La politique budgétaire de la France durant la Vᵉ République
Malgré l’aridité du sujet, La longue dérive de la dette française — Histoire budgétaire de la Vᵉ République (Éditions PUF,
670 pages, 28 euros) se lit très agréablement. Partisans d’une
politique d’équilibre budgétaire et de stabilité financière, Julien
Dubertret (conseiller du Premier ministre pour le budget en 2007 et
directeur du Budget en 2011) et Nicolas Ragache (anciennement
administrateur au ministère de l’Économie et des Finances et conseiller
ministériel) ont cherché à « comprendre les dynamiques structurantes
derrière la longue dérive des finances publiques en France ». Des
surprises attendent le lecteur, préviennent-ils, car « pas mal d’idées
convenues résistent plutôt mal à un examen attentif ». Cette première
partie de la recension du livre couvre les années qui précèdent
l’arrivée au pouvoir des socialistes en 1981. Deux autres volets
suivront pour traiter le sujet jusqu’à la période actuelle.
Johan Hardoy
Préambule : les années 1950
La France connaît alors un essor économique rapide, lié notamment à la reconstruction et au rattrapage de la croissance perdue pendant la guerre, mais des difficultés sérieuses demeurent du fait de la persistance de déséquilibres importants.
En 1952, le plan de lutte contre l’inflation d’Antoine Pinay constitue un « beau succès », mais il n’est pas suffisant pour réduire le déficit de l’État qui s’accentue avec les événements d’Algérie. En 1956, l’inflation repart doucement à la hausse et, l’année suivante, « faute de trouver des prêteurs, la moitié de l’augmentation de la dette publique doit être couverte par de la création monétaire ».
Deux facteurs institutionnels pèsent sur la conduite des politiques publiques. En premier lieu, « l’instabilité gouvernementale chronique » de la IVᵉ République — malgré la stabilité du personnel administratif qui permet d’éviter le pire —, qui ne permet « pas de construire de façon satisfaisante des politiques publiques ambitieuses qui nécessiteraient un appui politique dans la durée ». En second lieu, « l’absence de cadre organique pour le budget jusqu’en 1956 », qui rend difficile la mise en œuvre de politique d’investissement. Faute de vote en temps et en heure, chaque nouvelle année s’engage ainsi sans budget.
Ce désordre budgétaire n’est pas sans conséquences sur la souveraineté du pays car il favorise la tutelle extérieure croissante d’un pays prêteur comme les États-Unis.
1958-1965
L’arrivée au pouvoir du général de Gaulle voit s’ouvrir « une période économique déterminante pour l’avenir, basée sur une nouvelle stratégie monétaire et budgétaire dont l’influence se fera sentir pendant plus de vingt ans ». Lors de son investiture, « le Parlement adopte la loi relative aux pleins pouvoirs, avec une habilitation très large », comprenant les finances publiques qui relèvent traditionnellement de la compétence parlementaire.
À la tête d’un « comité restreint et quasi secret », l’économiste libéral Jacques Rueff propose au chef de l’État une stratégie d’ensemble visant à réduire la dépense publique, supprimer les indexations (notamment celles des prix agricoles), augmenter les impôts, emprunter à long terme et dévaluer pour rétablir la stabilité financière. De Gaulle met tout son poids politique pour faire adopter ce « plan Pinay-Rueff de réduction des dépenses publiques ». Un nouveau franc est créé « pour marquer l’entrée dans une nouvelle époque de confiance et d’inflation maîtrisée ».
« Dans ce contexte assaini, qui voit les besoins d’emprunt de la sphère publique se réduire et qui fait anticiper un rétablissement durable des grands équilibres de l’économie française, la balance des paiements redevient excédentaire et les financements internationaux se rouvrent. » Le général de Gaulle dira plus tard : « Le Marché commun n’a été possible que grâce au redressement de la France en 1958. »
En 1962, le ministre des Finances, Valéry Giscard d’Estaing, « taille dans les dépenses » pour lutter contre l’inflation, nourrie par les prêts et avances de l’État financés par l’emprunt.
Cette politique diffère de celle que souhaiterait le Premier ministre, Georges Pompidou, qui préconise plutôt de laisser courir le déficit pour financer des dépenses d’investissement. Ce dernier considère en effet que l’augmentation des moyens de production doit être profitable dans un second temps, y compris pour les finances publiques.
En 1964, pour la première fois depuis 1931, le budget est présenté en équilibre.
1965-1974
Cette décennie fait « la démonstration que les finances publiques peuvent être à l’équilibre et la croissance forte simultanément ».
L’État, qui fait face à l’augmentation rapide de la population issue du baby-boom, développe l’investissement public et privé destinés aux constructions scolaires, aux routes et autoroutes, au remembrement agricole, à la santé, etc.
Par ailleurs, le budget national se doit de « venir à la rescousse » du déséquilibre des comptes sociaux, car « la Sécurité sociale, au sens large, est affectée par une dynamique sociale forte, à la fois mal analysée et mal maîtrisée budgétairement […] en raison d’une perte de lien progressive entre les recettes et les dépenses ». Cette situation est encore aggravée dans les années 1970 du fait de la montée régulière du chômage.
Le gouvernement poursuit néanmoins une politique de stabilité budgétaire, malgré des pressions politiques en faveur d’un soutien « keynésien » à la croissance.
Dans la foulée des événements de mai 1968, les accords de Grenelle entérinent une série de mesures de grande ampleur concernant les salariés et les entreprises. « Ces décisions, après vingt années de développement économique rapide, répondent au souhait de la population d’un rééquilibrage du partage des fruits de la croissance. » La hausse des dépenses publiques, pour l’essentiel pérenne, représente 1 point de PIB.
En 1969, le budget de l’État est excédentaire et les finances publiques reviennent quasiment à l’équilibre, ce qui s’explique par la reprise mondiale de la croissance et une ferme politique gouvernementale de lutte contre l’inflation.
Cette séquence, qui voit un retour à la normale sans difficulté apparente, contribue à ancrer « l’idée fausse qu’il serait possible (et même souhaitable, en vue de soutenir la croissance) d’augmenter les dépenses ». « Il n’est pas abusif de voir dans cet épisode l’une des causes du manque de discipline de nombreux gouvernements ultérieurs. »
Dans un contexte monétaire international incertain, le volet salarial des accords de Grenelle, qui soutient la demande, conduit « à une hausse asymétrique des coûts de production par rapport à ceux des pays voisins et concurrents ».
Au lieu de mener un plan de rigueur monétaire, le gouvernement « choisit la voie de la facilité » : une dévaluation du franc de 11,1 %. « Dès lors, sans surprise, l’inflation s’installe pour de bon », alors que la croissance repart à un rythme soutenu.
En 1972, le Premier ministre, Pierre Messmer, confirme les choix interventionnistes pour lutter contre l’inflation, qui atteint plus de 6 % et « frôle les 14 % avec le choc pétrolier de 1974 ».
1974-1980
Après la victoire électorale de Giscard d’Estaing en 1974, le ministre de l’Économie, Jean-Pierre Fourcade, met en œuvre un « plan de refroidissement » destiné à contrer l’inflation et le déséquilibre du commerce extérieur.
Cette politique, « qui passe assez largement à côté du contexte créé par le choc pétrolier », « cherche donc à réduire la consommation par une ponction fiscale exceptionnelle sur les ménages ». Une mesure similaire est prise concernant les entreprises qui voient l’impôt sur les sociétés majoré.
Ce plan, qui produit un ralentissement de la croissance française, « arrive au plus mauvais moment » compte tenu de la conjoncture internationale. « La contraction de la demande extérieure se cumule à l’inflation forte. » En 1975, l’économie française entre en récession, pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, tandis que le chômage atteint 2,8 % (ce qui paraît élevé à l’époque).
Le Premier ministre, Jacques Chirac, opte alors pour un « virage à 180 degrés », en stimulant la croissance par un plan de relance de la demande, financé par des déficits volontaires.
« Cette initiative qui déséquilibre fortement les comptes publics fait par contraste ressortir l’équilibre de 1974, qui reste dans les mémoires comme la dernière année d’équilibre budgétaire ». Le gouvernement ne prône pourtant aucune rupture structurelle et vise l’équilibre des finances publiques (qui sera objectivement atteint en 1979 et 1980).
« Le plan de relance de 1975 n’en est pas moins un échec de politique économique, à plusieurs titres ». Son impact sur l’inflation est à peine perceptible et le chômage atteint 4 % en 1976. « Un plan macroéconomique de relance d’inspiration keynésienne était tout à fait inadapté à la situation résultant du premier choc pétrolier. […] Une politique ferme de lutte contre l’inflation, qui aurait constitué un signal économique clair invitant les entreprises à maîtriser leurs coûts et aurait sans doute impliqué plus la politique monétaire que la politique budgétaire, aurait été nettement plus adaptée, préservant la compétitivité et donc l’emploi. »
En 1976, Raymond Barre, qui cumule les fonctions de Premier ministre et de ministre de l’Économie et des Finances pour la première fois dans l’histoire de la Vᵉ République, se donne comme priorité « la lutte contre l’inflation, et à cette fin le retour à l’équilibre des finances publiques ».
Malgré des efforts de maîtrise des dépenses jusqu’en 1980, le « freinage n’est pas suffisant face au ralentissement parallèle de la croissance », d’autant que les dépenses sociales (santé et retraites) progressent rapidement.
« Le retour à l’équilibre des finances publiques dans la seconde moitié des années 1970 s’est fait indéniablement en partie par la maîtrise de la dépense, mais aussi et pour beaucoup par une hausse massive des prélèvements obligatoires et spécialement des cotisations sociales employeur, c’est-à-dire par un renchérissement important du coût du travail, et donc par une dégradation forte et rapide de la compétitivité de la main-d’œuvre française. »
« C’est incontestablement dans la période 1976-1980 que cette singularité française des prélèvements pesant fortement sur le travail trouve son origine ». La gestion paritaire des régimes de protection sociale (comptablement hors du budget de l’État) n’y est pas étrangère du fait que les syndicats ont « toujours marqué un attachement particulier au financement de la Sécurité sociale par des cotisations assises sur la masse salariale » et non par les impôts.
Johan Hardoy
15/08/2026
https://www.polemia.com/la-politique-budgetaire-de-la-france-durant-la-v%e1%b5%89-republique-1-3/
Après une première recension, portant jusqu’à la fin des années Giscard, du livre de Julien Dubertret et Nicolas Ragache, La longue dérive de la dette française — Histoire budgétaire de la Vᵉ République,
cette deuxième partie commence lors de l’arrivée au pouvoir des
socialistes en 1981 et se termine avec la réélection de Jacques Chirac
en 2002.
Polémia
1981-1985
Pendant la campagne présidentielle, les « 110 propositions » de François Mitterrand — qui va devenir le premier président de gauche de la Vᵉ République — affichent une volonté de « rupture radicale portée par un discours délibérément idéologique ».
Après son élection, le programme interventionniste du Premier ministre socialiste, Pierre Mauroy, vise à relancer la consommation en augmentant le pouvoir d’achat, à réduire le temps de travail et l’âge de départ à la retraite, à créer un impôt sur les grandes fortunes et à étendre le secteur public via des nationalisations.
Compte tenu d’une dette relativement faible (environ 20 % du PIB) et de comptes quasi à l’équilibre, l’idée défendue est que « la politique de relance induira des recettes publiques supplémentaires par la reprise de l’activité économique ». « Pour la nouvelle équipe au pouvoir, il y a donc de la marge pour faire du déficit et accroître la dette », en dépit du second choc pétrolier qui pèse fortement sur la croissance mondiale.
De fait, cette période « constitue un point d’inflexion majeur » qui voit la mise en place d’une « dégradation de long terme, structurelle, du déficit public ».
En mars 1983, le Président se résout à mettre fin à une politique de relance qui bénéficie largement aux partenaires commerciaux de la France, « comme le montre la dégradation rapide et massive (+ 50 %) du déficit commercial en 1982 ».
Ce « tournant de la rigueur » — qui a fortement marqué la mémoire collective qui y voit « le retour à une gestion rigoureuse des finances publiques » — affiche en réalité l’objectif plus modeste de ne pas dépasser la limite de – 3 % de déficit. L’équilibre budgétaire est perdu de vue, alors que la dérive du besoin de financement des administrations publiques est patente.
A contrario, la période se révèle « remarquable » dans le domaine de la lutte contre l’inflation, en raison d’une série de mesures telles que le blocage de quatre mois des rémunérations et de la plupart des prix en 1982, conjugué à un freinage historique de l’inflation par les taux d’intérêt aux États-Unis.
La réforme des marchés financiers constitue également un « succès manifeste de la majorité au pouvoir entre 1981 et 1986 ». De façon paradoxale, au vu des ambitions initiales de placer le financement de l’économie sous le contrôle de l’État, les dirigeants socialistes favorisent la mise en place d’un « marché du crédit beaucoup plus ouvert et libre ». Le financement des déficits publics s’en trouve d’ailleurs facilité.
1986-1993
Durant cette première cohabitation, le Premier ministre, Jacques Chirac, cherche à diminuer les dépenses pour réduire simultanément les impôts et le déficit. Parmi d’autres mesures, 10 milliards de francs de crédits sont annulés et 2 900 emplois publics supprimés. Après les 125 000 postes publics créés entre 1981 et 1985, le Projet de loi de finances (PLF) affiche une réduction nette de 19 000 postes en 1986 et de 13 000 en 1987.
« On a donc affaire à une période de réelle rigueur budgétaire, qui tranche avec les cinq années passées (et aussi bientôt avec les cinq années suivantes). »
« La maîtrise des dépenses a un but : laisser la place pour une baisse des impôts. » Le PLF 1988 entérine une trajectoire d’allègements fiscaux de près de 70 milliards de francs engagée sur deux ans, répartis de façon approximativement égale entre les ménages (dont la suppression de l’impôt sur les grandes fortunes pour un montant de 5,6 milliards) et les entreprises.
En 1988, cette politique de maîtrise des dépenses est interrompue avec la réélection de François Mitterrand.
« Le phénomène qui détermine toute la période [qui suit] est le redémarrage très rapide de la croissance et l’envolée tout à fait spectaculaire des recettes publiques qui l’accompagne. […] Les baisses d’impôts se poursuivent jusqu’en 1991 inclus, dans la continuité des années 1986-1988. »
En 1990 puis plus nettement en 1991, la croissance ralentit, avant une entrée en récession en 1993, année où « le déficit se creuse à 6,4 %, une valeur alors jamais encore atteinte sous la Vᵉ République ni même depuis la Seconde Guerre mondiale ».
De plus, « les années 1986-1993 sont affectées par le point de fuite très lourd en dépenses, constitué par les prélèvements sur recettes au profit des Communautés européennes (ultérieurement Union européenne) et des collectivités territoriales ». Cette dérive « constitue une tendance de long terme de nos finances publiques » (qui « n’est toujours pas maîtrisée aujourd’hui pour ce qui concerne l’UE »).
1993-1997
En 1993 — année de récession économique marquée — une nouvelle cohabitation survient avec l’arrivée d’Édouard Balladur comme Premier ministre.
Son action « peut se prévaloir d’une certaine cohérence économique », sans être « particulièrement vertueuse en termes de finances publiques » : « Il consacre en effet largement les dérapages de dépenses et se contente de ne compenser que le coût des seules mesures nouvelles lancées par le gouvernement. » La question du déséquilibre budgétaire n’est donc pas traitée.
Près de 20 milliards de francs de dépenses nouvelles (portant principalement sur le budget de l’emploi) sont financées pour l’essentiel par 18 milliards de recettes de privatisation, ce qui amplifie « une pratique très critiquable du point de vue de la gestion des finances publiques, consistant à utiliser des recettes de privatisation, par nature ponctuelles […] pour financer des dépenses budgétaires courantes ».
« C’est du côté des retraites qu’il faut chercher le morceau de bravoure de la période », avec « une vraie réforme structurelle, portant des effets à long terme ». Cette réforme ne concerne que les retraites privées, avec l’extension des 10 aux 25 meilleures années de la période de référence retenue pour le calcul de la retraite, le passage de 37,5 à 40 annuités de la durée de cotisation nécessaire pour le bénéfice d’une pension à taux plein et une indexation des pensions sur les prix à la consommation.
En 1995, Jacques Chirac est élu Président de la République. « Rapidement, le nouveau gouvernement se rend compte qu’il est face à une situation beaucoup plus dégradée que prévu des finances publiques, en donnant l’impression d’être pris de court. […] Mais tout en marquant le retour à un pilotage responsable des finances publiques, le collectif acte le fait que les dérapages de dépenses hérités sont consolidés, et qu’on ne cherche pas à les compenser par des mesures d’économies, même progressivement. »
En octobre 1995, « le Président Chirac pose comme objectif politique explicite et non révocable la participation de la France à l’euro », ce qui implique de ramener le déficit public, qui s’élève à 5 %, à 3 % du PIB dès 1997.
En décembre 1995, des grèves très suivies dans les transports publics, pendant trois semaines, amènent le gouvernement d’Alain Juppé à retirer son projet de réforme des régimes spéciaux de retraite.
La loi organique relative aux lois de financement de la Sécurité sociale (LOLFSS) est en revanche maintenue, instituant « enfin un cadre d’approbation parlementaire des comptes sociaux (ou au moins d’une partie significative de ceux-ci) ».
En 1997, le gouvernement entreprend une baisse de l’impôt sur le revenu, alors que la fiscalité a augmenté jusqu’ici. Cette réforme aboutit à exonérer une proportion importante de la population d’un prélèvement fiscal déjà très progressif et concentré.
Cette même année, Jacques Chirac dissout l’Assemblée nationale.
« L’ironie cruelle des événements conduira à ce que la croissance reparte de façon très rapide et durable, avant même le résultat des élections législatives de mai 1997, donnant au gouvernement suivant des marges de manœuvre suffisamment importantes pour reléguer les difficultés de qualification de la France à la monnaie commune au niveau de question de second rang. »
1997-2002
Lionel Jospin devient Premier ministre d’un gouvernement de gauche sous un président de droite, une cohabitation inversée par rapport aux deux précédentes.
La croissance repart à un rythme soutenu dans les pays industrialisés, du fait notamment d’une « accélération de la demande mondiale, des évolutions favorables des taux d’intérêt et des taux de change, et du redémarrage cyclique des biens intermédiaires ».
« Dès lors, le redressement des finances publiques ne sera — malheureusement — plus vraiment une préoccupation prioritaire jusqu’à la fin de la législature. […] Le gouvernement, après vingt ans de montée du chômage, ne fait pas confiance à la croissance pour relancer le marché du travail. Il souhaite plutôt conduire une politique de distribution d’un emploi qu’il juge structurellement réduit. Il va pour cela recourir à la fois à l’emploi public et à la redéfinition du temps de travail. »
De son côté, le ministre de l’Éducation nationale, Claude Allègre, engage un « débat tendu sur l’absentéisme, réel ou supposé » avec le monde enseignant, en déclarant la nécessité de « dégraisser le mammouth » ! L’intéressé remet finalement sa démission en 2000.
« L’une des leçons principales à tirer de cette période, tout comme de la période 1988-1991 qui lui est largement comparable, est que la gouvernance des finances publiques gagnerait à s’appuyer sur une meilleure lecture du cycle économique et à reposer sur des objectifs de long terme ambitieux et moins dépendants de la croissance. »
« L’ère qui s’ouvre alors avec l’euro est celle d’une Europe plus unie, mais aussi plus concurrentielle. La monnaie unique a mis la France directement en situation de concurrence renforcée dès le lendemain de l’avènement de l’euro », tandis que « la dévaluation de la devise nationale, qui a tant de fois servi à corriger un manque de rigueur économique, devient impossible ».
Johan Hardoy
21/08/2026
https://www.polemia.com/la-politique-budgetaire-de-la-france-durant-la-v%e1%b5%89-republique-2-3/
Après les deux premiers articles (ici et là) consacrés au livre de Julien Dubertret et Nicolas Ragache, La longue dérive de la dette française — Histoire budgétaire de la Vᵉ République, cette dernière recension commence avec la réélection de Jacques Chirac en 2002 et se termine en août 2025.
2002-2007
Jacques Chirac est largement réélu, au second tour, face à Jean-Marie Le Pen.
Le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin décide de procéder à une baisse d’impôts sans s’attaquer réellement à la réduction du déficit, considéré comme un « problème de long terme ». La priorité est au « court terme », à savoir la relance de la croissance soutenue par la dépense publique.
Cette logique « keynésienne » « s’oppose au freinage de la dépense publique à un rythme inférieur à celui de l’inflation. […] Dès lors que croissance et consommation sont largement assimilées, toute réduction de la dépense publique devient impossible, ou au moins très difficile ». L’Allemagne fait un choix différent en choisissant « de ne pas relancer sa demande intérieure mais de limiter son inflation salariale et de restaurer les marges de ses entreprises ».
« Les années 2002-2006 sont aussi celles de la mise en œuvre de la loi organique relative aux lois de finances (LOLF), qui apporte « de la clarté et du sens dans une structure budgétaire par nature de dépense qui était devenue obsolète et devait évoluer. Mais elle n’était pas que cela : une réforme du cadre, laissant aux gouvernements la responsabilité de promouvoir la vertu ou le laisser-aller budgétaire ».
« A posteriori, l’image générale des finances publiques entre 2002 et 2007 est celle d’un accroissement initial assez massif du déficit, qui atteint 4,1 % du PIB en 2003, suivi d’une trajectoire de baisse lente — voire très lente — qui conduit à terminer le quinquennat à la limite de 3 % autorisée par le pacte de stabilité et de croissance. »
2007-2012
[Un des coauteurs, Julien Dubertret, a exercé les fonctions de conseiller du Premier ministre pour le budget en 2007 et de directeur du Budget en 2011.]
En 2007, Nicolas Sarkozy entend « réformer la France », en mettant fin à « l’impuissance publique », tandis que le Premier ministre, François Fillon, affirme que « c’est le choix des déficits et de la dette qui a privé l’État de toute marge de manœuvre ».
« Assez logiquement, c’est donc dans des mesures d’allègement des prélèvements obligatoires que le programme du nouveau président va s’incarner prioritairement » : défiscalisation des heures supplémentaires, allègements de la charge fiscale et « bouclier fiscal », déduction des intérêts d’emprunt (une mesure qui sera supprimée en 2011).
« La politique de maîtrise des dépenses s’est en particulier appuyée sur deux innovations méthodologiques dont c’était la première application en France : le passage à des budgets pluriannuels et la mise en œuvre de revues de dépenses. » La Révision générale des politiques publiques (RGPP) vise à réduire les dépenses publiques, à moderniser l’administration et à améliorer la performance des services de l’État grâce à des audits et des réorganisations.
En 2008, la crise financière — la plus forte depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale — entraîne un très fort ralentissement de l’économie réelle en Europe et aux États-Unis, suivi d’« un dérapage massif des déficits et des dettes en Europe et aux États-Unis ».
Au-delà des mesures immédiates de sauvetage du système financier, le gouvernement français annonce un plan de relance destiné notamment à apporter des liquidités aux entreprises.
En 2010, l’âge légal de la retraite est relevé à 62 ans.
« D’un point de vue économique, la période 2007-2012 manifeste un retour à une certaine ambition dans les réformes, qui intègre la politique budgétaire en tant que politique publique à part entière. »
Passé la crise de 2008, « la dette française continue de dériver, notamment parce que le pays était entré dans la crise avec un niveau de déficit important, installé depuis longtemps ».
2012-2017
François Hollande est élu dans un contexte de ralentissement de la croissance dans les pays de l’Union européenne. Lors de sa candidature, il a affirmé que les politiques conduites étaient inadaptées tout en désignant son adversaire : « Le monde de la finance. »
Le président échoue d’emblée dans sa tentative de renégocier la « règle d’or » du traité européen, qui limite le déficit structurel des budgets nationaux par rapport au PIB.
Le redressement budgétaire mis en œuvre repose majoritairement sur des prélèvements obligatoires supplémentaires. « Le début de la mandature est ainsi marqué par ce qu’il n’est pas exagéré d’appeler un choc fiscal, avec des effets nettement défavorables en termes de croissance. C’est pourquoi, presque simultanément, un mouvement inverse de baisse des impôts et charges des entreprises est lancé », un paradoxe qui durera jusqu’à la fin du quinquennat.
« Une accentuation des efforts de redressement intervenant précisément à ce moment de ralentissement comporte objectivement le risque d’amplifier ce retournement de la conjoncture et de rendre plus difficile le rétablissement de l’économie et des finances publiques », d’autant que « des augmentations de prélèvements obligatoires presque aussi importantes » ont déjà eu lieu depuis 2010.
À partir de 2014 et jusqu’en 2017, « les mesures fiscales seront quasi exclusivement des mesures de suppression et d’allègement des impôts. » Malgré tout, la croissance « plafonne autour de 1 % sur la période 2014-2016 », tandis que « la moyenne de la zone euro revient rapidement à un niveau proche de 2 % ». Le chômage demeure quant à lui à un taux élevé.
Durant ce quinquennat, l’évolution des finances publiques met en évidence une faible réduction du déficit, qui reste à un niveau élevé. La dette continue de s’accroître, au moment où les principaux pays européens obtiennent de meilleurs résultats.
« La dernière année du quinquennat voit se multiplier les annonces de dépenses nouvelles, dans des proportions impressionnantes. » Après l’élection présidentielle de 2017, un audit de la Cour des comptes soulignera, « selon une appréciation inhabituellement tranchée », que « les textes financiers soumis à l’approbation de la représentation nationale ou à l’examen des instances européennes étaient ainsi manifestement entachés d’insincérité » !
2017-2025 (août)
« Pour tenter de redresser la situation et se donner les meilleures chances de ramener le déficit au-dessous de 3 % », le gouvernement nommé par Emmanuel Macron annule des crédits de paiement portant sur l’ensemble des ministères, avec une concentration notable sur les crédits d’équipement des armées. Ces coupes budgétaires sur la Défense entraînent la démission spectaculaire du chef d’état-major des armées.
Le regain de la croissance observé durant les deux premiers trimestres de 2017 se confirme sur la fin de l’année et le déficit repasse sous la barre des 3 %.
Les premières mesures de réforme portent sur l’allègement de l’impôt sur les revenus du patrimoine financier et sur la fiscalité du capital. L’idée consiste à privilégier l’investissement dans les entreprises au détriment de l’immobilier, considéré par le président comme « un investissement peu productif participant de l’économie de rente ».
En vue de redonner du pouvoir d’achat aux actifs, des cotisations maladie et chômage sont supprimées en contrepartie d’une hausse de la CSG, une taxe qui fait contribuer les revenus de l’épargne et les retraités (dont les pensions des régimes de base ne sont pas revalorisées en 2018). La taxe d’habitation pour les résidences principales est également supprimée par étapes.
« Pour accélérer la transition énergétique », « le programme du président prévoit une hausse importante de la fiscalité des carburants et produits carbonés ». Le mouvement des Gilets jaunes, déclenché en octobre 2018, « aboutit, début 2019, au gel de la TICPE au niveau alors atteint. Ce sont 10,5 milliards d’euros de hausses de prélèvements programmés auxquels le gouvernement est ainsi conduit à renoncer pour l’avenir ».
« Cet épisode des Gilets jaunes marquera durablement le quinquennat sur le plan budgétaire : le gouvernement doit non seulement renoncer à des hausses d’impôts programmées, mais encore les remplacer par des baisses d’impôts et des dépenses supplémentaires qui n’étaient pas prévues. »
Le programme présidentiel prévoit également une réforme « systémique » des régimes de retraite. « Tandis que les oppositions montent contre un projet qui risque d’être dépassé par sa complexité, le haut-commissaire aux retraites, chargé de la réforme, est conduit en décembre 2019 à la démission pour avoir omis de déclarer plusieurs mandats à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique lors de sa prise de fonctions. »
En mars 2020, Emmanuel Macron retire ce projet lors de l’annonce des mesures de confinement décidées pour faire face à la pandémie de Covid-19.
Le président proclame alors « son intention de ne pas se contraindre sur les dépenses de gestion de la crise », en utilisant à plusieurs reprises l’expression « quoi qu’il en coûte ».
Après trois confinements décidés par l’exécutif, « le choc de la crise du Covid-19 et des restrictions d’activité décidées sur l’économie est majeur. »
« Au-delà des mesures sanitaires, la réponse économique des pouvoirs publics se fait selon deux horizons, l’un de très court terme avec le plan de soutien à l’économie, l’autre à plus long terme avec le plan de relance. »
En 2022, la réélection d’Emmanuel Macron « ne donne pas lieu à des débats de finances publiques poussés ». L’absence de majorité présidentielle à l’issue des législatives, conjuguée au retour puis au reflux de l’inflation, accélère « la révélation d’une situation très dégradée ». La charge de la dette augmente en raison d’une inflation mal anticipée, ce qui entraîne la réduction des marges de manœuvre budgétaires.
« La baisse continue des taux à compter du milieu des années 1980 avec l’ouverture des marchés financiers, puis à partir de 2002 avec l’euro, enfin à compter de 2013 avec une politique monétaire hors norme allant jusqu’à des taux directeurs négatifs, avait habitué les gouvernements à ce que la charge de la dette reste stable voire diminue, alors même que la dette augmentait continûment. Avec le retour de taux d’intérêt largement positifs dans la foulée de l’endettement supplémentaire causé par le choc du Covid-19, le retour à une certaine normalité intervient sans ménagement et vient rendre le redressement des finances publiques plus difficile. »
En 2022, une crise énergétique survient dans la foulée de la guerre russo-ukrainienne. « Les prix du gaz atteignent en Europe des niveaux sans précédent, allant jusqu’à quatre fois le niveau d’avant crise. »
La France est moins touchée que ses voisins en raison d’une plus forte électrification (qui repose largement sur le nucléaire) et d’une forte diversification de ses sources d’approvisionnement, mais deux événements conjoncturels aggravent la situation : un niveau faible des barrages hydroélectriques du fait de la sécheresse de l’été 2022, et l’indisponibilité prolongée de plusieurs centrales nucléaires pour cause de corrosion constatée de pièces de leur circuit de refroidissement. La France est contrainte d’importer de l’électricité alors qu’elle est habituellement fortement exportatrice.
Cette crise énergétique conduit à des interventions budgétaires pour les particuliers et certaines entreprises, dont le coût net s’élève à 20,8 milliards d’euros en 2022 et 17 milliards d’euros en 2023. « Les comptes de l’État sont également fortement sollicités en tant qu’actionnaire principal d’EDF, qui réalise en 2022 des pertes historiques liées à l’arrêt des centrales nucléaires », d’autant que cette entreprise doit racheter au prix fort une production vendue à terme aux prix modérés d’avant la crise. « Finalement, après avoir déboursé 2,1 milliards d’euros pour recapitaliser EDF, l’État décide d’une nationalisation induisant un coût supplémentaire de près de 10 milliards d’euros. »
« Cette crise des prix de l’énergie en Europe s’inscrit dans la durée et son lourd impact économique vient s’ajouter au coût pour les consommateurs des politiques de développement des énergies renouvelables. […] On ne peut aujourd’hui exclure que la crise des prix de l’énergie en Europe sera ex post analysée comme un choc économique majeur. »
« La compétitivité de l’économie française apparaît ainsi comme désormais structurellement affaiblie : la croissance y est en effet nettement plus faible qu’ailleurs sur la période et les recettes ne tirent pas parti de cette faible croissance. »
« L’ampleur même des prélèvements participe au freinage de la croissance de l’économie. Dans le même temps, l’ampleur du déficit pèse sur les conditions de financement de l’économie et sur l’affectation de l’épargne. Quant aux dépenses, leur niveau très élevé ne joue manifestement pas en faveur de la croissance. »
« La crise des finances publiques françaises a ainsi également la dimension d’une crise économique, structurelle, propre au pays, qui a accumulé pendant des années les freins à sa croissance et sa compétitivité. »
« Le modèle, souhaité ou au moins accepté, reposant sur des dépenses publiques volontairement élevées, des prélèvements obligatoires quasi sans équivalent, un déficit élevé permanent et un endettement toujours croissant, trouve manifestement ses limites. »
Johan Hardoy
23/08/2026
https://www.polemia.com/la-politique-budgetaire-de-la-france-durant-la-v%e1%b5%89-republique-3-3/
