La macronie : un système opaque gangréné par le népotisme, le copinage et l’impunité
Le pouvoir macroniste, souvent qualifié de « macronie »,
se présentait comme une rupture avec l’ancien monde politique,
promettant renouvellement, transparence et moralisation de la vie
publique.
Pourtant, près
de neuf ans après l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Élysée, le bilan est
accablant : un entourage verrouillé, des nominations douteuses, des
affaires étouffées et une déconnexion croissante avec les Français.
Loin
d’avoir éradiqué les vieux démons du clientélisme et du favoritisme, la
macronie les a exacerbés, transformant l’État en un réseau d’influences
où les fidèles sont récompensés et les critiques marginalisées.
Le népotisme et le copinage au cœur du système
Dès 2017, Emmanuel Macron promettait une loi contre le « népotisme »,
en réaction à l’affaire Fillon. Ironie de l’histoire : son propre
quinquennat (puis second mandat) a été marqué par une série de
nominations perçues comme du pur favoritisme. Des proches du couple
présidentiel ont été placés à des postes clés, souvent sans que leurs
compétences justifient pleinement ces choix.
Des
cas emblématiques comme la tentative de nomination de l’écrivain
Philippe Besson au consulat de Los Angeles en 2018, annulée sous la
pression pour « copinage ».
Plus
récemment, des soupçons autour de subventions accordées à des
associations dirigées par des amies de Brigitte Macron, comme l’affaire
des 2 millions d’euros versés à l’association e-Enfance de Justine Atlan
via les Pièces Jaunes.
La
suppression du corps diplomatique en 2022 a été dénoncée comme un moyen
de placer des fidèles sans passer par les concours traditionnels,
renforçant l’accusation de « recasage » des alliés politiques.
Ces
pratiques ne sont pas isolées : elles s’inscrivent dans une logique
d’entre-soi élitiste, où l’accès au pouvoir passe plus par la proximité
avec le président que par le mérite républicain. La macronie fonctionne
comme un club fermé, où les hauts fonctionnaires, banquiers et
communicants issus des mêmes écoles (ENA, Sciences Po) se cooptent
mutuellement.
L’opacité et l’étouffement des affaires
La
macronie excelle dans la gestion des scandales : rapidité à classer,
enquêtes bâclées et communication verrouillée. L’affaire Benalla en 2018
a révélé un Élysée prêt à protéger ses proches au prix de mensonges
d’État. Depuis, les controverses se multiplient sans conséquences
réelles :
Conflits d’intérêts dans les cabinets ministériels.
Pantouflage vers le privé (McKinsey, cabinets de conseil).
Dépenses opaques autour de la Première dame, épinglées par la Cour des comptes.
En
2025, alors que la France traverse une crise politique profonde
(instabilité gouvernementale, dette explosive, contestations sociales),
l’entourage macroniste semble imperméable aux critiques. Le président,
isolé, s’appuie sur un cercle restreint qui filtre l’information et
marginalise toute voix dissonante.
Une illustration parfaite : les théories conspirationnistes comme symptôme d’une défiance totale
La prolifération de rumeurs extrêmes, comme celles relayées sur X affirmant que des opposants gênants (tels qu’Olivier Marleix) auraient été « suicidés »
pour protéger des dossiers sensibles sur la finance ou la souveraineté
nucléaire, traduit une défiance abyssale envers le pouvoir. Ces
théories, amplifiées par des sites comme Profession Gendarme qui
citent des sources alternatives et présentent des spéculations sur un
possible rôle de l’État ou de Macron dans la mort de Marleix, émergent
dans un contexte où les enquêtes officielles ont conclu à un suicide
sans intervention extérieure, comme l’a confirmé le parquet de Chartres
en juillet 2025 après autopsie et analyses.
Bien que ces
allégations restent spéculatives et non étayées par des preuves
concrètes, elles fleurissent parce que la macronie a elle-même alimenté
le soupçon par son opacité récurrente. Quand les enquêtes officielles sont perçues comme expéditives
par une partie du public, et que les critiques légitimes sur des
scandales comme Alstom (où Marleix avait enquêté) sont minimisées,
l’imagination comble le vide au détriment de la vérité et de la sérénité
publique, même si les faits établis pointent vers une tragédie
personnelle plutôt qu’un complot.
Une dérive autoritaire au service d’un clan
La
macronie n’est pas seulement clientéliste ; elle est devenue un système
où le pouvoir présidentiel s’exerce sans contre-pouvoirs efficaces.
Dissolutions d’assemblée intempestives, usage massif du 49.3,
nominations contestées : tout concourt à concentrer les décisions entre
les mains d’un petit groupe. Les Français, épuisés par l’inflation, les
réformes impopulaires et l’instabilité, paient le prix de cette
gouvernance arrogante.
Emmanuel Macron avait promis de restaurer
la confiance dans la politique. Il laisse derrière lui un pays divisé,
méfiant et convaincu que le sommet de l’État fonctionne d’abord pour ses
propres intérêts.
La
macronie n’est pas une renaissance : c’est la confirmation que, en
France, le pouvoir corrompt toujours ceux qui s’y accrochent trop
longtemps.
Il est temps de tourner la page pour retrouver une République exemplaire, loin des réseaux et des privilèges d’un clan.
Politique de concurrence et Antitrust en Europe et aux États-Unis : Perspectives transatlantiques et enjeux géopolitiques
Une analyse académique en économie politique internationale, par François Souty
La régulation de la concurrence ne se limite plus à un instrument économique : elle est devenue un outil stratégique, industriel et géopolitique. Aux États-Unis comme en Europe, la protection des consommateurs, la promotion de l’innovation et le contrôle des grandes plateformes numériques sont des priorités, mais elles s’inscrivent dans des cadres institutionnels et politiques différents…
Réalisation Le Lab Le Diplo
Politique de concurrence et Antitrust en Europe et aux États-Unis : Perspectives transatlantiques et enjeux géopolitiques
Par François Souty, docteur en histoire économique, ancien
haut fonctionnaire français, est notamment ancien chargé d’affaires
internationales à la Direction générale de la concurrence de la
Commission européenne (2021-2024). Il enseigne le droit de la
concurrence à la Faculté de Droit de Nantes-Université et la
géopolitique à Excelia Business School Group (la Rochelle-Paris Cachan). Il est membre du conseil scientifique de l’Institut Valmy.
Introduction
La régulation de la concurrence ne se limite plus à un instrument
économique : elle est devenue un outil stratégique, industriel et
géopolitique. Aux États-Unis comme en Europe, la protection des
consommateurs, la promotion de l’innovation et le contrôle des grandes
plateformes numériques sont des priorités, mais elles s’inscrivent dans
des cadres institutionnels et politiques différents.
Cet article propose une analyse comparative des politiques de
concurrence en Europe et aux États-Unis, avec un accent sur la dimension
géopolitique transatlantique. Il examine les orientations stratégiques
et priorités opérationnelles sous Teresa Ribera, nouvelle
Vice-présidente exécutive de la Commission européenne, chargée notamment
de la compétitivité et de la politique de la concurrence en Europe et
la doctrine “America First Antitrust” sous Abigail Slater (nommée à l’américaine par le prénom diminutif Gail Slater), Assistant Attorney General chef de la Division Antitrust au Département fédéral de la Justice et W. Ferguson, président de la Federal Trade Commission aux
États-Unis. L’objectif est de mettre en lumière les convergences et
divergences, ainsi que les implications pour la compétitivité et la
souveraineté technologique sur les deux rives de l’Atlantique.
I. L’évolution de la politique de concurrence européenne avec l’arrivée de Teresa Ribera
La politique de concurrence européenne a été profondément influencée
par Margrethe Vestager, Commissaire à la Concurrence de 2014 à 2024, et
se poursuit sous Teresa Ribera, Vice‑Présidente exécutive chargée de la
transition propre et compétitive depuis décembre 2024. Sous Vestager,
l’Europe a affirmé une approche normative forte, caractérisée par un enforcement numérique robuste. Les actions antitrust contre Google, Apple, Meta et Amazon, ainsi que la mise en œuvre du Digital Markets Act (DMA) et du Digital Services Act (DSA), ont marqué sa volonté de garantir une concurrence équitable dans les marchés numériques¹.
Depuis sa prise de fonction, Teresa Ribera a poursuivi et fait
évoluer la politique de concurrence européenne (la notion de « politique
de la concurrence » ne figure plus dans l’intitulé de son portefeuille
indiquant une mutation relevant d’une politique plus industrielle
influencée par le développement durable et la transition écologique,
articulant vision stratégique et mise en œuvre concrète. Ses discours à
la conférence CRA de Bruxelles, en décembre 2024 et début 2025,
permettent de synthétiser quatre axes principaux.
Tout d’abord, la politique de concurrence est conçue comme un outil central pour renforcer la compétitivité européenne et
anticiper l’innovation dans les secteurs critiques. Ribera insiste sur
la nécessité d’aligner cette politique avec la transition énergétique,
la numérisation et le marché unique, afin de favoriser investissement et
innovation[1].
Ensuite, l’enforcement numérique constitue une priorité. Le Digital Markets Act (DMA) est appliqué pour encadrer les plateformes dominantes et garantir un accès équitable aux nouveaux entrants[2].
Ribera souligne l’importance de la transparence et de la prévisibilité
juridique pour protéger à la fois l’innovation et les consommateurs.
Troisièmement, la politique de fusions et le contrôle des aides publiques étrangères via le Foreign Subsidies Regulation (FSR, également conçu et adopté sous MmeVerstager) sont utilisés pour prévenir les distorsions de marché et protéger l’innovation[3].
La surveillance s’étend également aux marchés essentiels affectant
directement la vie quotidienne, comme l’énergie, les médicaments et les
biens de consommation.
Enfin, Mme Ribera intègre des objectifs sociétaux et
environnementaux dans la régulation, en veillant à ce que la concurrence
soutienne la transition écologique et l’équité sociale[4]. La mise en œuvre opérationnelle reflète ainsi une politique de concurrence qui s’affiche comme proactive, alliant « enforcement », compétitivité et durabilité.
Principales différences entre les deux approches de politique de la concurrence Verstager et Ribera
Critères
Vestager (2014-2024)
Ribera (2025-…)
Orientation générale
Droit strict appliqué de manière indépendante et normative
Politique de concurrence intégrée à objectifs industriels et verts
Enforcement antitrust (art. 101-102 TFUE)
Très ferme, nombreuses sanctions
Toujours actif, mais parfois plus flexible (soft enforcement)
Régulation numérique
DMA central, focus puissant contre Big Tech
Maintien du focus mais intégré à une stratégie plus large
Aides d’État
Application stricte, même lors de transitions
Adaptation possible pour soutenir des objectifs « stratégiques »
Contrôle des fusions
Strict, focalisé sur intégrité du marché
Légère
ouverture pour permettre la croissance des acteurs européens +
propositions Draghi de réformes du contrôle des fusions (réforme à venir
en 2026 ?)
Liens avec autres politiques
Plutôt autonome
Fortement lié à la compétitivité, transition écologique et industrielle
Les grandes affaires récentes illustrent cette approche : Google Shopping, Apple App Store et Amazon Marketplace[5], la conformité DMA de Microsoft et Meta[6], ainsi que plusieurs cas sous le FSR[7].
Cette combinaison de stratégie et d’action concrète illustre la volonté
d’affirmation par la Présidente de la Commission Européenne, Ursula von
der Leyen rôle central de l’Europe dans la régulation numérique et
industrielle. Il est encore trop tôt pour se prononcer clairement sur
l’impact des problématiques environnementales et de transition vers
l’économie verte voulue par Mme Von der Leyen au cours de son premier
mandat, dont Mme Verstager avait relativement protégé la politique
européenne de la concurrence en la maintenant sur ses axes historiques
augmentés d’une forte attention à l’économie digitale et à la
mondialisation économique.
II. Evolution signalée de la doctrine américaine en 2025 : “America First Antitrust”
Aux États-Unis, la doctrine “America First Antitrust”
adoptée par Gail Slater et William Ferguson met l’accent sur la
protection des consommateurs et la compétitivité nationale. Elle repose
sur une application stricte du droit et sur un enforcement ciblé des comportements anticoncurrentiels[8].
La doctrine est particulièrement bien développée dans le premier
discours, prononcé le 28 avril 2025, par Abigail Slater, alors
nouvellement nommée Assistant Attorney General à la tête de l’Antitrust Division du DOJ. Le texte a été prononcé à Notre-Dame University (Chicago). Il s’agit d’un discours inaugural majeur sur la vision de. Mme Slater sur l’antitrust, intitulé “The Conservative Roots of America First Antitrust Enforcement”.[9] Ce
discours – très peu commenté en Europe hélas – a ainsi dessiné
les contours des fondements idéologiques, les priorités de l’approche et
dénommé la doctrine qu’elle entend suivre à la tête de la Division
Antitrust durant la seconde Administration Trump.
A. Refondation idéologique : l’antitrust comme instrument des valeurs conservatrices avec trois principes directeurs
De manière très significative et documentée par une fort attrait pour
la culture historique américaine, Mme Slater ancre l’antitrust dans
la tradition conservatrice américaine, affirmant que son rôle est de
défendre les principes fondateurs du pays — liberté individuelle, libre
entreprise, et protection contre la tyrannie, qu’elle attribue non
seulement à l’État mais aussi aux monopoles privés. Elle évoque le Sherman Act de
1890, signé à l’époque pour contrer les trusts dominants, et relie
cette histoire à des mouvements populaires comme celui des « Grangers » dans le Midwest du
XIXᵉ siècle. Pour elle, ces valeurs historiques légitiment une approche
antitrust qui n’est pas seulement économique, mais aussi profondément
ancrée dans la défense de la liberté individuelle face à la
concentration de pouvoir économique. A cette occasion, Mme Slater a
exposé les trois principes centraux qui guideront son action :
i) Protection de la liberté individuelle
L’antitrust doit protéger les libertés économiques des individus en
empêchant que des monopoles abusifs ne restreignent les choix des
consommateurs, des travailleurs et des petites entreprises. Elle fonde
cette idée sur une lecture conservatrice des droits naturels garantis
par la Constitution américaine.
ii) Respect des textes originels et de la jurisprudence
Mme Slater met l’accent sur une interprétation du droit centrée sur
les textes originels et le contexte historique des lois antitrust (Sherman Act, Clayton Act).
Elle refuse que l’antitrust devienne un instrument normatif sans
ancrage juridique ferme, insistant sur le rôle des lois telles
qu’adoptées par le Congrès et déjà interprétées par les tribunaux.
iii) Méfiance à l’égard de l’inflation réglementaire
Elle affirme qu’une régulation générale et ex ante risque
d’“étouffer” l’innovation et de renforcer les positions des grandes
entreprises plutôt que de les challenger. Selon elle, l’antitrust doit
rester un outil judiciaire et ciblé, et non un ensemble de règles
administratives appliquées à tous indistinctement.
B. Antitrust au service de l’“American Dream” et de l’économie réelle et position de la Division Antitrust du Department of Justice
Mme Slater associe l’application de l’antitrust américain à la réalisation de l’“American Dream”,
définie comme la possibilité pour chaque individu de prospérer et de
gravir les échelons économiques grâce à la concurrence. Elle affirme que
des marchés réellement compétitifs permettent aux entrepreneurs,
travailleurs et consommateurs d’atteindre sécurité et mobilité
économique. De manière fort intéressante et absolument mal comprise en
europe – voire pas du tout -, elle critique par ailleurs les décennies
de politiques néolibérales américaines (le « Washington Consensus »)
qui, selon elle, ont favorisé la mondialisation, l’ouverture des
marchés au commerce international notamment asiatique mais aussi
européen et la sous‑application des lois antitrust, contribuant à
l’érosion industrielle dans des régions comme le Midwest.
Concernant son positionnement vis‑à‑vis de la régulation et le rôle
du DOJ, Mme Slater exprime une grande défiance à l’inflation normative
et oppose l’enforcement judiciaire du droit antitrust au cas par cas à la réglementation générale : « L’antitrust n’est pas une réglementation, mais une application du droit. » Elle présente l’antitrust comme un « outil de scalpel plutôt que de masse » (on dirait en Europe « par catégories »),
capable de cibler des comportements anticoncurrentiels spécifiques
plutôt que d’imposer des règles générales (comme c’est plus souvent le
cas en Europe façonnée par le droit romain) ; selon Mme Slater, des
séries de règles générales pourraient figer les marchés. Elle dénonce
également le risque de « corporate capture », où des
réglementations trop larges, trop génériques profiteraient aux grands
acteurs qu’elles prétendent contrôler et étoufferaient les nouveaux
entrants.
C. Priorités concrètes, appels à l’action et tournant idéologique avec « l’America First Antitrust »
Dans son discours, Mme Slater appelle à une application vigoureuse des lois antitrust existantes pour s’attaquer aux « ill‑gotten monopolies »
(littéralement monopoles mal acquis), pour défendre les consommateurs,
les travailleurs et les petites entreprises, ce qu’elle décrit comme la
mission centrale de l’“America First Antitrust”. Elle annonce également la création d’un Anticompetitive Regulations Task Force visant
à repérer et éliminer des réglementations jugées anti‑concurrentielles
(idée souvent développée depuis deux décennies à l’OCDE au sein du
comité de la concurrence présidé jusqu’à 2025 par l’économiste français
et ancien juge à la cour de Cassation, le professeur Frédéric Jenny).
Elle souligne enfin que l’engagement des citoyens et des
entreprises à signaler des pratiques anticoncurrentielles est essentiel
pour l’efficacité de l’antitrust dans le contexte économique actuel.
Ce grand discours comporte donc une dimension politique affirmée, encore une fois peu voire pas remarquée en Europe :
il ancre l’antitrust non seulement dans le droit positif mais aussi
dans une vision conservatrice du rôle de l’État fédéral, rejetant les
approches technocratiques et prônant une participation active des
citoyens à la défense de marchés compétitifs. Cette tonalité contribue à
définir l’antitrust comme un élément clé de l’agenda économique
transatlantique actuel. En résumé, cette prise de parole d’Abigail
Slater souligne la vivacité de l’antitrust durant la Présidence Trump,
marque un tournant idéologique pour l’antitrust américain, fondé sur des
valeurs conservatrices, met l’accent sur la protection de la liberté
individuelle, le respect du texte des lois, la méfiance envers la
régulation expansive et le renforcement de l’application judiciaire des
règles antitrust pour favoriser une concurrence dynamique servant les
consommateurs, les travailleurs et les petites entreprises.
La priorité américaine est d’assurer une concurrence libre et équitable, en particulier dans les secteurs numériques, où Amazon, Google et Meta sont régulièrement surveillés[10]. La politique de fusions se concentre sur des cas spécifiques, comme ceux de Microsoft et Nvidia, pour limiter la concentration et préserver l’innovation[11]. Les secteurs stratégiques tels que le cloud et les app stores font également l’objet d’une attention particulière[12]. Contrairement à l’approche européenne, l’antitrust américain est donc très nettement moins prescriptif sur lesobjectifs sociaux ou environnementaux (voire pas du tout), privilégiant un enforcement judiciaire
ciblé et une protection de la compétitivité nationale, avec une
dimension géopolitique implicite face à la compétition mondiale dans la
tech mais aussi vis-à-vis de l’Union Européenne.
III. Convergences, divergences et implications transatlantiques
Une comparaison des deux approches révèle des convergences :
protection de l’innovation, régulation des plateformes numériques, et
mise en œuvre concrète de l’enforcement. A l’opposé, les divergences résident surtout dans la méthode et les objectifs :
l’Europe adopte une approche proactive et normative, intégrant
politique industrielle et transition écologique, tandis que les
États-Unis privilégient l’enforcement ciblé sur l’antitrust
(sur l’efficacité économique et la lutte contre les monopoles ou
pratiques abusives de positions dominantes), centré sur les
consommateurs et la compétitivité nationale. Enfin, les enjeux géopolitiques sont devenus majeurs.
L’UE vise par une politique de la concurrence reprofilée à protéger sa
souveraineté numérique et industrielle, tandis que les États-Unis
cherchent à sécuriser les chaînes de valeurs technologiques et maintenir
leur leadership. Une coordination transatlantique, même partielle,
pourrait influencer la standardisation des règles numériques et la
gouvernance des marchés mondiaux, avec des répercussions directes sur
l’innovation et la compétitivité globale. Un groupe de travail
transatlantique entre les Etats-Unis et l’Union Européenne existe mais
ne semble pas produire de résultats concrets depuis le début de cette
année 2025 : c’est à suivre néanmoins car le Rapport Draghi sur la
compétitivité européenne a mentionné la nécessité d’évolutions de cette
politique européenne de la concurrence dans le domaine du contrôle des
concentrations[13].
a. L’analyse comparée des politiques de concurrence en Europe et aux États-Unis révèle des convergences importantes sur
plusieurs points. Les deux approches visent à protéger l’innovation,
assurer un accès équitable aux marchés et encadrer les grandes
plateformes numériques afin de prévenir les comportements
anticoncurrentiels à tendance monopolistiques privées (appelées abusives
en Europe). Dans les deux juridictions, l’accent est mis sur l’enforcement opérationnel : les affaires récentes contre Google, Apple, Amazon, Microsoft ou Meta montrent
que tant la Commission européenne que le DOJ et la FTC n’hésitent pas à
poursuivre, sanctionner ou à imposer des mesures correctives aux
acteurs dominants.
b. Cependant, des divergences significatives apparaissent dans la méthode et la philosophie sous-jacente. L’Europe, sous Ribera et Vestager, adopte une approche préventive et normative,
intégrant la politique industrielle, la transition écologique et la
protection des marchés stratégiques au sein d’un cadre cohérent. Les
instruments tels que le DMAet leFSR illustrent
cette volonté d’encadrer les comportements à long terme et de préserver
la souveraineté économique et technologique européenne. En revanche, la
doctrine américaine “America First Antitrust” se concentre sur un enforcement ciblé et réactif,
centré sur la protection des consommateurs et la compétitivité
nationale, avec moins de préoccupation directe pour la coordination avec
les objectifs industriels ou environnementaux. Cette approche est plus juridico-réglementaire,
privilégiant l’action sur des comportements anticoncurrentiels précis
et des transactions concrètes plutôt qu’une régulation systémique.
c. D’un point de vue géopolitique, cette comparaison permet de dégager plusieurs leçons transatlantiques:
Une complémentarité des approches:
l’approche proactive européenne peut servir d’exemple pour anticiper
les risques structurels et protéger les marchés stratégiques, tandis que
l’approche américaine offre un modèle efficace de sanction ciblée et
rapide. Les deux approches peuvent se nourrir mutuellement : l’Europe
pourrait s’inspirer d’un enforcement judiciaire plus ciblé pour
certaines infractions, tandis que les États-Unis pourraient intégrer
des dimensions industrielles et stratégiques plus larges.
Des implications pour la gouvernance numérique mondiale : les différences de méthode influencent la standardisation internationale des règles numériques.
L’Europe tend à imposer des obligations structurelles
(interopérabilité, neutralité de classement), tandis que les États-Unis
privilégient la correction des abus avérés. Cette dualité crée un espace
où les entreprises doivent naviguer entre deux régimes, mais offre
aussi l’opportunité d’élaborer des normes globales harmonisées, par
exemple via l’OCDE, la CNUCED, l’International Competition Network (ICN)
ou le G7/G20, chacune de ces organisations internationales ou
groupement d’Etats possédant un comité d’experts développant – ou
susceptible de développer – une activité de nature normative
internationale en matière de concurrence.
Une importante dimension géopolitique et d’exercice de souveraineté: l’antitrust n’est plus seulement un instrument économique ; il devient un levier de souveraineté technologique et industrielle. L’UE
tente d’utiliser sa politique de concurrence extensive pour protéger
ses champions technologiques et industriels en leur permettant de se
développer face aux « gatekeepers » définis ou identifiés à
l’aide du nouvel outil que constitue le DMA et limiter l’influence des
acteurs étrangers subventionnés, tandis que les États-Unis cherchent à
sécuriser leur leadership mondial dans les secteurs stratégiques. La
coordination transatlantique, même partielle, pourrait renforcer la
position des démocraties occidentales face à la concurrence globale,
notamment asiatique.
L’innovation et la transition écologique durable:
la politique européenne intègre explicitement des objectifs
environnementaux et sociaux dans le cadre concurrentiel, ce qui pourrait
servir de modèle pour des approches plus larges de l’antitrust, tandis
que l’approche américaine montre la force d’un enforcement ciblé
capable de sanctionner rapidement les comportements abusifs. Une
combinaison de ces deux logiques pourrait maximiser à la fois innovation, durabilité et justice économique.
En résumé, l’analyse comparative révèle que, malgré des priorités et
méthodes différentes, l’UE et les États-Unis partagent des objectifs
communs de protection de la concurrence et de stimulation de l’innovation,
tout en développant des instruments distincts adaptés à leurs contextes
institutionnels et stratégiques. Cette dualité constitue une opportunité d’apprentissage réciproque et
souligne l’importance de la coordination transatlantique dans un monde
numérique et industriel de plus en plus interconnecté, même si le modèle
américain entend laisser le marché plus libre de ses évolutions que
dans une Union Européenne où les institutions affichent beaucoup plus
d’interventionnisme.
IV. Conclusion
La comparaison des politiques de concurrence en Europe et aux
États-Unis montre que, malgré des méthodes différentes, les deux
approches convergent vers la protection de l’innovation et la régulation des grandes plateformes numériques.
Sous Teresa Ribera, l’Europe tente de redéployer la politique
européenne de la concurrence – sans amendement à ce stade des sources de
droit originaires (les articles 101 à 106). Elle procède en revanche
d’un enrichissement ou d’un renforcement des sources de droit dérivé
(Règlement 1/2003 en cours de révision, Règlement FSR ou Foreign Subsidies Regulation adopté
en 2023, appliqué pour les premières fois en 2024 et 2025) ou avec la
création d’une nouvelle source réglementaire de droit dérivé concernant
les marchés digitaux, source complémentaire au droit de la concurrence
(DMA, DSA, texte réglementaires sectoriels distincts du droit de la
concurrence) – vers une politique intégrée combinant enforcement, compétitivité industrielle, objectifs sociaux et environnementaux. Aux États-Unis, la doctrine “America First Antitrust” privilégie un enforcement ciblé,
centré sur la protection des consommateurs et le renforcement de la
compétitivité nationale. Cette différenciation ne remet pas
fondamentalement en cause la matrice individuelle de développement de
ces droits de part et d’autre de l’Atlantique depuis les années 1950.[14]
Au-delà des différences, l’antitrust s’affirme comme un important levier géopolitique, effectif
ou potentiel, un instrument de souveraineté industrielle et
technologique. La coordination transatlantique ou la simple
compréhension mutuelle des stratégies de régulation est désormais
essentielle pour participer à un véritable réveil industriel et
technologique (digital) européen et – si une coopération internationale
peut être redéployée pour garantir un marché mondial concurrentiel,
innovant et durable. Ceci ne va hélas pas de soi, après la mise en
sommeil du groupe de travail sur commerce international et concurrence à
l’OMC depuis vingt ans.
François Souty
est Président exécutif du Cabinet LRACG Conseil en stratégies
européennes et droit de la concurrence, enseignant à Excelia Business
School (La Rochelle-Tours-Cachan), à l'Université Catholique de l'Ouest
(Niort) et chargé d'enseignements à la Faculté de Droit de l'Université
de Nantes.
[8] Abigail Slater et Andrew Ferguson, America First Antitrust: DOJ and FTC priorities in the Biden administration, 2025.
[9] Discours d’Abigail Slater à Notre Dame Law School, 28 avril 2025 : “The Conservative Roots of America First Antitrust Enforcement”, U.S. Department of Justice.
[10] DOJ & FTC, Enforcement actions in digital platforms, 2024‑2025.
[12] DOJ & FTC, Contested mergers and acquisitions: Microsoft and Nvidia, 2025.
[13] Voir
notre précédent article, « Rapport Draghi : futurs défis pour la
compétitivité. L’Union Européenne, le rapport Draghi sur l’avenir de la
compétitivité européenne : quelles conséquences stratégiques
inspirantes pour la France ? », Le Diplomate média, 9 décembre 2025.
[14] Voir notamment nos deux ouvrages, F. Souty, La politique de la concurrence aux Etats-Unis, Paris, PUF, 1995, coll. Que-sais-je ? n°, 128 p. et Le droit et la politique de la concurrence de l’Union européenne, Paris, Montchrestien, 2013, 4e édition, coll. Clefs, 160 p.
Budget 2026 : la France va emprunter un montant record de 310 milliards d'euros l'an prochain
Economie. Les
parlementaires ont adopté la semaine dernière une loi d'urgence pour
assurer la continuité des services publics en janvier, jusqu'à ce qu'un
budget adéquat pour 2026 puisse être voté.
La
France devrait emprunter, comme prévu, le montant record de 310
milliards d'euros l'an prochain sur les marchés, malgré l'absence de
budget pour 2026, a indiqué ce mardi 30 décembre l'Agence France Trésor
(AFT), chargée de la gestion de la dette de l'Etat.
Les emprunts pourront débuter dès janvier et la somme annuelle
sera "susceptible d’être ajustée, si nécessaire, en fonction de la loi
de finances pour 2026", a-t-elle indiqué dans son programme de
financement pour 2026. Ces 310 milliards d'euros, déjà annoncés en
octobre, englobent le montant de l'ensemble des nouvelles obligations à
"moyen et long terme", c'est-à-dire à échéance d'un an et plus,
auxquelles sont soustraits les rachats anticipés de dettes par l'Etat.
Un record
Il
s'agit d'un record, même si, rapportée à la richesse produite durant
l'année, cette somme ne devrait représenter qu'environ 10 % du PIB, ce
qui ne change pas drastiquement par rapport à 2025. Selon les chiffres
de l'AFT, l'Etat a emprunté cette année en net 300 milliards d'euros de
dettes à moyen et long terme, une augmentation par rapport à 2024, quand
cette somme avait atteint 285 milliards d'euros.
Cette hausse intervient alors que la dette publique a atteint au
troisième trimestre un nouveau record en valeur, à près de 3 500
milliards d'euros, et que les coûts de l'emprunt ont grimpé sur les
marchés. La France a emprunté en 2025 en moyenne avec un taux d'intérêt
de 3,14 % à moyen et long terme, contre 2,91 % en 2024, selon l'AFT. A
échéance dix ans, référence sur le marché des obligations, il est passé
de 2,94 % à 3,37 %.
Cela
s'explique d'abord par une augmentation tendancielle de l'ensemble des
taux en Europe car l'Allemagne, première économie du continent et
longtemps chantre de la rigueur budgétaire, a décidé d'augmenter sa dette pour financer un plan d'investissement massif.
A défaut pour l'heure de budget pour l'année prochaine, une loi spéciale
visant à permettre à l'Etat de percevoir l'impôt et d'emprunter sur les
marchés a été promulguée samedi par Emmanuel Macron après le feu vert
de l'Assemblée nationale et du Sénat. Les discussions budgétaires au
Parlement doivent reprendre en janvier.
AFP
Budget 2026 : la loi spéciale promulguée au Journal officiel
En attendant un vrai budget, l’exécutif a officialisé samedi
la reconduction temporaire des finances de 2025. Une procédure
exceptionnelle sauve les meubles mais révèle les profondes paralysies du
Parlement.
C’est désormais acté. Ce samedi, par sa publication au Journal officiel, le président Emmanuel Macron a promulgué la loi spéciale qui régira les finances publiques à compter du 1er janvier 2026. Ce texte, voté à l’unanimité par le Parlement mardi dernier, est loin d’être une victoire politique.
Il constitue l’aveu criant d’un échec : l’impossibilité pour les
députés et les sénateurs de s’accorder sur un projet de loi de finances
dans les délais. Une situation évoquant les blocages outre-Atlantique,
même si ce dispositif législatif permet précisément d’« éviter un blocage de l’Etat comme c’est parfois le cas aux Etats-Unis lors des shutdowns ».
Un budget figé, des ambitions gelées
Dans les faits, cette mesure technique « reconduit, jusqu’à l’adoption de ce budget, les impôts et les enveloppes allouées à l’Etat dans les conditions de 2025
». L’État continuera donc de fonctionner et les services publics seront
financés, mais toute perspective de nouvelle politique budgétaire est
gelée. Le gouvernement ne peut ni créer de nouvel impôt ni engager de dépense inédite.
Un cadre particulièrement inconfortable pour la majorité, alors que le
chef de l’État a érigé la défense en priorité absolue. Les ambitions en
la matière sont donc mises en suspens.
Ce scénario, hélas, commence à devenir familier. Après la chute du
gouvernement Barnier en décembre 2024, la France avait déjà connu
plusieurs mois de flou avant l’adoption des textes budgétaires en
février 2025. L’histoire se répète, mais dans un contexte encore plus tendu.
Le dialogue engagé par le Premier ministre Sébastien Lecornu avec le
Parti socialiste a certes permis l’adoption du budget de la Sécurité
sociale, au prix de concessions sensibles sur les retraites. Mais ce
fragile compromis n’a pas résisté au gouffre qui sépare l’Assemblée
nationale du Sénat, cette dernière chambre étant « hostile à tout impôt supplémentaire ».
Le sursis de janvier
Face à cette impasse, le chef du gouvernement a affiché un optimisme de circonstance.
« Si les calculs politiques sont mis de côté, le Parlement prendra
ses responsabilités, le gouvernement aussi », a-t-il déclaré, se
disant « persuadé » de parvenir à un accord.
Un vœu pieux qui sonne comme un appel du pied, tandis que son camp le
presse de recourir à l’arme nucléaire du 49.3. La loi spéciale n’est
qu’un répit, un sursis accordé à la représentation nationale.
La véritable bataille est simplement reportée à janvier. Elle
s’annonce brutale. Les parlementaires devront non seulement boucler un
budget, mais aussi se confronter à l’épineuse question de la trajectoire
des finances publiques. Les discussions écoulées n’ont « pas permis de dessiner une trajectoire de réduction du déficit
», alors même que la France est confrontée à un endettement croissant.
La loi spéciale évite le chaos immédiat, mais elle laisse intacte cette
équation politique quasi insoluble. Le pays est en pilotage automatique,
et les turbulences ne font que commencer.
Malgré l’absence de budget, la France empruntera bien 310 milliards d'euros en 2026, un record
Cette somme annuelle sera «susceptible d’être ajustée, si
nécessaire, en fonction de la loi de finances pour 2026», a indiqué
l’Agence France Trésor (AFT) dans son programme de financement pour
2026.
La France
devrait emprunter, comme prévu, le montant record de 310 milliards
d'euros l'an prochain sur les marchés, malgré l'absence de budget pour
2026, a indiqué mardi l'Agence France Trésor (AFT), chargée de la gestion de la dette de l'État.
Les emprunts pourront débuter dès janvier en vertu de la loi spéciale promulguée samedi par Emmanuel Macron et la somme annuelle sera «susceptible d'être ajustée, si nécessaire, en fonction de la loi de finances pour 2026», a-t-elle indiqué dans son programme de financement pour 2026.
Un nouveau directeur général à la tête de l'Agence France Trésor
L'Agence France Trésor (AFT), qui gère la dette de l'Etat, a annoncé
mercredi la nomination de Cyril Rousseau au poste de directeur général,
où il succèdera à Anthony Requin.
Jusqu'alors directeur général adjoint de l'AFT,
Cyril Rousseau remplacera à compter du 1er août Anthony Requin, nommé
inspecteur général des finances après six années à la tête de l'AFT.
Cyril Rousseau «a accompli l'essentiel de sa carrière à la direction
générale du Trésor, rejointe en 2004 et où il était précédemment
sous-directeur des affaires financières multilatérales et du
développement, et vice-président du Club de Paris», a précisé l'AFT dans
un communiqué.
L'Agence
France Trésor est chargée de placer la dette française auprès des
investisseurs et émet les obligations (OAT) qui financent les besoins en
trésorerie de l'Etat.
Texte inédit proposé par Philippe, autour de la liberté intérieure comme expérience vécue.
On parle souvent de liberté comme d’un droit, d’un principe ou d’un idéal à défendre.
Mais avant d’être une idée, la liberté est une expérience.
Elle commence parfois très simplement,
au moment où le corps cesse de se contracter,
où la pensée ralentit,
où l’on n’essaie plus d’avoir raison, ni d’agir correctement.
La liberté intérieure n’est pas une conquête.
Elle ne se gagne pas par accumulation de choix, ni par opposition à une contrainte extérieure.
Elle apparaît plutôt quand quelque chose, en nous, cesse de lutter contre ce qui est déjà là.
Un corps tendu n’est pas libre, même entouré de droits.
Un esprit en alerte permanente ne goûte pas la liberté, même dans un espace sans règles.
Inversement, il arrive qu’un être humain se sente profondément libre dans un cadre restreint,
dès lors que ses rythmes vitaux sont respectés.
La liberté n’est donc pas seulement affaire de structures sociales ou politiques.
Elle est aussi — et peut-être d’abord — une question de régulation, de sécurité intérieure, de
relation au vivant.
Lorsqu’un être humain se sent suffisamment en sécurité pour ne plus se défendre en
permanence,
il devient naturellement plus responsable, plus attentif, plus créatif.
Non par obligation morale, mais par accord intérieur.
Penser la liberté sans tenir compte du corps, du psychisme et des relations,
c’est risquer d’en faire une abstraction.
La vivre comme une conséquence d’un certain état intérieur, en revanche,
ouvre une autre perspective celle d’une liberté qui ne s’oppose pas,
mais qui émerge.
Philippe LOGNOUL
Explorateur
de l’être humain, de l’utérus au monde, entre liberté, plaisirs en
conscience et harmonie.
Il y a quelque chose de révélateur dans le fait qu'une vaste bureaucratie politique décide de sanctionner un simple analyste suisse pour avoir contredit le discours officiel sur l'Ukraine.Si vos arguments sont solides, vous débattez avec lui.Si votre légitimité est incontestable, vous l'ignorez.Recourir à une liste de sanctions, c'est signaler autre chose : que le récit que Bruxelles fait de cette guerre – et de son propre rôle – n'est peut-être pas assez solide pour résister à un examen ouvert et sans filtre.
L'UE a commencé à utiliser son régime de sanctions contre la Russie non seulement contre les oligarques et les responsables, mais aussi contre les analystes occidentaux.
En décembre, Bruxelles a inscrit Jacques Baud – un citoyen suisse résidant en Belgique – sur sa liste de sanctions.Non pas pour avoir financé la guerre ou dirigé des unités cybernétiques, mais pour ses commentaires sur l'Ukraine et l'OTAN, qualifiés de « propagande pro-russe » et de « désinformation ».Gel des avoirs, interdiction de voyager dans toute l'UE, aucune condamnation pénale, aucun procès.
Il n'est pas nécessaire d'être d'accord avec Baud pour constater le problème.Lorsqu'un organe politique peut sanctionner la liberté d'expression par décret de politique étrangère, la frontière entre défense de la démocratie et gestion de l'orthodoxie s'estompe.
Mon nouvel article analyse les conséquences de ce précédent pour les citoyens européens ordinaires, qui subissent déjà le coût financier de la guerre et qui voient désormais se restreindre progressivement ce qu'ils peuvent dire sans risque sur les événements qui nous ont menés à cette situation.
L'affaire Jacques Baud : la liberté d'expression est-elle en train de mourir en Europe ?
Les
sanctions, quasi saluées par les médias romands, témoignent du mépris
croissant pour la liberté d'expression des élites continentales. Et me
rappellent une autre affaire, vieille de presque 50 ans
“Un individu controversé, apprécié des médias complotistes”
Jacques Baud, ancien colonel de l’Armée suisse, analyste en stratégie et ancien membre du renseignement stratégique suisse, vient donc d’être sanctionné, par le Conseil de l’Union Européenne. Vous en aurez peut-être entendu parler à la RTS, dans l’émission Forum,
où il était décrit comme “un individu controversé”, qui se voit
sanctionner “après la propagandiste suisso-camerounaise Nathalie Yamb”.
“Apprécié
des sites complotistes, (…) l’ancien fonctionnaire est aussi apparu
dans un congrès antivaccins et conspirationniste à Winterthour”
Le ton y était donné très rapidement :
“L’UE
le qualifie de “porte-parole de la propagande pro-russe” et l’accuse de
diffuser des théories du complot, comme l’idée que Kiev aurait
orchestré sa propre invasion pour rejoindre l’OTAN. Présent dans des
médias complotistes ou pro-russes…”
Le tout présenté
avec une photo du Kremlin à l’arrière-plan, du meilleur goût, comme
vous le verrez dans cet extrait, dans lequel on précise que Jacques Baud
a refusé de répondre aux questions de la rédaction :
On notera que Jacques Baud conteste avoir “refusé de répondre”.
Il était simplement indisponible quand ils lui ont demandé de
commenter, et ils ne l’ont jamais rappelé, ce qui est tout de même,
comment le dire poliment, très différent de ce qui était affirmé ci-dessus.
Mais peut-être préférez-vous lire la presse ? Le quotidien 24 Heures, par exemple?
Vous y aurez lu la même information, et surtout trouvé le même vocabulaire. Morceaux choisis :
“Apprécié
des sites complotistes, (…) l’ancien fonctionnaire est aussi apparu
dans un congrès antivaccins et conspirationniste à Winterthour”
Le
ton est donné : si la décision de sanctionner Jacques Baud est
présentée de façon plutôt objective et neutre, le vocabulaire choisi
pour qualifier l’analyste, lui, ne l’est pas du tout.
On ne sent guère de sympathie pour Jacques Baud.
De la sympathie, il en aurait pourtant besoin. Ce qui l’attend risque d’être difficile.
“Impossible de payer mon loyer, mes assurances, mes impôts…”
Les
sanctions européennes, qui incluent blocage de l’accès aux comptes
bancaires et interdiction de voyage ou de survol au sein de l’UE, sont
très loin d’être symboliques. Pour s’en faire une idée, le mieux est
sans doute de lire ou d’écouter le témoignage de Nathalie Yamb, la
“propagandiste suisso-camerounaise” (on appréciera une fois de plus le
vocabulaire choisi) dont il était question plus haut, sanctionnée, elle,
depuis juin 2025 :
Il est techniquement
interdit à quiconque de l’aider financièrement, même pour un café ou un
cadeau, sous peine de risquer la prison pour « contournement des
sanctions », une infraction pénale. L’État allemand ne lui accorde
l’accès qu’à environ 56 euros par mois
“L'une
après l'autre, mes cartes de crédit sur des comptes en Suisse, en
Afrique et dans des banques en ligne ont été bloquées. Mes comptes
eux-mêmes ? Bloqués. Mes cryptos, inaccessibles.
Mes comptes PayPal et GoFundMe, fermés. Tout comme mes comptes Amazon, Airbnb, Booking, eBay. (…)
Impossible
de payer mon loyer, mes assurances. mes impôts, mes avocats, mes
médicaments. Impossible d'acheter un billet d'avion, d'écouter de la
musique, de regarder Netflix, de prendre un Uber, de passer une commande en ligne, de régler une note d'hôtel.
Mais
il y a mieux : impossible de retourner en Suisse pour gérer les
urgences puisque les sanctions comprennent une interdiction de survol du
territoire de l'Union européenne alors que la Suisse y est complètement
enclavée, entourée par la France, l'Autriche, l'Allemagne et l'Italie.
une dinguerie.”
C’est cette “dinguerie” qui est promise à Jacques Baud : être
prisonnier d’un seul pays, celui où il réside actuellement, la Belgique,
sans possibilité de revenir en Suisse (qui “étudie” la possibilité de
reprendre les sanctions), et connaître une détresse économique à peu
près inévitable.
Hüseyin Doğru,
citoyen allemand résidant à Berlin, sanctionné, lui, en mai de cette
année, décrit une situation où lui et sa famille (dont les avoirs ont
aussi été gelés) sont complètement privés de revenus. Il explique qu’il
est techniquement interdit à quiconque de l’aider financièrement, même
pour un café ou un cadeau, sous peine de risquer la prison pour «
contournement des sanctions », une infraction pénale. L’État allemand ne
lui accorde l’accès qu’à environ 56 euros par mois de ses propres
fonds, une somme évidemment incompatible avec une vie normale pour un
père de famille à Berlin.
Pire, chaque paiement (comme des
frais médicaux ou un loyer) nécessite une permission spéciale des
banques centrales ou des ministères, qui peuvent arbitrairement refuser
des demandes légales, comme le paiement pour le remplacement d’une carte
d’identité.
C’est d’une violence inouïe.
Existe-t-il des voies de recours ?
Pas
vraiment. Puisqu’il n’existe aucune loi interdisant d’être
“propagandiste”, aucune infraction n’a été commise, aucun procès n’a eu
lieu, aucun jugement n’a été rendu. Il s’agit d’une décision politique
et administrative, basée sur une conception de la “guerre hybride” qui
permet d’assimiler la parole à une arme.
Saisir la Cour de
Justice de l’UE n’entraînera aucun effet suspensif. Pire encore, les
sanctions, même si elles étaient levées, pourraient être rétablies
immédiatement après (c’est déjà arrivé). Ces sanctions sont conçues pour
conduire à la mort sociale et économique de la personne qu’elles
visent, et pour un citoyen suisse résidant en Belgique, leur efficacité
risque d’être redoutable.
“Un porte-parole de la propagande pro-russe” ?
Qu’a fait Jacques Baud pour mériter restriction de ses mouvements et pauvreté ?
Il sert de porte-parole à la propagande pro-russe et élabore des
théories du complot, accusant par exemple l’Ukraine d’avoir orchestré sa
propre invasion afin de rejoindre l’OTAN.
Très bien, prenons ces accusations l’une après l’autre.
Est-il un “porte-parole de la propagande russe” ?
On
voit mal comment cette accusation pourrait être défendue face à un juge
ou un jury. Heureusement pour le Conseil de l’UE, il n’aura pas à se
justifier devant quelque instance juridique que ce soit.
Dans plusieurs interviews récentes (1, 2),
Jacques Baud s’en défend. Il affirme n’avoir aucune connexion avec la
Russie, aucun bien en Russie, n’avoir jamais reçu d’argent de la Russie.
Il évite soigneusement d’apparaître dans des médias russes, refusant
toutes les invitations, pourtant nombreuses. Finalement, Il utilise
exclusivement, dans ses analyses, des sources occidentales ou
ukrainiennes. Si le Conseil de l’Union Européenne devait défendre cette
accusation devant un tribunal, gageons que la tâche serait impossible,
parce que c’est tout simplement faux.
A-t-il au moins “accusé l’Ukraine d’avoir orchestré sa propre invasion afin de rejoindre l’OTAN ?”
Il
s’en défend aussi. Il se serait contenté, comme beaucoup d’autres
d’ailleurs, d’attirer l’attention sur une déclaration d’un conseiller de
Zelenski, Oleksiy Arestovych, datant de 2019 et largement partagée sur les réseaux sociaux.
C’est Arestovytch lui-même qui avait, donc, déclaré :
“Avec une probabilité de 99,9%, le prix à payer pour rejoindre l’OTAN est une guerre totale avec la Russie.”
Jacques
Baud n’accuse pas, il présente seulement un témoignage, venant d’une
source crédible. Ici aussi, on voit mal comment cette accusation
pourrait être défendue face à un juge ou un jury.
Heureusement pour le Conseil de l’UE, il n’aura pas à se justifier devant quelque instance juridique que ce soit.
Un coupable manque d’enthousiasme pour la stratégie européenne
S’il n’est pas “porte-parole de la propagande pro-russe”, que reproche-t-on vraiment
à Jacques Baud ? Excellente question. L’explication la plus plausible,
c’est que Jacques Baud est avant tout condamné pour son rejet, argumenté
et, surtout, persuasif, de la stratégie occidentale, en particulier
européenne, face à la guerre entre l’Ukraine et la Russie, qu’il voit
comme une aventure sans issue favorable possible pour la population
ukrainienne.
“sur l’Ukraine, avoir eu raison quand tant d’autres se sont plantés, c’est être dans le camp de Poutine. “
Depuis
2022, l’ancien officier n’a cessé d’argumenter, au travers
d’interviews, d’articles et de livres, que l’impasse sanglante actuelle
est le fruit d’un aveuglement stratégique occidental. Il soutient que le
conflit était évitable si les accords de Minsk n’avaient pas été
instrumentalisés pour préparer la confrontation, et accuse Washington et
ses alliés d’avoir sciemment bloqué les opportunités de paix au
printemps 2022 dans le seul but d’affaiblir le Kremlin. Il dénonce aussi
une arrogance occidentale qui, en sous-estimant la résilience
économique et militaire russe et en gommant la réalité complexe du
Donbass, a fini par sacrifier l’Ukraine dans une guerre par procuration
inefficace.
Comme le soulignait, dans un article antérieur aux sanctions, le Journal du Dimanche, Jacques
Baud a, souvent, eu raison contre et surtout avant tout le monde, se
montrant beaucoup plus réaliste que des médias occidentaux qui
présentaient constamment l’armée russe comme étant au bord de
l’effondrement.
Le JDD concluait :
En d’autres termes, sur l’Ukraine, avoir eu raison quand tant d’autres se sont plantés, c’est être dans le camp de Poutine.
C’est plutôt bien résumé.
Jacques
Baud est donc puni pour avoir rejeté une guerre dont la poursuite à
tout prix est voulue par des dirigeants européens qui ne semblent guère
se préoccuper des morts ukrainiens. “J’ai de la peine avec les gens qui
font la guerre avec le sang des autres”, a-t-il notamment déclaré.
Il
est absurde d’affirmer qu’un homme sans aucun lien financier avec la
Russie soit un porte-parole de la propagande russe. Et comme nous
l’avons vu, il n’a pas non plus “accusé l’Ukraine d’avoir orchestré sa
propre invasion”. Tout est faux. Jacques Baud est en réalité sanctionné
pour avoir exercé sa liberté d’expression, pour avoir dénoncé sans
relâche l’absurdité de la stratégie occidentale en Ukraine, et pour
l’avoir fait d’une façon sourcée, argumentée, et, malheureusement pour
lui, persuasive.
Dans l’indifférence complète des médias
traditionnels, la RTS se permettant même d’être mollement hostile à cet
“individu controversé” “présent dans les médias complotistes”, les
autorités européennes viennent en somme, tout simplement, de punir un
citoyen suisse pour ses opinions.
Il n’a pas été averti à
l’avance des sanctions, n’a pas pu défendre son point de vue. Il n’a pas
non plus de réelle possibilité de recours. L’Etat veut, et va,
peut-être, détruire la vie d’un homme, limitant ses déplacements,
bloquant ses sources de revenus, simplement parce qu’il dénonce une
stratégie guerrière qu’il juge insensée.
Cela ne vous rappelle rien ?
Moi, si.
Un très vieux souvenir venu d’une autre époque.
Andrei Sakharov, des différences importantes, et… des similitudes inquiétantes
Nous sommes en 1980, début janvier. En pleine guerre froide. Un autre
homme, Andrei Sakharov, est sur le point, lui aussi, de commettre le
crime de s’opposer au récit officiel concernant une autre guerre,
l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS.
Ce jour-là, bravant la
doctrine officielle du Kremlin, le physicien dissident et prix Nobel
soviétique appelle publiquement l'ONU et le gouvernement soviétique à
organiser le retrait des troupes d'Afghanistan. Il avertit que cette
rupture de l'équilibre des forces en Asie centrale risque de provoquer
une escalade incontrôlable menant à une troisième guerre mondiale
nucléaire.
Il faut toutefois souligner
évidemment un point fondamental : si la logique de la sanction est
comparable (neutraliser une voix dissidente par des moyens
administratifs), l’intensité de la coercition est incomparablement plus
brutale dans le cas soviétique (comme on s’y attend).
Sakharov,
comme Jacques Baud, dispose d’une expertise reconnue. Il est le père de
la bombe H, et à ce titre comprend mieux que quiconque les risques
d’une escalade militaire. Comme Baud également, il conteste la vision
proposée par son gouvernement de la guerre (une aide fraternelle à un
régime allié). Selon lui, c’est évidemment une guerre d’agression.
Enfin, comme Baud toujours, il ne cherche pas la polémique, mais
conteste posément le calcul cynique de ses dirigeants, qui misent sur un
gain géopolitique permanent au prix de dommages diplomatiques jugés
temporaires. Il propose une désescalade pour restaurer la stabilité
stratégique régionale.
Les réactions ne se font pas attendre, et,
comme prévu, elles sont très différentes selon de quel côté du rideau de
fer on se place. Pour les médias publics soviétiques, Sakharov est un
traître. Pour une majorité des médias occidentaux, il devient “la
conscience morale de l’URSS”.
Le récit alternatif
de la guerre qu’il propose est naturellement rejeté par les autorités
soviétiques, tout comme l’est, aujourd’hui, celui de Baud par les
autorités européennes. Et il se voit, comme Baud, sanctionné. Il faut
toutefois souligner immédiatement un point fondamental : si la logique de la sanction est comparable (neutraliser une voix dissidente par des moyens administratifs), l'intensité
de la coercition est incomparablement plus brutale dans le cas
soviétique (comme on s’y attend de la part d’un régime totalitaire
avéré), même si la comparaison de la sévérité des mesures, révèle, comme
on le verra, quelques surprises.
Assigné à résidence à Gorki, Sakharov n’est pas seulement limité dans ses mouvements, comme Baud, mais prisonnier
de son propre domicile. Son accès à l’information se voit strictement
limité. Et il sera à plusieurs reprises, notamment lors de ses grèves de
la faim, maltraité physiquement. Son intégrité physique n’était pas
respectée par les autorités soviétiques, ce qui n’est pas le cas de
Jacques Baud et de ses compagnons suspendus.
Sur le
plan financier, en revanche, on pourrait argumenter qu’Andrei Sakharov a
été mieux traité que Jacques Baud. Certes, on lui retire par décret ses
titres de «Héros du travail socialiste», lui donnant accès à des primes
mensuelles substantielles, une retraite dorée, l’accès aux magasins Beryozka
(produits occidentaux), une datcha et une voiture avec chauffeur. Il
perd aussi l’accès à ses économies en devises étrangères (les droits
d’auteur de ses livres à l’Ouest et son prix Nobel), bloquées par la
Vneshtorgbank, la banque du commerce extérieur. En revanche, resté
membre de l’Académie des sciences, il continuera à toucher son salaire
d’académicien (400 roubles) et ne sera jamais exclu du système
monétaire. Il pouvait payer en liquide n’importe où et accéder à son
salaire librement.
Il faudra attendre plus de 6 ans pour qu’Andrei Sakharov soit finalement réhabilité par Mikhaïl Gorbatchev.
Autre époque, même intolérance à la critique
Je
suppose qu’il ne se trouve pas beaucoup de journalistes à la RTS parmi
mes lecteurs. S’il y en avait, il est probable qu’ils glousseraient et
poufferaient en découvrant ma comparaison entre Jacques Baud et Andrei
Sakharov.
Qu’on en arrive à trouver, sans
trop d’effort de notre imagination, des similitudes entre l’URSS de 1980
et l’Union Européenne de 2025 devrait, dans un monde normal, suffire à
nous alarmer.
Quoi, comparer une “conscience morale” à un
“individu controversé” ? Comparer un homme brutalisé et assigné à
résidence à un homme dont l’intégrité physique n’a jamais été menacée,
et qui peut se déplacer librement en Belgique, où il réside?
Je
n’affirme pas que les deux situations soient semblables. Elles ne le
sont pas. Je me borne à signaler que le motif des sanctions, lui, est
exactement le même : ces deux hommes sont punis pour avoir eu le culot
d’exercer leur liberté d’expression en contestant la stratégie guerrière
de leurs autorités politiques respectives.
Qu’on en arrive à
trouver, sans trop d’effort, des similitudes entre l’URSS de 1980 et
l’Union Européenne de 2025 devrait, dans un monde normal, suffire à nous
alarmer. D’autant que ce régime de sanctions administratives n’est, et
de loin, pas la seule menace qui pèse sur la liberté d’expression en
Europe.
La liberté d’expression est en danger en Europe
Il y a aussi le Digital Services Act,
ou DSA, qui impose aux plateformes des obligations de suppression de
contenus jugés “nocifs” (désinformation, discours de haine), avec des
amendes massives (jusqu’à 6% du chiffre d’affaires mondial). Les
contenus à censurer sont signalés en priorité par des ONG, désignées de
façon très orwellienne comme “signaleurs de confiance” (évidemment)
triées sur le volet.
Lucy Connolly, une femme d’une quarantaine d’années, a ainsi été condamnée à 31 mois de prison pour un tweet
Il y a enfin le projet Chat Control,
qui menaçait de rendre obligatoire le scan systématique de tous les
messages, y compris sur des messageries encryptées, mettant un terme
définitif à la protection de la sphère privée en ligne en Europe.
Fortement contesté, le texte est en voie de révision, mais il n’a pas
été retiré.
On observe plus généralement, sur tout le
continent, une désacralisation de la liberté d’expression, qui se
manifeste aussi bien dans les discours que dans les actes. La France
arrête Pavel Durov, le fondateur de la messagerie cryptée Telegram. En
Allemagne, le rédacteur en chef du média conservateur
Deutschland-Kurier est condamné à sept mois de prison avec sursis pour
un tweet satirique visant la ministre de l’Intérieur qu’il accusait de…
détester la liberté d’expression !
C’est
probablement au Royaume-Uni que la répression est la plus massive. Des
dizaines de milliers de personnes y sont arrêtées pour des tweets chaque
année. Lucy Connolly, une femme d’une quarantaine d’années, a ainsi été
condamnée à 31 mois de prison pour un tweet impulsif, raciste et
violent, pourtant vite regretté et effacé. Isabel Vaughan-Spruce,
militante pro-life, a été arrêtée et inculpée pour
avoir simplement prié silencieusement, à distance d’un centre qui
pratique des IVG, sans tenir aucune pancarte ni avoir adressé la parole à
qui que ce soit. Quant à Graham Linehan, célèbre scénariste irlandais
il a été arrêté à son arrivée à l’aéroport d’Heathrow à Londres par cinq
policiers armés et placé en détention pendant plus de 12 heures ,
interrogé et menotté, pour… trois tweets critiquant l’idéologie
transgenre.
Andreï Sakharov, père de la bombe H soviétique, est passé de savant du régime à dissident emblématique de l’URSS. Après avoir contribué à l’arme la plus destructrice de l’histoire, il a risqué sa vie pour dénoncer les dérives du pouvoir soviétique et défendre les droits humains.
Une résistance inattendue venue des Etats-Unis
On
attendra en vain une prise de conscience des élites européennes, qui,
depuis des années, sont tout autant acquises que les journalistes de la
RTS à l’idée que la liberté d’expression doit être strictement contrôlée
pour éviter désinformation (notamment antivax), propagande (notamment russe), et discours de haine (dont la définition ne cesse de s’élargir pour inclure un nombre croissant de groupes protégés).
Ironie
suprême, cette toute petite sanction a transformé les plus fervents
disciples européens de la censure et du contrôle en ardents défenseurs
des libertés
Le salut viendra-t-il, alors, des
Etats-Unis ? L’administration Trump, qui est elle-même loin d’être
exemplaire dans son respect de la liberté d’expression, se montre
pourtant de plus en plus critique à l’encontre des velléités européennes
de censure des plateformes numériques , et vient tout juste de sanctionner plusieurs de ses principaux architectes, dont le français Thierry Breton, qui, loin de voir, lui, sa vie détruite par des sanctions, se fait simplement interdire d’entrer sur le sol américain.
Ironie
suprême, cette toute petite sanction, qui aura été, elle, rapportée
avec la plus digne des sobriétés par la RTS, a soudain transformé les
plus fervents disciples européens de la censure et du contrôle en
ardents défenseurs des libertés ! Thierry Breton dénonce ainsi un “vent de McCarthysme”, tandis qu’Ursula Von der Leyen fait la leçon aux Etats-Unis, leur rappelant fermement que “la liberté d’expression est le fondement de notre forte et vive démocratie européenne” (il fallait oser).
J’ai d’abord beaucoup ri.
(On me jure que c’est encore permis. Pour l’instant.)
Mais
ensuite, j’ai pensé à Jacques Baud et à toutes les personnes
suspendues, privées de leur liberté de mouvement et de leurs moyens de
subsistance parce que la détestation par l’Etat de la liberté de dire et
de penser est exactement la même en 2025 qu’en 1980.
Pensée
pour eux. Je vous laisse avec une petite biographie de Sakharov, qui,
surtout si vous êtes moins vieux que moi, vous apprendra sûrement
quelque chose :
Jacques Baud, ancien colonel suisse, affirme être ciblé par l'Union européenne pour ses analyses controversées sur le conflit en Ukraine. Sanctionné depuis le 15 décembre 2025, il est bloqué à Bruxelles et dénonce une atteinte à sa liberté d'expression.
L'ex-colonel Jacques Baud sanctionné par l'UE
A quel point ce retraité suisse est-il dangereux?
Jacques
Baud, ancien colonel suisse, affirme être ciblé par l'Union européenne
pour ses analyses controversées sur le conflit en Ukraine. Sanctionné
depuis le 15 décembre 2025, il est bloqué à Bruxelles et dénonce une
atteinte à sa liberté d'expression.
Jacques Baud, ancien colonel de l'armée suisse et ex-collaborateur du
Service de renseignement stratégique, affirme que l'on cherche à le
faire taire parce que ses analyses seraient politiquement indésirables.
Lors d'un entretien avec un vidéoblogueur français, il s'est comparé à
Julian Assange, le fondateur de Wikileaks, poursuivi et détenu durant
des années par les autorités américaines après la publication de
documents secrets.
Mais,
dans le cas de Jacques Baud, le «persécuteur» ne serait pas les
Etats-Unis, mais l'Union européenne. Et au lieu d'être emprisonné, il se
retrouve bloqué à Bruxelles. Le 15 décembre, l'UE a inscrit le
ressortissant suisse sur sa liste de sanctions liées à la Russie.
Bruxelles lui reproche de servir de relais à la propagande russe,
d'apparaître régulièrement dans des médias prorusses et de diffuser des
récits émanant de Moscou.
Les Russes présentés comme des libérateurs
Depuis
le début de la guerre en Ukraine, en février 2022, de nombreuses
interviews et prises de position de Jacques Baud circulent sur les
réseaux sociaux, les forums et les canaux Telegram. Il a notamment
affirmé que l'invasion russe n'était «certainement pas dirigée contre la
population ukrainienne» et qu'elle aurait été provoquée par de
prétendues attaques ukrainiennes dans les régions de Lougansk et de
Donetsk. Il a également remis en question publiquement le massacre de
Boutcha.
L'Union européenne lui reproche en outre de diffuser des théories du
complot, par exemple l'idée selon laquelle l'Ukraine aurait elle-même
mis en scène la guerre afin d'obtenir son adhésion à l'OTAN. Jacques Baud conteste ces accusations et affirme n'avoir fait que citer une source ukrainienne.
Les
sanctions prises à son encontre sont lourdes: ses comptes ont été
gelés, toute aide financière dans l'UE est interdite, et une
interdiction d'entrée et de transit est en vigueur. Se trouvant
actuellement en Belgique, il n'est pas certain qu'il puisse rentrer en
Suisse. Ses avocats ont déposé des recours auprès du Conseil européen et
de la Cour de justice de l'Union européenne. Dans la «Weltwoche»,
Jacques Baud qualifie sa situation de «pire que la prison».
«Comme un roi au Moyen Age»
Pour
les détracteurs de l'Union européenne, en Suisse comme à l'étranger,
l'affaire est une aubaine. Jacques Baud est présenté comme un symbole du
prétendu recul de la liberté d'expression en Europe. Lui-même soigne sa
mise en scène: dans les «médias alternatifs», sur YouTube et sur les
réseaux sociaux, il met en garde contre des dérives autoritaires et
multiplie les comparaisons radicales. Comme au Moyen Age, affirme-t-il,
un «roi» déciderait seul de qui est coupable. Dans son cas, ce «roi»
serait le Conseil européen.
Jacques Baud déplore l'absence du
droit d'être entendu et parle d'une condamnation sans procès. Il omet
toutefois de préciser que l'efficacité des sanctions repose précisément
sur leur mise en oeuvre sans avertissement préalable, notamment
lorsqu'elles concernent des avoirs financiers.
Il s'est également
exprimé dans une longue interview de 90 minutes accordée à Roger Köppel,
son soutien médiatique et rédacteur en chef de la «Weltwoche». Il y a
dénoncé le manque de soutien de la Suisse, affirmant bénéficier d'appuis
dans tous les pays, sauf le sien. Selon lui, son cas ferait l'objet de
discussions ministérielles à l'étranger et serait même suivi aux
Etats-Unis par la directrice des services de renseignement. Aucun
élément ne vient étayer ces affirmations. Le Département fédéral des
affaires étrangères indique par ailleurs que Jacques Baud n'a,
jusqu'ici, pas sollicité la protection consulaire suisse.
Des reproches peu détaillés
Face
aux autres rédactions suisses, Jacques Baud se montre nettement plus
discret. Il n'a notamment pas répondu à une sollicitation de Blick. Les
accusations précises formulées par l'Union européenne restent floues.
Les informations communiquées depuis Bruxelles sont succinctes et aucun
détail n'est fourni sur d'éventuels flux financiers ou des contacts
directs avec Moscou. Selon la «NZZ am Sonntag», les reproches détaillés
figureraient dans un document classifié.
De son côté, Jacques Baud
nie avoir diffusé de la propagande. Il affirme d'ailleurs ne jamais
être apparu dans les médias russes afin d'éviter toute
instrumentalisation. Cette affirmation est toutefois incomplète. La
chaîne internationale Russia Today ne s'est pas contentée de reprendre
ses déclarations: Jacques Baud a également été invité à deux reprises
dans l'émission «Going Underground», intégrée aux plateformes de Russia
Today.
Durant l'été 2024, il a par ailleurs déclaré que la Russie
ne cherchait pas à conquérir de nouveaux territoires en Ukraine. Selon
lui, l'unique objectif de l'«intervention» serait de protéger la
population du Donbass contre les forces armées ukrainiennes. Il
reprenait ainsi des arguments centraux avancés par Vladimir Poutine pour
justifier l'invasion de l'Ukraine en février 2022.
L'UE entend poursuivre sa politique de sanctions
Jacques
Baud n'est pas le seul en Europe à relayer ce type de récits. Reste à
savoir ce que signifie l'élargissement de la politique de sanctions de
l'UE aux présumés propagandistes. Le gouvernement allemand a en tout cas
annoncé vouloir poursuivre sa lutte contre la désinformation. «Toute
personne qui s'engage sur ce terrain doit s'attendre à ce que ce qui est
arrivé à Jacques Baud puisse lui arriver également», a déclaré un
porte-parole du ministère allemand des Affaires étrangères lors d'une
conférence de presse.
Cette position alimente les spéculations. Le
rédacteur en chef de la «Weltwoche», Roger Köppel, pourrait lui aussi
être concerné. Depuis le début de la guerre, il s'est rendu à plusieurs
reprises en Russie et a rencontré des propagandistes d'Etat. Certains
médias allemands évoquent une «connexion suisse à Moscou».
Reste
enfin la question de la réaction de la Suisse face à une éventuelle
nouvelle intervention de ce type de la part de l'Union européenne. Dans
le cas de Jacques Baud, les autorités fédérales se sont jusqu'ici
abstenues de tout commentaire public.