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décembre 24, 2025

Le banquet de Noël

                          “Noël n'est pas un jour ni une saison, c'est un état d'esprit.”

 

Le banquet de Noël 

Nathaniel Hawthorne (1804-1864)

Fantaisie philosophique

– J’ai cherché dans ce travail, disait Rodrigue, tout en s’asseyant dans le kiosque avec Rosina et le sculpteur, et en déroulant un manuscrit ; j’ai cherché à définir un personnage que j’ai rencontré dans mainte occasion; la triste expérience que j’ai acquise de bonne heure, comme vous le savez tous les deux, m’a donné quelque connaissance du coeur humain, sur lequel j’ai fait des études approfondies. Mais il est un genre d’homme, une sorte de créature, veux-je dire, dont je crains de ne pouvoir jamais bien comprendre la vie et les instincts.

 



– C’est très bien, ce que vous dites là ; mais dépeignez-nous cet individu, répondit le sculpteur. Donnez-nous-en une idée quelconque, et expliquez-vous au plus tôt.
– Soit, j’y consens, quoique, à mon avis, ce soit du temps perdu, répliqua Rodrigue. On pourrait croire de prime abord que l’être dont il s’agit est de la nature de ceux que vous avez formés d’un bloc de marbre, qu’il a été doué d’une intelligence extérieure, mais qu’il lui manque la dernière touche d’un créateur divin. Il a toutes les apparences d’un homme : je dirai même que ses formes sont plus belles que celles de tout autre être de son espèce que vous pourriez rencontrer. On le prendrait pour un sage ; son esprit est susceptible de culture et de goût : et cependant il n’excite aucune sympathie et n’en éprouve sans doute aucune. Quand on le connaît intimement, on découvre qu’il est glacé, immatériel. C’est une simple vapeur perdue dans l’immensité.
–Je crois, observa Rosina, que j’ai une certaine idée de l’être dont vous voulez parler.
–Tant mieux, répondit le mari de cette charmante femme en souriant du bout des lèvres ; mais n’anticipez pas sur mes paroles, et ne cherchez pas à définir d’avance ce que je vais lire. J’ai créé, dans le récit que voilà, un homme qui probablement n’a jamais existé : comprenant ce qui manque à son organisation spirituelle, parcourant le monde sans éprouver aucune émotion, et désirant changer son fardeau d’insensibilité contre un fardeau de chagrin réel, contre une angoisse de douleurs plus affreuses que tout ce que le sort puisse envoyer à un misérable condamné à vivre sur la Terre.

Rodrigue, probablement satisfait de cette préface, commença à lire ce qui suit :

Un vieux gentilhomme fit dans son testament un legs tout à fait en rapport avec la vie mélancolique et excentrique qu’il avait menée. Il laissa une somme considérable dont l’intérêt devait servir annuellement et pour toujours à organiser, le jour de Noël, un banquet auquel prendraient part dix personnes choisies parmi les plus malheureuses qu’on pourrait trouver dans le pays.

L’intention du testateur n’était pas de faire oublier à des infortunés leurs chagrins pour quelques heures ; il voulait au contraire agir de telle sorte qu’ils en ressentissent mieux les atteintes. En choisissant même ce jour consacré et ordinairement joyeux, où ceux qui étaient invités au banquet auraient pu perdre un instant la souvenance de leurs maux au milieu des acclamations de joie proclamées à l’occasion de cette solennité par toute la chrétienté, le testateur n’avait que l’intention de perpétuer son peu de foi dans les oeuvres de la Providence, laquelle, prétendait-il, s’inquiétait fort peu du sort des pauvres humains.

Le vieux gentilhomme avait désigné, pour ses exécuteurs testamentaires, deux de ses plus intimes amis, qui étaient, comme lui, deux sombres humoristes, et dont la seule occupation était d’observer tous les malheurs auxquels nous sommes exposés. Ils se refusaient même à l’évidence qui prouve qu’un Dieu bienfaisant a placé le bien à côté du mal, et que chaque devoir que nous accomplissons, tout pénible qu’il soit, est la source d’un vrai plaisir. Ces deux philosophes, d’un genre tout particulier, étaient donc chargés d’inviter les convives du banquet ou de les choisir parmi ceux qui prétendaient avoir quelque droit à assister à ce bizarre festin.

Le premier repas eut lieu. Pour dire vrai, l’aspect des convives n’était pas fait pour satisfaire ceux qui les auraient aperçus rangés autour de cette table, car les chagrins de ces personnages ne suffisaient pas pour donner une idée du grand nombre des souffrances répandues sur la Terre. Et pourtant, après un examen de quelques instants, on ne pouvait contester que ces souffrances, tout en provenant de causes en apparence imaginaires, accusaient néanmoins la nature de notre organisation.

Les décorations de la salle du banquet étaient arrangées de manière à rappeler aux convives que le seul but que nous soyons sûrs d’atteindre ici-bas, c’est la mort. Telle avait été la pensée immuable du testateur. Éclairée au moyen de torches, cette salle était toute tendue de drap noir, ornée de guirlandes faites de branches de cyprès et de couronnes d’immortelles desséchées, semblables à celles qu’on jette sur les cercueils. Chaque assiette était entourée de persil. Le vin, décanté dans une urne d’argent, était versé à chaque convive dans de petits vases pareils à des lacrymatoires romains. Les exécuteurs de ce legs singulier, – je ne saurais dire si c’était leur goût qui avait présidé à tous ces détails, – n’avaient pas oublié l’usage des anciens Égyptiens qui plaçaient un squelette à la table du festin, dans le but de se moquer de la gaieté des convives. Le squelette était enveloppé d’un manteau noir et placé sur un siège au centre de la table. On prétendait que le testateur lui-même avait vécu en compagnie de ce triste emblème de la mort, et qu’il avait stipulé, dans son testament, qu’on placerait chaque année ce squelette au milieu des dix convives qu’il invitait au banquet de la fête de Noël. Selon toute probabilité, le vieux gentilhomme désirait prouver que, pendant sa longue existence, il n’avait jamais cru à une autre vie.

– Que signifie cette couronne ? demandèrent à la fois plusieurs invités en entrant dans la salle où le banquet était préparé.

Ces gens-là faisaient allusion à une couronne de cyprès appendue à l’extrémité du bras du squelette, qui sortait seul des plis du manteau noir dont il était enveloppé.

Un des exécuteurs testamentaires répondit :

– C’est une couronne qui sera offerte, non pas au plus digne, mais au plus malheureux, lorsqu’il aura prouvé qu’il a le droit de l’obtenir.

Le premier invité était un homme d’un caractère doux, mais tout à fait dénué d’énergie pour combattre le profond découragement auquel il était naturellement enclin ; aussi, sans que rien en apparence pût l’empêcher de prétendre au bonheur, avait-il passé sa vie dans la plus molle indolence, à tel point que son sang, ayant presque oublié de circuler dans ses veines, oppressait sa poitrine et faisait battre son coeur avec violence. Son malheur dépendait donc de son organisation.

Le deuxième convive était misérable parce qu’il avait un esprit inquiet et malade ; il était même devenu tellement impressionnable qu’un mot piquant d’un ennemi, la plaisanterie la plus inoffensive d’un étranger, la pression d’une main amie, lui étaient pénibles comme c’est ordinairement l’habitude de ces gens-là. Sa principale occupation était d’exposer ses griefs à ceux qui voulaient bien les entendre.

Le troisième individu était un hypocondriaque à qui son imagination faisait trouver des monstres partout ; il en apercevait même au coin de son feu. Il se figurait voir des dragons dans les nuages, des esprits infernaux cachés sous les traits des plus jolies femmes, quelque chose d’affreux et de malfaisant dans tout ce que la nature offre de plus enchanteur.

Son voisin était un de ces hommes qui, dans leur première jeunesse, ont eu une trop grande confiance dans leurs semblables ; il avait trop espéré d’eux ; il avait été si souvent trompé qu’il était devenu misanthrope.

Depuis plusieurs années, il cherchait tous les motifs possibles pour haïr et mépriser l’humanité entière. Et il n’avait, pour faire cela, qu’à envisager le meurtre, la débauche, la fausseté, l’ingratitude, le manque de bonne foi entre amis, les vices instinctifs chez les enfants, tous les crimes cachés des êtres créés à l’image de Dieu, et qui ont tous les dehors de la vertu : il lui fallait seulement examiner une à une toutes ces tristes réalités, qui cherchent à se décorer des apparences les plus attrayantes. Mais à chaque mauvaise action qu’il inscrivait sur son catalogue, à chaque nouvelle découverte qui augmentait la triste nomenclature instructive à laquelle il avait voué sa vie, son coeur, naturellement aimant et confiant, recommençait à saigner.

L’homme qui venait ensuite avait des sourcils épais et tenait les yeux baissés. Sa physionomie exprimait la passion et montrait une animation sans pareille. Dès sa plus tendre enfance, il s’était cru un messager inspiré par la Divinité, et avait essayé de remplir la mission à laquelle il pensait être destiné. Hélas ! il n’avait pas été assez éloquent pour se faire écouter. Une fois convaincu de son impuissance, il s’était sans cesse adressé cette pénible question : « Pourquoi les hommes ne veulent-ils pas m’entendre et se laisser persuader ? – C’est parce que je suis un fou. Qu’ai-je à faire ici-bas ? Quand trouverai-je ma tombe ? » Pendant tout le festin, cet homme se versait de fréquentes rasades pour éteindre, disait-il, le feu céleste qui le consumait, et qui était inutile à sa race.

Tout à coup, on vit entrer, après avoir froissé et jeté un billet de bal, un petit-maître qui, la veille du jour de ce banquet, avait aperçu quatre ou cinq rides sur son front, et plus de cheveux blancs sur sa tête qu’il ne pouvait en compter. Doué d’intelligence et de sentiment, le vieux dandy avait follement dépensé sa jeunesse, et était arrivé à cette époque de la vie où la folie nous abandonne et nous oblige à aimer la sagesse.

 


 

Pour compléter le nombre des convives, les exécuteurs testamentaires avaient invité un malheureux poète réduit à la plus grande misère, et un idiot qu’ils avaient trouvé au coin de la rue. Ce dernier avait juste assez d’intelligence pour savoir ce qui lui manquait ; il cherchait donc vainement ce que la nature lui avait refusé ; et, dans ce but, il errait çà et là dans les rues en gémissant, car il s’apercevait que ses efforts étaient inutiles.

La seule dame qui eût pénétré dans la salle du banquet aurait été parfaitement belle, si elle n’eût légèrement louché de l’oeil gauche; mais ce défaut, si petit qu’il fût, la chagrinait à un tel point qu’elle passait sa vie dans la solitude et qu’elle n’osait même pas se regarder dans une glace. On plaça cette infortunée en face du squelette.

Il nous reste un autre convive à décrire. C’était un jeune homme de bonne mine, à l’air doux, au maintien élégant. À le voir, on eût pensé qu’il aurait plutôt dû aller s’asseoir à quelque joyeuse table qu’à celle où se trouvaient tous ces malheureux.

Un bruit de murmures s’éleva parmi les autres convives, lorsqu’ils remarquèrent le regard inquisiteur jeté sur eux par le nouveau venu.

– Que vient faire ce monsieur parmi nous ? Pourquoi le squelette du fondateur de cette fête ne se lève-t-il pas et ne chasse-t-il pas cet étranger ?
– C’est honteux, ajouta le malade, qui éprouva un nouvel élancement au coeur. Ce gentleman vient ici pour se moquer de nous ! Nous allons servir de texte à ses plaisanteries, quand il retournera auprès de ses amis, à la taverne voisine. Il rira avec eux de nos misères et les exposera peut-être sur le théâtre dans un drame de sa composition.
– Eh, qu’importe ! reprit l’hypocondriaque en souriant d’un air de dédain ; il portera à ses lèvres une cuillerée de soupe faite avec des vipères ; et s’il y a une macédoine de scorpions sur la table, il faudra bien qu’il en ait sa part. Après tout, si notre banquet de Noël lui convient, il y reviendra l’année prochaine !
– Ne le troublez pas, murmura avec douceur le personnage mélancolique ; peu importe qu’il acquière, quelques années plus tôt ou plus tard, la conscience du malheur ! Si ce jeune homme se croit heureux maintenant, laissez-le s’asseoir parmi nous, car il ignore quels sont les maux qui l’attendent.

Le pauvre idiot s’approcha du nouveau convive avec cet air inquiet et inquisiteur qu’on remarquait toujours en lui, ce qui faisait dire qu’il était sans cesse à la recherche de l’esprit qui lui manquait. Après s’être livré à un court examen, le pauvre insensé toucha la main de l’étranger, tout en retirant immédiatement la sienne; puis il branla la tête et un frisson parcourut ses membres.

– C’est froid, c’est froid ! s’écria l’idiot.

Le jeune homme ne put réprimer un frisson de terreur, et sourit pourtant avec grâce.

– Messieurs et madame, dit alors un des ordonnateurs de la fête, n’allez pas nous taxer d’insanité, et croire que nous avons admis ce jeune étranger, qui s’appelle Gervayse Hastings, sans avoir pris de minutieuses informations. – Croyez-moi, personne entre vous n’a, plus que lui, le droit de venir s’asseoir à cette table.

Chacun se crut obligé d’accepter ces paroles ; puis ensuite les invités prirent leurs places : la bonne harmonie fut bientôt troublée par l’hypocondriaque, qui repoussa sa chaise en se plaignant à haute voix, parce que, disait-il, on avait mis devant lui un plat contenant des crapauds et des vipères. On chercha à lui faire comprendre qu’il se trompait; il reprit alors tranquillement son siège. Le vin coulait à grands flots de l’urne sépulcrale ; mais on eût dit qu’il en sortait mêlé à de sombres inspirations ; ainsi, au lieu d’exciter à la gaieté, il ne servait qu’à augmenter la tristesse générale. Les convives se racontaient des histoires effrayantes sur certains personnages qui auraient eu de grands droits à venir s’asseoir parmi eux. On parlait des maux auxquels tous les hommes sont exposés, de crimes horribles, d’existences qui n’avaient été que de longues agonies, d’autres qui paraissaient heureuses et qui avaient été empoisonnées tôt ou tard par de cuisants chagrins. On s’entretenait des derniers moments des humains, de leurs dernières paroles, des instructions qu’on pouvait en tirer ; des différentes manières de mettre fin à ses jours, des moyens préférables à employer pour y parvenir : le couteau, le poison, la noyade, la pendaison ou la vapeur du charbon.

La plupart des convives, comme c’est l’habitude chez les gens très affligés, aimaient à parler de leurs malheurs et cherchaient à en faire le sujet de la conversation générale. Ils voulaient, avant tout, prouver que leur propre infortune était la plus grande de toutes.

Le misanthrope, énumérant tous les torts du genre humain à son égard, prétendait que l’homme est incapable d’éprouver aucun bon sentiment, et il se plaisait à rappeler tous les faits qui pouvaient appuyer son opinion. Puis, dès qu’il eut exprimé sa manière de penser, il cacha son visage dans ses mains et pleura amèrement.

Ce banquet, on le voit, était une fête à laquelle chaque homme et chaque femme, quelque favorisés qu’ils fussent par la fortune, eût pu, dans un moment donné, réclamer le triste privilège d’assister.

Tant que dura le festin, on remarqua que le jeune étranger, Gervayse Hastings, n’éprouva pas la moindre émotion. Toutes les tristes pensées exprimées par ses compagnons le trouvaient insensible : son regard trahissait plus d’étonnement que celui du pauvre idiot, dont le coeur cherchait à comprendre, et qui souvent parvenait à son but. La conversation de Gervayse était froide, incisive, légère et souvent éloquente ; mais on découvrait que celui qui parlait n’avait jamais ni aimé ni souffert.

– Monsieur, dit d’un ton brusque le misanthrope qui répondit à quelques observations d’Hastings, je vous prie de ne plus m’adresser la parole. Nous ne pouvons nous comprendre, car nos sentiments n’ont rien de sympathique. De quel droit êtes-vous venu vous joindre à nous ? Je ne saurais le deviner ; mais il me semble qu’après avoir prononcé les phrases malséantes que nous venons d’entendre, vous devez nous considérer, mes compagnons et moi, comme des ombres flottant sur la muraille. À dire vrai, vous nous produisez le même effet.

Le jeune homme se prit à sourire, s’inclina avec politesse, repoussa sa chaise en arrière sans se lever, et boutonna son habit sur sa poitrine, comme si la salle du festin fût devenue plus froide. L’idiot fixa encore une fois son regard mélancolique sur le jeune homme et murmura ces paroles :

– C’est froid ! c’est froid ! c’est froid !

Le banquet une fois terminé, les convives se retirèrent. À peine eurent-ils franchi le seuil de la porte que la scène qui venait d’avoir lieu ne semblait plus à leurs souvenirs que la vision d’un esprit malade.

De temps à autre, pendant l’année suivante, ces infortunés s’entrevirent çà et là, ce qui convainquit chacun d’eux qu’ils étaient bien tous des habitants de la Terre, et qu’ils existaient réellement. À diverses reprises, plusieurs d’entre eux se trouvèrent le soir, face à face, enveloppés dans de sombres manteaux. Quelquefois aussi ils se rencontrèrent dans des cimetières. Il arriva aussi que certains convives du banquet de Noël tressaillirent en se reconnaissant à la lumière du soleil, au milieu d’une rue fréquentée, où ils erraient comme des spectres. Sans doute ces gens-là étaient surpris que le squelette ne sortît pas aussi à l’heure de midi.

Mais chaque fois que, par suite de leurs affaires, les convives du banquet de Noël étaient obligés de se mêler à la foule, ils étaient certains de rencontrer le jeune homme, qui, sans qu’on pût en découvrir la cause, avait pris part à cette fête lugubre.

En le voyant se mêler aux heureux du jour ; en apercevant son oeil brillant; en entendant résonner ses paroles légères et insouciantes ; chacun d’eux se disait en lui-même, avec indignation :

– Quel traître ! quel vil imposteur ! La Providence, dans un temps donné, permettra qu’il ait réellement le droit de venir s’asseoir au milieu de nous.

Le jeune homme, loin de détourner son regard, l’arrêtait, au contraire, sur chaque triste visage passant près de lui, et semblait dire avec un air de mépris : « Hélas ! si vous connaissiez mon secret, vous pourriez alors comparer vos droits avec les miens ! »

Les mois et les heures s’écoulèrent et ramenèrent les gaietés de Noël, accompagnées des cérémonies de l’église, des jeux, des festins et de la joie sur tous les visages. La salle du banquet se revêtit encore de ses noires draperies : on l’éclaira avec les torchères funèbres, et on décora la table d’une façon toute sépulcrale. Le squelette, recouvert de son manteau, reprit sa place désignée, tenant entre ses doigts la couronne de cyprès, présent destiné au convive le plus affligé.

Comme les ordonnateurs de la fête étaient certains que l’on trouverait toujours sur la Terre de nouvelles misères, et comme ils désiraient jouir de ce spectacle sous toutes les formes, ils ne crurent pas convenable de réunir les convives de l’année précédente : de nouvelles figures vinrent donc se placer autour de la table.

Là se trouvait un homme à la conscience timorée, qui portait une tache de sang dans son coeur, – souvenir de la mort de l’un de ses semblables, – mort qui, pour sa plus grande torture, avait été suivie de circonstances si extraordinaires, – que le malheureux pensait que ses souffrances venaient des voeux qu’il avait formés pour que la mort le visitât lui-même à son tour.

En effet, depuis l’époque de ce meurtre, l’existence de cet homme était empoisonnée ; il vivait dans une perpétuelle agonie, s’accusant intérieurement d’avoir tué son semblable : sans cesse il avait présents à la mémoire tous les détails de cette horrible catastrophe. C’était là sa seule pensée.

À côté de cet homme, il y avait une mère, – autrefois heureuse, et maintenant désolée. Il s’était cependant écoulé un grand nombre d’années depuis le jour où elle était allée à une partie de plaisir, et avait trouvé à son retour son petit enfant étouffé dans son berceau. Toujours, depuis cet instant funeste, la malheureuse était persécutée par cette pensée terrible que son enfant étouffait dans son cercueil.

Cette malheureuse avait pour voisine, au banquet de Noël, une vieille dame qui, depuis son adolescence, avait été atteinte d’un tremblement convulsif qui ébranlait toute sa personne. Rien n’était plus effrayant que l’aspect de son ombre vacillante sur la muraille ; ses lèvres tremblaient, et l’expression de ses yeux semblait annoncer que son âme aussi était agitée.

Cet état provenait de la confusion qui existait dans son intelligence : personne ne pouvait dire quel terrible chagrin avait frappé l’infortunée d’une manière aussi cruelle : les exécuteurs testamentaires avaient pourtant jugé qu’ils devaient l’admettre au nombre des convives, non d’après ce qu’ils connaissaient de son histoire, mais sur la seule inspection de son triste visage.

Les convives ne purent réprimer un mouvement de surprise lorsqu’ils virent paraître un certain M. Smith, gentleman à la face rubiconde, qui avait probablement reçu plus d’une invitation bien préférable à celle qui le conviait à cette fête. L’expression ordinaire de la physionomie de ce personnage annonçait que, pour la cause la plus futile, il était disposé à rire. M. Smith évitait cependant tout ce qui pouvait exciter sa gaieté, car il était atteint d’une maladie de coeur qui, à chaque instant, menaçait de mettre fin à ses jours. Toute émotion de joie pouvait lui être fatale, et l’animation produite par de riantes pensées aurait pu occasionner la même fin terrible. Eu égard à sa triste situation, M. Smith s’était fait admettre au banquet, dans l’espoir d’y puiser un fonds de mélancolie qui prolongerait ses jours.

On avait aussi invité deux époux, par cette seule raison, bien connue de tous, qu’ils étaient affreusement malheureux dès qu’ils se trouvaient réunis : il allait donc sans dire qu’ils devaient se rencontrer à ce festin.

Pour faire pendant à ces deux malheureux, on apercevait autour de cette table deux autres individus qui n’avaient jamais été mariés. Dans leur première jeunesse, ils s’étaient promis de s’adorer toujours : mais, séparés par les circonstances, ils étaient demeurés si longtemps loin l’un de l’autre que maintenant ils ne pouvaient plus sympathiser. Isolés dans la vie, ces deux êtres considéraient l’éternité comme un désert sans bornes.

Près du squelette, était assis un des plus joyeux fils de la Terre, – un spéculateur, – un chercheur d’or ; – sa principale affaire étant son grand livre, – la Bourse lui servait de prison. – Ce personnage avait été fort surpris en recevant cette invitation, car il se figurait être le plus fortuné des mortels. Ceux qui l’avaient convié au festin déclaraient qu’il ne savait pas combien grande était sa misère.

Un instant après, on vit entrer dans la salle un individu avec lequel nos lecteurs ont déjà fait connaissance. C’était Gervayse Hastings, dont la présence, l’année précédente, avait soulevé tant de questions et causé de nombreuses critiques.

Hastings s’assit encore à la même place, avec l’intime conviction qu’elle lui appartenait, et qu’il n’avait nullement besoin de l’assentiment d’autrui ; et pourtant, chose étonnante, son air enjoué, sa physionomie placide ne trahissaient aucun chagrin. Ceux qui l’examinaient et qui étaient experts dans l’art de découvrir les peines de leurs semblables regardèrent un instant Gervayse Hastings, et, tout en branlant la tête, n’éprouvèrent pour lui aucune sympathie.

– Qui est donc ce jeune homme ? demanda l’homme à la conscience troublée. Assurément, il n’a jamais souffert. De quel droit vient-il s’asseoir parmi nous ?
– Savez-vous que c’est très mal d’entrer ici sans être frappé d’un chagrin mortel ! murmura la vieille dame d’une voix aussi tremblante que l’était toute sa personne. Quittez-nous, jeune homme ! Votre coeur n’a jamais été brisé ; et je tremble plus encore pour mon repos, rien qu’à vous regarder.
– Son coeur brisé ! oh non, j’en réponds, répliqua M. Smith en portant la main sur sa poitrine et en s’efforçant de paraître triste, car il craignait de se livrer à un fatal éclat de rire. Je connais fort bien ce gentleman ; il a devant lui les plus belles espérances, aussi ne doit-il pas se mêler à nous. Il n’a pas plus le droit de s’asseoir à cette table que l’enfant qui n’est pas encore né. Il ne fut jamais malheureux, et probablement il ne le sera jamais.
– Très honorés convives, s’écrièrent alors les ordonnateurs du banquet, allons, de grâce, ayez confiance en nous et soyez certains du moins que notre profonde vénération pour la mémoire de celui qui a institué ce festin ne nous permet pas de désobéir à ses dernières volontés. Recevez ce jeune homme à votre table. Qu’il nous suffise de vous assurer qu’aucun de vous ne voudrait troquer son coeur pour celui qui bat dans la poitrine de Gervayse Hastings.
– Si cela était, j’en serais enchanté, très enchanté, répliqua M. Smith avec un mélange de joie et de tristesse. Mais ces messieurs ne savent pas ce qu’ils disent ; mon coeur est le seul qui souffre réellement ici, puisque certainement il sera cause de ma mort !

Malgré toutes ces récriminations, comme le jugement des exécuteurs testamentaires était sans appel, la compagnie prit place autour de la table. Le convive, qu’on aurait volontiers expulsé, n’entama la conversation avec aucun de ses voisins ; il paraissait seulement écouter avec une grande attention, dans l’espoir de découvrir quelque vérité. À dire vrai, les plaintes exprimées par ces infortunés ne pouvaient point être le sujet d’une instruction ou d’une consolation, quelles qu’elles fussent, pour personne.

La conversation générale parut si absurde au bon M. Smith qu’il ne put s’empêcher d’éclater de rire, quoique ses médecins lui eussent expressément défendu cette incartade ; et certes la science avait raison cette fois, car le malheureux tomba en arrière en faisant une affreuse grimace et expira sur-le-champ.

Cette catastrophe mit fin au repas.

– Eh quoi ! vous ne tremblez pas ? demanda la vieille dame à Gervayse Hastings, qui regardait fixement le cadavre. N’est-ce pas un horrible spectacle à voir, et n’est-il pas terrible de penser qu’un homme d’une nature si ardente et si robuste est mort en une minute ? Mon âme tremblera toujours, mais en ce moment elle tremble bien plus encore; aussi je ne puis comprendre comment vous êtes calme !
– En quoi cet événement subit peut-il m’apprendre quelque chose, madame, ou me faire éprouver la moindre émotion ? répondit Gervayse Hastings en poussant un profond soupir. Les hommes passent devant moi comme les ombres sur une muraille. Leurs actions, leurs passions, leurs sentiments produisent à mes yeux l’effet d’une lumière vacillante. Dans une seconde, tout s’évanouit ! Ni ce cadavre, ni ce squelette, ni le tremblement continuel de cette vieille dame ne peuvent me procurer la sensation que je cherche.

Les convives se séparèrent.

Nous n’entrerons pas dans des détails plus circonstanciés sur ces singuliers festins, lesquels, selon la volonté du fondateur, eurent lieu régulièrement à l’époque désignée.

Quelques années plus tard, les exécuteurs de ces bizarres volontés adoptèrent la coutume d’inviter de loin et de près des individus dont les infortunes semblaient plus grandes que celles de leurs semblables, soit à cause de leur intelligence cultivée, soit eu égard à la haute position qu’ils avaient occupée. Le noble exilé par la Révolution française et le soldat qui avait déposé les armes à la chute de l’Empire vinrent prendre part à ce banquet. Les monarques détrônés, errants sur la Terre, furent admis à ce triste et lugubre festin. L’homme d’État, dont le parti était vaincu, pouvait, s’il le désirait, être encore un grand homme pendant tout le temps que durait le repas.

Le nom d’Aaron Burns1 prit place parmi tous ces représentants des misères humaines, quand sa ruine, la plus grande et la plus frappante, causée par des circonstances morales plus étonnantes que celles de la vie de tout autre homme, fut entièrement accomplie.

À l’époque de sa vieillesse, Stephen Girard2, lorsque son opulence lui parut un fardeau trop lourd à porter, chercha une fois à être admis au banquet de Noël.

Et cependant ces personnages ne pouvaient point donner mieux que d’autres ces enseignements extraordinaires de misère et de chagrin qui sont étudiés surtout dans la vie ordinaire. Mais il est bon de remarquer que plus les malheureux sont illustres, plus ils éveillent de profondes sympathies ; et cela non parce que leurs malheurs sont plus terribles, mais parce que étant placés sur un piédestal élevé ceux qui les éprouvent servent bien mieux d’exemples au genre humain.

J’ajouterai qu’à chaque banquet de Noël Gervayse Hastings se mêlait aux convives : mais l’infortuné changeait graduellement. De la brillante jeunesse, il était passé à la virilité soucieuse ; puis de la virilité à la vieillesse, qui avait imprimé un certain air de dignité à sa physionomie. Il était le seul individu qui vînt aussi assidûment chaque année, et cependant sa présence excitait toujours de nouveaux murmures de la part de ceux qui connaissaient son caractère et sa position : ceux-là même dont le coeur était brisé ne pouvaient fraterniser avec lui.

– Qui est donc cet homme impassible ? s’était-on demandé plus de cent fois.
– A-t-il souffert ? a-t-il commis quelque faute ? Sa personne ne porte ni traces de douleur ni de remords. Alors pourquoi se trouve-t-il ici ?
– Demandez-le à ceux qui sont chargés de faire les invitations, ou interrogez-le lui-même. Telle était la réponse générale.
– Mais cet homme est bien connu dans la ville, et tout ce qu’on dit de lui prouve qu’il doit être heureux. D’où vient qu’il arrive ici tous les ans pour se placer au milieu des convives comme une vraie statue de marbre ?
– Demandez-le au squelette : peut-être vous donnera-t-il le mot de l’énigme.
– En vérité, c’est extraordinaire, se disait-on à la ronde.

L’existence de Gervayse était non seulement prospère, mais encore fort brillante. Tout lui avait réussi ; sa fortune aurait suffi pour satisfaire les goûts les plus dispendieux. Il aurait pu voyager dans les contrées les plus éloignées ; s’il avait eu l’amour de la science, il aurait pu se former une nombreuse bibliothèque. Hélas ! malgré toute son opulence, cet homme était malheureux. Il avait désiré jouir du bonheur domestique et aurait dû le trouver avec une épouse charmante et affectionnée, des enfants qui promettaient la réalisation des plus douces espérances. Hastings s’était élevé au-dessus des limites qui séparent les hommes obscurs des hommes distingués ; et il s’était acquis une réputation sans tache dans des affaires de la plus haute importance. Sa renommée n’était pourtant pas populaire, car il lui manquait ce qui est nécessaire pour acquérir l’affection des masses. Pour le public, Hastings était une froide abstraction, dépourvue d’enthousiasme et de la faculté de faire passer dans le coeur de la multitude les impulsions du sien ; c’est surtout à ce don divin que le peuple reconnaît ses favoris. J’ajouterai que ceux qui étaient admis dans l’intimité de cet infortuné et qui désiraient l’aimer étaient effrayés de voir que cela leur était impossible.

Ils l’approuvaient et l’admiraient ; mais dans ces moments où l’esprit humain cherche à découvrir la réalité, ils s’éloignaient de Gervayse, qui n’avait pas le pouvoir de leur donner ce qu’ils voulaient trouver; et, ils éprouvaient ce sentiment de regret que l’on ressent lorsqu’on retire sa main, après l’avoir tendue à une ombre que l’on a aperçue sur la muraille.

La jeunesse d’Hastings, tout à coup disparue, et l’effet qu’il produisait devinrent bientôt plus perceptibles ; ses enfants, lorsqu’il leur tendait les bras, venaient, sans la moindre joie, s’asseoir sur ses genoux ; bien plus, ils n’y prenaient jamais place sans y être invités. Sa femme pleurait en secret et s’accusait intérieurement de rester insensible auprès de lui. Hastings lui-même paraissait ressentir les effets de cette froideur qu’il répandait sur tous ceux qui l’entouraient. Il aurait donné tout au monde pour pouvoir se réchauffer. La vieillesse, qui l’accabla avant l’âge, l’engourdit bientôt plus encore. Un jour, il perdit sa femme et quelques-uns de ses enfants, puis ensuite les autres le quittèrent, et le vieux Gervayse Hastings resta seul. Il ne désirait plus d’entourage.

C’est ainsi qu’il continua à vivre, et, à chaque fête de Noël, il ne manquait pas de se rendre au lugubre banquet. Son privilège était devenu un droit, et s’il avait réclamé la place d’honneur, le squelette la lui aurait cédée.

Lorsque Hastings eut atteint ses quatre-vingts ans, cet homme au visage pâle, au front chauve, à la physionomie immobile, voulut venir encore une fois s’installer à la place du banquet de Noël, où il était admis tous les ans. Sa physionomie était toujours aussi impassible. Le temps l’avait changé à l’extérieur ; mais intérieurement il ne lui avait fait ni bien ni mal. Avant de s’asseoir dans le fauteuil qui lui était destiné, Hastings jeta un regard inquisiteur autour de la table, dans le but de s’assurer qu’il n’y retrouverait pas quelques-uns des convives des années précédentes. – Le malheureux n’avait rien appris à ces tristes fêtes. Il ignorait encore ce profond secret, – la vie dans la vie, – qui se manifeste par la joie ou par le chagrin.

– Mes amis, fit tout à coup Gervayse Hastings en prenant cet air d’assurance seul permis à un convive de fondation, soyez les bienvenus ! Je bois à tous vos voeux dans cette coupe sépulcrale !

Les invités répondirent avec urbanité, mais d’une manière qui prouvait qu’ils ne sympathisaient pas avec ce personnage d’un aspect glacial, car tous semblaient dire qu’ils refusaient de le reconnaître pour un de leurs frères.

Donnons avant tout à nos lecteurs une description succincte de ceux qui assistaient au banquet.

Là se trouvait un ministre protestant très enthousiaste, appartenant probablement à la famille de ces anciens puritains qui avaient foi en leur vocation et se comptaient au nombre des puissants de la terre. Cédant aux tendances de l’époque, ce ministre s’était éloigné des principes sévères de la foi primitive : son esprit errait dans d’obscures régions, où il ne trouvait que ténèbres et déceptions. Ses idées étaient tellement confuses que bien souvent il se tordait les mains avec désespoir, tandis qu’en d’autres circonstances il riait de sa propre folie. Cet homme était vraiment misérable.

Près de lui était assis un utopiste. – Sa secte était nombreuse, quoiqu’il se crût le seul de son espèce depuis la création du monde. – Cet individu avait formé le projet de faire disparaître de la surface du globe toutes les douleurs physiques et morales, et d’assurer le bonheur de chacun : mais l’incrédulité des hommes l’empêchait d’accomplir ses projets. Son chagrin était tellement profond que tous les maux auxquels il ne pouvait remédier semblaient s’être appesantis sur lui.

Un vieillard d’un aspect fort simple, couvert de vêtements noirs, attirait ensuite l’attention des personnes présentes. On le prenait pour le père Miller3 qui paraissait s’abandonner au désespoir en attendant le moment fatal qui devait tout anéantir.

Là se trouvait encore un homme connu pour son orgueil et son obstination ; il avait possédé de grandes richesses, il s’était vu à la tête d’une grande administration où il avait pu régir despotiquement ses subordonnés qui tremblaient en sa présence. Mais quand survint une ruine totale, tout son pouvoir avait disparu.

On remarquait aussi un philanthrope qui s’affligeait tellement de tous les malheurs des humains et de la négligence que l’on mettait à prendre des mesures générales pour les soulager, qu’il n’avait pas le courage de faire le peu de bien dont il était capable. Ce personnage se contentait d’être malheureux par sympathie.

Près de lui était assis un individu dont l’espèce ne date que de l’époque actuelle. Depuis qu’il avait atteint l’âge où on lit les journaux, il s’était vanté d’appartenir à un parti politique. Pendant les discussions de ces dernières années, son esprit s’était tellement troublé qu’il ne savait plus à quel parti s’attacher. Le chagrin qu’éprouvait cet homme ne peut être compris que par ceux qui l’ont éprouvé.

À son côté on avait placé un orateur populaire qui avait perdu la voix ; et, comme c’était là à peu près tout ce qu’il possédait, il était tombé dans un état de mélancolie désespéré.

À la table du banquet se trouvaient aussi deux dames : l’une était une pauvre ouvrière presque morte de faim, malade de la poitrine; elle représentait là un million de femmes de sa condition, toutes aussi misérables qu’elle. L’autre personne était une femme douée d’une mâle énergie dont elle ne pouvait faire usage. Elle ne trouvait dans le monde rien à faire et rien qui lui procurât ou du plaisir ou du chagrin. Cette pauvre infortunée était devenue presque folle en voyant que son sexe était exclu des grandes affaires.

Comme le nombre des convives était complet, on avait ajouté une petite table pour trois ou quatre pauvres chercheurs d’emploi, que les ordonnateurs du festin avaient cru pouvoir admettre. Ces pauvres diables étaient dans une si grande détresse qu’ils avaient réellement besoin d’un bon repas.

Tous ceux qui assistaient à ce banquet étaient vraiment dignes de compassion. Le vieux Gervayse les intéressait peu, et il aurait pu disparaître sans qu’aucun des convives demandât : Où est-il allé ?

– Monsieur, dit enfin le philanthrope à Hastings, voici bien des années que vous prenez part à cette fête, et probablement vous avez tiré de la vue de tous ces convives du malheur de très utiles enseignements. J’envie votre sort. Pouvez-vous me révéler un secret pour remédier à la masse des misères qui affligent le monde ?
– Je ne connais qu’une seule misère, répondit Gervayse d’un air tranquille, et c’est la mienne.
– La vôtre ! répliqua le philanthrope ; si vous vous rappelez l’existence heureuse et brillante que vous avez menée toute votre vie, comment osez-vous dire que vous êtes le seul infortuné de l’espèce humaine ?
– Je vous le dirais que vous ne le comprendriez pas, répliqua Gervayse Hastings d’une voix faible, et avec une prononciation embarrassée, en employant quelquefois un mot pour un autre. Personne ne m’a compris, pas même ceux qui étaient atteints du même mal. Ce que j’éprouve est l’absence de toute espèce de passions. Il me semble que mon coeur est formé de vapeur. Il m’est impossible de saisir la réalité. Ainsi, en ayant l’air de posséder tout ce qui est au pouvoir des hommes, tout ce qu’ils désirent, je n’ai réellement rien possédé, ni joie, ni chagrin. Toutes choses, toutes personnes, et j’ai eu la preuve de ce que j’avance à cette table même depuis que je viens m’y asseoir, m’ont fait l’effet d’ombres vacillant sur la muraille. Ma femme, mes enfants et mes amis ont produit sur moi la même sensation. Il en est de même de vous que je vois devant moi. Je n’ai réellement pas connu l’existence, et je ne suis moi-même qu’une ombre comme ce qui m’entoure.

– Et que pensez-vous de l’autre Vie ? demanda à Hastings le ministre en levant les yeux au ciel.
– Hélas ! je suis plus malheureux que vous, répliqua le vieillard, car je n’ai pas la faculté nécessaire pour craindre ou pour espérer. Mon malheur est le seul au monde, ma souffrance est la seule qui ne guérit pas. Ce coeur froid, cette existence sans réalité, ah ! c’est une vraie montagne de glace qui pèse sur ma poitrine !

Le hasard fit qu’à la fin de cette conversation les ligaments usés du squelette se détachèrent, et, tout à coup, ses os desséchés et la couronne de cyprès tombèrent sur la table. Cet incident attira l’attention des convives et fut cause que l’on perdit Hastings de vue pendant quelques instants. Lorsque les membres du banquet reportèrent leurs regards sur le vieillard, ils s’aperçurent qu’il avait subi une transformation complète.

Son ombre avait cessé de vaciller sur la muraille...

– Et maintenant, Rosine, que pensez-vous de ce récit ? demanda Rodrigue en roulant le manuscrit qu’il venait de lire.
– Franchement, je vous répondrai que votre apologue n’est pas entièrement complet, répliqua-t-elle. Je comprends bien le caractère que vous avez cherché à dépeindre, mais, si je le comprends, c’est plutôt à force d’y penser que grâce à la clarté de ce que vous venez de raconter.
– Oh ! ce que vous éprouvez était inévitable, observa le sculpteur. Comme les caractères sont tous négatifs, si Gervayse Hastings avait éprouvé le moindre chagrin au banquet de Noël, il eût été bien plus facile de définir son caractère. Il existe dans le monde des personnages pareils à cet homme ; et, de temps en temps, nous rencontrons ces monstres dans le sens moral. Il est difficile de comprendre comment ces êtres existent ici-bas, et nul ne peut expliquer quelle sera leur existence dans un autre monde. On dirait qu’ils sont étrangers à toutes choses, et rien ne fatigue plus l’esprit que de chercher à comprendre quelle est leur destinée.

Nathaniel Hawthorne  

 

Nathaniel Hawthorne, né le 4 juillet 1804 à Salem, dans le Massachusetts et mort le 19 mai 1864 à Plymouth, dans le New Hampshire, est un écrivain américain, auteur de nouvelles et de romans.

Nathaniel Hawthorne naquit dans le Massachusetts en 1804. Il reçut une éducation puritaine qu'il ne renia jamais et qui marqua beaucoup son oeuvre. Sa conception pessimiste de la nature humaine commande la psychologie de tous ses romans. Quant à ses personnages, ils vivent de tragiques et douloureux dilemnes.

Traduit de l’anglais par B.-H. Révoil.


 

1. Célèbre Américain.
2. Français d’origine, parvenu à une opulence princière et ayant déshérité sa famille au profit de la ville   de   Philadelphie.
3. Fanatique américain qui avait prédit la fin du monde pour le mois de mai 1848.

 

août 09, 2017

Une France en échec, sans courage, 200% Étatique, 0% Libre !!

Ce site n'est plus sur FB (blacklisté sans motif), alors n'hésitez pas à le diffuser au sein de différents groupes ( notamment ou j'en étais l'administrateur), comme sur vos propres murs respectifs. 
D'avance merci. 

L'Université Liberté, un site de réflexions, analyses et de débats avant tout, je m'engage a aucun jugement, bonne lecture. Je vous convie à lire ce nouveau message. Des commentaires seraient souhaitables, notamment sur les posts référencés: à débattre, réflexions...

Merci de vos lectures, et de vos analyses. 
Librement vôtre - Faisons ensemble la liberté, la Liberté fera le reste. 
Al,




Sommaire:

A) "Le logiciel France est en mode échec!" - Xavier Guilhou - XAG consulting

B) " La chute du mur de Bruxelles "- Xavier Guilhou - XAG consulting

C) L’enfant sans père - Jacques Garello - ALEPS




  




A) "Le logiciel France est en mode échec!"

Dans un contexte global de redéfinition des leaderships à grande échelle, et aussi à très grande vitesse, la France se singularise par une crise de régime, une crise institutionnelle et une crise sociétale majeure sur fond de récession économique et de montée historique du chômage. Nous avons l’impression de renouer avec les années 1935-39 où le même type de gouvernance s’est employé à ruiner la IIIème République, à affaiblir le pays en divisant les opinions, à réduire ses capacités de défense tout en donnant l’illusion, derrière sa ligne Maginot, d’avoir l’armée la plus redoutée d’Europe.... Nous connaissons la suite et il règne la même impression très désagréable de fuite en avant et d’incompétence que celles qui nous ont amenés à cette « étrange défaite » en 1940. Au-delà ce constat et cette intuition, il règne un climat malsain et délétère de fractalisation de la société qui devient très dangereux. Cela peut nous mener sur des cinétiques violentes sur le plan sociétal, dont seuls les français ont le secret. 

Depuis plusieurs années, et de façon plus flagrante avec le changement de majorité, pour satisfaire une politique sans stratégie mais dominée par des réseaux, des apparatchiks, des lobbies, similaires à ceux des « bouilleurs de crues »1, la France s’est enfoncée dans un processus de désacralisation du pouvoir, de décribilisation de la République et de déni de démocratie. La « normalité » du Président de la République, le niveau de corruption, voire de mensonge d’Etat qui règne au plus haut niveau de l’exécutif, les multiples scandales administratifs, judiciaires et financiers, la présomption de mensonge permanent et de manipulation des opinion, tous ces éléments à charge accumulés depuis des années, jamais traités sur le fond, mal gérés sur la forme, contribuent à dégrader cette relation Etat- nation qui est en France historiquement très fragile et toujours très sensible depuis Richelieu.



1 Voir l’excellente synthèse faite par Jean Garrigues, historien, spécialiste d’histoire politique, qui enseigne à l’université d’Orléans, dans La France de la Ve République 1958-2008 (Armand Colin, 2008) au chapitre « groupes de pression »
http://www.adels.org/territoires/PDFArticlesDuMois/Territoires520ArticleHorsDossier.pdf
  
Ce lien est en train d’éclater une fois de plus. La défiance envers les élites est désormais considérable avec un pouvoir qui ne rassemble plus que 25% de support dans l’opinion2... 62% des français consultés considèrent que le Président actuellement en place est « incompétent »3... Avec de tels niveaux d’alertes, n’importe quel conseil d’administration d’entreprise aurait déjà changé l’exécutif pour ne pas subir une faillite annoncée ! La perte de confiance dans tous les niveaux de gouvernance est l’élément dimensionnant de la crise française. Les niveaux de colère et de déception qui commencent à s’exprimer massivement, et avec une multiplicité de modes d’action sur le terrain, révèlent un niveau historique de rejet des dirigeants du pays, qu’ils soient politiques ou économiques, par une très grande partie de la population. 

Certes, l’encadrement supérieur des administrations et des entreprises n’est pas très sensible à cette rupture sociétale et il n’est pas certain que ces élites comprennent ce qui se passe réellement dans le pays. Depuis trente ans, cette couche très marginale, mais aussi très parisienne, s’est éloignée du destin de la France qu’elle amalgame à celui de la mondialisation. Elle est bercée par la financiarisation de l’économie et est devenue au fil du temps autiste du fait de son niveau de confort et d’enrichissement, non pas par le travail, mais par le fruit de multiples spéculations mobilières et immobilières. Elle a perdu progressivement le sens des réalités et est devenue indifférente à la dégradation globale de la situation sociale et économique. Pire, elle est soumise et résignée à un mode de pensée qu’elle ne maîtrise pas. 

Pour le reste de la population, notamment pour le milieu et le bas des classes moyennes, la situation est inverse. Ces catégories ont cru pendant longtemps aux sirènes de l’ascenseur social, au mythe de l’enrichissement facile grâce à l’endettement et aux stratégies d’effet de levier portées par le monde bancaire et financier, à l’illusion d’une société de loisirs et de consumérisme... Mais depuis quelques années, ces populations sont confrontées aux effets pervers des délocalisations, de la désindustrialisation, du chômage de masse, de la perte de pouvoir d’achat4, de l’endettement, des hausses d’impôt et beaucoup plus grave à l’absence d’avenir, surtout pour leurs enfants. Ces classes moyennes commencent à comprendre depuis quelques temps que la crise de modèle dans laquelle l’Occident est entrée depuis 2006/2008 est durable, mais particulièrement impitoyable pour les faibles, et beaucoup trop indulgente pour les incompétents. La défiance actuelle est assise sur un sentiment profond d’iniquité et d’injustice. 

2 http://www.lemonde.fr/politique/article/2013/04/21/hollande-perd-six-points-de-popularite-record-des-mecontents_3163593_823448.html
3 http://fr.reuters.com/article/topNews/idFRPAE93A08720130411
4http://www.lemonde.fr/politique/article/2013/03/27/une-baisse-historique-du-pouvoir-d-achat_3148535_823448.html 


La situation française dans le paysage international est singulière mais surtout très dangereuse5. Certes, le pouvoir peut faire des pirouettes de communication pour donner l’impression qu’il maîtrise la situation avec une guerre de raid contre 300 djhadistes dans le désert pour détourner le focus médiatique et éviter de prendre en compte la population qui descend dans la rue par centaines de milliers... C’est un biais classique en politique, mais qui n’a fait qu’enkyster les problèmes de fond sur le plan sociétal et ce quelles que soient la nécessité et la légitimité de cette opération militaire sur le fond... Stigmatiser la menace extérieure, avec une instrumentalisation très facile de la germanophobie qui monte dans tous les pays latins, est là aussi un peu facile et léger, surtout quand on connait l’état actuel des finances publiques, de la balance commerciale et le niveau d’endettement du pays... Ouvrir sans discernement nos frontières à certains investisseurs chinois, indiens, qataris pour renflouer tant bien que mal les caisses de l’Etat, ou faire reprendre des passifs pourris de banques ou d’entreprises condamnées par trente ans de perte de compétitivité est là aussi pour le moins suicidaire à terme pour notre souveraineté... 

Actuellement, le pouvoir n’est plus respecté et respectable tant pour la population française que pour l’extérieur. Son mépris du débat, les multiples dénis de démocratie, les trop nombreuses affaires de corruption, l’impunité des courtisans et, surtout, la récurrence permanente du mensonge font qu’il est devenu irrecevable à l’intérieur du pays et méprisé à l’extérieur. Tout ceci est explosif, car les français, qui sont très schizophréniques sur le plan électoral, sont éruptifs quand il y a désacralisation du pouvoir, trahison des clercs, et iniquité de traitement. Les français vont aux urnes en votant la plupart du temps « contre », car ils savent qu’il n’y a pas dans ce pays de véritable contrat social, qu’il n’y a pas de fiabilité fiscale et qu’il n’y a pas de parole politique. Le référendum dans cette pratique infantile de la démocratie est toujours l’occasion de dire « non » à la question posée ! Et comme le suffrage universel est toujours biaisé, il arrive un moment où la situation devient insupportable, surtout lorsque les lobbies gouvernent, que le gouvernement se réunit mais ne décide plus et que le chef de l’Etat n’incarne plus une vision collective. Dans ce cas de figure, le français redevient un « animal politique » redoutable ! Si dans le monde entier on ne retient de l’histoire de France que ses épisodes révolutionnaires, pas toujours très heureux, ce n’est pas fortuit. Beaucoup aujourd’hui dans le monde observent la « cocote minute » française avec une certaine inquiétude tant cette alchimie du peuple et de son souverain est imprévisible...pour le meilleur, mais aussi pour le pire !

5 Cf. Le livre que j’ai écrit juste avant la crise en février 2007, Quand la France réagira..., Chez Eyrolles. 

Tous les symptômes que j’ai évoqués dans l’ouvrage apparaissent désormais au grand jour et ne font que s’amplifier: Cf. Le symptôme « argentin » avec la dette du pays qui sera de 100% du PIB fin 2013, le symptôme « yougoslave » avec la fractalisation de la relation Etat-nation, et le symptôme « libanais » avec la multiplication des zones de non droit ainsi que la radicalisation des questions communautaires et identitaires (cf. la situation à Marseille ou dans nos banlieues parisiennes). La conjugaison des trois est très dangereuse, surtout dans un contexte d’implosion politique et sociétale.

Pourquoi la situation française est-elle aussi dangereuse ? A priori, pour beaucoup nous ne représentons plus grand-chose sur le plan international. Démographiquement, nous sommes devenus un tout petit pays. Certes, économiquement, nous demeurons la 5ème puissance mondiale et avec l’Allemagne nous constituons un verrou incontournable, mais à la seule condition que le mariage de raison tienne. Par ailleurs, stratégiquement nous sommes toujours membre du conseil de sécurité de l’ONU, bien que puissance moyenne sur le plan militaire, mais encore dotée de l’arme nucléaire et de capacités de projections aéromaritimes non négligeables. Pour toutes ces raisons, même si nous sommes devenus marginaux en termes de taille, nous constituons en revanche un risque systémique majeur en cas de défaillance de notre gouvernance. 
 
Le premier risque est celui du krach interne avec une instabilité politique issue d’une multiplicité de pics de colère ingérables et insoutenables. Les évènements en cours depuis plusieurs mois, avec des millions de français dans la rue sur des questions majeures de sociétés, ne peuvent plus être considérés comme nuls et non advenus comme le font certains chroniqueurs ou politiciens. Le déni et le mépris qui sont pratiqués par le pouvoir actuellement ne constituent pas une bonne stratégie. La spirale actuelle peut nous emmener très rapidement, si elle n’est pas contenue et pilotée, dans un chaos politique durable, brutal et ingérable avec des scénarios que même les italiens ne connaissent pas ...

 Le deuxième risque est celui d’un divorce avec l’Allemagne, d’un éclatement brutal de l’Euro et de la fin de l’Union européenne. Personne n’y croit alors que ce scénario n’a jamais été aussi flagrant et imminent. Les conséquences en termes d’ondes de choc et d’impacts stratégiques au niveau mondial sont pour le moment inimaginables. Elles seront supérieures à une crise au Proche-Orient car elles remettront en cause le peu qui reste des architectures de sécurité internationale issue de Yalta et révèleront surtout les fragilités monétaires et financières du traitement de la crise au niveau international depuis 2008. Dans les faits, personne n’a intérêt à un tel krach, mais l’inconcevable n’est pas impensable...  

Le troisième risque est collatéral au sein du monde latin et, du fait de toutes nos relations politiques, démographiques et économiques, avec le monde arabo-africain. Là aussi, nous ne pouvons pas imaginer ce que pourraient être les conséquences d’une implosion de notre gouvernance interne et conjointe à celle du système européen dans cette relation nord- sud qui est actuellement très instable notamment sur le plan identitaire et sécuritaire. 

Par ailleurs, sur le plan géopolitique, nous entrons dans un calendrier très tendu avec les élections iraniennes en juin et allemandes en septembre. Ces deux rendez-vous vont conditionner la stabilité des plaques régionales moyen-orientales et européennes. Pour leur part, les rivages de la Méditerranée sont actuellement au cœur des crises les plus délicates que nous ayons à gérer au niveau mondial. Au nord, les logiques fratricides entre peuples latins et peuples du Saint-empire romain germanique reprennent toute leur place. Cela se traduit par un exil fiscal pour ceux qui veulent se protéger des implosions de système mais aussi par la fuite des cerveaux et des jeunes qui veulent trouver un avenir. A court terme, c’est aussi le signal de la déliquescence du rêve européen et le compte à rebours de l’éclatement de la zone euro. Au sud, derrière les printemps arabes, les logiques frontales entre les différentes voies de l’Islam s’affirment désormais de façon explicite, reléguant les constructions Etat-nation ou les épisodes nationalistes aux rebus de l’histoire. Cela se traduit par un exil politique pour des millions de personnes qui fuient la montée d’un islamisme qui ne masque plus sa radicalisation. A l’est, la zone du Proche et Moyen-Orient s’enfonce dans de multiples guerres civiles qui consacrent définitivement la déconstruction du tracé des frontières issues des accords Sykes-Picot, ainsi que l’échec des gesticulations occidentales. La fragmentation en cours des souverainetés syriennes et irakiennes, l’instrumentalisation et les menaces qui pèsent sur les minorités chrétiennes d’Orient comme sur les kurdes, les risques d’instabilité du royaume de Jordanie et les surenchères des monarchies de la péninsule arabique face aux pressions chiites, avec en toile de fond un désengagement discret mais de plus en pesant des américains au profit du Pacifique, sont des signaux annonciateurs de profonds changements de paradigmes dans les équilibres mondiaux. Au milieu de tout ce maelstrom de crises très hétérogènes, nous avons avec Chypre, le Liban et Israël de véritables laboratoires des nouveaux rapports de force qui s’installent durablement entre les uns et les autres sur ces rivages turbulents. 
 
Les implosions de société qui sont en cours vont dominer durablement cet espace régional avec des risques financiers, sociaux et identitaires qui ne pourront pas être résolus par de simples opérations de communication politique ou par des bricolages populistes. Tout ceci pose la question fondamentale de l’avenir de la démocratie pour nos vieux pays européens, de la robustesse de notre Vème république, surtout quand les institutions sont dénaturées par une forme de despotisme technocratique et quand le politique au sens noble du terme s’est dissout dans le cirque médiatique. Cela pose aussi la question de notre place à terme dans le concert des nations lorsque sur le Pacifique nord, loin de nos rivages méditerranéens, s’expriment d’autres grands jeux qui structurent ce XXIème siècle avec des acteurs qui se moquent de nos tribulations excentriques d’enfants gâtés du bout du monde... Il suffit d’observer ce qui se passe en mer de Chine, au Japon avec l’arrivée de Shinzo Abe qui rallume les tensions nationalistes, entre les deux Corées, dans les pays de l’ASEAN qui sont devenus la première zone de libre échange au monde pour comprendre que notre sort ne dépend plus que de nous-mêmes. Nous ne bénéficions plus de parapluies stratégiques pour nous protéger et nous accompagner et nous ne pouvons plus cacher nos défaillances de gouvernance avec Internet qui charrie instantanément sur tous les écrans du monde la moindre faute, le moindre mensonge. 

La crise que nous devons affronter n’est pas uniquement technique avec la question de la transition énergétique et l’émergence d’une nouvelle révolution industrielle, elle n’est pas seulement financière et économique avec la question du règlement des dettes et de la relation de la croissance. Pour la France, elle est devenue civilisationnelle ! Elle nous interpelle sur nos valeurs, nos croyances, nos principes de vie, sur ce que nous voulons ou ne voulons pas devenir. Tout ceci suppose d’avoir quelque part une volonté ! Certes, là où il y a une volonté il y a un chemin ! Mais c’est bien parce qu’il n’y a plus de volonté mais un abandon de pouvoir et une cruelle absence de vision que nous avons l’impression aujourd’hui d’être englués dans une sorte d’impasse historique. Camus écrivait à ce propos « la société politique contemporaine est une machine à désespérer les hommes ». Et Julien Green dans son journal d’affirmer « Il faut sauver l'espérance. C'est le grand problème de ce siècle ! ». Là est la question majeure de la crise française et c’est là que se trouve la racine de cette « erreur 404 »6 qui est signifiée par cette photo emblématique de ce jeune français avec son masque larmoyant des « anonymous ». C’est cette erreur de protocole qui met aujourd’hui notre logiciel Etat-nation en mode échec ! Il n’y a plus de véritables responsables à l’adresse requise ...
Nous croyons qu’il suffit de jouer avec la boîte à outils bureaucratique pour avoir un peu d’espoir de croissance... Nous croyons qu’avec un peu d’inflation ou d’austérité nous allons remédier aux auto- blocages actuels... Mais cette boîte à outils des techniciens ou experts, voire imposteurs, de la macro ou de la micro économie, qui alimentent nos modes de représentations du réel, n’est plus en mesure de répondre à la crise de modèle et de sens que nous traversons! C’est sur le champ beaucoup plus profond et exigeant de l’espérance que nous retrouverons la foi dans l’avenir, mais aussi dans l’homme et dans un nouveau projet de société et de gouvernance plus équitable et juste. Face à la montée des tensions sociétales et à la mise en faillite de notre modèle de société il n’est pas interdit de méditer cette phrase d’Euripide : « L'homme de cœur est celui qui se fie jusqu'au bout à l'espérance. Désespérer, c'est lâcheté !» Cette citation est particulièrement d’actualité, elle nous interpelle sur notre courage et sur notre sens réel de la liberté et de la démocratie.

Xavier Guilhou






B) " La chute du mur de Bruxelles "


« Messieurs les Anglais, tirez les premiers ! » La première salve a mis à terre les premières lignes de l'article 50 du traité de l'UE, à la grande surprise des pays européens qui ne croyaient pas que le Royaume-Uni oserait, une fois de plus. C'est méconnaître les Britanniques dont la devise de leurs unités d'élite, les fameux SAS, est, ne l'oublions pas, « Qui ose gagne ! ». L'Union européenne vient juste de perdre l’adhésion de la 5ème place financière et de la 8ème puissance au monde1 ainsi que 15 % de son budget, anecdote de l'Histoire. En fait, nous commençons à assister avec le résultat cinglant de ce référendum à une nouvelle chute d'un mur, celui de Bruxelles ! 

Tout les chroniqueurs commentent les effets possibles, cherchent les causes, s’agitent autour du désarroi des politiciens de tous bords qui n’ont pour la plupart rien anticipé, persuadés que les Britanniques resteraient « raisonnables »... Bien entendu, tout est de la faute de David Cameron, de la trahison de ces vieux « égoïstes » qui ont voté contre ces pauvres jeunes « cosmopolites », de l’instrumentalisation de l’immigration par les partisans du « Leave » et bien entendu de ce monstre orwellien qu’est devenue la technocratie bruxelloise. Tous ces fautifs sont devenus en quelques heures les nouveaux boucs émissaires à sacrifier sur l’autel de l’Histoire afin d’exorciser cette « étrange défaite »2 des élites européennes. Ces dernières se sont bunkerisées dans une vision uniquement économique du référendum alors que la question posée est existentielle et politique. Elles étaient tout simplement « hors sujet », une fois de plus. De fait, l’état de confusion qui transparait sur les ondes au lendemain de ce séisme démocratique révèle non seulement l’état de surprise de nos décideurs mais surtout l’absence sidérale de stratégie. Pour autant, quels que soient les constats que nous pouvons faire et les développements à venir, que signifie sur le fond ce Brexit? 

De quoi s'agit-il?
En fait il n’y a rien de vraiment surprenant3. Nous ne sommes que dans la continuité de ce processus de déconstruction, auquel nous assistons passivement depuis 30 ans, de tous les protocoles qui ont permis à notre monde occidental de concentrer les facteurs de pouvoir et de puissance depuis plusieurs siècles4. Les cadres mis en place au fur et à mesure de tous nos accidents historiques : traités de Vienne, de Versailles et de Yalta sont désormais tous en logique de défaisance tant en termes d'autorité et de légitimité que de crédibilité. Derrière la chute du mur de Berlin, les peuples de l’Europe de l’Est, fortement soutenus par l’Ostpolitik d’Helmut Khôl et la « guerre des étoiles » de Ronald Reagan, ont provoqué la fin du communisme et la désintégration de l’URSS. Avec la chute du mur de Bruxelles, qui ne fait que commencer, les peuples de l’Europe de l’Ouest, sous la pression de la crise financière et des flux migratoires provoquent la fin de l’ultralibéralisme et la désintégration de l’Union européenne. Nous assistons juste à la mort des deux protocoles, déclinaisons de ces deux grandes idéologies de masse du siècle dernier que sont le capitalisme et le communisme, incarnées par les deux grands empires que furent les Etats-Unis et l’Union soviétique, dont la toute puissance s’est affirmée sur les cendres de nos guerres fratricides en Europe. De la même façon, nous assistons sur le Proche et Moyen-Orient à la fin des accords Sykes-Picot comme à ceux du pacte du Quincy, qui furent les avenants des traités de Versailles et de Yalta, avec en contrepartie le retour des empires centraux... 

1 Le Royaume-Uni avec un PIB de 3 000 milliards en 2016 est classé à la 8ème position en termes de parité de pouvoir d’achat et à la 5ème position en termes de PIB nominal, soit un PIN par habitant de 47 200 $.
Cf. http://www.lemoci.com/fiche-pays/royaume-uni
2 Relire à cet effet « L’étrange défaite » de Marc Bloch
3 Cf. Edito de Xavier Guilhou – septembre 2015 « L’Europe est morte... Vive l’Europe ! » http://www.xavierguilhou.com/Clients/Guilhou/site_xavier.nsf/Libs/PDF.img/$FILE/L-Europe-est-morte.pdf
4 Cf. « Qu’est-ce qui nous arrive ? Peut-on encore choisir notre avenir ?
» Réflexions à plusieurs mains avec et sous la direction de Mac Halévy. Editions Laurence Massaro juin 2016.

L’Union européenne, qui est née de cette stratégie d’indivision mise en place par les alliés derrière les accords de Yalta pour empêcher l’Allemagne de redevenir un empire central, ne pouvait pas survivre à la chute du mur et à la réunification. Ce n’était qu’une question de temps. Les circuits financiers ont cru avec la chute du communisme que leurs stratégies avaient vaincu le « mal » à coup de dollars, de dettes et de bulles spéculatives. Persuadés qu’il n’y avait pas d’autre modèle viable et durable que le seul libéralisme économique, ils ont provoqué par leur vanité et leur cupidité la désintégration du modèle démocratique européen en moins de deux décennies. Le Brexit n’est que la résultante de la désanctuarisation de l’Occident au travers de la mondialisation, de l’ouverture des frontières et de la montée des flux migratoires, ainsi que des excès provoqués par les dérégulations et la financiarisation de nos économies. La chute de Lehmann Brothers peut être considérée, au même titre que le fut le retrait de l’armée soviétique d’Afghanistan en 1988, comme le second signal annonciateur de la mort de ces stratégies périphériques qui ont contenu l’Europe, certes dans l’opulence pendant 70 ans, mais dans une impuissance dangereuse et insoutenable face aux nouvelles réalités mondiales. 

Contrairement aux affirmations des politiques et des éditorialistes, les peuples ne sont pas idiots. Ils peuvent avoir des intuitions salvatrices. Ce n’est pas parce qu’ils ne votent pas comme le souhaiteraient les élites au pouvoir qu’ils ne doivent pas être entendus et respectés. Le risque de dénaturer, voire de neutraliser, le peu de démocratie qui demeure encore actuellement dans nos pays n’a jamais été aussi fort tant au sein des synarchies qui contrôlent les rouages de l’Union européenne que des collectifs ou partis populistes qui surfent sur l’instabilité des convulsions politiques et sociétales que nous commençons à connaître. Nous vivons juste le début de la fin du « plus jamais ça » et le retour de l’imperium allemand sur le continent européen. Pour les Anglais, cette domination qui s’exprime en grande partie au travers des réglementations et contrôles imposés par Bruxelles, est tout simplement insoutenable sur le plan existentiel et stratégique. C’est historique et génétique : le Royaume-Uni, qui a la nostalgie de l’Empire, ne peut admettre d’être le vassal de l’Allemagne, sous prétexte d’être européen. C’est bien pour cela qu’il n’a jamais souscrit à l’Euro. Angela Merkel et surtout Wolfgang Schäuble ont parfaitement compris le message. 

De fait, les Anglais préfèrent revenir aux bases du souverainisme et au vieux bilatéralisme plutôt que de se laisser enfermer dans un pseudo fédéralisme qui n’en n’est pas un. Ce n’est pas le choix des Français qui préfèrent une forme de subordination passive afin de pouvoir couvrir les chèques sans provision de leurs dirigeants qui partent toujours du principe, comme l’avait affirmé Clemenceau au moment des « réparations », que « l’Allemagne paiera ! ». Les Anglais n’ont jamais oublié que l’infantilisme politique des Français face à l’imaginaire dominant allemand a toujours mené l’Europe à la guerre. C’est pour éviter cela, pour travailler la résilience et faire émerger une nouvelle maturité politique de part et d’autre du Rhin, que le traité de l’Elysée a été conçu par les membres fondateurs de l’Union européenne. Mais c’est parce que sur le fond la substance de cette relation franco- allemande s’est progressivement vidée de sa substance que le Brexit a pris cette dimension sismique, au grand étonnement des élites européennes qui vivent dans leurs bulles technocratiques et médiatiques. Ces dernières n’ont pas perçu le décrochage des opinions et les peurs séculaires des peuples qui n’ont rien oublié des convulsions fratricides de ce vieux continent et son potentiel en termes de répliques mortifères. Pourtant tout est là pour rappeler aux peuples la fragilité de leur état entre les commémorations permanentes et les bruits de bottes à seulement deux heures de nos capitales dans les Balkans, sur la Mer noire, sur les rivages de la Méditerranée ou sur la Baltique. 

Quel jeu d’acteurs ?
Il est très plaisant d’observer les politiques déclamer avec beaucoup d’assurance « il nous faut une autre Europe », « il faut inventer une nouvelle Europe », « il faut de nouvelles institutions à l’Europe », comme si notre vieux continent était un sujet fini, homogène et stable. Tous ceux qui ont travaillé sur cet espace savent qu’il n’en n’est rien. Au contraire, c’est sûrement l’espace-temps le plus complexe à gérer sur le plan économique et le plus difficile à piloter sur le plan politique tant la diversité des cultures, des histoires, des peuples est dense et éclatée sur le terrain. De fait, les jeux d’acteurs ne peuvent être simplifiés en observant le seul fonctionnement de l’Union européenne qui ne reste qu’une vitrine virtuelle, les décisions se prenant ailleurs. Il suffit de fréquenter les couloirs de Bruxelles, notamment ceux de la Commission avec ses jeux de lobbies qui dominent en arrière plan chaque négociation, pour comprendre la réalité et la complexité des niveaux d’affrontements intergouvernementaux et surtout l’importance des stratégies nationales, voire régionales, dans ce maelstrom de 27 nations, dont les intérêts particuliers sont de plus en plus supérieurs aux intérêts généraux. Il suffit de suivre les confrontations au cours de ces derniers mois sur l’immigration et sur la non gestion de l’espace Schengen tant sur les rives de la Manche, les rivages de la Méditerranée que sur les marches des pays du groupe de Višegrad, pour avoir une illustration souvent consternante de ces réalités... L’Allemagne n’est pas la dernière à montrer l’exemple sur ces sujets avec sa stratégie unilatérale et sans concessions qui va bien au-delà la question de l’encadrement des déficits budgétaires et les politiques d’austérité tant décriés notamment par les Français... 

Dans ce jeu d’acteurs, le Royaume-Uni est maître de l’agenda et piège le vieux continent. Puisqu’il souhaite redevenir souverain, il n’a pas d’autres choix que de privilégier en premier lieu sa stabilité politique interne et de contenir les pulsions de séparatismes manifestées par l’Ecosse et l’Irlande du nord. L’UE attendra que les partis anglais aient d’abord redéfini leur mode de fonctionnement et que le pays puisse retrouver sa robustesse légendaire. Contrairement à ce que pensent les chroniqueurs, le Royaume-Uni est en position de force. L’Allemagne n’a pas d’autre choix que de patienter, la France n’a pas d’autre issue que de s’agiter, l’Italie n’a pas d’autre voie que de se préparer à une crise majeure. Ces trois pays fondateurs sont de plus contraints par leurs propres agendas électoraux avec des dirigeants qui sont en perte de crédibilité et de légitimité tant au sein de leurs majorités que vis-à-vis de leurs électeurs. Ils ne peuvent même pas bénéficier du support de leur principal allié qui est lui même engagé dans une bataille électorale peu banale pour la fin 2016 avec le duel Trump / Clinton. Ces convergences d’agendas électoraux ne peuvent que faire le jeu des Anglais ! 

En marge de ces jeux de majors, les « petits pays » peuvent surprendre à l’instar de ce qui s’est passé lors de la chute du mur de Berlin. N’oublions pas qu’au-delà la dissolution de la RDA, il y a eu la décomposition de la Tchécoslovaquie en deux pays, la sortie très rapide de la Hongrie du PAVA, puis des pays baltes, ainsi que l’implosion de l’ex Yougoslavie, le tout en quelques mois... Beaucoup pensent que cet effet domino n’est pas possible au sein de l’UE, que la comparaison n’est pas transposable à l’onde de choc du Brexit et que finalement les conséquences seront mieux contenues et maîtrisées car l’Europe est beaucoup plus puissante économiquement que ne l’était l’URSS... Pourquoi pas, les Soviétiques raisonnaient de la même façon, ils étaient persuadés que l’Armée rouge était toute puissante et que personne ne pourrait la défier sur leur espace vital. Au moment de la chute du mur, les dirigeants se sont réunis pour tenter de montrer un front uni, mais ils sont restés atones, contemplant le jeu de domino qui se déroulait sous leurs yeux impuissants. De même, ils ont vu émerger des dirigeants qui étaient inconnus. Il serait peut-être intéressant et prudent de suivre ce que vont faire des pays comme les Pays-Bas, l’Espagne toujours ingouvernable avec un risque de fractalisation régionale, et de façon peut-être inattendue, les pays du groupe de Visegrad ainsi que les pays de la Baltique qui ne partagent absolument pas les postures dominatrices des majors de cette crise. N’oublions pas par ailleurs que la Grèce reste en embuscade et qu’elle pourrait de nouveau relancer une sortie de l’Euro, voire de l’UE, du fait de l’intransigeance de ses créanciers, le passage des échéances de juin ayant été de nouveau très critique... 

Enfin, ne perdons pas de vue, au-delà les jeux internes au sein de l’UE, ce qui se joue sur la périphérie de l’Europe. Le Brexit ne peut que favoriser les postures d’affirmation des puissances centrales sur la Méditerranée orientale (Russie, Turquie, Iran), surtout avec le repositionnement américain, engagé par l’administration Obama, qui est en cours sur le Proche et Moyen orient5. Il ne peut que donner également des idées aux Asiatiques (Chine, Japon, Corée) afin de récupérer au moindre coût nos actifs ou territoires stratégiques fragilisés par les divisions. Nous pouvons leur faire confiance pour savoir utiliser les fenêtres d’opportunité générées par notre absence de stratégie, nos indécisions et notre impuissance. Il suffit de suivre les réunions qui se succèdent à Bruxelles avec désormais les 28 moins un de l’UE pour se rappeler cette phrase de Sénèque résumant ainsi l’effondrement de l’empire romain : « Le Sénat se réunissait mais ne décidait plus ». Les marchés ne s’y trompent pas avec l’équivalent de deux fois la valeur du PIB français détruit en 48h et l’intervention massive des banques centrales, d’autant que le Brexit rouvre le dossier d’une nouvelle crise bancaire mondiale avec en arrière-plan la question de l’état des dettes souveraines et des « shadow banking »6 qui pourraient s’avérer beaucoup plus critique qu’en 2008... Mais nos dirigeants n’y croient pas, à l’instar des dirigeants communistes qui ont mis du temps à comprendre que l’URSS était morte avec la chute du mur de Berlin... Il a fallu 20 ans aux Russes pour l’admettre tant les croyances étaient ancrées dans leurs cerveaux... Il est possible qu’il faudra de nouveau l’espace d’une génération pour amortir les effets de nos propres croyances qui placent les vertus du couple croissance / dette au-dessus de tous les référentiels de vie. 

Où sont les pièges ?
Le premier serait d’imaginer que les Anglais vont revenir sur leur décision, qu’ils rejoindront la rationalité des technocrates bruxellois et qu’ils feront plaisir à nos politiciens afin que ces derniers puissent brandir cette victoire à la Pyrrhus pour tenter de se faire réélire en 2017. Les Anglais ne sont pas aussi irrationnels qu’ils le laissent paraître au travers de leurs débats et postures extravagantes vis-à-vis des peuples de notre vieux continent. Tout choix commence par un renoncement. Il faut parfois savoir perdre pour mieux gagner. Désormais, pour retrouver un peu de souveraineté il y a un coût à payer. Jadis, il fallait passer par une guerre, aujourd’hui il faut juste savoir divorcer entre Etats au bon moment et avec un bon « disagio »7. Nous pouvons faire confiance à la perfide Albion pour savoir gérer ses intérêts. Elle l’a fait récemment à Hong Kong face à la Chine, elle devrait pouvoir le faire face à l’Allemagne. 

Le second serait de sous-estimer les effets dominos, collatéraux et la rapidité des effets en chaîne produits par cette crise. Lors de la chute du mur de Berlin tout le monde a été surpris par la pression des peuples pour aller vers plus de liberté et pour fuir le communisme. Il se peut que le mouvement engagé par le Brexit réveille de nouveau une forte aspiration vers plus de liberté et pour un rejet massif de l’enfermement orwellien imposé par les marchés et les technostructures ultralibérales de Bruxelles. Les signaux faibles sont présents dans tous les pays européens et il suffit de très peu de choses pour que des vagues de fond se révèlent. Après, personne ne peut augurer de ce qu’elles pourront produire. Dans les années 90, elles ont été canalisées par un Helmut Khôl visionnaire au travers l’Ostpolitik et par la reconstruction qui avait été anticipée. Actuellement, personne ne peut affirmer qu’il y a réellement une vision et un pilotage de la crise, du moins pour le moment, les Allemands restant toujours très secrets et prudents sur leurs stratégies moyen / long terme. 

5 Edito Xavier Guilhou : « Grèce, Ukraine, terrorisme, ils n’oseront pas » fév. 2015 http://www.xavierguilhou.com/Clients/Guilhou/site_xavier.nsf/Libs/PDF.img/$FILE/Ils%20n%20oseront%20pas.pdf
6 La finance de l'ombre ou shadow banking, finance fantôme ou encore système bancaire parallèle, désigne l'ensemble des activités et des acteurs contribuant au financement non bancaire de l'économie. http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2015/08/25/20002-20150825ARTFIG00105-shadow-banking-tout-comprendre-sur-la-finance-de-l-ombre.php
7 Disagio : terme d'origine italienne, utilisé dans le monde du trading, et désignant la différence pouvant exister entre la valeur nominale d'un bien, et sa valeur réelle.

La troisième serait de surestimer la robustesse de nos sociétés face à cette implosion du système européen. Nos gouvernances sont faibles, très faibles. Nos systèmes bancaires sont très vulnérables malgré toutes les précautions prises pour ne pas réitérer les frayeurs de 2008. Des pans entiers de notre patrimoine économique, notamment en France du fait de notre perte de compétitivité, sont « ramassés » chaque semaine par des investisseurs étrangers. Par ailleurs, les pressions sécuritaires et migratoires au sein de nos sociétés sont de plus en plus vécues comme insupportables par les populations qui ont compris que leurs espaces–temps étaient désormais totalement désanctuarisés. Le Brexit, au-delà l’éclatement de l’Union européenne, pourrait très bien générer des convulsions internes au sein de nos pays, le Royaume-Uni n’étant pas exempt de ce type de pulsions avec les séparatismes écossais et notamment irlandais, qui a alimenté encore très récemment une guerre civile très meurtrière. L’Europe a déjà connu maintes fois ce type de scénario où avant de s’affronter entre pays, les effondrements sur les champs de conviction se sont d’abord traduits par des guerres civiles dramatiques. Tous nos traités, de Westphalie à Yalta, n’ont eu de cesse d’essayer d’apaiser nos divisions et pulsions fratricides8. N’oublions pas que tous ces artifices juridiques sont très fragiles et que tous les demi-siècles ils ont été pulvérisés par les nationalismes et les totalitarismes de toute sorte chaque fois que la lâcheté l’a emporté sur la lucidité et le courage. 

Qui peut faire quoi ?
Tout le monde a bien compris que derrière les résultats du Brexit sonnait le clairon annonçant la mort du « plus jamais ça ». Angela Merkel l’a rappelé en premier dès l’annonce des résultats, consciente de la responsabilité qui pèse sur ses épaules. L’Anglais a certes ouvert la boîte de Pandore, mais qui pouvait le faire mieux que lui ? Il a dans ses gènes cette culture de l’audace et du risque qui le caractérise. Perdre ne lui fait pas peur, c’est juste une question de survie et de dignité... Le Français, malade de l’Europe, comme d’habitude va essayer de jouer toutes les combinaisons et alignements possibles, non pas pour tenter de sauver l’UE dont il se moque, mais pour sauver les élections présidentielles à venir... Il a tout à perdre et constitue indéniablement le maillon faible du dispositif. Sa seule tactique est de prendre tout le monde en otage en jouant médiatiquement la victime idéale afin d’éviter d’être le prochain sur la liste9. Dans cette perspective, plutôt que discourir sur un éventuel « Frexit », il devrait surveiller de près Wolfgang Schäuble qui ne supporte plus notre incapacité à réformer le pays.... 

Quant à l’Allemagne, elle a de nouveau toutes les cartes en main, comme lors de la chute du mur. Aujourd’hui les dirigeants allemands sont face à une nouvelle échéance stratégique avec la mise en échec de cet ultralibéralisme qui a pris les commandes du fonctionnement de notre coexistence européenne. Sauront-ils et auront-ils le temps de mettre en œuvre une stratégie d’apaisement et de reconfiguration politique des institutions et du fonctionnement européen ou seront-ils ceux qui annonceront, comme Gorbatchev et Eltsine pour le communisme, l’acte de décès du rêve européen ? Angela Merkel finira peut-être paradoxalement comme son homologue russe avec un prix Nobel de la paix tout en ayant contribué à rouvrir la boîte de Pandore des convulsions fratricides européennes. Tout repose sur ses épaules, l’Europe étant désormais plus allemande qu’européenne. Dans ce contexte, les Anglais n’ont fait que remettre à l’ordre du jour les vieilles questions de souveraineté et de gouvernance posées depuis 1870 et qui n’ont jamais été véritablement réglées sur le fond. Telle est la morale du Brexit : il ne s’agit que d’un simple retour à la case départ pour tout le monde ! Les masques tombent, l’Histoire toujours tragique frappe de nouveau à nos portes. 

Xavier Guilhou Juillet 2016 

8 Cf. Henri Kissinger. « L’Ordre du monde »,
9 Cf. édito de Xavier Guilhou « Prises d’otage...ou archaïsmes suicidaires » juin 2016 http://www.xavierguilhou.com/Clients/Guilhou/site_xavier.nsf/Libs/PDF.img/$FILE/Prises-otages-ou-archaismes-suicidaires.pdf



  • Edito
    " Brexit, Trump... vous avez dit bizarre, comme c'est étrange "

    Novembre 2016






C) L’enfant sans père 

L’enfant sans père, la famille monoparentale ou unisexuelle : Orwell est dépassé.
Manœuvres, mensonges et reniements marquent le début effectif de l’ère Macron. Ce n’est pas pour surprendre ceux qui avaient su déchiffrer la « pensée complexe » du Président. Cependant, de toutes les révolutions qu’annonce ce quinquennat la plus grave à mes yeux est celle qui prescrit non seulement la destruction de la famille mais surtout le sacrifice des enfants.

De l’Etat Providence , nous sommes en train de passer à l’Etat totalitaire. Le pouvoir politique règle désormais ce qu’il y a de plus intime, de plus personnel dans la vie de tous les Français. Par comparaison, la loi Taubira va paraître anodine, bien que son texte eût prévu des évolutions probables, comme la suppression de toute référence au « père » ou à la « mère » dans les textes législatifs.

Le Président va vraisemblablement suivre l’avis du CCNE (Comité Consultatif National d’Ethique) en faveur de l‘ouverture de la Procréation Médicalement Assistée (PMA) aux femmes célibataires et aux couples unisexuels féminins (les couples masculins devront attendre l’autorisation de la Gestion pour autrui GPA). Que les choses soient claires : ce serait l’autorisation légale de l’ « insémination artificielle avec donneur » (IAD).

La « légitimité » d’une telle disposition est double aux yeux de ses partisans : d’une part, c’est « le droit à l’enfant » qui doit être reconnu à toutes les femmes, et pas seulement à celles qui vivent (au moins quelques heures) avec un géniteur, d’autre part « l’égalité des genres » l‘exigerait : une femme n’a pas à se soumettre à un homme pour enfanter.

L’enfant est exclu des préoccupations du CCNE. Le droit à l’enfant efface le droit de l’enfant. L’avortement est déjà pour l’enfant une interdiction de vivre. Maintenant il est autorisé à voir le jour, mais il devra se passer d’un père. Car le père aurait un lourd passé juridique, hérité d’une époque révolue : celui du Code Napoléon qui allait jusqu’à lui donner le statut de chef de famille. Voilà bien longtemps que d’autres mœurs ont remis le père à sa place, et voici maintenant qu’on peut s’en passer totalement.

A l’image de Rousseau, les législateurs ont tendance à croire que leur rôle est de suivre les mœurs. Il est vrai que « morale » (mores) est un concept holiste et imprécis. Mais les règles sociales éprouvées et acceptées sont le résultat d’un ordre spontané, tandis que nos « progressistes » actuels, comme tous les faiseurs de sociétés parfaites, produisent des règles sociales à partir d’un ordre créé. Donc, la morale est décrétée par le pouvoir politique. La loi consacre la morale.

Une telle conception est à mes yeux aux antipodes et de l’éthique, et de la liberté.
L’éthique ne peut se réduire à la pratique sociale, il y a des mœurs barbares (comme jadis le sacrifice des enfants pour le culte de Baal, comme aujourd’hui l’excision des filles). L’éthique n’est pas l’attribut d’une société, elle est le fruit d’une recherche personnelle : recherche du bien, tout comme l’esthétique est recherche du beau. C’est un attribut réservé à l’être humain, et qui le distingue de tout autre être du règne animal. En revanche, il est au-delà de la raison humaine de définir avec précision une éthique commune : ce serait une « présomption fatale ». Le principe thomiste de l‘inconnaissance (négativité), suggère que le progrès fait son chemin par le jeu des essais et erreurs, c’est un guide plus sûr que les projets politiques. Les comités Théodule (au demeurant nommés par décrets), et les lois scélérates (qui prétendent inventer l’homme nouveau) n’ont aucune réussite à leur palmarès; elles ont conduit au contraire à la ruine et à l’asservissement. Malheureusement aujourd’hui l’orgueil humain est à l’œuvre : le progrès technique rend possible ce qui  était naguère impensable. Donc le techniquement possible devient moralement souhaitable. Le clonage, le transhumanisme sont à nos portes. Mais qui maîtriserait ce « progrès », quel sort attendrait les conservateurs hostiles à ce que nous offrirait la science ?

Le respect de l’être humain devrait nous interdire ce chemin liberticide. Car la liberté ne peut s’assortir d’une coercition, fût-elle « éthique», contraignant les individus au bien tel que défini et imposé par le pouvoir politique. Dans toutes les conceptions libérales de l’Etat et contrairement à ce que pensent certains opportunistes, on n’a jamais considéré l’éthique comme partie du domaine régalien. L’éthique n’est pas affaire régalienne. L’anthropologie libérale est celle d’un être humain en recherche d’épanouissement personnel, doté d’une raison insuffisante pour accéder à la perfection, mais de nature à corriger ses erreurs : celles qui diminuent son humanité et le rabaissent à des pulsions animales. Comme le professent nombre de libéraux, je ne crois pas que la liberté soit un principe absolu. La liberté est un chemin, non une fin. Elle nous est donnée pour aller vers ce qu’il y a de plus humain dans notre nature, vers ce qui nous rend plus digne. La liberté est ordonnée à la dignité. Je n’ai pas ici le loisir d’opposer Hayek et Saint Thomas d’Aquin, mais je crois que l’évolution des règles sociales suit une trajectoire implicite orientée par le droit naturel.

Aucun droit positif ne saurait survivre à l’ignorance de la nature humaine et à l’oubli de la dignité, au respect de la vie et à la beauté de l’amour des enfants.

Jacques Garello
 ALEPS


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