"Si la petite taille et la décentralisation interne de la Suisse sont des raisons essentielles de sa prospérité et de sa puissance économique, la démocratie directe ou indirecte n'y est pour rien ou peu, contrairement au folklore suisse tant salué."
Hans-Hermann Hoppe, « Débat : Small is Beautiful », Schweizer Monat (4 juin 2026) :
« La réussite économique de l'Europe est étroitement liée à sa fragmentation politique.La concurrence entre les États limitait l'intervention de l'État et favorisait l'innovation et la croissance.Les tendances actuelles menacent de plus en plus ce mécanisme, y compris en Suisse.»
Les États ne sont pas des entreprises économiques.Contrairement aux entreprises, ils ne se financent pas en vendant des produits et des services à des clients qui paient volontairement, mais plutôt par des prélèvements obligatoires : des impôts perçus par la menace et l’usage de la force, ainsi que par la création monétaire qu’ils émettent littéralement de nulle part.
De ce fait, certains économistes ont décrit les gouvernements – c’est-à-dire les détenteurs du pouvoir d’État – comme des bandits stationnaires.
Les gouvernements et tous leurs employés vivent du butin volé aux autres.Ils mènent ainsi une existence parasitaire aux dépens d’une population asservie qui leur sert d’« hôte ».Ceci nous amène à plusieurs autres conclusions.
Naturellement, les bandits stationnaires préfèrent un butin important à un butin modeste.
Autrement dit, les États chercheront toujours à augmenter leurs recettes fiscales et leurs dépenses en créant davantage de monnaie fiduciaire.Plus le butin est important, plus ils peuvent s’octroyer de faveurs, ainsi qu’à leurs employés et à leurs partisans.Mais cette activité a des limites naturelles.
La simplicité est la clé, ou :
Contre la centralisation et la démocratie :
Le cas de l'Union européenne et de la Suisse
Les États, quelle que soit leur constitution, ne sont pas des entreprises économiques.Contrairement à ces dernières, ils ne se financent pas en vendant des produits et des services à des consommateurs qui paient volontairement, mais par des prélèvements obligatoires : des impôts perçus par la menace et l'usage de la force (et par la création monétaire qu'ils font littéralement à partir de rien).
De ce fait, les économistes ont qualifié les gouvernements, c'est-à-dire les détenteurs du pouvoir d'État, de « bandits stationnaires ».
Les gouvernements et tous leurs employés vivent du butin volé à autrui.Ils mènent une existence parasitaire aux dépens d'une population asservie qui leur sert d'« hôtes ».
Ceci nous amène à plusieurs autres conclusions.
Par nature, les bandits sédentaires préfèrent une proie plus importante à une proie plus petite.Autrement dit, les États chercheront toujours à accroître leurs recettes fiscales et leurs dépenses par la multiplication de la monnaie.Plus le butin est important, plus ils peuvent s'octroyer de faveurs, ainsi qu'à leurs employés et à leurs partisans.Mais cette activité a ses limites.
D'une part, les bandits doivent veiller à ne pas accabler leur « hôte », dont le travail et les performances rendent possible leur existence parasitaire, au point que celui-ci cesse de travailler.D'autre part, ils doivent craindre que leurs « hôtes », et surtout les plus productifs d'entre eux, ne quittent leur territoire pour s'installer ailleurs.
Dans ce contexte, plusieurs tendances et processus historiques deviennent compréhensibles.
Premièrement, on comprend la tendance à l'expansion territoriale et à la centralisation politique : les États parviennent ainsi à placer un nombre croissant d'« hôtes » sous leur contrôle et à rendre plus difficile leur migration vers des territoires étrangers.On s'attend donc à un butin plus important.Il devient alors évident que l'aboutissement de ce processus, l'établissement d'un État mondial, ne serait en aucun cas une bénédiction pour l'humanité entière, contrairement à ce qui est souvent affirmé.Car depuis un État mondial, il est impossible d'émigrer, et l'émigration ne permet absolument pas d'échapper au pillage étatique.Par conséquent, il faut s'attendre à ce qu'avec l'établissement d'un État mondial, l'ampleur et la portée de l'exploitation étatique – illustrées, entre autres, par le montant des recettes et des dépenses de l'État, par l'inflation monétaire, ainsi que par le nombre et l'importance des prétendus « biens publics » et du personnel employé dans la « fonction publique » – continuent de croître au-delà de toute mesure connue jusqu'alors.Et cela n'est certainement pas une bénédiction pour la « population d'accueil » qui doit nourrir et faire vivre cette superstructure étatique !
Deuxièmement, une raison essentielle de l'ascension de l'« Occident » au rang de première région économique, scientifique et culturelle du monde devient compréhensible.Contrairement à la Chine en particulier, l'Europe, du début du Moyen Âge à une époque récente, était caractérisée par un degré élevé de décentralisation politique, avec des centaines, voire des milliers, de dominions indépendants.Certains historiens ont qualifié cet état de choses d’« anarchie politique ordonnée ».De nos jours, les historiens de l’économie voient généralement dans cet état quasi anarchique une des principales raisons du « miracle européen ».En effet, dans un environnement caractérisé par une grande variété de petits territoires indépendants et proches les uns des autres, il est relativement aisé de migrer et d’échapper à l’exploitation des dirigeants étatiques.Afin de prévenir ce danger et de maintenir les producteurs sous contrôle, ces dirigeants subissent une forte pression constante pour modérer leur exploitation.Et cette modération, à l’inverse, favorise l’esprit d’entreprise, la curiosité scientifique et la créativité culturelle.
Dès lors, à la lumière des considérations précédentes, une classification et une évaluation historiques étayées de l'Union européenne (UE) s'avèrent possibles : l'UE illustre parfaitement la tendance susmentionnée à l'expansion territoriale et à la centralisation politique, avec pour conséquences une augmentation des mesures étatiques abusives et une croissance concomitante de la superstructure étatique parasitaire (Bruxelles).
Plus concrètement : l'UE et la Banque centrale européenne (BCE) constituent la première étape vers l'établissement d'un super-État européen, qui finira par se fondre dans un gouvernement mondial dominé par les États-Unis et leur banque centrale, la Réserve fédérale américaine (Fed).Contrairement aux belles déclarations politiques, l'UE et la BCE n'ont jamais eu pour vocation le libre-échange et la concurrence internationale.Cela ne nécessite pas des milliers de pages de documents, regorgeant de règlements et d'ordonnances !Il s'est toujours agi, et avant tout, d'une harmonisation verticale des systèmes fiscaux, législatifs et réglementaires de tous les États membres, afin de réduire, voire d'éliminer, toute concurrence économique territoriale.Car si les taux d'imposition et les réglementations gouvernementales sont identiques partout, ou s'harmonisent de plus en plus, les individus productifs – les « hôtes » – ont de moins en moins de raisons économiques de délocaliser leurs activités. Ainsi, les profiteurs sédentaires peuvent poursuivre leurs activités de pillage et de redistribution des richesses en toute impunité.– De plus, l'UE actuelle, cartel de divers gouvernements, ne tient que parce que, et seulement tant que, les profiteurs les plus riches, qui peuvent se repaître d'une « population hôte » plus productive, et notamment le gouvernement allemand, sont disposés et capables de soutenir financièrement, de manière permanente et à grande échelle, leurs homologues plus démunis du Sud et de l'Est, dont les « hôtes » sont moins productifs.Au détriment des producteurs nationaux !
L'UE et la BCE sont donc des monstruosités morales et économiques.On ne peut pas continuellement punir la productivité et la réussite économique tout en récompensant le parasitisme, le gaspillage et l'échec économique sans provoquer un désastre.L'UE passera d'une crise économique à l'autre et finira par se désintégrer.
Enfin, dans ce contexte, la position particulière de la Suisse devient compréhensible.D'une part, en tant que petit État entouré d'États membres de l'UE, la Suisse doit offrir aux personnes productives et créatrices de valeur des avantages géographiques plus attractifs que l'UE afin d'éviter un exode et un déclin économique.Autrement dit, le taux d'exploitation étatique doit être comparativement plus faible.C'est effectivement ce qui s'est produit jusqu'à présent : tandis que l'Allemagne, par exemple, perd des personnes productives, la Suisse connaît un afflux de personnes productives et contribuant positivement à l'impôt.Ce quota étatique relativement plus faible et l'avantage économique qui en découle ont permis à la Suisse, autrefois pauvre, d'atteindre un niveau de prospérité nettement supérieur à celui de tous les États membres voisins de l'UE.Cette concurrence est une épine dans le pied de l'UE, et Bruxelles tente donc de contraindre Berne à rejoindre l'Union par la carotte et le bâton.Pour la classe politique, ces opportunistes, l'adhésion promet en effet des avantages considérables : plus de pouvoir et de postes, plus de compétences, plus de possibilités de voyager, des relations plus lucratives et plus d'argent – et ces dirigeants sont donc constamment tentés.Pour la Suisse dans son ensemble, en revanche, l'adhésion entraînerait une perte de prospérité notable, car en rejoignant l'UE, on renoncerait non seulement à son propre avantage géographique, mais il faudrait également subventionner financièrement la mauvaise gestion ailleurs.
Deuxièmement, la Suisse elle-même offre un exemple instructif de centralisation politique et de ses conséquences.La Suisse n'est pas seulement un petit État.Avec un grand nombre de cantons distincts, elle présente également un degré élevé de décentralisation interne.Cependant, ce degré élevé de décentralisation et la concurrence intercantonale qui l'accompagne, avec ses retombées économiques positives à l'échelle nationale, se sont progressivement amoindris.De plus en plus de pouvoirs cantonaux ont été accaparés par le gouvernement central.Et tandis que cela a conduit à une croissance constante de la superstructure étatique parasitaire à Berne, la concurrence intercantonale pour l'implantation d'entreprises a été progressivement restreinte par de nombreuses mesures d'harmonisation, de subventions et de prétendue égalisation financière.En substance, Berne mène la même politique interne que Bruxelles, à une échelle bien plus vaste.Et la même raison valable pour laquelle Berne a jusqu'à présent refusé d'adhérer à l'UE et de se soumettre à Bruxelles s'applique également à la relation entre le canton et le gouvernement central : un canton économiquement prospère n'a aucune raison valable de rejoindre un gouvernement central et de se soumettre inconditionnellement à ses ordres.Pourquoi, dès lors, la Suisse ne souhaiterait-elle pas, par souci de logique économique, rompre avec le pouvoir central ou recouvrer certaines compétences ?
Si la petite taille et la décentralisation interne du pays sont des facteurs essentiels de sa prospérité et de sa puissance économique, la démocratie, directe ou indirecte, n’y est pour rien, contrairement à une idée reçue très répandue.Bien au contraire.
La démocratie, c’est le pouvoir de la majorité, et donc une forme de socialisme ou de communisme.La propriété privée devient propriété collective.La majorité décide de ce qui m’appartient et de ce que je peux en faire.La démocratie légitime et promeut ce que le dixième commandement biblique interdit : l’envie et l’égalitarisme.Elle permet aux majorités de s'approprier et de s'enrichir sur les biens d'autrui, elle engendre la rancœur et crée une classe d'individus (les politiciens) qui consacrent leur temps à obtenir des majorités afin d'imposer diverses « mesures populaires » : expropriations et redistributions à leur propre profit et à celui de leurs partisans.Un environnement démocratique constitue donc toujours et partout un fardeau et une menace pour les propriétaires privés et, en particulier, pour tous les entrepreneurs productifs engagés dans l'activité privée.(Ceci n'est pas le cas uniquement si les membres, par exemple, d'une coopérative ou d'une association ont unanimement convenu d'une procédure de décision à la majorité concernant la gestion de leurs biens communs – et uniquement des leurs.)
Mais la menace que représentent la démocratie et le principe majoritaire pour les propriétaires et les entrepreneurs économiques peut varier : elle est d'autant plus grande que la majorité décisive est importante, et inversement.Par conséquent, elle est moins dommageable au niveau local, villageois.Là, où tout le monde se connaît, il est difficile de trouver des majorités pour des mesures d'expropriation et de redistribution.À plus forte raison lorsque les partisans de telles mesures ne restent pas anonymes, mais doivent se montrer lors des votes publics.Car lorsqu'on rencontre régulièrement et qu'on est obligé de croiser le regard des personnes dont on veut s'approprier les biens, on hésite à exprimer publiquement ce désir.En revanche, plus la majorité est nombreuse et anonyme, et plus les victimes de ses décisions sont impersonnelles, plus les freins moraux à la convoitise des biens d'autrui s'estompent.
En réalité, la démocratie villageoise, où la majorité ne décide que des affaires locales, recourt généralement moins aux prélèvements obligatoires et aux mesures de redistribution que la démocratie urbaine.La démocratie cantonale, qui traite des questions cantonales et locales, est généralement plus « à gauche » – avec davantage de prélèvements, de dépenses et de mesures de redistribution – que la démocratie locale.Les grands cantons ont tendance à être plus à gauche que les petits.Et c’est de loin lors d’élections démocratiques générales et de décisions majoritaires affectant l’ensemble de la Suisse que l’imposition obligatoire et la redistribution de toutes sortes sont les plus importantes.Il arrive que les décisions des autorités démocratiques indirectes soient ainsi contrecarrées et annulées par référendum, par la démocratie directe, mais cela ne change rien à la tendance observée : l’expansion de la démocratie (par exemple avec l’introduction du suffrage féminin) s’accompagne d’un glissement croissant à gauche, voire à gauche écologiste, de l’ensemble du spectre politique.Il en résulte une hostilité progressive envers la propriété privée, un fardeau croissant pesant sur l’esprit d’entreprise et, inversement, une croissance constante de toute la superstructure étatique parasitaire.Certes, la Suisse accuse encore un retard notable par rapport aux États membres voisins de l'UE dans cette marche apparemment inexorable vers le socialisme.Mais là aussi, l'influence des forces politiques de gauche et écologistes qui alimentent cette marche n'a cessé de croître, comme en témoignent aisément les résultats de divers référendums.
Afin d'inverser cette tendance (si l'on souhaite le faire) et de renforcer la puissance économique suisse au lieu de l'affaiblir continuellement, il est donc urgent de s'abstenir de tout nouveau « renforcement de la démocratie » (mots clés : droit de vote pour les étrangers, abaissement de l'âge de vote), que ce soit indirectement ou directement.Le principe majoritaire est un principe socialiste qui favorise le socialisme.Il favorise également le centralisme politique.Car si une décision majoritaire, en tant que telle, jouit d'une dignité particulière, alors une majorité plus large (mot clé : UE) est évidemment encore plus digne qu'une majorité plus restreinte.Il convient plutôt de s'interroger sur le véritable secret de la réussite suisse, sa décentralisation interne, et de concentrer tous les efforts sur le transfert progressif des compétences et des pouvoirs, acquis démocratiquement par l'État central au fil du temps, aux différents cantons et localités.Et si, pour des raisons nostalgiques ou folkloriques, on ne peut renoncer totalement à la démocratie, il faut au moins la décentraliser : la démocratie cantonale et locale doit être renforcée face à la version centralisée et étatique, et à ses dépens.
A) - Petite histoire des grandes innovations : des craintes à la prospérité
B) - Vin, terroirs, gastronomie : cet autre patrimoine que certains voudraient voir disparaître
C) - Choose France : un pays en mal d’innovation
A) - Petite histoire des grandes innovations : des craintes à la prospérité
L’émergence
de technologies de rupture a toujours suscité, au cœur des sociétés, un
puissant mélange de fascination et d’effroi. À chaque grande vague
d’innovation, une angoisse récurrente s’empare de l’opinion publique :
celle de l’obsolescence de l’homme, de la destruction massive des
emplois et, in fine, de la fin du travail. Pourtant, l’histoire
économique nous enseigne avec constance que ces craintes, bien que
légitimes et souvent douloureuses à court terme, se heurtent
systématiquement à une réalité plus complexe et fondamentalement
créatrice de valeur. Mieux : l’histoire nous apprend comment identifier
les effets indésirables et les risques, et comment les minimiser tout en
bénéficiant des apports positifs de la technologie.
L’imprimerie : la première révolution de l’information
Les prémices de l’imprimerie à caractères mobiles en métal datent de
1450 à Mayence, sous l’impulsion de Gutenberg. Dès son apparition,
l’angoisse est immense au sein des abbayes et des corporations. Les
moines copistes et les scribes voient leur monopole s’effondrer et leur
rôle évoluer. En 1492, l’abbé Johannes Trithemius rédige ainsi De laude scriptorum (paradoxalement
imprimé par la suite), faisant l’apologie des scribes face à
l’imprimerie et alertant sur le risque que les moines perdent leur
discipline spirituelle liée au travail manuel.
Dans les faits, la baisse drastique du coût du livre a provoqué une
explosion de la demande liée à l’alphabétisation et démocratisé l’accès à
l’information. Si plusieurs milliers de postes de copistes ont disparu,
l’imprimerie a jeté les bases de l’économie de la connaissance,
augmentant le PIB européen par l’éducation, et engendrant des dizaines
de milliers de nouveaux métiers dans la chaîne du livre – qu’il s’agisse
d’auteurs ou d’ouvriers du livre.
La Machine à Tisser : L’étincelle industrielle
L’automatisation du tissage arrive en France avec le métier Jacquard
en 1801. Les craintes sur l’emploi furent alors d’une violence inouïe :
les artisans tisserands de la soie y voient la destruction de leur
savoir-faire, ce qui conduit à la célèbre révolte des Canuts à Lyon en
1831. Toutefois, le paradoxe de Jevons, selon lequel la baisse du prix
d’un produit peut entraîner une hausse de la demande telle qu’elle
induit une hausse de l’activité et du chiffre d’affaires, s’est
pleinement appliqué. La machine ayant rendu le textile moins cher, la
demande de vêtements a fortement augmenté. Au lieu de détruire un
secteur économique, l’industrie a embauché massivement, faisant du
textile le premier moteur du PIB français au XIXᵉ siècle.
La Vapeur et le Train : la contraction de l’espace
Les travaux de Denis Papin (1690) et James Watt (1769) posent les
bases. En France, le marquis de Jouffroy d’Abbans fait naviguer un
bateau à vapeur dès 1776, mais le pays, riche en bois et en
main-d’œuvre, tarde à l’adopter. L’arrivée massive dans l’industrie
française se fait sous la Monarchie de Juillet (1830-1848) et sa
démocratisation prendra environ 50 ans. La peur se concentre alors
logiquement sur les métiers de la force motrice. Les meuniers
traditionnels et les haleurs de bateaux redoutent l’obsolescence de
leurs fonctions. Pourtant, la vapeur fut le cœur de la première
révolution industrielle, générant une croissance inédite dans l’histoire
humaine. Dans le même temps, la locomotive bouleverse les distances à
partir de 1825. Les relais de poste et les cochers de diligences crient à
la faillite. S’y ajoutent des craintes irrationnelles, l’homme
politique Adolphe Thiers estimant que le train n’est qu’un « jouet »,
tandis que d’autres s’inquiètent des effets mortels des écarts de
température dans les tunnels. La réalité fut la création d’un marché
national unifié et une contribution monumentale au PIB via de
gigantesques chantiers d’infrastructures.
L’électricité : la lumière et le confort
L’électricité a été découverte par Volta (1800) puis développée
notamment par Edison. Elle frappe les esprits en France lors de
l’Exposition internationale de l’Électricité à Paris en 1881 et la
démocratisation, freinée par la Première Guerre mondiale, s’accélère
grâce au programme d’électrification rurale dans les années 1930, pour
s’achever dans les années 1950. À l’époque, le syndicat des gaziers mène
de violentes campagnes de dénigrement contre ce développement, et la
profession des allumeurs de réverbères, très présente à Paris, multiplie
les grèves face à cet « ennemi invisible » accusé de causer des
incendies mortels.
Tout le monde a oublié les 4000 allumeurs de réverbères parisiens. Ce
dont on se souvient, c’est que l’électricité a accompagné la Seconde
révolution industrielle et le développement du travail à la chaîne
motorisé, ainsi que l’émergence du secteur de l’électroménager.
L’éclairage électrique a permis l’allongement du temps de travail et de
loisir nocturne. Au total, l’électricité est à l’origine d’une part
significative des gains de productivité des Trente Glorieuses. L’effet
indésirable fut la dépendance croissante aux ressources énergétiques.
Internet : la première révolution numérique
Internet est né avec ARPANET (1969) aux USA, et a également bénéficié
de contributions françaises comme celle de Louis Pouzin. En France, son
adoption est pourtant d’abord entravée par le succès national du
Minitel, avant qu’apparaissent les premiers fournisseurs d’accès grand
public en 1994. La démocratisation s’est accélérée avec l’arrivée de
l’ADSL au début des années 2000.
Dans les années 1990, des ouvrages comme La Fin du travail
de Jeremy Rifkin (1995) prédisent un chômage massif. D’autres craignent
la disparition des agents de voyage, des postiers (concurrencés par
l’e-mail) ou du petit commerce face à la naissance du e-commerce. Enfin,
l’arrivée d’Uber sur le marché du transport se heurte à l’opposition
des syndicats de taxi. À l’aube des années 2000, la révolution semblait
immédiate : des milliards étaient injectés dans la « convergence des
médias » par Vivendi, et des « pure players » internet menaçaient de
remplacer épiceries, magasins de prêt-à-porter et même le Père Noël (à
l’image de la société pere-noel.fr, dont les promesses extravagantes et la gestion approximative ont été sanctionnées par la justice[1]).
Certaines promesses se sont bel et bien réalisées, mais beaucoup plus
tard, et avec des gagnants différents – Netflix plutôt que Vivendi. Et
la disparition de l’emploi attendue n’a pas eu lieu : la France a
actuellement un taux de chômage inférieur à 8%, très loin de celui de la
fin des années 90 (proche de 10%). L’impact sur le secteur du transport
permet de mieux comprendre comment cela est arrivé : si le nombre de
taxis a peu évolué (environ 60.000), la valeur de revente de la « plaque
» de taxi a été divisée par 3 et on voit clairement les files
s’allonger dans les gares. A côté de cela, on compte 70.000 emplois de
VTC en plus, et des situations courantes il y a 30 ans (se retrouver à 2
heures du matin au centre de Paris sans pouvoir trouver de taxi)
paraissent désormais anachroniques. L’éviction fiscale a changé de
nature : avant c’était la machine à carte bleue du taxi qui était
étonnamment souvent en panne, désormais les courses sont comptabilisées
précisément mais la marge des plateformes fuit hors de portée du fisc
français (Luxembourg notamment).
À la fin des années 80, Solow avait énoncé le paradoxe qui porte son
nom : on voyait les ordinateurs partout, sauf dans les statistiques de
productivité. Avec le recul, on voit cette productivité : on estime
désormais qu’elle représente environ 20 points de PIB, qui ont été
gagnés en 25 ans – soit 0,8 % par an. Les changements que l’on imaginait
immédiats en 2000 se sont produits, mais plus tardivement, ce qui a
rendu l’adaptation de l’emploi et de l’économie plus simple qu’anticipé.
Si l’on avait annoncé à n’importe lequel d’entre nous en 2000 qu’il
faudrait attendre 20 ans pour que la prise de rendez-vous avec un
médecin puisse se faire de façon informatique, personne n’y aurait cru !
Autre phénomène : ce gain de productivité est arrivé à une époque où le
reste de la productivité s’est effondré : loin de provoquer un
cataclysme sur l’emploi, la productivité d’internet nous a évité
l’affaissement de pouvoir d’achat que nous aurions subi sans cette
technologie.
Enfin notons qu’internet a apporté de nombreux bénéfices non
monétaires (perdre moins de temps pour s’orienter dans une ville que
l’on ne connaît pas, échanger avec ses proches) ainsi que quelques
effets indésirables (notamment le fonctionnement de notre démocratie,
dont les règles définies à l’ère du cheval et du papier font l’objet
d’attaques régulières[2] de puissances étrangères plus agiles que nous pour utiliser le numérique contre nous).
L’Intelligence Artificielle : Le choc cognitif et le paradoxe de la productivité
L’idée que l’ordinateur puisse reproduire la pensée humaine n’est pas
nouvelle et depuis le tout début de l’informatique, l’intelligence
artificielle a connu plusieurs phases de développement suivies de
déception avant de prendre l’importance qu’on lui connaît actuellement.
Le premier espoir nait dans les années 1950 avec le perceptron de
Frank Rosenblatt en 1957, premier réseau de neurones artificiels dont
les applications concrètes se limitaient à la classification visuelle de
formes simples, avant que ses limites ne conduisent au premier « hiver
de l’intelligence artificielle ». Il est matérialisé par un ouvrage
publié en 1969 par Minsky et Papert, qui démontre l’impossibilité pour le perceptron de réaliser des opérations mathématiques simples.
Une autre approche a été l’intelligence artificielle symbolique et
les langages de résolution de clauses comme Prolog (1972), qui
permettent de décrire certains types de problèmes et d’en obtenir une
solution. On peut également citer le programme ELIZA (Joseph Weizenbaum,
1966), utilisant des reconnaissances de patterns pour simuler un
psychothérapeute en service client, ou le système de diagnostic médical
MYCIN. Mais passé les premiers espoirs, ces solutions montrent
rapidement leurs limites et restent loin du « test de Turing » :
confronté à ces « intelligences », tout utilisateur comprend vite qu’il
parle à une machine.
Une voie nouvelle s’ouvre en 1989 lorsque Yann LeCun applique avec
succès l’algorithme de rétropropagation à des réseaux de neurones
convolutifs (CNN) pour la reconnaissance de chiffres manuscrits (tels
que les codes postaux sur les enveloppes), une technologie immédiatement
déployée dans la vie réelle pour le tri automatisé des chèques
bancaires et du courrier postal. Parallèlement, d’autres formes de
réseaux de neurones tels que les réseaux de neurones récurrents (RNN)
sont développées, et permettent des progrès significatifs au début des
années 2000 pour des applications comme la reconnaissance vocale.
Au-delà de ces découvertes de nouvelles techniques, la véritable
explosion des performances de l’intelligence artificielle s’explique par
la « Leçon Amère » (The Bitter Lesson) théorisée par Richard Sutton en
2019. Il constate que la méthode la plus efficace pour résoudre un
problème est moins de trouver des algorithmes sophistiqués que
d’attendre que les coûts des ordinateurs baissent suffisamment pour
pouvoir résoudre ce problème « par la force brute » avec une puissance
de calcul massive. C’est une leçon amère, car l’histoire récente de
l’intelligence artificielle nous enseigne que la force brute bat
l’ingéniosité, et qu’une technologie initialement médiocre (comme
l’était ChatGPT 2) deviendra rapidement beaucoup plus efficace.
Ainsi le coût d’un TERAFLOP de calcul, c’est-à-dire la réalisation de
mille milliards d’opérations mathématiques, est passé de plusieurs
millions de dollars il y a trente ans à quelques dizaines de dollars
actuellement. Un téléphone mobile haut de gamme peut en faire 6 par
seconde et on peut louer une puissance bien supérieure sur le cloud sans
rien avoir à investir.
Cette abondance inouïe de calcul abordable a permis l’émergence en
2017 de l’architecture Transformer (publiée par Ashish Vaswani et son
équipe chez Google), qui a levé les goulots d’étranglement séquentiels
des RNN et servi de fondation directe aux grands modèles de langage
(LLM).
Aujourd’hui, le succès des solutions comme ChatGPT-4 d’OpenAI repose
sur l’accès à des masses d’informations considérables sur internet
(parfois en prenant quelques libertés avec le droit d’auteur, ou en
appliquant la version anglo-saxonne de ce droit, plus permissive) sur la
capacité à réaliser des volumes de calculs astronomiques à la demande
sur le cloud et sur la possibilité de proposer une application à des
milliards d’utilisateurs de façon quasi instantanée.
Les investissements mondiaux dans l’IA atteignent désormais des
sommets vertigineux : 1000 milliards par an, si l’on additionne le
capital-risque, les infrastructures (datacenters, processeurs) des
géants technologiques et la transformation des entreprises aux
Etats-Unis, en Chine et dans une moindre mesure ailleurs. Pourtant,
trois ans après l’irruption de ChatGPT, on n’en voit toujours pas
l’impact macroéconomique dans les statistiques de productivité. Une
étude de février 2026, portant sur des milliers de dirigeants et pilotée
par le très sérieux National Bureau of Economic Research
(NBER), ne constate ainsi aucun gain de productivité sur le passé et
estime à seulement 1 ou 2 % d’ici trois ans les gains à venir. Si cette
tendance se confirme dans les années à venir, on serait sur une courbe
comparable à celle d’internet : un impact important sur la productivité,
mais plus long à venir que ne l’affirment les gourous de la tech et les
consultants à la recherche de la prochaine mission.
Pour l’IA comme dans le cas d’Internet, l’économiste Erik
Brynjolfsson explique cette inertie par le temps nécessaire à la
réalisation de « co-investissements » : on peut commander un serveur ou
souscrire une licence logicielle en un clic, mais il est beaucoup plus
long et coûteux de réorganiser les processus de l’entreprise, de former
ses équipes ou d’inventer de nouveaux modèles d’affaires. En outre, ces
efforts coûtent massivement avant de rapporter, ce qui fait d’abord
baisser la productivité avant qu’elle n’augmente.
Ceux qui pilotent aujourd’hui des projets d’IA sur le terrain
constatent ces mêmes frictions, et l’enquête de la NBER citée plus haut
ne dit pas autre chose. Tout ceci pousse à l’humilité résumée par la loi
d’Amara : nous surestimons systématiquement l’impact de la technologie à
court terme, mais nous le sous-estimons dramatiquement à long terme.
Naviguer entre confiance et vigilance
À la lecture des siècles passés, nous pouvons et nous devons aborder
les ruptures technologiques en cours avec une confiance globale. Toute
innovation majeure, malgré les perturbations et les angoisses initiales,
s’avère fondamentalement positive pour le développement et la création
de richesse collective.
Cependant, cette confiance macroéconomique ne doit pas occulter la
brutalité des transitions, et l’existence d’effets indésirables qui
méritent d’être régulés. Dans ce contexte, notre attention doit se
focaliser sur deux risques critiques.
Le premier risque concerne les secteurs menacés et le « déversement ». La
théorie du déversement économique d’Alfred Sauvy stipule que les gains
de productivité nécessitent que l’on accompagne le passage des emplois
des secteurs où ils sont rendus sans objet par la technologie, vers ceux
où ils répondent à de réels besoins. En matière de santé, de justice ou
de sécurité, les besoins sont considérables. Et il est préférable pour
les Français de payer des emplois qui leur sont utiles plutôt que des
tâches largement mécanisables. L’enjeu majeur est d’organiser et de
financer la reconversion des professionnels touchés pour éviter une
fracture sociale. C’est le vieux sujet, qui a étonnamment peu progressé
depuis trente ans, du passage d’un modèle social centré sur la dépense
passive (qui utilise ses moyens pour les allouer à ceux qui sont dans
une situation de sous-emploi) à un modèle plus proche du modèle «
nordique » centré sur la dépense active (qui met des moyens plus
importants pour accompagner le passage d’une situation de sous-emploi ou
de sous-productivité vers un emploi de meilleure qualité).
Le deuxième risque est le risque du retard technologique.
Dans une économie isolée, on peut ralentir le progrès sans que personne
n’en prenne conscience. Dans une économie mondialisée, l’hésitation se
paie au prix fort et se traduit rapidement en décrochage économique. Une
nation ou une entreprise qui tarde à adopter, à intégrer et à
co-investir dans la réorganisation de ses processus s’expose à un
décrochage fatal face à ses concurrents plus agiles. La question pour la
France n’est pas de décider si elle veut vivre dans un monde où l’on
n’utilise ni l’intelligence artificielle ni internet. Son seul choix est
de décider si elle veut utiliser les opportunités de ce monde et
capitaliser sur ses propres forces pour augmenter sa productivité autant
que possible – et donc son pouvoir d’achat mais aussi son pouvoir
d’influence dans le monde. Et de noter que fermer la porte au progrès,
ce serait à la fois appauvrir ceux qui auraient pu en tirer des
opportunités, et se priver de la richesse nécessaire pour financer les
fameuses politiques actives évoquées plus haut.
L’innovation demeure un moteur incontestable de notre prospérité
future. Son succès ne réside pas dans un rejet craintif, mais dans notre
capacité collective à en contrôler les risques tout en s’organisant
avec pragmatisme pour en extraire la valeur.
Vincent Champain
Vincent Champain est dirigeant d’entreprise et président de l’Observatoire du Long Terme (www.longterme.org), think tank dédié aux stratégies et aux enjeux de long terme.
B) - Vin, terroirs, gastronomie : cet autre patrimoine que certains voudraient voir disparaître
Depuis
plusieurs mois, les alertes se multiplient sur l’état du patrimoine
religieux français. Églises vandalisées, chapelles abandonnées,
cimetières profanés : les atteintes à notre héritage matériel suscitent
enfin l’émotion qu’elles méritent. La sénatrice Valérie Boyer appelle à
juste titre à un sursaut national. Mais un autre patrimoine, moins
visible parce qu’il demeure vivant, est lui aussi fragilisé : celui du
vin.
Car le vin n’est pas seulement une boisson. Il est un paysage, une
histoire, un savoir-faire, une mémoire collective. Il est une part de ce
que la France a été, de ce qu’elle est encore et de ce qu’elle pourrait
cesser d’être si nous continuons à le considérer avec gêne, voire avec
mépris.
La vigne a façonné la France bien avant la naissance de l’État
moderne. Des générations de moines bénédictins et cisterciens ont
défriché les coteaux, bâti les terrasses, sélectionné les cépages,
perfectionné les méthodes de vinification. Du Jura à la Champagne, de la
vallée du Rhône au Languedoc, ils ont sculpté les paysages que des
millions de touristes admirent aujourd’hui. Les climats bourguignons
inscrits au patrimoine mondial ne sont pas seulement un exploit agricole
: ils sont l’aboutissement de siècles de travail patient, d’observation
et de transmission.
Le vin est également indissociable de l’histoire spirituelle de
l’Europe. Il occupe une place centrale dans le judaïsme comme dans le
christianisme. Il accompagne le shabbat, les fêtes, les bénédictions. Il
devient, dans l’eucharistie, le signe même de l’alliance entre Dieu et
les hommes. Même dans l’islam, souvent présenté de manière monolithique,
l’histoire est plus complexe. Les grands poètes soufis ont fréquemment
utilisé l’ivresse comme métaphore de l’union mystique. Le vin y
symbolisait parfois l’abandon de soi devant le divin.
Or, depuis plusieurs années, le regard porté sur le vin change. La
baisse de sa consommation résulte évidemment de phénomènes multiples :
évolution des modes de vie, urbanisation, préoccupations sanitaires,
nouvelles habitudes de loisirs. Mais un autre facteur demeure souvent
absent du débat public : la progression d’un discours rigoriste qui tend
à présenter toute consommation d’alcool comme moralement suspecte et
culturellement condamnable.
Il faut être clair : chacun est libre de boire ou de ne pas boire.
Cette liberté est l’un des fondements de notre société. Beaucoup de
Français de culture musulmane ne consomment pas d’alcool et personne ne
songe à le leur reprocher. Beaucoup d’autres en consomment
occasionnellement. Des milliers travaillent dans la viticulture, la
restauration ou l’hôtellerie. Les cafés kabyles font partie depuis
longtemps du paysage social français. La réalité du pays est celle du
brassage, de la coexistence et de la diversité des pratiques.
Ce qui devient problématique, en revanche, c’est lorsque certains
prétendent transformer un choix personnel en norme collective et
présentent les symboles culturels français comme autant d’instruments
d’exclusion. Nul n’est obligé de boire du vin, pas plus qu’il n’est
obligé de manger du porc, d’assister à une messe ou de participer à une
fête traditionnelle. Mais considérer que la simple existence de ces
pratiques constituerait une agression revient à nier ce qu’est une
civilisation : un héritage commun que chacun est libre d’adopter, de
critiquer ou d’ignorer, mais non d’effacer.
La France demeure l’une des premières destinations touristiques au
monde. Sa gastronomie participe largement à son rayonnement. Ses chefs
sont célébrés sur tous les continents. Ses grands crus s’échangent à des
prix qui témoignent autant de leur rareté que de leur prestige.
Certaines bouteilles sont même devenues des placements recherchés par
les collectionneurs internationaux. Derrière ces succès se trouvent des
centaines de milliers d’emplois : vignerons, tonneliers, pépiniéristes,
cavistes, restaurateurs, transporteurs, sommeliers, exportateurs.
Pourtant, un discours de dénigrement s’installe progressivement. Le
vin, le fromage, la ruralité, l’agriculture deviennent parfois les
symboles d’une France prétendument ringarde, provinciale ou dépassée. Je
repense souvent à cette polémique où l’on expliquait que la gastronomie
française ne pouvait être réduite au vin et au fromage puisque les
Français mangent désormais des sushis. Certes. Mais il n’existe pas en
France une filière économique, agricole, paysagère, culturelle et
patrimoniale du sushi comparable à celle du vin. Confondre une mode
culinaire avec un héritage millénaire relève d’une étrange amnésie.
Cette condescendance frappe d’ailleurs souvent les mêmes catégories :
les agriculteurs, les éleveurs, les vignerons, les habitants des
campagnes. Ceux qui entretiennent les paysages que d’autres
photographient le week-end. Ceux qui préservent les terroirs dont
l’existence paraît évidente à ceux qui n’ont jamais taillé une vigne ni
travaillé une terre. Ceux qui produisent ce que les citadins consomment
quotidiennement tout en leur reprochant parfois d’exister.
La France possède pourtant cette singularité admirable : être
simultanément populaire et raffinée, paysanne et savante, conviviale et
sophistiquée. Le vin en est l’une des expressions les plus accomplies.
Il est à la fois le verre partagé lors d’un repas familial et le sujet
d’études infinies sur les terroirs, les cépages, les millésimes et les
méthodes de vinification.
Je viens moi-même d’un milieu où l’on buvait peu de vin. Je me
souviens de mon embarras devant les conversations savantes chez les
cavistes ou lors de certains dîners. Puis j’ai découvert un univers de
savoirs, de gestes, de paysages et de traditions. Comme toute culture,
celle du vin s’apprend. On peut l’aimer ou non. Mais elle mérite le
respect.
Car le vin n’est pas seulement un produit de consommation. Il est une
archive vivante ; la mémoire du territoire. Une forme de sacré, au sens
où il relie les générations entre elles (c’est l’étymologie de religio) et rappelle que certaines œuvres humaines nécessitent du temps, de la patience et de l’humilité.
Lorsque nous laissons se déliter ce patrimoine immatériel, nous
commettons finalement la même erreur que lorsque nous abandonnons nos
églises, nos chapelles ou nos monuments. Nous oublions que l’héritage ne
survit que si chaque génération accepte d’en devenir la dépositaire.
Le vin n’est pas un obstacle à l’intégration. Il n’est pas un
marqueur d’exclusion. C’est une invitation. Libre à chacun de l’accepter
ou non. Mais cessons de présenter comme oppressif ce qui constitue
l’une des plus belles expressions de notre histoire collective.
À force de considérer nos traditions comme des fautes, nous finirions
par croire que la France elle-même doit s’excuser d’exister. Et ce
serait sans doute la plus grave des intoxications.
C'est l'événement de l'année pour les investisseurs : le sommet Choose
France est de retour, mais pour quelles retombées concrètes ? Face à la
crise économique, le sommet parviendra-t-il à relancer la productivité
et l'innovation des entreprises françaises ?
Alors que
l'actualité titre régulièrement sur l'appauvrissement de la France et sa
perte de productivité, les économistes réfléchissent aux moyens que le
pays peuvent mettre en place pour faire face à ces constats pessimistes
pour l'avenir.
La France et l'Europe en perte de productivité
Antonin Bergeaud travaille sur l'innovation technologique et a observé la baisse de la productivité en France : "Il y
a eu des graphiques impressionnants où l'on voyait vraiment la
productivité française dégringoler, même par rapport à l'Europe, encore
plus par rapport aux États-Unis. Ce qui est étonnant, c'est que ce
décrochage, il est conjoncturel et a commencé bien avant la covid, à peu
près à la fin des années 1990." Dans les débats de la société, la
productivité est parfois méconnue, ou sous-estimée, explique Antonin
Bergeaud, alors même qu'elle est un point central de notre économie : "Sans
productivité ou sans gain de productivité, on va avoir des difficultés à
augmenter le PIB chaque année. Le problème est que notre modèle social,
et notre budget notamment, sont construits sur l'idée que le PIB
augmente chaque année. Le PIB n'augmente sur longue période qu'avec la
productivité pratiquement. Donc, il faut concevoir, si l'on décide
d'abandonner l'idée de faire des gains de productivité, un monde dans
lequel le PIB va rester constant ou presque constant. Mais à partir du
moment où le PIB reste constant, on ne crée pas plus de valeur d'une
année sur l'autre, et quand on doit investir ou augmenter un poste
budgétaire, on est obligé d'enlever ailleurs."
Le virage numérique et technologique : l'échec de la France ?
Ce
qui interpelle, c'est l'impression de décrochage de la productivité,
alors qu'il n'est pas si brutal que cela. Mais on observe néanmoins un
recul bien visible, notamment par le facteur d'un retard technologique :
"Une source d'augmentation de la productivité est la technologie,
en utilisant des ordinateurs, du matériel de plus en plus perfectionné,
qui permet de plus en plus efficace. Le décrochage technologique en
Europe est assez net depuis les années 1990 quand on compare aux
États-Unis. C'est un peu paradoxal, parce qu'on a l'impression qu'on a
adopté les ordinateurs, Internet, les technologies numériques de la même
manière partout. Mais il se trouve qu'en Europe, on a été beaucoup plus
lents, car il y a eu beaucoup plus de réticence, et il y a toujours
beaucoup plus de réticence, à adopter des technologies et à former les
gens pour les utiliser. Ce qui fait que, évidemment, la productivité a
augmenté, mais beaucoup plus lentement qu'aux États-Unis."
Antonin
Bergeaud considère alors que la France a raté le virage numérique,
comme d'autres pays en Europe. La stratégie mise en place consistait à
instaurer une politique de subventions, en baissant le coût du travail
qualifié et de la R&D pour les entreprises : l'inconvénient, selon
Antonin Bergeaud, est que cela n'a pas permis de privilégier certains
secteurs en priorité, ce qui revient à dépenser massivement sans viser
les domaines plus stratégiques.
Innover à l'heure du changement climatique : comment mieux investir ?
La
quête d'innovation pour favoriser la productivité soulève des questions
environnementales. Bruno Bonnell, ancien député pour le parti
présidentiel jusqu'en 2022, juge nécessaire de réévaluer les directives
environnementales qui freineraient la productivité, en soumettant les
entreprises à des contraintes règlementaires trop élevées : "Il y a
une demande forte de simplification, mais il y a un courage à dire que,
pour la simplification, il faut repartir parfois de zéro. La directive
que veut supprimer Emmanuel Macron partait sur une mauvaise direction,
donc il faut la changer et avancer. En tout cas, ce serait ma position,
mais cela ne veut absolument pas dire que, fondamentalement, il faut
abandonner le combat de la décarbonation." Antonin Bergeaud observe
une dynamique mondiale de recul des normes environnementales, notamment
aux États-Unis, tout en reconnaissant que certaines règles ont peu
d'efficacité : "C'est un peu à nous, Européens, de trouver notre
équilibre. On veut être pionnier, et on l'est, sur l'environnement. En
même temps, on veut aussi développer les technologies du futur, l'IA, et
rattraper les États-Unis et la Chine. Cela me paraît compliqué d'avoir
tout en même temps, en tout cas, on n'a pasvraimenttrouvé la solution."
Au
vu de la situation actuelle, l'enjeu pour les entrepreneurs est de
trouver des filières productives qui permettraient à la France, et
l'Europe, d'augmenter la compétitivité. C'est notamment un des objectifs
du plan "France 2023" que dirige Bruno Bonnell, qui a poussé à la
création de 17 000 emplois à Dunkerque pour la production de batteries
électriques. Le rapport Draghi sur la compétitivité en Europe
recommandait, en septembre 2024, d'investir 800 milliards d'euros
supplémentaires : "Il faut les mettre. Aussi, il faudrait faire un
plan 'Europe 2050', comme on a fait un plan 'France 2030', qui est un
modèle qui fonctionne, avec 7500 entreprises innovantes qui,
aujourd'hui, sont soutenues par le gouvernement en France."
A) - Le Grand Entretien avec Alexandre Del Valle – Comprendre la bascule vers le nouvel ordre post-occidental
B) - LE NOUVEL ORDRE MONDIAL
C) - Les BRICS face au nouvel ordre mondial : Un avenir incertain ?
A) - Le Grand Entretien avec Alexandre Del Valle – Comprendre la bascule vers le nouvel ordre post-occidental
Alexandre Del Valle est l’un des
plus clairvoyants géopolitologues européens. Essayiste, professeur et
spécialiste reconnu des relations internationales, des menaces
stratégiques et des dynamiques civilisationnelles contemporaines, il est
l’auteur de nombreux ouvrages de référence sur le terrorisme islamiste,
les rapports de puissance et les rivalités géopolitiques globales.
Il a publié fin 2025 Le nouvel ordre post-occidental aux éditions L’Artilleur. Dans cet essai ambitieux, au sous-titre évocateur : « Comment le retour de Trump et la guerre en Ukraine accélèrent la bascule géopolitique mondiale »,
il propose une analyse riche et structurée du basculement du système
international vers un monde multipolarisé, où les normes, les valeurs et
les cadres institutionnels forgés par l’Occident depuis la fin de la
Seconde Guerre mondiale sont remis en cause par la montée d’acteurs
étatiques et non étatiques déterminés à façonner leurs propres sphères
d’influence.
À l’heure où l’Europe est
confrontée à la guerre en Ukraine, à la déstabilisation du Moyen-Orient,
à la compétition sino-américaine et aux fractures internes des
démocraties occidentales, Le Diplomate Média a souhaité
interroger Alexandre Del Valle sur la portée de cette recomposition
mondiale et sur ce que cela implique pour la France, l’Europe et les
puissances libérales.
Le Diplomate : Votre livre Le nouvel ordre post-occidental propose
une lecture structurelle de la recomposition du pouvoir global au
profit d’un monde multipolaire. Comment définissez-vous ce « nouvel
ordre » et en quoi rompt-il avec l’ordre occidental hérité de 1945-1991 ?
Alexandre Del Valle : Ce
que je désigne par « nouvel ordre post-occidental » ne correspond ni à
une idéologie alternative ni à un projet cohérent porté par un camp
unifié, mais à la fin d’un moment historique singulier durant lequel
l’Occident, et plus précisément les États-Unis, ont cumulé suprématie
militaire, domination économique, contrôle des flux stratégiques et
monopole de la légitimité normative, notamment à travers leur « Ordre
International Libéral » et les institutions créées et contrôlées par eux
depuis 1945-1950 (OIL) et encore plus unilatéralement et
universellement après la chute de l’URSS. Cet OIL, unipolaire,
universel, moraliste et prosélyte, donc intrinsèquement ingérant et
anti-polycentrique, reposait sur l’idée que les normes occidentales —
démocratie libérale, droits de l’homme, libre-échange globalisé —
étaient universelles par nature et destinées à s’imposer mécaniquement
de gré ou de force à l’ensemble de la planète et des États du monde. Or
cette prétention universaliste s’est révélée être une construction
idéologique à la fois occidentalo-centrée et néo-impérialiste qui a
fini, une fois la Russie renaissante et renforcée et la Chine, l’Inde et
les BRICS sûrs d’eux-mêmes, par se heurter à une fronde mondiale
multiforme croissante. Le monde post-occidental marque précisément la
fin de cette illusion téléologique et l’entrée dans une configuration
que l’on peut qualifier, en reprenant Acharya, de monde « multiplex »,
c’est-à-dire un système international composé de centres multiples, de
normes concurrentes et de trajectoires civilisationnelles différenciées.
Il s’agit moins d’un chaos que d’un pluralisme structuré, fondé sur le
retour des souverainetés, des rapports de force et d’une géopolitique
hémisphérique où chaque grand espace entend définir ses propres règles.
Il s’agit moins d’un rejet de l’Occident enraciné
(blanc-judéo-chrétien-européen gréco-latin) que de l’Occident globalisé
anti-identitaire et cosmopolitiquement impérialiste.
Dans le contexte de tensions croissantes entre grandes puissances, quelles dynamiques confirment cette bascule ?
Depuis une quinzaine d’années, et plus
nettement encore depuis la rupture stratégique de 2022, nous assistons à
une double dynamique convergente. D’un côté, la contestation frontale
du système mondial occidentalocentré, par des puissances dites
« révisionnistes » (entendre qui contestent l’ordre en place-OIL) comme
la Chine et la Russie, ainsi que de pays anti-occidentaux radicaux comme
l’Iran mais aussi d’États neutres ou « Multi-alignés opportunistes »
comme l’Inde, la Turquie, l’Égypte, le Brésil, etc, qui refusent la
hiérarchie normative issue de l’après-guerre froide, qui revendiquent
des sphères d’influence assumées et/ou qui contestent l’hybris
interventionniste et ingérant des Occidentaux et veulent édifier un
ordre pluricentrique pas forcément anti mais post-occidental,
c’est-à-dire fait de pôles de puissances inspirés de modèles
économico-sociaux, moraux, politiques et institutionnels propres non
occidentalo-centrés et pleinement souverains dans leurs zones
respectives. De l’autre, et c’est sans doute le phénomène le plus
structurant, on note aussi l’émancipation stratégique de puissances
intermédiaires (Turquie, Émirats, Arabie saoudite, Mexique, Indonésie,
etc) qui refusent désormais toute logique d’alignement automatique. Les
monarchies du Golfe, en diversifiant leurs partenariats au détriment de
Washington, ou encore la Turquie en menant une politique d’équilibre
entre l’OTAN, Moscou et le monde eurasiatique, illustrent cette mutation
profonde. La guerre en Ukraine n’a pas produit la mondialisation du
camp occidental que certains espéraient, notamment par la force
coercitive des méga-sanctions massives destinées à faire plier la Russie
et à dissuader quiconque de collaborer avec elle. Elle a au contraire
mis en lumière son isolement relatif hors de l’espace euro-atlantique et
accéléré la transition vers un système plurinormatif. Dans le long
chapitre sur les sanctions éco-financières, je démontre que la guerre en
Ukraine, à cause de l’extraterritorialité de ces sanctions, a accéléré
l’édification d’un nouvel Ordre post-occidental fait de systèmes de
paiement, circuits éco-commerciaux, alliances et forums de coopérations
non-contrôlables par les États-Unis et l’Union européenne. La
dédollarisation, encore modeste, mais en cours, inquiète d’ailleurs
énormément l’Administration Trump, qui ne peut forcer à redollarisation
que des États faibles comme le Venezuela, mais pas les BRICS, dont la
Chine et l’Inde, mais même par les Émirats arabes unis ou l’Arabie
saoudite pourtant liés aux États-Unis et au camp Trump lui-même.
Vous insistez sur le rôle d’«
acteurs périphériques ». Lesquels structurent aujourd’hui l’équilibre
mondial et avec quelles conséquences pour l’Europe ?
L’erreur persistante de l’analyse
européenne consiste à continuer de penser le monde selon une grille
hiérarchique héritée de la guerre froide, opposant grandes puissances
centrales et acteurs secondaires. Or le système international
contemporain est structuré par des États-pivots, capables non seulement
d’influencer mais de bloquer ou de redistribuer les équilibres
régionaux. La Turquie contrôle les détroits et l’accès à la mer Noire
puis collabore avec la Russie dans le contournement des sanctions
occidentales tout en restant un membre important de l’OTAN ; l’Arabie
saoudite et les Émirats redéfinissent les équilibres énergétiques,
financiers et diplomatiques et Dubaï est la base financière majeure de
la Russie pour contourner les sanctions, tout en étant pro-occidentaux;
l’Inde façonne l’Indo-Pacifique sans se laisser enfermer dans une
logique de coalition antichinoise, et elle s’est même rapprochée de
Pékin et a mis de côté le conflit frontalier avec la Chine en réaction à
l’impérialisme tarifaire et aux menaces de taxes punitives de Trump qui
n’a pas réussi à obliger New Delhi de cesser d’importer du pétrole brut
russe que les Indiens raffinent en masse et revendent cher aux Dindons
de la farce des sanctions que sont les Européens… Pour l’Europe, cela
signifie aussi la fin programmée d’un environnement stratégique
stabilisé par un parapluie américain automatique qui ne l’est plus. Le
choc de la prise de conscience ou de l’atterrissage dans le monde adulte
et réel est survenu avec le racket tarifaire imposé cet été par Trump à
l’UE puis son objectif décomplexé de s’emparer du Groenland, donc de
menacer un Etat pro-américain membre de l’OTAN qu’est le Danemark. Les
Français et les derniers Européens qui voyaient encore les USA comme nos
alliés, nos amis ou nos « libérateurs » ne peuvent plus nier que les
États, mêmes alliés, n’ont pas d’amis, comme disait De Gaulle, mais que
des intérêts. Notre degré maximal d’américanisation culturelle nous a
longtemps empêché d’admettre cela tant que les dirigeants américains
nous livraient une guerre économique et nous espionnait ou pratiquaient
l’ingérence de façon masquée et hypocrite. L’UE, orpheline d’un ex-faux
ami et prorecteur-patron, incapable de se penser en puissance et
culpabilisée civilisationnellement, évolue désormais dans un monde
fluide, fragmenté, où l’absence de puissance propre et de vision
géopolitique cohérente devient un facteur majeur de vulnérabilité qui
attire tous les prédateurs impériaux (Chine, Russie, islamisme, Turquie,
États-Unis, etc). La faiblesse est ainsi « tentatrice ». L’UE est
décrite dans mon livre comme un OGNI, un Objet géopolitique non
identité, une zone d’impuissance volontaire, un espace de
« désouverainisation », un laboratoire-cobaye de l’OIL dont l’Amérique
se débarrasse pour se resouverainiser mais que l’Europe s’impose à
elle-même comme un carcan auto-affaiblissant. Paradoxe géo-masochiste ?
oui, car le mondialisme de l’OIL a été conçu, comme l’écrit le
professeur John Ikenberry, pour masquer et légitimer l’empire US,
notamment afin de dominer l’Europe…
Le déclin des cadres normatifs occidentaux est-il structurel ou conjoncturel ?
Ce déclin est fondamentalement structurel.
Le réduire à des facteurs conjoncturels relèverait d’un aveuglement
idéologique. L’Occident ne traverse pas seulement une crise économique
ou stratégique, mais une crise de cohérence civilisationnelle. Il a
progressivement substitué à la volonté de puissance et à l’identité
civilisationnelle, vitales pour exister comme acteur géopolitique et
historique, une moraline abstraite et un juridicisme inhibant.
L’Occident ouest-européen culpabilisé, OGNI complexé et devenu d’une
certaine manière « auto-raciste », hostile à ses propres racines, a
déconstruit les souverainetés des nations qui la composent et leur
cohésion culturelle au profit d’une gouvernance technocratique et d’une
fragmentation identitaire, à terme suicidaire. Les institutions que les
États-Unis pré-Trumpistes (démocrates et néo-cons) et les Européens de
l’Ouest (sociaux-démocrates) ont façonnées — OTAN, ONU, UE, fondements
ou émanations de l’OIL, ont été perçues à tort ou à raison par les
puissances multipolaristes et révisionnistes, depuis les années
1990-2014 (guerres en ex-Yougoslavie, Irak, Afghanistan, Libye,
révolutions de velours en Ukraine-Géorgie et printemps arabes), comme
les instruments d’un ordre asymétrique, unilatéral, hypocrite, et
d’ingérences belligènes, tout cela au nom d’une morale
libérale-démocratique à géométrie variable (les monarchies du Golfe
jamais accusées d’être des dictatures et la Turquie pardonnée de menacer
ou occuper Chypre et la Grèce) et d’une application de la sauvegarde
des droits de l’homme plus que sélective. Nous assistons ainsi en
réaction à cet Ordre moral mondial non-exemplaire et non-cohérent, donc
discrédité, à la montée d’un système mondial plurinormativiste assumé,
polycentrique, « multiplex », où coexistent déjà de facto différents
régimes de légitimité politique, plusieurs lectures du droit
international et national, plusieurs déclinaisons des valeurs morales et
plusieurs références civilisationnelles.
Comment l’Occident peut-il répondre à l’érosion de ses positions technologiques et industrielles ?
Il ne le pourra qu’en rompant avec les
dogmes qui ont accompagné la mondialisation libérale des années 1990 et
2000 et qui ont stupidement poussé les pays occidentaux à tertiariser et
financiariser à fond leurs économies en déléguant aux pays d’Asie les
activités industrielles et en s’y délocalisant sans limites, au risque
de devenir dangereusement dépendants et de perdre le monopole du
savoir-faire, transmis à ces pays. Les chaînes logistiques, l’énergie,
les technologies critiques — intelligence artificielle,
semi-conducteurs, cybersécurité — ne sont pas des marchés neutres, mais
des leviers de puissance. Or nous avons renoncé depuis les années
Reagan-Thatcher, faux génies libre-échangistes, à notre souveraineté
industrielle et donc à toute stratégie de puissance autonome sur le long
terme. Pendant ce temps, et depuis les années 1980, la Chine, qui a
compris très tôt ce but marqué contre nous-mêmes par nos États et nos
multinationales avides de délocalisations juteuses, la Chine a construit
les bases de son contrôle actuel de 85 % de la chaîne
d’approvisionnement de la production à la vente finale en passant par le
raffinage de presque toutes les terres rares, du nickel et de
l’aluminium. J’ai conçu une carte à la fin de mon livre qui montre les
pays où la Chine a investis pour contrôler ces supply chains.
Les États-Unis de Donald Trump, moins idéologues, plus souverainistes et
moins naïfs que ses prédécesseurs mondialistes, l’ont intégré plus
récemment, notamment sous l’influence de l’école réaliste offensive et
de la doctrine d’offshore balancing. Cette école privilégie la
souveraineté absolue des États et, en politique étrangère, le recentrage
sur les intérêts vitaux de l’empire américain et donc la délégation
partielle des équilibres régionaux dans le cadre non pas d’un
interventionnisme de gendarme du monde ou de regime changes,
mais d’une gestion indirecte des affaires d’un empire désuniversalisé et
déglobalisé. L’Europe, en revanche, persiste à croire que la
mondialisation est un phénomène apolitique. Elle Recomposer l’alliance
occidentale suppose un retour à une géopolitique des intérêts, à une
préférence stratégique assumée et à une coordination réelle entre
puissance économique, industrielle et militaire.
Assistons-nous à une fragmentation du droit et de la gouvernance mondiale ?
Nous y assistons déjà. Le droit
international n’est plus un langage commun universellement partagé, mais
un champ de bataille interprétatif, instrumentalisable et applicable
qu’au profit des plus forts, qui ne sont jamais arrêtés par la Cour
Pénale Internationale ou autres Tribunaux internationaux ad hoc de La
Haye. Chaque grand ensemble régional, chaque coalition stratégique
développe ses propres normes, ses propres récits juridiques et ses
propres mécanismes de légitimation. L’idée d’un ordre international
fondé sur des règles n’a pas disparu des consciences européennes
socio-démocrates et des démocrates américains, mais elle n’a n’est
qu’une représentation, une illusion car aucun Ordre International
coercitif ou pas n’a jamais existé ni réussi à créer un consensus
planétaire. D’où le fait que Raymond Aron préférait dire « système
international », notion n’impliquant pas une universalité ou une
homogénéité. Dans ce monde « multiplex », la survie stratégique passe
par la capacité à articuler souveraineté, continuité civilisationnelle,
pragmatisme sectorisé, et alliances flexibles, donc non contraignantes,
contrairement à l’UE et à l’OTAN qui rendent ses membres prisonniers.
Cette dernière dimension est très présente chez Donald Trump qui a été
influencé à la fois par les stratèges cyniques et réalistes-offensifs et
par son affairisme, et par le « civilisationnalisme » de Samuel
Huntington, notamment son dernier livre Who we are, qui posait
le problème du risque de disparition des civilisations et nations si
elles sont trop ouvertes aux flux migratoires allogènes.
Peut-on encore envisager une recentralisation autour de valeurs communes ? Quel rôle pour la France et l’Europe ?
La recentralisation normative ou autour de
valeurs prétendument universelles relève désormais du mythe post-guerre
froide. Nous entrons dans une phase durable de différenciation des
modèles politiques, normatifs, civilisationnels, culturels, juridiques
et sociaux. La question n’est donc plus de convertir le monde aux normes
occidentales, mais de préserver la capacité des nations occidentales à
défendre leurs propres valeurs, chez elles, sans naïveté, dans une
logique de survie et de cohésion, avant de tenter d’exporter ou imposer
l’OIL et ses valeurs universelles-libérales au Reste du monde qui n’en
veut pas. La France, si elle retrouve une inspiration gaullienne fondée
sur l’indépendance stratégique et la capacité de médiation, peut encore
jouer un rôle d’équilibre entre les États et les Nations. L’Europe,
quant à elle, devra choisir entre rester une puissance morale désarmée
en voie de désouverainisation et désidentitarisation ou redevenir un
acteur stratégique conscient de ses intérêts nationaux et
civilisationnels et de ses limites. Le dernier chapitre et la conclusion
de mon livre sont dédiés à cette question qui oppose la vision
fédéralisante-mondialiste de l’UE et celle de De Gaulle et Fouchet d’une
Europe des États-Nations souverains.
Quelle place auront l’Inde, la Russie et la Chine dans le monde de demain ?
La Chine s’impose comme la puissance
structurante du XXIᵉ siècle, mais si elle sera hégémonique, elle le sera
à sa manière, sans universalisme prosélyte, mais dans une logique
d’empire du milieu dont tout le monde dépend mais qui cherche à dépendre
de moins en moins des autres, avec à terme, une tentative de
« redomestication » et de développement internalisé moins dépendant de
la mondialisation. Elle se heurte par ailleurs à des résistances
culturelles, démographiques et géopolitiques profondes en Asie indienne
et du Sud-Est comme du côté des États-Unis qui n’ont pas dit leur
dernier mot et ont encore des atouts majeurs. Sa principale faiblesse,
gravissime à terme, est son extrême et rapide vieillissement qui va
ralentir sa croissance et rendre la gestion des retraités et des pertes
d’actifs insoluble. Quant à la Russie, malgré son affaiblissement
relatif, elle demeure une puissance de rupture, capable de bloquer toute
stabilisation occidentale de l’espace eurasiatique, en plus d’avoir
toutes les ressources naturelles et agricoles possibles qui lui
permettent de vivre en quasi autarcie et donc de survivre aux sanctions
occidentales, d’autant que ses métaux précieux, céréales, engrais,
uranium, pétrole et gaz sont vitaux pour le reste monde. L’Inde
représente enfin la variable clé du système mondial : par son poids
démographique, sa trajectoire économique et son identité
civilisationnelle, elle est en position de devenir l’un des principaux
arbitres du monde multipolaire, à condition de préserver son autonomie
stratégique.
Quel est le rôle de Donald Trump dans ce bouleversement et sa doctrine peut-elle enrayer le « siècle chinois » ?
Donald Trump n’a pas créé le monde
post-occidental ; il a simplement cessé de le nier et en a pris acte, de
façon pragmatique, sachant qu’il veut donner à son pays les moyens d’en
rester le Primus inter pares, dans une logique de off-shore
balancing, de géopolitique « hémisphérique » et donc d’un nouveau Yalta
qu’il négocie en ce moment même avec la Chine, la Russie et l’Inde,
notamment. Sa vision s’inscrit dans une tradition réaliste,
hémisphérique et transactionnelle de la politique étrangère américaine
qui privilégie l’intérêt national, la flexibilité des alliances, la
logique du donnant-donnant en fonction des rapports de force et sphères
d’influence, comme on le voit dans son accord pour donner 20 à 30 % de
l’Ukraine à la Russie, ou, à l’inverse, son irrédentisme en Amérique
latine et au Groenland. Ceci heurte profondément les élites européennes
parce que cela met à nu leur dépendance stratégique, leur impuissance et
leur vassalité. Trump ne fera donc pas disparaître l’ascension
chinoise, mais il oblige l’Occident à affronter une vérité fondamentale :
sans puissance, sans cohérence et sans stratégie, il n’y a ni valeurs
crédibles, ni alliances durables, ni ordre international stable. Seule
la Realpolitik compte et les forces en présence, les pouvoirs de
nuisance réciproques et les deals mutuellement consentis avec les forts
ou imposés aux faibles… Vous pouvez à raison me rétorquer que ceci est
une forme d’occidentalisme arrogant, impérial, certes, mais occidental,
côté Trump, qui impose son ordre dans son hémisphère, ou en Iran, si
cela se confirmait. En fait, si l’on définit l’Occident comme une
civilisation enracinée, Trump la défend puisque sa stratégie nationale
de sécurité déplore l’effacement civilisationnel de l’Europe et désigne
l’immigration non occidentale comme mortelle pour la continuité des
États-Unis. Par contre, il est un homme du monde multipolaire et un
« post-occidental » dans la mesure où il rejette et déconstruit
l’Occident dans sa définition contemporaine déracinée mondialiste. En
somme, Donald Trump n’est ni interventionniste comme les néo-cons ni
isolationniste, ni hostile à l’empire, il veut simplement alléger le
fardeau impérial, en se désengageant de l’OTAN trop coûteux que les
Européens doivent plus financer, en renonçant au prosélytisme des
valeurs et au globalisme – que les penseurs américains de l’école
réaliste nomment « l’hégémonie libérale » (liberal voulant dire
progressiste en anglais). Bref, Trump veut déglobaliser l’empire US, le
rendre plus hémisphérique. Il ne veut plus jouer le rôle de gendarme du
monde de façon inutile, trop coûteuse et universaliste, mais de manière
hiérarchisée, hémisphérique, recentrée et rentable.
Alexandre Del Valle, docteur en Histoire contemporaine-géopolitique et
HDR en Science politique, est un géopolitologue, professeur et essayiste
qui a notamment étudié l’islamisme radical, le monde arabo-musulman et
les relations États-Unis-Europe-Russie puis le monde multipolaire. Il
est chercheur associé au CPFA (Center of Foreign and Political Affairs)
et au Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R). Il a
publié plusieurs essais en France et en Italie, dont Comprendre le chaos syrien (avec Randa Kassis, 2016), Pourquoi on tue des chrétiens dans le monde aujourd’hui ?, Le complexe occidental, Les vrais ennemis de l’Occident, La stratégie de l’intimidation, ou encore Le Projet : La stratégie de conquête et d’infiltration des frères musulmans en France et dans le monde. Son dernier ouvrage, coécrit avec Jacques Soppelsa, La mondialisation dangereuse, est paru en septembre 2021 aux Editions de l’Artilleur.
Ce que nous vivons aujourd’hui n’est pas un hasard malheureux, mais l’aboutissement infernal d’un plan satanique ourdi dans les abysses depuis des siècles !
Une élite occulte, monstrueuse et sans âme, conspire avec une haine viscérale contre l’humanité toute entière pour imposer de force son Nouvel Ordre Mondial abject.
Sans notre accord, sans notre consentement, ces parasites des ténèbres préparent leur règne de terreur en massacrant la famille, en violant la liberté, en exterminant la religion et en anéantissant les nations, nous transformant en esclaves consentants, en misérables pions jetables sur l'autel de leur complot millénaire et diabolique.
C’est notre obéissance servile, notre soumission lâche et notre silence complice qui les propulsent à pleine vitesse !ASSEZ !À nous, les peuples, de nous lever comme un seul homme, de rejeter leur joug avec fureur et de faire l’exact opposé de ce qu’ils exigent !À nous de les stopper net dans leur élan démoniaque, de briser leurs chaînes, de fracasser leur empire des ombres et d’anéantir définitivement leur ordre maudit !
⚡L'auteur du livre "Le Nouvel Ordre Mondial" (publié en 1990) est :A.Ralph Epperson (également connu sous le nom de Ralph Epperson ou Anthony Ralph Epperson). Né le 1er novembre 1937, Il est un écrivain américain spécialisé dans les théories qui s'avèrent vraies et anti-maçonniques.Le livre a été publié en septembre 1990 par Publius Press.La photo c'est la page d'introduction du livre.Il n’y a pas d’autre auteur principal pour cette édition de 1990.
Ainsi, les peuples du monde peuvent maintenant déterminer quels changements sont ceux dans les positions d’implémentation des changements à venir pour eux.
En résumé, ces changements sont :
L’ancien monde arrive à sa fin.
Il sera remplacé par une nouvelle façon de faire les choses.Le nouveau monde sera appelé le « Nouvel Ordre Mondial ».Ce nouveau réaménagement redistribuera la propriété des « nations qui ont » et la donnera aux « nations qui n’ont pas ».
Le Nouvel Ordre Mondial inclut des changements dans :
La famille : Les mariages homosexuels seront légalisés les parents ne seront pas autorisés à élever leurs enfants ;les femmes (l’État le veut) : toutes les femmes seront employées par l’État et ne seront pas autorisées à être « femmes au foyer » ;le divorce deviendra extrêmement facile et le mariage monogame sera lentement éliminé.
Le lieu de travail : le gouvernement deviendra le propriétaire de tous les facteurs de production ;la propriété privée de la propriété sera éliminée.
La religion sera interdite et les croyants seront soit éliminés, soit emprisonnés
il y aura une nouvelle religion : l’adoration de l’homme et de son esprit ;tous croiront en la nouvelle religion.
Les États-Unis auront joué un rôle majeur dans sa mise en place dans le monde. Les guerres mondiales ont été menées pour faire avancer ses objectifs. Adolf Hitler, le Socialiste Nazi, a soutenu l’objectif du terme.La majorité des peuples n’accepteront pas facilement « le nouvel ordre » mais seront trompés en l’acceptant par deux étapes.
Le Grand Sceau des États-Unis, orné d'une pyramide, d'un aigle, de phrases latines, etc., est reproduit au verso de chaque billet d'un dollar américain. Pourtant, rares sont les Américains qui en connaissent la signification.
La clé pour comprendre le sens caché de tous ces symboles réside dans la traduction de la phrase latine « NOVUS ORDO SECLORUM » (« Le Nouvel Ordre Mondial »), inscrite sous la pyramide, au verso du Grand Sceau.
Ralph Epperson a consacré 27 ans à étudier l'histoire des deux faces du Grand Sceau et a découvert que ses concepteurs ont engagé l'Amérique sur la voie de ce qu'on appelle un « Destin Secret ».
Ce futur « destin », le NOUVEL ORDRE MONDIAL, est si sinistre que ceux qui souhaitaient les changements qu'il implique ont dû dissimuler cette vérité derrière des symboles.
Cet ouvrage, LE NOUVEL ORDRE MONDIAL, offre une explication détaillée de la signification de ces symboles et de leur lien avec l'avenir de la nation.M. Epperson met ses recherches à la disposition du peuple américain afin qu'il puisse savoir précisément ce que ces planificateurs souhaitaient pour notre avenir.
Et afin qu'il puisse prendre des mesures correctives.
Chapitre 39
La Solution
La Bible enseigne qu’« un prophète n’est pas honoré dans son pays ».La raison en est évidente : personne ne souhaite entendre de mauvaises nouvelles.
Je ne prétends pas être prophète, mais il est raisonnable de supposer que la plupart de ceux qui viennent de terminer la lecture de ce livre considéreront les informations transmises comme de « mauvaises nouvelles ».
La solution est claire : toutes les personnes sensées doivent agir ensemble pour empêcher l’instauration du « Nouvel Ordre Mondial ».
Ce n’est pas ici que je proposerai au lecteur concerné des pistes d’action.De nombreuses ressources existent déjà sur les solutions nécessaires à ce problème.
Je me contenterai de partager cette pensée essentielle en conclusion, à l’intention de ceux qui cherchent une solution.Cette promesse se trouve dans 2 Chroniques 7:14 :
« Si mon peuple, sur qui est invoqué mon nom,
s’humilie, prie, recherche ma face et se détourne de ses mauvaises voies, alors je l’exaucerai des cieux, je pardonnerai son péché et je guérirai son pays. »Dieu a promis de guérir les nations malades.
L'Amérique est malade, et son état s'aggrave.
Il est temps de se mettre en quête de lui.
Il guérira ceux qui le trouveront.
C) - Les BRICS face au nouvel ordre mondial : Un avenir incertain ?
Dans un monde où les certitudes
s’effritent et où les équilibres géopolitiques vacillent sous l’effet de
bouleversements économiques et de décisions politiques audacieuses,
l’avenir des BRICS – cette alliance réunissant le Brésil, la Russie,
l’Inde, la Chine, l’Afrique du Sud, et, depuis leur élargissement,
l’Égypte, l’Éthiopie, les Émirats arabes unis, l’Iran et l’Indonésie –
apparaît plus incertain que jamais. Le retour de Donald Trump à la tête
des États-Unis, avec ses annonces de droits de douane massifs et son
rejet des alliances traditionnelles, agit comme un séisme, bouleversant
non seulement les marchés, mais aussi les dynamiques de pouvoir à
l’échelle globale.
Tel un joueur qui renverse la table de
jeu, Trump oblige les acteurs internationaux à ramasser les cartes
éparpillées et à repenser leurs stratégies. Pour les BRICS+, comme on
les désigne depuis leur expansion, trois dimensions essentielles
structurent leur rôle dans ce nouvel ordre mondial : l’économie, où ils
ambitionnent de défier la suprématie du dollar ; la diplomatie, où ils
incarnent une alternative au leadership occidental ; et la stratégie
militaire, où leurs divergences internes limitent leur cohésion. Mais
dans un monde redessiné par des rivalités exacerbées, cette alliance
peut-elle encore prétendre à un rôle de premier plan, ou risque-t-elle
de se dissoudre dans les contradictions de ses ambitions ?
Une ambition économique fragilisée par l’incertitude
Depuis leur création, les BRICS ont
cherché à s’affranchir de la domination économique occidentale, incarnée
par le dollar comme monnaie de référence mondiale. Cette ambition a
pris une forme concrète lors du sommet de 2023, avec la proposition
d’une monnaie de réserve virtuelle, adossée à des métaux précieux,
destinée à concurrencer le billet vert. Ce projet, bien que limité, a
déjà trouvé des applications pratiques, notamment dans les transactions
énergétiques entre la Russie et l’Inde, où les monnaies locales et cette
nouvelle unité virtuelle ont été utilisées pour contourner les
sanctions occidentales. L’idée d’une alternative au dollar, portée par
la Russie et la Chine, répond à une logique claire : réduire la
dépendance des économies émergentes vis-à-vis d’un système financier
dominé par Washington. Cependant, ce rêve d’émancipation monétaire se
heurte à des obstacles majeurs. Tout d’abord, l’Inde et le Brésil, deux
poids lourds de l’alliance, ont publiquement réaffirmé leur attachement
au dollar comme monnaie d’échange internationale, révélant des fissures
dans la cohésion des BRICS+. Ensuite, la politique de droits de douane
annoncée par Trump a plongé l’économie mondiale dans une incertitude
paralysante, rendant l’avenir du dollar – et de ses concurrents
potentiels – difficile à prédire. Cette guerre commerciale, qui menace
de perturber les chaînes d’approvisionnement et de freiner la croissance
mondiale, pourrait paradoxalement renforcer la position du dollar comme
valeur refuge, au détriment des aspirations des BRICS+. Le projet de
monnaie commune, encore à ses balbutiements, semble déjà reculer face à
ces vents contraires, illustrant la difficulté de traduire une vision
commune en réalité tangible dans un contexte de rivalités internes et de
chaos économique global.
Une diplomatie tiraillée entre ambitions et contradictions
Sur le plan diplomatique, les BRICS se
sont positionnés dès leur création comme une force d’opposition au
leadership des États-Unis, de l’Europe et de leurs alliés – Japon,
Canada, Corée du Sud, Australie. Portée par la Chine, qui représente à
elle seule 70 % du PIB de l’alliance, cette coalition a cherché à
incarner les aspirations du « Sud global », ces nations émergentes ou en
développement qui revendiquent une voix plus forte dans la gouvernance
mondiale. Cette posture a permis aux BRICS de se présenter comme une
alternative à l’ordre occidental, en défendant un multilatéralisme qui
contraste avec l’unilatéralisme souvent reproché aux États-Unis.
Pourtant, l’élection de Trump et sa rupture avec les alliés
traditionnels de Washington redessinent les contours de ce paysage
diplomatique. En fragilisant l’axe transatlantique, Trump pousse l’Union
européenne à chercher de nouveaux partenaires commerciaux, comme le
Mercosur en Amérique latine ou les nations de l’ASEAN en Asie du
Sud-Est. Ces dernières, conscientes des risques d’un monde dominé par
trois superpuissances – États-Unis, Chine, Russie – cherchent à
renforcer leurs propres alliances pour ne pas être reléguées au rang de
simples spectateurs dans ce qu’on appelle déjà une « nouvelle Yalta »,
où les grandes puissances se partageraient les sphères d’influence. Ce
redécoupage force les nations intermédiaires, y compris l’UE, à
s’organiser pour défendre leurs intérêts, une dynamique qui pourrait
affaiblir les BRICS+. En effet, la Chine et la Russie, piliers de
l’alliance, font partie de ces superpuissances qui aspirent à redéfinir
les zones d’influence, ce qui crée une tension interne : comment les
BRICS+ peuvent-ils représenter le « Sud global » lorsque leurs leaders
poursuivent des objectifs hégémoniques ? Cette contradiction fragilise
l’unité de l’alliance, d’autant que des membres comme l’Inde, jalouse de
son autonomie stratégique, rechignent à s’aligner trop étroitement sur
Pékin ou Moscou. Ainsi, loin de renforcer leur influence diplomatique,
les BRICS+ risquent de se retrouver pris en étau entre leurs ambitions
collectives et les agendas divergents de leurs membres.
Sur le plan stratégique et militaire, les
BRICS+ n’ont jamais formé un bloc uni, et leurs divergences internes
constituent un obstacle majeur à leur émergence comme acteur global. Le
cas le plus emblématique est celui des tensions entre la Chine et
l’Inde, deux géants démographiques dont les relations sont marquées par
une méfiance historique. Leur frontière himalayenne, l’une des plus
militarisées au monde, reste un point de friction constant, ponctué
d’incidents armés ces dernières décennies. Sur le plan maritime, une
course aux armements oppose les deux pays, chacun cherchant à sécuriser
ses routes commerciales et ses zones d’influence dans l’océan Indien et
la mer de Chine méridionale. Cette rivalité structurelle limite toute
perspective de coopération militaire au sein des BRICS+. Même la
relation entre la Chine et la Russie, souvent présentée comme un
contrepoids à l’Occident, apparaît plus opportuniste que durable. Leur
convergence dans le contexte de la guerre en Ukraine, où Pékin soutient
discrètement Moscou pour affaiblir l’OTAN, relève davantage d’une
tactique à court terme que d’une alliance stratégique à long terme. Les
BRICS n’ont d’ailleurs jamais ambitionné de devenir une alliance
militaire, préférant se concentrer sur des objectifs économiques et
diplomatiques. Cependant, les tensions géopolitiques actuelles – comme
celles autour du détroit de Taïwan, où la Chine pourrait voir une
opportunité d’affirmer ses revendications sur l’île, ou les provocations
américaines sur des territoires comme le Groenland et le canal de
Panama – affectent les membres individuellement plus que l’alliance dans
son ensemble. Dans ce contexte, les BRICS+ peinent à définir une
posture commune, leurs intérêts stratégiques étant trop divergents pour
permettre une coordination efficace.
Vers un affaiblissement des BRICS+ ?
En définitive, le désordre mondial actuel
semble davantage fragiliser les BRICS+ que les renforcer. Leur projet
économique, bien que séduisant sur le papier, se heurte à des
divergences internes et à l’instabilité provoquée par la guerre
commerciale américaine. Leur ambition diplomatique, qui reposait sur une
opposition au leadership occidental, est remise en question par la
recomposition des alliances globales et les contradictions entre leurs
membres. Enfin, leur absence de cohésion stratégique les rend incapables
de répondre collectivement aux défis militaires du moment. L’alliance,
déjà marquée par des failles structurelles, risque de perdre de sa
pertinence dans un monde où les superpuissances imposent leurs règles.
Pourtant, il serait prématuré de prononcer l’échec des BRICS+. Leur
capacité à s’adapter à ce nouvel ordre mondial dépendra de leur aptitude
à surmonter leurs divisions internes et à proposer une vision commune
qui transcende les intérêts nationaux. Pour l’heure, les cartes sont à
terre, et la nouvelle partie reste à jouer. Seuls les prochains mois
révéleront si les BRICS+ peuvent encore prétendre à un rôle de premier
plan ou s’ils seront relégués au rang de témoins d’un monde qu’ils ont
un jour rêvé de façonner.