces théories sont nombreuses, elles ne peuvent être que de deux types : interventionnistes ou pas. Or comment imaginer que le politicien, dont l’existence même, la survie repose sur la croyance qu’il peut agir sur notre bonheur, que ce politicien adopte un discours ou une théorie qui reposerait sur l’idée que toute intervention politique dans l’économie ne peut être que néfaste ou nuisible ? On comprend aisément pourquoi toutes ces théories fleurissent et prospèrent : parce qu’elles ne servent qu’à une chose : entretenir la croyance envers le pouvoir politique et en sa capacité à nous garantir notre bien-être.

Mais je crains que la raison principale au chômage soit bien pire, bien plus sordide. Le chômeur est en état de dépendance. Pas tous certes et heureusement. Mais le chômeur de longue durée est forcément dans cette configuration, sinon il s’en sortirait tout seul. Il a besoin de ses allocations, de l’aide de Pôle Emploi et de tous les avantages sociaux afférents à ce statut. Il devient dès lors un client politique, un manant qui vit de l’aumône sociale. Un esclave moderne donc. Et un esclave mendiant, en plus. Ces clients-là sont précieux pour le pouvoir, à une époque de fort abstentionnisme, ils forment un réservoir de votants hautement appréciable de nos vampires élus.

Un autre thème très proche dans le dogme socialiste, un thème de la famille de la justice sociale, et lui aussi lancinant et rampant depuis des décennies dans les abysses de déficits dignes de trous noirs, c’est bien sûr celui de la soi-disant sécurité sociale. Evidemment, la Sécu est un autre de ces emblèmes de notre social-démocratie qui repose sur une conception marxiste de la société. Le célèbre Laurent C. qui sur Contrepoints raconte son épopée obstinée et courageuse face à l’institution le dit très bien, le credo de la Sécu n’est rien de moins que : « chacun reçoit en fonction de ses besoins et paie en fonction de ses moyens ».

Pourquoi cela n’est pas libéral ? Justement parce qu’il y a dans ce principe un déséquilibre dans les flux qui est profondément immoral. Le moteur humain que constitue l’envie, qui par ailleurs est la source de nos initiatives et de toute l’histoire du progrès, fait que chacun a des besoins infinis. Et la vie consiste justement à chacun les arbitrer selon ses propres moyens, ce que l’économiste appelle « agir ». Rompre le lien de responsabilité individuelle entre besoins et moyens, comme veut le faire la Sécu pour nous protéger par sa bienveillance collective de façade, c’est démonter l’agir humain, c’est contester la vie de chacun au profit d’une collectivité qui décide à notre place mais jamais à notre profit à tous et surtout à chacun.

Mais ce que l’expérience de Laurent C. nous apprend est pire que ces considérations d’ordre économique. Tout le projet de Laurent repose sur sa certitude de réussir à quitter la Sécu parce que son monopole est aboli et même reconnu illégal par l’Europe depuis de nombreuses années. Pourtant le cancer bureaucratique français résiste, chaque pince du crabe tente de le retenir au sein des filets du monstre. Chacune des institutions de la Sécu nie notre liberté de choix d’assurance santé. Pourquoi donc ?

On peut imaginer trois raisons essentielles, forcément relativement irrationnelles, puisque la rationalité n’a plus lieu d’être dans cette histoire. En premier lieu, l’immense déficit joue. Bien évidemment, ceux qui cherchent à fuir ne sont pas ceux qui profitent du système, ce sont donc les cotisants qui veulent quitter le Titanic. Mais si l’information se transmet, si de plus en plus de cotisants quittent le navire, qui va payer pour les autres ? Comment le déficit peut-il faire autrement que plonger ? On retrouve ensuite les deux arguments évoqués pour le chômage, sans surprise. Reconnaître la fausseté du principe de base de la redistribution sociale, fût-elle relative à la santé, ce serait reconnaître la nocivité de l’interventionnisme redistributif étatique. Et bien sûr le clientélisme électoral venant des bénéficiaires joue de même à plein.

Un fait divers récent me servira à illustrer l’écart de liberté que nous subissons entre l’argument théorique de la solidarité et sa manifestation spontanée et réelle. Une « Mamie Loto » a pendant des années organisé des lotos entre clubs de personnes âgées, pour notamment collecter des fonds pour des œuvres caritatives diverses, dont notre cher Téléthon. Voilà donc une bien brave femme. Mais il lui est hélas sorti de la tête, à elle et à ses collègues manifestement, que nous sommes en France. Or en France, les jeux d’argent sont un monopole d’état. Pourtant, je ne sais pas chez vous, mais chez moi il en fleurit un peu partout. On est donc loin du monopole.

Où est donc le hic ? C’est que le monopole, ça permet des arrangements. Tant que vous créez une association qui collecte les gains et surtout qui paye un impôt colossal dessus, le monstre froid ferme les yeux, il se contente de la seule chose qui compte vraiment, le fric. Mais notre Mamie a cru pouvoir passer au-dessus de cela sous prétexte sincère d’action de solidarité. Ne sommes-nous pas en Socialie ? Pour sûr, tous ces braves socialistes approuveront son action. Or, pour bien rappeler ses règles et son pouvoir, le monstre a préféré mettre une nonagénaire aux fers plutôt que de fermer les yeux et prendre le risque d’une dangereuse jurisprudence. Vive le fisc.

Ces aspects sociaux sont assez bien connus des libéraux comme étant des domaines où notre liberté est bafouée, même si tous ne mesurent pas toujours jusqu’à quel point. Mais il y a bien d’autres domaines de la vie courante où c’est le cas, je dirais même que rares sont les domaines où ce n’est pas le cas. Ainsi la circulation routière. Une des caractéristiques d’une société libre, c’est sa diversité, reflet de la diversité humaine. On nous bassine de nos jours pour imposer la diversité sociale, mais à y bien regarder, cela n’est qu’un oxymore de plus, la diversité étant une réalité et non un produit de lex, dura lex. Or sur les routes, que constate-t-on ? Un seul code de la route pour tous. Il y a des rapides ou des lents ? Un seul code. Il y a des voitures sûres ou des épaves ? Un seul code. Il y a des urgences et des vacances ?  Un seul code.

Déjà, à bien y réfléchir, on pourrait se demander pourquoi le code ne se limite pas juste à la règle de la conduite à droite et à celle de la priorité à droite ou à gauche aux ronds-points. Cela suffit pourtant et cela a été le seul jeu de règles pendant des siècles. On m’opposera l’augmentation du trafic, celle de la vitesse et tout ce qui va dans le sens d’un plus grand risque sur la route. Mais une telle réflexion commet deux erreurs d’analyse. La première manque de réalisme. S’il y a tant d’accidents, c’est en grande partie de la faute de la conception du réseau routier, bien plus que des chauffards supposés.

Vous ne me croyez pas ? Regardez les autoroutes. Je ne suis pas spécialement favorable à ces voies, mais force est de constater qu’elles sont bien plus sûres. Pourquoi ? Parce la conduite y est bien plus homogène, et cela par conception. Imaginez qu’il y ait des routes pour vacanciers sans besoin de vitesse et des routes pour commerciaux pressés sans limite de vitesse. Vous croyez que cette dernière serait plus dangereuse ?  Seconde erreur, le manque de confiance. Le socialiste n’a pas confiance en son prochain et va chercher auprès de l’état et de ses règles la réponse à la peur qu’il a de l’autre. Le libéral sait que l’autre n’a en général rien contre lui et ne cherche pas particulièrement à le tuer et n’a recours à la justice que pour sanctionner les rares malveillants. Pourquoi en irait-il autrement sur la route ?
Regardez les gendarmes qui nous guettent de leurs radars. Que disent-ils ? Ils cherchent à forcer les contrevenants à rentrer dans le rang, ce qui est bien l’indice d’une volonté tout sauf réaliste et diversifiée. On ne s’intéresse pas au conducteur dangereux, mais au conducteur qui ne se conduit pas comme on l’exige, puis on l’éconduit, sans chercher plus loin. Belle preuve de la contradiction socialiste.

Avec le code de la route unificateur, tout le monde en fait se trouve incapable de rouler selon ses propres capacités et se trouve en situation plus dangereuse non pas dans l’absolu, mais par rapport à ceux qui partagent la route avec lui et qui ne le devraient pas. Alors on nous explique que la vitesse doit être réduite, toujours plus bas, sans que les raisons profondes soient touchées du doigt et donc les résultats sont à la hauteur. Regardez les routes des pays exotiques, la conclusion vient d’elle-même.

Le domaine de l’énergie est un autre sanctuaire de notre liberté bafouée. Je n’irai pas sur le terrain béatement écologiste, car je pense que les écologistes se trompent le plus souvent dans leur analyse marxiste des problèmes. Considérons les barrages hydroélectriques, Sirvens a fait les manchettes récemment. Personne n’est dans le sujet, hélas. Car tout cela n’est que l’expression d’un total manquement aux règles les plus basiques de respect des droits de propriété privée. Si la propriété avait été respectée, rien de tout ce micmac ne se serait produit. Voyons pourquoi.

Imaginez une vallée quelconque, où la géologie et la configuration pourraient permettre d’envisager un barrage de production électrique rentable. De deux choses l’une : soit une entreprise se constitue pour mener un tel projet à bien, soit personne n’arrive à réunir les capitaux et dans ce cas la question est réglée : personne ne croit en ce projet, donc il ne se fera pas. Ce premier point est important. L’état n’a pas plus que quiconque la capacité à savoir si un projet vaut le coup – et le coût – ou pas. L’état n’a donc pas la légitimité à nous imposer ses projets, fussent-ils pour un intérêt général immatériel. Électrifier la France n’est pas une raison valable pour exproprier des vallées entières. La seule manière de concrétiser la pertinence d’un projet c’est de s’y jeter à l’eau – si on peut dire pour un barrage – pour espérer en tirer profit. Donc un barrage ne peut être espéré – j’insiste sur espéré – utile que si des capitaux privés suffisants le financent, avec bien sûr l’espoir de revenus supérieurs en retour.

Mais ce n’est pas suffisant pour que le barrage voie le jour. Il faut de plus que l’entreprise ainsi créée achète les terrains qui seront noyés. Elle est pour cela obligée de convaincre chaque propriétaire. Et si un seul refuse, le projet tombe… à l’eau. On voit déjà ici combien il est facile de faire de grands projets pour l’état. Il ne s’embarrasse pas de telles considérations. Il exproprie les récalcitrants et voilà tout, au moins, en bons pragmatiques, on avance. Mais on marche sans aucun scrupule sur le citoyen et de ce fait on investit dans des projets – pardon, on dilapide des sommes – qui ne respectent pas l’intérêt de toutes les parties prenantes.

A ce stade, notre entreprise a obtenu les terrains, dispose des fonds pour construire la retenue et s’apprête à noyer la vallée. Mais ce n’est pourtant pas tout à fait fini. Car si vous habitiez en aval, que feriez-vous probablement ? Vous ne manqueriez pas de rencontrer les responsables du projet pour leur exprimer deux risques que le barrage fera peser sur vos biens. Si vous êtes agriculteur, ou pisciculteur, ou tanneur, vous avez besoin de l’eau qui passe chez vous. Et tout habitant a de plus besoin d’être rassuré quant au caractère improbable ou du moins assuré d’une rupture de la retenue et donc d’une inondation dévastatrice. Ces sujets ne sont tout simplement pas traités dans notre pays. Dans un pays de liberté, il serait impensable que l’entreprise du barrage n’établisse pas un contrat avec l’aval pour régler ces questions.

Ainsi, l’affaire Sirvens n’existerait pas. Pas de projet inutile. Pas de contestation légitime laissée sans résolution. Notez que je dis bien « contestation légitime ». Les Verts et autres râleurs ne sont pas tous porteurs de contestation légitime, du moins aucun de ceux qui n’est pas propriétaire des terres touchées. Dans un état de droit, personne ne peut faire agir ledit état contre ce que je décide chez moi tant que cela ne touche pas sa propre propriété. Notons pour finir que cette histoire pourrait être déclinée de la même manière pour ce qui touche au nucléaire, aux gaz de schiste, aux autoroutes et bien d’autres grands projets dits d’intérêt public mais présentant des risques majeurs.

J’avais imaginé conclure cette première partie par une liste indicative des professions qui sont soit contraintes soit dont l’existence même est l’expression de la contrainte. Mais la liste est si longue que je préfère faire l’inverse en vous invitant à tenter de trouver une seule profession qui serait vraiment libre dans ce pays. Pour ma part, je n’ai été capable d’en trouver qu’une seule : artiste. Et encore, parce que ce terme est suffisamment flou pour pouvoir être …. librement interprété….
 

L’illusion démocratique moderne

Je poursuis le post précédent sur la société libre pour aborder cette fois l’illusion démocratique moderne, comme second éclairage, plus institutionnel, sur l’absence de liberté fondamentale alors même que les institutions sont supposées la garantir. Nous allons voir qu’il en relève de tout l’inverse : ce sont les institutions qui sont la cause profonde de notre esclavage, et la liberté ne sera réelle qu’une fois qu’elles auront disparu.

Prenons divers angles de vue sur nos institutions, soit des structures, soit des principes, soit des concepts supposés essentiels. Je commencerai pour matérialiser une première difficulté, par le concept de nation, central à tant de nos textes. C’est un sujet où je me suis déjà longuement exprimé (Contrepoints, Libres !, ce blog) et je serai donc court, renvoyant si besoin à ces articles.

La nation, cela n’existe pas, du moins pas d’une manière qui permette d’en faire l’objet juridique que tant de nos textes supposent. Un objet juridique peut être actif ou passif. Passif, il peut être un crime ou un délit par exemple, ou une peine : ce sont des concepts qui n’agissent pas. Actif, tel le criminel bien sûr, ou l’assassin, mais pas la victime, qui subit, il est donc acteur et c’est parce qu’il est acteur qu’il peut être responsable et donc innocent ou coupable. Mais la nation est-elle un acteur ? Un homme, un individu peut être un acteur, donc « objet juridique ».

Mais la nation n’agit pas en tant que telle, seuls ses membres agissent. Et peut-on agir en son nom ?Elle n’agit pas parce qu’avant tout elle n’est pas définie. Et si elle n’est définie, comment agir en son nom ?

Car qu’est-ce que la nation ?  L’ensemble des Français en vie ? Soit, mais il y a des Français qui ont acquis la nationalité sans jamais vivre en France. Voire certains qui la renie. Alors, l’ensemble des Français de France ? Mais alors quid ce ceux qui vivent et votent à l’étranger ? Ceux qui se sentent Français ou qui y aspirent ? Pas pour moi donc. Ou enfin ceux qui soutiennent l’action du gouvernement ? Mais dans ce cas, beaucoup de libéraux – par exemple – ont peu de chance de faire partie de cette nation-là.

Bref on le voit, aucune définition ne convient à définir ce concept très vague. Du moins, les définitions ne permettent pas de caractériser la nation comme un acteur clair et responsable. Dès lors, toutes les décisions prises au nom de la nation tombent, vides de sens. Et la nation ne peut pas être ce au nom de quoi la république ou les politiques ou les bureaucrates agissent et prennent des décisions.

Indépendamment de ce concept vague qu’elle doit pourtant servir, les théoriciens de la démocratie nous avancent que la séparation des pouvoirs est un de ses piliers, un des piliers qui seuls peuvent assurer cet équilibre nécessaire entre état et citoyens. Ainsi, le législatif, le judiciaire et l’exécutif, pouvoirs à la fois nécessaires et séparés, indépendants, seraient la clé de notre contrôle sur Léviathan. Mais j’aimerais qu’on me cite un seul des grands pays démocratiques où cette alchimie fonctionne comme la théorie le prévoit.

Juste un indice, pour montrer les limites et mettre sur la voie : au fameux G20, machin informel où les grands pays sont censés se retrouver, avez-vous déjà vu par exemple la France représentée par le président de la République accompagné du président de l’Assemblée nationale et de celui du Conseil constitutionnel ? Non bien sûr. C’est assez facile à expliquer, en prenant le cas de la France, mais la même analyse peut être faite pour les Etats-Unis et tous les autres.

En fait ces trois pouvoirs peuvent être séparés intellectuellement sur le papier lorsqu’une constitution est établie, mais ils ne peuvent pas demeurer indépendants, de par leur nature même. Le problème commence avec le pouvoir législatif. A partir du moment où on imagine qu’il y a besoin de lois nouvelles, des lois nouvelles voient le jour. Y compris des lois qui concernent les autres pouvoirs. Et c’est ainsi qu’on voit peu à peu fleurir des textes qui érodent l’équilibre constitutionnel. Par exemple et parmi bien d’autres en France, la loi de 1955 instituant le concept d’état d’urgence.

Ce concept, par exemple, est totalement anticonstitutionnel. Il n’empêche, il a été validé et il permet de rompre la séparation lors de circonstances volontairement mal définies. Pourquoi ? Parce que le Conseil constitutionnel n’a pas intérêt à invalider ce concept. Son budget ne vient pas de ses propres impôts, mais de ceux collectés par le pouvoir exécutif, pour un montant voté par le législatif. Qui tient donc les rênes ? Celui qui tient l’argent des impôts. Voilà la faille.

On assiste donc à une érosion lente mais réelle de la constitutionnalité en faveur du pouvoir exécutif grâce au législatif et toujours au détriment du judiciaire. Ce dernier est sevré de budgets et donc de moyens, pour ne jamais être un risque pour les deux autres. Le législatif est à la botte de l’exécutif qui tient la bourse et lui donne ses ordres. Le législatif perdure pour faire croire à un semblant de séparation et légitimise ainsi les abus de l’exécutif.

C’est ainsi que notre régime est devenu super-présidentiel, mais guère plus que celui d’Obama ou que celui de toutes les autres démocraties. Au point que plus personne ne songe à rétablir la séparation des pouvoirs. Plus personne n’en parle, même. On a oublié ce concept. Et donc in fine, les élus et bureaucrates font en gros ce qu’ils veulent, sur notre dos, tout en se drapant de grands principes.

Plus profondément, la conception même de ces trois pouvoirs n’a rien de libéral. Pour un libéral, les fonctions régaliennes sont fondamentales, puisqu’elles correspondent au pouvoir judiciaire, celui qui est lié au respect du droit. Mais pourquoi aurions-nous besoin de nouvelles lois, voire même de lois tout court ? Nous disposons du droit de propriété et des libres contrats, pas besoin de plus. Et surtout, ce pouvoir n’a pas à être délégué, nous devons chacun le conserver pour être libres de contracter. De même, un pouvoir exécutif, pourquoi faire, puisqu’il y a déjà la police au sein du judiciaire et aucune loi à exécuter ?

Un autre grand pilier, dit-on, de la démocratie et donc de notre liberté serait formé par la constitution. Notons au passage que c’est elle qui établit les fameux trois pouvoirs et les conditions de leur séparation. On sent déjà comme un malaise. Mais ce n’est rien encore. Car quelle est l’idée centrale d’une constitution ? Un texte juridique fondateur, référence ultime de toute loi et toute justice pour un pays. Mais il y a au moins trois problèmes en chaque constitution de ce monde.

Tout d’abord, si le principe d’une constitution est si limpide, si l’articulation des trois pouvoirs est si claire, comment expliquer qu’il n’y a pas deux pays disposant de la même constitution, de près ou de loin ? La DDHC, par exemple, est bien conçue pour être universelle ; pourquoi les constitutions ne le peuvent-elles pas ? La constitution américaine est à la fois la plus ancienne, la plus stable et à bien des égards la mieux construite de toutes. Pourquoi donc aucun autre pays ne l’a-t-il adoptée ?

Ensuite, on a vu que la constitution établit les conditions des trois pouvoirs et de leur séparation. Mais sans jamais donner à chacun les moyens de son indépendance réelle, car cela serait auto-contradictoire : le pouvoir judiciaire n’est plus judiciaire lorsqu’il collecte les impôts nécessaires à son fonctionnement en toute indépendance. On voit là la contradiction fondamentale du concept même de séparation des pouvoirs.

L’autre argument classique contre une constitution est bien sûr celui du contrat social. Si la constitution doit être la racine ultime de tout édifice juridique juste et moral, indépendamment de sa teneur, se pose la question de l’établissement de sa légitimité. En France et aux Etats-Unis, elle provient d’une révolution, menée par un groupe et non par l’ensemble de la population, qui a ensuite établi, pour ne pas dire imposé, un texte comme nouvelle référence. Pas tout à fait démocratique tout ça. On pourrait s’attendre au moins à ce que chaque citoyen l’ait contresignée, mais rien de cela dans l’histoire.

De la même façon, on pourrait s’attendre à ce que la marque formelle, à 18 ans, de la majorité du jeune citoyen soit précisément son acceptation de la constitution par sa signature. Sinon, comme aujourd’hui, ne peut-on pas considérer la constitution comme nous étant imposée comme à des esclaves ? Si la constitution se concevait comme un contrat de copropriété, tout irait bien, car sa légitimité viendrait de celle de notre propriété et de notre signature personnelle. Mais aucune constitution n’est jamais rien de tel.

Enfin, la plus grande tarte à la crème politique moderne est sans doute constituée par la croyance dans la démocratie représentative – et d’ailleurs les Suisses ne s’y laissent pas prendre si facilement, avec leur démocratie directe. La première erreur vient bien sûr des trois pouvoirs. A partir du moment où on comprend que ni le législatif ni l’exécutif ne sont des pouvoirs compatibles avec notre liberté, on comprend que voter pour confier à des bonimenteurs lesdits pouvoirs ne peut qu’être une source de problèmes. La liberté, cela ne se délègue pas et donc le pouvoir politique non plus.

Pire, le vote en lui-même est une absurdité, du moins le vote électif. C’est en effet une injure à la logique libérale du libre-échange. Je vote, donc je me déplace, je fais l’effort de donner mon blanc-seing, pour en échange accepter de me faire arbitrairement dépouillé d’un montant déterminé par celui qui bénéficie de mon vote et dudit montant ?! Dans un monde normal, on établirait un contrat, comme pour un représentant commercial par exemple. Je te délègue certains pouvoirs, mais en échange tu acceptes de me rendre – disons – 50% de tes gains en mon nom, ou toute chose selon ce type de logique.

Alors bien sûr, la place est bonne et le clientélisme foisonne. Il ne faut pas s’étonner que tant de politocards investissent dans le business de la politique et que ceux qui y réussissent ne le quittent plus. Grassement payé à promettre sans jamais ne devoir tenir ses promesses, payé un montant qu’on choisit soi-même et sans devoir produire quoi que ce soit, quiconque a peu de moralité est forcément tenté par un tel appât.

Il reste étonnant de voir combien de gens trouvent un tel scandale politiquement normal ou même idéal. Cela en dit beaucoup sur le degré d’endoctrinement que les générations de politiques ont su nous inculquer au cours des dernières décennies.
 

Bases de la société libre

Dans cette troisième partie, maintenant qu’on a mieux vu de nombreux points faibles de la société moderne actuelle, je tente de présenter la société libre, du moins dans la démarche sinon dans son impossible exhaustivité.

La liberté est multiforme et de ce fait, beaucoup contestent l’idée voulant qu’on puisse décrire ou caractériser la société libre. Ce serait du constructivisme, selon eux. Je comprends l’argument, ou du moins la vigilance, mais le fait est que toute société n’est pas libre et qu’on peut reconnaître une société qui ne l’est pas – on l’a vu – donc on peut aussi imaginer et reconnaître une société qui le serait. C’est certes une question de méthode et de rigueur, mais au bout du compte, on peut exprimer sinon une société libre dans ses moindres détails, du moins les fondamentaux de toute société libre.

Le point de départ doit être tiré des seules certitudes dont on dispose. Or la liberté repose sur le principe de non-agression et le droit naturel, ce qui revient au même. Autrement dit, chacun est propriétaire de soi et des fruits de son travail. La propriété privée est donc le socle de la société libre. Elle est le seul. Et cela suffit pour notre exercice. Première conséquence, il n’y a rien d’autre que de la propriété privée dans notre future société. Seconde conséquence, l’intégralité de notre planète est découpée en espaces sous propriété privée.

On comprend une première erreur de beaucoup de gens. La libre circulation ne va pas de soi, elle n’a rien d’intrinsèquement libéral. En effet, se déplacer hors de chez soi ne peut se faire sans traverser la propriété d’autrui, lequel n’est pas obligé de nous y autoriser. Bien sûr, il est vital de pouvoir se déplacer un minimum et c’est bien pour cela que nous avons tous toujours connu des chemins, routes ou vieux sentiers. Mais il demeure, se déplacer demeure une tolérance et reste potentiellement soumis au refus du propriétaire du chemin ou d’un tronçon.

Ceci est un avantage et non un inconvénient. Parce que c’est ce qui permet de faire des déplacements et des moyens de déplacement un véritable marché libre. Parce que la propriété privée permet de librement offrir des services de route, de voie, de voyage qui permettront au gens et aux marchandises de vivre une liberté de circulation bien plus riche qu’en régime de propriété collective comme actuellement.

L’immigration n’est donc pas non plus un droit purement libéral, tout au contraire. Aller ailleurs, se déplacer, suppose une tolérance ou une autorisation explicite. Je ne peux pas aller en Suisse si je le décide, il faut que j’y sois autorisé par les Suisses concernés par mon voyage. Mais ce n’est pas différent du simple fait qu’on s’attend à ce que personne n’entre chez soi, en sa maison, sans y être invité ou disposer d’un motif légitime.

Une fois ces bases posées, il faut s’intéresser aux besoins de protection. En effet, les maisons isolées seront vulnérables aux bandits de grand chemin, qui sont source de chaos. C’est ainsi que les villages et bourgs et villes viennent à se former, pour mettre en commun les moyens de se défendre, mais aussi parce que la proximité favorise le commerce. Rien n’empêche d’autres modèles, cependant. La maison isolée reste possible, bien évidemment. Mais il lui faudra développer d’autres stratégies de protection.

Et c’est ainsi qu’on a vu dans l’histoire des châteaux ou de micro-villages s’accrocher à des pitons rocheux ou s’enfoncer dans des vallées étroites. On comprend que ce qui est le plus proche dans notre histoire de la société libre, ce sont les anciennes villes franches, les micro-états, dont San Marin ou Monaco sont quelques vestiges. Dans tous les cas, défense, police et justice sont organisées au niveau de chaque bourgade, selon les règles dont la population s’est dotée.

Le noyau de la société libre est donc posé. Mais il y a de nombreuses variantes, bien sûr. Dans certains cas, il n’y a qu’un unique propriétaire foncier, qui loue ses terres. On a affaire à un monarque. Ailleurs, la propriété est également unique, mais le propriétaire est la société de tous les copropriétaires du village. Ou le modèle fait de multiples propriétaires mais associés pour la défense et la gestion du village. Tous les modèles reposent sur l’auto-gestion de la communauté.

Comme le droit se fait donc au niveau de la communauté, puisque le droit est directement issu de la propriété privée, chaque communauté ou ville a ses règles. Ce qu’il faut bien voir, c’est que l’anarcapie, la société libre, constitue la base juridique commune. Une fois la communauté organisée et les fonctions régaliennes établies et entretenues, toutes les variantes deviennent imaginables. On peut ainsi imaginer une communauté qui choisirait librement, spontanément de fonctionner selon les principes communistes, ou qui choisirait de ne vivre qu’entre juifs ou entre musulmans. Ou toutes autres variantes. On parle parfois de panarchie, elle est rendu possible par l’anarcapie, chaque communauté constituant son propre micro gouvernement autonome et libre de tout autre forme d’état.

Je n’ai pas développé ici comment la police et la justice fonctionneraient. Il y a beaucoup de littérature sur ce sujet. Disons simplement que le cœur du système repose sur les sociétés d’assurance. Celles-ci vendent de la protection contre une prime, un abonnement. Celui-ci comporte à la fois les services de police et ceux de juges indépendants. La concurrence fait le reste, elle assure la qualité croissante des services pour des prix qui baissent. Mais au début, chaque village a sa protection. Peu à peu, les organisations les plus capables d’offrir de la protection offrent leurs services de village en village, chaque propriétaire ou chaque citoyen restant libre de contracter avec l’une ou avec l’autre.


On demande souvent comment on peut être sûr que ces sociétés d’assurance ne finissent pas par prendre le pouvoir d’une ville et de proche en proche deviennent un état coercitif. C’est oublier la libre concurrence. Un assureur qui deviendrait trop pressant serait vite pris entre le risque de ne plus toucher de primes et celui d’être mis en justice par ses concurrents au nom de ses victimes. Pour qu’un assureur dominant devienne un état coercitif, il faut plus que son simple rôle régalien : il faut que les gens aient peur. D’où ma conclusion de cette troisième partie : la liberté se mérite, que ce soit pour la gagner ou la conserver, il faut de tous le courage constant de la réclamer face à la peur.
 

Comment revenir à la liberté

Cet article complète et termine ma série en quatre parties rapides sur la société libre. Cette fois, alors qu’on a vu les défauts de la société actuelle, ceux de sa structure et qu’on a dégrossi la société libre, il s’agit d’aborder la ou les manières d’espérer la rejoindre en partant de notre social-démocratie.

Pour mettre – ou remettre – en place une Libertalie, la première idée qui vient sans doute est celle de la révolution. Notre histoire en est riche et nous continuons chaque 14 juillet d’en fêter la plus connue, malgré le nombre de têtes qu’elle vit tomber. Or un libéral qui réfléchit deux secondes comprend que cette voie n’en est pas une. Les morts sont un risque intolérable. Surtout, le principe même d’une révolution, fut-elle sans effusion de sang, consiste à tenter d’imposer sa volonté à autrui. Quelle qu’en soit la motivation, rien n’est moins libéral. Donc la révolution, out, on laissera cela au Che qui verra.

La seconde idée qui vient et que beaucoup soutiennent, c’est tout simplement de profiter de notre chère démocratie, âprement gagnée. Puisque nous pouvons voter, et donc influer sur le choix des hommes politiques, nous pouvons espérer choisir des porteurs du projet libéral qui ne manqueront pas de nous libérer. Mais si cela est possible, vu que la démocratie s’impose peu à peu dans le monde, pourquoi le monde n’est-il pas déjà plus libre – politiquement – qu’il le fut ? Par exemple, les pays les plus libres au monde sont-ils toujours des démocraties ? Et les démocraties les plus authentiques sont-elles autant de flambeaux de la liberté ? Non, deux fois. Monaco est bien plus libre que la France alors qu’il s’agit d’une principauté et les Etats-Unis ne sont plus le pays de la liberté depuis longtemps.

Cette impasse qu’est le vote démocratique est assez mal comprise pour s’y attarder – ce qui n’est pas dire que les attardés démocratiques sont mal compris. La raison de l’échec est systémique. La soi-disant démocratie française par exemple est conçue pour être indéboulonnable. Ainsi, même si nous en sommes à notre cinquième république, les constitutions successives n’ont jamais voulu ni pu remettre tout le système en cause. Les préfets remontent à Bonaparte, les sénateurs ont besoin des maires pour se faire élire et chaque institution tient les autres par les fouilles. Sans même parler de l’incohérence libérale à tenter de prendre le pouvoir, la voie démocratique est tout simplement illusoire. Il est dommage que certains partis ne le comprennent pas. On m’opposera peut-être les projets de type Free State ; j’en parle plus bas.

Par contre, ce qui frappe et fonde l’espoir selon moi libéral quand on observe les élections, c’est la part des abstentionnistes, énorme. Que nous disent les abstentionnistes ? Sûrement chacun une chose différente, mais probablement l’immense majorité se trouve-t-elle quelque part entre « ça ne sert à rien » et « je n’y crois plus ». Peu à mon sens sont vraiment dans le « je m’en fiche » car il est peu probable que l’évolution de la fiscalité, de l’insécurité et du chômage laisse grand monde de marbre. Beaucoup de libéraux, par exemple, ne votent plus parce qu’ils en ont assez de voter contre Untel et non pour la liberté.

Donc une part significative de notre population sent bien qu’elle est en fait impuissante et prise au piège, mais ne sait pas comment s’en sortir. Le premier frein à leur action, au renouveau de leur espoir et de leur exigence de liberté, c’est avant tout de se rendre compte, de savoir qu’un monde libre est possible, a existé et peut exister. Même avec toutes ses limites, si tous les abstentionnistes se réveillaient avec l’exigence de liberté, le système démocratique serait probablement assez ébranlé pour fléchir, voire se transformer en profondeur. L’enjeu fondamental de notre liberté tient donc en très grande partie au réveil intellectuel de la population. Vaste chantier, mais c’est le nôtre.

Et c’est pour cette raison que l’Institut Coppet investit le champ de la formation des jeunes. C’est pour cette raison que Les Libertariens travaillent à occuper l’espace de la communication politique. C’est pour cette raison que Contrepoints publie sans relâche. Pour diffuser nos idées, pour réveiller de plus en plus de monde à la liberté et peu à peu amener les abstentionnistes et tous les autres à exiger, voire à bâtir eux-mêmes, la liberté qu’ils avaient oubliée.

On dit souvent que la liberté viendra de la victoire des idées. Je pense que c’est une erreur. Les idées libérales ont gagné depuis longtemps, elles sont les seules à la fois cohérentes, réalistes et humanistes. Elles existent, ce sont les bonnes. Ce qu’il nous faut maintenant, c’est les faire connaître, voir de plus en plus de gens qui se rendent compte qu’elles sont l’avenir du monde, et le leur.

Internet à cet égard est clairement un outil fantastique. Il permet de nombreuses approches aboutissant à toucher directement les individus, en échappant aux systèmes censurés en place comme la presse et l’enseignement public. Mais il est plus prometteur encore. Sa structure décentralisée est en elle-même la base qui nous garantira que de plus en plus de structures sociales virtuelles et libres s’organiseront par-dessus et nous permettront de plus en plus de court-circuiter le pouvoir politique.

Parmi les pistes de liberté rendues possibles par la technologie et qui se développent à grand pas, il y a le « seasteading », l’installation en mer. Les terres étant toutes sous domination étatique, ainsi que les côtes, l’idée consiste à conquérir la haute mer, puisqu’elle n’appartient à personne. On voit ainsi des projets fleurir où des bateaux, des plateformes mobiles ou pas et autres conceptions feront les villages et villes libres de demain. Toutes ces structures porteront des organisations sociales proches de notre idéal anarcap, même si forcément on verra autant de variantes qu’il y aura de navires. C’est un des espoirs les plus concrets actuels de voir une société libre émerger.

Une autre piste concrète qui se développe peu à peu nous vient des Free State Projects, le plus connu étant dans le New Hampshire, mais il y a aussi celui du Tessin, ou Ticino, en Suisse. Ces projets cherchent à exploiter la voie démocratique et légale pour renverser le régime en place. Ils visent des états de petite taille et déjà assez libéraux où il serait possible de prendre le pouvoir si un nombre assez grand de migrants libéraux s’y installent. C’est une idée intéressante, mais encore faut-il pouvoir s’installer dans le pays visé, sans que la population autochtone finisse par y trouver à redire. L’expérience à ce stade montre que ce n’est pas gagné. A suivre cependant.

Et fait, ces deux derniers exemples sont des cas particuliers d’une stratégie plus générale et généralisable de conquête pacifique de la liberté en ce monde : la sécession. La sécession consiste, pour un territoire et ses habitants, à déclarer leur autonomie, leur indépendance, la scission du pouvoir étatique en place. Il y a des exemples récents dans le monde, tel en Afrique du Sud, le Lesotho et le Swaziland qui sont sortis de la fédération historique. Le schéma général est donc simple. Une ville, un département, un canton, une région décide – comment, ça c’est une autre question, mais ce doit être sans violence – de constituer un territoire libre où le régime de la Libertalie régnera désormais. C’est la stratégie que les grands penseurs libéraux, spécialement Hoppe, pensent la plus adaptée à notre monde.

On oppose souvent à ce scénario qu’il serait naïf, simpliste, vu qu’il est très facile pour la France par exemple de tuer dans l’œuf et dans la violence la moindre initiative d’une malheureuse commune ou région dans ce sens. Il suffit de voir combien d’énergie est mise dans la lutte contre les indépendantistes (certes violents) basques, corses ou bretons. Mais cette remarque manque en réalité de lucidité. Car l’état socialiste s’appauvrit. La violence locale monte parce que la police n’a pas les moyens d’être partout. L’armée partie au Mali n’est pas dans les casernes. Et donc il viendra un moment, plus proche que beaucoup l’imaginent, où l’état sera incapable de faire face à une vague de sécessions locales. Imaginez Toulouse, Rennes, Lille, Strasbourg et Nice déclarer leur indépendance en même temps ou presque. Ou mieux, cinquante communes en cinquante endroits très différents. Une guérilla de la sécession. Imparable.


Ainsi, si je m’engage au quotidien dans la communication et l’explication, c’est parce que je pense qu’Internet nous permettra sous peu – quelques années peut-être – de susciter une vague de sécessions spontanées un peu partout sur le territoire, que la France ne pourra pas toutes repousser du fait de sa déliquescence, et qui même si elles échouent pour certaines, constitueront la première étape de la vraie révolution libérale et pacifique que nous espérons tous.
 

La société libre par Stéphane Geyres

et lire sur son site ci-dessous: Quatre lois de la liberté

La Liberté par Principe

 

 

 

 

 

 

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