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Il existe, bien sûr, beaucoup d'ambiguïtés au sujet du mot « libéral ». On a peut-être trop tendance à
l'oublier, mais ce mot est beau, puisqu'il correspond au mot « liberté », et il est donc attristant que tant de gens hésitent à se dire libéraux. Mais dans la mesure où il y a
plusieurs conceptions de la liberté (les marxistes ne veulent-ils pas « libérer » les hommes), il n'est pas étonnant que le terme « libéral » puisse être revendiqué par
des personnes dont les propos sont très différents. C'est ainsi qu'aux États-Unis, être « liberal », c'est être à gauche. En effet, les « liberals »
ont défendu une plus grande liberté de comportement et se sont ainsi
opposés aux conservateurs. Mais c'est dire aussi que c'est dans le
monde politique que règne la plus grande confusion
terminologique.
En
effet, si l'on se réfère à la distinction classique entre la droite et
la gauche, il faut bien reconnaître
que, dans la plupart des pays, la droite regroupe, certes,
quelques libéraux, mais aussi – et même surtout dans un pays comme la
France – des interventionnistes, des conservateurs, des
nationalistes, qui sont en réalité des adversaires du
libéralisme. Et c'est pourquoi Friedrich Hayek a eu raison de souligner
(dans son texte « Why I am not a Conservative
») qu'il ne fallait pas opposer la droite et la gauche, mais les
constructivistes et les
libéraux. Les premiers veulent construire une société conforme
à leurs préjugés et il y a donc des constructivistes de droite comme de
gauche. Les seconds veulent simplement défendre la
liberté individuelle et les droits individuels sans prétendre
déterminer la société qui résultera de l'exercice de la liberté.
Mais
il faut aussi dénoncer l'excessive politisation de notre époque. Elle
conduit à prendre pour critères de
référence les distinctions qui ont cours dans le monde politique.
Pour en donner un exemple, il arrive souvent qu'on me demande si je suis
proche de tel homme politique réputé libéral et je
réponds invariablement: « Demandez-lui plutôt s'il est proche de moi ».
Il n'y a aucune prétention dans cette réponse, mais seulement le rappel
que la référence doit
être intellectuelle et non politique, que les hommes politiques
doivent se déterminer en fonction des grands courants de la pensée. Or,
les distinctions sont beaucoup plus claires dans le monde
intellectuel, même s'il existe, par exemple, un grand nombre de
courants parmi les « libéraux ». Mais il n'en reste pas
moins que tous pensent qu'on ne peut comprendre le monde qu'en
partant de l'analyse du comportement individuel. La plus importante
différence est d'ordre méthodologique. Elle oppose ceux pour qui le
fondement du libéralisme est d'ordre éthique et ceux pour
lesquels il est utilitariste.
Si l'on entend par « dogmatisme »
le fait d'ignorer le principe de réalité, un libéral qui serait
dogmatique ne pourrait être qu'un pseudo-libéral puisque le
libéralisme est une théorie de l'homme tel qu'il est véritablement
(contrairement au marxiste qui a une vision fictive de l'homme et de
la société, ce qui le conduit à être dogmatique). Mais il ne faut
pas confondre le dogmatisme avec la conviction. Comme le disait un
politologue français, il faut être tolérant avec les hommes,
mais intolérant avec les idées (en ce sens que, si l'on croit à une
idée, on ne peut pas en même temps croire à l'idée contraire). Il est
par ailleurs totalement erroné de penser que les libéraux
sont animés par le seul profit (et plus précisément par le profit
matériel). On pourrait, sur le mode badin, d'abord souligner qu'un vrai
libéral est tellement marginalisé dans nos sociétés qu'il
n'a certainement pas choisi le meilleur moyen de réaliser des
profits en étant libéral. Mais plus sérieusement, il faut rappeler que
ce procès fait aux libéraux – à savoir d'être les défenseurs
du profit matériel – est un faux procès. Bien au contraire, les
libéraux sont les seuls à considérer que les seules réalités sont les
fins subjectives des individus (leurs désirs d'ordre
spirituel, affectif, esthétique ou matériel).
Ce
que l'on appelle la vie économique n'est qu'une partie, peut-être la
plus visible, mais pas forcément la plus
importante, de la vie humaine. Comme l'a si bien montré le grand
économiste libéral Ludwig von Mises, on ne peut comprendre les
mécanismes économiques (ce qu'il appelait la catallaxie) qu'en les
resituant dans l'ensemble plus vaste de l'activité humaine (ce qu'il
appelait la praxéologie ou science de l'action). Il ne faut donc pas « saucissonner »
les individus en plusieurs
morceaux, dont l'un serait économique et mériterait seul notre
attention. Pour un libéral l'individu qui pense et agit est la seule
réalité et il est donc profondément anti-libéral de faire
entrer les individus dans des catégories différentes et
éventuellement antagonistes (patrons contre salariés, producteurs contre
consommateurs, riches contre pauvres, nationaux contre étrangers,
etc.). Mais nos contemporains sont tellement imprégnés de pensée
marxiste qu'ils ne conçoivent pas qu'on puisse raisonner en termes
autres que collectifs et catégoriels. Il faut donc bien placer
les libéraux quelque part sur l'échiquier collectiviste: la solution
consistera à les présenter comme des défenseurs des patrons, des
riches, des spéculateurs, etc.
Un
mot tout de même sur le profit. On pourrait dire, en un sens, que tout
le monde cherche son profit puisque toute
action vise à améliorer sa situation (mais pas nécessairement sur le
plan matériel). Mais on peut aussi donner au profit un sens plus
précis, à savoir ce qui reste de la valeur produite dans une
entreprise après qu'on ait honoré tous les contrats certains
(contrats de salaires, d'intérêts, de fournitures de biens et services).
Autrement dit le profit est une rémunération résiduelle et
donc risquée. Or, étant donné que l'incertitude existe toujours dans
une société humaine, le profit – rémunération résiduelle – existe
toujours. Le problème essentiel consiste alors à savoir à
qui il est attribué. Cette répartition est légitime dans
l'entreprise capitaliste – et seulement elle – parce que le profit,
rémunération du risque, revient à celui qui a pris le risque en
charge. Et tout le monde profite de ce que certains – les
propriétaires d'entreprise – aient accepté ce rôle.
La liberté est souvent défendue à l’aide d’arguments utilitaristes, dans le sens où si l’on baisse les impôts, par
exemple, la croissance repart. Cela suffit-il?
Certainement
pas. Tout d'abord les arguments utilitaristes rencontrent rapidement
des limites. En effet,
l'utilitarisme consiste à juger d'une situation à partir de ses
résultats. Mais quels critères va-t-on utiliser pour évaluer ces
résultats lorsqu'ils concernent non pas un individu, mais un
ensemble d'individus? Tous les membres d'une société auront
nécessairement des opinions différentes et incompatibles, ce qui
signifie tout simplement qu'il est impossible de définir un optimum
social. Le seul principe universel qui nous permet d'évaluer une
situation de manière non-contradictoire consiste à se demander si les
hommes ont agi librement ou sous la contrainte (quels que
soient les résultats obtenus du fait de leurs actions). Et bien
entendu, ce principe correspond à une exigence éthique. Ainsi, en face
d'un problème social quelconque ne nous demandons jamais si
le résultat nous paraît bon ou mauvais, mais seulement s'il a été
obtenu par le libre exercice de la liberté (sur la base de droits de
propriété légitimes et de liberté contractuelle) ou s'il a
été obtenu par la contrainte (qu'elle soit légale ou non).
La base d’une société libérale c'est
d'abord, évidemment, la liberté individuelle. Mais comment se
concrétise-t-elle? Par la propriété et la responsabilité. En effet, être
libre c'est être propriétaire de
soi-même (sinon on est esclave). Mais on n'est pas totalement
propriétaire de soi-même si l'on n'est pas totalement propriétaire du
produit de ses actions: ce qui fonde le caractère légitime de
la propriété, ce sont les actes de création originaires. Il est
alors paradoxal que, bien souvent, ceux qui fustigent – avec raison –
l'esclavage, acceptent et même recommandent des actes de
spoliation de la propriété – par exemple par l'impôt: il revient en
effet au même d'être un esclave obligé de travailler pour son maître ou
d'être censé travailler librement, mais d'être obligé
de remettre à son maître une grande partie du fruit de son travail.
À
partir du moment où les droits de propriété ont été définis, on peut
définir la responsabilité, c'est-à-dire le
fait de supporter soi-même les conséquences bonnes ou mauvaises de
ses actes. Ainsi on est responsable d'un dommage – et on doit le réparer
– dans la mesure où l'on a porté atteinte aux droits –
préalablement définis – d'autrui.
Une troisième voie? Pourquoi pas? Du point de vue des principes il ne peut pas exister de troisième voie, car on ne peut pas être « un peu
libre »: on est libre ou on est esclave. Mais bien sûr, dans toutes les sociétés que nous connaissons, « on »
explore une troisième voie mythique. Pour ce faire on
évoque toutes sortes de prétendus principes, érigés en tabous
sociaux, tels que la nécessité de la cohésion nationale; les fonctions
régaliennes de l'État, la nécessité de la solidarité ou – en
utilisant une théorie d'allure plus scientifique – les « biens publics ». Il serait trop long de discuter toutes ces idées, mais c'est à chacun d'avoir le courage de
penser autrement et de s'interroger sur le véritable sens des tabous de notre époque.
Les scandales financiers ont fourni un prétexte pour renforcer les compétences de l’État, apparemment jugé
infaillible. Ce
qui est ahurissant dans le cas de l'affaire Enron (et de quelques
autres),
c'est que des affaires de ce type soient aussi rares. Leur rareté
est bien la preuve que le système capitaliste est certes non pas un
système parfait – car la perfection n'existe pas –, mais le
meilleur des systèmes. Il repose en effet sur des principes simples
et éthiquement fondés: le respect des droits légitimes, l'obligation
d'honorer ses contrats. Les propriétaires d'une entreprise
n'ont rationnellement pas pour objectif de faire faillite et c'est
pourquoi ils sont incités à respecter leurs contrats et à ne pas tromper
salariés, clients ou prêteurs. Par opposition, les
hommes de l'État sont irresponsables puisqu'ils ne supportent pas
les conséquences de leurs actes. Et l'on voudrait que les irresponsables
contrôlent les responsables! D'un point de vue pratique,
pour se référer à nouveau à l'affaire Enron, il est frappant de
constater que le marché avait sanctionné par une baisse des cours les
mauvaises pratiques des dirigeants d'Enron, bien avant que
les organismes officiels (par exemple la Securities and Exchange
Commission) ne le fassent.
De ce point de vue, il faut faire attention au langage: on a traduit en français le mot anglais «
deregulation » (qui signifie déréglementation) par
le mot dérégulation. On crée ainsi le sentiment que la régulation
provient de la réglementation. Or il n'en est rien: un système
est bien régulé lorsque toutes ses parties fonctionnent
harmonieusement entre elles, ce qui n'implique absolument pas une
direction centralisée. Dans un système social libre, les êtres humains
interagissent et ils s'ajustent continuellement aux autres grâce aux
systèmes des prix, aux processus de production et de transmission des
informations, mais aussi grâce aux règles communes de
conduite.
Prenons
le problème de l'information. Si l'État réglemente le niveau
d'information qui doit être fourni par les
firmes au marché, il risque d'exiger trop d'informations – ce qui
constitue un gaspillage de ressources – ou une insuffisance – ce qui
donne une fausse sécurité au marché. Par contre, c'est par
l'intermédiaire de processus continuels d'essais et d'erreurs que le
marché – c'est-à-dire les hommes – s'adapte de manière à fournir le
montant et la qualité d'information qui correspond le
mieux aux besoins des uns et des autres. L'affaire Enron a
certainement été utile en montrant quelles améliorations pouvaient être
apportées à ce sujet. Le marché utilise ces leçons et il faut
surtout éviter de nouvelles réglementations.
De nombreux commentateurs ont également réclamé la ressuscitation de Keynes pour sortir de la « crise
». La
théorie keynésienne représente une aberration dans l'histoire des idées
économiques. Elle repose en effet sur une approche directement en
termes collectifs (par définition de variables macroéconomiques) en
ignorant le caractère rationnel et volontaire de l'action
humaine. Elle est fausse sur le plan théorique et donc sur le plan
pratique. Son succès est venu du caractère confus de la pensée de
Keynes, ce qui a permis à chacun de lui faire dire ce qu'il
voulait, mais aussi du fait qu'il prétendait légitimer la politique
économique en dotant ses décideurs des instruments nécessaires pour les
transformer en ingénieurs sociaux capables de diriger
la machine humaine. Il
faudrait, bien sûr,
de nombreuses pages pour démontrer de manière précise les erreurs et
les confusions de la pensée keynésienne. Mais prenons seulement un
exemple. Les cerveaux contemporains sont imprégnés de
l'idée d'inspiration keynésienne selon laquelle la consommation est
le moteur de la croissance (et cette idée inspire par exemple tous les
constructeurs de modèles de prévision macroéconomiques
et tous les commentateurs de la conjoncture). Or c'est l'épargne qui
est le moteur de la croissance: pour qu'il y ait croissance il faut en
effet accepter de renoncer à des consommations
présentes pour libérer des ressources afin d'investir, d'accumuler
du capital et de rendre ainsi l'innovation possible. La seule relance
possible est la relance par l'épargne. Il faut pour cela
non pas « encourager » l'épargne, mais supprimer tous les obstacles fiscaux et réglementaires qui freinent sa formation.
Chacun
d'entre nous peut facilement comprendre dans la vie quotidienne ce
qu'est un acte libre et ce qu'est un acte
contraint. Mais il est souvent difficile de comprendre comment
fonctionne une société où les hommes sont véritablement libres. De là
vient le préjugé selon lequel il faut imposer une direction
centralisée et pratiquer des politiques économiques sans laquelle,
dit-on, l'anarchie règnerait. Par ailleurs, à partir du moment où il est
possible d'obtenir quelque chose non pas par ses
efforts productifs, mais en ayant recours à la contrainte publique,
on arrive à une situation comme celle qu'a si magnifiquement décrite
Frédéric Bastiat en définissant l'État comme «
cette grande fiction par laquelle chacun s'efforce de vivre aux dépens des autres ». Telle est bien la situation de la France et des pays
européens.
Mais toute intervention étatique dans les interactions individuelles se traduit par ce qu'on appelle parfois des
« effets pervers » qui sont en réalité la
conséquence logique de la méconnaissance du fonctionnement des sociétés.
On essaie alors de corriger ces effets pervers par
d'autres interventions qui créent d'autres effets pervers. Et c 'est
ainsi que peu à peu on détruit la créativité des hommes et leur
liberté.
À
titre d'exemple, on prélève des impôts pour pratiquer des politiques
d'emploi (distribution de subventions,
développement du Droit du travail, embauche d'inspecteurs du
travail, etc.), mais on détruit ainsi les incitations des salariés à
travailler et les incitations des entrepreneurs à embaucher
(puisque leurs activités sont rendues moins rentables par l'impôt).
Le chômage augmente donc, et l'État réagit en inventant de nouvelles
politiques d'emploi dans un cercle vicieux sans fin. Mais,
comme l'avait si bien dit Lady Thatcher, la meilleure politique
d'emploi c'est de ne pas en avoir.
Le rôle des médias, y compris ceux financés par l’État. Si
je regarde le cas de la France j'y vois surtout un ensemble rigide dont
toutes les parties – médias, écoles et universités,
pouvoir politique – sont imbriquées d'une manière qui fait penser à
l'Union soviétique. La pensée dominante – pensée interventionniste,
floue et bardée de bons sentiments – est le ciment qui
relie tous ces morceaux. Sous le prétexte fallacieux de l'égalité,
l'État impose son: monopole dans la formation des cerveaux (et la France
est l'un des rares pays où la concurrence n'existe pas
dans le domaine des universités, car elle est interdite). Personne
n'a ensuite le courage intellectuel de briser le consensus et personne
d'ailleurs n'y a intérêt puisque l'État est omniprésent.
Les chercheurs produisent une prétendue recherche qui légitime de
nouvelles interventions, dont les médias font la publicité et que les
hommes politiques
appliquent.
À
titre d'anecdote, je me souviens des années noires de la sinistre ère
mitterrandienne où l'on m'avait fait venir
(par erreur...) pour une émission de télévision et où le rédacteur
en chef m'avait renvoyé de peur de recevoir le lendemain un appel
téléphonique de l'Élysée. On n'en est plus tout à fait là,
mais par contre la virulence des médias s'est accrue à l'encontre de
la pensée libérale.
C'est
parce que les problèmes sont complexes qu'il faudrait recourir aux
instruments de compréhension fournis par
la pensée libérale. Ce sont en effet les penseurs libéraux qui ont
été ou qui sont les penseurs de la complexité. Ainsi, Friedrich Hayek a
été le théoricien de l'ordre spontané, c'est-à-dire de
la manière dont la cohérence peut s'installer dans des systèmes
dépendant non pas d'un cerveau central, mais d'une production
démultipliée de connaissances. Alors que nous évoluons vers une
économie de réseaux, la pensée libérale – et je devrais plutôt dire
celle qui relève de l'école dite autrichienne (c'est-à-dire les
héritiers intellectuels de Carl Menger, Eugen Böhm-Bawerk,
Ludwig von Mises ou Friedrich Hayek) devrait attirer toute
l'attention. Je suis persuadé qu'une bonne connaissance des grands
auteurs de l'École autrichienne aide à comprendre le monde, mais
aussi à trouver des solutions efficaces dans la vie de tous les
jours, quel que soit le niveau auquel on se place (celui d'un pays,
d'une entreprise ou même d'une
famille).
La
solidarité, encore un concept ambigu dont il faut se méfier! En termes
très généraux, on peut dire que tous les
êtres humains sont solidaires en ce sens qu'ils sont des êtres
sociaux, c'est-à-dire qu'ils dépendent les uns des autres. Il en résulte
que toute action menée par un individu a des conséquences –
jugées bonnes ou mauvaises – sur les autres individus. En
particulier, tout échange rend les partenaires solidaires et leur
coopération pacifique leur est profitable. Ainsi, dans une entreprise –
que l'on peut définir comme un ensemble de contrats – tous les
partenaires sont solidaires, par exemple les propriétaires et les
salariés.
Mais
il est vrai que le terme solidaire est plus souvent utilisé pour
désigner une action unilatérale, plus
précisément un don: on manifeste sa solidarité avec autrui en lui
transférant des ressources dont on estime qu'elles lui seront utiles.
Bien entendu, dans la mesure où les ressources – en
particulier les ressources en temps – de chacun sont limitées, il
est impossible, de ce point de vue, d'être solidaire de tous les
habitants du monde et il faut choisir les actes de solidarité
que l'on considère comme prioritaires. C'est un fait d'observation
que la plupart des êtres humains ressentent et expriment un sentiment de
solidarité à l'égard d'autres êtres humains et
l'Histoire nous offre de ce point de vue un vaste panorama des
moyens utilisés pour exercer cette solidarité de manière individuelle ou
collective. Ainsi, les oeuvres charitables et autres
associations caritatives sont le fruit d'initiatives volontaires qui
ont conduit certains à penser qu'il était préférable de mettre en place
des organisations collectives volontaires plutôt que
d'agir isolément. Mais la différence essentielle est évidemment
celle qui existe entre les transferts volontaires et les transferts
obligatoires.
Ce
que l'État appelle la solidarité relève évidemment de la deuxième
catégorie et dans ce cas c'est une tromperie
de parler de solidarité. En effet, on ignore nécessairement dans
quelle mesure ceux qui subissent les prélèvements les souhaitent
volontairement. Quels que soient les mérites des bénéficiaires de
la redistribution, il n'en reste pas moins qu'elle prend sa source
dans un acte de spoliation. Et une spoliation reste toujours une
spoliation. Comme le dit le dicton, « la fin ne
justifie pas les moyens ». C'est au nom de ce principe
que l'on condamnera un voleur, même s'il destine son butin à des
pauvres. Pourquoi ne condamne-t-on pas ceux qui procèdent
exactement ainsi, mais de manière légale? Ces derniers sont encore
plus condamnables puisqu'ils profitent eux-mêmes de ces transferts:
c'est bien entendu pour attirer le maximum de voix aux
élections qu'ils distribuent les richesses créées par les efforts
d'autrui. On ne peut évidemment attribuer aucune valeur morale à un acte
de charité fait avec l'argent des autres en utilisant la
contrainte.
Une fois de plus, le langage est trompeur. Ainsi, en France, on appellera « impôt de solidarité sur la
fortune » un impôt discriminatoire; on parlera de
solidarité entre les générations pour justifier un régime de retraite
par répartition, c'est-à-dire le fait de payer des retraites
aujourd'hui avec l'argent de ceux qui sont actifs, en promettant à
ces derniers de faire de même avec l'argent des générations futures
(c'est-à-dire des hommes et des femmes qui ne sont peut-être
même pas encore nés, qui ne sont donc pas en état de s'exprimer et
qui ne seront peut-être pas d'accord avec cette prétendue solidarité).
La culture financée par l’État, sur ce point, je pourrais me contenter de citer Frédéric Bastiat:
« Je
suis de ceux, je l'avoue, qui pensent que le
choix, l'impulsion doit venir d'en bas, non d'en haut, des citoyens,
non du législateur; et la doctrine contraire me semble conduire à
l'anéantissement de la liberté et de la dignité
humaines » (pamphlet, « Théâtres, Beaux-Arts »).
Mais j'ajouterai pourtant cette remarque: c'est une fiction de penser
que l'État finance la culture parce que l'État
n'est pas un être doté de raison et d'imagination. En réalité,
derrière cette fiction de langage – l'État – il y a des êtres concrets –
et c'est pourquoi, pour ma part, je m'efforce de ne pas
parler de l'État, mais des hommes de l'État. Or ces êtres ont leurs
propres goûts et préjugés. Ce sont ces goûts et préjugés qu'ils peuvent
satisfaire... avec l'argent des autres, au nom de la
« culture ». Ce dernier terme est encore une fiction de
langage: la culture n'existe pas; ce qui existe c'est une multiplicité
de goûts, d'oeuvres d'art, de rencontres entre des
artistes, des écrivains et ceux qui aiment leurs oeuvres.
La France a produit de très grands économistes libéraux au fil des siècles. Comment se fait-il que le libéralisme
soit souvent considéré comme une spécialité anglo-saxonne incompatible avec l’esprit européen continental?
C'est
un très étrange et très important phénomène. Car il est vrai que des
auteurs comme Turgot, Frédéric Bastiat,
Jean-Baptiste Say (et bien d'autres!) ont été d'extraordinaires
précurseurs de la pensée économique (en particulier de l'École « autrichienne »).
Leur tradition subjectiviste est
supérieure à la tradition anglo-saxonne, mais l'on considère
effectivement bien souvent que la pensée libérale est d'origine
anglo-saxonne. Il faudrait beaucoup de temps pour essayer de
comprendre les raisons de cette étrange situation. Mais l'une des
meilleures explications a été donnée par Friedrich Hayek. Il explique en
effet qu'au tournant du XVIIIe et du XIXe siècle, les
performances des scientifiques français ont conduit à penser qu'il
était possible de les imiter dans le domaine des sciences sociales en
formant des « ingénieurs sociaux
». De là est venu le positivisme qui est devenu finalement
dominant, en particulier dans un pays, la France, très centralisé et
étatisé. Mais il serait urgent de retrouver cette superbe
tradition intellectuelle française.
Compte tenu de ce que j'ai dit ci-dessus, les plus grands économistes se rattachent pour moi à la tradition «
autrichienne », qu'il s'agisse des précurseurs français juste
cités, ou d'économistes comme Ludwig von Mises ou Friedrich Hayek. Il
faudrait ajouter à cette (trop courte) liste Murray
Rothbard, trop ignoré en France (et même d'ailleurs aux États-Unis)
et qui a fait un travail original prodigieux. Mais en-dehors de ce
courant, il faudrait évidemment ajouter tous ceux qui ont
pris une option méthodologique différente et qui ont apporté des
contributions majeures à la pensée libérale (par exemple Milton
Friedman, Gary Becker ou James Buchanan). À vrai dire, cette
question m'embarrasse parce que je suis forcément incomplet et
injuste en me limitant à quelques noms, alors que je suis frappé par la
véritable explosion de la pensée libérale à notre époque, en
particulier aux États-Unis. Ainsi – et pour se limiter au courant « autrichien » – le Mises Institute d'Auburn (États-Unis) réunit chaque année une conférence internationale des
intellectuels autrichiens où sont présentés des dizaines et des dizaines de rapports d'un très grand intérêt.
La
Société du Mont-Pèlerin a été créée en 1947 par Friedrich Hayek pour
constituer une sorte d'Académie
internationale d'intellectuels libéraux. Elle réunit maintenant
environ 500 membres d'une quarantaine de pays. Ses activités explicites
sont limitées (un ou deux congrès par an), mais son
influence réelle est considérable. Elle est en effet le centre d'un
exceptionnel réseau d'intellectuels libéraux à travers le monde. Ainsi,
il existe actuellement plus d'une centaine d'instituts
libéraux qui ont généralement été créés par des membres ou des
sympathisants de la Société du Mont-Pèlerin. Ce qui est remarquable
c'est que, fidèle à ses principes, la Société est arrivée à se
préserver de la tentation de la politisation, de la
bureaucratisation et de la médiatisation. Elle constitue en quelque
sorte une grande famille intellectuelle.
J'ai eu pour ma part l'honneur de présider la Société du Mont-Pèlerin de 1994 à 1996. Je suis évidemment redevenu
un membre normal, comme cela doit être.
Il
y a en Europe deux tendances divergentes, l'une qui conduit à plus de
concurrence (par la déréglementation, la
suppression des obstacles aux échanges), l'autre qui pousse à plus
de centralisation (par les politiques communes, l'euro, la coordination
des politiques économiques, l'harmonisation fiscale ou
réglementaire, etc.). Je crains que la tendance centralisatrice
l'emporte et la création de l'euro en est un signe évident. Pour que les
économies européennes soient intégrées, il suffirait de
laisser faire la concurrence dans tous les domaines (échanges
commerciaux, mouvements de facteurs, bien sûr, mais aussi concurrence
fiscale, concurrence réglementaire, concurrence juridique,
concurrence monétaire, etc.). Mais nous n'avons surtout pas besoin
d'une Commission européenne et d'un Parlement qui légifèrent et qui
réglementent pour toute l'Europe. Le progrès consisterait à
faire exactement l'inverse, par exemple en donnant aux collectivités
locales la liberté de décider de leur système fiscal et de reverser une
partie de leurs ressources aux échelons supérieurs
(fédéralisme fiscal). Heureusement, le Royaume-Uni – même avec un
gouvernement travailliste – exerce une influence compensatrice pour
freiner la dérive centralisatrice. Et je forme le voeu que la
Suisse ne soit jamais tentée de rejoindre l'Union européenne, mais
qu'elle prouve par l'exemple que la liberté individuelle est toujours le
meilleur moyen de résoudre les problèmes économiques et
sociaux.
Le libéralisme, face à l’étatisme! Malheureusement,
je n'ai pas l'impression que le libéralisme gagne du terrain dans le
débat d'idées. C'est pour moi une
déception car je pensais, lors de la chute du mur de Berlin, que la
vérité éclaterait désormais. Mais je me suis vite rendu compte que les
adversaires du libéralisme – ceux qui se sont si
lourdement et tragiquement trompés pendant des décennies – ne
pouvaient cacher leurs erreurs qu'en pratiquant la fuite en avant: au
lieu de célébrer la chute du mur de Berlin comme le symbole
d'un retour à la liberté individuelle, ils ont proclamé la victoire
de la démocratie (c'est-à-dire d'un mode d'organisation de la société
politique) et ils sont partis en guerre contre les
fictions que sont l'ultra-libéralisme et le néo-libéralisme, deux
concepts construits de toutes pièces par les collectivistes et dans
lesquels les libéraux ne se reconnaissent
pas.
Je
n'attends rien de Valéry Giscard d'Estaing. S'il était vraiment
libéral, on s'en serait aperçu lorsqu'il était
Président de la République française. Mais sa présidence a été une
ère d'interventionnisme étatique croissant (avec l'exception du retour à
la liberté des prix).
De
toutes façons, si le libéralisme doit un jour gagner la bataille des
idées, il ne viendra pas d'en haut, mais
d'en bas. Et de ce point de vue, j'ai un seul espoir: l'ouverture
d'esprit des nouvelles générations. Le combat est en tout cas un combat
intellectuel et non un combat politique. La politique
suivra lorsque les esprits auront changé
source: Pierre Bessard L'agefi (Lausanne) les 3, 4 et 5 février 2003.
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