Le titre est volontairement
provocateur. Il ne s’agit ni de nier l’immense portée politique et
universelle de la Révolution française, ni de réduire 1789 à une
catastrophe dont il aurait suffi de tourner la page. La Déclaration des
droits de l’homme et du citoyen, l’égalité civile, la souveraineté
nationale et la destruction de l’ancien ordre social ont profondément
transformé la France avant de bouleverser le monde. Mais l’historien et
le géopolitologue doivent aussi regarder ce que le roman national
préfère parfois laisser dans l’ombre : en 1789, la France n’est pas un
pays insignifiant qui accède soudainement à l’Histoire. Elle est le
royaume le plus peuplé et la première puissance continentale d’Europe,
le centre culturel du « Siècle français », la rivale principale de la
Grande-Bretagne et une puissance militaire et maritime redevenue
redoutable après avoir contribué à arracher les colonies américaines à
Londres. Quelques années plus tard, l’État est ruiné, le pays déchiré
par la guerre civile et l’Europe coalisée contre lui. Napoléon
accomplira ensuite le formidable sursaut militaire d’une puissance qui
tentera de récupérer en vingt ans ce qu’elle avait commencé à perdre en
1789, avant Waterloo et l’avènement du Siècle britannique. Dès lors, une
question iconoclaste mérite d’être posée à l’approche du 14 Juillet :
la Révolution fut-elle, parallèlement à son extraordinaire héritage
politique, l’un des plus grands désastres géopolitiques de l’histoire de
France ?

1789 : la Révolution éclate au sommet de la puissance française
L’image d’une France de 1789 moribonde,
condamnée à s’effondrer sous le poids d’un Ancien Régime totalement
pétrifié, mérite d’être sérieusement nuancée. Le royaume traverse une
crise financière et politique profonde, mais demeure une puissance
considérable. Avec environ 28 millions d’habitants, la France est alors
le pays le plus peuplé d’Europe occidentale et probablement le plus
puissant réservoir humain du continent. Sa population, jeune et
majoritairement rurale, constitue une formidable réserve de travail, de
production et bientôt de soldats. Cette masse démographique donnera
d’ailleurs aux armées révolutionnaires puis napoléoniennes une
profondeur humaine que peu d’adversaires pourront égaler. La levée en
masse et la conscription transformeront cette jeunesse nombreuse,
souvent paysanne, habituée à une existence physiquement rude, en une
machine militaire capable de terroriser l’Europe pendant plus de vingt
ans.
La puissance française est également
culturelle et diplomatique. Le français est la langue des cours, des
élites et de la diplomatie européenne. Paris rayonne sur les arts et les
idées. La monarchie de Louis XVI vient surtout de remporter contre sa
vieille rivale britannique une victoire géopolitique majeure en
soutenant l’indépendance des États-Unis. Rochambeau, La Fayette,
de Grasse et les forces françaises ont contribué de manière décisive à
la défaite anglaise. Après les humiliations de la guerre de Sept Ans,
Versailles a pris sa revanche.
Mais cette victoire a coûté extrêmement
cher. L’aide française aux insurgés américains a aggravé une dette
publique déjà considérable, tandis que le système fiscal de l’Ancien
Régime demeure incapable de répartir efficacement l’effort entre les
ordres et les territoires. Les tentatives de réforme conduites
successivement par Turgot, Necker, Calonne ou Brienne se heurtent aux
intérêts établis, aux résistances des privilégiés et à une crise
d’autorité croissante. À cela s’ajoutent les mauvaises récoltes de 1787
et 1788, les tensions sur le prix des grains, le chômage et le terrible
hiver 1788-1789. La Révolution n’a donc pas une cause unique : elle naît
de la rencontre explosive entre une crise financière de l’État, un
blocage institutionnel, des transformations sociales profondes et une
crise de subsistance qui frappe directement le peuple.
Il faut ici éviter deux caricatures
symétriques. La première consisterait à raconter 1789 comme l’irruption
miraculeuse de la liberté dans un pays qui n’aurait été jusque-là que
ténèbres et oppression. La seconde serait de réduire la Révolution à une
conspiration ayant détruit un royaume parfaitement gouverné. La France
de Louis XVI avait besoin de réformes profondes. Le paradoxe est
précisément que le roi et plusieurs de ses ministres en avaient
conscience, mais que le système politique ne parvint pas à les mener à
bien avant que la crise ne l’emporte.
C’est peut-être là que s’effondre l’idée confortable d’un prétendu « sens de l’Histoire ».
Pour Roland Lombardi, géopolitologue, historien et directeur du Diplomate média : « Rien
n’était écrit. L’Histoire n’avance pas sur des rails et il suffit
parfois d’une décision, d’un homme ou d’une hésitation pour modifier le
cours des siècles. Si Louis XVI avait été fait du même bois que son
illustre aïeul Louis XIV, il aurait peut-être ordonné aux troupes
positionnées autour de Paris de réprimer brutalement les premiers
troubles. La Bastille n’aurait peut-être jamais été prise et la
Révolution aurait pu emprunter un tout autre chemin, voire ne pas avoir
lieu sous la forme que nous lui connaissons. Le roi hésita notamment
devant la perspective de faire couler le sang français. L’Histoire, avec
son ironie habituelle, verra finalement couler le sien, celui de ses
proches et, surtout, celui de centaines de milliers de Français sur le
territoire national puis sur tous les champs de bataille d’Europe ».
Cela ne signifie évidemment pas qu’une
répression aurait réglé les causes profondes de la crise. Elle aurait pu
les différer, les déplacer ou provoquer une explosion plus violente
encore. Mais elle rappelle une vérité essentielle : la Révolution
française n’était pas davantage inévitable que ne le sont les grands
événements que les historiens reconstruisent après coup comme s’ils
avaient toujours dû se produire.
De la Bastille au chaos : quand la première puissance continentale se déchire
La prise de la Bastille, le 14 juillet
1789, possède une puissance symbolique qui dépasse depuis longtemps la
réalité militaire de l’événement. Elle devient le symbole de la chute de
l’arbitraire et de l’entrée du peuple dans l’Histoire. Cette mémoire
appartient légitimement au patrimoine politique français.
Mais la géopolitique ne s’arrête pas aux symboles.
À partir de 1789, la France entre dans une
période de déstabilisation intérieure d’une violence exceptionnelle.
L’autorité monarchique se désagrège, une partie des élites émigre,
l’Église est fracturée par la Constitution civile du clergé, l’économie
est profondément perturbée et la monnaie révolutionnaire, l’assignat,
finit par sombrer dans l’inflation. La radicalisation politique conduit à
la chute de la monarchie, aux massacres de Septembre puis à la Terreur.
À partir de 1793, la guerre de Vendée et les insurrections fédéralistes
transforment une partie du territoire en champ de bataille intérieur.
La Terreur constitue à cet égard l’un des
moments les plus sombres et les plus complexes de la Révolution. Dans
une République assiégée de l’extérieur, menacée par les insurrections
intérieures et travaillée par les luttes entre factions, le gouvernement
révolutionnaire érige progressivement l’exception en système de
gouvernement. Maximilien Robespierre en demeure la figure la plus
célèbre, au point d’avoir presque fini par incarner à lui seul une
mécanique qui le dépassait pourtant largement. Il serait historiquement
simpliste d’en faire l’unique architecte d’une Terreur née de la guerre,
de la peur, des rivalités politiques et d’institutions révolutionnaires
collectives. Mais il en fut incontestablement l’un des principaux
dirigeants et théoriciens, notamment lorsqu’il associa la vertu
révolutionnaire à la nécessité de la terreur, conçue comme un instrument
de salut public. La logique est redoutable : lorsque le pouvoir prétend
incarner la vertu et désigne ses adversaires comme des ennemis du
peuple, la violence politique peut rapidement ne plus connaître de
limites.
La guillotine devient alors le symbole
d’une Révolution qui finit par dévorer ses propres enfants. Girondins,
hébertistes, dantonistes et bientôt Robespierre lui-même disparaissent
successivement dans une épuration permanente où l’accusateur du jour
peut devenir le condamné du lendemain. La chute de Robespierre le 9
Thermidor an II — 27 juillet 1794 — puis son exécution le lendemain
illustrent jusqu’à la caricature cette mécanique révolutionnaire : celui
qui avait contribué à faire de la Terreur un mode de gouvernement finit
à son tour sur l’échafaud. Au-delà du bilan humain, toujours discuté
selon les périmètres retenus, cette période révèle surtout l’ampleur de
l’effondrement politique traversé par la première puissance continentale
européenne.
L’ampleur du désastre humain donne la
mesure de cette rupture. Les chiffres demeurent discutés et varient
selon que l’on comptabilise les morts au combat, les exécutions, les
massacres, les décès en détention ou ceux provoqués par les maladies
dans les armées, mais un ordre de grandeur peut être avancé : entre 1789
et 1799, les violences politiques, la répression et les guerres civiles
auraient causé en France autour de 200 000 à 300 000 morts, tandis que
les guerres révolutionnaires engagées à partir de 1792 auraient coûté la
vie à plusieurs centaines de milliers de soldats français –
probablement autour de 350 000 à 450 000 sur l’ensemble de la décennie
révolutionnaire, maladies comprises.
À elle seule, la guerre de Vendée aurait
fait environ 170 000 morts parmi les habitants de la « Vendée militaire
», et près de 200 000 victimes au total selon certaines estimations. La
qualification de « génocide vendéen », défendue notamment par Reynald
Secher, demeure toutefois vivement contestée par une partie importante
de l’historiographie, Jean-Clément Martin parlant de crimes de guerre et
de violences de masse sans reconnaître l’existence d’un génocide au
sens historique et juridique du terme.
La persécution religieuse alourdit encore
ce bilan : prêtres réfractaires, religieux et fidèles furent exécutés,
massacrés, emprisonnés ou déportés ; 223 ecclésiastiques furent
notamment tués lors des massacres de Septembre et plus de 500 prêtres
moururent dans les seules conditions effroyables des pontons de
Rochefort. Faute de catégorie statistique homogène, il n’existe
cependant aucun chiffre scientifique consensuel permettant d’isoler
l’ensemble des chrétiens morts spécifiquement en raison de leur foi.
Au total, en croisant les estimations
disponibles tout en évitant les doubles comptes entre catégories parfois
imbriquées, on peut raisonnablement retenir un ordre de grandeur de 600
000 à 750 000 morts français directement ou indirectement liés aux
violences intérieures et aux guerres de la décennie révolutionnaire. Ce
bilan demeure nécessairement approximatif, d’autant que certaines
évaluations portent sur l’ensemble des guerres révolutionnaires jusqu’en
1802, mais il suffit à mesurer l’ampleur du choc démographique,
militaire et politique subi par la France en l’espace de quelques
années.
Quelques années seulement après avoir
contribué à vaincre la Grande-Bretagne en Amérique, la France mobilisait
désormais une part considérable de son énergie à poursuivre ses ennemis
extérieurs, à combattre ses adversaires intérieurs et à éliminer ses
propres révolutionnaires.
Dans le même temps, la France entre en
guerre contre l’Europe. Il serait toutefois historiquement faux de
présenter cette guerre comme une simple agression des monarchies
étrangères contre une Révolution pacifique : le 20 avril 1792, c’est
bien la France révolutionnaire qui déclare la guerre au « roi de Bohême
et de Hongrie », c’est-à-dire à l’Autriche. Les responsabilités de
l’embrasement sont multiples, entre peur de la contagion révolutionnaire
chez les monarchies européennes, ambitions françaises, calculs des
Girondins et volonté de certains acteurs de résoudre la crise intérieure
par la guerre extérieure.
Pour Londres, le spectacle est d’abord
observé avec un mélange de fascination, d’inquiétude et bientôt
d’opportunisme. Voir la principale rivale continentale et maritime de la
Grande-Bretagne s’enfoncer dans la crise ne pouvait évidemment pas
constituer une mauvaise nouvelle stratégique. La France qui avait
contribué quelques années auparavant à arracher l’Amérique à la Couronne
britannique mobilisait désormais son énergie contre elle-même. Pour un
rival, il existe des victoires que l’on remporte sans avoir à tirer le
premier coup de canon.
Il faut cependant être rigoureux sur un
point qui nourrit depuis deux siècles une abondante littérature : même
si des historiens sérieux l’affirment, aucune preuve historique solide
ne permet d’affirmer que Londres, la City ou la franc-maçonnerie
anglaise auraient organisé ou financé la Révolution française de 1789
comme une opération clandestine destinée à détruire la monarchie
française. Les théories du complot maçonnique ont été largement
contestées par l’historiographie. La franc-maçonnerie a certes participé
à la circulation des idées des Lumières et nombre d’acteurs de l’époque
fréquentaient les loges, mais cela ne démontre nullement l’existence
d’un centre de commandement britannique de la Révolution.
En revanche, lorsque la guerre
franco-britannique commence en 1793, les opérations clandestines
deviennent une réalité documentée. Londres développe des réseaux
d’espionnage, finance des opérations contre la République et soutient
différentes forces contre-révolutionnaires susceptibles d’affaiblir la
France de l’intérieur. Autrement dit, la thèse d’une Angleterre ayant
fabriqué 1789 n’est pas établie ; celle d’une Grande-Bretagne exploitant
ensuite méthodiquement le chaos français relève, elle, de la logique la
plus élémentaire des puissances et de pratiques historiques bien
réelles.
Les Britanniques ne seraient d’ailleurs
pas les derniers à agir ainsi. Les grandes puissances n’ont jamais eu
pour habitude d’observer passivement les crises de leurs adversaires
lorsqu’elles peuvent les exploiter. Londres excellera bientôt dans l’art
de financer les coalitions continentales contre la France, laissant
souvent les autres fournir les soldats pendant qu’elle mobilise sa
flotte, son crédit et ses ressources financières. En 1805 encore, la
diplomatie britannique contribue puissamment à la formation de la
Troisième Coalition et engage des sommes considérables pour soutenir
l’effort militaire de ses alliés.
La Révolution a ainsi produit un paradoxe
extraordinaire. En détruisant une partie de l’ancien ordre, elle
affaiblit d’abord profondément l’État français. Mais en libérant des
forces sociales et nationales nouvelles, elle lui donne bientôt les
moyens de mobiliser la population à une échelle inconnue sous la
monarchie. La France perd son ancien équilibre, mais découvre la guerre
de masse. C’est cette énergie nouvelle que Bonaparte saura bientôt
capter.
La Révolution aurait pu conduire à l’effacement durable de la France. Elle produit finalement Napoléon.
Le jeune général corse, issu lui-même de
cette Révolution, hérite d’un pays épuisé, mais aussi d’une armée
aguerrie par des années de guerre, d’une administration profondément
transformée et d’une mobilisation nationale, voire d’un certain
fanatisme, que l’Ancien Régime n’aurait probablement jamais pu obtenir à
une telle échelle. Il comprend mieux que quiconque comment transformer
l’énergie révolutionnaire en puissance étatique.
Le Consulat puis l’Empire restaurent
l’autorité, réorganisent l’administration, stabilisent les finances et
donnent à la France des institutions dont certaines structurent encore
le pays. Sur le champ de bataille, Napoléon transforme la puissance
démographique française en instrument militaire. Les soldats de la
Grande Armée ne sont pas tous des fanatiques révolutionnaires, loin de
là, mais beaucoup appartiennent à une génération née dans la rupture de
1789, nourrie par la promotion au mérite, la gloire militaire et l’idée
que l’ordre ancien ne reviendra jamais tout à fait.
Pour Roland Lombardi : « Napoléon
représente ainsi le formidable sursaut, comme les fins d’Empire en
produisent toujours dans l’Histoire. Napoléon est un sursaut militaire
fulgurant et flamboyant d’une puissance qui ne veut pas mourir et qui
tente de récupérer en vingt ans ce qu’elle avait commencé à perdre en
1789 ».
Et, pendant un temps, il y parvient.
À la paix d’Amiens en 1802, la France
retrouve une position exceptionnelle. Talleyrand pourra écrire qu’elle
jouissait alors d’une puissance, d’une gloire et d’une influence
auxquelles « l’esprit le plus ambitieux » n’aurait rien pu souhaiter de
plus. Quelques années plus tard, après Austerlitz, Iéna et Friedland,
Napoléon domine l’Europe continentale.
Mais cette domination contient sa propre
contradiction. La France triomphe sur terre tandis que la
Grande-Bretagne conserve la maîtrise des mers. Trafalgar ferme
durablement la perspective d’une domination maritime française. Le
Blocus continental échoue à étouffer Londres et contribue à épuiser
l’Empire. L’Espagne devient une plaie ouverte, la campagne de Russie une
catastrophe et les coalitions successives finissent par accomplir ce
qu’aucune puissance n’aurait pu réaliser seule.
En 1815, Waterloo clôt moins une bataille qu’une époque.
Talleyrand, personnage insaisissable que
l’Histoire française a souvent présenté comme l’archétype du traître,
accomplit alors l’un des plus remarquables tours de force de notre
histoire diplomatique. Au Congrès de Vienne, il exploite les rivalités
entre les vainqueurs, invoque le principe de légitimité et parvient à
réintroduire la France vaincue dans le concert des grandes puissances.
Il ne « sauve » pas seul le pays d’un découpage qui aurait été
formellement arrêté, mais il contribue puissamment à empêcher son
déclassement définitif et à restaurer sa capacité d’action diplomatique.
La France peut même conclure, en janvier 1815, une alliance secrète
avec la Grande-Bretagne et l’Autriche contre les ambitions
russo-prussiennes : quelques mois seulement après la chute de Napoléon,
le vaincu était déjà redevenu un acteur du jeu européen.
Ce prodige diplomatique ne doit cependant pas masquer la rupture fondamentale. Et Roland Lombardi d’ajouter : « après
Napoléon, rien ne sera véritablement comme avant. La France restera une
grande puissance et connaîtra encore plusieurs sursauts remarquables.
Napoléon III tentera de lui rendre une politique mondiale et une
influence décisive en Europe avant le désastre de 1870. De Gaulle, un
siècle plus tard, restaurera dans des circonstances presque miraculeuses
le rang d’une France vaincue en 1940, lui donnera l’arme nucléaire et
cherchera à préserver son indépendance entre les deux blocs. Mais la
prépondérance est définitivement perdue ».
Le XIXᵉ siècle sera britannique. Londres
domine les mers, la finance mondiale et bientôt une part considérable du
commerce international. La révolution industrielle renforce encore
cette avance, tandis que la France, malgré sa puissance, ne retrouvera
jamais la position relative qui était la sienne au cœur du
XVIIIᵉ siècle.
La Révolution a-t-elle affaibli la France ou inventé le monde moderne ?
Réduire la Révolution française à un suicide géopolitique serait pourtant aussi faux que d’en faire une pure épopée lumineuse.
Car si la France perd progressivement sa prépondérance, elle impose au monde une partie de ses idées.
La Révolution puis les armées
napoléoniennes diffusent ou accélèrent l’égalité civile, l’abolition de
nombreux privilèges, la rationalisation administrative et de nouvelles
conceptions de la souveraineté. Le Code civil survivra aux victoires
comme aux défaites. Dans plusieurs territoires européens, les
transformations institutionnelles imposées ou inspirées par la France
auront des effets durables.
Mais cette révolution politique porte également en elle une force qui bouleversera les XIXᵉ et XXᵉ siècles : le nationalisme.
La souveraineté cesse progressivement
d’appartenir seulement au monarque pour être attribuée à la nation. Les
peuples commencent à se penser comme des acteurs politiques. Les
conquêtes napoléoniennes exportent les principes révolutionnaires, mais
provoquent également, par réaction, l’éveil de nationalismes allemand,
espagnol, italien et d’autres encore. La nation moderne devient à la
fois un principe d’émancipation et une formidable machine de
mobilisation politique et militaire.
De cette matrice sortiront les mouvements
nationaux du XIXᵉ siècle, les unifications italienne et allemande, les
révolutions de 1830 et de 1848, puis, sous des formes radicalisées,
certaines des grandes confrontations du XXᵉ siècle. Il serait absurde
d’attribuer les guerres mondiales à la seule Révolution française ; il
serait tout aussi absurde de nier que 1789 a profondément transformé la
manière dont les peuples européens pensent l’État, la nation, la
citoyenneté et la guerre.
C’est peut-être là le paradoxe ultime.
La France révolutionnaire puis
napoléonienne a perdu la bataille de la puissance, mais elle a en partie
gagné celle des idées. La Grande-Bretagne dominera le XIXᵉ siècle
matériel ; une grande partie du monde continuera pourtant à parler le
langage politique né de la rupture française.
Le 14 Juillet mérite donc mieux que les
légendes, qu’elles soient révolutionnaires ou contre-révolutionnaires.
La prise de la Bastille ne fut ni le commencement miraculeux de la
liberté humaine, ni la seule cause du déclin français. Elle fut le
symbole d’un basculement beaucoup plus vaste, dont les conséquences
échappèrent rapidement à ceux qui l’avaient provoqué.
En 1789, la France était le premier
royaume d’Europe continentale. En 1815, elle sortait de vingt-six années
de révolution et de guerre, vaincue mais encore debout grâce à sa
puissance profonde et au génie de quelques hommes. Entre les deux, elle
avait changé le monde, terrorisé l’Europe, perdu un roi, dévoré
plusieurs régimes, fait surgir Napoléon et contribué, presque malgré
elle, à ouvrir le siècle britannique.
Et Roland Lombardi de conclure : « les
révolutions ont cette particularité : ceux qui les commencent savent
rarement où elles finiront. Celle de 1789 donna au monde une partie de
son vocabulaire politique moderne. Mais pour la France, le prix
géopolitique fut immense. Après Napoléon, elle connaîtra encore des
heures de grandeur et quelques sursauts exceptionnels mais
malheureusement éphémères. Et au final, elle ne redeviendra jamais, la
puissance qu’elle avait été avant que l’Histoire ne bascule, un certain
14 juillet 1789… »
Le Diplomate