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août 22, 2026

Il faut s'attendre qu'une autre crise(2008), plus grave encore, surviendra. Hans Hermann HOPPE !

Une autre crise, plus grave encore, surviendra.

« Une inflation galopante nous attend. Lorsque la quantité de biens et de services dans l’économie ne varie guère alors que la masse monétaire double, cela se traduit par une hausse des prix »

, déclare Hans-Hermann Hoppe, professeur émérite d’économie à l’université du Nevada, à Las Vegas.

Le taux d'intérêt est le produit des effets mutuels de l'offre globale de fonds épargnés et de la demande pour ces fonds. Cela est un phénomène de marché. Mais la plupart des économistes pensent qu'une certaine institution peut déterminer que ce taux serait tel ou tel.


Il y a quelques années, vous avez déclaré dans une interview que « les gouvernements adorent les crises – en fait, ils les provoquent souvent, ou du moins y contribuent, afin de renforcer leur pouvoir ». Cela s'applique-t-il également à la crise économique actuelle ? 

Absolument. Il ne s'agit pas d'une crise du capitalisme, mais de celle des États et de leurs banques centrales. La cause en est – et tout le monde en conviendra – principalement la facilité d'accès au crédit. Comment cela a-t-il pu se produire ? Lorsque j'utilise ma propre épargne pour prêter de l'argent à quelqu'un, j'évalue très attentivement la capacité de cette personne à rembourser son prêt. Mais si je peux créer le prêt « à partir de rien » – simplement en imprimant de la monnaie – et que je sais, de surcroît, qu'en cas d'insolvabilité généralisée la banque centrale me sauvera quoi qu'il arrive, alors je prêterai à n'importe qui. Or, les États utilisent la crise comme prétexte pour accroître la réglementation des marchés financiers. C'est une excellente illustration du fait que les gouvernements provoquent des crises ; la population réclame ensuite davantage d'interventions pour les atténuer, ce qui conduit à des interventions toujours plus nombreuses... 

 Certaines entreprises privées tirent-elles profit de la crise ? Je pense notamment aux grandes banques comme Goldman Sachs ; on parle même d'un « complot Goldman ». 

 Oui. Aucun autre secteur n'est aussi étroitement lié à l'État que le secteur bancaire, en particulier des institutions comme Goldman Sachs. L'existence des banques centrales permet aux principales banques commerciales de procéder à une expansion du crédit. En fait, les banques commerciales figuraient parmi les groupes d'intérêt les plus influents ayant fait pression pour la création d'une banque centrale. 

C'est intéressant : sur ce point, vous seriez même d'accord avec Joseph Stiglitz. Lui aussi critique les liens entre Wall Street et le gouvernement. 

Mais Stiglitz n'est pas opposé à l'institution de la banque centrale. Il n'est pas contre le principe de la monnaie fiduciaire, c'est-à-dire une monnaie sans contrepartie réelle. Or, cette monnaie est naturellement aussi responsable de la crise. Tant que la monnaie est adossée à une marchandise, comme l'or par exemple, la masse monétaire et le volume des prêts ne peuvent être augmentés arbitrairement, car il est impossible d'accroître la quantité physique d'or existante. En revanche, la quantité de monnaie sans contrepartie réelle peut être augmentée à tout moment. Stiglitz ne s'insurge nullement contre le fait que l'État détienne le monopole de l'émission monétaire, ce qui constitue une erreur fondamentale. 

Vous affirmez que la science économique dominante actuelle, dont Stiglitz est l'un des principaux représentants, est en proie à une confusion totale. Une mauvaise conception de l'économie est-elle l'une des causes de la crise ? 

Au sein de la profession économique, il ne se trouve pratiquement personne pour remettre en question la nécessité de l'existence des banques centrales. Tout le monde s'accorde à dire que la concurrence du marché est bénéfique dans le secteur laitier, l'industrie automobile et d'autres domaines, car l'échec du socialisme a démontré que, sans marché ni concurrence, l'économie ne fonctionne tout simplement pas comme elle le devrait. En revanche, ces économistes soutiennent que l'un des biens les plus essentiels de l'économie — la monnaie — doit être produit en situation de monopole par une banque centrale, sans qu'il y ait de fournisseurs concurrents pour ce bien. La foi en ce « socialisme monétaire » est quasi omniprésente. Tout aussi omniprésente est l'incapacité de ces économistes à comprendre que le taux d'intérêt émerge du marché, plutôt que d'être fixé par les banques centrales ou les gouvernements. Le taux d'intérêt résulte de l'interaction entre l'offre globale de fonds issus de l'épargne et la demande pour ces mêmes fonds. C'est un phénomène de marché. Pourtant, la plupart des économistes s'imaginent qu'une institution peut fixer le taux à tel ou tel niveau. Dans tous les autres domaines, toutefois, ils considéreraient une telle approche comme étrange et néfaste.

Mais dans le secteur bancaire, on privilégie toujours la planification centralisée. 

Oui, tout à fait. C'est pourquoi l'idée selon laquelle cette crise serait une crise du capitalisme est absolument ridicule. Comment peut-on s'en prendre au marché alors que la monnaie et le crédit — à l'origine de la crise — ne sont pas produits par le marché ? Il s'agit du résultat d'une gestion défaillante de la planification centralisée en matière monétaire. 

 Pour l'heure, toutefois, la crise semble devoir déboucher davantage sur un durcissement de la réglementation que sur une libéralisation des marchés. Craignez-vous une telle évolution ? 

Oui. Les personnes qui réclament aujourd'hui une réglementation plus stricte la réclamaient déjà avant la crise. La meilleure réglementation consiste à laisser faire faillite les entreprises qui ont échoué. Si des banques ont mené une politique désastreuse en accordant des prêts risqués, elles doivent faire faillite. Ce n'est qu'ainsi qu'elles pourront tirer les leçons de leurs erreurs. Or, la situation actuelle est telle que les banques, après avoir commis des erreurs monumentales, se retrouvent récompensées. Les banques sauvées ne peuvent donc pas apprendre de leurs erreurs ; c'est pourquoi elles se livreront à de nouveaux excès à l'avenir, et ce, à une échelle encore plus vaste. En revanche, ceux qui ont agi avec prudence seront pénalisés par la hausse des impôts nécessaire au financement de ces sauvetages. 

Faut-il donc s'attendre à une crise encore plus grave à l'avenir, même si nous parvenons à surmonter celle-ci ? 

 Si nous sortons de cette crise grâce aux mesures actuelles, la prochaine — encore plus massive et plus grave — sera inévitablement programmée. 

Pourquoi les banques et les responsables politiques redoutent-ils tant la déflation ? Partagez-vous leurs inquiétudes ? 

Non. Une période de déflation, si elle devait survenir, serait de très courte durée. La raison en est qu'en temps de crise, les gens cherchent à détenir davantage de liquidités. Lorsque la demande de liquidités augmente, la masse monétaire diminue d'un montant correspondant à un multiple des sommes retirées du système. L'injection actuelle de monnaie dans le système n'est qu'une tentative de « compenser » les liquidités retirées par les particuliers. Une fois cette phase terminée, l'effet inverse se produira : avec le retour de la confiance dans le système bancaire, les réserves des banques augmenteront et la masse monétaire s'accroîtra dans une proportion multiple de ces réserves, ce qui entraînera une inflation véritablement massive. Ce que nous observons aujourd'hui n'est pas de la déflation, mais simplement une faible inflation, conséquence de la peur des gens et de leur volonté de conserver une grande liquidité.  

Une inflation massive est-elle inévitable ? 

À moins que les banques centrales ne prennent une mesure inédite — c'est-à-dire qu'elles ne retirent des liquidités du marché —, elle l'est effectivement. Mais j'ignore pourquoi elles agiraient de la sorte. Je m'attends à une inflation galopante. C'est tout simplement l'ABC de l'économie : lorsque le volume de biens et de services dans l'économie reste relativement stable alors que la masse monétaire double, cela se traduit par une hausse des prix.

Pensez-vous que les politiciens et les banquiers l'ignorent ? 

Ils en ont une certaine idée. Ils savent que la crise est due à la facilité d'accès au crédit, mais ils ne saisissent pas ce qui a rendu possible l'octroi de ces prêts. Aux États-Unis, on a constaté il y a quelques années que certains groupes de population possédaient moins de logements, étaient plus souvent dans l'incapacité de rembourser leurs emprunts, etc. On a alors invoqué une discrimination inacceptable : tout le monde devait pouvoir obtenir un prêt à des conditions identiques. Or, il est impossible d'accorder des prêts à des conditions identiques, car il faut tenir compte de la solvabilité et de la probabilité que chaque demandeur rembourse effectivement le prêt. 

Par exemple ? 

Par exemple, les Noirs n'ont généralement pas accès à des prêts aussi élevés que les Blancs, car le risque d'insolvabilité est plus important chez eux. Les Asiatiques peuvent obtenir des prêts plus élevés que les Noirs. Si l'on prête à tout le monde selon les mêmes critères, des personnes non solvables — qui, en réalité, n'ont pas les moyens d'emprunter — obtiendront un prêt dans bien plus de cas. 

 L'inflation profite-t-elle à certains groupes, comme les politiciens ou les banquiers ? Ce sont eux qui, les premiers, peuvent effectuer des achats aux anciens prix grâce à la nouvelle monnaie. 

C'est toujours le cas. C'est d'ailleurs pour cela que les banques entretiennent des liens étroits avec les gouvernements. La banque centrale crée de la monnaie, et les premières à en bénéficier sont les grandes banques commerciales. Viennent ensuite les plus gros clients de ces banques, et ainsi de suite. Naturellement, tous ceux qui ne sont pas de grands acteurs économiques et qui disposent d'un revenu fixe s'appauvrissent, dans les faits. Et ceux qui accèdent les premiers à cette monnaie s'enrichissent à leurs dépens. 

C'est peut-être aussi la raison pour laquelle ils redoutent tant la déflation. Dans ce cas de figure, une telle redistribution est impossible. 

Pour être plus précis, elle est beaucoup plus difficile. D'un point de vue théorique, la déflation ne présente pas de danger. Lorsque tous les prix baissent, non seulement le montant perçu par le fabricant pour ses marchandises diminue, mais il en va de même pour le coût des matières premières ou des produits intermédiaires nécessaires à la production. Par ailleurs, certains secteurs, comme celui de l'électronique grand public, connaissent une baisse constante des prix depuis des décennies. Bien que chacun sache que l'ordinateur portable qu'il achète aujourd'hui coûtera nettement moins cher dans un an, le secteur continue de se développer ; il ne s'effondre pas. Une baisse durable des prix ne signifie donc pas nécessairement qu'une industrie est en mauvaise santé économique. Dans un certain sens, la déflation est même nécessaire… 

Comment cela se fait-il ? 

Nous le voyons bien aujourd'hui : en augmentant artificiellement la masse monétaire, les gouvernements empêchent la baisse des prix, ils empêchent la déflation. Ils retardent le moment où les gens se diront qu'ils détiennent suffisamment de liquidités, ce qui permettrait à l'économie de repartir. 

 La déflation n'est pas non plus avantageuse pour les débiteurs, catégorie à laquelle appartiennent généralement les gouvernements. En revanche, l'inflation l'est : elle réduit la dette réelle. 

Oui, mais seulement tant qu'il s'agit d'une inflation imprévue. Si elle est anticipée, elle se traduira par des taux d'intérêt plus élevés et le résultat ne sera pas une redistribution des pensions. Par ailleurs, l'inflation constitue en réalité une forme d'imposition. 

 Voulez-vous parler d'un impôt inflationniste ? 

 L'inflation, c'est-à-dire la réduction du pouvoir d'achat de la monnaie, entraîne une baisse du revenu réel. Si je perçois un revenu fixe et que le taux d'inflation atteint, par exemple, dix pour cent, cela revient au même que si mon revenu était taxé de dix pour cent supplémentaires. La différence est que l'on ne s'en aperçoit généralement pas aussi vite, et que l'on ne comprend pas toujours comment cela s'est produit : lorsqu'on vous annonce une hausse des impôts pour l'année suivante, vous savez qui en est responsable. En revanche, lorsque vous perdez de l'argent à cause de l'inflation, beaucoup de gens ne s'en rendent même pas compte. C'est pourquoi les responsables politiques préfèrent l'inflation aux hausses d'impôts. On peut rejeter la faute de l'inflation sur des spéculateurs étrangers ou des courtiers avides, ce qui est impossible pour une augmentation des impôts.

Vous affirmez que les interventions gouvernementales actuelles pour contrer la crise mèneront à une crise majeure. Pensez-vous que les pays puissent privilégier l'inflation parce qu'elle est, dans certaines circonstances, avantageuse pour les débiteurs ? Et, comme nous le savons, les gouvernements ont tendance à être endettés. 

 Face à un problème, la réaction normale consiste à épargner davantage pour disposer des fonds nécessaires à sa résolution. Or, lorsqu'on se contente d'imprimer de la monnaie, on sait qu'il faudra rembourser les obligations d'État. On sait qu'elles devront finir par être payées. Par les générations futures de contribuables. Vous ne faites pas partie de ces générations, mais vous pouvez dépenser l'argent dès maintenant. La démocratie est un terreau fertile pour la myopie politique. Elle transforme l'individu, le poussant à se comporter comme un jeune enfant. Un problème survient ? On peut le résoudre immédiatement : il suffit d'émettre des obligations d'État ! Peu importe qui devra les rembourser à terme ; l'essentiel est de pouvoir dépenser l'argent tout de suite. D'autres générations suivront et, en fait, je serai peut-être mort bien avant que la dette ne doive être réglée. 

 Un entrepreneur privé agit-il différemment ? 

 Oui. Il sait que s'il s'endette, il sera le seul à devoir rembourser. En revanche, personne ne tient les gouvernements pour responsables de la dette qu'ils contractent ; prenez l'exemple de Bush. Il n'existe aucune responsabilité personnelle en matière de dette. Un particulier peut tout perdre en s'endettant, contrairement à un homme politique. Et lorsqu'un homme politique peut agir ainsi — si la structure des mesures de relance l'y incite —, il est presque dans sa nature d'adopter ce comportement. 

C'est donc une autre raison pour laquelle vous préférez la monarchie comme forme d'organisation de l'État ? 

Je pense que les monarques envisagent généralement les choses dans une perspective à plus long terme. Ils se soucient davantage du bien-être du pays. Ils souhaitent transmettre le pays à leurs successeurs en bon état. 

Vous soutenez que les gouvernements non seulement aiment les crises, mais les fabriquent même ; que Roosevelt était au courant de l'attaque de Pearl Harbor à l'avance, et que Bush était peut-être informé des projets d'attentats contre le World Trade Center... 

Procédons par ordre : pour ce qui est de Roosevelt, nous savons qu'il était au courant. Dans le cas de Bush, je soupçonne qu'il le savait aussi. Mais cela n'a pas été prouvé ; il faut toujours du temps pour que de tels documents soient rendus publics. Mais cela servait les intérêts des deux parties : l'attaque a permis à Roosevelt d'entrer dans la Seconde Guerre mondiale — ce qu'il souhaitait faire de toute façon, mais sans disposer du soutien suffisant de l'opinion publique et des médias. Une attaque telle que le bombardement de Pearl Harbor peut modifier instantanément l'opinion publique. Après les attentats du 11 septembre, le public s'est également rallié immédiatement à Bush. 

Pensez-vous que les gouvernements sont tentés de susciter chez le public un sentiment de menace afin de mieux contrôler la population et de pouvoir intervenir plus facilement ? 

 Je pense que c'est le cas dans presque tous les pays. Les gouvernements créent aussi souvent des organisations dites non gouvernementales (ONG) ; ces entités, en apparence indépendantes, font ensuite pression pour que les gouvernements interviennent davantage dans certaines situations. Or, pour beaucoup d'entre elles, la seule source de financement provient de l'État. Les gouvernements soutiennent donc ces organisations qui, « en retour », militent pour un renforcement des pouvoirs publics, par exemple dans la lutte contre le prétendu réchauffement climatique : elles demandent aux gouvernements de protéger les pauvres ours polaires, d'empêcher la fonte des icebergs, et ainsi de suite. 

Pensez-vous que les gouvernements puissent orienter la recherche scientifique dans le sens qui les arrange, et que le prétendu réchauffement climatique en soit l'un des résultats ? 

Oui, le réchauffement climatique n'est qu'une crise de plus parmi celles que les gouvernements — comme je l'ai déjà dit — affectionnent tant. Toutefois, ce sujet est passé quelque peu au second plan en raison de la crise financière. Ce n'est plus la priorité absolue, mais dès que la crise sera terminée, il reviendra sur le devant de la scène. Peu importe, au fond, qu'il fasse un peu plus chaud ou un peu plus froid. L'essentiel est que la réponse à de telles évolutions ne devrait pas relever de l'intervention gouvernementale. Les gens sont capables de s'y adapter par eux-mêmes. Il y a plusieurs siècles, les températures moyennes étaient bien plus élevées qu'aujourd'hui. En Angleterre, on cultivait la vigne ; en Caroline du Nord, des oranges : ce qui est impossible de nos jours. En réalité, les périodes de refroidissement sont, dans une large mesure, plus préjudiciables à l'humanité que les périodes de réchauffement. Quant à la montée du niveau des océans ? Certaines régions en pâtiront — les prix y baisseront —, tandis que d'autres en tireront profit. Il y a des millions et des millions d'individus et d'adaptations à venir. Par conséquent, il n'y a, en fait, aucun problème lié au réchauffement climatique.

Êtes-vous d'accord pour dire que les gouvernements tentent de placer sous leur contrôle la science, les universités et le monde universitaire en général ? C'est ce que m'a affirmé William Butos, qui étudie l'économie de la science selon l'approche de l'école autrichienne. Un autre économiste de la même école, Thomas DiLorenzo, a indiqué qu'il ne restait aux États-Unis qu'un seul établissement d'enseignement supérieur n'ayant reçu, à ce jour, pas le moindre centime de fonds publics : le Grove City College, en Pennsylvanie. 

C'est exact, aussi bien pour les établissements publics que pour les privés. Même les écoles privées ont besoin d'une accréditation ; si elles n'enseignent pas ce que les gouvernements exigent, elles risquent de ne pas l'obtenir. Par ailleurs, une partie des financements de la recherche provient de sources étatiques. 

D'un côté, les gouvernements profitent de problèmes tels que le réchauffement climatique pour renforcer leur pouvoir, comme vous le dites. D'un autre côté, toutefois, la grande majorité du public — c'est-à-dire les électeurs — y croit, ou du moins n'adopte pas un regard aussi critique à ce sujet. Comment cela se fait-il ? 

 Cela nous ramène à la question de l'éducation. Les programmes scolaires et les modalités de l'enseignement, de la maternelle à l'université, sont définis par les gouvernements. Ils disposent donc d'un certain avantage pour convaincre la population de la justesse de leur point de vue. De plus, de nombreux acteurs du secteur éducatif sont rémunérés grâce à l'impôt. C'est pourquoi les grands axes de la propagande gouvernementale sont acceptés par le grand public. 

 Un nombre croissant de personnes sont rémunérées par l'État ; il n'est donc évidemment pas dans leur intérêt de faire pression contre le gouvernement, quelle que soit la forme que cela prendrait. 

C'est la raison pour laquelle les gouvernements apprécient la forme actuelle du système de retraite. La méthode classique pour assurer ses vieux jours consiste à épargner et à acquérir une ou deux maisons grâce à cette épargne. Une fois à la retraite, on peut alors vendre ces biens immobiliers et vivre du produit de la vente. Le modèle actuel, fondé sur le contrat entre générations, implique que les actifs financent les retraités, ce qui nécessite de maintenir une pression fiscale élevée. Si l'État cessait de lourdement taxer les travailleurs, tous les retraités verraient leur niveau de vie chuter considérablement. La majeure partie de la population dépend donc de la fiscalité étatique. Je crains qu'il ne soit difficile de changer cela, car une telle réforme menacerait la subsistance des personnes dépendantes de l'État. Or, bien peu d'individus sont totalement indépendants de l'État. 

Est-ce pour cela qu'un nombre croissant de personnes manquent d'esprit critique ? Qu'elles agissent comme un troupeau ? 

Comme je l'ai dit, la démocratie transforme beaucoup de gens en jeunes enfants. Elle leur fait croire que tous les problèmes peuvent être résolus rapidement et facilement si l'on élit les bonnes personnes, si l'on imprime de la monnaie ou si l'on redistribue la richesse d'un groupe d'habitants à un autre. Elle entretient chez eux une mentalité puérile. 

 C'est intéressant : vos opinions rejoignent parfois celles de la gauche, voire de l'ultra-gauche. 

La gauche n'a pas toujours tort. Elle sait, elle aussi, que l'État commet des méfaits. Parfois, la gauche fait preuve de plus de réalisme que le courant dominant. Il semble aussi qu'il existe une étroite collaboration entre les gouvernements et les grandes entreprises. 

Êtes-vous donc davantage opposé aux idées dominantes et conformistes qu'à certaines thèses de gauche ? 

 La gauche sait très bien décrire certains problèmes, mais les solutions qu'elle propose sont généralement ridicules. Elle dénonce à juste titre les complots, les situations où certains sont favorisés au détriment d'autres, ou encore les alliances entre l'État et les banques. À cet égard, son diagnostic est souvent juste. En revanche, les solutions qu'elle préconise sont presque toujours erronées. 

Vous croyez donc aux théories du complot ? C'est aussi un trait caractéristique de la pensée de gauche... 

Oui, mais il n'est pas nécessaire de croire à un complot unique et gigantesque. La réalité est que beaucoup de gens complotent, d'une manière ou d'une autre, pour amener autrui à agir dans un certain sens. Même des personnes sans grande influence — vous ou moi, par exemple — tentent parfois d'atteindre un objectif en influençant quelqu'un d'autre, en jouant de leurs relations, etc. Pourquoi imaginer que les puissants et les influents ne feraient pas de même ? Bien sûr qu'ils le font. Mais il existe aussi des complots qui s'opposent et finissent, dans une certaine mesure, par s'annuler mutuellement. La plupart des événements dans le monde se produisent parce que quelqu'un a voulu qu'ils aient lieu. L'histoire n'est pas une simple succession d'accidents. 

Hans-Hermann Hoppe

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Hans-Hermann Hoppe (59 ans) Professeur d'économie d'origine allemande et figure de l'anarcho-capitalisme, il a enseigné à l'université du Nevada, à Las Vegas, jusqu'à l'année dernière. Il vit désormais avec son épouse dans le pays d'origine de celle-ci, la Turquie. Outre l'économie, il étudie l'histoire, la philosophie et la sociologie ; il a d'ailleurs eu pour directeur de thèse Jürgen Habermas, philosophe et sociologue allemand de premier plan. Aux États-Unis, il a étroitement collaboré avec Murray Rothbard, penseur libertarien emblématique. Hoppe est un opposant aux grands ensembles étatiques (« Mieux vaut 200 duchés de Luxembourg qu'une seule Union européenne ») et il roule en Mercedes.

 Une version abrégée de cet entretien, réalisé à Prague, a été publiée dans le numéro 19 de l'hebdomadaire *Týden*, le 11 mai 2009.

https://www.lukaskovanda.cz/en/interviews-with-nobelists/hans-hermann-hoppe/

juin 13, 2026

FRANCE TRADITION ET INNOVATION: Que restera-t-il ?

Sommaire:

A) - Petite histoire des grandes innovations : des craintes à la prospérité

B) -  Vin, terroirs, gastronomie : cet autre patrimoine que certains voudraient voir disparaître

C) - Choose France : un pays en mal d’innovation

 


 

A) - Petite histoire des grandes innovations : des craintes à la prospérité

L’émergence de technologies de rupture a toujours suscité, au cœur des sociétés, un puissant mélange de fascination et d’effroi. À chaque grande vague d’innovation, une angoisse récurrente s’empare de l’opinion publique : celle de l’obsolescence de l’homme, de la destruction massive des emplois et, in fine, de la fin du travail. Pourtant, l’histoire économique nous enseigne avec constance que ces craintes, bien que légitimes et souvent douloureuses à court terme, se heurtent systématiquement à une réalité plus complexe et fondamentalement créatrice de valeur. Mieux : l’histoire nous apprend comment identifier les effets indésirables et les risques, et comment les minimiser tout en bénéficiant des apports positifs de la technologie.

 


 

L’imprimerie : la première révolution de l’information

Les prémices de l’imprimerie à caractères mobiles en métal datent de 1450 à Mayence, sous l’impulsion de Gutenberg. Dès son apparition, l’angoisse est immense au sein des abbayes et des corporations. Les moines copistes et les scribes voient leur monopole s’effondrer et leur rôle évoluer. En 1492, l’abbé Johannes Trithemius rédige ainsi De laude scriptorum (paradoxalement imprimé par la suite), faisant l’apologie des scribes face à l’imprimerie et alertant sur le risque que les moines perdent leur discipline spirituelle liée au travail manuel.

Dans les faits, la baisse drastique du coût du livre a provoqué une explosion de la demande liée à l’alphabétisation et démocratisé l’accès à l’information. Si plusieurs milliers de postes de copistes ont disparu, l’imprimerie a jeté les bases de l’économie de la connaissance, augmentant le PIB européen par l’éducation, et engendrant des dizaines de milliers de nouveaux métiers dans la chaîne du livre – qu’il s’agisse d’auteurs ou d’ouvriers du livre.

La Machine à Tisser : L’étincelle industrielle

L’automatisation du tissage arrive en France avec le métier Jacquard en 1801. Les craintes sur l’emploi furent alors d’une violence inouïe : les artisans tisserands de la soie y voient la destruction de leur savoir-faire, ce qui conduit à la célèbre révolte des Canuts à Lyon en 1831. Toutefois, le paradoxe de Jevons, selon lequel la baisse du prix d’un produit peut entraîner une hausse de la demande telle qu’elle induit une hausse de l’activité et du chiffre d’affaires, s’est pleinement appliqué. La machine ayant rendu le textile moins cher, la demande de vêtements a fortement augmenté. Au lieu de détruire un secteur économique, l’industrie a embauché massivement, faisant du textile le premier moteur du PIB français au XIXᵉ siècle.

La Vapeur et le Train : la contraction de l’espace

Les travaux de Denis Papin (1690) et James Watt (1769) posent les bases. En France, le marquis de Jouffroy d’Abbans fait naviguer un bateau à vapeur dès 1776, mais le pays, riche en bois et en main-d’œuvre, tarde à l’adopter. L’arrivée massive dans l’industrie française se fait sous la Monarchie de Juillet (1830-1848) et sa démocratisation prendra environ 50 ans. La peur se concentre alors logiquement sur les métiers de la force motrice. Les meuniers traditionnels et les haleurs de bateaux redoutent l’obsolescence de leurs fonctions. Pourtant, la vapeur fut le cœur de la première révolution industrielle, générant une croissance inédite dans l’histoire humaine. Dans le même temps, la locomotive bouleverse les distances à partir de 1825. Les relais de poste et les cochers de diligences crient à la faillite. S’y ajoutent des craintes irrationnelles, l’homme politique Adolphe Thiers estimant que le train n’est qu’un « jouet », tandis que d’autres s’inquiètent des effets mortels des écarts de température dans les tunnels. La réalité fut la création d’un marché national unifié et une contribution monumentale au PIB via de gigantesques chantiers d’infrastructures.

L’électricité : la lumière et le confort

L’électricité a été découverte par Volta (1800) puis développée notamment par Edison. Elle frappe les esprits en France lors de l’Exposition internationale de l’Électricité à Paris en 1881 et la démocratisation, freinée par la Première Guerre mondiale, s’accélère grâce au programme d’électrification rurale dans les années 1930, pour s’achever dans les années 1950. À l’époque, le syndicat des gaziers mène de violentes campagnes de dénigrement contre ce développement, et la profession des allumeurs de réverbères, très présente à Paris, multiplie les grèves face à cet « ennemi invisible » accusé de causer des incendies mortels.

Tout le monde a oublié les 4000 allumeurs de réverbères parisiens. Ce dont on se souvient, c’est que l’électricité a accompagné la Seconde révolution industrielle et le développement du travail à la chaîne motorisé, ainsi que l’émergence du secteur de l’électroménager. L’éclairage électrique a permis l’allongement du temps de travail et de loisir nocturne. Au total, l’électricité est à l’origine d’une part significative des gains de productivité des Trente Glorieuses. L’effet indésirable fut la dépendance croissante aux ressources énergétiques.

Internet : la première révolution numérique

Internet est né avec ARPANET (1969) aux USA, et a également bénéficié de contributions françaises comme celle de Louis Pouzin. En France, son adoption est pourtant d’abord entravée par le succès national du Minitel, avant qu’apparaissent les premiers fournisseurs d’accès grand public en 1994. La démocratisation s’est accélérée avec l’arrivée de l’ADSL au début des années 2000.

Dans les années 1990, des ouvrages comme La Fin du travail de Jeremy Rifkin (1995) prédisent un chômage massif. D’autres craignent la disparition des agents de voyage, des postiers (concurrencés par l’e-mail) ou du petit commerce face à la naissance du e-commerce. Enfin, l’arrivée d’Uber sur le marché du transport se heurte à l’opposition des syndicats de taxi. À l’aube des années 2000, la révolution semblait immédiate : des milliards étaient injectés dans la « convergence des médias » par Vivendi, et des « pure players » internet menaçaient de remplacer épiceries, magasins de prêt-à-porter et même le Père Noël (à l’image de la société pere-noel.fr, dont les promesses extravagantes et la gestion approximative ont été sanctionnées par la justice[1]).

Certaines promesses se sont bel et bien réalisées, mais beaucoup plus tard, et avec des gagnants différents – Netflix plutôt que Vivendi. Et la disparition de l’emploi attendue n’a pas eu lieu : la France a actuellement un taux de chômage inférieur à 8%, très loin de celui de la fin des années 90 (proche de 10%). L’impact sur le secteur du transport permet de mieux comprendre comment cela est arrivé : si le nombre de taxis a peu évolué (environ 60.000), la valeur de revente de la « plaque » de taxi a été divisée par 3 et on voit clairement les files s’allonger dans les gares. A côté de cela, on compte 70.000 emplois de VTC en plus, et des situations courantes il y a 30 ans (se retrouver à 2 heures du matin au centre de Paris sans pouvoir trouver de taxi) paraissent désormais anachroniques. L’éviction fiscale a changé de nature : avant c’était la machine à carte bleue du taxi qui était étonnamment souvent en panne, désormais les courses sont comptabilisées précisément mais la marge des plateformes fuit hors de portée du fisc français (Luxembourg notamment).

À la fin des années 80, Solow avait énoncé le paradoxe qui porte son nom : on voyait les ordinateurs partout, sauf dans les statistiques de productivité. Avec le recul, on voit cette productivité : on estime désormais qu’elle représente environ 20 points de PIB, qui ont été gagnés en 25 ans – soit 0,8 % par an. Les changements que l’on imaginait immédiats en 2000 se sont produits, mais plus tardivement, ce qui a rendu l’adaptation de l’emploi et de l’économie plus simple qu’anticipé. Si l’on avait annoncé à n’importe lequel d’entre nous en 2000 qu’il faudrait attendre 20 ans pour que la prise de rendez-vous avec un médecin puisse se faire de façon informatique, personne n’y aurait cru ! Autre phénomène : ce gain de productivité est arrivé à une époque où le reste de la productivité s’est effondré : loin de provoquer un cataclysme sur l’emploi, la productivité d’internet nous a évité l’affaissement de pouvoir d’achat que nous aurions subi sans cette technologie.

Enfin notons qu’internet a apporté de nombreux bénéfices non monétaires (perdre moins de temps pour s’orienter dans une ville que l’on ne connaît pas, échanger avec ses proches) ainsi que quelques effets indésirables (notamment le fonctionnement de notre démocratie, dont les règles définies à l’ère du cheval et du papier font l’objet d’attaques régulières[2] de puissances étrangères plus agiles que nous pour utiliser le numérique contre nous).

L’Intelligence Artificielle : Le choc cognitif et le paradoxe de la productivité

L’idée que l’ordinateur puisse reproduire la pensée humaine n’est pas nouvelle et depuis le tout début de l’informatique, l’intelligence artificielle a connu plusieurs phases de développement suivies de déception avant de prendre l’importance qu’on lui connaît actuellement.

Le premier espoir nait dans les années 1950 avec le perceptron de Frank Rosenblatt en 1957, premier réseau de neurones artificiels dont les applications concrètes se limitaient à la classification visuelle de formes simples, avant que ses limites ne conduisent au premier « hiver de l’intelligence artificielle ». Il est matérialisé par un ouvrage publié en 1969 par Minsky et Papert, qui démontre l’impossibilité pour le perceptron de réaliser des opérations mathématiques simples.

Une autre approche a été l’intelligence artificielle symbolique et les langages de résolution de clauses comme Prolog (1972), qui permettent de décrire certains types de problèmes et d’en obtenir une solution. On peut également citer le programme ELIZA (Joseph Weizenbaum, 1966), utilisant des reconnaissances de patterns pour simuler un psychothérapeute en service client, ou le système de diagnostic médical MYCIN. Mais passé les premiers espoirs, ces solutions montrent rapidement leurs limites et restent loin du « test de Turing » : confronté à ces « intelligences », tout utilisateur comprend vite qu’il parle à une machine.

Une voie nouvelle s’ouvre en 1989 lorsque Yann LeCun applique avec succès l’algorithme de rétropropagation à des réseaux de neurones convolutifs (CNN) pour la reconnaissance de chiffres manuscrits (tels que les codes postaux sur les enveloppes), une technologie immédiatement déployée dans la vie réelle pour le tri automatisé des chèques bancaires et du courrier postal. Parallèlement, d’autres formes de réseaux de neurones tels que les réseaux de neurones récurrents (RNN) sont développées, et permettent des progrès significatifs au début des années 2000 pour des applications comme la reconnaissance vocale.

Au-delà de ces découvertes de nouvelles techniques, la véritable explosion des performances de l’intelligence artificielle s’explique par la « Leçon Amère » (The Bitter Lesson) théorisée par Richard Sutton en 2019. Il constate que la méthode la plus efficace pour résoudre un problème est moins de trouver des algorithmes sophistiqués que d’attendre que les coûts des ordinateurs baissent suffisamment pour pouvoir résoudre ce problème « par la force brute » avec une puissance de calcul massive. C’est une leçon amère, car l’histoire récente de l’intelligence artificielle nous enseigne que la force brute bat l’ingéniosité, et qu’une technologie initialement médiocre (comme l’était ChatGPT 2) deviendra rapidement beaucoup plus efficace.

Ainsi le coût d’un TERAFLOP de calcul, c’est-à-dire la réalisation de mille milliards d’opérations mathématiques, est passé de plusieurs millions de dollars il y a trente ans à quelques dizaines de dollars actuellement. Un téléphone mobile haut de gamme peut en faire 6 par seconde et on peut louer une puissance bien supérieure sur le cloud sans rien avoir à investir.

Cette abondance inouïe de calcul abordable a permis l’émergence en 2017 de l’architecture Transformer (publiée par Ashish Vaswani et son équipe chez Google), qui a levé les goulots d’étranglement séquentiels des RNN et servi de fondation directe aux grands modèles de langage (LLM).

Aujourd’hui, le succès des solutions comme ChatGPT-4 d’OpenAI repose sur l’accès à des masses d’informations considérables sur internet (parfois en prenant quelques libertés avec le droit d’auteur, ou en appliquant la version anglo-saxonne de ce droit, plus permissive) sur la capacité à réaliser des volumes de calculs astronomiques à la demande sur le cloud et sur la possibilité de proposer une application à des milliards d’utilisateurs de façon quasi instantanée.

Les investissements mondiaux dans l’IA atteignent désormais des sommets vertigineux : 1000 milliards par an, si l’on additionne le capital-risque, les infrastructures (datacenters, processeurs) des géants technologiques et la transformation des entreprises aux Etats-Unis, en Chine et dans une moindre mesure ailleurs. Pourtant, trois ans après l’irruption de ChatGPT, on n’en voit toujours pas l’impact macroéconomique dans les statistiques de productivité. Une étude de février 2026, portant sur des milliers de dirigeants et pilotée par le très sérieux National Bureau of Economic Research (NBER), ne constate ainsi aucun gain de productivité sur le passé et estime à seulement 1 ou 2 % d’ici trois ans les gains à venir. Si cette tendance se confirme dans les années à venir, on serait sur une courbe comparable à celle d’internet : un impact important sur la productivité, mais plus long à venir que ne l’affirment les gourous de la tech et les consultants à la recherche de la prochaine mission.

Pour l’IA comme dans le cas d’Internet, l’économiste Erik Brynjolfsson explique cette inertie par le temps nécessaire à la réalisation de « co-investissements » : on peut commander un serveur ou souscrire une licence logicielle en un clic, mais il est beaucoup plus long et coûteux de réorganiser les processus de l’entreprise, de former ses équipes ou d’inventer de nouveaux modèles d’affaires. En outre, ces efforts coûtent massivement avant de rapporter, ce qui fait d’abord baisser la productivité avant qu’elle n’augmente.

Ceux qui pilotent aujourd’hui des projets d’IA sur le terrain constatent ces mêmes frictions, et l’enquête de la NBER citée plus haut ne dit pas autre chose. Tout ceci pousse à l’humilité résumée par la loi d’Amara : nous surestimons systématiquement l’impact de la technologie à court terme, mais nous le sous-estimons dramatiquement à long terme.

Naviguer entre confiance et vigilance

À la lecture des siècles passés, nous pouvons et nous devons aborder les ruptures technologiques en cours avec une confiance globale. Toute innovation majeure, malgré les perturbations et les angoisses initiales, s’avère fondamentalement positive pour le développement et la création de richesse collective.

Cependant, cette confiance macroéconomique ne doit pas occulter la brutalité des transitions, et l’existence d’effets indésirables qui méritent d’être régulés. Dans ce contexte, notre attention doit se focaliser sur deux risques critiques.

Le premier risque concerne les secteurs menacés et le « déversement ». La théorie du déversement économique d’Alfred Sauvy stipule que les gains de productivité nécessitent que l’on accompagne le passage des emplois des secteurs où ils sont rendus sans objet par la technologie, vers ceux où ils répondent à de réels besoins. En matière de santé, de justice ou de sécurité, les besoins sont considérables. Et il est préférable pour les Français de payer des emplois qui leur sont utiles plutôt que des tâches largement mécanisables. L’enjeu majeur est d’organiser et de financer la reconversion des professionnels touchés pour éviter une fracture sociale. C’est le vieux sujet, qui a étonnamment peu progressé depuis trente ans, du passage d’un modèle social centré sur la dépense passive (qui utilise ses moyens pour les allouer à ceux qui sont dans une situation de sous-emploi) à un modèle plus proche du modèle « nordique » centré sur la dépense active (qui met des moyens plus importants pour accompagner le passage d’une situation de sous-emploi ou de sous-productivité vers un emploi de meilleure qualité).

Le deuxième risque est le risque du retard technologique. Dans une économie isolée, on peut ralentir le progrès sans que personne n’en prenne conscience. Dans une économie mondialisée, l’hésitation se paie au prix fort et se traduit rapidement en décrochage économique. Une nation ou une entreprise qui tarde à adopter, à intégrer et à co-investir dans la réorganisation de ses processus s’expose à un décrochage fatal face à ses concurrents plus agiles. La question pour la France n’est pas de décider si elle veut vivre dans un monde où l’on n’utilise ni l’intelligence artificielle ni internet. Son seul choix est de décider si elle veut utiliser les opportunités de ce monde et capitaliser sur ses propres forces pour augmenter sa productivité autant que possible – et donc son pouvoir d’achat mais aussi son pouvoir d’influence dans le monde. Et de noter que fermer la porte au progrès, ce serait à la fois appauvrir ceux qui auraient pu en tirer des opportunités, et se priver de la richesse nécessaire pour financer les fameuses politiques actives évoquées plus haut.

L’innovation demeure un moteur incontestable de notre prospérité future. Son succès ne réside pas dans un rejet craintif, mais dans notre capacité collective à en contrôler les risques tout en s’organisant avec pragmatisme pour en extraire la valeur.

Vincent Champain

Vincent Champain est dirigeant d’entreprise et président de l’Observatoire du Long Terme (www.longterme.org), think tank dédié aux stratégies et aux enjeux de long terme.

[1] https://www.zdnet.fr/actualites/pere-noelfr-les-anciens-dirigeants-ecopent-de-30-et-6-mois-de-prison-ferme-39130971.htm

[2] Voir notamment https://longterme.org/2025/08/manipulation-et-polarisation-de-lopinion-sur-bfm-la-librairie-de-leco.html

 

 

B) -  Vin, terroirs, gastronomie : cet autre patrimoine que certains voudraient voir disparaître

Depuis plusieurs mois, les alertes se multiplient sur l’état du patrimoine religieux français. Églises vandalisées, chapelles abandonnées, cimetières profanés : les atteintes à notre héritage matériel suscitent enfin l’émotion qu’elles méritent. La sénatrice Valérie Boyer appelle à juste titre à un sursaut national. Mais un autre patrimoine, moins visible parce qu’il demeure vivant, est lui aussi fragilisé : celui du vin.

 


 

Car le vin n’est pas seulement une boisson. Il est un paysage, une histoire, un savoir-faire, une mémoire collective. Il est une part de ce que la France a été, de ce qu’elle est encore et de ce qu’elle pourrait cesser d’être si nous continuons à le considérer avec gêne, voire avec mépris.

La vigne a façonné la France bien avant la naissance de l’État moderne. Des générations de moines bénédictins et cisterciens ont défriché les coteaux, bâti les terrasses, sélectionné les cépages, perfectionné les méthodes de vinification. Du Jura à la Champagne, de la vallée du Rhône au Languedoc, ils ont sculpté les paysages que des millions de touristes admirent aujourd’hui. Les climats bourguignons inscrits au patrimoine mondial ne sont pas seulement un exploit agricole : ils sont l’aboutissement de siècles de travail patient, d’observation et de transmission.

Le vin est également indissociable de l’histoire spirituelle de l’Europe. Il occupe une place centrale dans le judaïsme comme dans le christianisme. Il accompagne le shabbat, les fêtes, les bénédictions. Il devient, dans l’eucharistie, le signe même de l’alliance entre Dieu et les hommes. Même dans l’islam, souvent présenté de manière monolithique, l’histoire est plus complexe. Les grands poètes soufis ont fréquemment utilisé l’ivresse comme métaphore de l’union mystique. Le vin y symbolisait parfois l’abandon de soi devant le divin.

Or, depuis plusieurs années, le regard porté sur le vin change. La baisse de sa consommation résulte évidemment de phénomènes multiples : évolution des modes de vie, urbanisation, préoccupations sanitaires, nouvelles habitudes de loisirs. Mais un autre facteur demeure souvent absent du débat public : la progression d’un discours rigoriste qui tend à présenter toute consommation d’alcool comme moralement suspecte et culturellement condamnable.

Il faut être clair : chacun est libre de boire ou de ne pas boire. Cette liberté est l’un des fondements de notre société. Beaucoup de Français de culture musulmane ne consomment pas d’alcool et personne ne songe à le leur reprocher. Beaucoup d’autres en consomment occasionnellement. Des milliers travaillent dans la viticulture, la restauration ou l’hôtellerie. Les cafés kabyles font partie depuis longtemps du paysage social français. La réalité du pays est celle du brassage, de la coexistence et de la diversité des pratiques.

Ce qui devient problématique, en revanche, c’est lorsque certains prétendent transformer un choix personnel en norme collective et présentent les symboles culturels français comme autant d’instruments d’exclusion. Nul n’est obligé de boire du vin, pas plus qu’il n’est obligé de manger du porc, d’assister à une messe ou de participer à une fête traditionnelle. Mais considérer que la simple existence de ces pratiques constituerait une agression revient à nier ce qu’est une civilisation : un héritage commun que chacun est libre d’adopter, de critiquer ou d’ignorer, mais non d’effacer.

La France demeure l’une des premières destinations touristiques au monde. Sa gastronomie participe largement à son rayonnement. Ses chefs sont célébrés sur tous les continents. Ses grands crus s’échangent à des prix qui témoignent autant de leur rareté que de leur prestige. Certaines bouteilles sont même devenues des placements recherchés par les collectionneurs internationaux. Derrière ces succès se trouvent des centaines de milliers d’emplois : vignerons, tonneliers, pépiniéristes, cavistes, restaurateurs, transporteurs, sommeliers, exportateurs.

Pourtant, un discours de dénigrement s’installe progressivement. Le vin, le fromage, la ruralité, l’agriculture deviennent parfois les symboles d’une France prétendument ringarde, provinciale ou dépassée. Je repense souvent à cette polémique où l’on expliquait que la gastronomie française ne pouvait être réduite au vin et au fromage puisque les Français mangent désormais des sushis. Certes. Mais il n’existe pas en France une filière économique, agricole, paysagère, culturelle et patrimoniale du sushi comparable à celle du vin. Confondre une mode culinaire avec un héritage millénaire relève d’une étrange amnésie.

Cette condescendance frappe d’ailleurs souvent les mêmes catégories : les agriculteurs, les éleveurs, les vignerons, les habitants des campagnes. Ceux qui entretiennent les paysages que d’autres photographient le week-end. Ceux qui préservent les terroirs dont l’existence paraît évidente à ceux qui n’ont jamais taillé une vigne ni travaillé une terre. Ceux qui produisent ce que les citadins consomment quotidiennement tout en leur reprochant parfois d’exister.

La France possède pourtant cette singularité admirable : être simultanément populaire et raffinée, paysanne et savante, conviviale et sophistiquée. Le vin en est l’une des expressions les plus accomplies. Il est à la fois le verre partagé lors d’un repas familial et le sujet d’études infinies sur les terroirs, les cépages, les millésimes et les méthodes de vinification.

Je viens moi-même d’un milieu où l’on buvait peu de vin. Je me souviens de mon embarras devant les conversations savantes chez les cavistes ou lors de certains dîners. Puis j’ai découvert un univers de savoirs, de gestes, de paysages et de traditions. Comme toute culture, celle du vin s’apprend. On peut l’aimer ou non. Mais elle mérite le respect.

Car le vin n’est pas seulement un produit de consommation. Il est une archive vivante ; la mémoire du territoire. Une forme de sacré, au sens où il relie les générations entre elles (c’est l’étymologie de religio) et rappelle que certaines œuvres humaines nécessitent du temps, de la patience et de l’humilité.

Lorsque nous laissons se déliter ce patrimoine immatériel, nous commettons finalement la même erreur que lorsque nous abandonnons nos églises, nos chapelles ou nos monuments. Nous oublions que l’héritage ne survit que si chaque génération accepte d’en devenir la dépositaire.

Le vin n’est pas un obstacle à l’intégration. Il n’est pas un marqueur d’exclusion. C’est une invitation. Libre à chacun de l’accepter ou non. Mais cessons de présenter comme oppressif ce qui constitue l’une des plus belles expressions de notre histoire collective.

À force de considérer nos traditions comme des fautes, nous finirions par croire que la France elle-même doit s’excuser d’exister. Et ce serait sans doute la plus grave des intoxications.

Charlotte Touati


 

Charlotte Touati, historienne et vigneronne

https://nouvellerevuepolitique.fr/charlotte-touati-vin-terroirs-gastronomie-cet-autre-patrimoine-que-certains-voudraient-voir-disparaitre/

 

 

 

C) - Choose France : un pays en mal d’innovation

C'est l'événement de l'année pour les investisseurs : le sommet Choose France est de retour, mais pour quelles retombées concrètes ? Face à la crise économique, le sommet parviendra-t-il à relancer la productivité et l'innovation des entreprises françaises ? 

Alors que l'actualité titre régulièrement sur l'appauvrissement de la France et sa perte de productivité, les économistes réfléchissent aux moyens que le pays peuvent mettre en place pour faire face à ces constats pessimistes pour l'avenir.

 


 

La France et l'Europe en perte de productivité

Antonin Bergeaud travaille sur l'innovation technologique et a observé la baisse de la productivité en France : "Il y a eu des graphiques impressionnants où l'on voyait vraiment la productivité française dégringoler, même par rapport à l'Europe, encore plus par rapport aux États-Unis. Ce qui est étonnant, c'est que ce décrochage, il est conjoncturel et a commencé bien avant la covid, à peu près à la fin des années 1990." Dans les débats de la société, la productivité est parfois méconnue, ou sous-estimée, explique Antonin Bergeaud, alors même qu'elle est un point central de notre économie : "Sans productivité ou sans gain de productivité, on va avoir des difficultés à augmenter le PIB chaque année. Le problème est que notre modèle social, et notre budget notamment, sont construits sur l'idée que le PIB augmente chaque année. Le PIB n'augmente sur longue période qu'avec la productivité pratiquement. Donc, il faut concevoir, si l'on décide d'abandonner l'idée de faire des gains de productivité, un monde dans lequel le PIB va rester constant ou presque constant. Mais à partir du moment où le PIB reste constant, on ne crée pas plus de valeur d'une année sur l'autre, et quand on doit investir ou augmenter un poste budgétaire, on est obligé d'enlever ailleurs."

Le virage numérique et technologique : l'échec de la France ?

Ce qui interpelle, c'est l'impression de décrochage de la productivité, alors qu'il n'est pas si brutal que cela. Mais on observe néanmoins un recul bien visible, notamment par le facteur d'un retard technologique : "Une source d'augmentation de la productivité est la technologie, en utilisant des ordinateurs, du matériel de plus en plus perfectionné, qui permet de plus en plus efficace. Le décrochage technologique en Europe est assez net depuis les années 1990 quand on compare aux États-Unis. C'est un peu paradoxal, parce qu'on a l'impression qu'on a adopté les ordinateurs, Internet, les technologies numériques de la même manière partout. Mais il se trouve qu'en Europe, on a été beaucoup plus lents, car il y a eu beaucoup plus de réticence, et il y a toujours beaucoup plus de réticence, à adopter des technologies et à former les gens pour les utiliser. Ce qui fait que, évidemment, la productivité a augmenté, mais beaucoup plus lentement qu'aux États-Unis."

Antonin Bergeaud considère alors que la France a raté le virage numérique, comme d'autres pays en Europe. La stratégie mise en place consistait à instaurer une politique de subventions, en baissant le coût du travail qualifié et de la R&D pour les entreprises : l'inconvénient, selon Antonin Bergeaud, est que cela n'a pas permis de privilégier certains secteurs en priorité, ce qui revient à dépenser massivement sans viser les domaines plus stratégiques.

Innover à l'heure du changement climatique : comment mieux investir ?

La quête d'innovation pour favoriser la productivité soulève des questions environnementales. Bruno Bonnell, ancien député pour le parti présidentiel jusqu'en 2022, juge nécessaire de réévaluer les directives environnementales qui freineraient la productivité, en soumettant les entreprises à des contraintes règlementaires trop élevées : "Il y a une demande forte de simplification, mais il y a un courage à dire que, pour la simplification, il faut repartir parfois de zéro. La directive que veut supprimer Emmanuel Macron partait sur une mauvaise direction, donc il faut la changer et avancer. En tout cas, ce serait ma position, mais cela ne veut absolument pas dire que, fondamentalement, il faut abandonner le combat de la décarbonation." Antonin Bergeaud observe une dynamique mondiale de recul des normes environnementales, notamment aux États-Unis, tout en reconnaissant que certaines règles ont peu d'efficacité : "C'est un peu à nous, Européens, de trouver notre équilibre. On veut être pionnier, et on l'est, sur l'environnement. En même temps, on veut aussi développer les technologies du futur, l'IA, et rattraper les États-Unis et la Chine. Cela me paraît compliqué d'avoir tout en même temps, en tout cas, on n'a pas vraiment trouvé la solution."

Au vu de la situation actuelle, l'enjeu pour les entrepreneurs est de trouver des filières productives qui permettraient à la France, et l'Europe, d'augmenter la compétitivité. C'est notamment un des objectifs du plan "France 2023" que dirige Bruno Bonnell, qui a poussé à la création de 17 000 emplois à Dunkerque pour la production de batteries électriques. Le rapport Draghi sur la compétitivité en Europe recommandait, en septembre 2024, d'investir 800 milliards d'euros supplémentaires : "Il faut les mettre. Aussi, il faudrait faire un plan 'Europe 2050', comme on a fait un plan 'France 2030', qui est un modèle qui fonctionne, avec 7500 entreprises innovantes qui, aujourd'hui, sont soutenues par le gouvernement en France."

  • Antonin Bergeaud

    Professeur d’économie à HEC Paris

  • Bruno Bonnell

    Entrepreneur, député LREM du Rhône

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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