juin 14, 2026

La simplicité est la clé, ou : Contre la centralisation et la démocratie : Le cas de l'Union européenne et de la Suisse

Small is Beautiful

"Si la petite taille et la décentralisation interne de la Suisse sont des raisons essentielles de sa prospérité et de sa puissance économique, la démocratie directe ou indirecte n'y est pour rien ou peu, contrairement au folklore suisse tant salué."

Hans-Hermann Hoppe, « Débat : Small is Beautiful », Schweizer Monat (4 juin 2026) : 

« La réussite économique de l'Europe est étroitement liée à sa fragmentation politique. La concurrence entre les États limitait l'intervention de l'État et favorisait l'innovation et la croissance. Les tendances actuelles menacent de plus en plus ce mécanisme, y compris en Suisse. » 


 

À lire également : David Dürr, À propos de la Suisse : Le pire système de gouvernement, à l'exception de tous les autres. On Switzerland: The Worst Form of Government Except for All the Others.

Les États ne sont pas des entreprises économiques. Contrairement aux entreprises, ils ne se financent pas en vendant des produits et des services à des clients qui paient volontairement, mais plutôt par des prélèvements obligatoires : des impôts perçus par la menace et l’usage de la force, ainsi que par la création monétaire qu’ils émettent littéralement de nulle part. De ce fait, certains économistes ont décrit les gouvernements – c’est-à-dire les détenteurs du pouvoir d’État – comme des bandits stationnaires.  

Les gouvernements et tous leurs employés vivent du butin volé aux autres. Ils mènent ainsi une existence parasitaire aux dépens d’une population asservie qui leur sert d’« hôte ». Ceci nous amène à plusieurs autres conclusions. Naturellement, les bandits stationnaires préfèrent un butin important à un butin modeste.  

Autrement dit, les États chercheront toujours à augmenter leurs recettes fiscales et leurs dépenses en créant davantage de monnaie fiduciaire. Plus le butin est important, plus ils peuvent s’octroyer de faveurs, ainsi qu’à leurs employés et à leurs partisans. Mais cette activité a des limites naturelles.

Lire la suite ici: https://schweizermonat.ch/small-is-beautiful/


 

La simplicité est la clé, ou : Contre la centralisation et la démocratie : 

Le cas de l'Union européenne et de la Suisse

Les États, quelle que soit leur constitution, ne sont pas des entreprises économiques. Contrairement à ces dernières, ils ne se financent pas en vendant des produits et des services à des consommateurs qui paient volontairement, mais par des prélèvements obligatoires : des impôts perçus par la menace et l'usage de la force (et par la création monétaire qu'ils font littéralement à partir de rien).  

De ce fait, les économistes ont qualifié les gouvernements, c'est-à-dire les détenteurs du pouvoir d'État, de « bandits stationnaires ». 

Les gouvernements et tous leurs employés vivent du butin volé à autrui. Ils mènent une existence parasitaire aux dépens d'une population asservie qui leur sert d'« hôtes ». Ceci nous amène à plusieurs autres conclusions.

Par nature, les bandits sédentaires préfèrent une proie plus importante à une proie plus petite. Autrement dit, les États chercheront toujours à accroître leurs recettes fiscales et leurs dépenses par la multiplication de la monnaie. Plus le butin est important, plus ils peuvent s'octroyer de faveurs, ainsi qu'à leurs employés et à leurs partisans. Mais cette activité a ses limites. 

D'une part, les bandits doivent veiller à ne pas accabler leur « hôte », dont le travail et les performances rendent possible leur existence parasitaire, au point que celui-ci cesse de travailler. D'autre part, ils doivent craindre que leurs « hôtes », et surtout les plus productifs d'entre eux, ne quittent leur territoire pour s'installer ailleurs. 

 Dans ce contexte, plusieurs tendances et processus historiques deviennent compréhensibles. 

 Premièrement, on comprend la tendance à l'expansion territoriale et à la centralisation politique : les États parviennent ainsi à placer un nombre croissant d'« hôtes » sous leur contrôle et à rendre plus difficile leur migration vers des territoires étrangers. On s'attend donc à un butin plus important. Il devient alors évident que l'aboutissement de ce processus, l'établissement d'un État mondial, ne serait en aucun cas une bénédiction pour l'humanité entière, contrairement à ce qui est souvent affirmé. Car depuis un État mondial, il est impossible d'émigrer, et l'émigration ne permet absolument pas d'échapper au pillage étatique. Par conséquent, il faut s'attendre à ce qu'avec l'établissement d'un État mondial, l'ampleur et la portée de l'exploitation étatique – illustrées, entre autres, par le montant des recettes et des dépenses de l'État, par l'inflation monétaire, ainsi que par le nombre et l'importance des prétendus « biens publics » et du personnel employé dans la « fonction publique » – continuent de croître au-delà de toute mesure connue jusqu'alors. Et cela n'est certainement pas une bénédiction pour la « population d'accueil » qui doit nourrir et faire vivre cette superstructure étatique ! 

 Deuxièmement, une raison essentielle de l'ascension de l'« Occident » au rang de première région économique, scientifique et culturelle du monde devient compréhensible. Contrairement à la Chine en particulier, l'Europe, du début du Moyen Âge à une époque récente, était caractérisée par un degré élevé de décentralisation politique, avec des centaines, voire des milliers, de dominions indépendants. Certains historiens ont qualifié cet état de choses d’« anarchie politique ordonnée ». De nos jours, les historiens de l’économie voient généralement dans cet état quasi anarchique une des principales raisons du « miracle européen ». En effet, dans un environnement caractérisé par une grande variété de petits territoires indépendants et proches les uns des autres, il est relativement aisé de migrer et d’échapper à l’exploitation des dirigeants étatiques. Afin de prévenir ce danger et de maintenir les producteurs sous contrôle, ces dirigeants subissent une forte pression constante pour modérer leur exploitation. Et cette modération, à l’inverse, favorise l’esprit d’entreprise, la curiosité scientifique et la créativité culturelle.

Dès lors, à la lumière des considérations précédentes, une classification et une évaluation historiques étayées de l'Union européenne (UE) s'avèrent possibles : l'UE illustre parfaitement la tendance susmentionnée à l'expansion territoriale et à la centralisation politique, avec pour conséquences une augmentation des mesures étatiques abusives et une croissance concomitante de la superstructure étatique parasitaire (Bruxelles). 

Plus concrètement : l'UE et la Banque centrale européenne (BCE) constituent la première étape vers l'établissement d'un super-État européen, qui finira par se fondre dans un gouvernement mondial dominé par les États-Unis et leur banque centrale, la Réserve fédérale américaine (Fed). Contrairement aux belles déclarations politiques, l'UE et la BCE n'ont jamais eu pour vocation le libre-échange et la concurrence internationale. Cela ne nécessite pas des milliers de pages de documents, regorgeant de règlements et d'ordonnances ! Il s'est toujours agi, et avant tout, d'une harmonisation verticale des systèmes fiscaux, législatifs et réglementaires de tous les États membres, afin de réduire, voire d'éliminer, toute concurrence économique territoriale. Car si les taux d'imposition et les réglementations gouvernementales sont identiques partout, ou s'harmonisent de plus en plus, les individus productifs – les « hôtes » – ont de moins en moins de raisons économiques de délocaliser leurs activités. Ainsi, les profiteurs sédentaires peuvent poursuivre leurs activités de pillage et de redistribution des richesses en toute impunité. – De plus, l'UE actuelle, cartel de divers gouvernements, ne tient que parce que, et seulement tant que, les profiteurs les plus riches, qui peuvent se repaître d'une « population hôte » plus productive, et notamment le gouvernement allemand, sont disposés et capables de soutenir financièrement, de manière permanente et à grande échelle, leurs homologues plus démunis du Sud et de l'Est, dont les « hôtes » sont moins productifs. Au détriment des producteurs nationaux ! 

 L'UE et la BCE sont donc des monstruosités morales et économiques. On ne peut pas continuellement punir la productivité et la réussite économique tout en récompensant le parasitisme, le gaspillage et l'échec économique sans provoquer un désastre. L'UE passera d'une crise économique à l'autre et finira par se désintégrer. 

Enfin, dans ce contexte, la position particulière de la Suisse devient compréhensible. D'une part, en tant que petit État entouré d'États membres de l'UE, la Suisse doit offrir aux personnes productives et créatrices de valeur des avantages géographiques plus attractifs que l'UE afin d'éviter un exode et un déclin économique. Autrement dit, le taux d'exploitation étatique doit être comparativement plus faible. C'est effectivement ce qui s'est produit jusqu'à présent : tandis que l'Allemagne, par exemple, perd des personnes productives, la Suisse connaît un afflux de personnes productives et contribuant positivement à l'impôt. Ce quota étatique relativement plus faible et l'avantage économique qui en découle ont permis à la Suisse, autrefois pauvre, d'atteindre un niveau de prospérité nettement supérieur à celui de tous les États membres voisins de l'UE. Cette concurrence est une épine dans le pied de l'UE, et Bruxelles tente donc de contraindre Berne à rejoindre l'Union par la carotte et le bâton. Pour la classe politique, ces opportunistes, l'adhésion promet en effet des avantages considérables : plus de pouvoir et de postes, plus de compétences, plus de possibilités de voyager, des relations plus lucratives et plus d'argent – ​​et ces dirigeants sont donc constamment tentés. Pour la Suisse dans son ensemble, en revanche, l'adhésion entraînerait une perte de prospérité notable, car en rejoignant l'UE, on renoncerait non seulement à son propre avantage géographique, mais il faudrait également subventionner financièrement la mauvaise gestion ailleurs.

Deuxièmement, la Suisse elle-même offre un exemple instructif de centralisation politique et de ses conséquences. La Suisse n'est pas seulement un petit État. Avec un grand nombre de cantons distincts, elle présente également un degré élevé de décentralisation interne. Cependant, ce degré élevé de décentralisation et la concurrence intercantonale qui l'accompagne, avec ses retombées économiques positives à l'échelle nationale, se sont progressivement amoindris. De plus en plus de pouvoirs cantonaux ont été accaparés par le gouvernement central. Et tandis que cela a conduit à une croissance constante de la superstructure étatique parasitaire à Berne, la concurrence intercantonale pour l'implantation d'entreprises a été progressivement restreinte par de nombreuses mesures d'harmonisation, de subventions et de prétendue égalisation financière. En substance, Berne mène la même politique interne que Bruxelles, à une échelle bien plus vaste. Et la même raison valable pour laquelle Berne a jusqu'à présent refusé d'adhérer à l'UE et de se soumettre à Bruxelles s'applique également à la relation entre le canton et le gouvernement central : un canton économiquement prospère n'a aucune raison valable de rejoindre un gouvernement central et de se soumettre inconditionnellement à ses ordres. Pourquoi, dès lors, la Suisse ne souhaiterait-elle pas, par souci de logique économique, rompre avec le pouvoir central ou recouvrer certaines compétences ? 

Si la petite taille et la décentralisation interne du pays sont des facteurs essentiels de sa prospérité et de sa puissance économique, la démocratie, directe ou indirecte, n’y est pour rien, contrairement à une idée reçue très répandue. Bien au contraire. 

La démocratie, c’est le pouvoir de la majorité, et donc une forme de socialisme ou de communisme. La propriété privée devient propriété collective. La majorité décide de ce qui m’appartient et de ce que je peux en faire. La démocratie légitime et promeut ce que le dixième commandement biblique interdit : l’envie et l’égalitarisme. Elle permet aux majorités de s'approprier et de s'enrichir sur les biens d'autrui, elle engendre la rancœur et crée une classe d'individus (les politiciens) qui consacrent leur temps à obtenir des majorités afin d'imposer diverses « mesures populaires » : expropriations et redistributions à leur propre profit et à celui de leurs partisans. Un environnement démocratique constitue donc toujours et partout un fardeau et une menace pour les propriétaires privés et, en particulier, pour tous les entrepreneurs productifs engagés dans l'activité privée. (Ceci n'est pas le cas uniquement si les membres, par exemple, d'une coopérative ou d'une association ont unanimement convenu d'une procédure de décision à la majorité concernant la gestion de leurs biens communs – et uniquement des leurs.) 

Mais la menace que représentent la démocratie et le principe majoritaire pour les propriétaires et les entrepreneurs économiques peut varier : elle est d'autant plus grande que la majorité décisive est importante, et inversement. Par conséquent, elle est moins dommageable au niveau local, villageois. Là, où tout le monde se connaît, il est difficile de trouver des majorités pour des mesures d'expropriation et de redistribution. À plus forte raison lorsque les partisans de telles mesures ne restent pas anonymes, mais doivent se montrer lors des votes publics. Car lorsqu'on rencontre régulièrement et qu'on est obligé de croiser le regard des personnes dont on veut s'approprier les biens, on hésite à exprimer publiquement ce désir. En revanche, plus la majorité est nombreuse et anonyme, et plus les victimes de ses décisions sont impersonnelles, plus les freins moraux à la convoitise des biens d'autrui s'estompent.

En réalité, la démocratie villageoise, où la majorité ne décide que des affaires locales, recourt généralement moins aux prélèvements obligatoires et aux mesures de redistribution que la démocratie urbaine. La démocratie cantonale, qui traite des questions cantonales et locales, est généralement plus « à gauche » – avec davantage de prélèvements, de dépenses et de mesures de redistribution – que la démocratie locale. Les grands cantons ont tendance à être plus à gauche que les petits. Et c’est de loin lors d’élections démocratiques générales et de décisions majoritaires affectant l’ensemble de la Suisse que l’imposition obligatoire et la redistribution de toutes sortes sont les plus importantes. Il arrive que les décisions des autorités démocratiques indirectes soient ainsi contrecarrées et annulées par référendum, par la démocratie directe, mais cela ne change rien à la tendance observée : l’expansion de la démocratie (par exemple avec l’introduction du suffrage féminin) s’accompagne d’un glissement croissant à gauche, voire à gauche écologiste, de l’ensemble du spectre politique. Il en résulte une hostilité progressive envers la propriété privée, un fardeau croissant pesant sur l’esprit d’entreprise et, inversement, une croissance constante de toute la superstructure étatique parasitaire. Certes, la Suisse accuse encore un retard notable par rapport aux États membres voisins de l'UE dans cette marche apparemment inexorable vers le socialisme. Mais là aussi, l'influence des forces politiques de gauche et écologistes qui alimentent cette marche n'a cessé de croître, comme en témoignent aisément les résultats de divers référendums. 

 Afin d'inverser cette tendance (si l'on souhaite le faire) et de renforcer la puissance économique suisse au lieu de l'affaiblir continuellement, il est donc urgent de s'abstenir de tout nouveau « renforcement de la démocratie » (mots clés : droit de vote pour les étrangers, abaissement de l'âge de vote), que ce soit indirectement ou directement. Le principe majoritaire est un principe socialiste qui favorise le socialisme. Il favorise également le centralisme politique. Car si une décision majoritaire, en tant que telle, jouit d'une dignité particulière, alors une majorité plus large (mot clé : UE) est évidemment encore plus digne qu'une majorité plus restreinte. Il convient plutôt de s'interroger sur le véritable secret de la réussite suisse, sa décentralisation interne, et de concentrer tous les efforts sur le transfert progressif des compétences et des pouvoirs, acquis démocratiquement par l'État central au fil du temps, aux différents cantons et localités. Et si, pour des raisons nostalgiques ou folkloriques, on ne peut renoncer totalement à la démocratie, il faut au moins la décentraliser : la démocratie cantonale et locale doit être renforcée face à la version centralisée et étatique, et à ses dépens.

Hans-Hermann Hoppe

juin 13, 2026

FRANCE TRADITION ET INNOVATION: Que restera-t-il ?

Sommaire:

A) - Petite histoire des grandes innovations : des craintes à la prospérité

B) -  Vin, terroirs, gastronomie : cet autre patrimoine que certains voudraient voir disparaître

C) - Choose France : un pays en mal d’innovation

 


 

A) - Petite histoire des grandes innovations : des craintes à la prospérité

L’émergence de technologies de rupture a toujours suscité, au cœur des sociétés, un puissant mélange de fascination et d’effroi. À chaque grande vague d’innovation, une angoisse récurrente s’empare de l’opinion publique : celle de l’obsolescence de l’homme, de la destruction massive des emplois et, in fine, de la fin du travail. Pourtant, l’histoire économique nous enseigne avec constance que ces craintes, bien que légitimes et souvent douloureuses à court terme, se heurtent systématiquement à une réalité plus complexe et fondamentalement créatrice de valeur. Mieux : l’histoire nous apprend comment identifier les effets indésirables et les risques, et comment les minimiser tout en bénéficiant des apports positifs de la technologie.

 


 

L’imprimerie : la première révolution de l’information

Les prémices de l’imprimerie à caractères mobiles en métal datent de 1450 à Mayence, sous l’impulsion de Gutenberg. Dès son apparition, l’angoisse est immense au sein des abbayes et des corporations. Les moines copistes et les scribes voient leur monopole s’effondrer et leur rôle évoluer. En 1492, l’abbé Johannes Trithemius rédige ainsi De laude scriptorum (paradoxalement imprimé par la suite), faisant l’apologie des scribes face à l’imprimerie et alertant sur le risque que les moines perdent leur discipline spirituelle liée au travail manuel.

Dans les faits, la baisse drastique du coût du livre a provoqué une explosion de la demande liée à l’alphabétisation et démocratisé l’accès à l’information. Si plusieurs milliers de postes de copistes ont disparu, l’imprimerie a jeté les bases de l’économie de la connaissance, augmentant le PIB européen par l’éducation, et engendrant des dizaines de milliers de nouveaux métiers dans la chaîne du livre – qu’il s’agisse d’auteurs ou d’ouvriers du livre.

La Machine à Tisser : L’étincelle industrielle

L’automatisation du tissage arrive en France avec le métier Jacquard en 1801. Les craintes sur l’emploi furent alors d’une violence inouïe : les artisans tisserands de la soie y voient la destruction de leur savoir-faire, ce qui conduit à la célèbre révolte des Canuts à Lyon en 1831. Toutefois, le paradoxe de Jevons, selon lequel la baisse du prix d’un produit peut entraîner une hausse de la demande telle qu’elle induit une hausse de l’activité et du chiffre d’affaires, s’est pleinement appliqué. La machine ayant rendu le textile moins cher, la demande de vêtements a fortement augmenté. Au lieu de détruire un secteur économique, l’industrie a embauché massivement, faisant du textile le premier moteur du PIB français au XIXᵉ siècle.

La Vapeur et le Train : la contraction de l’espace

Les travaux de Denis Papin (1690) et James Watt (1769) posent les bases. En France, le marquis de Jouffroy d’Abbans fait naviguer un bateau à vapeur dès 1776, mais le pays, riche en bois et en main-d’œuvre, tarde à l’adopter. L’arrivée massive dans l’industrie française se fait sous la Monarchie de Juillet (1830-1848) et sa démocratisation prendra environ 50 ans. La peur se concentre alors logiquement sur les métiers de la force motrice. Les meuniers traditionnels et les haleurs de bateaux redoutent l’obsolescence de leurs fonctions. Pourtant, la vapeur fut le cœur de la première révolution industrielle, générant une croissance inédite dans l’histoire humaine. Dans le même temps, la locomotive bouleverse les distances à partir de 1825. Les relais de poste et les cochers de diligences crient à la faillite. S’y ajoutent des craintes irrationnelles, l’homme politique Adolphe Thiers estimant que le train n’est qu’un « jouet », tandis que d’autres s’inquiètent des effets mortels des écarts de température dans les tunnels. La réalité fut la création d’un marché national unifié et une contribution monumentale au PIB via de gigantesques chantiers d’infrastructures.

L’électricité : la lumière et le confort

L’électricité a été découverte par Volta (1800) puis développée notamment par Edison. Elle frappe les esprits en France lors de l’Exposition internationale de l’Électricité à Paris en 1881 et la démocratisation, freinée par la Première Guerre mondiale, s’accélère grâce au programme d’électrification rurale dans les années 1930, pour s’achever dans les années 1950. À l’époque, le syndicat des gaziers mène de violentes campagnes de dénigrement contre ce développement, et la profession des allumeurs de réverbères, très présente à Paris, multiplie les grèves face à cet « ennemi invisible » accusé de causer des incendies mortels.

Tout le monde a oublié les 4000 allumeurs de réverbères parisiens. Ce dont on se souvient, c’est que l’électricité a accompagné la Seconde révolution industrielle et le développement du travail à la chaîne motorisé, ainsi que l’émergence du secteur de l’électroménager. L’éclairage électrique a permis l’allongement du temps de travail et de loisir nocturne. Au total, l’électricité est à l’origine d’une part significative des gains de productivité des Trente Glorieuses. L’effet indésirable fut la dépendance croissante aux ressources énergétiques.

Internet : la première révolution numérique

Internet est né avec ARPANET (1969) aux USA, et a également bénéficié de contributions françaises comme celle de Louis Pouzin. En France, son adoption est pourtant d’abord entravée par le succès national du Minitel, avant qu’apparaissent les premiers fournisseurs d’accès grand public en 1994. La démocratisation s’est accélérée avec l’arrivée de l’ADSL au début des années 2000.

Dans les années 1990, des ouvrages comme La Fin du travail de Jeremy Rifkin (1995) prédisent un chômage massif. D’autres craignent la disparition des agents de voyage, des postiers (concurrencés par l’e-mail) ou du petit commerce face à la naissance du e-commerce. Enfin, l’arrivée d’Uber sur le marché du transport se heurte à l’opposition des syndicats de taxi. À l’aube des années 2000, la révolution semblait immédiate : des milliards étaient injectés dans la « convergence des médias » par Vivendi, et des « pure players » internet menaçaient de remplacer épiceries, magasins de prêt-à-porter et même le Père Noël (à l’image de la société pere-noel.fr, dont les promesses extravagantes et la gestion approximative ont été sanctionnées par la justice[1]).

Certaines promesses se sont bel et bien réalisées, mais beaucoup plus tard, et avec des gagnants différents – Netflix plutôt que Vivendi. Et la disparition de l’emploi attendue n’a pas eu lieu : la France a actuellement un taux de chômage inférieur à 8%, très loin de celui de la fin des années 90 (proche de 10%). L’impact sur le secteur du transport permet de mieux comprendre comment cela est arrivé : si le nombre de taxis a peu évolué (environ 60.000), la valeur de revente de la « plaque » de taxi a été divisée par 3 et on voit clairement les files s’allonger dans les gares. A côté de cela, on compte 70.000 emplois de VTC en plus, et des situations courantes il y a 30 ans (se retrouver à 2 heures du matin au centre de Paris sans pouvoir trouver de taxi) paraissent désormais anachroniques. L’éviction fiscale a changé de nature : avant c’était la machine à carte bleue du taxi qui était étonnamment souvent en panne, désormais les courses sont comptabilisées précisément mais la marge des plateformes fuit hors de portée du fisc français (Luxembourg notamment).

À la fin des années 80, Solow avait énoncé le paradoxe qui porte son nom : on voyait les ordinateurs partout, sauf dans les statistiques de productivité. Avec le recul, on voit cette productivité : on estime désormais qu’elle représente environ 20 points de PIB, qui ont été gagnés en 25 ans – soit 0,8 % par an. Les changements que l’on imaginait immédiats en 2000 se sont produits, mais plus tardivement, ce qui a rendu l’adaptation de l’emploi et de l’économie plus simple qu’anticipé. Si l’on avait annoncé à n’importe lequel d’entre nous en 2000 qu’il faudrait attendre 20 ans pour que la prise de rendez-vous avec un médecin puisse se faire de façon informatique, personne n’y aurait cru ! Autre phénomène : ce gain de productivité est arrivé à une époque où le reste de la productivité s’est effondré : loin de provoquer un cataclysme sur l’emploi, la productivité d’internet nous a évité l’affaissement de pouvoir d’achat que nous aurions subi sans cette technologie.

Enfin notons qu’internet a apporté de nombreux bénéfices non monétaires (perdre moins de temps pour s’orienter dans une ville que l’on ne connaît pas, échanger avec ses proches) ainsi que quelques effets indésirables (notamment le fonctionnement de notre démocratie, dont les règles définies à l’ère du cheval et du papier font l’objet d’attaques régulières[2] de puissances étrangères plus agiles que nous pour utiliser le numérique contre nous).

L’Intelligence Artificielle : Le choc cognitif et le paradoxe de la productivité

L’idée que l’ordinateur puisse reproduire la pensée humaine n’est pas nouvelle et depuis le tout début de l’informatique, l’intelligence artificielle a connu plusieurs phases de développement suivies de déception avant de prendre l’importance qu’on lui connaît actuellement.

Le premier espoir nait dans les années 1950 avec le perceptron de Frank Rosenblatt en 1957, premier réseau de neurones artificiels dont les applications concrètes se limitaient à la classification visuelle de formes simples, avant que ses limites ne conduisent au premier « hiver de l’intelligence artificielle ». Il est matérialisé par un ouvrage publié en 1969 par Minsky et Papert, qui démontre l’impossibilité pour le perceptron de réaliser des opérations mathématiques simples.

Une autre approche a été l’intelligence artificielle symbolique et les langages de résolution de clauses comme Prolog (1972), qui permettent de décrire certains types de problèmes et d’en obtenir une solution. On peut également citer le programme ELIZA (Joseph Weizenbaum, 1966), utilisant des reconnaissances de patterns pour simuler un psychothérapeute en service client, ou le système de diagnostic médical MYCIN. Mais passé les premiers espoirs, ces solutions montrent rapidement leurs limites et restent loin du « test de Turing » : confronté à ces « intelligences », tout utilisateur comprend vite qu’il parle à une machine.

Une voie nouvelle s’ouvre en 1989 lorsque Yann LeCun applique avec succès l’algorithme de rétropropagation à des réseaux de neurones convolutifs (CNN) pour la reconnaissance de chiffres manuscrits (tels que les codes postaux sur les enveloppes), une technologie immédiatement déployée dans la vie réelle pour le tri automatisé des chèques bancaires et du courrier postal. Parallèlement, d’autres formes de réseaux de neurones tels que les réseaux de neurones récurrents (RNN) sont développées, et permettent des progrès significatifs au début des années 2000 pour des applications comme la reconnaissance vocale.

Au-delà de ces découvertes de nouvelles techniques, la véritable explosion des performances de l’intelligence artificielle s’explique par la « Leçon Amère » (The Bitter Lesson) théorisée par Richard Sutton en 2019. Il constate que la méthode la plus efficace pour résoudre un problème est moins de trouver des algorithmes sophistiqués que d’attendre que les coûts des ordinateurs baissent suffisamment pour pouvoir résoudre ce problème « par la force brute » avec une puissance de calcul massive. C’est une leçon amère, car l’histoire récente de l’intelligence artificielle nous enseigne que la force brute bat l’ingéniosité, et qu’une technologie initialement médiocre (comme l’était ChatGPT 2) deviendra rapidement beaucoup plus efficace.

Ainsi le coût d’un TERAFLOP de calcul, c’est-à-dire la réalisation de mille milliards d’opérations mathématiques, est passé de plusieurs millions de dollars il y a trente ans à quelques dizaines de dollars actuellement. Un téléphone mobile haut de gamme peut en faire 6 par seconde et on peut louer une puissance bien supérieure sur le cloud sans rien avoir à investir.

Cette abondance inouïe de calcul abordable a permis l’émergence en 2017 de l’architecture Transformer (publiée par Ashish Vaswani et son équipe chez Google), qui a levé les goulots d’étranglement séquentiels des RNN et servi de fondation directe aux grands modèles de langage (LLM).

Aujourd’hui, le succès des solutions comme ChatGPT-4 d’OpenAI repose sur l’accès à des masses d’informations considérables sur internet (parfois en prenant quelques libertés avec le droit d’auteur, ou en appliquant la version anglo-saxonne de ce droit, plus permissive) sur la capacité à réaliser des volumes de calculs astronomiques à la demande sur le cloud et sur la possibilité de proposer une application à des milliards d’utilisateurs de façon quasi instantanée.

Les investissements mondiaux dans l’IA atteignent désormais des sommets vertigineux : 1000 milliards par an, si l’on additionne le capital-risque, les infrastructures (datacenters, processeurs) des géants technologiques et la transformation des entreprises aux Etats-Unis, en Chine et dans une moindre mesure ailleurs. Pourtant, trois ans après l’irruption de ChatGPT, on n’en voit toujours pas l’impact macroéconomique dans les statistiques de productivité. Une étude de février 2026, portant sur des milliers de dirigeants et pilotée par le très sérieux National Bureau of Economic Research (NBER), ne constate ainsi aucun gain de productivité sur le passé et estime à seulement 1 ou 2 % d’ici trois ans les gains à venir. Si cette tendance se confirme dans les années à venir, on serait sur une courbe comparable à celle d’internet : un impact important sur la productivité, mais plus long à venir que ne l’affirment les gourous de la tech et les consultants à la recherche de la prochaine mission.

Pour l’IA comme dans le cas d’Internet, l’économiste Erik Brynjolfsson explique cette inertie par le temps nécessaire à la réalisation de « co-investissements » : on peut commander un serveur ou souscrire une licence logicielle en un clic, mais il est beaucoup plus long et coûteux de réorganiser les processus de l’entreprise, de former ses équipes ou d’inventer de nouveaux modèles d’affaires. En outre, ces efforts coûtent massivement avant de rapporter, ce qui fait d’abord baisser la productivité avant qu’elle n’augmente.

Ceux qui pilotent aujourd’hui des projets d’IA sur le terrain constatent ces mêmes frictions, et l’enquête de la NBER citée plus haut ne dit pas autre chose. Tout ceci pousse à l’humilité résumée par la loi d’Amara : nous surestimons systématiquement l’impact de la technologie à court terme, mais nous le sous-estimons dramatiquement à long terme.

Naviguer entre confiance et vigilance

À la lecture des siècles passés, nous pouvons et nous devons aborder les ruptures technologiques en cours avec une confiance globale. Toute innovation majeure, malgré les perturbations et les angoisses initiales, s’avère fondamentalement positive pour le développement et la création de richesse collective.

Cependant, cette confiance macroéconomique ne doit pas occulter la brutalité des transitions, et l’existence d’effets indésirables qui méritent d’être régulés. Dans ce contexte, notre attention doit se focaliser sur deux risques critiques.

Le premier risque concerne les secteurs menacés et le « déversement ». La théorie du déversement économique d’Alfred Sauvy stipule que les gains de productivité nécessitent que l’on accompagne le passage des emplois des secteurs où ils sont rendus sans objet par la technologie, vers ceux où ils répondent à de réels besoins. En matière de santé, de justice ou de sécurité, les besoins sont considérables. Et il est préférable pour les Français de payer des emplois qui leur sont utiles plutôt que des tâches largement mécanisables. L’enjeu majeur est d’organiser et de financer la reconversion des professionnels touchés pour éviter une fracture sociale. C’est le vieux sujet, qui a étonnamment peu progressé depuis trente ans, du passage d’un modèle social centré sur la dépense passive (qui utilise ses moyens pour les allouer à ceux qui sont dans une situation de sous-emploi) à un modèle plus proche du modèle « nordique » centré sur la dépense active (qui met des moyens plus importants pour accompagner le passage d’une situation de sous-emploi ou de sous-productivité vers un emploi de meilleure qualité).

Le deuxième risque est le risque du retard technologique. Dans une économie isolée, on peut ralentir le progrès sans que personne n’en prenne conscience. Dans une économie mondialisée, l’hésitation se paie au prix fort et se traduit rapidement en décrochage économique. Une nation ou une entreprise qui tarde à adopter, à intégrer et à co-investir dans la réorganisation de ses processus s’expose à un décrochage fatal face à ses concurrents plus agiles. La question pour la France n’est pas de décider si elle veut vivre dans un monde où l’on n’utilise ni l’intelligence artificielle ni internet. Son seul choix est de décider si elle veut utiliser les opportunités de ce monde et capitaliser sur ses propres forces pour augmenter sa productivité autant que possible – et donc son pouvoir d’achat mais aussi son pouvoir d’influence dans le monde. Et de noter que fermer la porte au progrès, ce serait à la fois appauvrir ceux qui auraient pu en tirer des opportunités, et se priver de la richesse nécessaire pour financer les fameuses politiques actives évoquées plus haut.

L’innovation demeure un moteur incontestable de notre prospérité future. Son succès ne réside pas dans un rejet craintif, mais dans notre capacité collective à en contrôler les risques tout en s’organisant avec pragmatisme pour en extraire la valeur.

Vincent Champain

Vincent Champain est dirigeant d’entreprise et président de l’Observatoire du Long Terme (www.longterme.org), think tank dédié aux stratégies et aux enjeux de long terme.

[1] https://www.zdnet.fr/actualites/pere-noelfr-les-anciens-dirigeants-ecopent-de-30-et-6-mois-de-prison-ferme-39130971.htm

[2] Voir notamment https://longterme.org/2025/08/manipulation-et-polarisation-de-lopinion-sur-bfm-la-librairie-de-leco.html

 

 

B) -  Vin, terroirs, gastronomie : cet autre patrimoine que certains voudraient voir disparaître

Depuis plusieurs mois, les alertes se multiplient sur l’état du patrimoine religieux français. Églises vandalisées, chapelles abandonnées, cimetières profanés : les atteintes à notre héritage matériel suscitent enfin l’émotion qu’elles méritent. La sénatrice Valérie Boyer appelle à juste titre à un sursaut national. Mais un autre patrimoine, moins visible parce qu’il demeure vivant, est lui aussi fragilisé : celui du vin.

 


 

Car le vin n’est pas seulement une boisson. Il est un paysage, une histoire, un savoir-faire, une mémoire collective. Il est une part de ce que la France a été, de ce qu’elle est encore et de ce qu’elle pourrait cesser d’être si nous continuons à le considérer avec gêne, voire avec mépris.

La vigne a façonné la France bien avant la naissance de l’État moderne. Des générations de moines bénédictins et cisterciens ont défriché les coteaux, bâti les terrasses, sélectionné les cépages, perfectionné les méthodes de vinification. Du Jura à la Champagne, de la vallée du Rhône au Languedoc, ils ont sculpté les paysages que des millions de touristes admirent aujourd’hui. Les climats bourguignons inscrits au patrimoine mondial ne sont pas seulement un exploit agricole : ils sont l’aboutissement de siècles de travail patient, d’observation et de transmission.

Le vin est également indissociable de l’histoire spirituelle de l’Europe. Il occupe une place centrale dans le judaïsme comme dans le christianisme. Il accompagne le shabbat, les fêtes, les bénédictions. Il devient, dans l’eucharistie, le signe même de l’alliance entre Dieu et les hommes. Même dans l’islam, souvent présenté de manière monolithique, l’histoire est plus complexe. Les grands poètes soufis ont fréquemment utilisé l’ivresse comme métaphore de l’union mystique. Le vin y symbolisait parfois l’abandon de soi devant le divin.

Or, depuis plusieurs années, le regard porté sur le vin change. La baisse de sa consommation résulte évidemment de phénomènes multiples : évolution des modes de vie, urbanisation, préoccupations sanitaires, nouvelles habitudes de loisirs. Mais un autre facteur demeure souvent absent du débat public : la progression d’un discours rigoriste qui tend à présenter toute consommation d’alcool comme moralement suspecte et culturellement condamnable.

Il faut être clair : chacun est libre de boire ou de ne pas boire. Cette liberté est l’un des fondements de notre société. Beaucoup de Français de culture musulmane ne consomment pas d’alcool et personne ne songe à le leur reprocher. Beaucoup d’autres en consomment occasionnellement. Des milliers travaillent dans la viticulture, la restauration ou l’hôtellerie. Les cafés kabyles font partie depuis longtemps du paysage social français. La réalité du pays est celle du brassage, de la coexistence et de la diversité des pratiques.

Ce qui devient problématique, en revanche, c’est lorsque certains prétendent transformer un choix personnel en norme collective et présentent les symboles culturels français comme autant d’instruments d’exclusion. Nul n’est obligé de boire du vin, pas plus qu’il n’est obligé de manger du porc, d’assister à une messe ou de participer à une fête traditionnelle. Mais considérer que la simple existence de ces pratiques constituerait une agression revient à nier ce qu’est une civilisation : un héritage commun que chacun est libre d’adopter, de critiquer ou d’ignorer, mais non d’effacer.

La France demeure l’une des premières destinations touristiques au monde. Sa gastronomie participe largement à son rayonnement. Ses chefs sont célébrés sur tous les continents. Ses grands crus s’échangent à des prix qui témoignent autant de leur rareté que de leur prestige. Certaines bouteilles sont même devenues des placements recherchés par les collectionneurs internationaux. Derrière ces succès se trouvent des centaines de milliers d’emplois : vignerons, tonneliers, pépiniéristes, cavistes, restaurateurs, transporteurs, sommeliers, exportateurs.

Pourtant, un discours de dénigrement s’installe progressivement. Le vin, le fromage, la ruralité, l’agriculture deviennent parfois les symboles d’une France prétendument ringarde, provinciale ou dépassée. Je repense souvent à cette polémique où l’on expliquait que la gastronomie française ne pouvait être réduite au vin et au fromage puisque les Français mangent désormais des sushis. Certes. Mais il n’existe pas en France une filière économique, agricole, paysagère, culturelle et patrimoniale du sushi comparable à celle du vin. Confondre une mode culinaire avec un héritage millénaire relève d’une étrange amnésie.

Cette condescendance frappe d’ailleurs souvent les mêmes catégories : les agriculteurs, les éleveurs, les vignerons, les habitants des campagnes. Ceux qui entretiennent les paysages que d’autres photographient le week-end. Ceux qui préservent les terroirs dont l’existence paraît évidente à ceux qui n’ont jamais taillé une vigne ni travaillé une terre. Ceux qui produisent ce que les citadins consomment quotidiennement tout en leur reprochant parfois d’exister.

La France possède pourtant cette singularité admirable : être simultanément populaire et raffinée, paysanne et savante, conviviale et sophistiquée. Le vin en est l’une des expressions les plus accomplies. Il est à la fois le verre partagé lors d’un repas familial et le sujet d’études infinies sur les terroirs, les cépages, les millésimes et les méthodes de vinification.

Je viens moi-même d’un milieu où l’on buvait peu de vin. Je me souviens de mon embarras devant les conversations savantes chez les cavistes ou lors de certains dîners. Puis j’ai découvert un univers de savoirs, de gestes, de paysages et de traditions. Comme toute culture, celle du vin s’apprend. On peut l’aimer ou non. Mais elle mérite le respect.

Car le vin n’est pas seulement un produit de consommation. Il est une archive vivante ; la mémoire du territoire. Une forme de sacré, au sens où il relie les générations entre elles (c’est l’étymologie de religio) et rappelle que certaines œuvres humaines nécessitent du temps, de la patience et de l’humilité.

Lorsque nous laissons se déliter ce patrimoine immatériel, nous commettons finalement la même erreur que lorsque nous abandonnons nos églises, nos chapelles ou nos monuments. Nous oublions que l’héritage ne survit que si chaque génération accepte d’en devenir la dépositaire.

Le vin n’est pas un obstacle à l’intégration. Il n’est pas un marqueur d’exclusion. C’est une invitation. Libre à chacun de l’accepter ou non. Mais cessons de présenter comme oppressif ce qui constitue l’une des plus belles expressions de notre histoire collective.

À force de considérer nos traditions comme des fautes, nous finirions par croire que la France elle-même doit s’excuser d’exister. Et ce serait sans doute la plus grave des intoxications.

Charlotte Touati


 

Charlotte Touati, historienne et vigneronne

https://nouvellerevuepolitique.fr/charlotte-touati-vin-terroirs-gastronomie-cet-autre-patrimoine-que-certains-voudraient-voir-disparaitre/

 

 

 

C) - Choose France : un pays en mal d’innovation

C'est l'événement de l'année pour les investisseurs : le sommet Choose France est de retour, mais pour quelles retombées concrètes ? Face à la crise économique, le sommet parviendra-t-il à relancer la productivité et l'innovation des entreprises françaises ? 

Alors que l'actualité titre régulièrement sur l'appauvrissement de la France et sa perte de productivité, les économistes réfléchissent aux moyens que le pays peuvent mettre en place pour faire face à ces constats pessimistes pour l'avenir.

 


 

La France et l'Europe en perte de productivité

Antonin Bergeaud travaille sur l'innovation technologique et a observé la baisse de la productivité en France : "Il y a eu des graphiques impressionnants où l'on voyait vraiment la productivité française dégringoler, même par rapport à l'Europe, encore plus par rapport aux États-Unis. Ce qui est étonnant, c'est que ce décrochage, il est conjoncturel et a commencé bien avant la covid, à peu près à la fin des années 1990." Dans les débats de la société, la productivité est parfois méconnue, ou sous-estimée, explique Antonin Bergeaud, alors même qu'elle est un point central de notre économie : "Sans productivité ou sans gain de productivité, on va avoir des difficultés à augmenter le PIB chaque année. Le problème est que notre modèle social, et notre budget notamment, sont construits sur l'idée que le PIB augmente chaque année. Le PIB n'augmente sur longue période qu'avec la productivité pratiquement. Donc, il faut concevoir, si l'on décide d'abandonner l'idée de faire des gains de productivité, un monde dans lequel le PIB va rester constant ou presque constant. Mais à partir du moment où le PIB reste constant, on ne crée pas plus de valeur d'une année sur l'autre, et quand on doit investir ou augmenter un poste budgétaire, on est obligé d'enlever ailleurs."

Le virage numérique et technologique : l'échec de la France ?

Ce qui interpelle, c'est l'impression de décrochage de la productivité, alors qu'il n'est pas si brutal que cela. Mais on observe néanmoins un recul bien visible, notamment par le facteur d'un retard technologique : "Une source d'augmentation de la productivité est la technologie, en utilisant des ordinateurs, du matériel de plus en plus perfectionné, qui permet de plus en plus efficace. Le décrochage technologique en Europe est assez net depuis les années 1990 quand on compare aux États-Unis. C'est un peu paradoxal, parce qu'on a l'impression qu'on a adopté les ordinateurs, Internet, les technologies numériques de la même manière partout. Mais il se trouve qu'en Europe, on a été beaucoup plus lents, car il y a eu beaucoup plus de réticence, et il y a toujours beaucoup plus de réticence, à adopter des technologies et à former les gens pour les utiliser. Ce qui fait que, évidemment, la productivité a augmenté, mais beaucoup plus lentement qu'aux États-Unis."

Antonin Bergeaud considère alors que la France a raté le virage numérique, comme d'autres pays en Europe. La stratégie mise en place consistait à instaurer une politique de subventions, en baissant le coût du travail qualifié et de la R&D pour les entreprises : l'inconvénient, selon Antonin Bergeaud, est que cela n'a pas permis de privilégier certains secteurs en priorité, ce qui revient à dépenser massivement sans viser les domaines plus stratégiques.

Innover à l'heure du changement climatique : comment mieux investir ?

La quête d'innovation pour favoriser la productivité soulève des questions environnementales. Bruno Bonnell, ancien député pour le parti présidentiel jusqu'en 2022, juge nécessaire de réévaluer les directives environnementales qui freineraient la productivité, en soumettant les entreprises à des contraintes règlementaires trop élevées : "Il y a une demande forte de simplification, mais il y a un courage à dire que, pour la simplification, il faut repartir parfois de zéro. La directive que veut supprimer Emmanuel Macron partait sur une mauvaise direction, donc il faut la changer et avancer. En tout cas, ce serait ma position, mais cela ne veut absolument pas dire que, fondamentalement, il faut abandonner le combat de la décarbonation." Antonin Bergeaud observe une dynamique mondiale de recul des normes environnementales, notamment aux États-Unis, tout en reconnaissant que certaines règles ont peu d'efficacité : "C'est un peu à nous, Européens, de trouver notre équilibre. On veut être pionnier, et on l'est, sur l'environnement. En même temps, on veut aussi développer les technologies du futur, l'IA, et rattraper les États-Unis et la Chine. Cela me paraît compliqué d'avoir tout en même temps, en tout cas, on n'a pas vraiment trouvé la solution."

Au vu de la situation actuelle, l'enjeu pour les entrepreneurs est de trouver des filières productives qui permettraient à la France, et l'Europe, d'augmenter la compétitivité. C'est notamment un des objectifs du plan "France 2023" que dirige Bruno Bonnell, qui a poussé à la création de 17 000 emplois à Dunkerque pour la production de batteries électriques. Le rapport Draghi sur la compétitivité en Europe recommandait, en septembre 2024, d'investir 800 milliards d'euros supplémentaires : "Il faut les mettre. Aussi, il faudrait faire un plan 'Europe 2050', comme on a fait un plan 'France 2030', qui est un modèle qui fonctionne, avec 7500 entreprises innovantes qui, aujourd'hui, sont soutenues par le gouvernement en France."

  • Antonin Bergeaud

    Professeur d’économie à HEC Paris

  • Bruno Bonnell

    Entrepreneur, député LREM du Rhône

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Comme un nouvel ordre post-occidental, voire un néo-communisme !

Sommaire:

A) - Le Grand Entretien avec Alexandre Del Valle – Comprendre la bascule vers le nouvel ordre post-occidental

B) - LE NOUVEL ORDRE MONDIAL

C) - Les BRICS face au nouvel ordre mondial : Un avenir incertain ?

 


A) - Le Grand Entretien avec Alexandre Del Valle – Comprendre la bascule vers le nouvel ordre post-occidental

Alexandre Del Valle est l’un des plus clairvoyants géopolitologues européens. Essayiste, professeur et spécialiste reconnu des relations internationales, des menaces stratégiques et des dynamiques civilisationnelles contemporaines, il est l’auteur de nombreux ouvrages de référence sur le terrorisme islamiste, les rapports de puissance et les rivalités géopolitiques globales.

Il a publié fin 2025 Le nouvel ordre post-occidental aux éditions L’Artilleur. Dans cet essai ambitieux, au sous-titre évocateur : « Comment le retour de Trump et la guerre en Ukraine accélèrent la bascule géopolitique mondiale », il propose une analyse riche et structurée du basculement du système international vers un monde multipolarisé, où les normes, les valeurs et les cadres institutionnels forgés par l’Occident depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale sont remis en cause par la montée d’acteurs étatiques et non étatiques déterminés à façonner leurs propres sphères d’influence.

À l’heure où l’Europe est confrontée à la guerre en Ukraine, à la déstabilisation du Moyen-Orient, à la compétition sino-américaine et aux fractures internes des démocraties occidentales, Le Diplomate Média a souhaité interroger Alexandre Del Valle sur la portée de cette recomposition mondiale et sur ce que cela implique pour la France, l’Europe et les puissances libérales.

À lire aussi : ANALYSE – L’Europe reléguée au second rang : Trump et Poutine redessinent l’ordre mondial

Propos recueillis par Roland Lombardi

Le Diplomate : Votre livre Le nouvel ordre post-occidental propose une lecture structurelle de la recomposition du pouvoir global au profit d’un monde multipolaire. Comment définissez-vous ce « nouvel ordre » et en quoi rompt-il avec l’ordre occidental hérité de 1945-1991 ?

Alexandre Del Valle : Ce que je désigne par « nouvel ordre post-occidental » ne correspond ni à une idéologie alternative ni à un projet cohérent porté par un camp unifié, mais à la fin d’un moment historique singulier durant lequel l’Occident, et plus précisément les États-Unis, ont cumulé suprématie militaire, domination économique, contrôle des flux stratégiques et monopole de la légitimité normative, notamment à travers leur « Ordre International Libéral » et les institutions créées et contrôlées par eux depuis 1945-1950 (OIL) et encore plus unilatéralement et universellement après la chute de l’URSS. Cet OIL, unipolaire, universel, moraliste et prosélyte, donc intrinsèquement ingérant et anti-polycentrique, reposait sur l’idée que les normes occidentales — démocratie libérale, droits de l’homme, libre-échange globalisé — étaient universelles par nature et destinées à s’imposer mécaniquement de gré ou de force à l’ensemble de la planète et des États du monde. Or cette prétention universaliste s’est révélée être une construction idéologique à la fois occidentalo-centrée et néo-impérialiste qui a fini, une fois la Russie renaissante et renforcée et la Chine, l’Inde et les BRICS sûrs d’eux-mêmes, par se heurter à une fronde mondiale multiforme croissante. Le monde post-occidental marque précisément la fin de cette illusion téléologique et l’entrée dans une configuration que l’on peut qualifier, en reprenant Acharya, de monde « multiplex », c’est-à-dire un système international composé de centres multiples, de normes concurrentes et de trajectoires civilisationnelles différenciées. Il s’agit moins d’un chaos que d’un pluralisme structuré, fondé sur le retour des souverainetés, des rapports de force et d’une géopolitique hémisphérique où chaque grand espace entend définir ses propres règles. Il s’agit moins d’un rejet de l’Occident enraciné (blanc-judéo-chrétien-européen gréco-latin) que de l’Occident globalisé anti-identitaire et cosmopolitiquement impérialiste. 

Dans le contexte de tensions croissantes entre grandes puissances, quelles dynamiques confirment cette bascule ?

Depuis une quinzaine d’années, et plus nettement encore depuis la rupture stratégique de 2022, nous assistons à une double dynamique convergente. D’un côté, la contestation frontale du système mondial occidentalocentré, par des puissances dites « révisionnistes » (entendre qui contestent l’ordre en place-OIL) comme la Chine et la Russie, ainsi que de pays anti-occidentaux radicaux comme l’Iran mais aussi d’États neutres ou « Multi-alignés opportunistes » comme l’Inde, la Turquie, l’Égypte, le Brésil, etc, qui refusent la hiérarchie normative issue de l’après-guerre froide, qui revendiquent des sphères d’influence assumées et/ou qui contestent l’hybris interventionniste et ingérant des Occidentaux et veulent édifier un ordre pluricentrique pas forcément anti mais post-occidental, c’est-à-dire fait de pôles de puissances inspirés de modèles économico-sociaux, moraux, politiques et institutionnels propres non occidentalo-centrés et pleinement souverains dans leurs zones respectives. De l’autre, et c’est sans doute le phénomène le plus structurant, on note aussi l’émancipation stratégique de puissances intermédiaires (Turquie, Émirats, Arabie saoudite, Mexique, Indonésie, etc) qui refusent désormais toute logique d’alignement automatique. Les monarchies du Golfe, en diversifiant leurs partenariats au détriment de Washington, ou encore la Turquie en menant une politique d’équilibre entre l’OTAN, Moscou et le monde eurasiatique, illustrent cette mutation profonde. La guerre en Ukraine n’a pas produit la mondialisation du camp occidental que certains espéraient, notamment par la force coercitive des méga-sanctions massives destinées à faire plier la Russie et à dissuader quiconque de collaborer avec elle. Elle a au contraire mis en lumière son isolement relatif hors de l’espace euro-atlantique et accéléré la transition vers un système plurinormatif. Dans le long chapitre sur les sanctions éco-financières, je démontre que la guerre en Ukraine, à cause de l’extraterritorialité de ces sanctions, a accéléré l’édification d’un nouvel Ordre post-occidental fait de systèmes de paiement, circuits éco-commerciaux, alliances et forums de coopérations non-contrôlables par les États-Unis et l’Union européenne. La dédollarisation, encore modeste, mais en cours, inquiète d’ailleurs énormément l’Administration Trump, qui ne peut forcer à redollarisation que des États faibles comme le Venezuela, mais pas les BRICS, dont la Chine et l’Inde, mais même par les Émirats arabes unis ou l’Arabie saoudite pourtant liés aux États-Unis et au camp Trump lui-même. 

Vous insistez sur le rôle d’« acteurs périphériques ». Lesquels structurent aujourd’hui l’équilibre mondial et avec quelles conséquences pour l’Europe ?

L’erreur persistante de l’analyse européenne consiste à continuer de penser le monde selon une grille hiérarchique héritée de la guerre froide, opposant grandes puissances centrales et acteurs secondaires. Or le système international contemporain est structuré par des États-pivots, capables non seulement d’influencer mais de bloquer ou de redistribuer les équilibres régionaux. La Turquie contrôle les détroits et l’accès à la mer Noire puis collabore avec la Russie dans le contournement des sanctions occidentales tout en restant un membre important de l’OTAN ; l’Arabie saoudite et les Émirats redéfinissent les équilibres énergétiques, financiers et diplomatiques et Dubaï est la base financière majeure de la Russie pour contourner les sanctions, tout en étant pro-occidentaux; l’Inde façonne l’Indo-Pacifique sans se laisser enfermer dans une logique de coalition antichinoise, et elle s’est même rapprochée de Pékin et a mis de côté le conflit frontalier avec la Chine en réaction à l’impérialisme tarifaire et aux menaces de taxes punitives de Trump qui n’a pas réussi à obliger New Delhi de cesser d’importer du pétrole brut russe que les Indiens raffinent en masse et revendent cher aux Dindons de la farce des sanctions que sont les Européens… Pour l’Europe, cela signifie aussi la fin programmée d’un environnement stratégique stabilisé par un parapluie américain automatique qui ne l’est plus. Le choc de la prise de conscience ou de l’atterrissage dans le monde adulte et réel est survenu avec le racket tarifaire imposé cet été par Trump à l’UE puis son objectif décomplexé de s’emparer du Groenland, donc de menacer un Etat pro-américain membre de l’OTAN qu’est le Danemark. Les Français et les derniers Européens qui voyaient encore les USA comme nos alliés, nos amis ou nos « libérateurs » ne peuvent plus nier que les États, mêmes alliés, n’ont pas d’amis, comme disait De Gaulle, mais que des intérêts. Notre degré maximal d’américanisation culturelle nous a longtemps empêché d’admettre cela tant que les dirigeants américains nous livraient une guerre économique et nous espionnait ou pratiquaient l’ingérence de façon masquée et hypocrite.  L’UE, orpheline d’un ex-faux ami et prorecteur-patron, incapable de se penser en puissance et culpabilisée civilisationnellement, évolue désormais dans un monde fluide, fragmenté, où l’absence de puissance propre et de vision géopolitique cohérente devient un facteur majeur de vulnérabilité qui attire tous les prédateurs impériaux (Chine, Russie, islamisme, Turquie, États-Unis, etc). La faiblesse est ainsi « tentatrice ». L’UE est décrite dans mon livre comme un OGNI, un Objet géopolitique non identité, une zone d’impuissance volontaire, un espace de « désouverainisation », un laboratoire-cobaye de l’OIL dont l’Amérique se débarrasse pour se resouverainiser mais que l’Europe s’impose à elle-même comme un carcan auto-affaiblissant. Paradoxe géo-masochiste ? oui, car le mondialisme de l’OIL a été conçu, comme l’écrit le professeur John Ikenberry, pour masquer et légitimer l’empire US, notamment afin de dominer l’Europe… 

À lire aussi : Le soutien à l’Arménie est un défi civilisationnel à relever

Le déclin des cadres normatifs occidentaux est-il structurel ou conjoncturel ?

Ce déclin est fondamentalement structurel. Le réduire à des facteurs conjoncturels relèverait d’un aveuglement idéologique. L’Occident ne traverse pas seulement une crise économique ou stratégique, mais une crise de cohérence civilisationnelle. Il a progressivement substitué à la volonté de puissance et à l’identité civilisationnelle, vitales pour exister comme acteur géopolitique et historique, une moraline abstraite et un juridicisme inhibant. L’Occident ouest-européen culpabilisé, OGNI complexé et devenu d’une certaine manière « auto-raciste », hostile à ses propres racines, a déconstruit les souverainetés des nations qui la composent et leur cohésion culturelle au profit d’une gouvernance technocratique et d’une fragmentation identitaire, à terme suicidaire. Les institutions que les États-Unis pré-Trumpistes (démocrates et néo-cons) et les Européens de l’Ouest (sociaux-démocrates) ont façonnées — OTAN, ONU, UE, fondements ou émanations de l’OIL, ont été perçues à tort ou à raison par les puissances multipolaristes et révisionnistes, depuis les années 1990-2014 (guerres en ex-Yougoslavie, Irak, Afghanistan, Libye, révolutions de velours en Ukraine-Géorgie et printemps arabes), comme les instruments d’un ordre asymétrique, unilatéral, hypocrite, et d’ingérences belligènes, tout cela au nom d’une morale libérale-démocratique à géométrie variable (les monarchies du Golfe jamais accusées d’être des dictatures et la Turquie pardonnée de menacer ou occuper Chypre et la Grèce) et d’une application de la sauvegarde des droits de l’homme plus que sélective. Nous assistons ainsi en réaction à cet Ordre moral mondial non-exemplaire et non-cohérent, donc discrédité, à la montée d’un système mondial plurinormativiste assumé, polycentrique, « multiplex », où coexistent déjà de facto différents régimes de légitimité politique, plusieurs lectures du droit international et national, plusieurs déclinaisons des valeurs morales et plusieurs références civilisationnelles.


Comment l’Occident peut-il répondre à l’érosion de ses positions technologiques et industrielles ?

Il ne le pourra qu’en rompant avec les dogmes qui ont accompagné la mondialisation libérale des années 1990 et 2000 et qui ont stupidement poussé les pays occidentaux à tertiariser et financiariser à fond leurs économies en déléguant aux pays d’Asie les activités industrielles et en s’y délocalisant sans limites, au risque de devenir dangereusement dépendants et de perdre le monopole du savoir-faire, transmis à ces pays. Les chaînes logistiques, l’énergie, les technologies critiques — intelligence artificielle, semi-conducteurs, cybersécurité — ne sont pas des marchés neutres, mais des leviers de puissance. Or nous avons renoncé depuis les années Reagan-Thatcher, faux génies libre-échangistes, à notre souveraineté industrielle et donc à toute stratégie de puissance autonome sur le long terme. Pendant ce temps, et depuis les années 1980, la Chine, qui a compris très tôt ce but marqué contre nous-mêmes par nos États et nos multinationales avides de délocalisations juteuses, la Chine a construit les bases de son contrôle actuel de 85 % de la chaîne d’approvisionnement de la production à la vente finale en passant par le raffinage de presque toutes les terres rares, du nickel et de l’aluminium. J’ai conçu une carte à la fin de mon livre qui montre les pays où la Chine a investis pour contrôler ces supply chains. Les États-Unis de Donald Trump, moins idéologues, plus souverainistes et moins naïfs que ses prédécesseurs mondialistes, l’ont intégré plus récemment, notamment sous l’influence de l’école réaliste offensive et de la doctrine d’offshore balancing. Cette école privilégie la souveraineté absolue des États et, en politique étrangère, le recentrage sur les intérêts vitaux de l’empire américain et donc la délégation partielle des équilibres régionaux dans le cadre non pas d’un interventionnisme de gendarme du monde ou de regime changes, mais d’une gestion indirecte des affaires d’un empire désuniversalisé et déglobalisé. L’Europe, en revanche, persiste à croire que la mondialisation est un phénomène apolitique. Elle Recomposer l’alliance occidentale suppose un retour à une géopolitique des intérêts, à une préférence stratégique assumée et à une coordination réelle entre puissance économique, industrielle et militaire.

Assistons-nous à une fragmentation du droit et de la gouvernance mondiale ?

Nous y assistons déjà. Le droit international n’est plus un langage commun universellement partagé, mais un champ de bataille interprétatif, instrumentalisable et applicable qu’au profit des plus forts, qui ne sont jamais arrêtés par la Cour Pénale Internationale ou autres Tribunaux internationaux ad hoc de La Haye. Chaque grand ensemble régional, chaque coalition stratégique développe ses propres normes, ses propres récits juridiques et ses propres mécanismes de légitimation. L’idée d’un ordre international fondé sur des règles n’a pas disparu des consciences européennes socio-démocrates et des démocrates américains, mais elle n’a n’est qu’une représentation, une illusion car aucun Ordre International coercitif ou pas n’a jamais existé ni réussi à créer un consensus planétaire. D’où le fait que Raymond Aron préférait dire « système international », notion n’impliquant pas une universalité ou une homogénéité. Dans ce monde « multiplex », la survie stratégique passe par la capacité à articuler souveraineté, continuité civilisationnelle, pragmatisme sectorisé, et alliances flexibles, donc non contraignantes, contrairement à l’UE et à l’OTAN qui rendent ses membres prisonniers. Cette dernière dimension est très présente chez Donald Trump qui a été influencé à la fois par les stratèges cyniques et réalistes-offensifs et par son affairisme, et par le « civilisationnalisme » de Samuel Huntington, notamment son dernier livre Who we are, qui posait le problème du risque de disparition des civilisations et nations si elles sont trop ouvertes aux flux migratoires allogènes.

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Peut-on encore envisager une recentralisation autour de valeurs communes ? Quel rôle pour la France et l’Europe ?

La recentralisation normative ou autour de valeurs prétendument universelles relève désormais du mythe post-guerre froide. Nous entrons dans une phase durable de différenciation des modèles politiques, normatifs, civilisationnels, culturels, juridiques et sociaux. La question n’est donc plus de convertir le monde aux normes occidentales, mais de préserver la capacité des nations occidentales à défendre leurs propres valeurs, chez elles, sans naïveté, dans une logique de survie et de cohésion, avant de tenter d’exporter ou imposer l’OIL et ses valeurs universelles-libérales au Reste du monde qui n’en veut pas. La France, si elle retrouve une inspiration gaullienne fondée sur l’indépendance stratégique et la capacité de médiation, peut encore jouer un rôle d’équilibre entre les États et les Nations. L’Europe, quant à elle, devra choisir entre rester une puissance morale désarmée en voie de désouverainisation et désidentitarisation ou redevenir un acteur stratégique conscient de ses intérêts nationaux et civilisationnels et de ses limites. Le dernier chapitre et la conclusion de mon livre sont dédiés à cette question qui oppose la vision fédéralisante-mondialiste de l’UE et celle de De Gaulle et Fouchet d’une Europe des États-Nations souverains. 

Quelle place auront l’Inde, la Russie et la Chine dans le monde de demain ?

La Chine s’impose comme la puissance structurante du XXIᵉ siècle, mais si elle sera hégémonique, elle le sera à sa manière, sans universalisme prosélyte, mais dans une logique d’empire du milieu dont tout le monde dépend mais qui cherche à dépendre de moins en moins des autres, avec à terme, une tentative de « redomestication » et de développement internalisé moins dépendant de la mondialisation. Elle se heurte par ailleurs à des résistances culturelles, démographiques et géopolitiques profondes en Asie indienne et du Sud-Est comme du côté des États-Unis qui n’ont pas dit leur dernier mot et ont encore des atouts majeurs. Sa principale faiblesse, gravissime à terme, est son extrême et rapide vieillissement qui va ralentir sa croissance et rendre la gestion des retraités et des pertes d’actifs insoluble. Quant à la Russie, malgré son affaiblissement relatif, elle demeure une puissance de rupture, capable de bloquer toute stabilisation occidentale de l’espace eurasiatique, en plus d’avoir toutes les ressources naturelles et agricoles possibles qui lui permettent de vivre en quasi autarcie et donc de survivre aux sanctions occidentales, d’autant que ses métaux précieux, céréales, engrais, uranium, pétrole et gaz sont vitaux pour le reste monde. L’Inde représente enfin la variable clé du système mondial : par son poids démographique, sa trajectoire économique et son identité civilisationnelle, elle est en position de devenir l’un des principaux arbitres du monde multipolaire, à condition de préserver son autonomie stratégique.

Quel est le rôle de Donald Trump dans ce bouleversement et sa doctrine peut-elle enrayer le « siècle chinois » ?

Donald Trump n’a pas créé le monde post-occidental ; il a simplement cessé de le nier et en a pris acte, de façon pragmatique, sachant qu’il veut donner à son pays les moyens d’en rester le Primus inter pares, dans une logique de off-shore balancing, de géopolitique « hémisphérique » et donc d’un nouveau Yalta qu’il négocie en ce moment même avec la Chine, la Russie et l’Inde, notamment. Sa vision s’inscrit dans une tradition réaliste, hémisphérique et transactionnelle de la politique étrangère américaine qui privilégie l’intérêt national, la flexibilité des alliances, la logique du donnant-donnant en fonction des rapports de force et sphères d’influence, comme on le voit dans son accord pour donner 20 à 30 % de l’Ukraine à la Russie, ou, à l’inverse, son irrédentisme en Amérique latine et au Groenland. Ceci heurte profondément les élites européennes parce que cela met à nu leur dépendance stratégique, leur impuissance et leur vassalité. Trump ne fera donc pas disparaître l’ascension chinoise, mais il oblige l’Occident à affronter une vérité fondamentale : sans puissance, sans cohérence et sans stratégie, il n’y a ni valeurs crédibles, ni alliances durables, ni ordre international stable. Seule la Realpolitik compte et les forces en présence, les pouvoirs de nuisance réciproques et les deals mutuellement consentis avec les forts ou imposés aux faibles… Vous pouvez à raison me rétorquer que ceci est une forme d’occidentalisme arrogant, impérial, certes, mais occidental, côté Trump, qui impose son ordre dans son hémisphère, ou en Iran, si cela se confirmait. En fait, si l’on définit l’Occident comme une civilisation enracinée, Trump la défend puisque sa stratégie nationale de sécurité déplore l’effacement civilisationnel de l’Europe et désigne l’immigration non occidentale comme mortelle pour la continuité des États-Unis. Par contre, il est un homme du monde multipolaire et un « post-occidental » dans la mesure où il rejette et déconstruit l’Occident dans sa définition contemporaine déracinée mondialiste. En somme, Donald Trump n’est ni interventionniste comme les néo-cons ni isolationniste, ni hostile à l’empire, il veut simplement alléger le fardeau impérial, en se désengageant de l’OTAN trop coûteux que les Européens doivent plus financer, en renonçant au prosélytisme des valeurs et au globalisme – que les penseurs américains de l’école réaliste nomment « l’hégémonie libérale » (liberal voulant dire progressiste en anglais). Bref, Trump veut déglobaliser l’empire US, le rendre plus hémisphérique. Il ne veut plus jouer le rôle de gendarme du monde de façon inutile, trop coûteuse et universaliste, mais de manière hiérarchisée, hémisphérique, recentrée et rentable.

À lire aussi : RECENSION – Le Nouvel ordre post-occidentald’Alexandre del Valle

Alexandre Del Valle

Alexandre Del Valle, docteur en Histoire contemporaine-géopolitique et HDR en Science politique, est un géopolitologue, professeur et essayiste qui a notamment étudié l’islamisme radical, le monde arabo-musulman et les relations États-Unis-Europe-Russie puis le monde multipolaire. Il est chercheur associé au CPFA (Center of Foreign and Political Affairs) et au Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R). Il a publié plusieurs essais en France et en Italie, dont Comprendre le chaos syrien (avec Randa Kassis, 2016), Pourquoi on tue des chrétiens dans le monde aujourd’hui ?, Le complexe occidental, Les vrais ennemis de l’Occident, La stratégie de l’intimidation, ou encore Le Projet : La stratégie de conquête et d’infiltration des frères musulmans en France et dans le monde. Son dernier ouvrage, coécrit avec Jacques Soppelsa, La mondialisation dangereuse, est paru en septembre 2021 aux Editions de l’Artilleur.

https://lediplomate.media/grand-entretien-alexandre-del-valle-comprendre-bascule-nouvel-ordre-post-occidental/

 


 

B) - LE NOUVEL ORDRE MONDIAL 

Ce que nous vivons aujourd’hui n’est pas un hasard malheureux, mais l’aboutissement infernal d’un plan satanique ourdi dans les abysses depuis des siècles ! 

Une élite occulte, monstrueuse et sans âme, conspire avec une haine viscérale contre l’humanité toute entière pour imposer de force son Nouvel Ordre Mondial abject. 

Sans notre accord, sans notre consentement, ces parasites des ténèbres préparent leur règne de terreur en massacrant la famille, en violant la liberté, en exterminant la religion et en anéantissant les nations, nous transformant en esclaves consentants, en misérables pions jetables sur l'autel de leur complot millénaire et diabolique. 

 C’est notre obéissance servile, notre soumission lâche et notre silence complice qui les propulsent à pleine vitesse !ASSEZ ! À nous, les peuples, de nous lever comme un seul homme, de rejeter leur joug avec fureur et de faire l’exact opposé de ce qu’ils exigent ! À nous de les stopper net dans leur élan démoniaque, de briser leurs chaînes, de fracasser leur empire des ombres et d’anéantir définitivement leur ordre maudit ! 

 ⚡L'auteur du livre "Le Nouvel Ordre Mondial" (publié en 1990) est :A. Ralph Epperson (également connu sous le nom de Ralph Epperson ou Anthony Ralph Epperson). Né le 1er novembre 1937, Il est un écrivain américain spécialisé dans les théories qui s'avèrent vraies et anti-maçonniques. Le livre a été publié en septembre 1990 par Publius Press. La photo c'est la page d'introduction du livre. Il n’y a pas d’autre auteur principal pour cette édition de 1990. 

Ainsi, les peuples du monde peuvent maintenant déterminer quels changements sont ceux dans les positions d’implémentation des changements à venir pour eux.  

En résumé, ces changements sont : 

L’ancien monde arrive à sa fin.  

Il sera remplacé par une nouvelle façon de faire les choses. Le nouveau monde sera appelé le « Nouvel Ordre Mondial ». Ce nouveau réaménagement redistribuera la propriété des « nations qui ont » et la donnera aux « nations qui n’ont pas ». 

Le Nouvel Ordre Mondial inclut des changements dans : 

La famille : Les mariages homosexuels seront légalisés les parents ne seront pas autorisés à élever leurs enfants ; les femmes (l’État le veut) : toutes les femmes seront employées par l’État et ne seront pas autorisées à être « femmes au foyer » ; le divorce deviendra extrêmement facile et le mariage monogame sera lentement éliminé. 

Le lieu de travail : le gouvernement deviendra le propriétaire de tous les facteurs de production ; la propriété privée de la propriété sera éliminée.  

La religion sera interdite et les croyants seront soit éliminés, soit emprisonnés il y aura une nouvelle religion : l’adoration de l’homme et de son esprit ; tous croiront en la nouvelle religion. 

Les États-Unis auront joué un rôle majeur dans sa mise en place dans le monde. Les guerres mondiales ont été menées pour faire avancer ses objectifs. Adolf Hitler, le Socialiste Nazi, a soutenu l’objectif du terme. La majorité des peuples n’accepteront pas facilement « le nouvel ordre » mais seront trompés en l’acceptant par deux étapes.


 

https://dn790003.ca.archive.org/0/items/TheNewWorldOrder_342/TheNewWorldOrder.pdf

Le  Grand Sceau des États-Unis, orné d'une pyramide, d'un aigle, de phrases latines, etc., est reproduit au verso de chaque billet d'un dollar américain. Pourtant, rares sont les Américains qui en connaissent la signification. La clé pour comprendre le sens caché de tous ces symboles réside dans la traduction de la phrase latine « NOVUS ORDO SECLORUM » (« Le Nouvel Ordre Mondial »), inscrite sous la pyramide, au verso du Grand Sceau. Ralph Epperson a consacré 27 ans à étudier l'histoire des deux faces du Grand Sceau et a découvert que ses concepteurs ont engagé l'Amérique sur la voie de ce qu'on appelle un « Destin Secret ». Ce futur « destin », le NOUVEL ORDRE MONDIAL, est si sinistre que ceux qui souhaitaient les changements qu'il implique ont dû dissimuler cette vérité derrière des symboles. Cet ouvrage, LE NOUVEL ORDRE MONDIAL, offre une explication détaillée de la signification de ces symboles et de leur lien avec l'avenir de la nation. M. Epperson met ses recherches à la disposition du peuple américain afin qu'il puisse savoir précisément ce que ces planificateurs souhaitaient pour notre avenir. Et afin qu'il puisse prendre des mesures correctives.

Chapitre 39 La Solution 

La Bible enseigne qu’« un prophète n’est pas honoré dans son pays ». La raison en est évidente : personne ne souhaite entendre de mauvaises nouvelles. Je ne prétends pas être prophète, mais il est raisonnable de supposer que la plupart de ceux qui viennent de terminer la lecture de ce livre considéreront les informations transmises comme de « mauvaises nouvelles ». La solution est claire : toutes les personnes sensées doivent agir ensemble pour empêcher l’instauration du « Nouvel Ordre Mondial ». Ce n’est pas ici que je proposerai au lecteur concerné des pistes d’action. De nombreuses ressources existent déjà sur les solutions nécessaires à ce problème. Je me contenterai de partager cette pensée essentielle en conclusion, à l’intention de ceux qui cherchent une solution. Cette promesse se trouve dans 2 Chroniques 7:14 : « Si mon peuple, sur qui est invoqué mon nom, s’humilie, prie, recherche ma face et se détourne de ses mauvaises voies, alors je l’exaucerai des cieux, je pardonnerai son péché et je guérirai son pays. » Dieu a promis de guérir les nations malades. L'Amérique est malade, et son état s'aggrave. Il est temps de se mettre en quête de lui. Il guérira ceux qui le trouveront. 

Le détail donc en pdf ici:

https://dn790003.ca.archive.org/0/items/TheNewWorldOrder_342/TheNewWorldOrder.pdf

 

 

C) - Les BRICS face au nouvel ordre mondial : Un avenir incertain ?

Dans un monde où les certitudes s’effritent et où les équilibres géopolitiques vacillent sous l’effet de bouleversements économiques et de décisions politiques audacieuses, l’avenir des BRICS – cette alliance réunissant le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine, l’Afrique du Sud, et, depuis leur élargissement, l’Égypte, l’Éthiopie, les Émirats arabes unis, l’Iran et l’Indonésie – apparaît plus incertain que jamais. Le retour de Donald Trump à la tête des États-Unis, avec ses annonces de droits de douane massifs et son rejet des alliances traditionnelles, agit comme un séisme, bouleversant non seulement les marchés, mais aussi les dynamiques de pouvoir à l’échelle globale. 

Tel un joueur qui renverse la table de jeu, Trump oblige les acteurs internationaux à ramasser les cartes éparpillées et à repenser leurs stratégies. Pour les BRICS+, comme on les désigne depuis leur expansion, trois dimensions essentielles structurent leur rôle dans ce nouvel ordre mondial : l’économie, où ils ambitionnent de défier la suprématie du dollar ; la diplomatie, où ils incarnent une alternative au leadership occidental ; et la stratégie militaire, où leurs divergences internes limitent leur cohésion. Mais dans un monde redessiné par des rivalités exacerbées, cette alliance peut-elle encore prétendre à un rôle de premier plan, ou risque-t-elle de se dissoudre dans les contradictions de ses ambitions ?

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Une ambition économique fragilisée par l’incertitude

Depuis leur création, les BRICS ont cherché à s’affranchir de la domination économique occidentale, incarnée par le dollar comme monnaie de référence mondiale. Cette ambition a pris une forme concrète lors du sommet de 2023, avec la proposition d’une monnaie de réserve virtuelle, adossée à des métaux précieux, destinée à concurrencer le billet vert. Ce projet, bien que limité, a déjà trouvé des applications pratiques, notamment dans les transactions énergétiques entre la Russie et l’Inde, où les monnaies locales et cette nouvelle unité virtuelle ont été utilisées pour contourner les sanctions occidentales. L’idée d’une alternative au dollar, portée par la Russie et la Chine, répond à une logique claire : réduire la dépendance des économies émergentes vis-à-vis d’un système financier dominé par Washington. Cependant, ce rêve d’émancipation monétaire se heurte à des obstacles majeurs. Tout d’abord, l’Inde et le Brésil, deux poids lourds de l’alliance, ont publiquement réaffirmé leur attachement au dollar comme monnaie d’échange internationale, révélant des fissures dans la cohésion des BRICS+. Ensuite, la politique de droits de douane annoncée par Trump a plongé l’économie mondiale dans une incertitude paralysante, rendant l’avenir du dollar – et de ses concurrents potentiels – difficile à prédire. Cette guerre commerciale, qui menace de perturber les chaînes d’approvisionnement et de freiner la croissance mondiale, pourrait paradoxalement renforcer la position du dollar comme valeur refuge, au détriment des aspirations des BRICS+. Le projet de monnaie commune, encore à ses balbutiements, semble déjà reculer face à ces vents contraires, illustrant la difficulté de traduire une vision commune en réalité tangible dans un contexte de rivalités internes et de chaos économique global.

Une diplomatie tiraillée entre ambitions et contradictions

Sur le plan diplomatique, les BRICS se sont positionnés dès leur création comme une force d’opposition au leadership des États-Unis, de l’Europe et de leurs alliés – Japon, Canada, Corée du Sud, Australie. Portée par la Chine, qui représente à elle seule 70 % du PIB de l’alliance, cette coalition a cherché à incarner les aspirations du « Sud global », ces nations émergentes ou en développement qui revendiquent une voix plus forte dans la gouvernance mondiale. Cette posture a permis aux BRICS de se présenter comme une alternative à l’ordre occidental, en défendant un multilatéralisme qui contraste avec l’unilatéralisme souvent reproché aux États-Unis. Pourtant, l’élection de Trump et sa rupture avec les alliés traditionnels de Washington redessinent les contours de ce paysage diplomatique. En fragilisant l’axe transatlantique, Trump pousse l’Union européenne à chercher de nouveaux partenaires commerciaux, comme le Mercosur en Amérique latine ou les nations de l’ASEAN en Asie du Sud-Est. Ces dernières, conscientes des risques d’un monde dominé par trois superpuissances – États-Unis, Chine, Russie – cherchent à renforcer leurs propres alliances pour ne pas être reléguées au rang de simples spectateurs dans ce qu’on appelle déjà une « nouvelle Yalta », où les grandes puissances se partageraient les sphères d’influence. Ce redécoupage force les nations intermédiaires, y compris l’UE, à s’organiser pour défendre leurs intérêts, une dynamique qui pourrait affaiblir les BRICS+. En effet, la Chine et la Russie, piliers de l’alliance, font partie de ces superpuissances qui aspirent à redéfinir les zones d’influence, ce qui crée une tension interne : comment les BRICS+ peuvent-ils représenter le « Sud global » lorsque leurs leaders poursuivent des objectifs hégémoniques ? Cette contradiction fragilise l’unité de l’alliance, d’autant que des membres comme l’Inde, jalouse de son autonomie stratégique, rechignent à s’aligner trop étroitement sur Pékin ou Moscou. Ainsi, loin de renforcer leur influence diplomatique, les BRICS+ risquent de se retrouver pris en étau entre leurs ambitions collectives et les agendas divergents de leurs membres.

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Une cohésion stratégique minée par les rivalités

Sur le plan stratégique et militaire, les BRICS+ n’ont jamais formé un bloc uni, et leurs divergences internes constituent un obstacle majeur à leur émergence comme acteur global. Le cas le plus emblématique est celui des tensions entre la Chine et l’Inde, deux géants démographiques dont les relations sont marquées par une méfiance historique. Leur frontière himalayenne, l’une des plus militarisées au monde, reste un point de friction constant, ponctué d’incidents armés ces dernières décennies. Sur le plan maritime, une course aux armements oppose les deux pays, chacun cherchant à sécuriser ses routes commerciales et ses zones d’influence dans l’océan Indien et la mer de Chine méridionale. Cette rivalité structurelle limite toute perspective de coopération militaire au sein des BRICS+. Même la relation entre la Chine et la Russie, souvent présentée comme un contrepoids à l’Occident, apparaît plus opportuniste que durable. Leur convergence dans le contexte de la guerre en Ukraine, où Pékin soutient discrètement Moscou pour affaiblir l’OTAN, relève davantage d’une tactique à court terme que d’une alliance stratégique à long terme. Les BRICS n’ont d’ailleurs jamais ambitionné de devenir une alliance militaire, préférant se concentrer sur des objectifs économiques et diplomatiques. Cependant, les tensions géopolitiques actuelles – comme celles autour du détroit de Taïwan, où la Chine pourrait voir une opportunité d’affirmer ses revendications sur l’île, ou les provocations américaines sur des territoires comme le Groenland et le canal de Panama – affectent les membres individuellement plus que l’alliance dans son ensemble. Dans ce contexte, les BRICS+ peinent à définir une posture commune, leurs intérêts stratégiques étant trop divergents pour permettre une coordination efficace.

Vers un affaiblissement des BRICS+ ?

En définitive, le désordre mondial actuel semble davantage fragiliser les BRICS+ que les renforcer. Leur projet économique, bien que séduisant sur le papier, se heurte à des divergences internes et à l’instabilité provoquée par la guerre commerciale américaine. Leur ambition diplomatique, qui reposait sur une opposition au leadership occidental, est remise en question par la recomposition des alliances globales et les contradictions entre leurs membres. Enfin, leur absence de cohésion stratégique les rend incapables de répondre collectivement aux défis militaires du moment. L’alliance, déjà marquée par des failles structurelles, risque de perdre de sa pertinence dans un monde où les superpuissances imposent leurs règles. Pourtant, il serait prématuré de prononcer l’échec des BRICS+. Leur capacité à s’adapter à ce nouvel ordre mondial dépendra de leur aptitude à surmonter leurs divisions internes et à proposer une vision commune qui transcende les intérêts nationaux. Pour l’heure, les cartes sont à terre, et la nouvelle partie reste à jouer. Seuls les prochains mois révéleront si les BRICS+ peuvent encore prétendre à un rôle de premier plan ou s’ils seront relégués au rang de témoins d’un monde qu’ils ont un jour rêvé de façonner.

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Giuseppe Gagliano

Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

 

 

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