La doctrine Monroe est une doctrine Brejnev comme les autres
Une partie du monde a applaudi à l’annonce de la capture du président
vénézuélien par les forces armées américaines, officiellement pour
trafic de drogue. Pour ma part, je partage l’inquiétude exprimée par le
secrétaire général des Nations unies : cet acte crée un précédent
extrêmement dangereux.

Donald Trump a allègrement piétiné le droit international. Les
États-Unis ont d’abord violé la souveraineté du Venezuela en commettant
une agression armée, sans autorisation du Conseil de sécurité des
Nations unies et sans qu’aucun motif de légitime défense, au sens de la
Charte, ne puisse être invoqué. Ils se sont ensuite attaqués à un chef
d’État en exercice, en violation du régime des immunités personnelles
tel qu’il résulte du droit international coutumier et de la
jurisprudence constante de la Cour internationale de Justice. Cela
touche au cœur même de ce qui rend possible la diplomatie : la sécurité
des dirigeants, des représentants et des canaux politiques. La
comparaison avec l’arrestation d’Eichmann en Argentine est infondée :
Eichmann n’était ni chef d’État ni titulaire d’une immunité personnelle.
Certains tentent de justifier juridiquement cette opération en
invoquant un ordre international supérieur, régulé par le droit. J’ai
ainsi lu sous la plume de Martin Botero, professeur de droit
constitutionnel européen, que le droit international le permettrait : «
Depuis Nuremberg, depuis la consolidation des normes de jus cogens, la
souveraineté n’est plus un bouclier pour l’impunité, mais une
responsabilité. »
Cette affirmation est juridiquement infondée. Le jus cogens n’a
jamais constitué, ni en droit positif ni en pratique, un fondement
autonome d’intervention armée ou de capture extraterritoriale d’un chef
d’État. Il s’agit d’un concept strictement circonscrit au droit des
traités, destiné à invalider des accords internationaux contraires à
certaines normes impératives.
C’est précisément l’article 53 de la Convention de Vienne sur le
droit des traités, qui consacre cette notion, qui a conduit la France à
refuser de ratifier la Convention. Paris a toujours considéré que
l’introduction d’un concept aussi indéterminé, assorti d’effets aussi
radicaux que la nullité automatique des traités, créait une insécurité
juridique majeure dans les relations internationales. En l’absence de
définition stabilisée, de liste claire des normes concernées et de
mécanisme juridictionnel précis, la France a refusé d’ériger le jus
cogens en instrument de remise en cause ouverte de la souveraineté
étatique. Il est donc pour le moins paradoxal de voir aujourd’hui
invoquer ce concept pour justifier ce que le droit français a
explicitement refusé d’admettre.
D’autres assument l’illégalité de l’opération au nom de sa prétendue
légitimité morale. Ils avancent que Maduro se maintenait au pouvoir en
dehors de tout soutien populaire. Il est vrai que l’élection
présidentielle de 2024, remportée officiellement par Maduro avec 52 %
des voix face à Edmundo González, a été marquée par de graves
irrégularités. Mais invoquer les droits humains pour justifier une
violation du droit international est un raisonnement factice : on ne
peut pas invoquer le droit pour le démolir.
Le droit international n’est pas chargé de dire quels régimes sont
démocratiques ou moralement acceptables. Il permet à la Corée du Nord, à
l’Iran et au Royaume-Uni de coexister dans un même système précisément
parce qu’il ne repose pas sur une hiérarchie morale des régimes, mais
sur des règles minimales de coexistence.
Vouloir imposer la démocratie n’a rien de nouveau. Trump ne fait que
recycler les arguments utilisés par George W. Bush à propos de Saddam
Hussein. Beaucoup accepteront sans esprit critique l’idée que Washington
agit pour la démocratie, alors que les intérêts énergétiques demeurent
déterminants. La drogue sert ici d’alibi commode. Natacha Polony a
d’ailleurs raison de rappeler que Trump a gracié, il y a quelques mois à
peine, l’ancien président du Honduras condamné pour narcotrafic.
Le problème de cet interventionnisme moral est double.
D’abord, il a échoué de manière systématique. La chute de Saddam
Hussein a plongé l’Irak dans une guerre civile dont est né Daech. La
chute des Talibans a conduit à vingt ans de guerre pour aboutir à leur
retour au pouvoir. La chute de Kadhafi a plongé la Libye dans une guerre
civile tribale. La démocratie est le produit d’une évolution longue et
chaotique ; la France a mis près de deux siècles à stabiliser son régime
politique.
Ensuite, cet interventionnisme crée des précédents juridiques
dévastateurs. Lorsque les États-Unis ont contourné le droit
international pour reconnaître l’indépendance du Kosovo en démembrant la
Serbie, ils ont fourni aux Russes les arguments qu’ils ont ensuite
invoqués pour justifier l’émancipation de l’Abkhazie et de l’Ossétie du
Sud vis-à-vis de la Géorgie. Lorsqu’ils ont envahi l’Irak sans mandat,
ils ont offert à Vladimir Poutine un précédent pour l’Ukraine.
On objectera que Trump ne ferait que rejouer le scénario Noriega.
Mais l’arrestation de Noriega n’avait pas constitué le fondement
juridique affiché de l’intervention américaine ; elle en avait été la
conséquence. La différence est majeure.
Bossuet écrivait : « Dieu se rit des prières qu’on lui fait pour
détourner les malheurs publics, quand on ne s’oppose pas à ce qui se
fait pour les attirer. »
Ceux qui applaudissent aujourd’hui Trump seront les premiers à
s’indigner demain si Poutine avale la Lituanie ou annexe la Biélorussie.
Ils ne comprennent pas qu’à partir du moment où la légitimité devient
le critère de l’intervention, chacun voit midi à sa porte. La légitimité
se situe au croisement du droit, de la politique et de l’éthique, sans
relever exclusivement d’aucun de ces domaines — et surtout, ce qui est
légitime pour l’un ne l’est jamais pour son voisin.
Vladimir Poutine pourrait ainsi estimer légitime la capture de
Zelensky. Après tout, il a été élu en 2019, il y a désormais six ans.
L’élection de 2024 n’a pas eu lieu, l’Ukraine étant sous loi martiale.
Depuis 2022, la Russie accuse Zelensky de corruption massive, de
détournement de l’aide occidentale et d’enrichissement personnel. Peu
importe que ces accusations soient infondées : dès lors que la légalité
est remplacée par la légitimité, le raisonnement devient possible.
La doctrine « Monroe » pavé donc un retour à la doctrine « Brejnev » de « souveraineté limitée » des anciens États soviétiques.
Bien entendu, le droit international est régulièrement violé, comme
les feux rouges ou les limitations de vitesse sont souvent grillés. Et
pourtant, on vit mieux avec que sans.
Si la France avait la taille de la Chine, on pourrait encore
considérer le droit international comme superflu : la force nous
protégerait. Mais qui nous protégera demain dans la jungle ?
Contrairement à ce que l’on croit, le clivage sur l’affaire Maduro
n’oppose pas une gauche légaliste à une droite réaliste. Il oppose trois
camps : des réalistes, qui perçoivent très bien où peut conduire
l’abandon, même partiel, de la légalité internationale ; des libéraux
idéalistes, qui estiment que la cause des droits humains peut justifier,
de manière exceptionnelle et transitoire, une entorse aux règles, dans
l’attente d’un retour à la légalité ; et des néoconservateurs, héritiers
durcis de ce courant, partisans d’un « wilsonisme dur », c’est-à-dire
l’imposition de nos normes par la force.
C’est avec ce type de raisonnement que l’on pave la voie à un
affrontement durable entre l’Occident et le reste du monde. Quant à ceux
qui pensent que la France s’en sortira mieux dans une jungle dominée
par la loi du plus fort, qu’ils se souviennent des menaces conjointes de
l’URSS et des États-Unis en 1956, lorsque notre pays avait réagi
militairement à la nationalisation du canal de Suez. Tout cela ne peut
conduire qu’à la vassalisation géopolitique de la France, tétanisée par
la peur de l’ogre russe. Il suffit d’observer l’étrange réaction
d’Emmanuel Macron à l’affaire Maduro pour s’en convaincre.
Et c’est précisément là que se joue l’aveuglement contemporain :
croire que l’on peut fragmenter le droit international, en le respectant
lorsqu’il nous protège et en le piétinant lorsqu’il nous gêne, sans en
payer le prix. Le droit n’est pas un menu à la carte. Il ne survit pas
aux exceptions morales répétées, surtout lorsqu’elles sont invoquées par
les plus puissants. Dans un monde redevenu multipolaire, affaiblir
volontairement la légalité internationale revient à désarmer les
puissances moyennes. Le jour où la France invoquera le droit face à une
pression stratégique, énergétique ou territoriale, il ne faudra pas
s’étonner que ses interlocuteurs lui répondent, avec un cynisme
parfaitement logique : vous-mêmes n’y croyiez plus.
Julien
Aubert est ancien député de Vaucluse, vice-président des Républicains
et président d’Oser la France, mouvement d’inspiration gaulliste.
James Monroe
James Monroe (comté de Westmoreland, en Virginie 28 avril 1758- New York, 4 juillet 1831) est le cinquième président des États-Unis d'Amérique. Il est élu pour deux mandats de 1817 à 1825.
C’est un homme réputé pour son honnêteté qui prendra deux décisions d’une importance capitale dans l’histoire des États-Unis : le « compromis du Missouri » et la « doctrine Monroe »
qui porte son nom. Son mandat a été désigné sous le nom de l'« ère des
bons sentiments ». Il est aussi le dernier président de la « dynastie
virginienne ».
L'ascension
Il fait ses études à l’université William et Mary, se bat dans l’armée continentale lors de la Révolution américaine,
est blessé à la bataille de Trenton et pratique le droit à
Fredericksburg, en Virginie. Ses parents, Spence Monroe (1727-1774) et
Elizabeth Jones (née vers 1729) sont de riches fermiers. Il se marie le
16 février 1786 avec Elizabeth Eliza Kortright ; ils eurent trois enfants, deux filles et un garçon mort en bas âge.
Il rejoint les anti-fédéralistes au début de sa carrière politique et défend la politique de Thomas Jefferson, qui avait été son maître. Il siège à la chambre de Virginie (1782) et au Congrès continental (1783-1786). Il est élu au Sénat (1790) puis nommé ambassadeur en France, dont il défend les positions, de 1794 à 1796. Gouverneur de Virginie (1799-1802),
il est chargé ensuite par Jefferson de négocier l’achat de la Louisiane
avant d’être nommé ministre plénipotentiaire à Londres (1803-1807)
sans pouvoir empêcher la dégradation des relations entre les deux pays.
Réélu gouverneur en 1811, il démissionne peu de mois après. Il est
secrétaire d'État (1811-1815) puis cumule avec la fonction de secrétaire de la Guerre (1814-1815) du président James Madison.
Le président
Le 4 décembre 1816,
il est élu président en battant le candidat fédéraliste. Il est le
dernier président ancien combattant de la guerre d’Indépendance et n’a
pas vraiment d’opposants pour ces deux élections. Monroe décide de
visiter tous les États pour la première fois depuis George Washington.
Il choisit un sudiste, John C. Calhoun, comme secrétaire à la Guerre et un nordiste, John Quincy Adams
comme secrétaire d’État.
Sous sa présidence, accord entre les États-Unis et le Canada sur la
définition de la frontière entre les deux pays au niveau du 49e
parallèle (1818) . le Congrès vote et le président Monroe signe le compromis du Missouri (1820)
qui admet cet État dans l’Union en tant qu’État esclavagiste mais
interdit l’esclavage dans les territoires situés au nord. Réélu en 1820 à la quasi unanimité des suffrages, il énonce ce qui devint la « doctrine Monroe » (2 décembre 1823) :
le continent américain se veut libre et indépendant et n’a pas vocation
à être colonisé par les puissances européennes. Cette doctrine s’oppose
à l’expansionnisme de l’Europe sur le continent américain et annonce la
volonté des États-Unis d’avoir une influence majeure sur l’avenir du
continent même s'il n'en a pas les moyens à l'époque.
C'est en hommage à James Monroe que la capitale du Libéria, en Afrique de l'Ouest, a été dénommée Monrovia en 1822.
Littérature secondaire
- 2022, Kevin Gutzman, "The Jeffersonians: The Visionary Presidencies of Jefferson, Madison, and Monroe", New York: St. Martin's Press
Liens externes
https://www.wikiberal.org/wiki/James_Monroe