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février 05, 2026

Davos ou la foire aux illusions brisées: La souveraineté comme nouveau dogme, l'Europe piégée !

Quand Washington enterre Davos

Davos ou la foire aux illusions brisées

Il fallait l’entendre, à Davos, cette liturgie mondialisée récitée chaque année par des élites hors-sol, pour mesurer l’ampleur du séisme provoqué par l’administration Trump. Dans ce temple de l’idéologie heureuse, où l’on célèbre depuis trente ans la fluidité des capitaux et l’effacement des nations, l’Amérique est venue annoncer, sans fard, la fin de la récréation.

 


 

Comme l’a justement écrit Renaud Girard dans sa chronique du Figaro du 27 janvier 2026

« le message important adressé par l’Amérique de Donald Trump à ses alliés n’apparaissait pas clairement dans le long discours décousu du président, mais dans l’intervention tranchante de son secrétaire au Commerce ».

Ce message n’est pas venu du discours confus du président américain, errant comme à son habitude entre slogans et digressions. Il est venu de la bouche de son secrétaire au Commerce, Howard Lutnick, dans une intervention brève, brutale, presque 

Devant un auditoire peu habitué à être ainsi mis en accusation, Howard Lutnick a affirmé que l’ouverture commerciale sans limites avait appauvri les classes ouvrières américaines, accéléré les délocalisations et fragilisé la base industrielle du pays. Selon lui, la mondialisation n’a pas enrichi l’Amérique : elle l’a désarmée.

«America First» ou la revanche du travail

Dans cette perspective, la doctrine «America First» apparaît comme une réponse politique à plusieurs décennies de frustrations sociales. Elle se présente comme une reconquête de la dignité ouvrière et de la souveraineté économique. Pour l’administration Trump, la priorité n’est plus l’optimisation globale des chaînes de valeur, mais la protection du travail national.

Ce discours s’adresse autant à l’étranger qu’à l’opinion intérieure. Il vise à réconcilier l’Amérique populaire avec la mondialisation, en substituant à l’idéologie de l’ouverture un patriotisme économique assumé. Washington invite désormais ses alliés à suivre cet exemple : produire chez soi, protéger ses marchés, sécuriser ses approvisionnements.

La souveraineté comme nouveau dogme

Au cœur de cette nouvelle doctrine se trouve la notion de souveraineté. L’administration américaine entend reprendre le contrôle intégral de ses frontières : frontières humaines, commerciales, financières et technologiques. Immigration, importations, investissements étrangers, flux de capitaux : tout doit être surveillé, régulé, filtré.

Cette volonté se traduit par un vaste programme de relocalisation des industries stratégiques : semi-conducteurs, défense, énergie, pharmacie, intelligence artificielle. Il ne s’agit plus seulement de compétitivité, mais de sécurité nationale.

La mondialisation, autrefois perçue comme un facteur de paix, est désormais analysée comme une vulnérabilité systémique.

(Trump et Musk, la rupture d’un mythe : Quand la realpolitik balaye l’illusion techno-libertaire

Par

"Par-delà les oripeaux de la provocation et les artifices d’un storytelling soigneusement entretenu, l’axe Donald Trump – Elon Musk n’était qu’un mirage voué à se dissiper au premier choc sérieux de la politique réelle. L’annonce de leur rupture, étalée dans une joute numérique d’une rare virulence, signe non pas une surprise, mais l’aboutissement logique d’un mariage contre nature entre deux conceptions antagonistes du pouvoir.

En juillet 2024, dans le sillage de la tentative d’assassinat dont Trump est sorti miraculeusement indemne, Elon Musk choisissait de rompre la neutralité feinte qui avait jusque-là caractérisé sa posture publique. Ce soutien inattendu, salué comme un tournant pour les conservateurs libertariens et les chantres de la Silicon Valley, visait à élargir la base électorale du magnat républicain. En théorie, la convergence semblait prometteuse : d’un côté, un populiste nationaliste porté par une base MAGA résolument antisystème ; de l’autre, un entrepreneur planétaire, libertaire et anti régalien, rêvant d’un État dégraissé jusqu’à l’os. Mais cette alliance de circonstance, scellée davantage dans l’opportunisme que dans la cohérence idéologique, n’a pas résisté aux logiques de pouvoir.

Deux visions du monde irréconciliables

 Trump, en stratège électoral, a cherché à instrumentaliser Musk pour capter les franges les plus influentes du capitalisme technologique américain, sans jamais leur céder la moindre parcelle de souveraineté politique. Musk, quant à lui, pensait pouvoir infléchir l’État depuis l’intérieur, convaincu que son rôle de directeur du “Doge”, département fictif chargé de rationaliser la machine fédérale, lui conférerait une légitimité suffisante pour remodeler l’appareil selon les dogmes du marché absolu.

Mais dans la pratique, leurs intérêts ont vite divergé. Là où Trump entendait consolider son emprise sur l’appareil étatique en y plaçant ses fidèles – à commencer par Peter Navarro ou Scott Bessent – Musk y voyait une structure à démanteler, un obstacle bureaucratique à l’efficacité technocratique dont il se fait le héraut. L’un voulait reconquérir l’État ; l’autre aspirait à s’y substituer.

L’homme-entreprise face à l’État profond

Musk n’a jamais caché son ambition d’incarner, via SpaceX, Starlink ou Tesla, un substitut crédible à certaines fonctions traditionnelles de l’État : télécommunications, spatial, énergie, infrastructure. En cela, il représente l’apogée de l’“entreprise-État”, un concept où la souveraineté se privatise et se déterritorialise. Mais la Maison Blanche, même sous Trump, ne pouvait accepter une telle dilution de son autorité.

L’incident diplomatique autour de Jared Isaacman – fidèle de Musk et un temps pressenti pour prendre la tête de la NASA – a sonné l’alerte. Trump l’a écarté sous la pression de son entourage protectionniste, préférant sécuriser les intérêts du complexe militaro-industriel et les équilibres du Parti républicain. Le divorce était déjà consommé dans les faits.

La fin d’une illusion

Musk, entrepreneur visionnaire mais isolé sur le plan institutionnel, a rapidement perdu en influence. Le projet Stargate porté par Sam Altman, les promesses d’Apple, les investissements de Masayoshi Son ou de Larry Ellison ont achevé de marginaliser le fondateur de X. Trump, homme de réseaux avant d’être homme de principes, a choisi la pluralité des alliances au détriment de l’hégémonie d’un seul partenaire.

Cette rupture marque la fin d’une illusion médiatique soigneusement cultivée : celle d’un Musk omnipotent, conseiller officieux mais incontournable de la présidence. En réalité, il n’était qu’un pion de plus dans le jeu d’équilibres d’un Trump pragmatique, prompt à écarter quiconque menace de voler la vedette. Le “One Big Beautiful Bill”, vaste programme trumpien de relance économique adossé à la dette, a révélé l’ultime ligne de fracture. Inacceptable pour Musk, allergique à toute forme de “socialisme budgétaire”, nécessaire pour Trump afin d’acheter le soutien de la Chambre.

Et maintenant ?

Ce divorce retentissant, s’il choque par sa brutalité, ne surprend guère ceux qui connaissent les lois de la politique américaine. Il révèle surtout l’impossibilité d’une cohabitation durable entre l’État et le mythe de l’autoentrepreneur-roi. Pour la coalition trumpienne, il faudra mesurer les effets de cette rupture sur les électeurs libertariens séduits un temps par Musk. Pour l’intéressé, le retour à la marginalité politique pourrait s’avérer coûteux, malgré son influence technologique intacte.

Reste un constat simple : entre Elon Musk et Donald Trump, il n’y a jamais eu véritable alliance. Seulement un pacte de circonstances, scellé dans l’ombre des réseaux sociaux et rompu dans le fracas des ambitions personnelles."

https://lediplomate.media/trump-musk-rupture-mythe-quand-realpolitik-balaye-lillusion-techno-libertaire/)

Éloge de la sécession 

L’Europe, victime collatérale

Howard Lutnick a particulièrement visé la politique climatique européenne, notamment l’interdiction programmée des véhicules thermiques en 2035. 

Selon lui, cette stratégie conduira mécaniquement à une dépendance accrue envers la Chine, qui domine déjà la production de batteries et de matériaux critiques.

Cette critique n’est pas sans fondement. Consciente de ses fragilités, la Commission européenne a récemment assoupli sa position, en autorisant partiellement les motorisations hybrides après 2035. Ce réajustement témoigne d’un réveil tardif : la transition écologique ne peut se faire au prix d’une soumission industrielle.

Le grand projet américain de 1945

Ce repli actuel marque une rupture historique. Après 1945, les États-Unis furent les architectes d’un ordre mondial fondé sur l’ouverture, la coopération et le multilatéralisme. Forts de leur puissance économique intacte, ils voulurent prévenir les causes structurelles des conflits.

Ils créèrent alors les grandes institutions de la gouvernance mondiale : l’ONU pour la sécurité collective, le FMI pour la stabilité financière, le GATT pour le commerce. Sans employer le terme, ils mirent en place une mondialisation régulée, fondée sur des règles communes.

Cette stratégie répondait à une leçon douloureuse : l’erreur isolationniste de l’après-Première Guerre mondiale, lorsque le Sénat refusa l’adhésion à la Société des Nations, fragilisant durablement l’ordre international.

L’âge d’or et ses illusions
Entre 1947 et 2012, l’Amérique bénéficia pleinement de ce système. La guerre froide, puis la mondialisation post-soviétique, consolidèrent son leadership. Le dollar devint la monnaie pivot du monde. Les multinationales américaines prospérèrent. Le modèle libéral sembla universel.

L’entrée de la Chine à l’OMC en 2001 fut alors perçue comme un triomphe idéologique. En intégrant Pékin au commerce mondial, Washington croyait favoriser une convergence politique et démocratique.

Ce fut une illusion stratégique majeure.

La Chine, de partenaire à rival

L’accession de Xi Jinping au pouvoir, en 2013, révéla l’erreur d’analyse occidentale. Le capitalisme d’État chinois ne conduisit pas à la libéralisation politique. Il renforça au contraire un autoritarisme technologiquement sophistiqué.

Progressivement, la Chine passa du statut d’atelier du monde à celui de concurrent global, puis de rival stratégique. Elle domina des secteurs entiers : télécommunications, batteries, terres rares, intelligence artificielle.

Les investissements occidentaux contribuèrent paradoxalement à cette montée en puissance.

Le choc du Covid et la redécouverte des dépendances

La pandémie de Covid-19 joua un rôle de révélateur. Les pénuries de médicaments, de masques, de principes actifs montrèrent brutalement l’extrême vulnérabilité des économies occidentales.

La Chine, de son côté, n’avait jamais renoncé à sa souveraineté industrielle. Elle transforma son contrôle des matières premières stratégiques en levier géopolitique. Les terres rares devinrent des instruments de pression.

L’ère de l’innocence commerciale prit fin.

Le réarmement industriel américain

Les États-Unis comprennent aujourd’hui qu’ils ont, sans le vouloir, financé l’ascension de leur principal adversaire dans l’Indo-Pacifique. La mondialisation a permis à Pékin d’accumuler capital, savoir-faire et influence.

Le repli commercial américain n’est donc pas un simple protectionnisme. Il s’agit d’un réarmement industriel et technologique. L’objectif est clair : ne plus dépendre de la Chine dans aucun secteur vital.

Subventions massives, barrières tarifaires, contrôle des investissements, diplomatie économique agressive : Washington mobilise tous les instruments de puissance.

L’Europe face à son destin

Pour les Européens, la « mondialisation heureuse » est également révolue. Coincée entre la Chine et les États-Unis, l’Union européenne risque la marginalisation stratégique.

Faute d’une doctrine claire, elle oscille entre naïveté commerciale et velléités protectionnistes. Or, l’époque exige un choix.

Comme l’Amérique, l’Europe doit assumer une véritable politique de souveraineté :

  • des frontières qui protègent sans se fermer ;
  • une industrie capable de couvrir les besoins essentiels ;
  • une autonomie énergétique et numérique ;
  • une défense crédible et indépendante.

Sans cela, elle restera un terrain de jeu pour les grandes puissances.

 


(La souveraineté européenne n’existe pas !

Par

"Longtemps honni, le mot « souveraineté » a été réhabilité par les proto-fédéralistes européens, au prix d’un oxymore : celui de la « souveraineté européenne ». 

Emmanuel Macron l’a popularisé dans son discours d’Athènes en 2017 : « Face à tous ces risques, je crois, avec vous, dans une souveraineté européenne qui nous permettra de nous défendre et d’exister, de nous affirmer dans ce monde bouleversé. » Autrement dit, à l’échelle du continent, la souveraineté retrouverait un sens qu’elle aurait perdu au niveau national. Une belle formule, mais une illusion. Trois exemples suffisent à démontrer que cette souveraineté européenne n’existe pas en pratique.

1/ Varsovie a tranché : pour sa première centrale nucléaire, elle a choisi… les États-Unis. L’accord a été signé en marge du 10e sommet de l’Initiative des Trois Mers, réunissant treize États d’Europe centrale et orientale. Une claque pour la France, principal constructeur de centrales en Europe. Plus ironique encore, ce choix découle d’un grief. Varsovie estime que le Pacte vert européen profite avant tout aux pays d’Europe de l’Ouest, déjà en avance dans les renouvelables et le nucléaire. La France, qui s’est battue pendant une décennie contre ce même Pacte pour préserver son industrie nucléaire, se retrouve doublement sanctionnée : marginalisée par Bruxelles, puis écartée par ses voisins. Côté militaire, même logique. La Pologne a déclaré en avril être prête à accueillir des missiles étrangers sous un « parapluie »… américain, ou à défaut, français. La France est ici un plan B — utile, mais secondaire — dans un contexte où Varsovie doute de la fiabilité de Washington.

2/ Un black-out massif a récemment frappé la péninsule ibérique. En cause : une surproduction d’énergies renouvelables, trop sensibles aux aléas climatiques. Ce sont les interconnexions électriques avec la France qui ont permis de stabiliser le réseau. Certains y verront un bel exemple de solidarité européenne. Ce serait oublier que ces interconnexions ont été initiées… en 1972, bien avant que l’Union européenne ne s’en mêle. L’UE n’est intervenue que tardivement, avec la mise en service en 2015 de l’interconnexion Baixas–Santa Llogaia, partiellement financée par ses soins. Dans le même temps, le Pacte Vert (Green Deal) européen — censé garantir une résilience énergétique — a fragilisé l’Espagne. Il repose sur une hypothèse irréaliste : le « foisonnement », soit l’idée que les énergies renouvelables se compensent à l’échelle du continent. En réalité, quand il n’y a ni vent ni soleil, il n’y a pas d’électricité. Heureusement que la France — malgré les assauts bruxellois contre son parc nucléaire — a pu prêter main-forte.

3/ Berlin a annoncé, en 2022, un plan de réarmement historique de 100 milliards d’euros. À quoi a-t-il servi ? À acheter américain. 10 milliards pour des F-35. 5,4 milliards pour des Eurofighters (produits à 33 % en Allemagne). Des hélicoptères lourds Chinook (Boeing) au lieu d’une solution européenne. Et pas un centime pour le Rafale. L’Allemagne est européenne… quand elle achète allemand. Le programme Eurofighter est présenté comme un symbole d’intégration européenne, mais il est surtout une coproduction industrielle où Berlin tient une position centrale (33 % du programme).

Ce tropisme américain n’épargne pas les institutions. 

L’Agence spatiale européenne (ESA) a dû confier à SpaceX le lancement de deux missions scientifiques, suite aux retards d’Ariane 6. Faute de lanceur européen, c’est la Falcon 9 américaine qui s’envole. 

L’Agence européenne des médicaments (EMA) a confié à Microsoft Azure l’hébergement des données sensibles du projet DARWIN EU, malgré les inquiétudes liées au CLOUD Act, qui autorise théoriquement les États-Unis à accéder à ces données, même stockées en Europe. Ces décisions illustrent une dépendance technologique croissante vis-à-vis des géants américains, dans des secteurs aussi stratégiques que la santé ou le spatial.

Ces exemples convergent vers deux constats cruels : quand la solidarité européenne fonctionne, c’est souvent malgré Bruxelles. Quand elle échoue, les capitales européennes, comme des tournesols, se tournent vers Washington. L’« autonomie stratégique » européenne reste donc un slogan. Ce qui prime encore aujourd’hui, ce sont les réflexes nationaux… et l’ombre portée de l’Amérique."

https://lediplomate.media/souverainete-europeenne-illusion/)
Vers la fin du monde ouvert

Le renoncement américain à la mondialisation marque la fin d’un cycle historique entamé en 1945. Le monde ouvert, fondé sur l’interdépendance heureuse, cède la place à un univers fragmenté, conflictuel, structuré par la rivalité des blocs.

Ce basculement n’est pas le fruit d’un caprice politique, mais d’un désenchantement stratégique. L’Amérique ne croit plus aux vertus pacificatrices du commerce. Elle croit à nouveau à la puissance.

Reste à savoir si ce nouveau monde, fondé sur la souveraineté et la compétition, saura éviter les dérives qu’il prétend conjurer.

Aussi: Le tournant crucial de Davos 2024 : L’intelligence artificielle prend le devant de la scène


https://lediplomate.media/analyse-washington-enterre-davos/

 

                               Vincent Hervouet nous livre son regard sur l'actualité internationale.

 

 

février 04, 2026

Géoéconomie de l'or et dédollarisation ? - Chine, Russie ON; USA OFF !!

 "Or en hausse et risque géopolitique : la « police d’assurance » qui en dit plus long que les communiqués
Il existe une manière simple de comprendre quand une puissance se prépare à un monde plus dur : on ne regarde pas les discours, on regarde le portefeuille. La Chine réduit de façon régulière ses réserves de bons du Trésor des États-Unis, tombées à leur niveau le plus bas depuis dix-huit ans, autour de 680 milliards de dollars. Dans le même temps, les réserves d’or officielles ont atteint un record, déclarées à 2 306 tonnes. L’image qui se dessine est nette : moins d’exposition directe à Washington, davantage de couverture sur un actif qui ne dépend pas d’une signature politique. Ce n’est pas une fuite spectaculaire « anti-américaine ». C’est une réduction du risque, lente, méthodique, intentionnelle"

Quand Pékin réduit les bons du Trésor américain

Or en hausse et risque géopolitique : la « police d’assurance » qui en dit plus long que les communiqués

Il existe une manière simple de comprendre quand une puissance se prépare à un monde plus dur : on ne regarde pas les discours, on regarde le portefeuille. La Chine réduit de façon régulière ses réserves de bons du Trésor des États-Unis, tombées à leur niveau le plus bas depuis dix-huit ans, autour de 680 milliards de dollars. Dans le même temps, les réserves d’or officielles ont atteint un record, déclarées à 2 306 tonnes. L’image qui se dessine est nette : moins d’exposition directe à Washington, davantage de couverture sur un actif qui ne dépend pas d’une signature politique. Ce n’est pas une fuite spectaculaire « anti-américaine ». C’est une réduction du risque, lente, méthodique, intentionnelle.


Scénarios économiques

Le sujet n’est pas seulement de « vendre des titres et acheter de l’or ». Le sujet, c’est la fragilité du lien entre réserves de change et géopolitique. Pendant des décennies, les bons du Trésor américains ont été le dépôt naturel de la richesse étrangère : liquides, profonds, réputés neutres. Mais lorsque les sanctions deviennent un instrument ordinaire de politique étrangère et que les paiements peuvent être bloqués ou conditionnés, la neutralité se rétrécit.

L’or, lui, ne promet pas un rendement : il promet une indépendance vis-à-vis de l’autorisation d’autrui. C’est un choix qui produit trois effets économiques.

Premier effet : réduire la vulnérabilité aux chocs politiques, comme les gels, les restrictions sur les circuits financiers, ou les pressions réglementaires.

Deuxième effet : accroître la résilience d’une banque centrale. En cas de crise, l’or reste mobilisable, négociable, transférable, même si cela implique d’autres coûts et d’autres délais.

Troisième effet : renchérir, sur le plan symbolique, la gestion de l’endettement américain. Non pas parce que la Chine ferait s’effondrer le marché, mais parce qu’elle signale que la confiance n’est plus automatique.

Le paradoxe est que Washington, à court terme, ne souffre pas réellement : d’autres acteurs absorbent, le marché reste profond, la demande demeure solide. Mais Pékin ne raisonne pas à court terme. Pékin raisonne en termes de marge de manœuvre.

Le nœud de l’or « non déclaré »

Ici, il faut être précis. Nous savons ce que la Chine déclare : 2 306 tonnes à la fin de 2025. Nous savons aussi que, selon certaines estimations de marché, les achats réels pourraient être nettement supérieurs à ceux communiqués. Des analyses attribuées à Goldman Sachs suggèrent que, sur certains mois de 2025, les achats effectifs auraient pu être de plusieurs fois supérieurs aux chiffres officiels. D’autres lectures, fondées sur des écarts entre importations, flux et données publiées, vont jusqu’à évoquer des ordres de grandeur bien plus élevés.

Traduction : il ne s’agit pas seulement d’accumuler, il s’agit aussi de garder une part d’opacité. Et l’opacité, lorsqu’elle concerne des réserves stratégiques, est déjà un message.

Évaluation stratégique et militaire

L’or n’est pas une arme, mais c’est ce qui permet de tenir une crise longue. C’est une garantie pour financer des importations critiques, un filet de sécurité si l’accès à certains paiements se resserre, une réserve qui soutient des chaînes d’approvisionnement sensibles. Dans un monde où les affrontements se jouent aussi sur les semi-conducteurs, l’énergie, les composants et les transports, la capacité de payer même quand quelqu’un tente « d’éteindre l’interrupteur » fait partie de la dissuasion.

Réduire les bons du Trésor, c’est aussi réduire la part de la richesse chinoise exposée à des décisions juridiques et politiques américaines. C’est une manière d’abaisser le coût potentiel d’un affrontement prolongé.

Géopolitique et géoéconomie

Le mot clé est simple : préparation. Pékin ne dit pas « le dollar s’effondre demain ». Pékin dit : si le monde se durcit, je veux moins de points faibles. C’est un élément d’une stratégie plus large de diversification des réserves et de réduction de la dépendance à un seul centre financier.

Pour les États-Unis, le signal est double. Techniquement, le marché tient. Politiquement, l’idée s’installe que la finance mondiale est de moins en moins un terrain neutre et de plus en plus un terrain de confrontation.

Le point final

Cette histoire n’est pas le récit d’une vente. C’est le récit d’une époque qui change : lorsqu’une grande puissance déplace lentement sa richesse d’une promesse de paiement vers un actif physique, elle dit qu’elle craint moins l’inflation que la politique. Et lorsqu’elle le fait sans tout raconter, elle dit aussi autre chose : dans le prochain tour, la surprise comptera autant que la force.


 
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)  Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 

 

Russie-Afrique : L’or de Wagner, nerf de la guerre

Sous le soleil brûlant du Sahel et de l’Afrique centrale, une bataille invisible se joue autour des mines d’or. Dans l’ombre, des mercenaires du groupe Wagner creusent bien plus que des galeries : ils extraient des milliards qui alimentent l’ambition géopolitique de Moscou, au prix de l’avenir des nations africaines.


 

Mali : L’alliance du pouvoir et des mercenaires

Un pays sous emprise étrangère

À Bamako, le colonel Assimi Goïta règne en maître depuis le coup d’État de 2021. Mais derrière son pouvoir, une autre force agit dans l’ombre : Wagner. Les mercenaires russes ne se contentent pas d’entraîner l’armée malienne ; ils façonnent également le récit politique. Une propagande bien huilée, orchestrée avec le Kremlin, cible la France et ses anciens alliés, tout en peignant Moscou comme le sauveur d’un Mali « trahi » par l’Occident.

Cette rhétorique séduit, mais le bilan est lourd :

  • Près de 5 750 morts dans des violences impliquant les forces armées et Wagner.
  • Plus de 412 000 déplacés, fuyant les exactions et l’insécurité croissante.
  • Une démocratie mise en suspens, avec des élections repoussées sine die.

L’or, la véritable monnaie d’échange

Dans cette alliance, Wagner ne fait rien gratuitement. Les mercenaires reçoivent 10,8 millions de dollars par mois, des fonds issus des richesses minières du pays. Sur les sites de Fékola, Sadiola ou Loulo, Wagner supervise discrètement une extraction massive, financée en partie par des entreprises occidentales. Cet or, vital pour le Mali, alimente en réalité les coffres russes.

Centrafrique : Une nation à genoux

Touadéra sous perfusion russe

En République centrafricaine, Wagner est devenu l’ange gardien du président Faustin-Archange Touadéra. Depuis 2018, les mercenaires russes jouent un rôle clé dans la survie de son régime. Mais leur aide a un prix : un contrôle sans partage sur les ressources naturelles du pays, à commencer par la mine d’or de Ndassima, la plus grande du pays.

Pour beaucoup, cette dépendance ressemble à une nouvelle forme de colonisation. La situation humanitaire est dramatique :

  • 3,4 millions de personnes – plus de la moitié de la population – ont besoin d’aide humanitaire.
  • 20 % des Centrafricains sont déplacés ou réfugiés.

La violence comme méthode

Wagner n’est pas qu’un partenaire économique. En 2020, les mercenaires ont écrasé une rébellion menée par François Bozizé, l’ancien président. Aujourd’hui, ils sont responsables de 37 % des violences politiques dans le pays. Parmi leurs cibles, des villages entiers, comme les communautés musulmanes Boyo, qui ont subi des attaques brutales

Soudan : L’or et la guerre

Un chaos orchestré

Au Soudan, le rôle de Wagner remonte à l’époque d’Omar al-Bashir, qui avait troqué l’or de son pays contre un soutien militaire russe. Après sa chute, Wagner a su rebondir en s’alliant avec la junte militaire dirigée par Abdel al-Burhan.

Depuis 2019, les mercenaires agissent comme des courtiers de l’or soudanais, tout en étouffant les espoirs de démocratie.

Un empire bâti sur l’or

Wagner a établi sa domination sur l’une des plus grandes raffineries du pays, à Al-Ibaidiya. De là, ils contrôlent l’achat, la transformation et la contrebande de l’or soudanais, un commerce lucratif qui échappe aux autorités locales.

Pendant ce temps, des villages entiers proches des mines subissent des attaques meurtrières. Wagner ne se contente pas de l’or : il s’assure que personne ne conteste son emprise.

Le « Triangle d’or » de la Russie en Afrique

Une stratégie bien huilée

Le Mali, la Centrafrique et le Soudan ne sont pas des cas isolés. Ils forment un véritable « triangle d’or », au cœur de la stratégie africaine de Moscou. À travers Wagner, la Russie ne se contente pas d’extraire des ressources : elle assoit son influence en soutenant des régimes autoritaires et en sapant les institutions démocratiques.

Financer la guerre en Ukraine

L’objectif ultime ? Alimenter la machine de guerre russe. Avec plus de 2,5 milliards de dollars générés par l’exploitation de l’or africain, Wagner offre au Kremlin une manne financière inestimable, notamment pour financer son invasion en Ukraine.


 
Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).

 

 

 

 

 

 

 

 

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