Texte inédit proposé par Philippe, autour de la liberté intérieure comme expérience vécue.
On parle souvent de liberté comme d’un droit, d’un principe ou d’un idéal à défendre.
Mais avant d’être une idée, la liberté est une expérience.
Elle commence parfois très simplement,
au moment où le corps cesse de se contracter,
où la pensée ralentit,
où l’on n’essaie plus d’avoir raison, ni d’agir correctement.
La liberté intérieure n’est pas une conquête.
Elle ne se gagne pas par accumulation de choix, ni par opposition à une contrainte extérieure.
Elle apparaît plutôt quand quelque chose, en nous, cesse de lutter contre ce qui est déjà là.
Un corps tendu n’est pas libre, même entouré de droits.
Un esprit en alerte permanente ne goûte pas la liberté, même dans un espace sans règles.
Inversement, il arrive qu’un être humain se sente profondément libre dans un cadre restreint,
dès lors que ses rythmes vitaux sont respectés.
La liberté n’est donc pas seulement affaire de structures sociales ou politiques.
Elle est aussi — et peut-être d’abord — une question de régulation, de sécurité intérieure, de
relation au vivant.
Lorsqu’un être humain se sent suffisamment en sécurité pour ne plus se défendre en
permanence,
il devient naturellement plus responsable, plus attentif, plus créatif.
Non par obligation morale, mais par accord intérieur.
Penser la liberté sans tenir compte du corps, du psychisme et des relations,
c’est risquer d’en faire une abstraction.
La vivre comme une conséquence d’un certain état intérieur, en revanche,
ouvre une autre perspective celle d’une liberté qui ne s’oppose pas,
mais qui émerge.
Philippe LOGNOUL
Explorateur
de l’être humain, de l’utérus au monde, entre liberté, plaisirs en
conscience et harmonie.
Il y a quelque chose de révélateur dans le fait qu'une vaste bureaucratie politique décide de sanctionner un simple analyste suisse pour avoir contredit le discours officiel sur l'Ukraine.Si vos arguments sont solides, vous débattez avec lui.Si votre légitimité est incontestable, vous l'ignorez.Recourir à une liste de sanctions, c'est signaler autre chose : que le récit que Bruxelles fait de cette guerre – et de son propre rôle – n'est peut-être pas assez solide pour résister à un examen ouvert et sans filtre.
L'UE a commencé à utiliser son régime de sanctions contre la Russie non seulement contre les oligarques et les responsables, mais aussi contre les analystes occidentaux.
En décembre, Bruxelles a inscrit Jacques Baud – un citoyen suisse résidant en Belgique – sur sa liste de sanctions.Non pas pour avoir financé la guerre ou dirigé des unités cybernétiques, mais pour ses commentaires sur l'Ukraine et l'OTAN, qualifiés de « propagande pro-russe » et de « désinformation ».Gel des avoirs, interdiction de voyager dans toute l'UE, aucune condamnation pénale, aucun procès.
Il n'est pas nécessaire d'être d'accord avec Baud pour constater le problème.Lorsqu'un organe politique peut sanctionner la liberté d'expression par décret de politique étrangère, la frontière entre défense de la démocratie et gestion de l'orthodoxie s'estompe.
Mon nouvel article analyse les conséquences de ce précédent pour les citoyens européens ordinaires, qui subissent déjà le coût financier de la guerre et qui voient désormais se restreindre progressivement ce qu'ils peuvent dire sans risque sur les événements qui nous ont menés à cette situation.
L'affaire Jacques Baud : la liberté d'expression est-elle en train de mourir en Europe ?
Les
sanctions, quasi saluées par les médias romands, témoignent du mépris
croissant pour la liberté d'expression des élites continentales. Et me
rappellent une autre affaire, vieille de presque 50 ans
“Un individu controversé, apprécié des médias complotistes”
Jacques Baud, ancien colonel de l’Armée suisse, analyste en stratégie et ancien membre du renseignement stratégique suisse, vient donc d’être sanctionné, par le Conseil de l’Union Européenne. Vous en aurez peut-être entendu parler à la RTS, dans l’émission Forum,
où il était décrit comme “un individu controversé”, qui se voit
sanctionner “après la propagandiste suisso-camerounaise Nathalie Yamb”.
“Apprécié
des sites complotistes, (…) l’ancien fonctionnaire est aussi apparu
dans un congrès antivaccins et conspirationniste à Winterthour”
Le ton y était donné très rapidement :
“L’UE
le qualifie de “porte-parole de la propagande pro-russe” et l’accuse de
diffuser des théories du complot, comme l’idée que Kiev aurait
orchestré sa propre invasion pour rejoindre l’OTAN. Présent dans des
médias complotistes ou pro-russes…”
Le tout présenté
avec une photo du Kremlin à l’arrière-plan, du meilleur goût, comme
vous le verrez dans cet extrait, dans lequel on précise que Jacques Baud
a refusé de répondre aux questions de la rédaction :
On notera que Jacques Baud conteste avoir “refusé de répondre”.
Il était simplement indisponible quand ils lui ont demandé de
commenter, et ils ne l’ont jamais rappelé, ce qui est tout de même,
comment le dire poliment, très différent de ce qui était affirmé ci-dessus.
Mais peut-être préférez-vous lire la presse ? Le quotidien 24 Heures, par exemple?
Vous y aurez lu la même information, et surtout trouvé le même vocabulaire. Morceaux choisis :
“Apprécié
des sites complotistes, (…) l’ancien fonctionnaire est aussi apparu
dans un congrès antivaccins et conspirationniste à Winterthour”
Le
ton est donné : si la décision de sanctionner Jacques Baud est
présentée de façon plutôt objective et neutre, le vocabulaire choisi
pour qualifier l’analyste, lui, ne l’est pas du tout.
On ne sent guère de sympathie pour Jacques Baud.
De la sympathie, il en aurait pourtant besoin. Ce qui l’attend risque d’être difficile.
“Impossible de payer mon loyer, mes assurances, mes impôts…”
Les
sanctions européennes, qui incluent blocage de l’accès aux comptes
bancaires et interdiction de voyage ou de survol au sein de l’UE, sont
très loin d’être symboliques. Pour s’en faire une idée, le mieux est
sans doute de lire ou d’écouter le témoignage de Nathalie Yamb, la
“propagandiste suisso-camerounaise” (on appréciera une fois de plus le
vocabulaire choisi) dont il était question plus haut, sanctionnée, elle,
depuis juin 2025 :
Il est techniquement
interdit à quiconque de l’aider financièrement, même pour un café ou un
cadeau, sous peine de risquer la prison pour « contournement des
sanctions », une infraction pénale. L’État allemand ne lui accorde
l’accès qu’à environ 56 euros par mois
“L'une
après l'autre, mes cartes de crédit sur des comptes en Suisse, en
Afrique et dans des banques en ligne ont été bloquées. Mes comptes
eux-mêmes ? Bloqués. Mes cryptos, inaccessibles.
Mes comptes PayPal et GoFundMe, fermés. Tout comme mes comptes Amazon, Airbnb, Booking, eBay. (…)
Impossible
de payer mon loyer, mes assurances. mes impôts, mes avocats, mes
médicaments. Impossible d'acheter un billet d'avion, d'écouter de la
musique, de regarder Netflix, de prendre un Uber, de passer une commande en ligne, de régler une note d'hôtel.
Mais
il y a mieux : impossible de retourner en Suisse pour gérer les
urgences puisque les sanctions comprennent une interdiction de survol du
territoire de l'Union européenne alors que la Suisse y est complètement
enclavée, entourée par la France, l'Autriche, l'Allemagne et l'Italie.
une dinguerie.”
C’est cette “dinguerie” qui est promise à Jacques Baud : être
prisonnier d’un seul pays, celui où il réside actuellement, la Belgique,
sans possibilité de revenir en Suisse (qui “étudie” la possibilité de
reprendre les sanctions), et connaître une détresse économique à peu
près inévitable.
Hüseyin Doğru,
citoyen allemand résidant à Berlin, sanctionné, lui, en mai de cette
année, décrit une situation où lui et sa famille (dont les avoirs ont
aussi été gelés) sont complètement privés de revenus. Il explique qu’il
est techniquement interdit à quiconque de l’aider financièrement, même
pour un café ou un cadeau, sous peine de risquer la prison pour «
contournement des sanctions », une infraction pénale. L’État allemand ne
lui accorde l’accès qu’à environ 56 euros par mois de ses propres
fonds, une somme évidemment incompatible avec une vie normale pour un
père de famille à Berlin.
Pire, chaque paiement (comme des
frais médicaux ou un loyer) nécessite une permission spéciale des
banques centrales ou des ministères, qui peuvent arbitrairement refuser
des demandes légales, comme le paiement pour le remplacement d’une carte
d’identité.
C’est d’une violence inouïe.
Existe-t-il des voies de recours ?
Pas
vraiment. Puisqu’il n’existe aucune loi interdisant d’être
“propagandiste”, aucune infraction n’a été commise, aucun procès n’a eu
lieu, aucun jugement n’a été rendu. Il s’agit d’une décision politique
et administrative, basée sur une conception de la “guerre hybride” qui
permet d’assimiler la parole à une arme.
Saisir la Cour de
Justice de l’UE n’entraînera aucun effet suspensif. Pire encore, les
sanctions, même si elles étaient levées, pourraient être rétablies
immédiatement après (c’est déjà arrivé). Ces sanctions sont conçues pour
conduire à la mort sociale et économique de la personne qu’elles
visent, et pour un citoyen suisse résidant en Belgique, leur efficacité
risque d’être redoutable.
“Un porte-parole de la propagande pro-russe” ?
Qu’a fait Jacques Baud pour mériter restriction de ses mouvements et pauvreté ?
Il sert de porte-parole à la propagande pro-russe et élabore des
théories du complot, accusant par exemple l’Ukraine d’avoir orchestré sa
propre invasion afin de rejoindre l’OTAN.
Très bien, prenons ces accusations l’une après l’autre.
Est-il un “porte-parole de la propagande russe” ?
On
voit mal comment cette accusation pourrait être défendue face à un juge
ou un jury. Heureusement pour le Conseil de l’UE, il n’aura pas à se
justifier devant quelque instance juridique que ce soit.
Dans plusieurs interviews récentes (1, 2),
Jacques Baud s’en défend. Il affirme n’avoir aucune connexion avec la
Russie, aucun bien en Russie, n’avoir jamais reçu d’argent de la Russie.
Il évite soigneusement d’apparaître dans des médias russes, refusant
toutes les invitations, pourtant nombreuses. Finalement, Il utilise
exclusivement, dans ses analyses, des sources occidentales ou
ukrainiennes. Si le Conseil de l’Union Européenne devait défendre cette
accusation devant un tribunal, gageons que la tâche serait impossible,
parce que c’est tout simplement faux.
A-t-il au moins “accusé l’Ukraine d’avoir orchestré sa propre invasion afin de rejoindre l’OTAN ?”
Il
s’en défend aussi. Il se serait contenté, comme beaucoup d’autres
d’ailleurs, d’attirer l’attention sur une déclaration d’un conseiller de
Zelenski, Oleksiy Arestovych, datant de 2019 et largement partagée sur les réseaux sociaux.
C’est Arestovytch lui-même qui avait, donc, déclaré :
“Avec une probabilité de 99,9%, le prix à payer pour rejoindre l’OTAN est une guerre totale avec la Russie.”
Jacques
Baud n’accuse pas, il présente seulement un témoignage, venant d’une
source crédible. Ici aussi, on voit mal comment cette accusation
pourrait être défendue face à un juge ou un jury.
Heureusement pour le Conseil de l’UE, il n’aura pas à se justifier devant quelque instance juridique que ce soit.
Un coupable manque d’enthousiasme pour la stratégie européenne
S’il n’est pas “porte-parole de la propagande pro-russe”, que reproche-t-on vraiment
à Jacques Baud ? Excellente question. L’explication la plus plausible,
c’est que Jacques Baud est avant tout condamné pour son rejet, argumenté
et, surtout, persuasif, de la stratégie occidentale, en particulier
européenne, face à la guerre entre l’Ukraine et la Russie, qu’il voit
comme une aventure sans issue favorable possible pour la population
ukrainienne.
“sur l’Ukraine, avoir eu raison quand tant d’autres se sont plantés, c’est être dans le camp de Poutine. “
Depuis
2022, l’ancien officier n’a cessé d’argumenter, au travers
d’interviews, d’articles et de livres, que l’impasse sanglante actuelle
est le fruit d’un aveuglement stratégique occidental. Il soutient que le
conflit était évitable si les accords de Minsk n’avaient pas été
instrumentalisés pour préparer la confrontation, et accuse Washington et
ses alliés d’avoir sciemment bloqué les opportunités de paix au
printemps 2022 dans le seul but d’affaiblir le Kremlin. Il dénonce aussi
une arrogance occidentale qui, en sous-estimant la résilience
économique et militaire russe et en gommant la réalité complexe du
Donbass, a fini par sacrifier l’Ukraine dans une guerre par procuration
inefficace.
Comme le soulignait, dans un article antérieur aux sanctions, le Journal du Dimanche, Jacques
Baud a, souvent, eu raison contre et surtout avant tout le monde, se
montrant beaucoup plus réaliste que des médias occidentaux qui
présentaient constamment l’armée russe comme étant au bord de
l’effondrement.
Le JDD concluait :
En d’autres termes, sur l’Ukraine, avoir eu raison quand tant d’autres se sont plantés, c’est être dans le camp de Poutine.
C’est plutôt bien résumé.
Jacques
Baud est donc puni pour avoir rejeté une guerre dont la poursuite à
tout prix est voulue par des dirigeants européens qui ne semblent guère
se préoccuper des morts ukrainiens. “J’ai de la peine avec les gens qui
font la guerre avec le sang des autres”, a-t-il notamment déclaré.
Il
est absurde d’affirmer qu’un homme sans aucun lien financier avec la
Russie soit un porte-parole de la propagande russe. Et comme nous
l’avons vu, il n’a pas non plus “accusé l’Ukraine d’avoir orchestré sa
propre invasion”. Tout est faux. Jacques Baud est en réalité sanctionné
pour avoir exercé sa liberté d’expression, pour avoir dénoncé sans
relâche l’absurdité de la stratégie occidentale en Ukraine, et pour
l’avoir fait d’une façon sourcée, argumentée, et, malheureusement pour
lui, persuasive.
Dans l’indifférence complète des médias
traditionnels, la RTS se permettant même d’être mollement hostile à cet
“individu controversé” “présent dans les médias complotistes”, les
autorités européennes viennent en somme, tout simplement, de punir un
citoyen suisse pour ses opinions.
Il n’a pas été averti à
l’avance des sanctions, n’a pas pu défendre son point de vue. Il n’a pas
non plus de réelle possibilité de recours. L’Etat veut, et va,
peut-être, détruire la vie d’un homme, limitant ses déplacements,
bloquant ses sources de revenus, simplement parce qu’il dénonce une
stratégie guerrière qu’il juge insensée.
Cela ne vous rappelle rien ?
Moi, si.
Un très vieux souvenir venu d’une autre époque.
Andrei Sakharov, des différences importantes, et… des similitudes inquiétantes
Nous sommes en 1980, début janvier. En pleine guerre froide. Un autre
homme, Andrei Sakharov, est sur le point, lui aussi, de commettre le
crime de s’opposer au récit officiel concernant une autre guerre,
l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS.
Ce jour-là, bravant la
doctrine officielle du Kremlin, le physicien dissident et prix Nobel
soviétique appelle publiquement l'ONU et le gouvernement soviétique à
organiser le retrait des troupes d'Afghanistan. Il avertit que cette
rupture de l'équilibre des forces en Asie centrale risque de provoquer
une escalade incontrôlable menant à une troisième guerre mondiale
nucléaire.
Il faut toutefois souligner
évidemment un point fondamental : si la logique de la sanction est
comparable (neutraliser une voix dissidente par des moyens
administratifs), l’intensité de la coercition est incomparablement plus
brutale dans le cas soviétique (comme on s’y attend).
Sakharov,
comme Jacques Baud, dispose d’une expertise reconnue. Il est le père de
la bombe H, et à ce titre comprend mieux que quiconque les risques
d’une escalade militaire. Comme Baud également, il conteste la vision
proposée par son gouvernement de la guerre (une aide fraternelle à un
régime allié). Selon lui, c’est évidemment une guerre d’agression.
Enfin, comme Baud toujours, il ne cherche pas la polémique, mais
conteste posément le calcul cynique de ses dirigeants, qui misent sur un
gain géopolitique permanent au prix de dommages diplomatiques jugés
temporaires. Il propose une désescalade pour restaurer la stabilité
stratégique régionale.
Les réactions ne se font pas attendre, et,
comme prévu, elles sont très différentes selon de quel côté du rideau de
fer on se place. Pour les médias publics soviétiques, Sakharov est un
traître. Pour une majorité des médias occidentaux, il devient “la
conscience morale de l’URSS”.
Le récit alternatif
de la guerre qu’il propose est naturellement rejeté par les autorités
soviétiques, tout comme l’est, aujourd’hui, celui de Baud par les
autorités européennes. Et il se voit, comme Baud, sanctionné. Il faut
toutefois souligner immédiatement un point fondamental : si la logique de la sanction est comparable (neutraliser une voix dissidente par des moyens administratifs), l'intensité
de la coercition est incomparablement plus brutale dans le cas
soviétique (comme on s’y attend de la part d’un régime totalitaire
avéré), même si la comparaison de la sévérité des mesures, révèle, comme
on le verra, quelques surprises.
Assigné à résidence à Gorki, Sakharov n’est pas seulement limité dans ses mouvements, comme Baud, mais prisonnier
de son propre domicile. Son accès à l’information se voit strictement
limité. Et il sera à plusieurs reprises, notamment lors de ses grèves de
la faim, maltraité physiquement. Son intégrité physique n’était pas
respectée par les autorités soviétiques, ce qui n’est pas le cas de
Jacques Baud et de ses compagnons suspendus.
Sur le
plan financier, en revanche, on pourrait argumenter qu’Andrei Sakharov a
été mieux traité que Jacques Baud. Certes, on lui retire par décret ses
titres de «Héros du travail socialiste», lui donnant accès à des primes
mensuelles substantielles, une retraite dorée, l’accès aux magasins Beryozka
(produits occidentaux), une datcha et une voiture avec chauffeur. Il
perd aussi l’accès à ses économies en devises étrangères (les droits
d’auteur de ses livres à l’Ouest et son prix Nobel), bloquées par la
Vneshtorgbank, la banque du commerce extérieur. En revanche, resté
membre de l’Académie des sciences, il continuera à toucher son salaire
d’académicien (400 roubles) et ne sera jamais exclu du système
monétaire. Il pouvait payer en liquide n’importe où et accéder à son
salaire librement.
Il faudra attendre plus de 6 ans pour qu’Andrei Sakharov soit finalement réhabilité par Mikhaïl Gorbatchev.
Autre époque, même intolérance à la critique
Je
suppose qu’il ne se trouve pas beaucoup de journalistes à la RTS parmi
mes lecteurs. S’il y en avait, il est probable qu’ils glousseraient et
poufferaient en découvrant ma comparaison entre Jacques Baud et Andrei
Sakharov.
Qu’on en arrive à trouver, sans
trop d’effort de notre imagination, des similitudes entre l’URSS de 1980
et l’Union Européenne de 2025 devrait, dans un monde normal, suffire à
nous alarmer.
Quoi, comparer une “conscience morale” à un
“individu controversé” ? Comparer un homme brutalisé et assigné à
résidence à un homme dont l’intégrité physique n’a jamais été menacée,
et qui peut se déplacer librement en Belgique, où il réside?
Je
n’affirme pas que les deux situations soient semblables. Elles ne le
sont pas. Je me borne à signaler que le motif des sanctions, lui, est
exactement le même : ces deux hommes sont punis pour avoir eu le culot
d’exercer leur liberté d’expression en contestant la stratégie guerrière
de leurs autorités politiques respectives.
Qu’on en arrive à
trouver, sans trop d’effort, des similitudes entre l’URSS de 1980 et
l’Union Européenne de 2025 devrait, dans un monde normal, suffire à nous
alarmer. D’autant que ce régime de sanctions administratives n’est, et
de loin, pas la seule menace qui pèse sur la liberté d’expression en
Europe.
La liberté d’expression est en danger en Europe
Il y a aussi le Digital Services Act,
ou DSA, qui impose aux plateformes des obligations de suppression de
contenus jugés “nocifs” (désinformation, discours de haine), avec des
amendes massives (jusqu’à 6% du chiffre d’affaires mondial). Les
contenus à censurer sont signalés en priorité par des ONG, désignées de
façon très orwellienne comme “signaleurs de confiance” (évidemment)
triées sur le volet.
Lucy Connolly, une femme d’une quarantaine d’années, a ainsi été condamnée à 31 mois de prison pour un tweet
Il y a enfin le projet Chat Control,
qui menaçait de rendre obligatoire le scan systématique de tous les
messages, y compris sur des messageries encryptées, mettant un terme
définitif à la protection de la sphère privée en ligne en Europe.
Fortement contesté, le texte est en voie de révision, mais il n’a pas
été retiré.
On observe plus généralement, sur tout le
continent, une désacralisation de la liberté d’expression, qui se
manifeste aussi bien dans les discours que dans les actes. La France
arrête Pavel Durov, le fondateur de la messagerie cryptée Telegram. En
Allemagne, le rédacteur en chef du média conservateur
Deutschland-Kurier est condamné à sept mois de prison avec sursis pour
un tweet satirique visant la ministre de l’Intérieur qu’il accusait de…
détester la liberté d’expression !
C’est
probablement au Royaume-Uni que la répression est la plus massive. Des
dizaines de milliers de personnes y sont arrêtées pour des tweets chaque
année. Lucy Connolly, une femme d’une quarantaine d’années, a ainsi été
condamnée à 31 mois de prison pour un tweet impulsif, raciste et
violent, pourtant vite regretté et effacé. Isabel Vaughan-Spruce,
militante pro-life, a été arrêtée et inculpée pour
avoir simplement prié silencieusement, à distance d’un centre qui
pratique des IVG, sans tenir aucune pancarte ni avoir adressé la parole à
qui que ce soit. Quant à Graham Linehan, célèbre scénariste irlandais
il a été arrêté à son arrivée à l’aéroport d’Heathrow à Londres par cinq
policiers armés et placé en détention pendant plus de 12 heures ,
interrogé et menotté, pour… trois tweets critiquant l’idéologie
transgenre.
Andreï Sakharov, père de la bombe H soviétique, est passé de savant du régime à dissident emblématique de l’URSS. Après avoir contribué à l’arme la plus destructrice de l’histoire, il a risqué sa vie pour dénoncer les dérives du pouvoir soviétique et défendre les droits humains.
Une résistance inattendue venue des Etats-Unis
On
attendra en vain une prise de conscience des élites européennes, qui,
depuis des années, sont tout autant acquises que les journalistes de la
RTS à l’idée que la liberté d’expression doit être strictement contrôlée
pour éviter désinformation (notamment antivax), propagande (notamment russe), et discours de haine (dont la définition ne cesse de s’élargir pour inclure un nombre croissant de groupes protégés).
Ironie
suprême, cette toute petite sanction a transformé les plus fervents
disciples européens de la censure et du contrôle en ardents défenseurs
des libertés
Le salut viendra-t-il, alors, des
Etats-Unis ? L’administration Trump, qui est elle-même loin d’être
exemplaire dans son respect de la liberté d’expression, se montre
pourtant de plus en plus critique à l’encontre des velléités européennes
de censure des plateformes numériques , et vient tout juste de sanctionner plusieurs de ses principaux architectes, dont le français Thierry Breton, qui, loin de voir, lui, sa vie détruite par des sanctions, se fait simplement interdire d’entrer sur le sol américain.
Ironie
suprême, cette toute petite sanction, qui aura été, elle, rapportée
avec la plus digne des sobriétés par la RTS, a soudain transformé les
plus fervents disciples européens de la censure et du contrôle en
ardents défenseurs des libertés ! Thierry Breton dénonce ainsi un “vent de McCarthysme”, tandis qu’Ursula Von der Leyen fait la leçon aux Etats-Unis, leur rappelant fermement que “la liberté d’expression est le fondement de notre forte et vive démocratie européenne” (il fallait oser).
J’ai d’abord beaucoup ri.
(On me jure que c’est encore permis. Pour l’instant.)
Mais
ensuite, j’ai pensé à Jacques Baud et à toutes les personnes
suspendues, privées de leur liberté de mouvement et de leurs moyens de
subsistance parce que la détestation par l’Etat de la liberté de dire et
de penser est exactement la même en 2025 qu’en 1980.
Pensée
pour eux. Je vous laisse avec une petite biographie de Sakharov, qui,
surtout si vous êtes moins vieux que moi, vous apprendra sûrement
quelque chose :
Jacques Baud, ancien colonel suisse, affirme être ciblé par l'Union européenne pour ses analyses controversées sur le conflit en Ukraine. Sanctionné depuis le 15 décembre 2025, il est bloqué à Bruxelles et dénonce une atteinte à sa liberté d'expression.
L'ex-colonel Jacques Baud sanctionné par l'UE
A quel point ce retraité suisse est-il dangereux?
Jacques
Baud, ancien colonel suisse, affirme être ciblé par l'Union européenne
pour ses analyses controversées sur le conflit en Ukraine. Sanctionné
depuis le 15 décembre 2025, il est bloqué à Bruxelles et dénonce une
atteinte à sa liberté d'expression.
Jacques Baud, ancien colonel de l'armée suisse et ex-collaborateur du
Service de renseignement stratégique, affirme que l'on cherche à le
faire taire parce que ses analyses seraient politiquement indésirables.
Lors d'un entretien avec un vidéoblogueur français, il s'est comparé à
Julian Assange, le fondateur de Wikileaks, poursuivi et détenu durant
des années par les autorités américaines après la publication de
documents secrets.
Mais,
dans le cas de Jacques Baud, le «persécuteur» ne serait pas les
Etats-Unis, mais l'Union européenne. Et au lieu d'être emprisonné, il se
retrouve bloqué à Bruxelles. Le 15 décembre, l'UE a inscrit le
ressortissant suisse sur sa liste de sanctions liées à la Russie.
Bruxelles lui reproche de servir de relais à la propagande russe,
d'apparaître régulièrement dans des médias prorusses et de diffuser des
récits émanant de Moscou.
Les Russes présentés comme des libérateurs
Depuis
le début de la guerre en Ukraine, en février 2022, de nombreuses
interviews et prises de position de Jacques Baud circulent sur les
réseaux sociaux, les forums et les canaux Telegram. Il a notamment
affirmé que l'invasion russe n'était «certainement pas dirigée contre la
population ukrainienne» et qu'elle aurait été provoquée par de
prétendues attaques ukrainiennes dans les régions de Lougansk et de
Donetsk. Il a également remis en question publiquement le massacre de
Boutcha.
L'Union européenne lui reproche en outre de diffuser des théories du
complot, par exemple l'idée selon laquelle l'Ukraine aurait elle-même
mis en scène la guerre afin d'obtenir son adhésion à l'OTAN. Jacques Baud conteste ces accusations et affirme n'avoir fait que citer une source ukrainienne.
Les
sanctions prises à son encontre sont lourdes: ses comptes ont été
gelés, toute aide financière dans l'UE est interdite, et une
interdiction d'entrée et de transit est en vigueur. Se trouvant
actuellement en Belgique, il n'est pas certain qu'il puisse rentrer en
Suisse. Ses avocats ont déposé des recours auprès du Conseil européen et
de la Cour de justice de l'Union européenne. Dans la «Weltwoche»,
Jacques Baud qualifie sa situation de «pire que la prison».
«Comme un roi au Moyen Age»
Pour
les détracteurs de l'Union européenne, en Suisse comme à l'étranger,
l'affaire est une aubaine. Jacques Baud est présenté comme un symbole du
prétendu recul de la liberté d'expression en Europe. Lui-même soigne sa
mise en scène: dans les «médias alternatifs», sur YouTube et sur les
réseaux sociaux, il met en garde contre des dérives autoritaires et
multiplie les comparaisons radicales. Comme au Moyen Age, affirme-t-il,
un «roi» déciderait seul de qui est coupable. Dans son cas, ce «roi»
serait le Conseil européen.
Jacques Baud déplore l'absence du
droit d'être entendu et parle d'une condamnation sans procès. Il omet
toutefois de préciser que l'efficacité des sanctions repose précisément
sur leur mise en oeuvre sans avertissement préalable, notamment
lorsqu'elles concernent des avoirs financiers.
Il s'est également
exprimé dans une longue interview de 90 minutes accordée à Roger Köppel,
son soutien médiatique et rédacteur en chef de la «Weltwoche». Il y a
dénoncé le manque de soutien de la Suisse, affirmant bénéficier d'appuis
dans tous les pays, sauf le sien. Selon lui, son cas ferait l'objet de
discussions ministérielles à l'étranger et serait même suivi aux
Etats-Unis par la directrice des services de renseignement. Aucun
élément ne vient étayer ces affirmations. Le Département fédéral des
affaires étrangères indique par ailleurs que Jacques Baud n'a,
jusqu'ici, pas sollicité la protection consulaire suisse.
Des reproches peu détaillés
Face
aux autres rédactions suisses, Jacques Baud se montre nettement plus
discret. Il n'a notamment pas répondu à une sollicitation de Blick. Les
accusations précises formulées par l'Union européenne restent floues.
Les informations communiquées depuis Bruxelles sont succinctes et aucun
détail n'est fourni sur d'éventuels flux financiers ou des contacts
directs avec Moscou. Selon la «NZZ am Sonntag», les reproches détaillés
figureraient dans un document classifié.
De son côté, Jacques Baud
nie avoir diffusé de la propagande. Il affirme d'ailleurs ne jamais
être apparu dans les médias russes afin d'éviter toute
instrumentalisation. Cette affirmation est toutefois incomplète. La
chaîne internationale Russia Today ne s'est pas contentée de reprendre
ses déclarations: Jacques Baud a également été invité à deux reprises
dans l'émission «Going Underground», intégrée aux plateformes de Russia
Today.
Durant l'été 2024, il a par ailleurs déclaré que la Russie
ne cherchait pas à conquérir de nouveaux territoires en Ukraine. Selon
lui, l'unique objectif de l'«intervention» serait de protéger la
population du Donbass contre les forces armées ukrainiennes. Il
reprenait ainsi des arguments centraux avancés par Vladimir Poutine pour
justifier l'invasion de l'Ukraine en février 2022.
L'UE entend poursuivre sa politique de sanctions
Jacques
Baud n'est pas le seul en Europe à relayer ce type de récits. Reste à
savoir ce que signifie l'élargissement de la politique de sanctions de
l'UE aux présumés propagandistes. Le gouvernement allemand a en tout cas
annoncé vouloir poursuivre sa lutte contre la désinformation. «Toute
personne qui s'engage sur ce terrain doit s'attendre à ce que ce qui est
arrivé à Jacques Baud puisse lui arriver également», a déclaré un
porte-parole du ministère allemand des Affaires étrangères lors d'une
conférence de presse.
Cette position alimente les spéculations. Le
rédacteur en chef de la «Weltwoche», Roger Köppel, pourrait lui aussi
être concerné. Depuis le début de la guerre, il s'est rendu à plusieurs
reprises en Russie et a rencontré des propagandistes d'Etat. Certains
médias allemands évoquent une «connexion suisse à Moscou».
Reste
enfin la question de la réaction de la Suisse face à une éventuelle
nouvelle intervention de ce type de la part de l'Union européenne. Dans
le cas de Jacques Baud, les autorités fédérales se sont jusqu'ici
abstenues de tout commentaire public.
Plus un territoire et ses marchés intérieurs sont petits, plus il est probable qu'il opte pour le libre-échange.
Si l'on décide d'écrire sur les leçons à tirer de l'histoire des États occidentaux,
il faut être convaincu qu'il y a quelque chose à apprendre ;et si l'on tient cela pour acquis,
il faut rejeter deux points de vue alternatifs : la théorie whig de l'histoire et
l'historicisme.
(Voir aussi R. Nisbet, History of the Idea of Progress (New York : Basic Books, 1980) ; L. v. Mises,
Theory and History (Auburn : Ludwig von Mises Institute, 1985) ; M. N. Rothbard, Economic Thought)
Selon la théorie whig de l'histoire, l'humanité progresse sans cesse.
L'histoire humaine est le récit du progrès.De meilleures idées remplacent les pires ;des idées encore meilleures
apparaissent ensuite ;et ainsi de suite, indéfiniment.Dans ce cas, on ne peut rien apprendre
de l'histoire.Tout ce que l'on peut faire, c'est d'abord identifier la société la plus progressiste, puis
imiter ses règles et ses institutions.Conformément à la théorie whig, les peuples d'Europe de l'Est
et du Tiers-Monde ne peuvent faire mieux qu'imiter les États-providence démocratiques d'Europe occidentale
et des États-Unis.Il est inutile d'étudier le passé lointain
car, par hypothèse, aucune erreur n'a jamais été commise dans l'histoire.Tout ce qui
est arrivé par la suite a été une amélioration par rapport à ce qui s'est passé auparavant ;par conséquent, il n'y a jamais
de raison d'étudier autre chose que le passé récent de la société la plus progressiste, la plus
progressiste de toutes les époques.
Selon l'historicisme, il n'existe pas de notion morale de « bien » ou de « mal », et
tous les jugements éthiques sont subjectifs.De plus, à l'exception possible des
lois de la logique, des mathématiques et des sciences naturelles, il n'existe aucune loi positive universelle.
L'économie et la sociologie ne sont que de l'histoire, une chronique d'actions et d'événements passés,
dont on ne peut rien apprendre de plus que « c'était comme ça ».
Ces deux conceptions, la théorie whig de l'histoire et l'historicisme, sont inacceptables.
Je postule à la place l'existence de vérités éthiques et de lois positives non hypothétiques de l'économie et de la sociologie.Ces postulats permettent d'identifier
certaines erreurs fondamentales dans l'histoire de l'État occidental.
Leçon 1 : Contre la centralisation
Un État est un monopole territorial de la force.
C’est une instance qui peut se livrer à des violations continues et institutionnalisées des droits de propriété et à l’exploitation – par l’expropriation, la taxation et la réglementation – des propriétaires privés.(Sur la théorie de l'État, voir M. N. Rothbard, For A New Liberty (New York : Macmillan, 1978) ;
idem, The Ethics of Liberty (Atlantic Highlands, N.J. : Humanities Press, 1982) ; idem, Power and
Market (Kansas City, Kans. : Sheed, Andrews et McMeel, 1977) ; H. H. Hoppe, Eigentum, Anarchie
und Staat (Opladen : Westdeutscher Verlag, 1987) ; idem, A Theory of Socialism and Capitalism (Boston :
Kluwer, 1989) ; idem, The Economics and Ethics of Private Property (Boston : Kluwer, 1993) ; voir aussi A.
J. Nock, Our Enemy the State (Delevingne : Hallberg Publishing, 1983) ; F. Oppenheimer, The State (New York : Vanguard Press, 1983) ;
York : Vanguard Press, 1983) ;1914);idem, System der Soziologie 2 : Dec Staat (Stuttgart : G. Fischer, 1964).)
En supposant que les agents gouvernementaux n'agissent que par intérêt personnel,
on peut s'attendre à ce que chaque État (gouvernement) use de son monopole et manifeste ainsi une tendance à l'exploitation accrue.
D'une part, cela signifie une exploitation interne accrue (et pas seulement par le biais de l'impôt) ;d'autre part, cela signifie une expansion territoriale.Les États chercheront toujours à élargir leurs possibilités d'exploitation.Ce faisant, ils entreront en conflit avec d'autres États concurrents.La concurrence entre États, en tant que
monopolistes territoriaux par la contrainte, est par nature une lutte éliminatoire.
Autrement dit, il ne peut y avoir qu'un seul monopole d'exploitation dans une zone donnée ;ainsi,
on peut s'attendre à ce que la concurrence entre États favorise une tendance à une centralisation politique accrue et, à terme, à un seul État mondial.
Un coup d'œil à l'histoire occidentale suffit à illustrer la validité de cette conclusion.
Au début de ce millénaire, par exemple, l'Europe était composée de milliers d'entités politiques indépendantes.
Aujourd'hui, il n'en reste que quelques dizaines.Certes, des forces de désintégration ont également agi.
On peut citer la désintégration progressive de l'Empire ottoman du XVIe siècle jusqu'après la Première Guerre mondiale et la création de la Turquie moderne.
L'Empire des Habsbourg, ethniquement hétérogène, a été progressivement démembré depuis son apogée sous Charles Quint, jusqu'à sa disparition et la fondation de l'Autriche moderne en 1918.
Et tout récemment, sous nos yeux, l'ancien Empire soviétique s'est désintégré.
Cependant, la tendance générale a été inverse.
Par exemple, durant la seconde moitié du XVIIe siècle,
l'Allemagne comptait quelque 234 comtés, 51 villes libres et 1 500 seigneuries indépendantes.
Au début du XIXe siècle, leur nombre total était tombé en dessous de 50, et l'unification avait été réalisée en 1871.
Le scénario italien était similaire.Même les petits États ont une histoire d'expansion et de centralisation.La Suisse a vu le jour en 1291 sous la forme d'une confédération de trois États cantonaux indépendants.
En 1848, elle était devenue un État fédéral unique, composé d'une vingtaine de provinces cantonales.
De plus, d'un point de vue global, l'humanité n'a jamais été aussi proche de
l'établissement d'un gouvernement mondial.Avant même la dissolution de l'Union soviétique,
les États-Unis avaient acquis un statut hégémonique sur l'Europe occidentale (notamment l'Allemagne de l'Ouest) et les pays riverains du Pacifique (notamment le Japon).Plusieurs
indicateurs de la position américaine sont : la présence de troupes et de bases militaires américaines ;
les accords de l'OTAN et de l'OTASE ;le rôle du dollar américain comme monnaie de réserve internationale suprême et celui du Système de la Réserve fédérale américaine comme « fournisseur de liquidités » de dernier recours pour l'ensemble du système bancaire occidental ;et des institutions dominées par les États-Unis telles que le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale et l'Organisation mondiale du commerce (OMC), créée récemment.
En outre, L'ÉTAT OCCIDENTAL COMME PARADIGME : LES LEÇONS DE L'HISTOIRE
L'hégémonie américaine a constamment favorisé l'intégration politique de l'Europe occidentale.Avec la création d'une Banque centrale européenne et d'une unité monétaire européenne (ECU), la Communauté européenne sera probablement achevée avant la fin du siècle.Parallèlement, l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) a constitué une étape importante vers l'intégration politique du continent américain.En l'absence de l'empire soviétique et de sa menace militaire, les États-Unis se sont imposés comme la seule et incontestée superpuissance militaire mondiale et son principal instrument de maintien de l'ordre.
Selon l'opinion dominante, la centralisation est généralement un mouvement positif et progressiste, tandis que la désintégration et la sécession, même si elles sont parfois inévitables, sont anachroniques.On suppose que des entités politiques plus vastes – et, à terme, un gouvernement mondial unique – impliquent des marchés plus larges et, par conséquent, une richesse accrue.
L'augmentation spectaculaire de la prospérité économique suite à la centralisation en est une preuve supposée.Cependant,
plutôt que de refléter une quelconque vérité, cette vision orthodoxe illustre surtout le fait que
l'histoire est généralement écrite par ses vainqueurs.Ni la corrélation ni la coïncidence temporelle
ne prouvent la causalité.En réalité, la relation entre prospérité économique et centralisation
est très différente, voire presque l'inverse, de ce qu'affirme l'orthodoxie. (Sur l'économie politique de la centralisation et de la décentralisation, voir également J. Baechler, Les Origines
du capitalisme (New York : St. Ivlartin's, 1976), notamment le chapitre 7 ;H. H. Hoppe, « Contre la centralisation »,
Salisbury Review (juin 1993) ;idem, « Migration, centralisme et sécession dans l'Europe contemporaine », Biblioteca della liberta n° 118 (1992).)
L'intégration politique (centralisation) et l'intégration économique (marché) sont deux phénomènes
complètement différents.L'intégration politique implique l'extension territoriale
du pouvoir d'un État en matière de taxation et de réglementation de la propriété.L'intégration économique est
l'extension de la division interpersonnelle et interrégionale du travail et de la participation au marché.
En principe, en taxant et en réglementant les propriétaires privés et les acteurs du marché,
tous les gouvernements sont contre-productifs.Ils réduisent la participation au marché et la formation de richesse.Une fois l'existence d'un gouvernement
admise, cependant, il n'existe aucune relation directe entre la taille du territoire et l'intégration économique.
La centralisation peut aller de pair avec le progrès économique ou
avec la régression.Le progrès se produit lorsqu'un gouvernement moins taxateur et régulateur
étend son territoire au détriment d'un gouvernement plus exploiteur.Si l'inverse se produit,
la centralisation implique la désintégration économique et la régression.
Pourtant, une relation indirecte très importante existe entre la taille et l'intégration économique.
Un gouvernement central régnant sur de vastes territoires ne peut pas apparaître ex nihilo.En revanche, toutes les institutions ayant le pouvoir d'imposer et de réglementer les propriétaires de biens privés doivent commencer modestement.La modestie favorise cependant la modération.
Un petit gouvernement a de nombreux concurrents directs, et s'il impose et réglemente ses citoyens de manière visiblement plus importante que ses concurrents, il est voué à subir l'émigration de la main-d'œuvre et des capitaux, ainsi qu'une perte conséquente de recettes fiscales futures. (La concurrence politique est un mécanisme bien plus efficace pour limiter la volonté naturelle d'un gouvernement d'étendre ses pouvoirs d'exploitation que les limitations constitutionnelles internes. En effet, les tentatives de certains théoriciens du choix public et de l'« économie constitutionnelle » de concevoir des constitutions libérales modèles paraissent d'une naïveté désespérante. Car les cours constitutionnelles font partie intégrante de l'appareil d'État dont elles sont censées limiter les pouvoirs. Pourquoi voudraient-elles limiter le pouvoir de l'organisation même qui leur fournit emploi, argent et prestige ? Le supposer est théoriquement incohérent, c'est-à-dire incompatible avec l'hypothèse de l'intérêt personnel. L'approche constitutionnelle naïve est tout aussi dépourvue de fondement historique. Malgré la limitation explicite du pouvoir du gouvernement central contenue dans le dixième amendement de la Constitution américaine, la Cour suprême des États-Unis a rendu cet amendement de facto nul et non avenu.)
Contrairement à l'orthodoxie, c'est précisément le fait que l'Europe possédait une structure de pouvoir hautement
décentralisée, composée de nombreuses unités politiques indépendantes, qui
explique l'origine du capitalisme dans le monde occidental.Ce n'est pas un hasard si
le capitalisme a d'abord prospéré dans des conditions de décentralisation politique extrême :
dans les cités-États du nord de l'Italie, dans le sud de l'Allemagne et dans les Pays-Bas sécessionnistes.
La concurrence entre les petits États pour les sujets imposables les amène à s'affronter.
À la suite de conflits interétatiques, qui s'éternisent au fil des siècles,
certains États parviennent à étendre leur territoire, tandis que d'autres sont éliminés ou annexés.
Le sort des États qui l'emportent dans ce processus dépend de nombreux facteurs, mais,
à long terme, le facteur décisif est la quantité relative de ressources économiques dont dispose un gouvernement.
En taxant et en réglementant, les gouvernements ne contribuent pas positivement à la création de richesse économique.
Au contraire, ils puisent de manière parasitaire dans la richesse existante.
Cependant, ils peuvent influencer négativement la quantité de richesse existante.
Toutes choses égales par ailleurs, plus la pression fiscale et réglementaire exercée par un gouvernement sur son économie intérieure est faible, plus sa population tend à croître (pour des raisons internes et d'immigration), et plus la richesse produite intérieurement sur laquelle il peut s'appuyer dans ses conflits avec ses voisins concurrents est importante.
C'est pourquoi la centralisation est souvent progressive.Les États libéraux qui taxent et réglementent peu leur économie intérieure tendent à vaincre et à étendre leurs territoires aux dépens des États non libéraux.Cela explique le déclenchement de la révolution industrielle en Angleterre et en France, alors centralisées.Cela explique pourquoi, au cours du XIXe siècle, l'Europe occidentale a dominé le reste du monde et pourquoi ce colonialisme a été généralement progressif.De plus, cela explique l'ascension des États-Unis au rang de superpuissance au cours du XXe siècle.
Cependant, plus le processus de victoire des gouvernements libéraux sur les moins libéraux progresse,
c’est-à-dire plus les territoires s’étendent, moins les concurrents restants sont nombreux et éloignés,
et plus les migrations internationales sont coûteuses,
moins un gouvernement est incité à maintenir son libéralisme intérieur.
À mesure qu’on approche de la limite d’un État mondial unique, toute possibilité de boycotter un gouvernement disparaît.
Où que l’on aille, la même structure fiscale et réglementaire s’applique.
L’absence de menace d’émigration lève un frein fondamental à l’expansion du pouvoir
gouvernemental.Ceci explique les développements du XXe siècle : avec la Première Guerre mondiale,
et plus encore avec la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont acquis l’hégémonie sur l’Europe occidentale
et sont devenus les héritiers de ses vastes empires coloniaux.
L’instauration de la Pax Americana a constitué une étape décisive vers l’unification mondiale.En effet,
tout au long de cette période, les États-Unis, l'Europe occidentale et la majeure partie du reste du
monde ont subi une croissance constante et spectaculaire du pouvoir gouvernemental, de la fiscalité,
et de l'expropriation réglementaire (Sur ce thème, voir P. Johnson, Modern Times (New York : Harper & Row, 1983) ;R. Nisbet, The Present Age (New York : Harper & Row, 1988).)
À la lumière de la théorie et de l'histoire socio-économiques, une première leçon s'impose : un plaidoyer
en faveur de la sécession.Initialement, la sécession n'est rien de plus qu'un transfert du contrôle des richesses nationalisées
d'un gouvernement central plus important vers un gouvernement régional plus petit.La question de savoir si cela
conduira à une intégration économique et à une prospérité accrues dépend largement des politiques du
nouveau gouvernement régional.Cependant, le simple fait de la sécession a un impact positif
sur la production dans la mesure où il réduit ou élimine « l'intégration forcée ».
En raison de siècles de centralisation, des centaines de cultures distinctes ont été
exterminées.Le processus de centralisation a également conduit à l'exploitation économique
et à la domination culturelle d'un groupe ethnique, linguistique, religieux ou culturel par un autre
par exemple, les Irlandais, les Écossais et les Gallois par les Anglais ;les Slovènes et les Croates par les Serbes ;et les Estoniens, les Lituaniens et les Lettons par les Russes.
L'intégration forcée, illustrée par des mesures telles que le transport scolaire, la discrimination positive et les lois antidiscriminatoires, crée invariablement des tensions, de la haine et des conflits.À l'inverse, la séparation volontaire conduit à l'harmonie sociale et à la paix.En cas d'intégration forcée, toute erreur peut être imputée à un groupe ou une culture « étrangère » et tout succès revendiqué comme étant le sien ;par conséquent, aucune culture n'a de raison d'apprendre des autres.
Sous un régime de « séparés mais égaux », il faut se confronter aux réalités de la diversité culturelle et des différents niveaux de développement culturel.Si un peuple sécessionniste souhaite améliorer ou maintenir sa position face à un peuple concurrent, seul un apprentissage discriminatoire pourra l'aider.Il doit imiter, assimiler et, si possible, perfectionner les compétences, les traits, les pratiques et les règles caractéristiques des cultures plus avancées, et éviter celles caractéristiques des sociétés moins avancées.Plutôt que de promouvoir un nivellement des cultures vers le bas, comme c'est le cas lors d'une intégration forcée,
la sécession stimule un processus coopératif de sélection et de promotion culturelles
En particulier, la sécession peut aussi éliminer le problème de l'immigration qui, de plus en plus,
affecte les pays d'Europe occidentale ainsi que les États-Unis. Aujourd'hui, lorsqu'un gouvernement central autorise l'immigration,
il permet aux étrangers de se rendre – littéralement sur les routes appartenant à l'État – au domicile de n'importe lequel de ses résidents, que ces derniers souhaitent ou non une telle proximité avec des étrangers.La « libre immigration » est, dans une large mesure,
une intégration forcée.La sécession résout ce problème en permettant aux petits territoires d'avoir leurs propres critères d'admission afin de déterminer de manière indépendante avec qui ils souhaitent entretenir des relations étroites et avec qui ils préfèrent coopérer à distance.
De plus, bien que tout le reste dépende des politiques intérieures du nouveau gouvernement régional,
et qu'il n'existe aucune relation directe entre la taille et l'intégration économique,
il existe un lien indirect important.De même que la centralisation politique tend finalement à
favoriser la désintégration économique, la sécession tend à favoriser l'intégration et
le développement économique.La sécession implique toujours des possibilités accrues de
migration interrégionale, de sorte qu'un gouvernement sécessionniste est immédiatement confronté au
spectre de l'émigration.Pour éviter la perte de ses sujets les plus productifs, il subit
une pression accrue pour adopter des politiques intérieures relativement libérales en autorisant
davantage de propriété privée et en imposant une charge fiscale et réglementaire inférieure à celle de ses
voisins.Finalement, avec autant de territoires que de ménages, de villages ou de
villes distincts, les possibilités d'émigration à motivation économique sont maximisées et
le pouvoir du gouvernement sur l'économie nationale minimisé
De plus, plus un pays est petit, plus la pression sera forte pour opter pour le libre-échange
plutôt que le protectionnisme.Toute ingérence gouvernementale dans le commerce extérieur limite de force la portée des échanges interterritoriales mutuellement avantageux et conduit ainsi à un
appauvrissement relatif, tant au niveau national qu'international.Mais plus un territoire et ses
marchés intérieurs sont petits, plus cet effet sera marqué.Un pays de la taille des États-Unis,
par exemple, pourrait atteindre des niveaux de vie relativement élevés même s'il renonçait à tout commerce extérieur, à condition de disposer d'un marché intérieur des capitaux et des biens de consommation sans restriction.En revanche, considérons un ménage comme la plus petite
unité sécessionniste imaginable.En pratiquant le libre-échange sans restriction, même le plus petit territoire
peut être pleinement intégré au marché mondial et bénéficier de tous les avantages de la
division du travail ;ses propriétaires pourraient bien devenir les personnes les plus riches du monde.
L'existence d'un seul individu riche, où que ce soit, en est la preuve vivante.En revanche,
si ces mêmes ménages renonçaient à tout commerce interterritorial, il en résulterait une misère extrême
ou la mort.Par conséquent, plus un territoire et ses marchés intérieurs sont petits,
plus il est probable qu'il opte pour le libre-échange
La sécession favorise également l'intégration monétaire.Le processus de centralisation a
abouti à la formation d'un cartel international, dominé par le gouvernement américain,
de commerce et de migration contrôlés, de gouvernements toujours plus intrusifs et oppressifs,
d'un étatisme mondialisé de guerre sociale et de protection sociale, et d'un niveau de vie stagnant, voire en déclin.
Il a également entraîné une désintégration monétaire : la destruction de l'ancien
étalon monétaire international basé sur les matières premières (l'or) et son remplacement par un système dominé par le dollar,
de monnaies fiduciaires d'État à taux de change librement fluctuants, c'est-à-dire un cartel mondial de contrefaçon de monnaie, dirigé par les États-Unis.
Ce système de monnaies fiduciaires à taux de change librement fluctuants n'est pas un système monétaire. (Voir M. N. Rothbard, The Case for a 100 Percent Gold Dollar (Auburn : Ludwig von Mises Institute, 1991) ;idem, The Case Against the Fed (Auburn : Ludwig von Mises Institute, 1995) ;H. H.
Hoppe, « How is Fiat Money Possible?-Dr, The Devolution of Money and Credit », Review of Austrian Economics 7, n° 2 (1994).) Il s'agit d'un système de troc partiel ;il est préjudiciable à la finalité de la monnaie, qui est de faciliter les échanges.Cela devient évident dès lors qu'on reconnaît qu'il n'y a aucune signification économique particulière attachée à la manière dont les frontières nationales sont tracées.Et, si l'on imagine une prolifération de territoires nationaux toujours plus petits, jusqu'à ce que chaque ménage ait son propre pays, la monnaie fiduciaire papier apparaît comme l'absurdité même qu'elle est.Car si chaque ménage émettait sa propre monnaie papier, le monde en reviendrait au troc.Personne n'accepterait la monnaie d'autrui, les calculs économiques seraient impossibles et le commerce serait pratiquement paralysé.De cette observation théorique découle que la sécession, pourvu qu'elle aille suffisamment loin, favorisera en réalité l'intégration monétaire.Dans un monde de centaines
de milliers de Monaco, d'Andorre, de Saint-Marin, de Liechtenstein, de Singapour et de Hong Kong,
chaque pays devrait abandonner la monnaie fiduciaire, responsable de la plus grande inflation mondiale de l'histoire de l'humanité,
et adopter à nouveau un système monétaire international basé sur les matières premières, tel que l'étalon-or.
Leçon 2 : Contre la démocratisation
Outre la tendance à la centralisation politique, l'histoire des États occidentaux,
et de tous les États, a été caractérisée par un autre changement structurel fondamental :
la transition de la monarchie à la démocratie.Conformément à la règle selon laquelle l'histoire est généralement écrite par ses vainqueurs, ce changement est lui aussi généralement présenté comme un progrès.Cependant, à la lumière des principes élémentaires de la théorie économique,
cette interprétation s'avère également largement infondée, et la tendance à la démocratisation doit en réalité être interprétée comme renforçant la tendance à l'exploitation accrue engendrée par la centralisation politique.
Pendant la majeure partie de son histoire, l'humanité, dans la mesure où elle était soumise à un quelconque contrôle gouvernemental, a vécu sous le joug de la monarchie.Il y a eu des exceptions : la démocratie athénienne, Rome durant son ère républicaine jusqu'en 31 av. J.-C., les républiques de Venise, Florence et Gênes à la Renaissance, les cantons suisses depuis 1291, les Provinces-Unies de 1648 à 1673 et l'Angleterre sous Cromwell de 1649 à 1660.
Il s'agissait toutefois de cas rares dans un monde dominé par les monarchies.À l'exception de la Suisse, ce furent des phénomènes éphémères ;et, contraintes par leur environnement monarchique, toutes les anciennes républiques ne satisfaisaient que partiellement à l'exigence d'ouverture des démocraties modernes.Autrement dit, le suffrage et le droit d'exercer des fonctions gouvernementales étaient réservés à un nombre extrêmement restreint de « nobles ».À Athènes,
par exemple, seulement 15 000 à 20 000 personnes, sur une population de plus de 400 000,
possédaient le droit de vote et de participation au gouvernement.
La transition de la monarchie à la démocratie n'a commencé qu'avec la Révolution française,
et ce n'est qu'à la fin de la Première Guerre mondiale que l'humanité a véritablement quitté l'ère monarchique.
La première offensive du républicanisme et de l'idée de souveraineté populaire contre le
principe monarchique dominant a été repoussée par la défaite militaire de Napoléon
et la restauration du pouvoir des Bourbons en France.Cependant, l'esprit démocratique et républicain de la Révolution française a laissé une empreinte indélébile.De la restauration de l'ordre monarchique en
1815 jusqu'au déclenchement de la Première Guerre mondiale en 1914, dans toute l'Europe,
la participation et la représentation politiques populaires ont été systématiquement étendues.
Le droit de vote a été progressivement élargi partout, et les pouvoirs des parlements élus au suffrage universel ont été graduellement renforcés.
Bien que de plus en plus affaibli, le principe monarchique demeura dominant
jusqu'aux événements cataclysmiques de la Première Guerre mondiale. Avant la guerre, seules deux républiques
existaient en Europe : la Suisse et la France.Et, parmi toutes les grandes monarchies européennes,
seul le Royaume-Uni pouvait être considéré comme un système parlementaire, c'est-à-dire un système
où le pouvoir suprême était détenu par un parlement élu.Quatre ans plus tard seulement,
après l'entrée en guerre des États-Unis – où le principe démocratique avait triomphé avec la destruction de la
Confédération sécessionniste par le gouvernement centralisateur de l'Union –
et leur décision décisive quant à l'issue du conflit européen, les monarchies avaient quasiment disparu
et les Européens s'étaient tournés vers le républicanisme démocratique.(Voir G. Ferrero, Paix et Guerre (Freeport : Books for Libraries Press, 1969), chap.3 ;idem, Macht (Berne :
A. Francke, 1944) ;B. de Jouvenel, Du pouvoir (New York : Viking, 1949) ;E. v. Kuehnelt-Leddihn,
Le gauchisme revisité (Washington D.C. : H. Regnery, 1990) ;R. Bendix, Rois ou Peuple (Berkeley : University
of California Press, 1978) ;R. R. Palmer et J. Colton, Une histoire du monde moderne
(New York : A. Knopf, 1992), notamment les chap.XIV et XVIII)
En Europe, les Romanov, les Hohenzollern et les Habsbourg vaincus durent abdiquer
ou démissionner ;la Russie, la Gennanie et l'Autriche devinrent des républiques démocratiques dotées du suffrage universel et d'un régime parlementaire.
De même, tous les nouveaux États successeurs – la Pologne, la Finlande, l'Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Hongrie et la Tchécoslovaquie (à l'exception de la Yougoslavie) – adoptèrent des constitutions républicaines démocratiques.
En Turquie et en Grèce, les monarchies furent renversées.Même là où elles subsistaient nominalement, comme en Grande-Bretagne, en Italie, en Espagne, en Belgique, aux Pays-Bas et dans les pays scandinaves, les monarques n'exerçaient plus aucun pouvoir.Le suffrage universel fut instauré et tout le pouvoir gouvernemental fut confié aux parlements et aux fonctionnaires.L’ère démocrate-
républicaine, un nouvel ordre mondial sous l’égide d’un gouvernement américain dominant, avait commencé.
Il est intéressant de constater que ni les partisans
de la démocratie, ni, plus surprenant encore, les
défenseurs
de l'Ancien Régime n'ont reconnu les implications économiques fondamentales
de ce changement.D'un point de vue
économique, la transition de la monarchie à la
démocratie consistait essentiellement en un passage d'un système de gouvernement privé à un système
de gouvernement « public ».La théorie économique élémentaire laisse supposer
que la conduite
du gouvernement et les effets
de la politique gouvernementale sur la société civile
différeront systématiquement selon que l'appareil d'État est
privé ou public.(Voir Rothbard, Power and Market, chap.5 ;G. Hardin et J. Baden (dir.), Managing the Commons
(San Francisco :
W.
H. Freeman, 1977))
La caractéristique déterminante
de la
propriété privée de l'État, telle qu'illustrée par une
monarchie, est que les ressources expropriées et le privilège monopolistique
de l'expropriation
future sont la propriété individuelle.Les ressources appropriées sont ajoutées au
domaine privé du souverain et traitées
comme si
elles en faisaient partie
de celui-ci, et le privilège monopolistique
de l'expropriation
future est attaché comme un titre à ce domaine et entraîne une augmentation immédiate
de sa valeur actuelle.Plus important encore, en tant que propriétaire privé
du
domaine de l'État, le souverain est en droit de transmettre ses biens à son héritier personnel, et il peut
personnellement employer ou licencier chaque administrateur et employé
de son domaine.
En revanche, dans un État public, tel qu'illustré par une démocratie, le
contrôle de l'appareil gouvernemental repose entre les mains
d'un administrateur ou d'un gestionnaire.L'administrateur peut utiliser l'appareil à son avantage personnel, mais il n'en est pas propriétaire.Il
ne peut vendre les ressources de l'État et empocher le produit de la vente, ni transmettre les biens de l'État à son héritier.Il possède l'usage actuel des ressources de l'État, mais pas leur valeur en capital.De plus, si l'accès à la fonction de propriétaire privé de l'État est limité par le pouvoir discrétionnaire du propriétaire, l'accès à la fonction de gestionnaire intérimaire est ouvert.En principe, n'importe qui peut devenir gestionnaire de l'État.
De là, deux prédictions interdépendantes peuvent être formulées.Premièrement, un propriétaire privé de l'État aura tendance à avoir un horizon de planification systématiquement plus long, c'est-à-dire que son degré de préférence temporelle sera plus faible.Par conséquent, son degré d'exploitation économique tendra à être moindre que celui d'un gestionnaire intérimaire.Deuxièmement, sous réserve d'un degré d'exploitation plus élevé, le public non gouvernemental sera également comparativement plus tourné vers le présent dans un système de propriété publique que dans un régime de propriété privée de l'État.(
de la
préférence temporelle, voir notamment L.
v.
Mises, Human Action (Chicago : H. Regnery,
1966), chap.XVIII, XIX ;également
W.
St. Jevons, Theory
of
Political Economy (New York : A. Kelley,
1965) ;E.
v.
Boehm-Bawerk, Capital and Interest (South Holland : Libertarian Press, 1959) ;
F.
Fetter, Capital Interest, and Rent (Kansas City, Kans. : Sheed, Andrews, and McMeel, 1977) ;M. N.
Rothbard, Man, Economy, and State (Los Angeles : Nash, 1970), chap.5-7.)
Un propriétaire privé d'État cherchera à maximiser sa richesse totale (la valeur actuelle de son patrimoine et de ses revenus courants).Il ne souhaitera pas augmenter ses revenus courants au détriment d'une baisse plus que proportionnelle de la valeur actuelle de ses actifs. Or, comme l'acquisition de revenus courants a invariablement des répercussions sur la valeur actuelle des actifs (reflétant la valeur de tous les revenus anticipés des actifs, actualisés au taux de préférence temporelle), la propriété privée conduit en elle-même à un calcul économique et favorise la clairvoyance.Ceci implique une modération marquée quant à l'incitation du dirigeant à exploiter son privilège de monopole d'expropriation, car les actes d'expropriation sont, par nature, parasites des actes de production antérieurs du secteur public non gouvernemental.En conséquence, le propriétaire privé d'État voudra éviter d'exploiter ses sujets au point de réduire son potentiel de gains futurs au point que la valeur actuelle de son patrimoine (le pays) diminue.Il usera, bien sûr, de son privilège monopolistique ;
il n'exploitera pas.En tant que propriétaire privé de l'État, il comprend qu'il peut être dans son intérêt de puiser modérément dans une économie en croissance, de plus en plus productive et prospère.
La propriété privée de l'État implique modération et clairvoyance pour une autre raison encore.
Toute propriété privée est, par définition, une propriété exclusive.Celui qui possède un bien est en droit d'en exclure quiconque de son usage et de sa jouissance.Seuls
le roi et, dans une moindre mesure, ses amis, employés et partenaires commerciaux bénéficient des ressources expropriées et peuvent ainsi mener une vie parasitaire.En raison de ces restrictions d'accès à l'État, la propriété privée de l'État stimule le développement d'une conscience de classe claire au sein de la population et favorise l'opposition et la résistance à toute expansion du pouvoir d'exploitation de l'État.
L'existence d'un obstacle quasi insurmontable à la mobilité sociale ascendante renforce la solidarité entre les gouvernés et accroît le risque pour le roi de perdre sa légitimité en raison d'une exploitation accrue.
À l'inverse, le responsable d'un gouvernement public ne cherchera pas à maximiser la richesse totale de l'État (valeur du capital et revenu courant), mais plutôt à augmenter le revenu courant (indépendamment de la valeur du capital et à ses dépens).Au lieu de
maintenir, voire d'accroître, la valeur du patrimoine public, son gestionnaire temporaire
épuisera rapidement le maximum de ressources, car ce qu'il ne
consomme pas maintenant, il ne pourra peut-être jamais le consommer.Un gestionnaire, contrairement à un roi,
n'a aucun intérêt à préserver son pays.Pourquoi ne voudrait-il pas accroître son
exploitation, si l'avantage d'une politique de modération ne peut être obtenu à titre privé,
alors que l'avantage d'une politique d'exploitation accrue peut l'être ?
Pour un gestionnaire, contrairement à un propriétaire privé, la modération ne présente que des inconvénients et aucun
avantage.
Avec un gouvernement public, n'importe qui peut aspirer à devenir membre de la
classe dirigeante, voire au pouvoir suprême.La distinction entre les gouvernants et les
gouvernés, ainsi que la conscience de classe des gouvernés, s'estompent.L'illusion
naît même que cette distinction n'existe plus, que personne n'est gouverné par personne tandis que
chacun se gouverne lui-même.En conséquence, la résistance publique contre le pouvoir gouvernemental est
systématiquement affaiblie.Si l'exploitation pouvait auparavant paraître clairement oppressive aux yeux du public,
elle l'est beaucoup moins désormais que quiconque peut librement rejoindre les rangs de ceux qui la subissent.
Concernant l'effet de l'action gouvernementale sur la société civile, les violations des droits de propriété privée par l'État,
qu'elles prennent la forme d'impôts, d'inflation (contrefaçon),
ou de réglementation, ont un double impact sur les préférences temporelles individuelles.D'une part,
comme la criminalité, toute ingérence de l'État dans les droits de propriété privée réduit l'offre de biens présents d'autrui et augmente ainsi son taux de préférence temporelle effectif.
D'autre part, les infractions commises par l'État, contrairement à la criminalité, augmentent simultanément le degré de préférence temporelle des victimes actuelles et potentielles,
car elles impliquent également une réduction de l'offre de biens présents et futurs. Les violations des droits de propriété par l'État augmentent non seulement les taux de préférence temporelle (selon des calendriers donnés), mais aussi les calendriers de préférence temporelle.
Comme les propriétaires-producteurs privés sont, et se perçoivent comme, sans défense face à une future victimisation par les agents de l'État, leur taux de rendement attendu sur les actions productives,
orientées vers l'avenir, est uniformément réduit ;en conséquence, toutes les victimes actuelles et potentielles,
tendent à devenir plus orientées vers le présent.(Voir Rothbard, Power and Market, chap.4 ;A. T. Smith, Time and Public Policy (Knoxville : University of Tennessee Press, 1988) ;Hoppe, « Time Preference, Government, and the Process of De-
Civilisation. From Monarchy to Democracy. » ) De plus, comme le degré d'exploitation est comparativement plus élevé sous un gouvernement public, cette tendance à l'orientation vers le présent sera nettement plus marquée que si le gouvernement était une propriété privée.
Dans plusieurs de ces considérations théoriques, la fin de la Première Guerre mondiale peut être identifiée comme le moment où la propriété privée du gouvernement a été complètement remplacée par la propriété publique, et d'où l'on pouvait s'attendre à une tendance systématique à une exploitation gouvernementale accrue et à une orientation sociale croissante vers le présent.En effet, tel a été le grand thème sous-jacent de l'histoire occidentale depuis 1918.
Concernant les indicateurs d'exploitation, il ne fait aucun doute que les impôts imposés à la société civile ont augmenté durant la période monarchique.Cependant, tout au long de cette période, la part des recettes publiques est restée remarquablement faible.L'historien de l'économie Carlo M. Cipolla observe qu'« il est difficile d'imaginer qu'en dehors de certaines périodes et lieux [comme les guerres], le pouvoir public ait jamais réussi à prélever plus de 5 à 8 % du produit national ».Il note ensuite que cette part n'a été systématiquement dépassée qu'à partir de la seconde moitié du XIXe siècle. (M. Cipolla, Avant la révolution industrielle.Société et économie européennes, 1000-1700
(New York : W.W. Norton, 1980), 48.)
Même au début de la Première Guerre mondiale, les dépenses publiques totales en pourcentage du produit intérieur brut (PIB) n'avaient généralement pas dépassé 10 % et n'ont que rarement, comme dans le cas de l'Allemagne, excédé 15 %.À l'inverse, avec l'avènement de l'ère démocratique et républicaine, les dépenses publiques totales en pourcentage du PIB ont généralement augmenté pour atteindre entre 20 et 30 % au cours des années 1920 et 1930, et, au milieu des années 1970, elles avaient généralement atteint 50 %.(Voir P. Flora, État, économie et société en Europe occidentale 1 (Campus : Francfort, 1983) : 258-
59.) Bien que l'emploi public total ait augmenté durant la période monarchique,
jusqu'à la fin du XIXe siècle,
il a rarement dépassé 3 % de la population active totale.
En revanche, au milieu des années 1970, l'emploi public, en pourcentage de la population active totale,
atteignait généralement près de 20 %. (Flore, État, Économie et Société en Europe occidentale, chap.8.)
Le même schéma se dégage de l'examen de l'inflation et des données sur la masse monétaire.
Le monde monarchique était généralement caractérisé par l'existence d'une monnaie-marchandise, généralement de l'or ou de l'argent.Un étalon monétaire basé sur une marchandise rend difficile, voire impossible, pour un gouvernement d'augmenter la masse monétaire ;et les souverains monarchiques,
malgré tous leurs efforts, ne sont pas parvenus à établir des monopoles durables sur les monnaies fiduciaires pures, c'est-à-dire sur les billets de banque d'État non convertibles.Par conséquent,
durant l'ère monarchique, le « niveau » des prix a généralement baissé et le pouvoir d'achat de la monnaie a augmenté, sauf en temps de guerre ou lors de nouvelles découvertes d'or.
Différents indices des prix pour la Grande-Bretagne, par exemple, indiquent que les prix étaient sensiblement plus bas en 1760 qu'ils ne l'avaient été un siècle plus tôt ;ils étaient encore plus bas en 1860 qu'en 1760. De même, pendant les plus de soixante-dix années qui se sont écoulées entre 1845 et la fin de la Première Guerre mondiale, la masse monétaire britannique n'a été multipliée que par six environ.Liée par un étalon-or international, l'évolution dans les autres pays a été similaire.(Voir B. R. Mitchell, Abstract of British Historical Statistics (Cambridge : Cambridge University Press, 1962), p. 468 et suiv. ;idem, European Historical Statistics 1750-1970 (New York : Columbia University Press, 1978), p. 388FF)
Après 1918, dans le contexte du républicanisme démocratique, l'étalon-or fut
d'abord remplacé par un étalon-or factice, le soi-disant étalon de change-or,
qui perdura jusqu'en 1971. Depuis lors, pour la première fois de l'histoire, le monde entier
a adopté un système monétaire purement fiduciaire, composé de billets de banque émis par les gouvernements et dont la valeur fluctue librement.
Par conséquent, au lieu d'une augmentation progressive du pouvoir d'achat de la monnaie, une
tendance séculaire apparemment permanente à l'inflation et à la dépréciation monétaire
s'est installée.(Voir M. N. Rothbard, What Has Government Done to Our Money (Auburn : Ludwig von Mises
Institute, 1990) ; idem, The Mystery of Banking (New York : Richardson & Snyder, 1983) ; idem, The Case
Against the Fed ; R. Paul et L. Lehrmann, The Case for Gold : A Minority Report to the U.S. Gold
Commission (Washington, D.C. : Cato Institute, 1982).)
Le « niveau » des prix a pratiquement toujours progressé,
surtout depuis 1971, et, au cours des soixante-dix années écoulées depuis 1918, la masse monétaire américaine,
à l'instar de nombreux autres phénomènes mondiaux, a été multipliée par plus de soixante.
(Voir M. Friedman et A. Schwartz, A Monetary History of the United States, 1867-1960 (Princeton : Princeton University Press, 1963)702-22 ;Rapport économique du président (Washington D.C. :
(Imprimerie du gouvernement, 1992))
Outre l'impôt et l'inflation (contrefaçon), un gouvernement peut recourir à l'endettement pour financer ses dépenses courantes.
Conformément aux prévisions théoriques, les rois étaient des emprunteurs plus modérés que les dirigeants des républiques démocratiques.
Durant toute la période monarchique, les dettes publiques étaient essentiellement des dettes de guerre et, bien que la dette totale ait eu tendance à augmenter avec le temps, les monarques réduisaient généralement leurs dettes en temps de paix.À l'inverse, depuis le début de l'ère démocratique-républicaine,
les dettes publiques ont généralement augmenté en temps de guerre comme en temps de paix et, depuis les événements fatidiques
de 1971, qui ont vu l'avènement d'un régime monétaire purement fiduciaire facilitant la monétisation de la dette publique,
elles ont littéralement explosé. (Voir S. Homer et R. Sylia, A History of Interest Rates (New Brunswick, N.J. : Rutgers University Press, 1991), p. 188, 437 ; J. Hughes, American Economic History (Glenview : Scott, Forseman, 1990), p. 432,
498, 589.)
Cette même tendance à l'exploitation accrue se manifeste également à travers
l'examen de la législation et de la réglementation gouvernementales.À l'époque monarchique, avec une
distinction nette entre le souverain et les gouvernés, le roi et son parlement étaient
soumis à la loi.(Voir B. de Jouvenel, Sovereignty (Chicago : University of Chicago Press, 1957) ; également F. Kern, Kingship
et le droit au Moyen Âge (Greenwich et New York : Greenwood Press, 1985) ; B. Rehfeld
Les Racines du droit (Berlin, 1951). Ils appliquaient le droit préexistant en tant que juges ou jurés. Ils ne créaient pas de lois. Certes, en raison du monopole du roi sur l'administration de la loi, le coût du droit augmenta et sa qualité diminua. Mais jusqu'au début du XXe siècle, A.
V.
Dicey pouvait encore affirmer qu'en Grande-Bretagne, le droit légiféré, distinct du droit préexistant, n'existait pas. (Voir A.
V.
Dicey, Lectures on the Relation between Law and Public Opinion in England during the
Nineteenth Century (Londres : Macmillan, 1903) ;Voir aussi :
F. A. Hayek, <i>Law Legislation, and Liberty</i> 1
(Chicago : University of Chicago Press, 1973), chapitres 4 et 6 ;B. Leoni, <i>Freedom and the Law</i>
(Indianapolis, Ind. : Liberty Fund, 1991).
À l'inverse, en démocratie, l'exercice du pouvoir étant entouré d'anonymat, les présidents et les parlements se sont rapidement placés au-dessus des lois.Ils sont devenus non seulement juges, mais aussi législateurs, créateurs de « nouvelles » lois (voir également R. Nisbet, Community and Power (New York : Oxford University Press, 1962), chap. 5). Dans un développement similaire à la démocratisation de la monnaie, la démocratisation du droit et de son administration a entraîné un flot croissant de lois.Actuellement, le nombre de lois et de règlements adoptés par les parlements au cours d'une seule année se chiffre en dizaines de milliers, couvrant des centaines de milliers de pages, affectant tous les aspects de la vie civile et commerciale, et entraînant une dépréciation constante du droit et une incertitude juridique accrue.À titre d'exemple typique, l'édition de 1994
du
Code
des
réglementations fédérales, le recueil annuel
de toutes les réglementations du gouvernement fédéral américain
en vigueur, comprend
un total de
201 volumes, occupant environ 8 mètres
d'espace sur les rayonnages d'une bibliothèque.L'index du Code à lui seul compte 754 pages (voir D. Boudreaux, « Le plus grand gouvernement du monde », Free Market (novembre 1994)).
Concernant les indicateurs
de la préférence sociale croissante pour le temps (orientation vers le présent),
l'histoire révèle une tendance tout aussi claire.L'indicateur le plus direct
de la préférence sociale pour le temps est le taux
d'intérêt.Le taux d'intérêt est le rapport
de la valeur
des biens
présents
par rapport aux biens futurs.Un taux d'intérêt élevé implique une plus grande « orientation vers le présent » et un taux d'intérêt faible
implique une plus grande
« orientation vers l'avenir ».Dans des conditions
normales, c'est-à-dire en supposant une
augmentation du
niveau de vie
et des
revenus réels, on peut s'attendre à ce que le taux d'intérêt baisse et finisse par tendre vers zéro,
sans jamais l'atteindre tout à fait, car avec l'augmentation des revenus réels, l'utilité marginale
de l'argent
présent diminue par rapport à celle
de l'argent
futur.Par conséquent, toutes choses égales par ailleurs,
pour une courbe de préférence temporelle donnée, le taux d'intérêt doit baisser.
En fait, une tendance à la baisse des taux d'intérêt caractérise la tendance supraséculaire
de développement
de l'humanité.En Europe, au XIIIe siècle, le taux d'intérêt le plus bas sur les prêts à long terme « sûrs » était de 8 %.
Au XIVe siècle, les taux sont descendus à environ 5 %.
Au XVe siècle, ils sont tombés à 4 %.Au XVIIe siècle, ils sont descendus à 3 %.Et à la fin du XIXe siècle, les taux d'intérêt minimums avaient encore diminué pour atteindre moins de 2,5 % (voir Homer et Sylia, Histoire des taux d'intérêt, p. 557-558). Cette tendance n'a en aucun cas été linéaire.Elle a été fréquemment interrompue, en temps de guerres et de révolutions, par des périodes de hausse des taux d'intérêt.Mais la tendance générale à la baisse des taux d'intérêt reflète le progrès global de l'humanité, de la barbarie à la civilisation.Dans ce contexte historique,
et conformément à la théorie économique,
on pourrait s'attendre à ce que les taux d'intérêt du XXe siècle soient encore inférieurs à ceux du XIXe siècle.
Or, il n'existe que deux explications possibles à ce que cela ne soit pas le cas.La première,
possible, est que les revenus réels du XXe siècle n'aient pas dépassé ceux du XIXe siècle.
Cette explication peut être écartée sans risque sur la base de données empiriques.Seule la
seconde explication demeure.
Si les revenus réels sont en réalité plus élevés, mais que les taux d'intérêt ne sont pas plus bas,
alors la clause ceteris paribus ne peut plus être considérée comme vraie.Il s'agit plutôt d'un décalage vers le haut de la courbe de préférence temporelle, c'est-à-dire que les individus, en moyenne,
sont devenus plus orientés vers le présent, ce qui semble être le cas.
Une analyse
des taux d'intérêt moyens décennaux les plus bas du monde occidental
montre que les taux d'intérêt durant toute la période de la Première Guerre mondiale n'ont jamais été aussi bas, ni
plus bas encore, qu'ils ne l'avaient été durant la seconde moitié
du XIXe siècle.
Cette conclusion demeure inchangée, même
si l'on tient compte du fait que les taux d'intérêt modernes,
en particulier depuis les années 1970, intègrent une prime d'inflation systématique.Après ajustement
des taux d'intérêt nominaux récents en fonction de l'inflation afin d'obtenir une estimation
des taux d'intérêt réels,
les taux actuels apparaissent encore nettement supérieurs à ceux
d'il y a
100 ans.En moyenne, les taux d'intérêt minimums à long terme en Europe et aux États-Unis,
semblent aujourd'hui être nettement supérieurs à 4 %, et peut-être même à 5 %, soit
des taux d'intérêt supérieurs à ceux de l'Europe du
XVIIe siècle et égaux ou supérieurs à ceux du
XVe siècle. (Ibid., 554-555 ; Cipolla, Before the Industrial Revolution, 39.)
Parallèlement à cette évolution et reflétant un aspect plus spécifique du même
phénomène sous-jacent
que les
préférences sociales croissantes en matière de temps, les indicateurs
de
désintégration familiale ont connu une augmentation systématique.Jusqu'à la fin du XIXe siècle,
l'essentiel des
dépenses publiques était consacré au financement de l'armée.Les dépenses sociales
étaient quasi inexistantes.L'assurance était considérée comme relevant de la
responsabilité individuelle et la lutte contre la pauvreté comme le rôle de la
charité bénévole.
En revanche, reflétant
l'égalitarisme inhérent à la démocratie, la fin du XIXe siècle a vu le début de la
collectivisation de la
responsabilité individuelle.On en est arrivé à un point tel que l'essentiel des dépenses publiques est aujourd'hui absorbé par les prestations sociales : assurances obligatoires de l'État contre la maladie, les accidents du travail, la vieillesse, le chômage et une liste sans cesse croissante d'autres handicaps.
(Cipolla, Avant la révolution industrielle, p. 54-55 ; Flora, Économie et société de l'État en Europe occidentale, chap. 8 et p. 454). Par conséquent, en déchargeant progressivement les individus de la responsabilité de subvenir à leurs propres besoins en matière de santé, de sécurité et de vieillesse, la portée et l'horizon temporel de l'action prévoyance privée ont été systématiquement réduits.
En particulier, la valeur du mariage, de la famille et des enfants a diminué car ils sont moins nécessaires lorsqu'on peut compter sur l'aide publique.Depuis le début de l'ère
démocrate-républicaine, le taux de natalité dans les pays occidentaux est passé de 30 à 40 pour
1 000 habitants à environ 15 à 20 (voir Mitchell, European Historical Statistics 1750-1970, p. 16 et suivantes). Parallèlement, les taux
de divorce, d'illégitimité,
de familles monoparentales, de célibat et d'avortement ont augmenté de façon constante, tandis que les taux d'épargne personnelle ont commencé à stagner, voire à diminuer, au lieu d'augmenter proportionnellement ou
plus que proportionnellement à la hausse des revenus (voir A. C. Carlson, Family Questions (New Brunswick, N.J. : Transaction Publishers, 1992) ; idem, The
Swedish Experiment (New Brunswick, N.J. : Transaction Publishers, 1993) ; idem, « What Has
Governement Done to Our Families? », Essays in Political Economy 13 (Auburn : Ludwig von Mises
Institute, 1991)).Ch. Murray, Losing Ground (New York : Basic Books, 1984) ;voir aussi J. A. Schumpter,
Capitalism, Socialism, and Democracy (New York : Harper, 1942), chap.14. )
De plus, en raison de la dépréciation du droit résultant d'un flot incessant de lois et de la collectivisation des responsabilités induite par les politiques sociales, les taux de crimes graves, tels que les meurtres, les agressions, les vols qualifiés et les larcins, ont également connu une augmentation systématique.Dans le cours normal des choses, c'est-à-dire avec l'amélioration du niveau de vie, on peut s'attendre à ce que la protection contre les fléaux sociaux comme la criminalité s'améliore continuellement, tout comme on s'attend à ce que la protection contre les catastrophes naturelles devienne progressivement meilleure.En effet, dans l'ensemble du monde occidental, cela semble avoir été le cas
et ce, jusqu'à récemment, lorsque, durant la seconde moitié
du
XXe siècle, les taux de criminalité
ont commencé à augmenter régulièrement (Voir J. Q. Wilson et R. J. Herrnstein, Crime and Human Nature (New York : Simon & Schuster,
1985), p. 408-409 ; sur l'ampleur
de l'augmentation de l'activité criminelle provoquée par le républicanisme démocratique et l'État-providence au cours des
100 dernières années,
R.
D. McGrath, Gunfighters, Highwaymen, and Vigilantes (Berkeley : University of California Press,
1984), notamment le chapitre 13.)
Certes, il existe un certain nombre
de facteurs,
autres que l'irresponsabilité et le manque de clairvoyance accrus engendrés par la législation et la protection sociale, qui peuvent contribuer à la
criminalité.Les hommes commettent plus de crimes que les femmes, les jeunes plus que les personnes âgées, les Noirs
plus que les Blancs et les citadins plus que les ruraux.Il existe cependant une relation systématique
entre une forte préférence pour le temps et la criminalité.Par conséquent,
si
les degrés sociaux
de préférence temporelle augmentent, la fréquence des crimes graves devrait augmenter, comme cela s'est effectivement produit (Sur la relation entre une forte préférence temporelle et la criminalité, voir E. C. Banfield, The Unheavenly
City Revisited (Boston : Little, Brown & Company, 1974), notamment les chapitres 3 et 8 ; idem, « Present-Orientedness and Crime », Assessing the Criminal, éd. R. E. Barnett et J. Hagel (Cambridge :
Ballinger, 1977) ; Wilson et Herrnstein, Crime and Human Nature, p. 414-424).
Du point de vue de la
théorie économique élémentaire et à la lumière
des données historiques, une seconde leçon s'impose : un plaidoyer pour la dé-démocratisation.
Ce plaidoyer ne vise pas un retour à l'Ancien Régime.La légitimité
de la
monarchie semble avoir été irrémédiablement perdue.Un tel retour ne constituerait pas non plus une
véritable solution, car les monarchies, quels que soient leurs mérites relatifs, exploitent et
divulguent les revenus
de leurs sujets.L'idée
de républicanisme démocratique
doit plutôt être rendue ridicule en l'identifiant
comme la source
d'une
exploitation et d'un gaspillage croissants de l'État.Plus important encore, l'idée de l'alternative positive d'un ordre naturel doit être explicitée et une stratégie pour la concrétiser doit être définie (Voir H. H. Hoppe, « The Political Economy of Monarchy and Democracy and the Idea of a Natural
Order », Journal
of
Libertarian Studies 11, n° 2 (1995)).
D'une part, cela implique de comprendre que ce n'est pas l'exploitation, qu'elle soit monarchique ou démocratique,
mais la propriété privée, la production et l'échange volontaire qui
sont les sources ultimes
de la civilisation humaine.D'autre part, afin d'approcher
l'objectif
d'un ordre social non exploiteur, que l'on peut appeler anarchie de la propriété privée,
l'idée
de majoritarisme doit être retournée contre le pouvoir démocratique lui-même.
Sous toute forme
de gouvernement, même en démocratie, la classe dirigeante ne représente
qu'une faible proportion
de la population totale.Compte tenu de ce fait, il semblerait
possible de persuader une majorité
des électeurs qu'il est insultant de laisser
ceux qui vivent des impôts des autres avoir leur mot à dire sur le montant de ces impôts.La
majorité
des électeurs pourrait décider, démocratiquement, de retirer le droit de vote à
tous les employés du gouvernement et à tous ceux qui reçoivent des prestations sociales,
qu'ils soient bénéficiaires de l'aide sociale ou professeurs dans des universités publiques.
De plus, en parallèle de cette stratégie, il est nécessaire de reconnaître l'importance primordiale de la sécession.
La sécession implique toujours la séparation d'une population plus restreinte d'une population plus importante.
Elle constitue donc un vote contre la tendance à la consolidation de la démocratie et du majoritarisme.Pourvu que le processus de sécession aboutisse à des unités politiques suffisamment petites, il devient possible pour quelques individus, forts de la reconnaissance populaire de leur indépendance économique, de leurs remarquables réussites professionnelles, de leur vie personnelle moralement irréprochable, de leur jugement et de leur goût supérieurs, et de leur courage, d'accéder au rang d'autorités naturelles et volontairement reconnues, conférant ainsi une légitimité à l'idée d'un ordre naturel de juges concurrents (non monopolistiques) et de juridictions qui se chevauchent.
Un tel modèle existe déjà aujourd'hui dans le domaine du commerce et des voyages internationaux, qui relève d'une société de droit privé pur, et pourrait être institué plus largement comme réponse à la monarchie et à la démocratie.
Leçon trois : Contre le relativisme (positivisme)
Il n'existe pas de lois immuables en histoire.Les événements du passé n'étaient pas inévitables,
et notre avenir n'est pas gravé dans le marbre.L'histoire, tout comme le cours futur des événements,
a été et sera déterminé par des idées, vraies ou fausses.La formation des États,
la tendance à la centralisation politique, la transition de la monarchie à la démocratie,
ainsi que la résistance à l'exploitation gouvernementale, le renversement pacifique ou violent des gouvernements,
les mouvements sécessionnistes et le maintien d'un système de relations anarchiques dans la sphère politique et commerciale internationale (l'absence d'un gouvernement mondial) étaient et sont le résultat d'idées changeantes et conflictuelles, et de la répartition et de l'influence relatives de ces idées dans
l'esprit des individus.
L'histoire de l'Occident, et le rôle prépondérant du monde occidental dans l'histoire de l'humanité,
sont intimement liés à deux contributions intellectuelles typiquement occidentales : le rationalisme grec et le christianisme.L'Occident a intégré les idées grecques et chrétiennes,
puis, à la suite de la Renaissance, de la Réforme, de la Contre-Réforme, des Lumières,
et du Romantisme, a connu la désintégration et la dévolution successives de leur
synthèse vers l'idéologie actuelle du relativisme séculier (positivisme).
La pensée grecque classique, culminant dans l'œuvre d'Aristote, a légué à l'Occident une attitude rationaliste profonde : la conception de l'homme comme animal rationnel, le plus grand
respect de la logique et du raisonnement logique, une forte croyance en l'existence du droit naturel
et en l'intelligibilité de la nature et de l'homme, ainsi qu'un réalisme et un ancrage dans le monde concrets.
Cependant, comme corollaire du rationalisme, la Grèce a également produit le sophisme, le scepticisme et le relativisme (voir Rothbard, La pensée économique avant Adam Smith, chap. 1).
Après des débuts confus et de nombreux schismes avortés,
dus à d'importantes incohérences et contradictions dans le système des Saintes Écritures, le christianisme dominant a adopté la conception grecque de la mondanité (ne serait-ce que comme une fin temporelle et transitoire).
Il a affirmé le passage de la Genèse : « Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre,
et soumettez-la ; dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel,
et sur tout être vivant qui se meut sur la terre.» Il a également adopté le profond respect des Grecs pour la rationalité et leur ferme conviction de l'intelligibilité de la nature et de l'homme, ainsi que de la possibilité du progrès humain.Le christianisme dominant a apporté plusieurs autres
contributions uniques.Plus encore que le paganisme grec, le monothéisme chrétien a mis l'accent sur la cohérence logique, sur l'idée de l'universalité de la loi et sur l'unité de la pensée.De plus, en considérant chaque homme comme créé à l'image de Dieu,
le christianisme a donné à l'idée grecque de loi naturelle une tournure résolument individualiste.Les droits humains naturels, en particulier, sont devenus des droits humains individuels, qui s'appliquaient de manière égale à
chaque être humain et unissaient toute l'humanité dans une seule œcumène.
De plus, le christianisme dominant s'est progressivement affranchi de ses origines largement sectaires.
À l'époque où l'unité chrétienne de base était une secte, fondée sur la propriété communautaire, voire communiste,
et contrôlée par un chef de secte ou une hiérarchie de chefs.
Influencé par ses longs contacts avec Rome et le système romain de la famille et de la parenté,
le christianisme dominant a accepté la famille et le foyer privé comme
unité de base de la vie civile (la propriété communautaire étant reléguée aux monastères et à la
vie monastique).De plus, la famille a fourni le modèle de l'ordre social chrétien.
De même qu'un ordre hiérarchique existait dans chaque famille, il existait un ordre hiérarchique au sein de la communauté chrétienne : enfants, parents, prêtres, évêques, archevêques,
cardinaux, pape et enfin Dieu le Père, transcendant et souverain.De même, en ce qui concerne les affaires terrestres, la société était perçue comme une hiérarchie quasi familiale
de propriétaires fonciers libres, de chevaliers, de vassaux, de seigneurs et de rois féodaux, liés par un système complexe
de relations de parenté.Et, à l'instar de la suprématie des valeurs spirituelles dans la
famille, le pouvoir terrestre des seigneurs et des rois était considéré comme subordonné et soumis à
l'autorité spirituelle et intellectuelle suprême des prêtres, des évêques, du pape et, en fin de compte,
de Dieu
En effet, cette combinaison d'individualisme, d'universalisme, d'orientation familiale et de parenté,
de reconnaissance d'une hiérarchie sociale à plusieurs niveaux et
de reconnaissance de la suprématie de l'Église universelle et supraterritoriale sur tout seigneur ou roi particulier a façonné le christianisme en une puissante arme idéologique contre la montée en puissance de l'État.
(Voir Lord Action, Essays in the History of Liberty (Indianapolis : Liberty Fund, 1985), chap. 2 ;
Rothbard, Economic Thought Before Adam Smith, chap. 2-4 ; R. Nisbet, Prejudices (Cambridge : Harvard University Press, 1982), p. 11.) Cependant, la doctrine chrétienne, telle qu'incarnée dans la philosophie scolastique,
souffrait d'une contradiction interne inévitable.La scolastique n'est pas parvenue à
combler le fossé entre la croyance et le dogme révélé, d'une part, et la connaissance et l'intelligibilité, d'autre part.Par conséquent, son acceptation du rationalisme n'était finalement
que conditionnelle.(Voir L. v. Mises, Theory and History (Auburn, Ala. : Ludwig von Mises Institute, 1985), p. 44 et suiv. ; E.
Cassirer, The Myth of the State (New Haven : Yale University Press), chap. VII.) À la suite d'une série de défis idéologiques, le système scolastique
se désintégra lentement, et le rempart idéologique qu'il constituait jadis contre
l'empiètement du pouvoir étatique s'éroda peu à peu.
Avec la Renaissance, le paganisme grec et la laïcité firent leur retour sur la scène idéologique.
Le relativisme moral se répandit et des idéologues prônant un pouvoir étatique illimité, tels que
Machiavel, gagnèrent en influence, préparant le terrain intellectuel à de nombreux
tyrans et despotes locaux.L'attention se détourna des sciences.Le mysticisme connut un essor important.
On accorda une importance accrue aux arts et, reflétant la
« liberté » nouvellement acquise vis-à-vis des contraintes religieuses et morales, les arts devinrent de plus en plus
profanes et sensuels, comme en témoignent les peintures érotiques du Corrège et les écrits de Boccace
et de Rabelais.(Voir A. Ruestow, Freedom and Domination. A Historical Critique of Civilization (Princeton, N.J. :
Princeton University Press, 1980), 256-267 ; Nisbet, Prejudices, 261 et suiv. ; Rothbard, Economic Thought
Before Adam Smith, chap. 6 ; Q. Skinner, The Foundations of Modern Political Thought 1 (Cambridge : Cambridge University Press, 1978).)
En réaction idéologique à ces tendances « décadentes », qui avaient également affecté l'Église
traditionnelle, la Réforme marqua un net retour à la religion.Cependant, la nouvelle religiosité protestante était résolument réactionnaire : antirationaliste et égalitaire.
La foi, considérée comme le seul chemin vers le salut, était perçue comme le fondement du
christianisme, tandis que cette « raison prostituée », comme l'appelait Luther, était méprisée.
La volonté de Dieu était considérée comme inintelligible et irrationnelle ;la doctrine augustinienne de la
prédestination humaine fut remise au goût du jour ;le destin de chaque personne était considéré comme dépendant de la
grâce de Dieu et de Son décret insondable.Parallèlement, la Bible fut
élevée au rang d'autorité religieuse suprême, et l'idée d'un « sacerdoce universel »,
fondé sur la lecture personnelle de la Bible par chacun et transmis directement par la
hiérarchie spirituelle de l'Église, fut promue.Chaque personne en vint à être considérée comme
une autorité religieuse indépendante et égale, soumise uniquement à sa propre conscience.La
distinction autrefois établie entre une vie séculière et une vie religieuse institutionnellement séparée,
des prêtres et des moines, fut effacée, et toute la vie fut perçue comme un exercice de la foi chrétienne.
(Voir Ruestow, Freedom and Domination, p. 267-287.)
L'antirationalisme a entraîné un ralentissement du développement des sciences, ainsi qu'un déclin de la littérature et des arts.
Plus importants encore furent les effets de l'égalitarisme protestant.Non seulement il a conduit à la destruction de l'unité de l'Église,
mais, en l'absence de hiérarchie spirituelle clairement définie, c'est-à-dire avec la démocratisation de l'autorité religieuse,
le mouvement protestant s'est rapidement désintégré en de nombreuses branches.
Des courants longtemps oubliés du christianisme primitif, tels que le millénarisme, l'anabaptisme et le communisme, ont refait surface.La prolifération des confessions religieuses,
des cultes et des sectes, incompatibles entre eux mais chacun fondé sur les Saintes Écritures comme autorité suprême et fondamentalement protégé de toute recherche rationnelle,
a favorisé la désintégration sociale, l'hostilité mutuelle et, finalement, des guerres d'une ampleur et d'une
brutalité inégalées en Occident jusqu'à la fin du XIXe et au XXe siècle.
(Voir J.F.C. Fuller, The Conduct of War (New York : Da Capo, 1992), chap. 1) De plus, en brisant l'unité de l'Église catholique et en sapant
l'idée d'une hiérarchie spirituelle, la révolution protestante a isolé et affaibli
l'individu face aux dirigeants terrestres.Les dirigeants, débarrassés de l'autorité contrebalançante d'une Église universelle et de sa hiérarchie,
exploitèrent avec empressement cette occasion d'étendre le pouvoir de l'État en établissant de nombreuses Églises territoriales et en fusionnant les pouvoirs séculier et ecclésiastique entre leurs mains.
La Contre-Réforme a reproduit dans le monde catholique restant ce que la Réforme
avait accompli dans le monde protestant.Partout, les rois féodaux, autrefois faibles, sont devenus de puissants monarques absolus. (Voir Rothbard, Economic Thought Before Adam Smith, chap. 5) En réaction à la Réforme et à la
Contre-Réforme, les Lumières des XVIIe et XVIIIe siècles
ont donc marqué un retour décisif du rationalisme.Mais le rationalisme des Lumières
a souffert – et a finalement succombé – à cause de deux défauts fondamentaux.
D'une part, en réaction à la ferveur religieuse suscitée par la Réforme et la
Contre-Réforme, le rationalisme des Lumières était significativement anticlérical
et même antichrétien.En revanche, influencé par le protestantisme, il s'agissait d'un rationalisme résolument égalitaire.
(Voir Ruestow, Freedom and Domination, p. 301-326 ; Cassirer, The Myth of the State, chap. XIV.)
La reconnaissance de la suprématie et de l'autonomie de la raison, ainsi qu'un regain d'intérêt
pour la philosophie stoïcienne et la scolastique tardive (Molina, Suarez, Mariana), ont conduit à l'élaboration d'une nouvelle doctrine laïque et purement rationnelle des droits naturels, centrée sur les notions de propriété de soi, de propriété privée et de contrat (Althusius, Grotius Pufendorf, Locke, Thomasius et Wolff).Le souverain terrestre était considéré comme soumis aux mêmes principes universels et éternels de justice que tout autre être humain, et un État ne pouvait justifier sa légitimité que par un « contrat » entre propriétaires privés, faute de quoi il ne pouvait être justifié.(Voir Cassirer, Le Mythe
de
l'État, chap. XIII ; Ruestow, Liberté et Domination, p. 301-326.) Des divergences importantes subsistaient quant à la signification précise
du terme
« contrat » (N'engageait-il que les signataires initiaux ? Pouvait-il être révoqué ?),
mais il ne fait guère de doute que, sous l'influence idéologique croissante
de la
doctrine des droits naturels, le pouvoir
des rois se trouva de plus en plus limité (Voir également J. Tuck, Théories des droits naturels (Cambridge : Cambridge University Press, 1979) ;
Rothbard, La pensée économique avant Adam Smith, notamment p. 369 et suiv.)
Cependant, en raison de son anticléricalisme (comme chez Voltaire, par exemple) et de son égalitarisme,
qui allait jusqu'à nier toute différence innée entre les êtres humains
et croyait que tous les hommes étaient également capables
de pensée rationnelle (comme chez Helvétius et,
sous l'égide empiriste, chez Locke, par exemple), le rationalisme des Lumières a commis
une erreur sociologique fatale.Il était aveugle au fait que, dans le monde réel, où les hommes
ne sont pas égaux, son idéal
d'une société purement contractuelle fondée sur l'institution
de la propriété privée ne pouvait être maintenu et défendu contre les agressions et invasions internes ou externes
que si
une société possédait une structure hiérarchique distincte,
c'est-à-dire un ordre hiérarchique volontairement reconnu
d'institutions et d'autorités intermédiaires interconnectées horizontalement et verticalement ;et que le christianisme et la hiérarchie
de l'Église devraient fonctionner comme l'une des
plus importantes
de ces
autorités intermédiaires. (Voir
W.
Roepke, Die Gesellschaftskrisis der Gegenwart (Erlenbach : E. Rentsch, 4942), chap.
4, notamment p. 74 et suivantes ; également Mises, Theory and History, p. 47 et suivantes.) Égaré par son anticléricalisme et son égalitarisme, le rationalisme des Lumières a accentué la tendance (amorcée avec la Réforme protestante) à
isoler l'individu vis-à-vis des dirigeants temporels :
à
éliminer toutes les autorités intermédiaires et à soumettre chaque individu de manière égale et directe à l'autorité exclusive
de l'État, favorisant ainsi la centralisation
du pouvoir d'État
L'erreur sociologique fondamentale
de cette conception fut révélée par les événements
de la
Révolution française.Lorsque la monarchie absolue s'effondra finalement sous les applaudissements
de la quasi-totalité des philosophes des Lumières, rien ne put combler le vide de pouvoir.
L'autorité et l'indépendance économique
de l'Église furent anéanties, et tous les
liens et institutions féodaux existants furent détruits.Par conséquent, à la
consternation de la plupart des
penseurs des Lumières, la Révolution dégénéra rapidement en
chaos, en brutalité, en terreur, en dictature, en agressions nationalistes et, finalement, en restauration
de l'Ancien Régime.
De ce fait, la philosophie rationaliste des Lumières fut complètement discréditée.
En réaction à la Révolution française et aux Lumières, et inspiré par des auteurs prérévolutionnaires tels que Jean-Jacques Rousseau, le romantisme s'imposa.
(Voir Ruestow, Freedom and Domination, 343-6H ; Cassirer, Le Mythe
de
l'État, chap. XIV ;
Mises, Théorie et Histoire, chap. 4O)
La théorie du droit naturel fut rejetée.Selon la vision romantique du monde,
il n'existait aucun droit humain ni aucune loi sociale absolument et universellement vrais.L'histoire,
plutôt que la théorie, devint le centre d'attention.Chaque individu, chaque tribu et
chaque peuple était considéré comme ayant sa propre histoire unique ;et comme il n'existait aucune norme absolue
de bien et de mal,
chaque histoire était considérée comme ayant une valeur égale (relativisme historique).L'histoire n'était étudiée ni pour porter un jugement sur le passé ni
pour tirer des leçons pour l'avenir, mais uniquement pour révéler la diversité de l'humanité et des traditions humaines (multiculturalisme).Dépourvue de toute théorie, l'histoire n'avait aucune
utilité ni implication pratique.Elle était étudiée pour elle-même, dans le seul but d'un
enrichissement intellectuel « intérieur ».De même, chaque religion était considérée comme ayant un droit
qui lui était propre : le mysticisme, le platonisme, le bouddhisme, le paganisme et le déisme n'étaient pas moins importants que le christianisme ;
et la religiosité, elle aussi, était perçue comme une affaire entièrement privée, comme une question de
choix « intérieur » sans aucune implication pratique.Au lieu de considérer la connaissance et les
croyances comme des outils d'action, le romantisme les considérait comme des instruments d'expression esthétique ou
poétique, et l'attitude romantique envers le monde extérieur des événements physiques était celle de la contemplation passive, du quiétisme, du retrait, de la résignation, voire du
fatalisme.Le monde extérieur était considéré comme inintelligible, mû par des forces irrationnelles ou mystiques,
et finalement sans importance.La seule chose qui comptait vraiment était
la liberté de pensée et d'imagination « intérieure » de chaque personne.
Sans surprise, le pouvoir de l'État s'est accru sous l'influence du romantisme (voir L. V. Mises, Socialism (Indianapolis : Liberty Fund, 1981), notamment p. 419 et suivantes ; M. N. Rothbard, Free-inquality, Primitivism, and the Division of Labor (Auburn : Ludwig von Mises Institute, 1991)).
Si l'histoire est considérée comme la source et l'origine du « droit », alors tout État est indubitablement « juste » ;et si le pouvoir de l'État s'accroît, il ne peut le faire que par « droit historique ».
Par conséquent, l'État et la croissance de son pouvoir devraient toujours être accueillis avec une attitude contemplative d'acceptation résignée.Quel meilleur message un dirigeant pourrait-il souhaiter ?
Cependant, en raison d'une lacune importante dans la vision romantique du monde, son influence s'est rapidement estompée, pour être complétée puis finalement éclipsée par le positivisme, le paradigme philosophique dominant de notre époque.
La vision romantique souffrait d'un défaut évident : même si on l'acceptait
comme plausible pour le monde social, elle ne pouvait toujours pas rendre compte de l'existence des
sciences naturelles et de la technologie.De toute évidence, celles-ci ne tiraient pas leur justification de l'histoire,
et l'étude de la nature et de la technologie (contrairement à celle de la société) n'était pas désintéressée et entreprise pour elle-même.
Au contraire, les sciences naturelles et la technologie
semblaient tirer leur justification de leur succès pratique actuel.Dans
ce domaine au moins, un progrès identifiable existait, et il n'était certainement pas vrai que
chaque époque ou épisode historique puisse être considéré comme également juste et digne d'intérêt.Le positivisme offrait une solution séduisante à ces difficultés idéologiques.
Influencé par l'empirisme du XVIIIe siècle, et notamment par Hume, le positivisme des XIXe et XXe siècles partageait la plupart de ses postulats antirationalistes avec les romantiques.À l'instar des romantiques, mais en net contraste avec les Lumières rationalistes, les positivistes rejetaient l'idée d'une éthique rationnelle et d'une théorie des droits naturels.Les jugements de valeur étaient considérés comme arbitraires, relevant du goût personnel et incapables de justification rationnelle.La raison n'était pas maîtresse, mais esclave des passions.La théorie des droits naturels, en particulier, n'était rien d'autre qu'une métaphysique absurde.En effet, dans la mesure où une différence existait entre le romantisme et le positivisme, elle résidait dans le fait que le relativisme moral des positivistes était apparemment encore plus extrême et radical.Tandis que les romantiques relativisaient la religion, ils reconnaissaient néanmoins la valeur de certaines religions ;et, bien que les romantiques niassent l'existence de valeurs absolues, ils valorisaient toujours l'histoire et la tradition.En revanche, le positivisme, tout comme le rationalisme des Lumières à cet égard, était résolument laïc (la religion était considérée comme une simple invention) et anhistorique (le passé n'avait aucune valeur particulière).
Le positivisme partageait avec le romantisme la conception relativiste selon laquelle la raison est incapable de
reconnaître des lois positives (causales) nécessairement universelles et immuables.En effet,
le rejet de la possibilité même, en théologie kantienne, de véritables propositions synthétiques a priori est l'un des
fondements
du
positivisme (Voir L. Kolakowski, Die Philosophie des Positivismus (Munich : Piper, 1971) ; H. H. Hoppe,
Kritik der kausalwissenschaftlichen Sozialforschung (Opladen : Westdeutscher Verlag, 1983) ; idem,
The Economics and Ethics
de
la propriété privée, partie II ; Mises, Theory and History, chap. 11 ; idem,
The Ultimate Foundation
de
la science économique (Kansas City, Kansas : Sheed, Andrews & McMeel,
1978) ; B. Blanshard, Reason and Analysis (LaSalle : Open Court, 1964)). Selon le
positivisme, il n'existe pas de proposition positive non hypothétiquement vraie.Des lois (empiriques) existent.Autrement dit,
rien de la réalité ne peut être considéré comme vrai a priori.En réalité, toute connaissance empirique
est une connaissance hypothétique, et toute connaissance non hypothétique est une connaissance analytique qui ne contient aucune information empirique, mais consiste uniquement en
conventions et définitions symboliques arbitraires.La seule différence entre le
relativisme positiviste et le relativisme romantique était d'ordre psychologique.Le
relativisme romantique était celui
d'un artiste, c'est-à-dire d'un poète, d'un romancier ou d'un historien, dont le sujet
était le monde intérieur
du sens, du but, de l'expression et de l'émotion.Par conséquent,
il avait tendance à considérer les individus comme différents (uniques) et abordait son sujet de manière
passive afin de développer son appréciation, son empathie ou
sa sympathie personnelles.
En revanche, le relativisme positiviste était celui
d'un ingénieur, d'un physicien expérimental
ou d'un chimiste.Son sujet d'étude était le monde physique extérieur
des données sensorielles,
et il avait tendance à considérer les individus comme identiques (égaux).Il abordait son sujet
avec une attitude activiste,
de manipulation et d'intervention physiques.
En fait, comme on peut le constater à partir de la conception positiviste
de la logique, on ne peut affirmer
que le relativisme positiviste soit encore moins relativiste.Tandis que les romantiques considéraient la logique
et le raisonnement déductif comme l'égal de l'intuition et de la révélation mythique, les positivistes
la considéraient comme vide
de tout contenu empirique.Cependant, grâce à son attitude activiste
(expérimentale), la philosophie positiviste semblait au moins laisser place à
l'idée
de
loi a posteriori
— d'essais
et d'erreurs, de conjectures hypothétiques, de confirmation
et de réfutation
— et,
donc,
de la possibilité
de progrès scientifique (tel qu'il se manifeste dans le domaine
des sciences naturelles). (À proprement parler, même cette impression est erronée.Car comment serait-il possible de considérer deux ou plusieurs expériences d'observation comme se réfutant ou se confirmant mutuellement plutôt que comme de simples expériences isolées ?)
Si
le relativisme contemplatif
des Romantiques avait été bénéfique à la santé
de l'État et à la croissance
de la puissance étatique,
l'influence grandissante du relativisme activiste
des Positivistes s'est avérée encore plus profitable.Selon le positivisme, l'éthique n'est pas une discipline cognitive.
Aucun énoncé normatif n'a de meilleur fondement qu'un autre.
Mais après tout, quel mal y a-t-il à ce que chacun tente d'imposer aux autres ce qu'il souhaite ?Certainement rien ;tout est permis.L'éthique se réduit au
problème
de ce que l'on peut faire impunément.Quel meilleur message pourrait-il y avoir pour ceux qui sont au pouvoir ?
C'est
précisément ce qu'ils veulent entendre : la force fait le droit !
De même, ils seront ravis du message
du positivisme concernant les
sciences sociales.Dans le domaine
des
sciences naturelles, la doctrine positiviste est relativement
inefficace.Cela n'a pas, et n'aurait pas pu, fondamentalement changé le cours des sciences naturelles.Cependant, on ne peut en dire autant des sciences sociales.Sous l'influence croissante du positivisme, l'économie en particulier a été détruite au point d'être méconnaissable, et ce rempart idéologique autrefois puissant contre l'empiètement du pouvoir d'État a disparu. (Voir H. H. Hoppe, « Le rationalisme autrichien à l'ère du déclin du positivisme », Journal des Économistes et des Études Humaines 2, n° 2/3 (1991)).
Du Moyen Âge chrétien à la scolastique espagnole, jusqu'aux XVIIe et XVIIIe siècles des Lumières,
parallèlement et intimement lié au développement
de la théorie
normative des droits naturels, un corpus systématique
de théorie économique
s'est développé, culminant dans les écrits
de Cantillon et Turgot.Selon cette
tradition intellectuelle – perpétuée au XIXe siècle par Say, Senior, Cairnes,
Menger et Boehm-Bawerk, et au XXe siècle par Mises, Robbins et
Rothbard – l'économie était perçue comme une « logique
de l'action ».Partant de propositions allant de soi
et les combinant à quelques hypothèses empiriques et vérifiables empiriquement,
l'économie a été conçue comme une science axiomatique-déductive et les théorèmes économiques comme des propositions à la fois réalistes et
non hypothétiquement ou a priori vraies. (Voir M.N. Rothbard,
Individualism and
the Philosophy
of
the Social Sciences (San Francisco, Calif. Cato Institute,
1979) ; H. H. Hoppe, Praxeology and Economic Science (Auburn : Ludwig von Mises Institute, 1988)). Considérons, par exemple, les propositions économiques suivantes :
Dans tout échange volontaire, les deux partenaires doivent s'attendre à un profit,
ils doivent évaluer les biens à échanger comme ayant une valeur inégale et
leurs préférences doivent être opposées. Ou encore :
Lorsqu'un échange n'est pas volontaire, mais forcé,
comme le vol à main armée ou l'imposition,
l'une des parties à l'échange bénéficie
aux dépens
de
l'autre.Chaque fois que des lois sur le salaire minimum sont appliquées et exigent des salaires supérieurs aux salaires du marché, un chômage involontaire en résulte.De même : chaque fois que la quantité de monnaie augmente tandis que la demande de monnaie reste inchangée, le pouvoir d'achat de la monnaie diminue.De plus : toute offre de monnaie est également « optimale », de sorte qu'aucune augmentation de la masse monétaire ne peut améliorer le niveau de vie général (même si elle peut avoir des effets redistributifs).De plus : la propriété collective de tous les facteurs de production rend impossible la comptabilité analytique et, par conséquent, conduit à des erreurs d'allocation permanentes.De plus : la taxation des producteurs de revenus, toutes choses égales par ailleurs, augmente leur taux effectif de préférence temporelle et, par conséquent, conduit à une baisse de la production de biens.Apparemment, ces théorèmes contiennent des connaissances sur la réalité, et pourtant, ils ne semblent pas être des propositions hypothétiques (empiriquement falsifiables), mais plutôt vraies par définition.
Selon le positivisme, il n'en est rien.Dans la mesure où ces propositions prétendent avoir une signification empirique, elles doivent être des hypothèses, toujours soumises à une confirmation ou une réfutation empirique.On pourrait formuler l'exact opposé des propositions ci-dessus sans pour autant affirmer que quoi que ce soit puisse être reconnu d'emblée, a priori, comme faux et absurde.Seule l'expérience tranchera.
Ainsi, en adoptant la doctrine positiviste, le bandit de grand chemin, le percepteur, le syndicaliste, le président de la Réserve fédérale agiraient légitimement, d'un point de vue scientifique, en affirmant que l'impôt profite aux contribuables et accroît la production, que les lois sur le salaire minimum augmentent l'emploi et que la création de monnaie fiduciaire engendre une prospérité générale.En bon positiviste, il faudrait admettre qu'il s'agit là d'hypothèses.Les effets prévus étant « bénéfiques »,
il convient toutefois de les tester.
Après tout, on ne se ferme pas à la nouveauté et l’on est toujours prêt à réagir avec souplesse et ouverture d’esprit, en fonction du résultat de cette expérience.Pourtant, si le résultat n'est pas celui escompté, et que les
voleurs ou les contribuables ne semblent pas en bénéficier, que l'emploi diminue en réalité, ou que l'économie se contracte
au lieu d'une prospérité générale, on peut toujours recourir
« scientifiquement légitime » à la possibilité d'« immuniser » ses hypothèses. Quelles que soient les preuves empiriques avancées contre elles, dès qu'on
adopte le positivisme, la cause du voleur ou du percepteur est à l'abri de toute critique décisive,
car tout échec peut toujours être attribué à une
variable intermédiaire encore
incontrôlée. Même l'expérience la mieux menée ne pourrait changer cette
situation, car il serait impossible de contrôler toutes les variables susceptibles d'avoir une influence sur la variable à expliquer ou sur le résultat à produire.
Quelles que soient les accusations portées contre le voleur, le percepteur ou la
chaîne
de
la Réserve fédérale, la philosophie positiviste sera toujoursPermettre
à chacun de préserver et de sauver le « noyau dur »
de son « programme de recherche ».L'expérience nous informe simplement qu'une expérience particulière n'a pas atteint son objectif, mais elle ne peut jamais nous dire
si
une expérience légèrement différente produira des résultats différents.Pourquoi, alors,
le voleur, le percepteur ou le président
de la Réserve fédérale ne voudraient-ils pas
minimiser toutes les expériences apparemment falsifiantes comme étant simplement accidentelles, tant qu'ils
peuvent personnellement tirer profit de leurs expériences de vol, de taxation ou de création monétaire ?
Pourquoi ne voudrait-il pas interpréter toutes les falsifications apparentes comme des expériences
produites par une circonstance malheureusement négligée et qui
disparaîtraient ou se transformeraient en leur exact contraire, révélant la « véritable » relation
entre les impôts, les lois sur le salaire minimum, la création
de monnaie et la prospérité, une fois
ces circonstances maîtrisées ? (Voir H. H. Hoppe, Une théorie
du socialisme et du capitalisme (Boston : Kluwer, 1989), chap.6.)
L'attitude économique que prône le positivisme est celle
d'un
ingénieur social relativiste
dont la devise est : « Rien ne peut être formellement déclaré impossible dans le
domaine des
phénomènes sociaux et il n'y a rien qu'on ne puisse vouloir expérimenter
sur ses semblables, pourvu qu'on garde l'esprit ouvert.» Sans surprise, ce message
a rapidement été perçu par les puissants comme une arme idéologique redoutable
dans la poursuite
de leur objectif
d'accroître leur contrôle sur la société civile et
de s'enrichir
aux dépens
d'autrui.En conséquence, un soutien considérable a été accordé au
mouvement positiviste, qui a rendu la pareille en détruisant l'éthique et
l'économie,
bastions traditionnels du
rationalisme social.Elle
a effacé de la conscience publique
un vaste corpus
de connaissances qui constituait autrefois une partie apparemment permanente
de l'héritage de la pensée et de la civilisation occidentales,
faisant ainsi naître l'idéologie
du XXe siècle, présenté comme « l'ère
de l'expérimentation sociale illimitée ». (Voir Mises, Human Action, partie 7 ; idem, The Ultimate Foundation
de la
science économique, notamment les chapitres
5 à 8, qui concluent par ce verdict : « Dans la mesure où le principe empiriste du positivisme logique se rapporte
aux méthodes expérimentales des sciences naturelles, il ne fait qu'affirmer ce que personne ne remet en question.
Dans la mesure où il rejette les principes épistémologiques des sciences de l'action humaine, il est non seulement
entièrement dans l'erreur, mais il sape aussi sciemment et intentionnellement les fondements intellectuels
de la
civilisation occidentale » (133))
À la lumière
de l'histoire
de la
philosophie occidentale, une troisième leçon s'impose : un plaidoyer pour
un retour au rationalisme.Ce plaidoyer n'est ni un plaidoyer pour un retour au rationalisme aristotélicien-
chrétien
de la philosophie thomiste et scolastique, ni un plaidoyer pour un retour
au rationalisme particulier
des Lumières.À mesure que la légitimité
du pouvoir monarchique a décliné, il en va peut-être de même pour le christianisme et l'Église chrétienne.
Comme le disait Nietzsche, « Dieu est mort ».Un retour au passé chrétien ne serait pas non plus souhaitable,
car le rationalisme chrétien n'a jamais été que conditionnel.Il serait en revanche
possible d'adopter le rationalisme exposé il y a plus de trois siècles par
Grotius.« Même la volonté d'un être omnipotent », écrivait Grotius, « ne peut changer les principes de la morale ni abroger les droits fondamentaux garantis par les
lois naturelles. »Ces lois conserveraient leur validité objective même si l'on devait
supposer – ce qui est impossible – qu'il n'y a pas de Dieu ou qu'il ne se soucie pas des affaires humaines.
(Voir Cassirer, Le Mythe de l'État, p. 172 ; Rothbard, La Pensée économique avant Adam Smith, p. 72.)
Contrairement au rationalisme des Lumières, le rationalisme à restaurer devra
être inconditionnel et résolument non égalitaire.Il doit s'agir d'un rationalisme qui reconnaisse
comme un fait primordial l'existence d'inégalités fondamentales entre les êtres humains.
Ce fait devrait être célébré comme le fondement de la division du travail et de la civilisation humaine.De plus, en raison de la diversité des talents humains, dans toute société d'un certain degré de complexité,
quelques individus, grâce à leurs réalisations supérieures en termes de richesse, de sagesse, de bravoure ou d'une combinaison de ces qualités, acquerront le
statut d'« élite naturelle » ;et, en raison de la sélection des partenaires et des lois de l'héritage civil et génétique,
le statut de membre de l'élite naturelle sera très probablement transmis au sein d'un nombre relativement restreint de familles.Il faut également reconnaître ouvertement
que l'existence de hiérarchies sociales et de rangs d'autorité est non seulement
logiquement compatible avec l'idée d'universalité du droit éthique et économique, mais
constitue le présupposé sociologique de leur reconnaissance même.
Affirmer qu'une éthique rationnelle n'existe pas n'implique pas la « tolérance »
ni le « pluralisme », comme le prétendent à tort des tenants du positivisme tels que Milton Friedman,
et l'absolutisme moral n'implique pas l'« intolérance » ni la « dictature ». Au contraire, sans valeurs absolues, la « tolérance » et le « pluralisme » ne sont que d'autres idéologies arbitraires
et il n'y a aucune raison de les accepter plutôt que d'autres, comme le cannibalisme ou l'esclavage. Ce n'est que si des valeurs absolues, telles que le droit humain à l'autonomie,
existent, c'est-à-dire seulement si le « pluralisme » ou la « tolérance » ne sont pas simplement parmi une multitude de
valeurs tolérables, que le pluralisme et la tolérance peuvent être réellement préservés.
Il n'est pas vrai, comme le suggère Friedman, que la vision positiviste considérant toute connaissance empirique comme purement hypothétique implique une « modestie » intellectuelle, tandis que ceux qui défendent le point de vue opposé seraient coupables d'« orgueil » intellectuel.C'est l'inverse.
Si toute connaissance non hypothétique est empiriquement dénuée de sens et si toute connaissance empirique est analytique, alors quel est le statut de cette proposition ?
Si on la considère comme analytique, ce n'est rien d'autre qu'une définition arbitraire, sans contenu empirique.Toute autre définition serait tout aussi valable et vide.
Si on suppose qu'elle a un sens empirique, c'est une hypothèse selon laquelle la connaissance empirique est hypothétique et les tests empiriques sont des tests de connaissances hypothétiques.Toute autre hypothèse, tout autre test empirique ou
référence
est alors tout aussi
possible.
Enfin,
si
la
proposition est considérée comme empiriquement
sincère ?
et pourtant, a priori, catégoriquement, non hypothétiquement ou a priori vraie,
la
doctrine post-hoc s'avère être un non-sens auto-contradictoire.Ce n'est guère de la modestie, mais bien de la permissivité intellectuelle pure et simple !
En revanche,
si l'on admet l'existence
de connaissances empiriques non hypothétiques,
cela
n'implique pas que
toute, ni même la majeure partie des connaissances empiriques soit
de cette nature,
mais seulement
qu'il est possible de distinguer les deux types de connaissances empiriques,
et que cette distinction, ainsi que la délimitation
de deux types de questions et réponses empiriques,
constitue en elle-même une distinction empirique non hypothétiquement vraie.De plus, contrairement à la permissivité positiviste
du « rien n'est certain » et du « tout est possible », et à son
mépris, voire son mépris, pour l'étude
de l'histoire, supposer l'existence
de connaissances empiriques non hypothétiques implique une modestie intellectuelle fondamentale.Car
si des lois non hypothétiques existent, on peut s'attendre à ce que ces lois soient des vérités « anciennes »,
découvertes depuis longtemps.Les lois non hypothétiques « nouvellement » découvertes, bien que n'étant évidemment pas impossibles,
devraient être des événements intellectuels rares, et plus elles paraissent « nouvelles », plus elles devraient être « suspectes ».
C'est pourquoi l'attitude rationaliste est une attitude d'
humilité intellectuelle et de
respect de l'histoire de la
pensée (et
de la
philosophie et de l'économie en particulier). (Sur la modestie intellectuelle du rationalisme, (voir E. Cassirer, Le Mythe
de
l'État, chap. XIII.)) On peut s'attendre à ce que la plupart des connaissances empiriques non hypothétiques existent déjà et,
au pire, nécessitent d'être
redécouvertes (plutôt que nouvellement inventées).Autrement dit, dans
le domaine
des
sciences empiriques non hypothétiques telles que la philosophie, la logique, les mathématiques,
l'éthique et l'économie, il faut s'attendre à ce que le « progrès » scientifique soit extrêmement
lent et laborieux, et le « danger » ne réside pas tant dans le fait que rien de nouveau et de meilleur ne soit
ajouté au corpus de connaissances existant,
que dans le fait qu'un corpus de connaissances déjà existant soit seulement partiellement réappris ou oublié.
Conformément à cette humilité intellectuelle fondamentale, la réponse rationaliste à
la destruction positiviste
de l'éthique (considérée comme non scientifique) et de l'économie (considérée comme empiriquement vide ou hypothétique), bien qu'apparemment largement oubliée ou méconnue,
est tout sauf « nouvelle », et bien qu'elle ait des implications étonnamment radicales, celles-ci peuvent
difficilement être qualifiées de « dictatoriales » ou d'extrémistes. (À titre d'illustration des travaux des deux rationalistes sociaux les plus éminents
du
XXe siècle, voir
Mises, Human Action and Theory and History ; et M. N. Rothbard, Man, Economy, and State (Los Angeles : Nash, 1972) ; The Ethics
de
la liberté ; Economic Thought Before Adam Smith ; et Classical
Economics.)
Chaque personne est propriétaire de son propre corps ainsi que de tous les biens naturels qu'elle utilise
avant quiconque.Cette propriété implique le
droit d'employer ces ressources comme bon lui semble, pourvu qu'elle ne modifie pas, de ce fait, l'intégrité physique
de la propriété d'autrui ni ne limite le
contrôle physique d'autrui sur celle-ci sans son consentement.En particulier, une fois qu'un bien a été
approprié ou investi par le travail d'autrui (selon l'expression de Locke),
la propriété
de ce bien ne peut être acquise que par
un
transfert
volontaire (contractuel)
de son titre de propriété d'un propriétaire précédent à un propriétaire suivant.Ces droits sont absolus.Toute atteinte à ces droits est passible de poursuites judiciaires par
la victime de cette atteinte ou son mandataire, et est punissable conformément aux principes de la
responsabilité objective et de la proportionnalité de la peine.
Ces principes anciens ne sont pas seulement justes intuitivement.Même les enfants et les peuples primitifs
semblent n'avoir aucune difficulté à en reconnaître la vérité.En fait, n'est-il pas tout simplement absurde de
prétendre qu'une personne ne devrait pas être propriétaire de son corps et des biens naturels
qu'elle s'est appropriés et produits avant l'arrivée de quiconque ?Qui d'autre, si ce n'est elle, devrait en être le propriétaire ?De plus, il est possible de « prouver » que ces principes sont
indiscutablement, c'est-à-dire non hypothétiquement, vrais et valides.Car si une personne A n'était pas propriétaire de son corps et de tous les biens qu'elle s'est appropriés, produits ou acquis volontairement,
il n'y aurait que deux alternatives.Soit une autre personne, B,
doit alors être considérée comme propriétaire de A et des biens appropriés, produits ou
acquis contractuellement par A, soit les deux parties, A et B, doivent être considérées comme copropriétaires à parts égales
des corps et des biens.Dans le premier cas, A serait l'esclave de B et un objet d'exploitation.B possède A et les biens initialement appropriés, produits ou acquis par A,
mais A ne possède pas B ni les biens acquis, produits ou installés par B.
Cette règle crée deux catégories distinctes de personnes : les exploiteurs (B)
et les exploités (A), auxquels s’applique une « loi » différente.Par conséquent, cette règle ne satisfait pas au « test d’universalisation » et est d’emblée disqualifiée, même en tant que potentielle éthique humaine.
Pour qu’une règle puisse être qualifiée de « loi », il est nécessaire qu’elle soit universellement valable pour tous.
Dans le second cas, celui de la copropriété universelle, l'exigence d'égalité des droits pour
tous est évidemment satisfaite.Cependant, cette alternative souffre d'un autre défaut, littéralement
fatal, car chaque activité d'une personne requiert l'emploi de biens rares (au moins
son propre corps et l'espace qu'il occupe).Or, si tous les biens étaient une propriété collective,
nul ne pourrait, en aucun lieu ni à aucun moment, faire quoi que ce soit avec quoi que ce soit sans avoir obtenu l'autorisation préalable de tous les autres copropriétaires.
Et comment donner une telle autorisation si l'on n'est même pas propriétaire de son propre
salaire (et de ses cordes vocales) ?Si l'on suivait cette règle, l'humanité disparaîtrait
instantanément.Quoi qu'il en soit, ce n'est certainement pas une éthique humaine.Ainsi, il ne reste que les principes initiaux de l'autopropriété et du droit d'usage (appropriation originelle).Ils réussissent les tests d'universalisation, c'est-à-dire qu'ils s'appliquent à tous de manière égale,
et ils peuvent en même temps assurer la survie de l'humanité.Eux et eux seuls
.sont donc des règles éthiques non hypothétiquesment vraies
De même, la réponse rationaliste à l'économie positiviste est ancienne et claire.Tant que les personnes agissent conformément aux principes de propriété de soi et d'appropriation originelle, le bien-être social sera invariablement optimisé. L'appropriation originelle, par une personne propriétaire de ses propres ressources, de ces ressources non possédées accroît son bien-être (du moins ex ante), car autrement, elle n'aurait pas eu lieu. Parallèlement, elle ne nuit à personne car, en se les appropriant, elle ne prend rien aux autres. De toute évidence, d'autres auraient pu s'approprier ces ressources également, s'ils les avaient perçues comme rares et précieuses. Or, ils ne l'ont pas fait, ce qui démontre qu'ils ne leur ont attribué aucune valeur. Ainsi, on ne peut pas dire qu'ils aient subi une perte de bien-être du fait de cet acte. Partant de ce principe, tout acte ultérieur de production corporelle et de ressources appropriées établit des droits de propriété sur les produits ainsi créés, à condition qu'il ne porte pas atteinte de manière involontaire à l'intégrité physique du corps et des ressources appropriées ou produites par d'autres en fonction de leurs besoins.Le producteur y gagne en utilité et personne d'autre n'y perd.utilité.Enfin, tout échange volontaire,
à partir de cette base, n'aura lieu que si les deux parties s'attendent à en tirer profit.La disposition selon laquelle seul le premier utilisateur d'un bien en acquiert
la propriété garantit que les efforts productifs seront
toujours aussi élevés que possible.Et
la disposition selon laquelle seule l'intégrité physique
de la propriété est protégée (et
qu'une personne n'est responsable que des dommages matériels ou des restrictions imposées à la propriété d'autrui)
garantit que chaque propriétaire a une incitation constante à accroître la valeur
de
son
bien matériel (et à éviter les pertes de valeur) au moyen
d'actions
contrôlées et
calculées.
Tout écart par rapport à ces principes implique une redistribution
des titres de propriété
des producteurs et contractants utilisateurs
de biens vers des producteurs et contractants non utilisateurs
et non contractants.Ces derniers, les exploiteurs, augmentent leur offre
de biens et, de ce fait,
améliorent leur bien-être, au détriment
d'une perte correspondante
de la richesse et du bien-être
des exploités.Il en résultera un niveau de
« bien-être social » inférieur.Parmi les exploités, on observera une moindre appropriation initiale
des ressources dont la rareté est reconnue, une moindre production
de nouveaux biens, une moindre maintenance
des biens existants et une diminution des échanges et des contrats mutuellement avantageux.Quant aux exploiteurs, cette règle incite durablement à la myopie et au gaspillage.Car si un
groupe
de
personnes est autorisé à compléter ses revenus futurs par
l'expropriation
de biens
appropriés, produits ou acquis volontairement par d'autres, sa préférence
pour la consommation immédiate plutôt que pour l'épargne (consommation future)
sera
systématiquement
renforcée, et la probabilité
de mauvaises allocations, d'erreurs de calcul et de pertes économiques
sera durablement accrue.
Une fois que ces anciens principes rationalistes
de l'éthique et de l'économie seront redécouverts
sous les décombres du positivisme, et qu'il sera de nouveau compris qu'ils sont
absolument -
non hypothétiquement, apodictiquement, catégoriquement, a
a priori-vrais,
les tendances à la
centralisation, à la démocratisation et à la croissance
du pouvoir d'État pourront être remises en question de manière critique.
Car à la lumière
de ces principes, les gouvernements centraux du monde entier peuvent être reconnus pour ce qu'ils sont : des menaces à la justice et à l'efficacité économique partout.Sans justice, ces institutions ne sont, comme le notait saint Augustin, que des bandes de brigands.
Si, et seulement si, cette reconnaissance des États (gouvernements) comme fondamentalement injustes et gaspilleurs l'emporte devant l'opinion publique,
le pouvoir de l'État central se déléguera à des territoires de plus en plus petits, laissant place à un système de liberté ordonnée.
Le seasteading est l'implantation dans les eaux internationales de lieux de vie échappant à la souveraineté des États existants. Le terme est dérivé de homesteading. Bien que beaucoup de ses défenseurs soient des libertariens, le concept est indépendant de toute forme politique.
Origines théoriques
L'un des principaux promoteurs du concept est Patri Friedman (le petit-fils de Milton Friedman et fils de David Friedman). Les logements flottants envisagés sont généralement nommés des seasteads.
Le Seasteading est né de la conviction partagée par ses co-fondateurs
que l'action pratique de quitter les institutions (monnaie, sécurité,
emploi, marché, organisations gouvernementales) les plus acceptées par
la population en général repose sur une philosophie solide à l'origine
de l'action. C'est le point de vue que partagent Mike Gibson[1] et Reid Spitz[2] dans une discussion commune en 2015 diffusée sur le site de Seasteading.
Avantages
Voici les principaux avantages selon les promoteurs du concept :
À la création
Malgré les difficultés techniques et financières, il est plus facile
d'occuper une nouvelle zone que de prendre le pouvoir et réformer l'État sur un territoire existant.
À l'usage
Il est assez facile pour les habitants de partir en emportant leur logement flottant si la situation politique devient trop contraire à leurs intérêts et que cela influe sur les décisions de l'éventuel gouvernement.
Freins au développement
La haute mer (mare liberum) est considérée par le droit
international comme patrimoine commun de l'humanité, ce qui rend
délicate toute installation qui en exploiterait les ressources.
Projets
Seasteading: A Practical Guide to Homesteading the High Seas
Le TSI est une organisation à but non-commercial qui se donne comme
objectif de créer de nouvelles sociétés sur les océans. Les trois
principales activités sont :
La création d'une communauté de résidents potentiels
La recherche théorique politique et scientifique
L'ingénierie pour bâtir un prototype de seastead viable
Le projet est dirigé par Patri Friedman, et l'entrepreneur Peter Thiel y a investi 500 000 dollars. Pendant plusieurs années, Charlie Deist[3] a collaboré au blog du TSI.
Types de réalisations possibles
Navires de croisière adaptés pour une habitation permanente
Plateformes flottantes à base de bouées espar (par exemple ClubStead)
Îles à base de modules en béton armé
Villes flottantes (par exemple Freedom Ship, un bateau pensé pour être une véritable ville flottante)
Exemples historiques
la Principauté de Sealand
(ancienne plateforme militaire de l'armée britannique, construite au
large de l'estuaire de la Tamise dans les eaux internationales) est
depuis 1967 un exemple de micronation réussie (mais non libertarienne, et de plus minuscule) dont les libertariens pourraient s'inspirer pour leurs projets futurs.
Mike
Gibson a obtenu un diplôme universitaire à l'Université de New York et
un Master à l'Université de Chicago. Il préparait un doctorat de
philosophie morale et politique à l'Université d'Oxford lorsqu'il a
décidé de mettre fin à ses recherches et devenir associé chez Thiel
Capital et vice-président des donations pour la Fondation Thiel à San
Francisco. Là, il a aidé à diriger le service "20 Under 20". Il est
aujourd'hui capital-risqueur et co-fondateur du Fonds 1517, qui finance
de jeunes entrepreneurs sortant du système universitaire. Il a travaillé
pour l'Atlantic Monthly et a écrit pour Forbes, Technology Review du
MIT et Fast Company.
Reid
Spitz a étudié la cognition, les systèmes symboliques, la philosophie
de Nietzsche, la linguistique, l'informatique et l'économie à
l'université de Stanford. Il est associé chez Formation 8, qui finance
des entreprises ayant le potentiel de transformer des industries
entières. Il a également passé du temps chez OpenGov, qui offre aux
gouvernements la transparence nécessaire pour partager des données.
Charlie
Deist est originaire de San Francisco, aux États-Unis. C'est un
producteur de radio, blogueur, technopreneur d'algues et instructeur de
voile basé dans la région de la baie de Californie. Après avoir obtenu
son diplôme en économie de l'UC Berkeley (B.A.) en 2011,
il a rejoint le personnel du Seasteading Institute. Ce fut alors une
rencontre passionnelle pour le mouvement du Seasteading. Il a été
rédacteur pour le blog du Seasteading Institute pendant deux ans. Tourné
vers une écologie de marché, il a étudié le potentiel de la culture des
algues pour permettre l'établissement de communautés flottantes
expérimentales dans l'immensité des océans. Il assemble actuellement le
premier système robotique de biocarburant à base d'algues sur la côte
ouest, à la suite d'un projet pilote réussi démontrant la viabilité d'un
étang agricole à Schwenksville, en Pennsylvanie. Avec l'inventeur et technopreneur
Rudy Behrens, Charlie Deist et son équipe élaborent des plans
techniques qui s'appuient sur des matériaux à faible coût pour assurer
une production décentralisée à petite échelle des robots et du
carburant. Le produit extrait est une cire de paraffine dérivée d'un
mélange de plantes aquatiques.
Charlie Deist a commencé à naviguer dans la baie de San Francisco en
2013 et a obtenu sa licence de capitaine. Ses articles ont été publiés
dans le magazine Acres USA, Erraticus et sur BBC.com. Son premier livre Hormetics: Physical Fitness for Free People, a été publié en mai 2020. Il produit également des programmes radio pour le Bob Zadek Show (basé à San Francisco).
« Le seasteading est la façon
entrepreneuriale de réparer le gouvernement : en le mettant en
concurrence plutôt qu'en le mettant en cause. » — Patri Friedman
« Pourquoi vouloir coloniser Mars et pas la Terre ? La moitié de la surface du globe n’appartient à aucun Etat. » — Joe Quirk, Porte-parole de The Seasteading Institute
"The Seasteading Institute" Conférence d'Erwin Strauss en 2009. Erwin Strauss, auteur du livre "How to Start Your Own Country", en 1984, prend la parole lors de la deuxième conférence annuelle du Seasteading (2009) sur tous les aspects pratiques impliqués dans la création de son propre territoire souverain libre. (Durée : 43 mins 56)
"Flotel Vessels", conférence de Miguel Lamas Pardo sur le concept innovant d'hôtel flottant lors de la conférence du Seasteading Institute en 2009. (Durée : 19 mins 08)
"Legal Aspects of Seasteading".
Les aspects juridiques du Seasteading. Quelques réflexions données par
Jorge Schmidt, un expert juridique, qui définit à quoi pourrait
ressembler une existence légale d'un seastead libre. lors de la
conférence du Seasteading en 2009. (Durée : 31 mins 26)
"Residential ShipSteading"
Mikolaj Habryn révèle les détails de ce qu'il faut pour former une
communauté durable sur un bateau de croisière lors de la conférence du
Seasteading Institute en 2009. (Durée : 24 mins 51)
"Introduction to seasteading". Le directeur principal du Seasteading Institute, Randolph Hencken, présente le seasteading à Conférence de la Seasteading de 2012.
Il déclare concentrer son activisme politique sur la création de
nouveaux gouvernements innovants, plutôt que d'essayer de changer en
vain les gouvernements existants. (Durée : 2 mins 36)
"OASIS Project at the Seasteading".
Charlie Deist, rédacteur au Seasteading Institute ; Baoguang Zhai,
stagiaire en recherche sur les algues au Seasteading Institute et
étudiant en deuxième année à l'Université Tufts ; Ryan Larsen, chercheur
bénévole au Seasteading Institute et étudiant en génie mécanique à la
Maritime Academy, donnent une conférence sur le projet Oasis (Ocean
Algae for Seastead Integrated Solutions) lors de la conférence
Seasteading de 2012. (Durée : 41 mins 40).