Peut-on encore éviter la Troisième Guerre mondiale ?
Depuis 1945, l'humanité vit sous la menace d'une troisième conflagration.Redoutée lors de la confrontation entre capitalisme et communisme, elle a frôlé l'apocalypse nucléaire à au moins deux reprises, jusqu'à ce que l'effondrement de l'Union soviétique mette temporairement fin à ce cycle.Nous avons alors osé espérer une paix perpétuelle, une illusion qui masquait les profondes racines du ressentiment des peuples.
C'est dans ces profondeurs que se forge aujourd'hui le prochain cataclysme : dans les fondements idéologiques, religieux et nationalistes de toutes les sociétés, dans les amphithéâtres universitaires et dans les recoins les plus sombres des réseaux sociaux.
Il n'opposera plus le marxisme-léninisme au libéralisme judéo-chrétien, mais l'Occident dans son ensemble aux multitudes qui se perçoivent comme les sujets de son empire impitoyable.
En apparence, pourtant, pour l'instant, rien de tel ne se profile.Nous ne voyons que des conflits soigneusement compartimentés : la guerre de tranchées russo-ukrainienne, les affrontements israélo-iraniens, les troubles afghano-pakistanais, les insurrections sahéliennes, les tensions meurtrières autour du détroit de Taïwan.De prime abord, les belligérants de chacun de ces conflits n'ont aucun intérêt opérationnel à intervenir dans les guerres des autres : Moscou et Pékin n'ont aucune vocation à croiser le fer avec Tel-Aviv, Riyad n'a aucun différend avec Pékin, Islamabad n'a aucune ambition au Sahel.
La fragmentation des théâtres d'opérations empêcherait donc toute agrégation en un conflit systémique.En apparence, nous serions loin du précipice.
Et pourtant, un observateur attentif peut percevoir, sous cette surface fragmentée, la présence implacable des empires, la lente convergence des haines en quête d'un langage commun.
C’est comme si tous ces foyers d’insurrection régionale n’attendaient qu’une étincelle pour dégénérer en guerre de civilisation : le Sud profond contre son adversaire universellement vilipendé, jusque dans ses fondements mêmes : l’Occident.
La première étape vers un conflit mondial consisterait pour les belligérants des foyers locaux à nouer des alliances : il est concevable que la Russie, la Chine et le Pakistan soutiennent la théocratie iranienne (Moscou pour s’assurer une profondeur industrielle stratégique et obtenir des approvisionnements et du personnel pour le front ukrainien ; Pékin pour garantir l’accès aux hydrocarbures et protéger ses lignes de ravitaillement ; et Islamabad pour disposer de soutiens crédibles face à la puissance indienne).
L’étape suivante verrait ces États projeter leurs forces au service de leurs nouveaux partenaires : des contingents pakistanais seraient intégrés aux troupes russes en Ukraine, des unités russes participeraient à l’offensive chinoise sur Taïwan et les forces iraniennes seraient déployées simultanément sur les deux fronts.
L'ensemble de ces événements s'inscrirait parfaitement dans un grand récit anti-occidental, dénonçant la mondialisation prédatrice, le rationalisme désenchanté et la modernité colonisatrice.
Une fois cette dynamique enclenchée, aucun arbitre ne disposerait des instruments nécessaires pour l'endiguer : aucune hégémonie, pas même celle de Washington, ne peut plus imposer la paix ;aucune institution multilatérale n'est en mesure d'imposer un cessez-le-feu ;le droit international est réduit à néant par les assauts du révisionnisme le plus effronté.
La Chine, la Russie, l'Iran, le Pakistan et bien d'autres s'uniront pour mettre fin à cinq siècles de primauté et d'arrogance occidentales.La Troisième Guerre mondiale ne sera alors plus une éventualité, ni même une simple succession d'escarmouches sanglantes.
L'Occident a encore les moyens d'éviter ce dénouement.Il peut, en premier lieu, mobiliser sa supériorité militaire et déployer toutes les ressources de sa diplomatie pour tenter de convaincre Moscou et Pékin que soutenir Téhéran les mènerait à leur perte.
Mais cela ne suffira pas : l’histoire a invariablement donné raison aux peuples face à leurs oppresseurs ;l’Occident ne triomphera pas, à long terme, sur les seuls champs de bataille, ni par la seule voie diplomatique, mais seulement si son projet civilisationnel l’emporte sur celui de ses adversaires.
Or, proclamer les vertus de la démocratie libérale, du marché régulé et de l’État de droit ne suffira pas, pas plus qu’affirmer la primauté du droit humain sur le droit divin, ni jurer que la modernité occidentale constitue un horizon universel.En particulier, ces arguments sonnent creux lorsqu’ils sont portés par une oligarchie américaine cynique, qui foule aux pieds ses propres valeurs fondatrices et alimente la haine qu’elle prétend désarmer.
C’est là que l’Europe est appelée à jouer un rôle irremplaçable.Elle demeure le seul espace politique au monde où l’État de droit prévaut effectivement ;celui où la violence institutionnelle est la moins présente, la liberté la plus étendue, la justice sociale la plus concrète.Elle est aussi la seule qui reconnaisse le principe de l’égalité absolue des droits pour tous les êtres humains.
Les pays qui la composent doivent s'unir pour projeter cette singularité sur la scène mondiale et défendre un universalisme affirmé, en assumant la responsabilité de leurs fautes historiques, telles que la colonisation, dont ils n'étaient ni les premiers ni les seuls coupables.
Si l'Europe réussit en faisant entendre ce discours, en glorifiant sans complexe les valeurs occidentales devenues universelles, en revitalisant des institutions multilatérales moribondes, en forgeant des alliances avec les meilleurs éléments des États-Unis, du Japon, d'Israël et de tant d'autres nations, une issue à la crise devient envisageable : l'effondrement de la théocratie iranienne, la déroute du discours islamiste radical, l'impasse définitive entre les armées et la dictature de Poutine en Ukraine, la chute du gouvernement Netanyahu, la défaite électorale de Trump, le renoncement de Pékin à toute conquête militaire de Taïwan.
Dès lors, il devient possible de construire patiemment un ordre mondial fondé sur la raison et la liberté – autrement dit, sur le meilleur de ce que l'Occident a apporté au monde, en puisant également à d'autres sources.
De l'ancien latin jus et natura, le jusnaturalisme est une doctrine philosophique et juridique fondée sur le concept de droit naturel. Les jusnaturalistes défendent une théorie du droit qui admet l’existence de principes naturels de justice distincts du droit positif
Le jusnaturalisme désigne l’école de pensée juridique et philosophique qui soutient l’existence d’un droit naturel (jus naturale),
c’est-à-dire d’un ensemble de principes juridiques universels et
intemporels, découvrables par la raison ou fondés sur la nature humaine,
qui servent de critère pour évaluer la légitimité des lois positives.
Cette doctrine affirme que certains droits et devoirs existent
indépendamment de toute législation humaine et s’imposent à toute
autorité politique.
Le terme « jusnaturalisme » est formé du latin jus (droit) et naturalis
(naturel), littéralement « droit selon la nature ». Cette étymologie
révèle l’intuition fondamentale de cette école : il existe des exigences
juridiques inscrites dans l’ordre naturel des choses, antérieures et
supérieures aux conventions humaines. Le jusnaturalisme s’oppose ainsi
au positivisme juridique qui ne reconnaît comme droit que les normes
effectivement posées par les autorités compétentes.
Le jusnaturalisme et la philosophie
Le
jusnaturalisme constitue l’une des traditions les plus anciennes et les
plus centrales de la philosophie occidentale, touchant à ses domaines
les plus fondamentaux. En métaphysique, il pose la
question de l’existence d’un ordre normatif objectif inscrit dans la
nature ou la raison – une interrogation qui traverse toute l’histoire de
la philosophie depuis Platon et Aristote jusqu’aux débats contemporains
sur le réalisme moral. En épistémologie, il soulève le
problème crucial de la connaissance des valeurs : comment pouvons-nous
découvrir les principes du droit naturel ? Par la raison pure (Kant),
l’observation de la nature humaine (Aristote, Aquinas), ou l’intuition
morale ? En éthique,
le jusnaturalisme participe directement aux débats sur l’objectivité
des valeurs morales et l’universalisme face au relativisme culturel –
des enjeux qui divisent encore la philosophie morale contemporaine. En philosophie politique,
cette tradition fonde les théories modernes des droits humains et de la
limitation du pouvoir politique : de Locke aux Déclarations des droits,
l’idée que certains principes transcendent la volonté des gouvernants
reste au cœur des démocraties libérales. Enfin, en philosophie de la religion,
le jusnaturalisme interroge les rapports entre loi divine et raison
humaine, notamment dans la synthèse thomiste qui influence encore la
pensée catholique contemporaine.
Les origines antiques du jusnaturalisme
Le jusnaturalisme plonge ses racines dans la philosophie grecque antique. Les sophistes établissent déjà la distinction entre nomos (loi, convention) et physis (nature), certains affirmant la supériorité de la nature sur les conventions humaines arbitraires.
Aristote, dans l’Éthique à Nicomaque,
distingue le juste naturel du juste légal : « Une partie du juste
politique est naturelle, et l’autre légale : naturelle, celle qui a
partout la même force et ne dépend pas de nos acceptations ou rejets ;
légale, celle qui à l’origine peut être indifféremment ceci ou cela,
mais qui une fois établie n’est plus indifférente. » Cette distinction
aristotélicienne fonde la tradition jusnaturaliste en établissant
l’existence de principes de justice universels.
Le stoïcisme développe cette intuition en élaborant la notion de loi naturelle (lex naturalis). Pour les stoïciens comme Cicéron, la raison universelle (logos) gouverne le cosmos et dicte des lois naturelles que la raison humaine peut découvrir. Dans De la République,
Cicéron écrit : « La vraie loi, c’est la droite raison conforme à la
nature, répandue chez tous les hommes, constante, éternelle. »
La synthèse thomiste
Thomas d’Aquin réalise la synthèse la plus aboutie du jusnaturalisme médiéval dans la Somme théologique.
Il distingue quatre types de lois : la loi éternelle (plan divin de la
création), la loi naturelle (participation de la créature rationnelle à
la loi éternelle), la loi humaine (application de la loi naturelle aux
circonstances particulières) et la loi divine (révélation surnaturelle).
La
loi naturelle thomiste se fonde sur les inclinations naturelles de
l’être humain : conservation de la vie, reproduction, vie en société,
connaissance de la vérité. Ces inclinations révèlent des biens
fondamentaux que la raison peut identifier et qui génèrent des
obligations morales et juridiques universelles.
Cette conception
influence durablement la tradition juridique occidentale. Elle fournit
un critère de légitimité des lois positives : une loi contraire à la loi
naturelle n’est pas véritablement une loi mais une « corruption de la
loi » (corruptio legis). Saint Augustin avait déjà formulé ce principe : « lex iniusta non est lex » (une loi injuste n’est pas une loi).
Le jusnaturalisme moderne : l’école du droit naturel
L’école moderne du droit naturel, inaugurée par Hugo Grotius dans Le Droit de la guerre et de la paix (1625), laïcise le jusnaturalisme médiéval. Grotius affirme que le droit naturel existerait « etiamsi daremus non esse Deum » (même si nous supposions que Dieu n’existe pas), le fondant uniquement sur la nature rationnelle et sociale de l’homme.
Samuel Pufendorf, dans Le Droit de la nature et des gens
(1672), développe cette approche rationaliste. Il distingue les
« entités morales » (droits, devoirs, obligations) des entités
physiques, montrant que le monde moral possède sa propre rationalité
découvrable par la raison.
Les théoriciens du contrat social
(Hobbes, Locke, Rousseau) s’inscrivent dans cette tradition tout en la
transformant. John Locke, dans les Deux traités du gouvernement civil,
fonde les droits naturels inaliénables (vie, liberté, propriété) sur la
loi naturelle accessible à la raison. Ces droits préexistent au contrat
social et limitent les pouvoirs de l’autorité politique.
Kant et le jusnaturalisme critique
Emmanuel Kant révolutionne le jusnaturalisme dans la Métaphysique des mœurs.
Il ne fonde plus le droit naturel sur la nature empirique de l’homme
mais sur sa nature rationnelle. L’impératif catégorique génère des
principes juridiques a priori : « Agis de telle sorte que tu puisses
vouloir que la maxime de ton action devienne une loi universelle. »
Le
droit kantien se définit comme « l’ensemble des conditions sous
lesquelles l’arbitre de l’un peut s’accorder avec l’arbitre de l’autre
suivant une loi universelle de la liberté ». Cette définition
transcendantale fonde le droit sur l’exigence rationnelle de
compatibilité des libertés plutôt que sur des inclinations naturelles.
Kant
développe également un jusnaturalisme cosmopolitique : les principes du
droit doivent s’étendre aux relations internationales et fonder un
« droit cosmopolitique » garantissant la paix perpétuelle. Cette vision
influence le développement moderne du droit international.
Critiques et déclin du jusnaturalisme
Le jusnaturalisme fait face à des critiques croissantes à partir du XIXe siècle. Le positivisme juridique
de Jeremy Bentham et John Austin nie l’existence d’un droit naturel
objectif. Pour Bentham, les « droits naturels » ne sont que des
« absurdités sur des échasses » (nonsense upon stilts). Seul le droit positif, établi par l’autorité souveraine, mérite le nom de droit.
Le relativisme culturel
souligne la diversité des conceptions morales selon les cultures,
remettant en cause l’universalité prétendue du droit naturel. L’historicisme juridique (École historique allemande) montre l’enracinement du droit dans l’esprit particulier de chaque peuple (Volksgeist).
Karl Marx critique
le jusnaturalisme comme idéologie bourgeoise masquant les rapports de
classe. Les « droits naturels » refléteraient en réalité les intérêts de
la classe dominante plutôt que des exigences universelles de justice.
Renaissance contemporaine du jusnaturalisme
Après
le déclin de la première moitié du XXe siècle, le jusnaturalisme
connaît un renouveau après 1945. L’horreur des régimes totalitaires et
de leurs « lois » criminelles relance l’intérêt pour des critères moraux
objectifs d’évaluation du droit positif.
Gustav Radbruch, juriste
allemand, développe la « formule de Radbruch » : quand l’injustice des
lois positives atteint un degré insoutenable, elles perdent leur
caractère juridique. Cette formule influence les procès de Nuremberg et
la dénazification.
L’école néo-thomiste (Jacques Maritain, John Finnis) réactualise la synthèse thomiste. John Finnis, dans Natural Law and Natural Rights
(1980), identifie sept biens humains fondamentaux (vie, connaissance,
jeu, expérience esthétique, sociabilité, raisonnabilité pratique,
religion) qui génèrent des exigences morales et juridiques objectives.
Ronald
Dworkin, sans se revendiquer explicitement du jusnaturalisme, développe
une théorie du droit qui intègre nécessairement des principes moraux.
Pour lui, l’interprétation juridique fait appel à des principes de
moralité politique qui transcendent le droit positif.
Enjeux contemporains
Le jusnaturalisme contemporain affronte de nouveaux défis. La bioéthique
soulève des questions sur l’existence d’une « nature humaine »
normative face aux possibilités de manipulation génétique et
d’amélioration artificielle de l’homme.
Les droits de l’homme
constituent l’expression moderne la plus évidente du jusnaturalisme,
affirmant l’existence de droits inhérents à la dignité humaine.
Cependant, leur fondement théorique fait débat : nature humaine, dignité
rationnelle, consensus international ?
Le pluralisme culturel et le multiculturalisme
questionnent l’universalité des principes jusnaturalistes. Comment
concilier respect de la diversité culturelle et affirmation de valeurs
universelles ?
Le jusnaturalisme demeure ainsi une tradition
philosophique vivante, constamment réinterprétée pour répondre aux défis
contemporains de la fondation du droit et de la justice.
Histoire
L’éviction de Dieu : l’homme seul propriétaire
Francisco de Vitoria (v. 1483-1546) : droit naturel plutôt que surnature
Tout l’effort de la pensée moderne consiste à opérer une rupture, une
dissociation radicale, entre le domaine de Dieu sur sa création, qui
devient purement théorique et abstrait, et le domaine de l’homme sur les
choses, concret et réel. Cette évolution vise à désencastrer le domaine
humain du domaine divin, à le rendre autonome par rapport à ce dernier.
Un premier pas est franchi par les penseurs de la seconde scolastique.
Comme l’a montré l’historienne du droit Marie-France Renoux-Zagamé (Origines théologiques du concept moderne de propriété),
des auteurs tels que Domingo Báñez, Francisco de Vitoria, Domingo de
Soto, Leonardus Lessius, Paul Leymann ou Francisco Suárez sont à
l’origine d’une innovation majeure. Poursuivant les prémisses de Thomas
d’Aquin, ces théologiens fondent le domaine humain, non plus sur la
seule volonté divine, mais surtout sur la nature raisonnable de l’homme.
Cette innovation, qui vise à écarter les dérives nominalistes des
siècles précédents (si le domaine humain est fondé sur la seule volonté
de Dieu, Dieu peut le retirer à l’homme en cas de mauvaise conduite),
tend à autonomiser, au moins en partie, le domaine humain par rapport au
domaine divin. L’homme se voit conférer un pouvoir naturel sur les choses, qui n’est plus seulement justifié théologiquement, mais avant tout juridiquement, par le droit naturel. Le dominium est associé au jus,
au droit naturel, plutôt qu’à la volonté divine. Les penseurs de la
seconde scolastique participent donc, malgré eux, à une sécularisation
du pouvoir humain sur les choses. Malgré tout, ce pouvoir demeure limité
par la nature humaine elle-même, par la fonction de l’homme dans
l’univers (l’organisation des créatures par la raison). De plus, si la
justification théologique est nuancée, elle n’est pas tout à fait
écartée. Le droit d’abuser n’est donc pas encore pleinement légitimé et
des limitations au droit d’user demeurent.
Hugo Grotius (1583-1645) : contre la seigneurie de Dieu, la propriété de l’homme !
Ce sont les jusnaturalistes modernes qui, à partir du XVIIe
siècle, poussent progressivement cette évolution à son terme. Si Grotius
et Pufendorf admettent encore de rares réserves et continuent de
rattacher partiellement le domaine humain à Dieu, Thomasius, Hobbes,
Locke et leurs successeurs vont opérer un désencastrement total du droit
humain sur la création par rapport à son fondement divin. Prolongeant
le raisonnement des théologiens de la seconde scolastique, ces
philosophes parviennent à justifier un pouvoir absolu de l’homme sur la
création en détachant totalement et définitivement le domaine humain sur
les choses, que l’on appellera de plus en plus propriété, du
domaine de Dieu, de la souveraineté divine sur l’univers. Le droit de
l’homme sur les choses est ainsi exprimé, non plus comme découlant d’une
concession divine, mais comme un droit attaché à la seule nature
humaine. Pour ce faire, les jusnaturalistes montrent que le pouvoir
humain sur les choses ne résulte pas d’un ordre explicite de Dieu, comme
le pensaient leurs prédécesseurs, mais d’une simple possibilité
d’organisation du monde laissée par Dieu à l’homme. Dès lors, le
domaine humain constitue un droit mais, ne découlant pas de la volonté
de Dieu, ce droit n’est contrebalancé par aucun devoir juridique ou
moral. Bien plus, ce droit doit être rattaché, non à un ordre divin,
mais à la nature propre, intrinsèque, de l’homme. Ce dernier peut donc
user des choses comme bon lui semble, puisque cette utilisation est
indifférente à Dieu : elle est neutre du point de vue de la volonté
divine. Se trouve ainsi théorisé un droit absolu et illimité de l’homme
sur les choses, qui n’est plus restreint par des limitations
théologiques ou éthiques. Le droit d’user et d’abuser est légitimé : la
propriété est née.
Juan Branco : « Il faut proposer aux Français une alternative crédible au système »
Invité de l’émission Bistro Liberté, Juan Branco a
exposé sans concession les raisons de sa candidature à l’élection
présidentielle de 2027 et les piliers de son projet politique.
Pour l’avocat et ancien proche de Wikileaks, l’heure est à la résistance active face à un système qui s’effondre.
« Toutes les forces politiques ont renoncé à leur position,
notamment sur l’Union européenne, que ce soit le RN ou la France
insoumise », a-t-il affirmé. Face à ce vide, il propose de redonner la parole au peuple via un référendum
à six mois de l’élection pour décider du maintien ou non dans l’euro et
l’UE, doublé de l’adoption du RIC (référendum d’initiative citoyenne),
des mandats impératifs et révocatoires. « C’est la volonté de reprise de contrôle du peuple français sur sa souveraineté », a-t-il insisté, en sortant des « clivages artificiels » entretenus par les partis.
Un « coup d’État institutionnel » et un président « astre mort »
Emmanuel Macron est décrit en termes durs : « Il a commis ce
que je considère être un coup d’État institutionnel en juillet 2024 avec
la dissolution et surtout son refus d’en prendre acte. » Pour Branco, le chef de l’État est « un astre mort » qui, habité d’un « comportement morbide », veut « emporter avec lui le peuple français ». La candidature de Branco vise précisément à résister à cette trajectoire.
Mesures phares : souveraineté, simplification et lutte contre l’oligarchie
Le programme repose sur trois piliers immédiats :
Redonner la parole : référendum sur l’Europe et RIC.
Nettoyage de l’espace oligarchique : « Un nettoyage des médias pour que ce ne soit pas des milliardaires qui décident ce que les gens doivent savoir », et transparence totale sur les algorithmes des réseaux sociaux.
Simplification radicale
: suppression des 300 taxes et impôts qui coûtent plus cher à collecter
qu’ils ne rapportent, renforcement des services publics de base
(hôpitaux, sécurité), et reconquête de la souveraineté agricole. « Pour la première fois en 40 ans, nous basculons en situation de dépendance alimentaire », a-t-il alerté.
Il dénonce également le « pillage oligarchique » en cours avec le démantèlement annoncé de SFR : « Ils
veulent réduire de 4 à 3 le nombre d’opérateurs pour faire augmenter
les prix et enrichir Martin Bouygues, Xavier Niel et Patrick Drahi. » Une opération estimée à 20 milliards d’euros pour les acteurs et 100 milliards de commissions pour les banquiers – « la répétition de ce qui s’est passé avec Alstom ».
Médias et audiovisuel public : une maison qui a « largement dérivé »
Juan Branco plaide pour une remise à plat massive du secteur audiovisuel. Sur la commission d’enquête parlementaire menée
par Charles Loncle, il exprime un désaccord de fond avec la ligne RN
(suppression de France Télévisions) mais défend la nécessité de
transparence : « Des centaines de millions d’euros d’argent public sont brûlés chaque année pour nourrir des petites chapelles.
» Il regrette que la commission n’ait pas auditionné suffisamment de
voix de gauche et insiste : le rapport ne doit pas devenir un outil
d’instrumentalisation partisane.
Iran : la France doit se distancier, pas servir de « larbin »
Sur le Moyen-Orient, Juan Branco est catégorique. Les bombardements
américains et israéliens visent selon lui non pas la chute d’un régime,
mais le « démembrement de l’État iranien » dans le cadre d’un projet de « Grand Israël ». « Gaza est la première étape avant la Jordanie », a-t-il rappelé, déplorant l’absence de journalisme de qualité en France pour expliquer ces enjeux.
Il fustige la réaction d’Emmanuel Macron : au lieu de prendre ses
distances après l’assassinat d’un chef d’État en exercice hors de tout
cadre juridique international, le président a constitué une coalition
avec Friedrich Merz et Keir Starmer pour condamner la riposte iranienne.
« Il s’est comporté comme le larbin de monsieur Trump. À aucun moment les intérêts de la France ne sont défendus. »
("Ils rendent service au régime iranien en tuant un dirigeant qui était déconsidéré et considéré comme grabataire par la population.
La bêtise aveugle de l’axe israélo-états-unien et leur volonté de démanteler l’Iran comme État nous coûtera.
La France doit prendre ses distances."
"JuanBranco ACCUSE Macron d’engager la france dans des FRAPPES ILLÉGALES contre l’Iran.
« Emmanuel Macron engage la parole de la France en annonçant des "actions défensives" à six mille kilomètres de la France.
Celles-ci consisteraient en des bombardements contre l'Iran en dehors de tout cadre légal, et au seul prétexte que cet État a riposté à une agression illégale en bombardant des pays accueillant des bases états-uniennes.
La dernière fois que la France a mis en oeuvre cet aventurisme militaire, cela a eu deux conséquences : le Bataclan et la promenade des anglais. »")
Extrême gauche et affaire Quentin : « Jean-Luc Mélenchon assume une responsabilité politique et morale »
Sur la mort de Quentin à Lyon, Branco refuse toute instrumentalisation tout en pointant clairement les responsabilités : « Jean-Luc
Mélenchon, en créant cette alliance entre une force de gouvernement et
une forme de milice citoyenne d’extrême gauche qui n’a que la violence
comme vecteur, assume une responsabilité politique et morale dans la
mort de cet homme. »
""Mélenchon feint d’ignorer qu’il a créé une alliance avec une organisation proto-fasciste, qui n’a rien à faire avec une force de gouvernement qui va se présenter aux présidentielles." (Tocsin)"
Il récuse vigoureusement les accusations de « virage à droite » : dénoncer la violence de la Jeune Garde n’est pas devenir identitaire ou fasciste. « Dire cela m’a valu des attaques de personnes qui m’adoraient il y a quelques années. » Pour lui, légitimer ces violences mène le pays vers « une forme de guerre civile ».
Sa conception de la gauche : souveraineté et réindustrialisation, pas « gauche Zara »
Juan Branco se revendique toujours de gauche, mais d’une « vraie gauche
» : celle qui défend le prolétariat, la réindustrialisation (le PIB
manufacturier est passé de 25 % à moins de 10 %) et la fin de
l’asservissement à l’Empire américain. Il critique la France insoumise
comme une « gauche de la subvention », une « gauche Zara »
qui endort le peuple sans toucher aux fondamentaux et instrumentalise
les questions sociétales (genre, identité) pour masquer son renoncement
économique.
« La gauche s’est convertie au capitalisme et au consumérisme », regrette-t-il. Son combat prioritaire : la « purgation de l’espace oligarchique » et la reprise de souveraineté. « La
priorité aujourd’hui n’est pas la guerre horizontale entre Français,
mais de constituer un peuple pour renverser le système existant. »
Conclusion de Juan Branco : sortir des pièges et reconstruire
Face aux accusations de « rouge-brun », il rappelle l’arc des
Gilets jaunes – de l’antifascisme au royalisme – et son propre rôle de
défenseur de figures du mouvement. Il refuse l’enfermement dans les
clivages identitaires ou sociétaux : « Mon enjeu, c’est de
permettre à la France de retrouver sa souveraineté et à sa population de
se développer dans une direction souveraine. »
Candidat hors système, Juan Branco présente sa démarche comme un « exercice d’humilité » : écouter la ruralité, construire avec les 27.000 membres du mouvement « les Ruches » un projet citoyen de 300 propositions. « C’est le plus beau rituel que la République ait fécondé », conclut-il. Un appel à la reprise de contrôle populaire avant que l’« astre mort » n’emporte le pays avec lui.
Ces dernières semaines ont mis en scène un effondrement inattendu de Jean-Luc Mélenchon, homme pour lequel j'ai une profonde affection personnelle.
Il ne s'agit d'en tirer aucune conséquence, si ce n'est que des lignes de fractures claires, de l'essentialisation des êtres à la légitimation d'une violence horizontale inacceptable, sont apparues, et ne seront pas résorbées.
Un long texte permettant de comprendre, de façon plus fondamentale, quelles sont les lignes de fracture entre notre mouvement et candidature et celle portée par la France Insoumise, a été publié.
Celui-ci permet de revenir sur certaines des apories dans lesquelles, par électoralisme, cette force politique s'est enkystée.
Cela laisse apparaître une évidence: les "erreurs" ou "fautes" de ces dernières semaines n'en sont pas, mais le fruit des choix politiques de l'organisation qui ont placé l'organisation face à des contradictions irrémédiables.
A lire à tête reposée
"Comment faire" pour se suicider: autopsie de la France Insoumise
LFI rappelle une constante de la gauche Française : n'y ont le mot
peuple à la bouche que ceux qui cherchent à accaparer la parole en son
nom. La lecture critique du texte Comment Faire ? qui vient de paraître,
permet de comprendre les failles et apories d'un mouvement voué à
trahir ou disparaître.
Jean-Luc Mélenchon vient de rendre public un texte, Comment Faire ?, dont le titre fait écho au Que Fairede Lénine.
Ce
texte, qui est cosigné par les trois plus importants cadres du
mouvement, se propose de donner les clefs de compréhension du
fonctionnement interne de la France Insoumise.
Cette organisation
est aujourd'hui la principale force politique se disant de gauche en
France, et aspire à prendre le pouvoir par les urnes, en professant un
strict légalisme.
Souvent abscons, Comment Faire ?
n'offre pourtant que quelques vagues clefs de compréhension sur les
principes organisationnels du mouvement. Ceux-ci apparaissent dans trois
des dernières pages d'un texte qui en contient près de 100, et qui
décevra tous ceux qui espéraient y trouver des éléments permettant de
répondre aux récentes offensives qu'a connu le mouvement de la part de
la presse institutionnelle, notamment via l'ouvrage La Meute.
Il
se révèle cependant particulièrement révélateur sur les insuffisances
et apories auxquelles est confronté le mouvement, et mérite à ce titre
d'être discuté et réfléchi.
Une réponse à une offensive médiatique qui tombe à plat
À
ceux qui nourrissaient l'espoir que des éléments de langage seraient
donnés, ou au moins des éléments d'explication, pour répondre aux
attaques médiatiques qui ont ciblé le mouvement ces derniers mois, il
faudra leur suggérer de repasser. Celles-ci s'étaient démarquées par une
partialité profondément injuste et aveugle aux insuffisances de tout
mouvement politique. Surtout elles n'avaient pas interrogé la nécessité
de mécanismes représentatifs ou démocratiques au sein de
mouvements qui cherchent des changements politiques en leur extérieur.
Demande-t-on aux armées des pays démocratiques d'être elles-mêmes
démocratiques ?
Le texte désarçonne en réalité par la dérive à
laquelle ses auteurs se prêtent. Ceux-ci se perdent, dès l'ouverture, en
des considérations théorico-philosophiques interminables sur la nature
des mouvements ouvriers, et semblent avoir avant tout cherché à faire
œuvre universitaire plutôt qu'à offrir des clefs de compréhension à
l'égard de ce que Jean-Luc Mélenchon qualifie de "mouvement gazeux".
Cette
notion, cela est bien connu des membres du mouvement, sert de
couverture sémantique à la domination implacable d'un groupuscule
constitué autour de Jean-Luc Mélenchon et du parti de Gauche, qui, tout
épris de velléités hégémoniques et d'une culture léniniste, n'ont jamais
cru à la démocratie interne, et cherchent à travers une terminologie
poétique allant de l'invocation des "ondes" à d'incertaines "osmoses", à
déguiser la centralisation absolue de tous les circuits décisionnels de
la FI.
Là encore, il ne s'agit pas ici de faire polémique, ni de
reprocher à un mouvement (qui, comme le rappellent les auteurs, a réuni
plusieurs millions de suffrages et s'est imposé comme la première force
de gauche) d'avoir adopté des méthodes en contradiction avec les
principes qu'elle professe, suivant l'adage selon lequel en politique la
fin justifierait les moyens. Cela, la presse bourgeoise s'en est
parfaitement chargée, procédant à un véritable tir de barrage. Mais on
aurait pu espérer que cette approche soit exposée, justifiée, légitimée.
Il faudra donc se contenter du voile pudique posé sur la vérité, et
avancer.
Une succursale post-mortem du Parti socialiste
Comment Faire ?
est en réalité un texte intéressant à bien d'autres titres, qui ne peut
ni ne doit être lu sous le seul prisme de l'acte manqué, consistant à
se montrer incapable de répondre à des vagues accusatrices, faute
d'avoir en réalité de substance alternative à proposer.
Comment faire ? permet
en effet de comprendre dans quelle généalogie s'inscrivent les
principaux cadres de cette force politique, et quel regard ceux-ci
portent sur eux-mêmes. Ses auteurs, afin de présenter la France
Insoumise, procèdent à de longs développements qui laissent apparaître
un enracinement profond de leur pensée dans les débats et théories
politiques de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Jean-Luc
Mélenchon et ses comparses ne se contentent pas d'inscrire la naissance
de la France Insoumise dans le droit fil des divisions irrésorbables
qui ont miné le Parti socialiste français à l'aube de notre millénaire,
qu'ils décrivent par le menu, et dont ils considèrent qu'elles auraient
connues une rupture définitive à la suite du référendum de 2005.
Le
texte préfigure et inscrit cette rupture d'interminables développements
sur les origines et grandes étapes du Parti socialiste, notamment sur
Léon Blum, figure politique du début du XXe siècle. Ce faisant, ils
permettent à leur lecteur d'apprendre que l'homme du Front Populaire se
montrait alors bien plus exigeant et radical que ne le sont aujourd'hui
les dirigeants de la France Insoumise, n'hésitant pas à envisager
publiquement l'usage de moyens d'action directe illégaux, Là où LFI
professe aujourd'hui un légalisme de bon aloi et a adopté une position
républicaniste victimaire, ne cessant de faire appel à la protection des
institutions malgré les nombreuses offensives dont elle fait l'objet.
"La
conquête des pouvoirs publics, qu’est-ce que cela signifie ? Cela
signifie : prise de l’autorité centrale qui, actuellement, s’appelle
l’État, par n’importe quels moyens, sans que ni les moyens légaux, ni
les moyens illégaux soient exclus."
Léon Blum cité dans Comment faire ?
Ce
faisant, ses auteurs nous rappellent que les ancêtres faisaient montre
d'une autre sorte de courage, et quelque part, de pedigree, mais
également une forme de tartufferie ou d'impuissance bourgeoise que
l'affaire Quentin a contribué à dévoiler.
En creux, cette régression historique se révèle illustratrice d'une
forme de contradiction interne au discours du mouvement, qui, toute à
une radicalisation d'apparat, n'appelle jamais à la révolution qu'en
accompagnant ses invocations du terme "citoyenne". Qui, à chaque
promesse de rupture ontologique, l'accompagne d'un rappel sur leur
condamnation pure et parfaite de toute forme de violence, censée
préfigurer une volonté d'intégration toute aussi pure et parfaite à
l'ordre existant. Qui, lorsqu'un jeune homme mort du fait
d'affrontements avec des collectifs antifascistes que Jean-Luc Mélenchon
et les principaux cadres de la FI ont vanté, glorifié, rabat
immédiatement le mouvement sur des fondamentaux prétendument
non-violents. Qu'importe qu'ils aient fait élire à l'assemblée nationale
un jeune homme qui ait fait de l'action coup de poing, et de sa
pratique des rixes et des batailles de rue, à coups de grande propagande
et d'annonces d'alliances nationales avec son organisation
Cette négation dialectique de la conflictualité naturelle de tout processus politique, a fortiori révolutionnaire,
et des inévitables violences qu'ils charrient, vaut naturellement
quelques procès en tartufferie dès lors que le mouvement a décidé, d'une
part, de la rejeter en mots et dans le registre de
l'explicite, pour l'alimenter de façon implicite, en externalisant la
mise en œuvre afin de protéger les intérêts de ses dirigeants.
Loin
du courage et de la décence de ses ancêtres, la France Insoumise
délègue et externalise son rapport à la violence politique pour protéger
les intérêts de leurs dirigeants.
Un parti profondément social-démocrate
L'invocation
répétée, et il faut le dire, indigeste, de l'histoire du socialisme et
des différents préceptes et luttes qui l'ont structuré tout au long de Comment Faire ?
révèle par ailleurs à quel point ses dirigeants, faute de
réactualisation idéologique et conceptuelle, restent déterminés par le
logiciel social-démocrate qu'ils ne cessent de dénoncer, peinant à
s'extraire de distinctions et querelles de clocher qui minèrent les
entreprises de leurs aînés.
À les lire, on ne peut que penser aux
concours de dissertation qu'organisait le Parti Socialiste à la fin du
XXe siècle, de Congrès en Congrès. Ces "contributions programmatiques"
étaient censées animer la vie du parti, et justifier de sa structuration
en divers courants, ce qui à leur tour permettait de distribuer les
postes et investitures selon le succès des uns et des autres. Bien
entendu, tout était chiqué, et en réalité, ces concours censés définir
l'orientation idéologique du parti ne servaient qu'à légitimer des
arrangements d'arrières-cours que les technocrates du parti
organisaient.
On pourrait soupçonner Jean-Luc Mélenchon, qui
n'aura semble-t-il jamais compris le caractère purement rituel de ces
appels à contribution, d'avoir voulu se venger de ses défunts
concurrents, en organisant une compétition où il serait cette fois le
seul à participer. A-t-il été un participant sincère de ces
compétitions, prenant à cœur d'élaborer un esprit supérieur à ceux de
tous les dirigeants de ce parti oublié, et a-t-il tardé quarante ans à
comprendre les trucages de ses pairs ? Ce serait là une forme de
candeur, de naïveté touchante et émouvante, qu'on pourrait supputer par
on ne sait quel complexe à l'égard d'énarques et de technocrates qu'il
n'aurait, malgré les humiliations répétées qu'ils lui auront fait subir,
jamais su surmonter. Comme le rappelle Victor Serge, les révolutions ne
laissent pas le temps de la psychologisation, quand bien même de telles
dispositions seraient de nature à mettre en danger les intérêts de ceux
dont il professe la défense, et qu'il prétend représenter.
Reste que la politique ne peut simplement reposer sur des névroses,
qui sont des propulseurs d'idées aussi intenses qu'à courte-mèche. De la
même façon qu'Éric Zemmour sut imposer la sienne au peuple Français
quelques temps, réactivant des débats datés sur le pétainisme qui
faisaient écho à ses propres problèmes identitaires avant de
s'effondrer, Jean-Luc Mélenchon prend un risque important en ne se
détachant pas de son expérience et de son parcours personnel : que sa
douloureuse rupture avec son foyer politique, le Parti socialiste
devienne le vecteur de sa chute. Ce vecteur qui, dans la souffrance puis
le bonheur, lui permis de nouer des noces heureuses avec un peuple
Français de gauche épuisé par la tendance ontologique du PS à la
trahison, est désormais épuisé. Les fantômes toujours ressurgissants
d'un passé enterré, tels Raphaël Glucksmann ou François Hollande, ne
suffiront à fournir le carburant nécessaire à une réactualisation du
projet insoumis. L'encastrement dans ce qui, geste de libération,
deviendrait névrose traumatique, menace, faute de renouveau, de produire
un appauvrissement psychique et idéologique.
Or la France
Insoumise ne semble en sortir. Son texte, parsemé de délibérations d'un
autre temps, épuise son lecteur et épuisera ses militants. Qui
s'intéresse en effet aujourd'hui à l'exégèse de tel ou tel dirigeant
politique du début du XXe siècle, dont l'empreinte sur la théorie
politique est, en dehors des cercles militants du dernier siècle, restée
non seulement inféconde, mais vouée aux oubliettes ? Qui prête encore
un intérêt aux définitions concurrentes de la dictature du prolétariat
qui animèrent partis et cafés il y a plus d'un siècle, à partir de
données matérielles et conceptuelles dont la caducité n'est plus même à
dénoncer ?
Et qui s'intéresse au pourquoi d'une rupture avec un
Parti Socialiste dont le caractère spectral est depuis désormais dix ans
acquis ?
Les principaux cadres de la France Insoumise, mais seulement eux.
Il
serait cruel de déduire de ces pages interminables que
l'apparatchikisme socialiste continue d'infuser de façon profonde une
force politique qui se prétend avant-gardiste, et qui se révèle en
prétendant le dénoncer.
Il serait injuste de procéder à une
psychanalyse sauvage de leurs fondateurs, qui ne semblent, vingt ans
après, toujours pas remis de leur échec à saisir un parti qui les gâta
pourtant, et qui ne subsiste en aucune mémoire présente ou prospective
définie.
Et nous apporterions peu de chose en nous contentant de
pointer cette étonnante résurgence, pourtant signée par trois personnes,
Mathilde Panot, Clémence Guetté et Manuel Bompard, qui n'ont eu maille à
partir à l'égard de ces instances du passé.
Au-delà de l'entreprise de distinction
Le
lecteur qui aura le courage de traverser la médiocre somme
historico-théorique qu'ont composé, dans la première partie de cette
ouvrage, nos aspirants intellectuels, n'en tirera qu'une conclusion: ces
développements n'ont pour fonction et intention que de légitimer leur
entreprise d'accaparement de la parole, en offrant à ses auteurs un
vernis de légitimité petit-bourgeois. Ce qui, comme diraient certains,
suffit à faire signe.
L'entreprise qui se dessine en creux dans cette première partie de Comment Faire ? va
en effet par la suite s'expliciter. Les pures tentatives de distinction
qui parsèment ce texte, improductives par essence, nous mettent sur une
piste. Les esprits les plus affutés savent qu'aujourd'hui le coeur du
mouvement est composé d'une classe moyenne citadine faisant de la
politique une source de légitimation sociale, via une différenciation
éthique qui leur offre un carburant et une "raison d'être" leur
permettant d'oublier les affres d'une existence privée de son sens par
leur acquiescement dans le système productif existant, dont ils espèrent
des ajustements marginaux, ajustements marginaux dont la défense leur
offre un "capital symbolique" leur offrant un sentiment de supériorité.
L'intégration de Manon Aubry, dès 2019, en tant qu'incarnation d'OXFAM
(dont il s'agissait de capter la plus value symbolique) en est l'exemple
le plus parfait.
Ces acteurs principaux sont appuyés par quelques transfuges de classe qui ont fait profession de les rejoindre, dont Edouard Louis
est une incarnation parmi d'autres. Ceux-ci servent à leur tour de pont
à l'égard d'aspirants transfuges, qui ont fait de leur condition une
monnaie d'échange au sein du marché politique, et d'acteurs sociaux
incarnant une soif de revanche sociale. C'est ainsi qu'Edouard Louis et
le mouvement créé par Assa Traoré - dont l'audience est principalement
petite bourgeoise - ont-ils intégré le mouvement aux côtés de
l'intellectuel organique Geoffroy de Lagasnerie, dont les analyses
anti-étatiques (comparant l'école à la prison ; faisant de la famille
une entité ennemie ; et ayant récemment poussé à la consécration de
l'amitié comme une instance juridique) infusent le corpus idéologique de
la France Insoumise.
Tout cela compose un "peuple intermédiaire", à mille lieues des classes populaires, du prolétariat et a fortiori du lumpen prolétariat dont le mouvement ne cesse de se prévaloir, et qu'il aspire à former et représenter.
Le renoncement aux principes fondateurs
Le
texte inscrit la France Insoumise dans la rupture, à gauche, liée au
référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen. On peine à
comprendre comment, en 2026, ses cadres peuvent narrer avec un tel
détail leur enracinement historique dans cette trahison des classes
dirigeantes, revendiquant avec force comment leur opposition au TCE
aurait été le moteur de leur désolidarisation du Parti Socialiste et de
la fondation de ce qu'est devenu aujourd'hui dans le mouvement.
Et
dans le même temps assumer d'avoir parfaitement renoncé, après l'avoir
portée avec courage, à une quelconque sortie de l'Union Européenne et de
ses traités. Après avoir proposé en 2017 une formule (Plan A,
impliquant une transformation intérieur de l'Union Européenne, et Plan
B, en cas d'échec du précédent, impliquant la sortie de l'institution)
qui portait en germe ce renoncement, le parti a depuis 2022 exclu toute
initiative allant en ce sens de ses propositions, s'alignant de facto
avec l'ensemble des forces politiques dominantes, et s'inscrivant dans
un grand arc commun avec le parti macroniste et le Rassemblement
national.
Qu'importe si ce renoncement rend de facto caduque
toute possibilité de rupture avec l'ordre existant, et quelques peu
risibles les grandes embardées lyriques d'un homme, Jean-Luc Mélenchon,
dont le respect pour la langue Française en fait l'une des dernières
grandes figures politiques de ce pays.
Cet aveuglement n'est pas
le seul, et interroge profondément sur la sénilité intellectuelle d'une
force qui, toute consacrée à son institutionnalisation, semble avoir
oublié sa raison d'être, et ne plus désirer accéder au pouvoir que pour
les plaisirs que celui-ci promet. Ce qui explique ses dérives récentes à
l'égard de "réflexions" toujours plus incantatoires, que l'Institut la
Boétie ne cesse d'alimenter.
Il suffit de parcourir les dernières
itérations du programme de la FI, qui n'en tire pas seulement fierté,
mais en fait le point distinctif non seulement avec les autres forces
politiques passées et présentes, dans une théorisation séduisante, pour
comprendre que la machine semble avoir calé. La comparaison, par
exemple, avec la huitième version du Projet
fécondé par le mouvement des Ruches initié par Juan Branco est
particulièrement cruelle, le différentiel en termes de précision et
d'approfondissement des thèmes explorés apparaissant au grand jour.
Et
cette différence ne s'explique pas par une question de compétence, ou
de méthode. Elle permet de faire émerger des différences substantielles
qui elles-mêmes démontrent une abîme dans l'approche du politique, et
les orientations conceptuelles et idéologiques de ces deux mouvements.
La
France Insoumise, encore alignée sur une doctrine marxiste où les
rapports entre employeurs et employés n'étaient pas régulés par l'État,
continue par exemple de considérer que le salariat serait, en France,
synonyme d'exploitation, là où, pour le mouvement des Ruches et Juan
Branco, il est considéré comme un capital différé, garanti par l'État
qui en assure la distribution à ses membres. Cet accès au capital qui,
dans les circonstances majoritaires, garanti un accès au crédit, assure à
une majorité de la population Française une position dominante à
l'égard du reste du monde, et fait de la classe salariale l'alliée
objective d'un système oligarchique précisément défini par Branco dans
ses différents ouvrages, ce qui n'est pas le cas de LFI
qui continue à utiliser le terme "oligarchie" comme un vague synonyme
des personnes aisées. En leur vocabulaire: "des riches".
S'ensuit,
d'un côté, un internationalisme conséquent, déjà mis en actes de façon
répétée, là où LFI se cantonne à l'incantation, voire à de graves
contre-sens, depuis sa création, qui ont amené le mouvement à se trouver
pris à défaut de façon répétée, et à des cafouillis particulièrement
douloureux ayant largement fragilisé le mouvement.
La gauche Zara face à ses apories
L'exploration des différences à partir de Comment faire ?
se révèle particulièrement douloureuse pour le mouvement gazeux en bien
des matières, malgré la pertinence de certains diagnostics, notamment
en ce qui concerne l'explosion des relations entre hommes et femmes
induite par la révolution idéologique et les mutations idéologiques des
années soixante-dix.
La précarisation de la population française dénoncée par LFI via
la multiplication des statuts, la sous-traitance et mille autre
dispositifs visant à "optimiser" l'exploitation de la "ressource
humaine", pour reprendre le vocabulaire des classes dirigeantes, ne
semble là encore pas bien analysée. Peu est dit sur le fait que cette
"flexibilisation" (sic) a créé de confortables points de fuite pour une
partie de la population, en connivence avec les classes dirigeantes,
offrant notamment via les dispositifs d'interim de véritables sas
éteignant toute forme de conflictualité sociale, financés par l'effort
collectif et au détriment de la communauté.
On pourrait s'étonner
de ces points aveugles et s'interroger sur ce qui, dans la composition
sociologique du mouvement, largement salariée et fonctionnarisée,
pourrait l'expliquer. En réalité, ceux-ci permettent au mouvement
d'épouser un système en contradiction avec ses valeurs et objectifs
affichés, et qui convient à nombre de ses électeurs. Une forme de
clientélisme électoral dont les dernières itérations programmatiques ont
poussé le curseur très loin, et qui est fondement d'un épuisement de la
société et de ses structures productives dont l'effondrement est
toujours retardé à coup de subventions et de promesses d'accroissement
de la sphère d'intervention de la puissance publique.
La
désolidarisation massive entre des classes sociales qui furent un temps
alliées et permirent à la gauche d'accéder au pouvoir n'est que la
conséquence naturelle de ce discours qui a donné un certain écho à la
dénonciation par les partis de pouvoir de la "gauche de subvention",
profitant non de l'aveuglement de la gauche, mais de la complicité
objective de celle-ci à l'égard de processus qu'elle ne dénonce que
formellement, pour mieux les renforcer et ainsi nourrir des électorats
captifs.
S'ensuit une déduction : les cadres du mouvement ont
beau rejeter sur le système politique et médiatique leur ostracisation,
ils gagneraient à interroger leur responsabilité critique dans la
réactivation de clivages idéologiques qui les empêchent de devenir les
portes paroles d'un "peuple" qu'ils ne cessent d'invoquer, et dont tous
les indicateurs pourtant démontrent qu'ils contribuent à le fragmenter,
en renonçant à tout discours universalisable, qui permettrait de l'unir
symboliquement et de s'y adresser en tant qu'entité.
Ce que la FI
présente comme des efforts de théorisation politique, à travers
notamment une tentative de définition et de catégorisation de la notion
de peuple selon le niveau d'accès à différents réseaux privés ou communs
qui seraient offerts, apparaît en conséquence et avant tout comme un
effet de manche rhétorique compensatoire.
La condition féminine et l'enjeu MeToo
La
fragmentation proposée par la France Insoumise ne repose pas seulement
sur des clivages assumés, qui expliquent leur soutien notamment à une
taxe Zucman dont le caractère profondément social-démocrate n'avait pas
échappé à leurs dirigeants. Elle s'exprime également sur la double
question de l'instrumentalisation identitaire et de la rupture
civilisationnelle entraînée par l'importation en France d'un culte
néopuritain anglosaxon ayant profité de l'explosion du voyeurisme sur
les réseaux sociaux pour instaurer un culte la délation, le mouvement metoo, qui
a trouvé en France une terre d'accueil et de mutation idéelle,
s'accouplant idéellement à la tradition inquisitoriale dominante depuis
cinq siècles pour produire des fractures dans les couches profondes de
la société dont la gauche a cru profiter, et qui la menacent désormais
d'effondrement et d'ostracisation.
Il faut voir au-delà de la
polémique médiatique, et du jugement de valeur qui pourrait s'appliquer,
concernant un manque de courage réel ou projeté, à l'égard d'un fruit
interdit trop tenté qui consistait à pouvoir vouer aux gémonies toute
personne, et l'éliminer d'un trait de plume ou de parole, par
présomptions accumulées, renonçant ainsi à des siècles de tentative de
constitution d'une forme de dignité humaine, d'espaces réservés en
dehors de l'appareil d'État (la fameuse "intimité") et de règles
intangibles relatives à l'État de droit.
Le mouvement, ravi de se
vautrer et semble-t-il, de ramasser des clientèles militantes, n'a
jamais entamé une réflexion à l'impact catastrophique de l'alliance que
proposaient certains mouvements militants néoféministes carcéraux, mis
en avant par certains médias et algorithmes oligarchisés, et la
puissance judiciaire et policière complètement contrôlée par le pouvoir
en place. Fallait-il être un grand clerc pour comprendre que l'alliance
avec des structures de pouvoir ontologiquement réactionnaires ne pouvait
amener qu'à une catastrophe décimante ?
Comment Faire ?permet de comprendre que les dirigeants du
mouvement sont conscients que cette rupture civilisationnelle est liée à
des facteurs historiques et matériels profonds. En rappelant que la
répartition du temps de travail entre hommes et femmes et la
transformation du mode d'existence de ces dernières a brutalement évolué
au cours du XXe siècle, et poussé à une remise en cause radicale de
structures de pouvoir pluriséculaires ils font un premier pas. En
pointant la rupture anthropologique provoquée par la généralisation de
la contraception, la libéralisation des relations de couple et la
légalisation de l'IVG, ils semblent s'apprêter à un questionnement
profond de la violence des mutations qui ont affecté, en un temps
extraordinairement réduit, les structures principielles de nos sociétés,
et les violences qui naturellement en sont nées.
Mais en se
contentant d'indiquer que les femmes mettaient en œuvre des tâches
gratuitement dans "l'économie patriarcale", sans voir à quel point les
discours d'émancipation portés au cours du XXe siècle n'auront amené
qu'à leur mise sous tutelle des forces du capital ; en refusant d'acter
que la destruction des structures traditionnelles qui antécédaient toute
forme de productivisme et de capitalisme et protégeaient en réalité
l'être humain en sa dignité, au nom d'un "progressisme" qui en réalité
ne servait que des forces matérielles auxquels ils sont censés s'opposer
; où vont-ils ?
Nulle part.
Ils se contentent d'accompagner la course au néant qui en est née, en se proposant de l'accélérer.
Comment
un parti qui fait tant profession de s'inscrire dans une
intellectualité puissante, et qui s'est montré à l'avant garde de la
popularisation de ce qu'ils qualifient de lawfare,
l'instrumentalisation judiciaire à des fins de pouvoir, n'a-t-il été en
mesure de voir là une instrumentalisation idéologique servant des
intérêts récupérables à tout instant par la classe dominante ?
Comment
un parti qui professe de son inscription dans la longue histoire des
luttes et de mouvements de pensée ayant mille fois tranché ces questions
- le féminisme carcéral ayant été déconstruit dès les années
soixante-dix par un nombre infini de théoriciennes et d'activistes du
fait de sa nature puissamment contrerévolutionnaire - a-t-il pu
s'aveugler, et renoncer à toute forme d'intégrité intellectuelle, en
épousant une dérive que leurs maîtres à pensée auraient immédiatement
qualifié de "gauchisme infantile", fausses subversions utiles aux
classes dominantes en ce qu'elles permettent de purger de façon
immédiate des pulsions de dévastation, au détriment de toute élaboration
et constitution d'alternatives aux structures de pouvoir ?
Comment
enfin ses dirigeants n'ont-ils cherché à intégrer la question
fondamentale de la défense des plus vulnérables, notamment à l'égard des
violences sexuelles, dans une analyse plus générale de leur
instrumentalisation par des appareils de pouvoir profitant, nourrissant,
voire enfantant des panique morales réactionnaires, par nature
destructurantes pour toute forme de lutte ?
La réactualisation
des délations par voie de monitoire, instrument favori de l'inquisition
qui faisait coopérer la "société civile" avec ses instances répressives
afin d'éliminer ses opposants politiques et semer une violence mimétique
dépolitisante au sein de la société est si évidente qu'il apparaît
impossible d'envisager que cette impasse n'ait été volontaire. La
réactualisation de l'intérêt universitaire pour les chasses aux
sorcières qui, menées par ces méthodes, ont amené des milliers de femmes
innocentes à se voir brûlées sur le fondement de dénonciations
calomnieuses attisées par les autorités et une Église cherchant à se
débarrasser de tout concurrent aurait pu servir de fondement à une
contribution du mouvement à la reconstruction d'un féminisme
révolutionnaire. La répression de toute forme de subversion au cours du
XIXe siècle par les instances d'État au prétexte des bonnes mœurs,
couplée à l'émergence des doctrines victoriennes, aurait pu s'ajouter à
une analyse sociologique et statistique de l'explosion du contentieux en
la matière, complètement décorrélée de la réalité statistique des faits
dénoncés. Une analyse sérieuse des récentes crises économiques et des
réactions féminines à celles-ci, notamment à travers l'implication
majeure de celles-ci au sein du mouvement des gilets jaunes, aurait
permis de relier la question des violences sexuelles et conjugales à la
condition matérielle, et l'élaboration de stratégies de solidarité et
d'évitement au sein des classes populaires.
L'absence de débat sur
cette question anthropologique fondamentale, au profit d'une adhésion à
un néoféminisme de classe, aura non seulement détaché la France
Insoumise de celles qui, au plus profond de la société, sont les
premières victimes de toute forme de violence. Elle acte plus largement
le renoncement de la France Insoumise, et plus largement de la gauche, à
interroger ses propres apories et surtout à tenter de résorber les
clivages qui permettent à chaque force politique d'alimenter sa petite
chapelle, nourrissant des antagonismes fruits de leur propre impéritie.
La trahison identitaire
C'est
bien entendu à la même logique qu'à cédé M. Mélenchon en virevoltant
autour de la question de la laïcité, prenant appui sur des
justifications historiques brillantes pour opérer un tournant majeur, au
détriment de la crédibilité de sa force politique.
La politique
identitaire proposée par son mouvement, après quelques tâtonnements et
l'adoption pour le moins consternante de la notion de "créolisation",
semble s'être désormais sédimentée en un savant mélange de
l'anti-racisme clientéliste du Parti socialiste des années 1980 et d'une
instrumentalisation des pensées post-coloniales à des fins électorales.
Le cynisme qui mâtine l'action du parti en ces domaines, dans le seul
but de se constituer une armée de réserve électorale, s'accompagne
inévitablement d'une posture paternaliste parfaitement compatible avec
le républicanisme colonial ferryiste qui a servi de structure
intellectuelle à Jean-Luc Mélenchon. On le retrouve dans la façon dont
est abordée, dans ce texte, la question du régime des castes indiennes,
dont la persistance malgré les tentatives de dévastation répétées dont
elle a fait l'objet est condamnée moralement d'un trait. Comme le firent
les tenants de la colonisation et de la mission civilisatrice de la
France, convaincus de leur supériorité, les auteurs adoptent une
position suprémaciste, qui considère toute structuration traditionnelle,
y compris les plus développées et anciennes, comme un obstacle au
progrès. Ce faisant, le mouvement partage le but commun de tous les
exploiteurs: optimiser les rapports sociaux en les réduisant à leur plus
simple expression, dénuer les êtres de toute forme d'auto-organisation
pour favoriser l'extraction de la valeur ajoutée, sans égard pour les
conséquences qu'une telle destructuration entraîne, et la privation
qu'une destruction sans substitution induit pour les groupes humains et
leur recherche d'harmonie. Là encore, le besoin de distinction, qui
amène les principaux dirigeants du mouvement à se montrer
particulièrement condescendant à l'égard de toute forme de
différencialisme, comme en témoigne la position maintes fois exprimée
par le député en charge des questions africaines à l'égard des
mouvements panafricanistes, domine toute forme de pensée.
Elle ne
s'exprime pas seulement dans le rapport du mouvement à l'étranger. La
fonction est un non-sujet pour la France Insoumise, qui n'a rien compris
à la crise des gilets jaunes et continue de vouloir traiter le mal être
qui traverse la population française à partir de considérations
matérielles, sans craindre de devenir cette "gauche Zara" que Branco a
très justement qualifiée et ne cesse de vitupérer depuis l'actualisation
du programme de LFI pour la présidentielle de 2022 (depuis aggravée).
Qu'importe que les mesures consuméristes proposées par LFI ne visent
qu'à renforcer à court-terme les capacités acquisitives des Français en
renforçant leur capacité d'exploitation à l'égard du véritable peuple
prolétaire du XXIe siècle, à savoir les centaines de millions de
personnes sur qui repose la délocalisation massive de toute forme de
production industrielle de notre pays.
Qu'importe que ce système
produise systémiquement une défonctionnalisation de millions de
Français, privés d'un accès direct à leur outil de production, et les
rendent dépendants de formes de subvention que la France Insoumise ne
cesse de vouloir accroître.
Qu'importe que tout cela nourrisse une
crise identitaire majeure, elle-même fruit du renforcement des systèmes
de production mondialisés que génèrent les politiques "d'une gauche de
subventions" en rien transgressives, radicales ou révolutionnaires à
l'égard d'un système qu'elles ne cherchent qu'à renforcer.
La
satisfaction du désir immédiat de la clientèle prime sur toute
considération politique ou éthique, et justifie tous les manques à
pensée.
Il n'est pas étonnant que, à des fins substitutives, LFI
ne pense qu'en termes de "politique de réseaux", et considérant son
électorat comme une clientèle, ne cherche à répondre à ses attentes
qu'en le "connectant", tel Amazon, à des tuyaux capables de satisfaire à
ses aspirations individuelles et matérielles immédiates.
Elle en
arrive à des phrases qui somment comme des lapsus révélateurs, par
exemple quand elle affirme: "Quand la sociale-démocratie renonce à
l’identification de classe, elle déclare être le parti de la société
tout entière", sans se rendre compte que son maniement de la notion de
peuple correspond à cette critique. Et ce, juste avant de proposer une
"réorganisation singulière" des rapports sociaux immédiatement contradictoire avec sa dénonciation de l'individualisation politique.
Ce
qui s'est joué sur les séquences successives qui ont affaibli la
capacité de LFI à s'adresser à une partie des couches populaires, et a fortiori
au reste de la population, prend en réalité racine dans une absence de
pensée manifestement liée à l'obsession dite matérialiste du mouvement,
et son manque d'inscription dans des mouvements de pensée et notamment
des historiographies non-marxistes.
Et ces manques ne s'expliquent
que d'une façon: un pur opportunisme politique qui ne fait du pouvoir
qu'une source de désir, et non de transformation des destins, dans la
droite lignée de la mitterrandie instrumentale qui, dès 1983, révéla son
impéritie et sa lâcheté, sans produire une quelconque forme de rupture
chez le fondateur du mouvement.
Il faut lire à l'aune de ces
éléments les clivages artificiels qui ont récemment amené à la mort d'un
jeune homme à Lyon, en marge d'un affrontement entre le collectif
proto-fasciste Némésis et les organisateurs d'une conférence de Rima
Hassan. Parfaitement improductifs, ces affrontements sont le fruit d'une
stratégie assumée de la France Insoumise - qui s'en est revendiquée et a
fait élire Raphaël Arnault à cette fin. Ils permettent de valoriser le
mouvement en en faisant le rempart d'un ennemi idéologique ontologisé,
et en conséquence sacralisé. Pendant que ces infantillages font perdre
vies et énergies, les ennemis de classe dansent, trop heureux de ce que
les distractions que leurs médias alimentent sans cesse, à travers la
constitution de bouc émissaires réguliers, leur permettent de ferrer si
facilement leurs poissons. Une répartition des places au sein du système
représentatif peut s'ensuivre par démonisations mutuelles de deux camps
ainsi radicalisés, laissant l'espace à un extrême centre apparaissant
de ce fait comme modéré. Comment Jean-Luc Mélenchon n'a-t-il encore
compris que c'est cette stratégie de l'idiot utile qui le mit face à un
Eric Zemmour littéralement fabriqué par Vincent Bolloré qui permis la
réélection d'Emmanuel Macron en 2022 ?
Peut-on imaginer que ce
soit par cynisme, et non par bêtise, qu'il continue ainsi de piéger le
"peuple" qu'il prétend représenter ?
La France Insoumise face à ses apories
La réactualisation d'une lecture très classique des rapports de force que proposent les auteurs de Comment faire peine
dès lors à prendre, et l'invocation de concepts toujours plus éthérés,
celui de "polyprésence", apparaît antipolitique, pour ne pas dire
caricaturale.
Personne ne s'étonnera de ce que l'un des derniers
colloques organisés par l'Institut de la Boétie ait porté sur le concept
d'amitié. Celui-ci fut ouvert par une intervention de Jean-Luc
Mélenchon qui excluait explicitement que de nouveaux droits soient
adossés à la reconnaissance institutionnelle de cette notion d'amitié.
Le geste était d'autant plus appréciable que le programme de son
mouvement peine à prendre la mesure de l'effet catastrophique généra par
l'inflation législative, fruit naturel d'un régime parlementaire auquel
elle adhère pleinement.
Faut-il préciser qu'il fut tiré comme
conclusion de cet événement qu'une juridicisation et législation sur la
notion d'amitié serait bienvenue ?
Pris dans des déterminants de
classe petits bourgeois, disposant désormais de généreuses subventions
publiques et ayant fait de leur installation au sein du pouvoir et de
l'existant leur modus vivendi, les cadres de la France
Insoumise ont abandonné toute aspiration à sortir des pénombres idéelles
dans lesquelles ils se sont plongés. Ayant capté les désirs
pseudo-révolutionnaires de classes sociales dont les privilèges ne se
justifient que par leur prétendue aspiration éthique supérieure à celle
de leurs adversaires, plus dotés matériellement, ils ont construit une
niche rassurante, confortablement financée, depuis laquelle il leur est
devenu aisé de prétendre à la lutte et à la révolution, tout en montrant
mille scrupules dès qu'il s'agit de l'embrasser. Ainsi la FI peut
annoncer, afin de séduire des jeunesses citadines irrémédiablement
découplées de tout environnement naturel, son intention de sortir d'un
système productif afin de servir les causes idéologiques, tandis que les
Ruches maintiennent, de façon sérieuse, la transformation et non
l'abolition d'un système productif qui reste condition d'imposition et
de transformation d'un milieu naturel ontologiquement concurrentiel et
donc devant par essence être apprivoisé par l'homme - dynamique à
l'origine de toute civilisation, ce qui semble échapper à nos penseurs
politiques du jour.
Faut-il achever en affirmant que là où recherche d'harmonie, brièvement mentionnée dans Comment Faire, n'y apparaît que comme une ambition interne au mouvement, là où il est devenu un point cardinal à partir duquel faire société au sein des abeilles ?
Comment Faire apparaît
comme une lecture particulièrement utile pour toute personne qui
chercherait à comprendre l'effondrement de la gauche en des
circonstances historiques qui auraient dû la consacrer. Pour ceux qui
n'ont ni le luxe, ni la patience de s'attarder sur ces questions, la
lecture du Projet et du Guide sus-citées nous apparaissent en bien des
points plus pertinentes et recommandables à ce jour.
Dans LFI. Anatomie d’une perversion, l’historien des idées Pierre-André Taguieff* convoque une cinquantaine d’auteurs pour dresser le livre noir du mélenchonisme et disséquer sa mécanique idéologique. →