Sommaire:
A) - Et si le problème n'était pas ceux qui ne croient plus en la République ?
B) - Le passé ne peut pas tenir lieu d'avenir
C) - La France sous tension : Quand la fracture sociale menace la puissance
A) - Et si le problème n'était pas ceux qui ne croient plus en la République ?
Face aux émeutes, chacun semble sommé de choisir son camp. Condamner les violences ou comprendre les colères. Défendre la République ou dénoncer ses manquements. Restaurer l’autorité ou combattre les injustices. Et si cette manière de poser le problème nous empêchait précisément de le penser ?
Il ne s’agit pas de relativiser les violences. Détruire une mairie, une école, une bibliothèque ou un service public, c’est aussi détruire ce dont d’autres ont besoin pour vivre. Mais condamner un acte ne suffit pas à comprendre ce dont il est le symptôme. Et comprendre ne signifie pas excuser. Une question demeure, autrement plus dérangeante, à savoir que se passe-t-il lorsqu’une République qui se veut universelle ne constitue plus, pour une partie de ses citoyens, un monde dans lequel ils peuvent se reconnaître ?Nous répondons souvent en rappelant les principes républicains que sont la Liberté, l’Egalité et la Fraternité. Comme si leur proclamation devait suffire à leur donner une existence en acte. Mais une liberté que l’on ne peut exercer, une égalité dont on ne fait pas l’expérience, une fraternité que l’on ne rencontre jamais ne risquent-elles pas de devenir des mots auxquels on demande de croire ? La République ne manque peut-être pas de valeurs. Elle manque de situations dans lesquelles ces valeurs deviennent effectivement vivables. Cette contradiction prend une force particulière dans une société où chacun est de plus en plus invité à devenir l’entrepreneur de sa propre existence. Réussir, s’adapter, être performant, se rendre employable, faire les bons choix n’est-ce pas là une rengaine familière de la rationalité néo-libérale. La responsabilité individuelle semble devoir répondre de tout. Mais comment demander à chacun de devenir l’auteur de sa vie lorsque les conditions dans lesquelles il peut agir lui échappent largement ?
Voilà peut-être l’une des contradictions de notre temps. Nous proclamons l’émancipation tout en organisant plutôt l’adaptation. Nous célébrons l’autonomie tout en réduisant les possibilités de transformer les règles du jeu. Nous demandons aux citoyens d’adhérer à un monde commun sans toujours leur permettre de contribuer à ce qu’il devient. Et si nous redoutions, au fond, les conséquences de l’émancipation que nous proclamons ? Un sujet qui s’émancipe ne devient pas seulement plus autonome dans le cadre qu’on lui propose. Il peut aussi contester ce cadre et contribuer à le transformer. Dès lors, quelle place accordons-nous, dans nos organisations, dans l’éducation et dans la formation professionnelle, à cette possibilité ? Voulons-nous permettre aux personnes de se former ou seulement les rendre capables de mieux répondre à ce que nous attendons d’elles, en les réduisant à de simples ressources ?
La question n’est donc plus seulement de savoir pourquoi certains ne se reconnaissent plus dans la République. Elle est aussi de savoir ce que nous avons fait de la République pour que cette reconnaissance devienne si difficile. Pourquoi certaines promesses républicaines peinent-elles à devenir des expériences vécues ? Encore faut-il ne pas transformer cette interrogation en nouvelle accusation. Ni les émeutiers, ni les institutions, ni le néolibéralisme ne peuvent tenir lieu, à eux seuls, d’explication universelle. Ce serait remplacer une caricature par une autre. Le véritable enjeu est ailleurs. Il s’agit d’apprendre à poser le problème autrement. J’appelle apprenance cet engagement à ne pas seulement chercher des réponses dans ce que nous savons déjà, mais à accepter que le réel transforme les questions que nous nous posons. Elle prend corps par un concernement, qui ne se réduit pas simplement à être touché, perturbé, inquiet ou indigné, mais incarne ce qui nous arrive, ce à quoi nous sommes confrontés, et met aussi en jeu notre propre manière d’habiter le monde.
Pour celui qui porte un éthos républicain, l’épreuve est considérable. Il ne peut plus se contenter de défendre un idéal dont il se considère le dépositaire. Il lui faut accepter que cet idéal soit mis au travail par l’expérience de ceux qui ne le vivent pas comme lui. C’est ici que pourrait naître une riposte créative. Non pas riposter aux émeutes par un discours de plus en s’enfermant dans des stratégies défensives. Non pas inventer une nouvelle méthode de persuasion sous couvert de leadership pour obtenir l’adhésion. Mais sortir des oppositions qui nous condamnent à répéter les mêmes réponses.
La philosophie de Hegel nous aide à nommer cette exigence car un universel qui demeure extérieur aux existences particulières reste abstrait. Il ne devient concret qu’à travers les médiations qui donnent à la liberté une réalité vécue. La République ne devient pas universelle parce qu’elle parle au nom de tous. Elle le devient dans la mesure où chacun peut effectivement prendre part au monde qu’elle institue. Ne pas exiger d’abord que les autres se reconnaissent dans le monde que nous leur présentons, mais nous demander avec eux ce qui pourrait le rendre habitable, c’est peut-être cela, aujourd’hui, habiter la République. Il ne s’agit pas de renoncer à l’Universel républicain. Il s’agit de cesser de croire que nous le possédons et qu’il s’imposerait de lui-même. Cette prétention à maîtriser le comportement d’autrui par le seul énoncé du prescrit, rappelle ce que Friedberg désigne comme « l’hubris des dirigeants ». La conviction d’agir au nom de tous ne nous dispense jamais d’interroger ce que vivent ceux au nom desquels nous prétendons agir.
Dès lors, une question s’adresse à tous ceux qui exercent une responsabilité politique : suffit-il de demander aux citoyens de respecter les règles du monde commun sans leur permettre de participer à sa transformation ? Reconnaître cette exigence ne signifie ni céder à la violence ni renoncer à l’autorité. Cela suppose une autorité capable d’entendre ce que le réel oppose à ses certitudes, de mettre ses propres réponses à l’épreuve et de rendre possibles d’autres manières d’agir ensemble. La question n’est donc pas de savoir comment former les citoyens à s’adapter à la République telle qu’elle est, mais comment leur permettre de se former en participant à ce qu’elle peut devenir. On ne forme pas les citoyens comme on façonne les membres d’une société conforme à un modèle. On peut, en revanche, créer les conditions dans lesquelles ils se forment, deviennent auteurs de leur existence et contribuent, avec d’autres, à transformer le monde commun.
C’est précisément pourquoi il importe d’ouvrir, comme nous y invite Yves Schwartz, des espaces de débat sur les normes, où celles et ceux qui vivent les situations puissent aussi participer à la définition des règles qui les organisent. C’est là que peuvent prendre forme des pratiques véritablement démocratiques, qui ne réduisent pas les citoyens à être les destinataires de décisions prises en leur nom, mais leur reconnaissent la capacité de contribuer à la construction du monde commun.
La République n’est pas seulement un héritage à transmettre. Elle est un monde dont il faut rendre possible la transformation par ceux qui l’habitent. Et si la fidélité à l’idéal républicain se mesurait finalement à notre capacité de permettre à d’autres d’en devenir les auteurs, sans prétendre en rester les maîtres ?
Bernard Alix
enseignant et philosophe clinicien
https://nouvellerevuepolitique.fr/bernard-alix-et-si-le-probleme-netait-pas-ceux-qui-ne-croient-plus-en-la-republique/
Le passé ne peut pas tenir lieu d'avenir
L’histoire mérite mieux que ceux qui exploitent la rancœur. Je suis né en Algérie, sur les Hauts-Plateaux de Sétif, et je n’ai aucune raison de détourner le regard des pages sombres de notre histoire commune. Le 17 octobre 1961 en fait partie. Ce jour doit être étudié, transmis, assumé, mais je refuse que ce drame devienne une monnaie électorale, une blessure entretenue à dessein, un instrument entre les mains de ceux qui n’ont rien à offrir à la jeunesse, sinon la répétition sans fin des griefs du passé.
Le régime algérien a fait de la mémoire de la colonisation l’un de ses principaux arguments pour se légitimer. Faute de perspectives crédibles, il entretient le ressentiment et transforme l’histoire en procès permanent. En France, La France insoumise suit une autre route vers un but comparable : assigner les citoyens à leurs origines, cultiver les appartenances, fragmenter la communauté nationale à des fins politiques. Dans les deux cas, l’identité devient une frontière, alors que la citoyenneté devrait ouvrir un horizon commun.
La prise de position de David Lisnard sur le 17 octobre 1961 doit être replacée dans ce débat. La vraie question n’est pas de savoir qui saura le mieux convoquer les blessures de l’histoire. Elle est de savoir qui empêchera qu’elles deviennent des instruments de division. Reconnaître les faits historiques n’oblige pas à céder à leur instrumentalisation politique.
Le présent, lui, ne nous attend pas. Précarité, déclassement, services publics qui se dégradent, défiance envers les institutions, tout cela nourrit une colère réelle. Les pillages et les destructions de commerces y ajoutent une injustice de plus, celle qui fait payer aux honnêtes gens les conséquences d’un désordre qu’ils n’ont pas créé. Derrière chaque vitrine brisée, il y a des travailleurs, des familles, parfois une vie entière d’efforts réduite à néant. Aucune explication sociale n’effacera la responsabilité de ceux qui choisissent la violence.
Emmanuel Macron ne peut pas davantage se dérober à son bilan. Après des années au pouvoir, la confiance publique s’est affaiblie, les fractures persistent et l’État donne le sentiment d’être impuissant. C’est un lourd passif. Les déclarations solennelles ne convainquent plus ceux qui estiment que leurs difficultés ne sont ni comprises ni prises en charge. La fonction présidentielle exige plus que des discours : des résultats, une vision, la capacité de rassembler.
Je suis Français par choix et attaché à mes origines algériennes. Je n’ai jamais admis que cette double histoire m’enferme dans une fidélité communautaire ou m’interdise de penser librement. Mon attachement à la France repose précisément sur cette possibilité ― être un citoyen à part entière, juger les pouvoirs, interroger le passé, défendre un universalisme qui ne demande à personne de renoncer à sa dignité, mais refuse de réduire chacun à ses origines.
La mémoire est indispensable quand elle éclaire. Elle devient stérile quand elle dispense les gouvernants de répondre de leurs échecs. Nous devons la vérité historique à ceux qui ont souffert. Nous devons aussi aux générations qui viennent un avenir qui ne soit pas prisonnier de leurs blessures.
Une nation ne se relève pas en administrant indéfiniment ses rancœurs. Elle se relève en donnant à ses citoyens des raisons de croire à un destin commun. C’est à cette exigence qu’il faut confronter les responsables politiques, bien plus qu’à leur talent pour réveiller les fantômes du passé afin de repousser les réponses qu’exige le présent.
Kamel Bencheikh
C) - La France sous tension : Quand la fracture sociale menace la puissance
Derrière les violences, un État qui peine à concilier protection sociale, discipline financière et ambitions internationales
Une mairie incendiée, des manifestations qui dégénèrent, un gouvernement qui promet de rétablir l’ordre : la France connaît ces images. Leur répétition ne les rend pas moins graves. À Limoges, l’incendie de l’hôtel de ville, le 17 octobre, a frappé un symbole de la vie collective. Le déplacement de Sébastien Lecornu et les annonces sur la reconstruction et la sécurisation montrent combien l’exécutif mesure la portée politique de cette destruction. Mais réparer un bâtiment sera plus simple que restaurer la confiance.
La crise française naît de cette distance entre les institutions et une partie de la population. L’État promet l’égalité ; l’expérience quotidienne révèle des écarts dans l’accès à l’école, aux soins, aux transports et à l’emploi. La République conserve son vocabulaire universel, mais sa présence devient inégale selon les territoires.Réduire cette fracture à l’immigration serait une facilité. La nier au nom de la seule question sociale en serait une autre. Relégation résidentielle, discriminations, précarité et affaiblissement des services publics peuvent se renforcer mutuellement. Aucun de ces mécanismes ne transforme cependant les habitants des quartiers populaires en un bloc homogène, encore moins en une population collectivement responsable des violences.
Le piège budgétaire
Le gouvernement doit répondre à des demandes de protection au moment où il cherche à contenir les dépenses. Pour 2027, il annonce un effort de redressement de 54 milliards d’euros et vise un déficit de 5 % du produit intérieur brut. Le chiffre désigne un effort budgétaire annoncé : il ne faut pas l’assimiler mécaniquement à une diminution équivalente des dépenses effectivement constatées.
Le problème économique tient à l’enchaînement possible des effets. Une consolidation trop brutale peut réduire la consommation et l’investissement, ralentir l’activité puis affaiblir les recettes fiscales. Le déficit résiste alors aux sacrifices consentis. À l’inverse, repousser indéfiniment les arbitrages peut accroître la charge des intérêts et réduire les moyens disponibles pour les services publics.
Trois trajectoires se dessinent. Un compromis crédible permettrait un ajustement progressif, protégeant les dépenses qui soutiennent la croissance future. Une succession de budgets fragiles prolongerait l’incertitude et l’attentisme des entreprises. Une confrontation durable entre gouvernement, Parlement et rue pourrait enfin transformer la difficulté budgétaire en crise de confiance.
Aucune règle comptable ne dispense donc d’un choix politique : qui contribue, quelles dépenses sont préservées et quels résultats sont attendus ? Une économie acceptée comme juste peut durer. Une restriction perçue comme arbitraire devient un motif supplémentaire de contestation.
L’ordre public ne remplace pas le consentement
L’exécutif a la responsabilité de protéger les personnes, les commerces et les bâtiments publics. Mais sa crédibilité dépend aussi de sa capacité à distinguer manifestants, auteurs de dégradations et groupes organisés recherchant l’affrontement.
Confondre ces catégories facilite les déclarations martiales et complique la sortie de crise. Les revendications disparaissent derrière les incendies ; les violences deviennent le principal sujet du débat ; chaque camp trouve dans les images la confirmation de ce qu’il pensait déjà.
Le renseignement intérieur joue ici un rôle essentiel : identifier les préparatifs violents, comprendre les réseaux et prévenir les attaques. Il ne peut toutefois résoudre une crise de représentation. Une meilleure anticipation policière peut empêcher un incendie. Elle ne suffit pas à rétablir la confiance dans l’école ou dans la répartition de l’effort fiscal.
Une puissance militaire sous contrainte intérieure
La portée stratégique dépasse les affrontements urbains. La France veut conserver une dissuasion nucléaire crédible, des forces conventionnelles disponibles, une industrie d’armement solide et une capacité d’action extérieure. Ces ambitions exigent des financements continus et des engagements industriels de longue durée.
Une crise intérieure prolongée rend ces arbitrages plus difficiles. Le risque militaire serait d’abord progressif : reports de commandes, entretien différé, stocks insuffisants, entraînement comprimé. Une armée peut conserver ses équipements les plus visibles tout en perdant de la disponibilité.
Inversement, présenter chaque dépense militaire comme une somme retirée à l’école serait trompeur. La défense soutient aussi l’emploi, la recherche et des compétences industrielles. La question est celle de la cohérence : quelles missions financer, avec quels moyens et quelle base productive ? La souveraineté se fragilise lorsque les objectifs dépassent durablement les ressources.
Une crise française, une épreuve européenne
Une dégradation durable de la confiance envers la dette française pourrait se transmettre par les banques, les portefeuilles d’obligations et le renchérissement du financement. Elle pèserait aussi sur la capacité européenne à investir dans l’énergie, l’industrie et la défense.
La comparaison avec la Grèce doit pourtant rester prudente. Le poids économique, la structure productive et la place institutionnelle de la France changent l’échelle du problème. Une intervention européenne serait politiquement difficile ; cela ne signifie ni qu’un effondrement soit inévitable ni que tout soutien soit impossible.
Sur le plan géopolitique, une France absorbée par ses conflits internes disposerait de moins de continuité pour négocier et entraîner ses partenaires. Ses concurrents pourraient exploiter cette faiblesse. Cela ne suppose pas que Washington, Moscou et Pékin poursuivent un projet commun : leurs intérêts divergent, même lorsqu’ils tirent avantage des divisions européennes.
Le danger, pour Paris, est de conserver le discours de la puissance tout en réduisant les moyens de l’exercer. La présidentielle pourra redistribuer les responsabilités. Elle ne supprimera ni les contraintes financières ni les fractures territoriales. Le prochain pouvoir devra obtenir ce qui manque aujourd’hui : un consentement suffisamment solide pour rendre les décisions applicables et suffisamment durable pour leur permettre de produire des résultats.
Giuseppe Gagliano,
Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)


























