“Noël n'est pas un jour ni une saison, c'est un état d'esprit.”
Le banquet de Noël
Nathaniel Hawthorne (1804-1864)
Fantaisie philosophique
– J’ai cherché dans ce travail, disait Rodrigue, tout en s’asseyant
dans le kiosque avec Rosina et le sculpteur, et en déroulant un
manuscrit ; j’ai cherché à définir un personnage que j’ai rencontré dans
mainte occasion; la triste expérience que j’ai acquise de bonne heure,
comme vous le savez tous les deux, m’a donné quelque connaissance du
coeur humain, sur lequel j’ai fait des études approfondies. Mais il est
un genre d’homme, une sorte de créature, veux-je dire, dont je crains de
ne pouvoir jamais bien comprendre la vie et les instincts.

– C’est
très bien, ce que vous dites là ; mais dépeignez-nous cet individu,
répondit le sculpteur. Donnez-nous-en une idée quelconque, et
expliquez-vous au plus tôt.
– Soit, j’y consens, quoique, à mon avis,
ce soit du temps perdu, répliqua Rodrigue. On pourrait croire de prime
abord que l’être dont il s’agit est de la nature de ceux que vous avez
formés d’un bloc de marbre, qu’il a été doué d’une intelligence
extérieure, mais qu’il lui manque la dernière touche d’un créateur
divin. Il a toutes les apparences d’un homme : je dirai même que ses
formes sont plus belles que celles de tout autre être de son espèce que
vous pourriez rencontrer. On le prendrait pour un sage ; son esprit est
susceptible de culture et de goût : et cependant il n’excite aucune
sympathie et n’en éprouve sans doute aucune. Quand on le connaît
intimement, on découvre qu’il est glacé, immatériel. C’est une simple
vapeur perdue dans l’immensité.
–Je crois, observa Rosina, que j’ai une certaine idée de l’être dont vous voulez parler.
–Tant
mieux, répondit le mari de cette charmante femme en souriant du bout
des lèvres ; mais n’anticipez pas sur mes paroles, et ne cherchez pas à
définir d’avance ce que je vais lire. J’ai créé, dans le récit que
voilà, un homme qui probablement n’a jamais existé : comprenant ce qui
manque à son organisation spirituelle, parcourant le monde sans éprouver
aucune émotion, et désirant changer son fardeau d’insensibilité contre
un fardeau de chagrin réel, contre une angoisse de douleurs plus
affreuses que tout ce que le sort puisse envoyer à un misérable condamné
à vivre sur la Terre.
Rodrigue, probablement satisfait de cette préface, commença à lire ce qui suit :
Un vieux gentilhomme fit dans son testament un legs tout à fait en
rapport avec la vie mélancolique et excentrique qu’il avait menée. Il
laissa une somme considérable dont l’intérêt devait servir annuellement
et pour toujours à organiser, le jour de Noël, un banquet auquel
prendraient part dix personnes choisies parmi les plus malheureuses
qu’on pourrait trouver dans le pays.
L’intention du testateur n’était pas de faire oublier à des
infortunés leurs chagrins pour quelques heures ; il voulait au contraire
agir de telle sorte qu’ils en ressentissent mieux les atteintes. En
choisissant même ce jour consacré et ordinairement joyeux, où ceux qui
étaient invités au banquet auraient pu perdre un instant la souvenance
de leurs maux au milieu des acclamations de joie proclamées à l’occasion
de cette solennité par toute la chrétienté, le testateur n’avait que
l’intention de perpétuer son peu de foi dans les oeuvres de la
Providence, laquelle, prétendait-il, s’inquiétait fort peu du sort des
pauvres humains.
Le vieux gentilhomme avait désigné, pour ses exécuteurs
testamentaires, deux de ses plus intimes amis, qui étaient, comme lui,
deux sombres humoristes, et dont la seule occupation était d’observer
tous les malheurs auxquels nous sommes exposés. Ils se refusaient même à
l’évidence qui prouve qu’un Dieu bienfaisant a placé le bien à côté du
mal, et que chaque devoir que nous accomplissons, tout pénible qu’il
soit, est la source d’un vrai plaisir. Ces deux philosophes, d’un genre
tout particulier, étaient donc chargés d’inviter les convives du banquet
ou de les choisir parmi ceux qui prétendaient avoir quelque droit à
assister à ce bizarre festin.
Le premier repas eut lieu. Pour dire vrai, l’aspect des convives
n’était pas fait pour satisfaire ceux qui les auraient aperçus rangés
autour de cette table, car les chagrins de ces personnages ne
suffisaient pas pour donner une idée du grand nombre des souffrances
répandues sur la Terre. Et pourtant, après un examen de quelques
instants, on ne pouvait contester que ces souffrances, tout en provenant
de causes en apparence imaginaires, accusaient néanmoins la nature de
notre organisation.
Les décorations de la salle du banquet étaient arrangées de manière à
rappeler aux convives que le seul but que nous soyons sûrs d’atteindre
ici-bas, c’est la mort. Telle avait été la pensée immuable du testateur.
Éclairée au moyen de torches, cette salle était toute tendue de drap
noir, ornée de guirlandes faites de branches de cyprès et de couronnes
d’immortelles desséchées, semblables à celles qu’on jette sur les
cercueils. Chaque assiette était entourée de persil. Le vin, décanté
dans une urne d’argent, était versé à chaque convive dans de petits
vases pareils à des lacrymatoires romains. Les exécuteurs de ce legs
singulier, – je ne saurais dire si c’était leur goût qui avait présidé à
tous ces détails, – n’avaient pas oublié l’usage des anciens Égyptiens
qui plaçaient un squelette à la table du festin, dans le but de se
moquer de la gaieté des convives. Le squelette était enveloppé d’un
manteau noir et placé sur un siège au centre de la table. On prétendait
que le testateur lui-même avait vécu en compagnie de ce triste emblème
de la mort, et qu’il avait stipulé, dans son testament, qu’on placerait
chaque année ce squelette au milieu des dix convives qu’il invitait au
banquet de la fête de Noël. Selon toute probabilité, le vieux
gentilhomme désirait prouver que, pendant sa longue existence, il
n’avait jamais cru à une autre vie.
– Que signifie cette couronne ? demandèrent à la fois plusieurs invités en entrant dans la salle où le banquet était préparé.
Ces gens-là faisaient allusion à une couronne de cyprès appendue à
l’extrémité du bras du squelette, qui sortait seul des plis du manteau
noir dont il était enveloppé.
Un des exécuteurs testamentaires répondit :
– C’est une couronne qui sera offerte, non pas au plus digne, mais au
plus malheureux, lorsqu’il aura prouvé qu’il a le droit de l’obtenir.
Le premier invité était un homme d’un caractère doux, mais tout à
fait dénué d’énergie pour combattre le profond découragement auquel il
était naturellement enclin ; aussi, sans que rien en apparence pût
l’empêcher de prétendre au bonheur, avait-il passé sa vie dans la plus
molle indolence, à tel point que son sang, ayant presque oublié de
circuler dans ses veines, oppressait sa poitrine et faisait battre son
coeur avec violence. Son malheur dépendait donc de son organisation.
Le deuxième convive était misérable parce qu’il avait un esprit
inquiet et malade ; il était même devenu tellement impressionnable qu’un
mot piquant d’un ennemi, la plaisanterie la plus inoffensive d’un
étranger, la pression d’une main amie, lui étaient pénibles comme c’est
ordinairement l’habitude de ces gens-là. Sa principale occupation était
d’exposer ses griefs à ceux qui voulaient bien les entendre.
Le troisième individu était un hypocondriaque à qui son imagination
faisait trouver des monstres partout ; il en apercevait même au coin de
son feu. Il se figurait voir des dragons dans les nuages, des esprits
infernaux cachés sous les traits des plus jolies femmes, quelque chose
d’affreux et de malfaisant dans tout ce que la nature offre de plus
enchanteur.
Son voisin était un de ces hommes qui, dans leur première jeunesse,
ont eu une trop grande confiance dans leurs semblables ; il avait trop
espéré d’eux ; il avait été si souvent trompé qu’il était devenu
misanthrope.
Depuis plusieurs années, il cherchait tous les motifs possibles pour
haïr et mépriser l’humanité entière. Et il n’avait, pour faire cela,
qu’à envisager le meurtre, la débauche, la fausseté, l’ingratitude, le
manque de bonne foi entre amis, les vices instinctifs chez les enfants,
tous les crimes cachés des êtres créés à l’image de Dieu, et qui ont
tous les dehors de la vertu : il lui fallait seulement examiner une à
une toutes ces tristes réalités, qui cherchent à se décorer des
apparences les plus attrayantes. Mais à chaque mauvaise action qu’il
inscrivait sur son catalogue, à chaque nouvelle découverte qui
augmentait la triste nomenclature instructive à laquelle il avait voué
sa vie, son coeur, naturellement aimant et confiant, recommençait à
saigner.
L’homme qui venait ensuite avait des sourcils épais et tenait les
yeux baissés. Sa physionomie exprimait la passion et montrait une
animation sans pareille. Dès sa plus tendre enfance, il s’était cru un
messager inspiré par la Divinité, et avait essayé de remplir la mission à
laquelle il pensait être destiné. Hélas ! il n’avait pas été assez
éloquent pour se faire écouter. Une fois convaincu de son impuissance,
il s’était sans cesse adressé cette pénible question : « Pourquoi les
hommes ne veulent-ils pas m’entendre et se laisser persuader ? – C’est
parce que je suis un fou. Qu’ai-je à faire ici-bas ? Quand trouverai-je
ma tombe ? » Pendant tout le festin, cet homme se versait de fréquentes
rasades pour éteindre, disait-il, le feu céleste qui le consumait, et
qui était inutile à sa race.
Tout à coup, on vit entrer, après avoir froissé et jeté un billet de
bal, un petit-maître qui, la veille du jour de ce banquet, avait aperçu
quatre ou cinq rides sur son front, et plus de cheveux blancs sur sa
tête qu’il ne pouvait en compter. Doué d’intelligence et de sentiment,
le vieux dandy avait follement dépensé sa jeunesse, et était arrivé à
cette époque de la vie où la folie nous abandonne et nous oblige à aimer
la sagesse.
Pour compléter le nombre des convives, les exécuteurs testamentaires
avaient invité un malheureux poète réduit à la plus grande misère, et un
idiot qu’ils avaient trouvé au coin de la rue. Ce dernier avait juste
assez d’intelligence pour savoir ce qui lui manquait ; il cherchait donc
vainement ce que la nature lui avait refusé ; et, dans ce but, il
errait çà et là dans les rues en gémissant, car il s’apercevait que ses
efforts étaient inutiles.
La seule dame qui eût pénétré dans la salle du banquet aurait été
parfaitement belle, si elle n’eût légèrement louché de l’oeil gauche;
mais ce défaut, si petit qu’il fût, la chagrinait à un tel point qu’elle
passait sa vie dans la solitude et qu’elle n’osait même pas se regarder
dans une glace. On plaça cette infortunée en face du squelette.
Il nous reste un autre convive à décrire. C’était un jeune homme de
bonne mine, à l’air doux, au maintien élégant. À le voir, on eût pensé
qu’il aurait plutôt dû aller s’asseoir à quelque joyeuse table qu’à
celle où se trouvaient tous ces malheureux.
Un bruit de murmures s’éleva parmi les autres convives, lorsqu’ils
remarquèrent le regard inquisiteur jeté sur eux par le nouveau venu.
– Que vient faire ce monsieur parmi nous ? Pourquoi le squelette du
fondateur de cette fête ne se lève-t-il pas et ne chasse-t-il pas cet
étranger ?
– C’est honteux, ajouta le malade, qui éprouva un nouvel
élancement au coeur. Ce gentleman vient ici pour se moquer de nous !
Nous allons servir de texte à ses plaisanteries, quand il retournera
auprès de ses amis, à la taverne voisine. Il rira avec eux de nos
misères et les exposera peut-être sur le théâtre dans un drame de sa
composition.
– Eh, qu’importe ! reprit l’hypocondriaque en souriant
d’un air de dédain ; il portera à ses lèvres une cuillerée de soupe
faite avec des vipères ; et s’il y a une macédoine de scorpions sur la
table, il faudra bien qu’il en ait sa part. Après tout, si notre banquet
de Noël lui convient, il y reviendra l’année prochaine !
– Ne le
troublez pas, murmura avec douceur le personnage mélancolique ; peu
importe qu’il acquière, quelques années plus tôt ou plus tard, la
conscience du malheur ! Si ce jeune homme se croit heureux maintenant,
laissez-le s’asseoir parmi nous, car il ignore quels sont les maux qui
l’attendent.
Le pauvre idiot s’approcha du nouveau convive avec cet air inquiet et
inquisiteur qu’on remarquait toujours en lui, ce qui faisait dire qu’il
était sans cesse à la recherche de l’esprit qui lui manquait. Après
s’être livré à un court examen, le pauvre insensé toucha la main de
l’étranger, tout en retirant immédiatement la sienne; puis il branla la
tête et un frisson parcourut ses membres.
– C’est froid, c’est froid ! s’écria l’idiot.
Le jeune homme ne put réprimer un frisson de terreur, et sourit pourtant avec grâce.
– Messieurs et madame, dit alors un des ordonnateurs de la fête,
n’allez pas nous taxer d’insanité, et croire que nous avons admis ce
jeune étranger, qui s’appelle Gervayse Hastings, sans avoir pris de
minutieuses informations. – Croyez-moi, personne entre vous n’a, plus
que lui, le droit de venir s’asseoir à cette table.
Chacun se crut obligé d’accepter ces paroles ; puis ensuite les
invités prirent leurs places : la bonne harmonie fut bientôt troublée
par l’hypocondriaque, qui repoussa sa chaise en se plaignant à haute
voix, parce que, disait-il, on avait mis devant lui un plat contenant
des crapauds et des vipères. On chercha à lui faire comprendre qu’il se
trompait; il reprit alors tranquillement son siège. Le vin coulait à
grands flots de l’urne sépulcrale ; mais on eût dit qu’il en sortait
mêlé à de sombres inspirations ; ainsi, au lieu d’exciter à la gaieté,
il ne servait qu’à augmenter la tristesse générale. Les convives se
racontaient des histoires effrayantes sur certains personnages qui
auraient eu de grands droits à venir s’asseoir parmi eux. On parlait des
maux auxquels tous les hommes sont exposés, de crimes horribles,
d’existences qui n’avaient été que de longues agonies, d’autres qui
paraissaient heureuses et qui avaient été empoisonnées tôt ou tard par
de cuisants chagrins. On s’entretenait des derniers moments des humains,
de leurs dernières paroles, des instructions qu’on pouvait en tirer ;
des différentes manières de mettre fin à ses jours, des moyens
préférables à employer pour y parvenir : le couteau, le poison, la
noyade, la pendaison ou la vapeur du charbon.
La plupart des convives, comme c’est l’habitude chez les gens très
affligés, aimaient à parler de leurs malheurs et cherchaient à en faire
le sujet de la conversation générale. Ils voulaient, avant tout, prouver
que leur propre infortune était la plus grande de toutes.
Le misanthrope, énumérant tous les torts du genre humain à son égard,
prétendait que l’homme est incapable d’éprouver aucun bon sentiment, et
il se plaisait à rappeler tous les faits qui pouvaient appuyer son
opinion. Puis, dès qu’il eut exprimé sa manière de penser, il cacha son
visage dans ses mains et pleura amèrement.
Ce banquet, on le voit, était une fête à laquelle chaque homme et
chaque femme, quelque favorisés qu’ils fussent par la fortune, eût pu,
dans un moment donné, réclamer le triste privilège d’assister.
Tant que dura le festin, on remarqua que le jeune étranger, Gervayse
Hastings, n’éprouva pas la moindre émotion. Toutes les tristes pensées
exprimées par ses compagnons le trouvaient insensible : son regard
trahissait plus d’étonnement que celui du pauvre idiot, dont le coeur
cherchait à comprendre, et qui souvent parvenait à son but. La
conversation de Gervayse était froide, incisive, légère et souvent
éloquente ; mais on découvrait que celui qui parlait n’avait jamais ni
aimé ni souffert.
– Monsieur, dit d’un ton brusque le misanthrope qui répondit à
quelques observations d’Hastings, je vous prie de ne plus m’adresser la
parole. Nous ne pouvons nous comprendre, car nos sentiments n’ont rien
de sympathique. De quel droit êtes-vous venu vous joindre à nous ? Je ne
saurais le deviner ; mais il me semble qu’après avoir prononcé les
phrases malséantes que nous venons d’entendre, vous devez nous
considérer, mes compagnons et moi, comme des ombres flottant sur la
muraille. À dire vrai, vous nous produisez le même effet.
Le jeune homme se prit à sourire, s’inclina avec politesse, repoussa
sa chaise en arrière sans se lever, et boutonna son habit sur sa
poitrine, comme si la salle du festin fût devenue plus froide. L’idiot
fixa encore une fois son regard mélancolique sur le jeune homme et
murmura ces paroles :
– C’est froid ! c’est froid ! c’est froid !
Le banquet une fois terminé, les convives se retirèrent. À peine
eurent-ils franchi le seuil de la porte que la scène qui venait d’avoir
lieu ne semblait plus à leurs souvenirs que la vision d’un esprit
malade.
De temps à autre, pendant l’année suivante, ces infortunés
s’entrevirent çà et là, ce qui convainquit chacun d’eux qu’ils étaient
bien tous des habitants de la Terre, et qu’ils existaient réellement. À
diverses reprises, plusieurs d’entre eux se trouvèrent le soir, face à
face, enveloppés dans de sombres manteaux. Quelquefois aussi ils se
rencontrèrent dans des cimetières. Il arriva aussi que certains convives
du banquet de Noël tressaillirent en se reconnaissant à la lumière du
soleil, au milieu d’une rue fréquentée, où ils erraient comme des
spectres. Sans doute ces gens-là étaient surpris que le squelette ne
sortît pas aussi à l’heure de midi.
Mais chaque fois que, par suite de leurs affaires, les convives du
banquet de Noël étaient obligés de se mêler à la foule, ils étaient
certains de rencontrer le jeune homme, qui, sans qu’on pût en découvrir
la cause, avait pris part à cette fête lugubre.
En le voyant se mêler aux heureux du jour ; en apercevant son oeil
brillant; en entendant résonner ses paroles légères et insouciantes ;
chacun d’eux se disait en lui-même, avec indignation :
– Quel traître ! quel vil imposteur ! La Providence, dans un temps
donné, permettra qu’il ait réellement le droit de venir s’asseoir au
milieu de nous.
Le jeune homme, loin de détourner son regard, l’arrêtait, au
contraire, sur chaque triste visage passant près de lui, et semblait
dire avec un air de mépris : « Hélas ! si vous connaissiez mon secret,
vous pourriez alors comparer vos droits avec les miens ! »
Les mois et les heures s’écoulèrent et ramenèrent les gaietés de
Noël, accompagnées des cérémonies de l’église, des jeux, des festins et
de la joie sur tous les visages. La salle du banquet se revêtit encore
de ses noires draperies : on l’éclaira avec les torchères funèbres, et
on décora la table d’une façon toute sépulcrale. Le squelette, recouvert
de son manteau, reprit sa place désignée, tenant entre ses doigts la
couronne de cyprès, présent destiné au convive le plus affligé.
Comme les ordonnateurs de la fête étaient certains que l’on
trouverait toujours sur la Terre de nouvelles misères, et comme ils
désiraient jouir de ce spectacle sous toutes les formes, ils ne crurent
pas convenable de réunir les convives de l’année précédente : de
nouvelles figures vinrent donc se placer autour de la table.
Là se trouvait un homme à la conscience timorée, qui portait une
tache de sang dans son coeur, – souvenir de la mort de l’un de ses
semblables, – mort qui, pour sa plus grande torture, avait été suivie de
circonstances si extraordinaires, – que le malheureux pensait que ses
souffrances venaient des voeux qu’il avait formés pour que la mort le
visitât lui-même à son tour.
En effet, depuis l’époque de ce meurtre, l’existence de cet homme
était empoisonnée ; il vivait dans une perpétuelle agonie, s’accusant
intérieurement d’avoir tué son semblable : sans cesse il avait présents à
la mémoire tous les détails de cette horrible catastrophe. C’était là
sa seule pensée.
À côté de cet homme, il y avait une mère, – autrefois heureuse, et
maintenant désolée. Il s’était cependant écoulé un grand nombre d’années
depuis le jour où elle était allée à une partie de plaisir, et avait
trouvé à son retour son petit enfant étouffé dans son berceau. Toujours,
depuis cet instant funeste, la malheureuse était persécutée par cette
pensée terrible que son enfant étouffait dans son cercueil.
Cette malheureuse avait pour voisine, au banquet de Noël, une vieille
dame qui, depuis son adolescence, avait été atteinte d’un tremblement
convulsif qui ébranlait toute sa personne. Rien n’était plus effrayant
que l’aspect de son ombre vacillante sur la muraille ; ses lèvres
tremblaient, et l’expression de ses yeux semblait annoncer que son âme
aussi était agitée.
Cet état provenait de la confusion qui existait dans son
intelligence : personne ne pouvait dire quel terrible chagrin avait
frappé l’infortunée d’une manière aussi cruelle : les exécuteurs
testamentaires avaient pourtant jugé qu’ils devaient l’admettre au
nombre des convives, non d’après ce qu’ils connaissaient de son
histoire, mais sur la seule inspection de son triste visage.
Les convives ne purent réprimer un mouvement de surprise lorsqu’ils
virent paraître un certain M. Smith, gentleman à la face rubiconde, qui
avait probablement reçu plus d’une invitation bien préférable à celle
qui le conviait à cette fête. L’expression ordinaire de la physionomie
de ce personnage annonçait que, pour la cause la plus futile, il était
disposé à rire. M. Smith évitait cependant tout ce qui pouvait exciter
sa gaieté, car il était atteint d’une maladie de coeur qui, à chaque
instant, menaçait de mettre fin à ses jours. Toute émotion de joie
pouvait lui être fatale, et l’animation produite par de riantes pensées
aurait pu occasionner la même fin terrible. Eu égard à sa triste
situation, M. Smith s’était fait admettre au banquet, dans l’espoir d’y
puiser un fonds de mélancolie qui prolongerait ses jours.
On avait aussi invité deux époux, par cette seule raison, bien connue
de tous, qu’ils étaient affreusement malheureux dès qu’ils se
trouvaient réunis : il allait donc sans dire qu’ils devaient se
rencontrer à ce festin.
Pour faire pendant à ces deux malheureux, on apercevait autour de
cette table deux autres individus qui n’avaient jamais été mariés. Dans
leur première jeunesse, ils s’étaient promis de s’adorer toujours :
mais, séparés par les circonstances, ils étaient demeurés si longtemps
loin l’un de l’autre que maintenant ils ne pouvaient plus sympathiser.
Isolés dans la vie, ces deux êtres considéraient l’éternité comme un
désert sans bornes.
Près du squelette, était assis un des plus joyeux fils de la Terre, –
un spéculateur, – un chercheur d’or ; – sa principale affaire étant son
grand livre, – la Bourse lui servait de prison. – Ce personnage avait
été fort surpris en recevant cette invitation, car il se figurait être
le plus fortuné des mortels. Ceux qui l’avaient convié au festin
déclaraient qu’il ne savait pas combien grande était sa misère.
Un instant après, on vit entrer dans la salle un individu avec lequel
nos lecteurs ont déjà fait connaissance. C’était Gervayse Hastings,
dont la présence, l’année précédente, avait soulevé tant de questions et
causé de nombreuses critiques.
Hastings s’assit encore à la même place, avec l’intime conviction
qu’elle lui appartenait, et qu’il n’avait nullement besoin de
l’assentiment d’autrui ; et pourtant, chose étonnante, son air enjoué,
sa physionomie placide ne trahissaient aucun chagrin. Ceux qui
l’examinaient et qui étaient experts dans l’art de découvrir les peines
de leurs semblables regardèrent un instant Gervayse Hastings, et, tout
en branlant la tête, n’éprouvèrent pour lui aucune sympathie.
– Qui est donc ce jeune homme ? demanda l’homme à la conscience
troublée. Assurément, il n’a jamais souffert. De quel droit vient-il
s’asseoir parmi nous ?
– Savez-vous que c’est très mal d’entrer ici
sans être frappé d’un chagrin mortel ! murmura la vieille dame d’une
voix aussi tremblante que l’était toute sa personne. Quittez-nous, jeune
homme ! Votre coeur n’a jamais été brisé ; et je tremble plus encore
pour mon repos, rien qu’à vous regarder.
– Son coeur brisé ! oh non,
j’en réponds, répliqua M. Smith en portant la main sur sa poitrine et en
s’efforçant de paraître triste, car il craignait de se livrer à un
fatal éclat de rire. Je connais fort bien ce gentleman ; il a devant lui
les plus belles espérances, aussi ne doit-il pas se mêler à nous. Il
n’a pas plus le droit de s’asseoir à cette table que l’enfant qui n’est
pas encore né. Il ne fut jamais malheureux, et probablement il ne le
sera jamais.
– Très honorés convives, s’écrièrent alors les
ordonnateurs du banquet, allons, de grâce, ayez confiance en nous et
soyez certains du moins que notre profonde vénération pour la mémoire de
celui qui a institué ce festin ne nous permet pas de désobéir à ses
dernières volontés. Recevez ce jeune homme à votre table. Qu’il nous
suffise de vous assurer qu’aucun de vous ne voudrait troquer son coeur
pour celui qui bat dans la poitrine de Gervayse Hastings.
– Si cela
était, j’en serais enchanté, très enchanté, répliqua M. Smith avec un
mélange de joie et de tristesse. Mais ces messieurs ne savent pas ce
qu’ils disent ; mon coeur est le seul qui souffre réellement ici,
puisque certainement il sera cause de ma mort !
Malgré toutes ces récriminations, comme le jugement des exécuteurs
testamentaires était sans appel, la compagnie prit place autour de la
table. Le convive, qu’on aurait volontiers expulsé, n’entama la
conversation avec aucun de ses voisins ; il paraissait seulement écouter
avec une grande attention, dans l’espoir de découvrir quelque vérité. À
dire vrai, les plaintes exprimées par ces infortunés ne pouvaient point
être le sujet d’une instruction ou d’une consolation, quelles qu’elles
fussent, pour personne.
La conversation générale parut si absurde au bon M. Smith qu’il ne
put s’empêcher d’éclater de rire, quoique ses médecins lui eussent
expressément défendu cette incartade ; et certes la science avait raison
cette fois, car le malheureux tomba en arrière en faisant une affreuse
grimace et expira sur-le-champ.
Cette catastrophe mit fin au repas.
– Eh quoi ! vous ne tremblez pas ? demanda la vieille dame à Gervayse
Hastings, qui regardait fixement le cadavre. N’est-ce pas un horrible
spectacle à voir, et n’est-il pas terrible de penser qu’un homme d’une
nature si ardente et si robuste est mort en une minute ? Mon âme
tremblera toujours, mais en ce moment elle tremble bien plus encore;
aussi je ne puis comprendre comment vous êtes calme !
– En quoi cet
événement subit peut-il m’apprendre quelque chose, madame, ou me faire
éprouver la moindre émotion ? répondit Gervayse Hastings en poussant un
profond soupir. Les hommes passent devant moi comme les ombres sur une
muraille. Leurs actions, leurs passions, leurs sentiments produisent à
mes yeux l’effet d’une lumière vacillante. Dans une seconde, tout
s’évanouit ! Ni ce cadavre, ni ce squelette, ni le tremblement continuel
de cette vieille dame ne peuvent me procurer la sensation que je
cherche.
Les convives se séparèrent.
Nous n’entrerons pas dans des détails plus circonstanciés sur ces
singuliers festins, lesquels, selon la volonté du fondateur, eurent lieu
régulièrement à l’époque désignée.
Quelques années plus tard, les exécuteurs de ces bizarres volontés
adoptèrent la coutume d’inviter de loin et de près des individus dont
les infortunes semblaient plus grandes que celles de leurs semblables,
soit à cause de leur intelligence cultivée, soit eu égard à la haute
position qu’ils avaient occupée. Le noble exilé par la Révolution
française et le soldat qui avait déposé les armes à la chute de l’Empire
vinrent prendre part à ce banquet. Les monarques détrônés, errants sur
la Terre, furent admis à ce triste et lugubre festin. L’homme d’État,
dont le parti était vaincu, pouvait, s’il le désirait, être encore un
grand homme pendant tout le temps que durait le repas.
Le nom d’Aaron Burns1 prit place parmi tous ces
représentants des misères humaines, quand sa ruine, la plus grande et la
plus frappante, causée par des circonstances morales plus étonnantes
que celles de la vie de tout autre homme, fut entièrement accomplie.
À l’époque de sa vieillesse, Stephen Girard2, lorsque son opulence lui parut un fardeau trop lourd à porter, chercha une fois à être admis au banquet de Noël.
Et cependant ces personnages ne pouvaient point donner mieux que
d’autres ces enseignements extraordinaires de misère et de chagrin qui
sont étudiés surtout dans la vie ordinaire. Mais il est bon de remarquer
que plus les malheureux sont illustres, plus ils éveillent de profondes
sympathies ; et cela non parce que leurs malheurs sont plus terribles,
mais parce que étant placés sur un piédestal élevé ceux qui les
éprouvent servent bien mieux d’exemples au genre humain.
J’ajouterai qu’à chaque banquet de Noël Gervayse Hastings se mêlait
aux convives : mais l’infortuné changeait graduellement. De la brillante
jeunesse, il était passé à la virilité soucieuse ; puis de la virilité à
la vieillesse, qui avait imprimé un certain air de dignité à sa
physionomie. Il était le seul individu qui vînt aussi assidûment chaque
année, et cependant sa présence excitait toujours de nouveaux murmures
de la part de ceux qui connaissaient son caractère et sa position :
ceux-là même dont le coeur était brisé ne pouvaient fraterniser avec
lui.
– Qui est donc cet homme impassible ? s’était-on demandé plus de cent fois.
–
A-t-il souffert ? a-t-il commis quelque faute ? Sa personne ne porte ni
traces de douleur ni de remords. Alors pourquoi se trouve-t-il ici ?
– Demandez-le à ceux qui sont chargés de faire les invitations, ou interrogez-le lui-même. Telle était la réponse générale.
–
Mais cet homme est bien connu dans la ville, et tout ce qu’on dit de
lui prouve qu’il doit être heureux. D’où vient qu’il arrive ici tous les
ans pour se placer au milieu des convives comme une vraie statue de
marbre ?
– Demandez-le au squelette : peut-être vous donnera-t-il le mot de l’énigme.
– En vérité, c’est extraordinaire, se disait-on à la ronde.
L’existence de Gervayse était non seulement prospère, mais encore
fort brillante. Tout lui avait réussi ; sa fortune aurait suffi pour
satisfaire les goûts les plus dispendieux. Il aurait pu voyager dans les
contrées les plus éloignées ; s’il avait eu l’amour de la science, il
aurait pu se former une nombreuse bibliothèque. Hélas ! malgré toute son
opulence, cet homme était malheureux. Il avait désiré jouir du bonheur
domestique et aurait dû le trouver avec une épouse charmante et
affectionnée, des enfants qui promettaient la réalisation des plus
douces espérances. Hastings s’était élevé au-dessus des limites qui
séparent les hommes obscurs des hommes distingués ; et il s’était acquis
une réputation sans tache dans des affaires de la plus haute
importance. Sa renommée n’était pourtant pas populaire, car il lui
manquait ce qui est nécessaire pour acquérir l’affection des masses.
Pour le public, Hastings était une froide abstraction, dépourvue
d’enthousiasme et de la faculté de faire passer dans le coeur de la
multitude les impulsions du sien ; c’est surtout à ce don divin que le
peuple reconnaît ses favoris. J’ajouterai que ceux qui étaient admis
dans l’intimité de cet infortuné et qui désiraient l’aimer étaient
effrayés de voir que cela leur était impossible.
Ils l’approuvaient et l’admiraient ; mais dans ces moments où
l’esprit humain cherche à découvrir la réalité, ils s’éloignaient de
Gervayse, qui n’avait pas le pouvoir de leur donner ce qu’ils voulaient
trouver; et, ils éprouvaient ce sentiment de regret que l’on ressent
lorsqu’on retire sa main, après l’avoir tendue à une ombre que l’on a
aperçue sur la muraille.
La jeunesse d’Hastings, tout à coup disparue, et l’effet qu’il
produisait devinrent bientôt plus perceptibles ; ses enfants, lorsqu’il
leur tendait les bras, venaient, sans la moindre joie, s’asseoir sur ses
genoux ; bien plus, ils n’y prenaient jamais place sans y être invités.
Sa femme pleurait en secret et s’accusait intérieurement de rester
insensible auprès de lui. Hastings lui-même paraissait ressentir les
effets de cette froideur qu’il répandait sur tous ceux qui
l’entouraient. Il aurait donné tout au monde pour pouvoir se réchauffer.
La vieillesse, qui l’accabla avant l’âge, l’engourdit bientôt plus
encore. Un jour, il perdit sa femme et quelques-uns de ses enfants, puis
ensuite les autres le quittèrent, et le vieux Gervayse Hastings resta
seul. Il ne désirait plus d’entourage.
C’est ainsi qu’il continua à vivre, et, à chaque fête de Noël, il ne
manquait pas de se rendre au lugubre banquet. Son privilège était devenu
un droit, et s’il avait réclamé la place d’honneur, le squelette la lui
aurait cédée.
Lorsque Hastings eut atteint ses quatre-vingts ans, cet homme au
visage pâle, au front chauve, à la physionomie immobile, voulut venir
encore une fois s’installer à la place du banquet de Noël, où il était
admis tous les ans. Sa physionomie était toujours aussi impassible. Le
temps l’avait changé à l’extérieur ; mais intérieurement il ne lui avait
fait ni bien ni mal. Avant de s’asseoir dans le fauteuil qui lui était
destiné, Hastings jeta un regard inquisiteur autour de la table, dans le
but de s’assurer qu’il n’y retrouverait pas quelques-uns des convives
des années précédentes. – Le malheureux n’avait rien appris à ces
tristes fêtes. Il ignorait encore ce profond secret, – la vie dans la
vie, – qui se manifeste par la joie ou par le chagrin.
– Mes amis, fit tout à coup Gervayse Hastings en prenant cet air
d’assurance seul permis à un convive de fondation, soyez les bienvenus !
Je bois à tous vos voeux dans cette coupe sépulcrale !
Les invités répondirent avec urbanité, mais d’une manière qui
prouvait qu’ils ne sympathisaient pas avec ce personnage d’un aspect
glacial, car tous semblaient dire qu’ils refusaient de le reconnaître
pour un de leurs frères.
Donnons avant tout à nos lecteurs une description succincte de ceux qui assistaient au banquet.
Là se trouvait un ministre protestant très enthousiaste, appartenant
probablement à la famille de ces anciens puritains qui avaient foi en
leur vocation et se comptaient au nombre des puissants de la terre.
Cédant aux tendances de l’époque, ce ministre s’était éloigné des
principes sévères de la foi primitive : son esprit errait dans
d’obscures régions, où il ne trouvait que ténèbres et déceptions. Ses
idées étaient tellement confuses que bien souvent il se tordait les
mains avec désespoir, tandis qu’en d’autres circonstances il riait de sa
propre folie. Cet homme était vraiment misérable.
Près de lui était assis un utopiste. – Sa secte était nombreuse,
quoiqu’il se crût le seul de son espèce depuis la création du monde. –
Cet individu avait formé le projet de faire disparaître de la surface du
globe toutes les douleurs physiques et morales, et d’assurer le bonheur
de chacun : mais l’incrédulité des hommes l’empêchait d’accomplir ses
projets. Son chagrin était tellement profond que tous les maux auxquels
il ne pouvait remédier semblaient s’être appesantis sur lui.
Un vieillard d’un aspect fort simple, couvert de vêtements noirs,
attirait ensuite l’attention des personnes présentes. On le prenait pour
le père Miller3 qui paraissait s’abandonner au désespoir en attendant le moment fatal qui devait tout anéantir.
Là se trouvait encore un homme connu pour son orgueil et son
obstination ; il avait possédé de grandes richesses, il s’était vu à la
tête d’une grande administration où il avait pu régir despotiquement ses
subordonnés qui tremblaient en sa présence. Mais quand survint une
ruine totale, tout son pouvoir avait disparu.
On remarquait aussi un philanthrope qui s’affligeait tellement de
tous les malheurs des humains et de la négligence que l’on mettait à
prendre des mesures générales pour les soulager, qu’il n’avait pas le
courage de faire le peu de bien dont il était capable. Ce personnage se
contentait d’être malheureux par sympathie.
Près de lui était assis un individu dont l’espèce ne date que de
l’époque actuelle. Depuis qu’il avait atteint l’âge où on lit les
journaux, il s’était vanté d’appartenir à un parti politique. Pendant
les discussions de ces dernières années, son esprit s’était tellement
troublé qu’il ne savait plus à quel parti s’attacher. Le chagrin
qu’éprouvait cet homme ne peut être compris que par ceux qui l’ont
éprouvé.
À son côté on avait placé un orateur populaire qui avait perdu la
voix ; et, comme c’était là à peu près tout ce qu’il possédait, il était
tombé dans un état de mélancolie désespéré.
À la table du banquet se trouvaient aussi deux dames : l’une était
une pauvre ouvrière presque morte de faim, malade de la poitrine; elle
représentait là un million de femmes de sa condition, toutes aussi
misérables qu’elle. L’autre personne était une femme douée d’une mâle
énergie dont elle ne pouvait faire usage. Elle ne trouvait dans le monde
rien à faire et rien qui lui procurât ou du plaisir ou du chagrin.
Cette pauvre infortunée était devenue presque folle en voyant que son
sexe était exclu des grandes affaires.
Comme le nombre des convives était complet, on avait ajouté une
petite table pour trois ou quatre pauvres chercheurs d’emploi, que les
ordonnateurs du festin avaient cru pouvoir admettre. Ces pauvres diables
étaient dans une si grande détresse qu’ils avaient réellement besoin
d’un bon repas.
Tous ceux qui assistaient à ce banquet étaient vraiment dignes de
compassion. Le vieux Gervayse les intéressait peu, et il aurait pu
disparaître sans qu’aucun des convives demandât : Où est-il allé ?
– Monsieur, dit enfin le philanthrope à Hastings, voici bien des
années que vous prenez part à cette fête, et probablement vous avez tiré
de la vue de tous ces convives du malheur de très utiles enseignements.
J’envie votre sort. Pouvez-vous me révéler un secret pour remédier à la
masse des misères qui affligent le monde ?
– Je ne connais qu’une seule misère, répondit Gervayse d’un air tranquille, et c’est la mienne.
–
La vôtre ! répliqua le philanthrope ; si vous vous rappelez l’existence
heureuse et brillante que vous avez menée toute votre vie, comment
osez-vous dire que vous êtes le seul infortuné de l’espèce humaine ?
–
Je vous le dirais que vous ne le comprendriez pas, répliqua Gervayse
Hastings d’une voix faible, et avec une prononciation embarrassée, en
employant quelquefois un mot pour un autre. Personne ne m’a compris, pas
même ceux qui étaient atteints du même mal. Ce que j’éprouve est
l’absence de toute espèce de passions. Il me semble que mon coeur est
formé de vapeur. Il m’est impossible de saisir la réalité. Ainsi, en
ayant l’air de posséder tout ce qui est au pouvoir des hommes, tout ce
qu’ils désirent, je n’ai réellement rien possédé, ni joie, ni chagrin.
Toutes choses, toutes personnes, et j’ai eu la preuve de ce que j’avance
à cette table même depuis que je viens m’y asseoir, m’ont fait l’effet
d’ombres vacillant sur la muraille. Ma femme, mes enfants et mes amis
ont produit sur moi la même sensation. Il en est de même de vous que je
vois devant moi. Je n’ai réellement pas connu l’existence, et je ne suis
moi-même qu’une ombre comme ce qui m’entoure.
– Et que pensez-vous de l’autre Vie ? demanda à Hastings le ministre en levant les yeux au ciel.
–
Hélas ! je suis plus malheureux que vous, répliqua le vieillard, car je
n’ai pas la faculté nécessaire pour craindre ou pour espérer. Mon
malheur est le seul au monde, ma souffrance est la seule qui ne guérit
pas. Ce coeur froid, cette existence sans réalité, ah ! c’est une vraie
montagne de glace qui pèse sur ma poitrine !
Le hasard fit qu’à la fin de cette conversation les ligaments usés du
squelette se détachèrent, et, tout à coup, ses os desséchés et la
couronne de cyprès tombèrent sur la table. Cet incident attira
l’attention des convives et fut cause que l’on perdit Hastings de vue
pendant quelques instants. Lorsque les membres du banquet reportèrent
leurs regards sur le vieillard, ils s’aperçurent qu’il avait subi une
transformation complète.
Son ombre avait cessé de vaciller sur la muraille...
– Et maintenant, Rosine, que pensez-vous de ce récit ? demanda Rodrigue en roulant le manuscrit qu’il venait de lire.
–
Franchement, je vous répondrai que votre apologue n’est pas entièrement
complet, répliqua-t-elle. Je comprends bien le caractère que vous avez
cherché à dépeindre, mais, si je le comprends, c’est plutôt à force d’y
penser que grâce à la clarté de ce que vous venez de raconter.
– Oh !
ce que vous éprouvez était inévitable, observa le sculpteur. Comme les
caractères sont tous négatifs, si Gervayse Hastings avait éprouvé le
moindre chagrin au banquet de Noël, il eût été bien plus facile de
définir son caractère. Il existe dans le monde des personnages pareils à
cet homme ; et, de temps en temps, nous rencontrons ces monstres dans
le sens moral. Il est difficile de comprendre comment ces êtres existent
ici-bas, et nul ne peut expliquer quelle sera leur existence dans un
autre monde. On dirait qu’ils sont étrangers à toutes choses, et rien ne
fatigue plus l’esprit que de chercher à comprendre quelle est leur
destinée.
Nathaniel Hawthorne
Nathaniel Hawthorne, né le 4 juillet 1804 à Salem, dans le
Massachusetts et mort le 19 mai 1864 à Plymouth, dans le New Hampshire,
est un écrivain américain, auteur de nouvelles et de romans.
Nathaniel Hawthorne naquit dans le Massachusetts en 1804. Il reçut une éducation puritaine qu'il ne renia jamais et qui
marqua beaucoup son oeuvre. Sa conception pessimiste de la nature
humaine commande la psychologie de tous ses romans. Quant à ses
personnages, ils vivent de tragiques et douloureux dilemnes.
Traduit de l’anglais par B.-H. Révoil.
1. Célèbre Américain.
2. Français d’origine, parvenu à une opulence princière et ayant déshérité sa famille au profit de la ville de Philadelphie.
3. Fanatique américain qui avait prédit la fin du monde pour le mois de mai 1848.