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juin 14, 2026

La simplicité est la clé, ou : Contre la centralisation et la démocratie : Le cas de l'Union européenne et de la Suisse

Small is Beautiful

"Si la petite taille et la décentralisation interne de la Suisse sont des raisons essentielles de sa prospérité et de sa puissance économique, la démocratie directe ou indirecte n'y est pour rien ou peu, contrairement au folklore suisse tant salué."

Hans-Hermann Hoppe, « Débat : Small is Beautiful », Schweizer Monat (4 juin 2026) : 

« La réussite économique de l'Europe est étroitement liée à sa fragmentation politique. La concurrence entre les États limitait l'intervention de l'État et favorisait l'innovation et la croissance. Les tendances actuelles menacent de plus en plus ce mécanisme, y compris en Suisse. » 


 

À lire également : David Dürr, À propos de la Suisse : Le pire système de gouvernement, à l'exception de tous les autres. On Switzerland: The Worst Form of Government Except for All the Others.

Les États ne sont pas des entreprises économiques. Contrairement aux entreprises, ils ne se financent pas en vendant des produits et des services à des clients qui paient volontairement, mais plutôt par des prélèvements obligatoires : des impôts perçus par la menace et l’usage de la force, ainsi que par la création monétaire qu’ils émettent littéralement de nulle part. De ce fait, certains économistes ont décrit les gouvernements – c’est-à-dire les détenteurs du pouvoir d’État – comme des bandits stationnaires.  

Les gouvernements et tous leurs employés vivent du butin volé aux autres. Ils mènent ainsi une existence parasitaire aux dépens d’une population asservie qui leur sert d’« hôte ». Ceci nous amène à plusieurs autres conclusions. Naturellement, les bandits stationnaires préfèrent un butin important à un butin modeste.  

Autrement dit, les États chercheront toujours à augmenter leurs recettes fiscales et leurs dépenses en créant davantage de monnaie fiduciaire. Plus le butin est important, plus ils peuvent s’octroyer de faveurs, ainsi qu’à leurs employés et à leurs partisans. Mais cette activité a des limites naturelles.

Lire la suite ici: https://schweizermonat.ch/small-is-beautiful/


 

La simplicité est la clé, ou : Contre la centralisation et la démocratie : 

Le cas de l'Union européenne et de la Suisse

Les États, quelle que soit leur constitution, ne sont pas des entreprises économiques. Contrairement à ces dernières, ils ne se financent pas en vendant des produits et des services à des consommateurs qui paient volontairement, mais par des prélèvements obligatoires : des impôts perçus par la menace et l'usage de la force (et par la création monétaire qu'ils font littéralement à partir de rien).  

De ce fait, les économistes ont qualifié les gouvernements, c'est-à-dire les détenteurs du pouvoir d'État, de « bandits stationnaires ». 

Les gouvernements et tous leurs employés vivent du butin volé à autrui. Ils mènent une existence parasitaire aux dépens d'une population asservie qui leur sert d'« hôtes ». Ceci nous amène à plusieurs autres conclusions.

Par nature, les bandits sédentaires préfèrent une proie plus importante à une proie plus petite. Autrement dit, les États chercheront toujours à accroître leurs recettes fiscales et leurs dépenses par la multiplication de la monnaie. Plus le butin est important, plus ils peuvent s'octroyer de faveurs, ainsi qu'à leurs employés et à leurs partisans. Mais cette activité a ses limites. 

D'une part, les bandits doivent veiller à ne pas accabler leur « hôte », dont le travail et les performances rendent possible leur existence parasitaire, au point que celui-ci cesse de travailler. D'autre part, ils doivent craindre que leurs « hôtes », et surtout les plus productifs d'entre eux, ne quittent leur territoire pour s'installer ailleurs. 

 Dans ce contexte, plusieurs tendances et processus historiques deviennent compréhensibles. 

 Premièrement, on comprend la tendance à l'expansion territoriale et à la centralisation politique : les États parviennent ainsi à placer un nombre croissant d'« hôtes » sous leur contrôle et à rendre plus difficile leur migration vers des territoires étrangers. On s'attend donc à un butin plus important. Il devient alors évident que l'aboutissement de ce processus, l'établissement d'un État mondial, ne serait en aucun cas une bénédiction pour l'humanité entière, contrairement à ce qui est souvent affirmé. Car depuis un État mondial, il est impossible d'émigrer, et l'émigration ne permet absolument pas d'échapper au pillage étatique. Par conséquent, il faut s'attendre à ce qu'avec l'établissement d'un État mondial, l'ampleur et la portée de l'exploitation étatique – illustrées, entre autres, par le montant des recettes et des dépenses de l'État, par l'inflation monétaire, ainsi que par le nombre et l'importance des prétendus « biens publics » et du personnel employé dans la « fonction publique » – continuent de croître au-delà de toute mesure connue jusqu'alors. Et cela n'est certainement pas une bénédiction pour la « population d'accueil » qui doit nourrir et faire vivre cette superstructure étatique ! 

 Deuxièmement, une raison essentielle de l'ascension de l'« Occident » au rang de première région économique, scientifique et culturelle du monde devient compréhensible. Contrairement à la Chine en particulier, l'Europe, du début du Moyen Âge à une époque récente, était caractérisée par un degré élevé de décentralisation politique, avec des centaines, voire des milliers, de dominions indépendants. Certains historiens ont qualifié cet état de choses d’« anarchie politique ordonnée ». De nos jours, les historiens de l’économie voient généralement dans cet état quasi anarchique une des principales raisons du « miracle européen ». En effet, dans un environnement caractérisé par une grande variété de petits territoires indépendants et proches les uns des autres, il est relativement aisé de migrer et d’échapper à l’exploitation des dirigeants étatiques. Afin de prévenir ce danger et de maintenir les producteurs sous contrôle, ces dirigeants subissent une forte pression constante pour modérer leur exploitation. Et cette modération, à l’inverse, favorise l’esprit d’entreprise, la curiosité scientifique et la créativité culturelle.

Dès lors, à la lumière des considérations précédentes, une classification et une évaluation historiques étayées de l'Union européenne (UE) s'avèrent possibles : l'UE illustre parfaitement la tendance susmentionnée à l'expansion territoriale et à la centralisation politique, avec pour conséquences une augmentation des mesures étatiques abusives et une croissance concomitante de la superstructure étatique parasitaire (Bruxelles). 

Plus concrètement : l'UE et la Banque centrale européenne (BCE) constituent la première étape vers l'établissement d'un super-État européen, qui finira par se fondre dans un gouvernement mondial dominé par les États-Unis et leur banque centrale, la Réserve fédérale américaine (Fed). Contrairement aux belles déclarations politiques, l'UE et la BCE n'ont jamais eu pour vocation le libre-échange et la concurrence internationale. Cela ne nécessite pas des milliers de pages de documents, regorgeant de règlements et d'ordonnances ! Il s'est toujours agi, et avant tout, d'une harmonisation verticale des systèmes fiscaux, législatifs et réglementaires de tous les États membres, afin de réduire, voire d'éliminer, toute concurrence économique territoriale. Car si les taux d'imposition et les réglementations gouvernementales sont identiques partout, ou s'harmonisent de plus en plus, les individus productifs – les « hôtes » – ont de moins en moins de raisons économiques de délocaliser leurs activités. Ainsi, les profiteurs sédentaires peuvent poursuivre leurs activités de pillage et de redistribution des richesses en toute impunité. – De plus, l'UE actuelle, cartel de divers gouvernements, ne tient que parce que, et seulement tant que, les profiteurs les plus riches, qui peuvent se repaître d'une « population hôte » plus productive, et notamment le gouvernement allemand, sont disposés et capables de soutenir financièrement, de manière permanente et à grande échelle, leurs homologues plus démunis du Sud et de l'Est, dont les « hôtes » sont moins productifs. Au détriment des producteurs nationaux ! 

 L'UE et la BCE sont donc des monstruosités morales et économiques. On ne peut pas continuellement punir la productivité et la réussite économique tout en récompensant le parasitisme, le gaspillage et l'échec économique sans provoquer un désastre. L'UE passera d'une crise économique à l'autre et finira par se désintégrer. 

Enfin, dans ce contexte, la position particulière de la Suisse devient compréhensible. D'une part, en tant que petit État entouré d'États membres de l'UE, la Suisse doit offrir aux personnes productives et créatrices de valeur des avantages géographiques plus attractifs que l'UE afin d'éviter un exode et un déclin économique. Autrement dit, le taux d'exploitation étatique doit être comparativement plus faible. C'est effectivement ce qui s'est produit jusqu'à présent : tandis que l'Allemagne, par exemple, perd des personnes productives, la Suisse connaît un afflux de personnes productives et contribuant positivement à l'impôt. Ce quota étatique relativement plus faible et l'avantage économique qui en découle ont permis à la Suisse, autrefois pauvre, d'atteindre un niveau de prospérité nettement supérieur à celui de tous les États membres voisins de l'UE. Cette concurrence est une épine dans le pied de l'UE, et Bruxelles tente donc de contraindre Berne à rejoindre l'Union par la carotte et le bâton. Pour la classe politique, ces opportunistes, l'adhésion promet en effet des avantages considérables : plus de pouvoir et de postes, plus de compétences, plus de possibilités de voyager, des relations plus lucratives et plus d'argent – ​​et ces dirigeants sont donc constamment tentés. Pour la Suisse dans son ensemble, en revanche, l'adhésion entraînerait une perte de prospérité notable, car en rejoignant l'UE, on renoncerait non seulement à son propre avantage géographique, mais il faudrait également subventionner financièrement la mauvaise gestion ailleurs.

Deuxièmement, la Suisse elle-même offre un exemple instructif de centralisation politique et de ses conséquences. La Suisse n'est pas seulement un petit État. Avec un grand nombre de cantons distincts, elle présente également un degré élevé de décentralisation interne. Cependant, ce degré élevé de décentralisation et la concurrence intercantonale qui l'accompagne, avec ses retombées économiques positives à l'échelle nationale, se sont progressivement amoindris. De plus en plus de pouvoirs cantonaux ont été accaparés par le gouvernement central. Et tandis que cela a conduit à une croissance constante de la superstructure étatique parasitaire à Berne, la concurrence intercantonale pour l'implantation d'entreprises a été progressivement restreinte par de nombreuses mesures d'harmonisation, de subventions et de prétendue égalisation financière. En substance, Berne mène la même politique interne que Bruxelles, à une échelle bien plus vaste. Et la même raison valable pour laquelle Berne a jusqu'à présent refusé d'adhérer à l'UE et de se soumettre à Bruxelles s'applique également à la relation entre le canton et le gouvernement central : un canton économiquement prospère n'a aucune raison valable de rejoindre un gouvernement central et de se soumettre inconditionnellement à ses ordres. Pourquoi, dès lors, la Suisse ne souhaiterait-elle pas, par souci de logique économique, rompre avec le pouvoir central ou recouvrer certaines compétences ? 

Si la petite taille et la décentralisation interne du pays sont des facteurs essentiels de sa prospérité et de sa puissance économique, la démocratie, directe ou indirecte, n’y est pour rien, contrairement à une idée reçue très répandue. Bien au contraire. 

La démocratie, c’est le pouvoir de la majorité, et donc une forme de socialisme ou de communisme. La propriété privée devient propriété collective. La majorité décide de ce qui m’appartient et de ce que je peux en faire. La démocratie légitime et promeut ce que le dixième commandement biblique interdit : l’envie et l’égalitarisme. Elle permet aux majorités de s'approprier et de s'enrichir sur les biens d'autrui, elle engendre la rancœur et crée une classe d'individus (les politiciens) qui consacrent leur temps à obtenir des majorités afin d'imposer diverses « mesures populaires » : expropriations et redistributions à leur propre profit et à celui de leurs partisans. Un environnement démocratique constitue donc toujours et partout un fardeau et une menace pour les propriétaires privés et, en particulier, pour tous les entrepreneurs productifs engagés dans l'activité privée. (Ceci n'est pas le cas uniquement si les membres, par exemple, d'une coopérative ou d'une association ont unanimement convenu d'une procédure de décision à la majorité concernant la gestion de leurs biens communs – et uniquement des leurs.) 

Mais la menace que représentent la démocratie et le principe majoritaire pour les propriétaires et les entrepreneurs économiques peut varier : elle est d'autant plus grande que la majorité décisive est importante, et inversement. Par conséquent, elle est moins dommageable au niveau local, villageois. Là, où tout le monde se connaît, il est difficile de trouver des majorités pour des mesures d'expropriation et de redistribution. À plus forte raison lorsque les partisans de telles mesures ne restent pas anonymes, mais doivent se montrer lors des votes publics. Car lorsqu'on rencontre régulièrement et qu'on est obligé de croiser le regard des personnes dont on veut s'approprier les biens, on hésite à exprimer publiquement ce désir. En revanche, plus la majorité est nombreuse et anonyme, et plus les victimes de ses décisions sont impersonnelles, plus les freins moraux à la convoitise des biens d'autrui s'estompent.

En réalité, la démocratie villageoise, où la majorité ne décide que des affaires locales, recourt généralement moins aux prélèvements obligatoires et aux mesures de redistribution que la démocratie urbaine. La démocratie cantonale, qui traite des questions cantonales et locales, est généralement plus « à gauche » – avec davantage de prélèvements, de dépenses et de mesures de redistribution – que la démocratie locale. Les grands cantons ont tendance à être plus à gauche que les petits. Et c’est de loin lors d’élections démocratiques générales et de décisions majoritaires affectant l’ensemble de la Suisse que l’imposition obligatoire et la redistribution de toutes sortes sont les plus importantes. Il arrive que les décisions des autorités démocratiques indirectes soient ainsi contrecarrées et annulées par référendum, par la démocratie directe, mais cela ne change rien à la tendance observée : l’expansion de la démocratie (par exemple avec l’introduction du suffrage féminin) s’accompagne d’un glissement croissant à gauche, voire à gauche écologiste, de l’ensemble du spectre politique. Il en résulte une hostilité progressive envers la propriété privée, un fardeau croissant pesant sur l’esprit d’entreprise et, inversement, une croissance constante de toute la superstructure étatique parasitaire. Certes, la Suisse accuse encore un retard notable par rapport aux États membres voisins de l'UE dans cette marche apparemment inexorable vers le socialisme. Mais là aussi, l'influence des forces politiques de gauche et écologistes qui alimentent cette marche n'a cessé de croître, comme en témoignent aisément les résultats de divers référendums. 

 Afin d'inverser cette tendance (si l'on souhaite le faire) et de renforcer la puissance économique suisse au lieu de l'affaiblir continuellement, il est donc urgent de s'abstenir de tout nouveau « renforcement de la démocratie » (mots clés : droit de vote pour les étrangers, abaissement de l'âge de vote), que ce soit indirectement ou directement. Le principe majoritaire est un principe socialiste qui favorise le socialisme. Il favorise également le centralisme politique. Car si une décision majoritaire, en tant que telle, jouit d'une dignité particulière, alors une majorité plus large (mot clé : UE) est évidemment encore plus digne qu'une majorité plus restreinte. Il convient plutôt de s'interroger sur le véritable secret de la réussite suisse, sa décentralisation interne, et de concentrer tous les efforts sur le transfert progressif des compétences et des pouvoirs, acquis démocratiquement par l'État central au fil du temps, aux différents cantons et localités. Et si, pour des raisons nostalgiques ou folkloriques, on ne peut renoncer totalement à la démocratie, il faut au moins la décentraliser : la démocratie cantonale et locale doit être renforcée face à la version centralisée et étatique, et à ses dépens.

Hans-Hermann Hoppe

février 12, 2026

France Politique News Février 2026

Sommaire:

A) - Raul Magni Berton : Pour réduire la dette publique changeons de régime, plutôt que de gouvernement

B) - Les municipales : préfiguration de la présidentielle ?

C) - L’impasse politique française

 


 

A) - Raul Magni Berton : Pour réduire la dette publique changeons de régime, plutôt que de gouvernement

Depuis 50 ans, les gouvernements français ont beaucoup changé, mais, tous, ont creusé la dette. Nos représentants sont-ils tous mauvais gestionnaires ? S’ils échouent tous à cette tâche malgré leurs promesses, cela semble plutôt indiquer que les règles du jeu en elles-mêmes sont mal faites. Un regard sur les résultats des recherches scientifiques sur la question permet de conclure qu’un contrôle citoyen fort sur les décisions touchant les finances publiques conduit à favoriser un usage plus raisonnable des fonds publics et à réduire la dette.

Depuis 1975, pas un seul budget n’a été voté à l’équilibre. Les trente-huit gouvernements, qu’il s’agisse de la gauche, de la droite ou du centre, ont contribué à creuser la dette. Aujourd’hui, nous atteignons un sommet, avec une ardoise qui s’est alourdie de plus de mille milliards d’euros depuis l’élection d’Emmanuel Macron. Il était pourtant très attendu dans ce domaine, surnommé le « Mozart de la finance ».

Le problème ne vient pas d’un manque de motivation. Tous nos gouvernements ont été conscients du problème de la dette, à l’image de Jacques Chirac qui, à la veille de sa réélection en 2002, affirmait : « Nous devons contenir l’évolution des déficits publics. Chacun sait bien que les déficits excessifs d’aujourd’hui seraient les impôts et les coupes sombres de demain ». Quatre présidents et vingt et un gouvernements plus tard, notre dette a été multipliée par trois.

Si changer de gouvernement ne semble donc pas produire les effets attendus, changer de régime, en revanche, peut-être la solution. À l’époque où Jacques Chirac prononçait ces mots, deux économistes suisses, Lars Feld et Gebhard Kirchgässner, publiaient une étude sur l’effet économique de la démocratie directe suisse. En se plongeant dans la gouvernance de 134 municipalités suisses en 1990, ils concluaient que « renforcer le pouvoir du peuple grâce à des procédures de démocratie directe semble être un moyen plus prometteur de réduire la dette publique que d’utiliser des règles de procédure spéciales [lire « règle d’or »] au sein du gouvernement ou entre le gouvernement et le parlement ».

Plusieurs fois répliqué lors des années suivantes, ce résultat est devenu consensuel, du moins en Suisse : lorsque les citoyens peuvent voter directement sur les questions fiscales, la dette est plus faible. John Matsusaka et ses collègues ont retrouvé cet effet dans les états américains qui disposaient de ces outils de démocratie directe. Des études ultérieures sur l’Allemagne, ou sur des comparaisons internationales menées par Voigt et ses collaborateurs en 2009 et 2015 retrouvent cet effet vertueux pour certains outils de la démocratie directe comme les referendums obligatoires, mais des effets négatifs pour d’autres comme l’initiative populaire. Pourquoi cette différence ? Dans les municipalités allemandes et dans beaucoup de pays au monde, les citoyens ne peuvent pas légiférer directement sur le budget. À l’inverse, dans les cantons suisses et états américains ils le peuvent. Cela peut expliquer pourquoi dans ces derniers, l’initiative populaire réduit la dette : quand les citoyens peuvent voter sur le budget, ils sont plus disciplinés que leurs représentants.

Pour comprendre cet effet surprenant, imaginez qu’un parti au gouvernement représente les intérêts des professeurs. Leurs syndicats viendront lui demander des avantages pour cette catégorie. Si le gouvernement leur accorde, il devra financer le manque à gagner soit en augmentant les impôts, soit en s’endettant. L’avantage pour les professeurs sera substantiel, alors que le coût sera partagé par tous les autres, mais extrêmement faible. Cela ne justifiera pas une campagne de l’opposition, d’autant qu’elle aura aussi besoin de ce type de manœuvres pour fidéliser son propre électorat. Le gouvernement aura donc tout à gagner à le faire. À noter aussi que, pour supprimer des niches fiscales et avantages spéciaux déjà existants, le problème se pose de la même manière : l’hostilité du groupe touché sera beaucoup plus forte que la gratitude de tous les autres.

La différence entre la démocratie représentative et la démocratie directe réside dans la prise en compte de ce qu’on appelle les « préférences faibles », c’est à dire celles qui ne sont pas assez marquées pour justifier d’investir sur une bataille politique ou de rejeter son candidat préféré, mais suffisamment marquées pour voter « contre » si on a la possibilité de le faire.

On pense souvent que les systèmes représentatifs présentent justement un avantage en donnant plus de poids aux préférences fortes par rapport aux préférences faibles. En effet, on peut considérer que les personnes très concernées par une décision devraient peser plus que ceux qui sont peu concernés. Mais cela produit également des problèmes, comme le risque d’explosion de la dette publique. Chaque groupe a une préférence forte pour son propre régime fiscal, et une préférence faible pour le régime fiscal des autres. Si les préférences fortes l’emportent, la dette publique continuera à se creuser à coups de faveurs fiscales pour tels ou tels groupes sociaux.

Si l’on veut mettre fin à la spirale de la dette qui se creuse d’année en année, changer les gouvernants en votant pour les partis qui promettent de réduire la dette ne semble pas être une stratégie gagnante. Il faut un véritable changement de régime en introduisant des mécanismes de démocratie directe. En exigeant des votes systématiques sur le budget, nous trouverons le meilleur rempart contre l’accumulation des déficits publics.

Raul Magni Berton, 

 Professeur de science politique à l’Université Catholique de Lille, chercheur associé à Génération Libre

https://nouvellerevuepolitique.fr/raul-magni-berton-pour-reduire-la-dette-publique-changeons-de-regime-plutot-que-de-gouvernement/ 

 

 

B) - Les municipales : préfiguration de la présidentielle ?

Elles approchent et elles seront peut-être plus déterminantes qu’on ne peut le penser à ce stade. Dans un peu plus d’un mois, le premier tour des élections municipales donnera une indication nationale sur les rapports de forces locaux mais aussi hexagonaux, à un an des présidentielles.

Ce scrutin de mars pourrait annoncer, en effet, les recompositions à venir d’un champ partisan en mutation profonde. Il faudra regarder de près ce qui se passe d’abord du côté du RN et de son allié UDR. Sur le pourtour méditerranéen, des possibilités de gains se dessinent, des alliances se profilent à bas bruit aussi, sous le radar des villes moyennes, entre autres ; ailleurs, dans les Hauts-de-France mais également dans de nombreuses localités de cette France que l’on dit « périphérique », le potentiel électoral de la droite nationale pourrait trouver des débouchés municipaux, de manière soutenue une marque politique en quête d’enracinement. L’entre-deux-tours constituera également un laboratoire grandeur nature de la porosité ou de l’imperméabilité de l’axe RN/LR et, plus largement, divers droite. Tout laisse à penser que les configurations seront sans doute contrastées en fonction des régions, mais le degré et la vitesse de coagulation des différentes forces de droite seront à observer avec attention. L’activité fusionnelle de la forge locale explicitera les restructurations en cours. Évidemment, dans les grandes métropoles, à Marseille où le RN fait jeu égal avec le maire sortant et à Paris où Sarah Knafo bénéficie d’une dynamique de début de campagne possiblement handicapante pour madame Dati, la tectonique entre les droites de gouvernement et les droites des droites interrogera avec une intensité renouvelée les interdits hérités du passé. Jamais la pression ne s’exercera sans doute avec autant de vigueur sur LR. Le phénomène ne manquera pas, à l’instar d’une onde de choc, de gagner petites et villes moyennes.

De l’autre côté de l’échiquier politique, le panorama est susceptible également de prodiguer des enseignements. L’impact de LFI sur les seconds tours dira si, oui ou non, la gauche choisit l’unité : dans la capitale ou dans la cité phocéenne, les insoumis privilégieront-ils le maintien de leurs listes au risque de faire perdre les socialistes ou se rallieront-ils à une démarche unitaire ? Les candidats PS qui disent ne pas vouloir s’unir avec LFI se résigneront-ils, realpolitik oblige, à un rapprochement avec le parti de Jean-Luc Mélenchon, notamment, entre autres, là où le RN peut l’emporter ? Là où la pièce tombera, côté pile ou côté face, se dégagera une grande partie des stratégies présidentielles à venir. Le combat frontal, disposition susceptible d’être celle de l’insoumission pour tendre encore plus le rapport de forces endogène à la gauche, est l’hypothèse la plus probable pour préparer le rêve mélenchoniste d’un second tour présidentiel contre le RN. Pour autant, l’assouplissement n’est pas à exclure, ne serait-ce que pour respectabiliser l’image allergisante et provocante de Jean-Luc Mélenchon dans le but d’activer le rassemblement du « peuple de gauche ».

Dans tous les cas de figure, les mouvements électoraux et tactiques des deux bords les plus opposés du spectre partisan constitueront des marqueurs déterminants de la future cartographie politique. C’est là que pourrait se jouer l’essentiel, le bloc central et les anciennes forces de gouvernement, PS et LR, étant de ce point de vue tributaires des pressions électorales du RN d’une part, de LFI d’autre part. À un an de la mère de toutes les batailles que constitue la course à l’Élysée, la nationalisation de l’enjeu municipal sera forte. Dans ce contexte d’anomie politique où la démonétisation des partis gouvernementaux, anciens et actuels, est tendanciellement toujours plus croissante, les résultats électoraux et l’impact de ceux-ci, des grandes forces de clarification incarnées par le « Rassemblement national » et « La France insoumise », auront valeur de banc d’essai pour 2027 et au-delà.

Arnaud Benedetti
 
Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.
 https://nouvellerevuepolitique.fr/les-municipales-prefiguration-de-la-presidentielle/

 

 

C) - L’impasse politique française

« Un budget, et après ? » se demandent nombre de commentateurs. L’adoption sans vote du budget lundi, via un énième usage de l’art. 49 alinéa 3, pose très légitimement la question, et celle d’une schrizophrénie bien française. L’impasse paraît durable pour la politique française. 2026, année inutile, mais 2027 année impossible aussi ?  

 

Certes, l’État va pouvoir désormais fonctionner et ce n’est pas rien, après cette non-censure décisive d’un budget. Les taux d’intérêt français n’ont pas augmenté non plus et c’est important. La crise politique et financière est donc repoussée et la fin de mandat du Président Macron ne semble plus être remise en cause. Mais rien n’est réglé pour le pays. Et rien ne semble pouvoir l’être, même en regardant à l’horizon 2027 et au-delà.

 

2026, année déjà inutile

À court terme, on ne voit pas comment et à quoi 2026 pourrait être « utile », selon le vœu du chef de l’État, hormis à lui laisser finir son mandat et réussir quelques coups diplomatiques, comme à Davos, pour soigner sa sortie. La capacité d’action du gouvernement Lecornu est des plus limitées. Le 1ᵉʳ tour des municipales aura lieu dans un gros mois et toute la classe politique entre en campagne locale.  En septembre commenceront les pré-campagnes des potentiels candidats à la présidentielle, alors qu’en octobre débutera un nouveau marathon budgétaire. Il ne reste guère qu’un petit printemps, entre les deux, pour mener une activité législative Et toujours sans majorité bien sûr, mais avec une droite blessée par le compromis avec le Ps et un PS qui voudra réaffirmer son ancrage à gauche. On ne voit guère quelle réforme d’ampleur, hormis peut-être la loi sur la fin de vie (peut-être…), pourrait passer dans ces conditions.

Quant au futur budget 2027, débattu à l’automne prochain, il constitue un casse-tête encore plus difficile qu’en 2025 et 2026. Car pour tenir les engagements européens de la France (et surtout« rassurer » les marchés), l’effort budgétaire devrait être encore plus important, donc plus impopulaire, qu’en 2026 et 2025 puisqu’à chaque fois le compromis parlementaire a eu pour prix de le réduire. Et un tel effort douloureux devrait se décider, à l’automne, en pleine pré-campagne présidentielle, ce qui poussera tous les candidats, même ceux du bloc dit central, à se distinguer sinon à s’opposer à la politique proposée… Mission tout à fait impossible.

La solution à laquelle chacun commence à penser, celui du vote d’une loi spéciale qui reconduise le budget 2026 en 2027, en attendant 6 mois (élection présidentielle suivie des législatives) les nouvelles lois de finances, ne fait que repousser la question pendante et brûlante. Avec encore plus de pression financière, pour le futur président (e) et sa future majorité parlementaire.

 

2027 année déjà impossible ?

Le salut (la sortie de l’impasse) serait donc pour 2027, puisqu’en 2026 on n’y arrivera pas ! Il serait bien temps en effet que le pays redémarre avec une impulsion politique légitimée par les urnes. Après 3 ans et demi d’immobilisme forcé (janvier 2024, juin 2027), puisqu’avant même la dissolution, la nomination de G. Attal à Matignon n’avait en rien permis l’accord nécessaire entre bloc central et LR, et les européennes encore moins.

Notre croyance en la vertu de la présidentielle repose sur la qualité du débat public et sur celle des candidats. Or même quand le débat public n’était pas ce jeu de clashs et de punchlines auquel nous assistons et assisterons ; même quand les candidats avaient de l’envergure, il n’a pas été rare, dans le passé, qu’une campagne présidentielle contourne les sujets les plus douloureux. En 2027, est-on sûr que cette fois, « ce sera la bonne », alors que les candidats démagogues ne manquent pas, (et non les moindres) et que les conditions du débat se sont dégradées (sans parler de l’instabilité géopolitique) ?

À vrai dire, on ne voit guère comment cette campagne présidentielle tant attendue, comme une baguette magique, permettra au pays de « trancher » avec courage tous les problèmes saillants qui l’assiègent et dont la liste ne fait que s’allonger. Lequel sera d’ailleurs privilégié, pour devenir l’enjeu de l’élection ? Jamais une présidentielle n’aura eu à légitimer autant de solutions difficiles à des problèmes compliqués mais urgents… À commencer bien sûr par celui qui ennuie tout le monde, qui ne sera pas « l’enjeu » de l’élection, mais qui va se reposer avec plus d’acuité dès juin 2027 : nos finances publiques et sociales.

On n’aperçoit pas à ce jour les candidats, les forces politiques, ni d’ailleurs les électeurs, qui pourraient construire une majorité pour sortir de l’impasse financière dans laquelle la France s’est enfoncée. C’est-à-dire une protection sociale devenue intouchable, dépenses de retraites et de santé en tête, puisque leurs principaux bénéficiaires, les retraités « font » l’élection et que personne ne veut risquer de se les aliéner. Et un effort budgétaire qui dès lors se répartit entre hausse d’impôts sur les plus riches et sur les grandes entreprises, avec des risques économiques évidents, et des rabotages successifs sur le fonctionnement de l’État, sans réforme structurelle. Au risque cette fois d’abimer les services publics et l’efficience des administrations.

L’État en France, et le politique qui le dirige, est face à cette contradiction non surmontée. Ses obligations (et dépenses) régaliennes augmentent, car les armées, la justice et les forces de l’ordre demandent à être consolidées et réformées, au vu des évolutions géopolitiques, de la pression migratoire et de la montée des violences en France. Mais les Français ont comme intériorisé un « quoi qu’il en coûte » perpétuel. Au point que la providence de l’État désormais s’étend à leur « pouvoir d’achat », première de leurs préoccupations, sans que l’économie, la production, le travail et les entreprises soient assez encouragées à y répondre, quand ils ne sont pas pénalisés.

Là est la schizophrénie française, qui font des dirigeants politiques des suiveurs de l’opinion sans grand courage et des Français des « suivis » insatisfaits, englués dans le déni.

Quel candidat parviendra à prévenir et surmonter cette impasse, dans laquelle l’après 2027 risque de se fracasser ?

Philippe Guibert
 

Philippe Guibert est consultant, enseignant et chroniqueur TV. Il a publié en 2024 Gulliver Enchainé, le déclin du chef politique en France (Cerf). Il a été directeur du service d information du gouvernement (SIG) et directeur de la communication dans diverses structures publiques. Il a dirigé la rédaction de la revue Medium de Régis Debray.

 https://nouvellerevuepolitique.fr/limpasse-politique-francaise/


 

 

 

décembre 28, 2025

Affaire Jacques Baud et la liberté d'expression en Europe - Entre réalités et complotisme ?

Il y a quelque chose de révélateur dans le fait qu'une vaste bureaucratie politique décide de sanctionner un simple analyste suisse pour avoir contredit le discours officiel sur l'Ukraine. Si vos arguments sont solides, vous débattez avec lui. Si votre légitimité est incontestable, vous l'ignorez. Recourir à une liste de sanctions, c'est signaler autre chose : que le récit que Bruxelles fait de cette guerre – et de son propre rôle – n'est peut-être pas assez solide pour résister à un examen ouvert et sans filtre.
L'UE a commencé à utiliser son régime de sanctions contre la Russie non seulement contre les oligarques et les responsables, mais aussi contre les analystes occidentaux. En décembre, Bruxelles a inscrit Jacques Baud – un citoyen suisse résidant en Belgique – sur sa liste de sanctions. Non pas pour avoir financé la guerre ou dirigé des unités cybernétiques, mais pour ses commentaires sur l'Ukraine et l'OTAN, qualifiés de « propagande pro-russe » et de « désinformation ». Gel des avoirs, interdiction de voyager dans toute l'UE, aucune condamnation pénale, aucun procès. Il n'est pas nécessaire d'être d'accord avec Baud pour constater le problème. Lorsqu'un organe politique peut sanctionner la liberté d'expression par décret de politique étrangère, la frontière entre défense de la démocratie et gestion de l'orthodoxie s'estompe. Mon nouvel article analyse les conséquences de ce précédent pour les citoyens européens ordinaires, qui subissent déjà le coût financier de la guerre et qui voient désormais se restreindre progressivement ce qu'ils peuvent dire sans risque sur les événements qui nous ont menés à cette situation. 
 
 Kristian Thyregod 


L'affaire Jacques Baud : la liberté d'expression est-elle en train de mourir en Europe ?

Les sanctions, quasi saluées par les médias romands, témoignent du mépris croissant pour la liberté d'expression des élites continentales. Et me rappellent une autre affaire, vieille de presque 50 ans


“Un individu controversé, apprécié des médias complotistes”

Jacques Baud, ancien colonel de l’Armée suisse, analyste en stratégie et ancien membre du renseignement stratégique suisse, vient donc d’être sanctionné, par le Conseil de l’Union Européenne. Vous en aurez peut-être entendu parler à la RTS, dans l’émission Forum, où il était décrit comme “un individu controversé”, qui se voit sanctionner “après la propagandiste suisso-camerounaise Nathalie Yamb”.

“Apprécié des sites complotistes, (…) l’ancien fonctionnaire est aussi apparu dans un congrès antivaccins et conspirationniste à Winterthour”

Le ton y était donné très rapidement :

“L’UE le qualifie de “porte-parole de la propagande pro-russe” et l’accuse de diffuser des théories du complot, comme l’idée que Kiev aurait orchestré sa propre invasion pour rejoindre l’OTAN. Présent dans des médias complotistes ou pro-russes…”

Le tout présenté avec une photo du Kremlin à l’arrière-plan, du meilleur goût, comme vous le verrez dans cet extrait, dans lequel on précise que Jacques Baud a refusé de répondre aux questions de la rédaction :

On notera que Jacques Baud conteste avoir “refusé de répondre”. Il était simplement indisponible quand ils lui ont demandé de commenter, et ils ne l’ont jamais rappelé, ce qui est tout de même, comment le dire poliment, très différent de ce qui était affirmé ci-dessus.

Mais peut-être préférez-vous lire la presse ? Le quotidien 24 Heures, par exemple?

Vous y aurez lu la même information, et surtout trouvé le même vocabulaire. Morceaux choisis :

“Apprécié des sites complotistes, (…) l’ancien fonctionnaire est aussi apparu dans un congrès antivaccins et conspirationniste à Winterthour”

Le ton est donné : si la décision de sanctionner Jacques Baud est présentée de façon plutôt objective et neutre, le vocabulaire choisi pour qualifier l’analyste, lui, ne l’est pas du tout.

On ne sent guère de sympathie pour Jacques Baud.

De la sympathie, il en aurait pourtant besoin. Ce qui l’attend risque d’être difficile.

“Impossible de payer mon loyer, mes assurances, mes impôts…”

Les sanctions européennes, qui incluent blocage de l’accès aux comptes bancaires et interdiction de voyage ou de survol au sein de l’UE, sont très loin d’être symboliques. Pour s’en faire une idée, le mieux est sans doute de lire ou d’écouter le témoignage de Nathalie Yamb, la “propagandiste suisso-camerounaise” (on appréciera une fois de plus le vocabulaire choisi) dont il était question plus haut, sanctionnée, elle, depuis juin 2025 :

Il est techniquement interdit à quiconque de l’aider financièrement, même pour un café ou un cadeau, sous peine de risquer la prison pour « contournement des sanctions », une infraction pénale. L’État allemand ne lui accorde l’accès qu’à environ 56 euros par mois

“L'une après l'autre, mes cartes de crédit sur des comptes en Suisse, en Afrique et dans des banques en ligne ont été bloquées. Mes comptes eux-mêmes ? Bloqués. Mes cryptos, inaccessibles.

Mes comptes PayPal et GoFundMe, fermés. Tout comme mes comptes Amazon, Airbnb, Booking, eBay. (…)


Impossible de payer mon loyer, mes assurances. mes impôts, mes avocats, mes médicaments. Impossible d'acheter un billet d'avion, d'écouter de la musique, de regarder Netflix, de prendre un Uber, de passer une commande en ligne, de régler une note d'hôtel.

Mais il y a mieux : impossible de retourner en Suisse pour gérer les urgences puisque les sanctions comprennent une interdiction de survol du territoire de l'Union européenne alors que la Suisse y est complètement enclavée, entourée par la France, l'Autriche, l'Allemagne et l'Italie. une dinguerie.”

C’est cette “dinguerie” qui est promise à Jacques Baud : être prisonnier d’un seul pays, celui où il réside actuellement, la Belgique, sans possibilité de revenir en Suisse (qui “étudie” la possibilité de reprendre les sanctions), et connaître une détresse économique à peu près inévitable.

Hüseyin Doğru, citoyen allemand résidant à Berlin, sanctionné, lui, en mai de cette année, décrit une situation où lui et sa famille (dont les avoirs ont aussi été gelés) sont complètement privés de revenus. Il explique qu’il est techniquement interdit à quiconque de l’aider financièrement, même pour un café ou un cadeau, sous peine de risquer la prison pour « contournement des sanctions », une infraction pénale. L’État allemand ne lui accorde l’accès qu’à environ 56 euros par mois de ses propres fonds, une somme évidemment incompatible avec une vie normale pour un père de famille à Berlin.

Pire, chaque paiement (comme des frais médicaux ou un loyer) nécessite une permission spéciale des banques centrales ou des ministères, qui peuvent arbitrairement refuser des demandes légales, comme le paiement pour le remplacement d’une carte d’identité.

C’est d’une violence inouïe.

Existe-t-il des voies de recours ?

Pas vraiment. Puisqu’il n’existe aucune loi interdisant d’être “propagandiste”, aucune infraction n’a été commise, aucun procès n’a eu lieu, aucun jugement n’a été rendu. Il s’agit d’une décision politique et administrative, basée sur une conception de la “guerre hybride” qui permet d’assimiler la parole à une arme.

Saisir la Cour de Justice de l’UE n’entraînera aucun effet suspensif. Pire encore, les sanctions, même si elles étaient levées, pourraient être rétablies immédiatement après (c’est déjà arrivé). Ces sanctions sont conçues pour conduire à la mort sociale et économique de la personne qu’elles visent, et pour un citoyen suisse résidant en Belgique, leur efficacité risque d’être redoutable.


“Un porte-parole de la propagande pro-russe” ?

Qu’a fait Jacques Baud pour mériter restriction de ses mouvements et pauvreté ?

Consultons sa fiche sur le site officiel :

Il sert de porte-parole à la propagande pro-russe et élabore des théories du complot, accusant par exemple l’Ukraine d’avoir orchestré sa propre invasion afin de rejoindre l’OTAN.

Très bien, prenons ces accusations l’une après l’autre.

Est-il un “porte-parole de la propagande russe” ?

On voit mal comment cette accusation pourrait être défendue face à un juge ou un jury. Heureusement pour le Conseil de l’UE, il n’aura pas à se justifier devant quelque instance juridique que ce soit.

Dans plusieurs interviews récentes (1, 2), Jacques Baud s’en défend. Il affirme n’avoir aucune connexion avec la Russie, aucun bien en Russie, n’avoir jamais reçu d’argent de la Russie. Il évite soigneusement d’apparaître dans des médias russes, refusant toutes les invitations, pourtant nombreuses. Finalement, Il utilise exclusivement, dans ses analyses, des sources occidentales ou ukrainiennes. Si le Conseil de l’Union Européenne devait défendre cette accusation devant un tribunal, gageons que la tâche serait impossible, parce que c’est tout simplement faux.

A-t-il au moins “accusé l’Ukraine d’avoir orchestré sa propre invasion afin de rejoindre l’OTAN ?”

Il s’en défend aussi. Il se serait contenté, comme beaucoup d’autres d’ailleurs, d’attirer l’attention sur une déclaration d’un conseiller de Zelenski, Oleksiy Arestovych, datant de 2019 et largement partagée sur les réseaux sociaux.

C’est Arestovytch lui-même qui avait, donc, déclaré :

“Avec une probabilité de 99,9%, le prix à payer pour rejoindre l’OTAN est une guerre totale avec la Russie.”

Jacques Baud n’accuse pas, il présente seulement un témoignage, venant d’une source crédible. Ici aussi, on voit mal comment cette accusation pourrait être défendue face à un juge ou un jury.

Heureusement pour le Conseil de l’UE, il n’aura pas à se justifier devant quelque instance juridique que ce soit.

Un coupable manque d’enthousiasme pour la stratégie européenne

S’il n’est pas “porte-parole de la propagande pro-russe”, que reproche-t-on vraiment à Jacques Baud ? Excellente question. L’explication la plus plausible, c’est que Jacques Baud est avant tout condamné pour son rejet, argumenté et, surtout, persuasif, de la stratégie occidentale, en particulier européenne, face à la guerre entre l’Ukraine et la Russie, qu’il voit comme une aventure sans issue favorable possible pour la population ukrainienne.

“sur l’Ukraine, avoir eu raison quand tant d’autres se sont plantés, c’est être dans le camp de Poutine. “

Depuis 2022, l’ancien officier n’a cessé d’argumenter, au travers d’interviews, d’articles et de livres, que l’impasse sanglante actuelle est le fruit d’un aveuglement stratégique occidental. Il soutient que le conflit était évitable si les accords de Minsk n’avaient pas été instrumentalisés pour préparer la confrontation, et accuse Washington et ses alliés d’avoir sciemment bloqué les opportunités de paix au printemps 2022 dans le seul but d’affaiblir le Kremlin. Il dénonce aussi une arrogance occidentale qui, en sous-estimant la résilience économique et militaire russe et en gommant la réalité complexe du Donbass, a fini par sacrifier l’Ukraine dans une guerre par procuration inefficace.

Comme le soulignait, dans un article antérieur aux sanctions, le Journal du Dimanche, Jacques Baud a, souvent, eu raison contre et surtout avant tout le monde, se montrant beaucoup plus réaliste que des médias occidentaux qui présentaient constamment l’armée russe comme étant au bord de l’effondrement.

Le JDD concluait :

En d’autres termes, sur l’Ukraine, avoir eu raison quand tant d’autres se sont plantés, c’est être dans le camp de Poutine.

C’est plutôt bien résumé.

Jacques Baud est donc puni pour avoir rejeté une guerre dont la poursuite à tout prix est voulue par des dirigeants européens qui ne semblent guère se préoccuper des morts ukrainiens. “J’ai de la peine avec les gens qui font la guerre avec le sang des autres”, a-t-il notamment déclaré.

Il est absurde d’affirmer qu’un homme sans aucun lien financier avec la Russie soit un porte-parole de la propagande russe. Et comme nous l’avons vu, il n’a pas non plus “accusé l’Ukraine d’avoir orchestré sa propre invasion”. Tout est faux. Jacques Baud est en réalité sanctionné pour avoir exercé sa liberté d’expression, pour avoir dénoncé sans relâche l’absurdité de la stratégie occidentale en Ukraine, et pour l’avoir fait d’une façon sourcée, argumentée, et, malheureusement pour lui, persuasive.

Dans l’indifférence complète des médias traditionnels, la RTS se permettant même d’être mollement hostile à cet “individu controversé” “présent dans les médias complotistes”, les autorités européennes viennent en somme, tout simplement, de punir un citoyen suisse pour ses opinions.

Il n’a pas été averti à l’avance des sanctions, n’a pas pu défendre son point de vue. Il n’a pas non plus de réelle possibilité de recours. L’Etat veut, et va, peut-être, détruire la vie d’un homme, limitant ses déplacements, bloquant ses sources de revenus, simplement parce qu’il dénonce une stratégie guerrière qu’il juge insensée.

Cela ne vous rappelle rien ?

Moi, si.

Un très vieux souvenir venu d’une autre époque.

Andrei Sakharov, des différences importantes, et… des similitudes inquiétantes

                        RIA Novosti archive, image #25981 / Vladimir Fedorenko / CC-BY-SA 3.0
 

Nous sommes en 1980, début janvier. En pleine guerre froide. Un autre homme, Andrei Sakharov, est sur le point, lui aussi, de commettre le crime de s’opposer au récit officiel concernant une autre guerre, l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS.

Ce jour-là, bravant la doctrine officielle du Kremlin, le physicien dissident et prix Nobel soviétique appelle publiquement l'ONU et le gouvernement soviétique à organiser le retrait des troupes d'Afghanistan. Il avertit que cette rupture de l'équilibre des forces en Asie centrale risque de provoquer une escalade incontrôlable menant à une troisième guerre mondiale nucléaire.

Il faut toutefois souligner évidemment un point fondamental : si la logique de la sanction est comparable (neutraliser une voix dissidente par des moyens administratifs), l’intensité de la coercition est incomparablement plus brutale dans le cas soviétique (comme on s’y attend).

Sakharov, comme Jacques Baud, dispose d’une expertise reconnue. Il est le père de la bombe H, et à ce titre comprend mieux que quiconque les risques d’une escalade militaire. Comme Baud également, il conteste la vision proposée par son gouvernement de la guerre (une aide fraternelle à un régime allié). Selon lui, c’est évidemment une guerre d’agression. Enfin, comme Baud toujours, il ne cherche pas la polémique, mais conteste posément le calcul cynique de ses dirigeants, qui misent sur un gain géopolitique permanent au prix de dommages diplomatiques jugés temporaires. Il propose une désescalade pour restaurer la stabilité stratégique régionale.

Les réactions ne se font pas attendre, et, comme prévu, elles sont très différentes selon de quel côté du rideau de fer on se place. Pour les médias publics soviétiques, Sakharov est un traître. Pour une majorité des médias occidentaux, il devient “la conscience morale de l’URSS”.

Le récit alternatif de la guerre qu’il propose est naturellement rejeté par les autorités soviétiques, tout comme l’est, aujourd’hui, celui de Baud par les autorités européennes. Et il se voit, comme Baud, sanctionné. Il faut toutefois souligner immédiatement un point fondamental : si la logique de la sanction est comparable (neutraliser une voix dissidente par des moyens administratifs), l'intensité de la coercition est incomparablement plus brutale dans le cas soviétique (comme on s’y attend de la part d’un régime totalitaire avéré), même si la comparaison de la sévérité des mesures, révèle, comme on le verra, quelques surprises.

Assigné à résidence à Gorki, Sakharov n’est pas seulement limité dans ses mouvements, comme Baud, mais prisonnier de son propre domicile. Son accès à l’information se voit strictement limité. Et il sera à plusieurs reprises, notamment lors de ses grèves de la faim, maltraité physiquement. Son intégrité physique n’était pas respectée par les autorités soviétiques, ce qui n’est pas le cas de Jacques Baud et de ses compagnons suspendus.

Sur le plan financier, en revanche, on pourrait argumenter qu’Andrei Sakharov a été mieux traité que Jacques Baud. Certes, on lui retire par décret ses titres de «Héros du travail socialiste», lui donnant accès à des primes mensuelles substantielles, une retraite dorée, l’accès aux magasins Beryozka (produits occidentaux), une datcha et une voiture avec chauffeur. Il perd aussi l’accès à ses économies en devises étrangères (les droits d’auteur de ses livres à l’Ouest et son prix Nobel), bloquées par la Vneshtorgbank, la banque du commerce extérieur. En revanche, resté membre de l’Académie des sciences, il continuera à toucher son salaire d’académicien (400 roubles) et ne sera jamais exclu du système monétaire. Il pouvait payer en liquide n’importe où et accéder à son salaire librement.

Il faudra attendre plus de 6 ans pour qu’Andrei Sakharov soit finalement réhabilité par Mikhaïl Gorbatchev.

Autre époque, même intolérance à la critique

Je suppose qu’il ne se trouve pas beaucoup de journalistes à la RTS parmi mes lecteurs. S’il y en avait, il est probable qu’ils glousseraient et poufferaient en découvrant ma comparaison entre Jacques Baud et Andrei Sakharov.

Qu’on en arrive à trouver, sans trop d’effort de notre imagination, des similitudes entre l’URSS de 1980 et l’Union Européenne de 2025 devrait, dans un monde normal, suffire à nous alarmer.

Quoi, comparer une “conscience morale” à un “individu controversé” ? Comparer un homme brutalisé et assigné à résidence à un homme dont l’intégrité physique n’a jamais été menacée, et qui peut se déplacer librement en Belgique, où il réside?

Je n’affirme pas que les deux situations soient semblables. Elles ne le sont pas. Je me borne à signaler que le motif des sanctions, lui, est exactement le même : ces deux hommes sont punis pour avoir eu le culot d’exercer leur liberté d’expression en contestant la stratégie guerrière de leurs autorités politiques respectives.

Qu’on en arrive à trouver, sans trop d’effort, des similitudes entre l’URSS de 1980 et l’Union Européenne de 2025 devrait, dans un monde normal, suffire à nous alarmer. D’autant que ce régime de sanctions administratives n’est, et de loin, pas la seule menace qui pèse sur la liberté d’expression en Europe.

La liberté d’expression est en danger en Europe

Il y a aussi le Digital Services Act, ou DSA, qui impose aux plateformes des obligations de suppression de contenus jugés “nocifs” (désinformation, discours de haine), avec des amendes massives (jusqu’à 6% du chiffre d’affaires mondial). Les contenus à censurer sont signalés en priorité par des ONG, désignées de façon très orwellienne comme “signaleurs de confiance” (évidemment) triées sur le volet.

Lucy Connolly, une femme d’une quarantaine d’années, a ainsi été condamnée à 31 mois de prison pour un tweet

Il y a enfin le projet Chat Control, qui menaçait de rendre obligatoire le scan systématique de tous les messages, y compris sur des messageries encryptées, mettant un terme définitif à la protection de la sphère privée en ligne en Europe. Fortement contesté, le texte est en voie de révision, mais il n’a pas été retiré.

On observe plus généralement, sur tout le continent, une désacralisation de la liberté d’expression, qui se manifeste aussi bien dans les discours que dans les actes. La France arrête Pavel Durov, le fondateur de la messagerie cryptée Telegram. En Allemagne, le rédacteur en chef du média conservateur Deutschland-Kurier est condamné à sept mois de prison avec sursis pour un tweet satirique visant la ministre de l’Intérieur qu’il accusait de… détester la liberté d’expression !

C’est probablement au Royaume-Uni que la répression est la plus massive. Des dizaines de milliers de personnes y sont arrêtées pour des tweets chaque année. Lucy Connolly, une femme d’une quarantaine d’années, a ainsi été condamnée à 31 mois de prison pour un tweet impulsif, raciste et violent, pourtant vite regretté et effacé. Isabel Vaughan-Spruce, militante pro-life, a été arrêtée et inculpée pour avoir simplement prié silencieusement, à distance d’un centre qui pratique des IVG, sans tenir aucune pancarte ni avoir adressé la parole à qui que ce soit. Quant à Graham Linehan, célèbre scénariste irlandais il a été arrêté à son arrivée à l’aéroport d’Heathrow à Londres par cinq policiers armés et placé en détention pendant plus de 12 heures , interrogé et menotté, pour… trois tweets critiquant l’idéologie transgenre.

Andreï Sakharov, père de la bombe H soviétique, est passé de savant du régime à dissident emblématique de l’URSS. Après avoir contribué à l’arme la plus destructrice de l’histoire, il a risqué sa vie pour dénoncer les dérives du pouvoir soviétique et défendre les droits humains.
 

Une résistance inattendue venue des Etats-Unis

On attendra en vain une prise de conscience des élites européennes, qui, depuis des années, sont tout autant acquises que les journalistes de la RTS à l’idée que la liberté d’expression doit être strictement contrôlée pour éviter désinformation (notamment antivax), propagande (notamment russe), et discours de haine (dont la définition ne cesse de s’élargir pour inclure un nombre croissant de groupes protégés).

Ironie suprême, cette toute petite sanction a transformé les plus fervents disciples européens de la censure et du contrôle en ardents défenseurs des libertés

Le salut viendra-t-il, alors, des Etats-Unis ? L’administration Trump, qui est elle-même loin d’être exemplaire dans son respect de la liberté d’expression, se montre pourtant de plus en plus critique à l’encontre des velléités européennes de censure des plateformes numériques , et vient tout juste de sanctionner plusieurs de ses principaux architectes, dont le français Thierry Breton, qui, loin de voir, lui, sa vie détruite par des sanctions, se fait simplement interdire d’entrer sur le sol américain.

Ironie suprême, cette toute petite sanction, qui aura été, elle, rapportée avec la plus digne des sobriétés par la RTS, a soudain transformé les plus fervents disciples européens de la censure et du contrôle en ardents défenseurs des libertés ! Thierry Breton dénonce ainsi un “vent de McCarthysme”, tandis qu’Ursula Von der Leyen fait la leçon aux Etats-Unis, leur rappelant fermement que “la liberté d’expression est le fondement de notre forte et vive démocratie européenne” (il fallait oser).

J’ai d’abord beaucoup ri.

(On me jure que c’est encore permis. Pour l’instant.)

Mais ensuite, j’ai pensé à Jacques Baud et à toutes les personnes suspendues, privées de leur liberté de mouvement et de leurs moyens de subsistance parce que la détestation par l’Etat de la liberté de dire et de penser est exactement la même en 2025 qu’en 1980.

Pensée pour eux. Je vous laisse avec une petite biographie de Sakharov, qui, surtout si vous êtes moins vieux que moi, vous apprendra sûrement quelque chose :

 Lire aussi:

https://universite-liberte.blogspot.com/2025/10/vie-privee-sauvegardee-lue-renonce-au.html

 


Jacques Baud, ancien colonel suisse, affirme être ciblé par l'Union européenne pour ses analyses controversées sur le conflit en Ukraine. Sanctionné depuis le 15 décembre 2025, il est bloqué à Bruxelles et dénonce une atteinte à sa liberté d'expression.

L'ex-colonel Jacques Baud sanctionné par l'UE
A quel point ce retraité suisse est-il dangereux?

Jacques Baud, ancien colonel suisse, affirme être ciblé par l'Union européenne pour ses analyses controversées sur le conflit en Ukraine. Sanctionné depuis le 15 décembre 2025, il est bloqué à Bruxelles et dénonce une atteinte à sa liberté d'expression.
 

Jacques Baud, ancien colonel de l'armée suisse et ex-collaborateur du Service de renseignement stratégique, affirme que l'on cherche à le faire taire parce que ses analyses seraient politiquement indésirables. Lors d'un entretien avec un vidéoblogueur français, il s'est comparé à Julian Assange, le fondateur de Wikileaks, poursuivi et détenu durant des années par les autorités américaines après la publication de documents secrets.

Mais, dans le cas de Jacques Baud, le «persécuteur» ne serait pas les Etats-Unis, mais l'Union européenne. Et au lieu d'être emprisonné, il se retrouve bloqué à Bruxelles. Le 15 décembre, l'UE a inscrit le ressortissant suisse sur sa liste de sanctions liées à la Russie. Bruxelles lui reproche de servir de relais à la propagande russe, d'apparaître régulièrement dans des médias prorusses et de diffuser des récits émanant de Moscou.

Les Russes présentés comme des libérateurs

Depuis le début de la guerre en Ukraine, en février 2022, de nombreuses interviews et prises de position de Jacques Baud circulent sur les réseaux sociaux, les forums et les canaux Telegram. Il a notamment affirmé que l'invasion russe n'était «certainement pas dirigée contre la population ukrainienne» et qu'elle aurait été provoquée par de prétendues attaques ukrainiennes dans les régions de Lougansk et de Donetsk. Il a également remis en question publiquement le massacre de Boutcha.

L'Union européenne lui reproche en outre de diffuser des théories du complot, par exemple l'idée selon laquelle l'Ukraine aurait elle-même mis en scène la guerre afin d'obtenir son adhésion à l'OTAN. Jacques Baud conteste ces accusations et affirme n'avoir fait que citer une source ukrainienne.

Les sanctions prises à son encontre sont lourdes: ses comptes ont été gelés, toute aide financière dans l'UE est interdite, et une interdiction d'entrée et de transit est en vigueur. Se trouvant actuellement en Belgique, il n'est pas certain qu'il puisse rentrer en Suisse. Ses avocats ont déposé des recours auprès du Conseil européen et de la Cour de justice de l'Union européenne. Dans la «Weltwoche», Jacques Baud qualifie sa situation de «pire que la prison».

«Comme un roi au Moyen Age»

Pour les détracteurs de l'Union européenne, en Suisse comme à l'étranger, l'affaire est une aubaine. Jacques Baud est présenté comme un symbole du prétendu recul de la liberté d'expression en Europe. Lui-même soigne sa mise en scène: dans les «médias alternatifs», sur YouTube et sur les réseaux sociaux, il met en garde contre des dérives autoritaires et multiplie les comparaisons radicales. Comme au Moyen Age, affirme-t-il, un «roi» déciderait seul de qui est coupable. Dans son cas, ce «roi» serait le Conseil européen.

Jacques Baud déplore l'absence du droit d'être entendu et parle d'une condamnation sans procès. Il omet toutefois de préciser que l'efficacité des sanctions repose précisément sur leur mise en oeuvre sans avertissement préalable, notamment lorsqu'elles concernent des avoirs financiers.

Il s'est également exprimé dans une longue interview de 90 minutes accordée à Roger Köppel, son soutien médiatique et rédacteur en chef de la «Weltwoche». Il y a dénoncé le manque de soutien de la Suisse, affirmant bénéficier d'appuis dans tous les pays, sauf le sien. Selon lui, son cas ferait l'objet de discussions ministérielles à l'étranger et serait même suivi aux Etats-Unis par la directrice des services de renseignement. Aucun élément ne vient étayer ces affirmations. Le Département fédéral des affaires étrangères indique par ailleurs que Jacques Baud n'a, jusqu'ici, pas sollicité la protection consulaire suisse.

Des reproches peu détaillés

Face aux autres rédactions suisses, Jacques Baud se montre nettement plus discret. Il n'a notamment pas répondu à une sollicitation de Blick. Les accusations précises formulées par l'Union européenne restent floues. Les informations communiquées depuis Bruxelles sont succinctes et aucun détail n'est fourni sur d'éventuels flux financiers ou des contacts directs avec Moscou. Selon la «NZZ am Sonntag», les reproches détaillés figureraient dans un document classifié.

De son côté, Jacques Baud nie avoir diffusé de la propagande. Il affirme d'ailleurs ne jamais être apparu dans les médias russes afin d'éviter toute instrumentalisation. Cette affirmation est toutefois incomplète. La chaîne internationale Russia Today ne s'est pas contentée de reprendre ses déclarations: Jacques Baud a également été invité à deux reprises dans l'émission «Going Underground», intégrée aux plateformes de Russia Today.

Durant l'été 2024, il a par ailleurs déclaré que la Russie ne cherchait pas à conquérir de nouveaux territoires en Ukraine. Selon lui, l'unique objectif de l'«intervention» serait de protéger la population du Donbass contre les forces armées ukrainiennes. Il reprenait ainsi des arguments centraux avancés par Vladimir Poutine pour justifier l'invasion de l'Ukraine en février 2022.

L'UE entend poursuivre sa politique de sanctions

Jacques Baud n'est pas le seul en Europe à relayer ce type de récits. Reste à savoir ce que signifie l'élargissement de la politique de sanctions de l'UE aux présumés propagandistes. Le gouvernement allemand a en tout cas annoncé vouloir poursuivre sa lutte contre la désinformation. «Toute personne qui s'engage sur ce terrain doit s'attendre à ce que ce qui est arrivé à Jacques Baud puisse lui arriver également», a déclaré un porte-parole du ministère allemand des Affaires étrangères lors d'une conférence de presse.

Cette position alimente les spéculations. Le rédacteur en chef de la «Weltwoche», Roger Köppel, pourrait lui aussi être concerné. Depuis le début de la guerre, il s'est rendu à plusieurs reprises en Russie et a rencontré des propagandistes d'Etat. Certains médias allemands évoquent une «connexion suisse à Moscou».

Reste enfin la question de la réaction de la Suisse face à une éventuelle nouvelle intervention de ce type de la part de l'Union européenne. Dans le cas de Jacques Baud, les autorités fédérales se sont jusqu'ici abstenues de tout commentaire public.

https://www.blick.ch/fr/suisse/russie-jacques-baud-ex-colonel-suisse-sanctionne-par-lue-id21553361.html

 

 

 

 

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