décembre 31, 2025

Le Macronisme aigu !

La macronie : un système opaque gangréné par le népotisme, le copinage et l’impunité 

Le pouvoir macroniste, souvent qualifié de « macronie », se présentait comme une rupture avec l’ancien monde politique, promettant renouvellement, transparence et moralisation de la vie publique.

 


Pourtant, près de neuf ans après l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Élysée, le bilan est accablant : un entourage verrouillé, des nominations douteuses, des affaires étouffées et une déconnexion croissante avec les Français.

Loin d’avoir éradiqué les vieux démons du clientélisme et du favoritisme, la macronie les a exacerbés, transformant l’État en un réseau d’influences où les fidèles sont récompensés et les critiques marginalisées.


 

Le népotisme et le copinage au cœur du système

Dès 2017, Emmanuel Macron promettait une loi contre le « népotisme », en réaction à l’affaire Fillon. Ironie de l’histoire : son propre quinquennat (puis second mandat) a été marqué par une série de nominations perçues comme du pur favoritisme. Des proches du couple présidentiel ont été placés à des postes clés, souvent sans que leurs compétences justifient pleinement ces choix.

  • Des cas emblématiques comme la tentative de nomination de l’écrivain Philippe Besson au consulat de Los Angeles en 2018, annulée sous la pression pour « copinage ».
  • Plus récemment, des soupçons autour de subventions accordées à des associations dirigées par des amies de Brigitte Macron, comme l’affaire des 2 millions d’euros versés à l’association e-Enfance de Justine Atlan via les Pièces Jaunes.
  • La suppression du corps diplomatique en 2022 a été dénoncée comme un moyen de placer des fidèles sans passer par les concours traditionnels, renforçant l’accusation de « recasage » des alliés politiques.

Ces pratiques ne sont pas isolées : elles s’inscrivent dans une logique d’entre-soi élitiste, où l’accès au pouvoir passe plus par la proximité avec le président que par le mérite républicain. La macronie fonctionne comme un club fermé, où les hauts fonctionnaires, banquiers et communicants issus des mêmes écoles (ENA, Sciences Po) se cooptent mutuellement.


 

L’opacité et l’étouffement des affaires

La macronie excelle dans la gestion des scandales : rapidité à classer, enquêtes bâclées et communication verrouillée. L’affaire Benalla en 2018 a révélé un Élysée prêt à protéger ses proches au prix de mensonges d’État. Depuis, les controverses se multiplient sans conséquences réelles :

  • Conflits d’intérêts dans les cabinets ministériels.
  • Pantouflage vers le privé (McKinsey, cabinets de conseil).
  • Dépenses opaques autour de la Première dame, épinglées par la Cour des comptes.

En 2025, alors que la France traverse une crise politique profonde (instabilité gouvernementale, dette explosive, contestations sociales), l’entourage macroniste semble imperméable aux critiques. Le président, isolé, s’appuie sur un cercle restreint qui filtre l’information et marginalise toute voix dissonante.

Une illustration parfaite : les théories conspirationnistes comme symptôme d’une défiance totale

La prolifération de rumeurs extrêmes, comme celles relayées sur X affirmant que des opposants gênants (tels qu’Olivier Marleix) auraient été « suicidés » pour protéger des dossiers sensibles sur la finance ou la souveraineté nucléaire, traduit une défiance abyssale envers le pouvoir. Ces théories, amplifiées par des sites comme Profession Gendarme qui citent des sources alternatives et présentent des spéculations sur un possible rôle de l’État ou de Macron dans la mort de Marleix, émergent dans un contexte où les enquêtes officielles ont conclu à un suicide sans intervention extérieure, comme l’a confirmé le parquet de Chartres en juillet 2025 après autopsie et analyses.

Bien que ces allégations restent spéculatives et non étayées par des preuves concrètes, elles fleurissent parce que la macronie a elle-même alimenté le soupçon par son opacité récurrente. Quand les enquêtes officielles sont perçues comme expéditives par une partie du public, et que les critiques légitimes sur des scandales comme Alstom (où Marleix avait enquêté) sont minimisées, l’imagination comble le vide au détriment de la vérité et de la sérénité publique, même si les faits établis pointent vers une tragédie personnelle plutôt qu’un complot.


 

Une dérive autoritaire au service d’un clan

La macronie n’est pas seulement clientéliste ; elle est devenue un système où le pouvoir présidentiel s’exerce sans contre-pouvoirs efficaces. Dissolutions d’assemblée intempestives, usage massif du 49.3, nominations contestées : tout concourt à concentrer les décisions entre les mains d’un petit groupe. Les Français, épuisés par l’inflation, les réformes impopulaires et l’instabilité, paient le prix de cette gouvernance arrogante.

Emmanuel Macron avait promis de restaurer la confiance dans la politique. Il laisse derrière lui un pays divisé, méfiant et convaincu que le sommet de l’État fonctionne d’abord pour ses propres intérêts.

La macronie n’est pas une renaissance : c’est la confirmation que, en France, le pouvoir corrompt toujours ceux qui s’y accrochent trop longtemps.

Il est temps de tourner la page pour retrouver une République exemplaire, loin des réseaux et des privilèges d’un clan.

https://multipol360.com/la-macronie-un-systeme-opaque-gangrene-par-le-nepotisme-le-copinage-et-limpunite/

 

Politique de concurrence, perspectives 2026 et enjeux géopolitiques

Politique de concurrence et Antitrust en Europe et aux États-Unis : Perspectives transatlantiques et enjeux géopolitiques


Une analyse académique en économie politique internationale, par François Souty

La régulation de la concurrence ne se limite plus à un instrument économique : elle est devenue un outil stratégique, industriel et géopolitique. Aux États-Unis comme en Europe, la protection des consommateurs, la promotion de l’innovation et le contrôle des grandes plateformes numériques sont des priorités, mais elles s’inscrivent dans des cadres institutionnels et politiques différents…

                              Réalisation Le Lab Le Diplo

Politique de concurrence et Antitrust en Europe et aux États-Unis : Perspectives transatlantiques et enjeux géopolitiques

Par François Souty, docteur en histoire économique, ancien haut fonctionnaire français, est notamment ancien chargé d’affaires internationales à la Direction générale de la concurrence de la Commission européenne (2021-2024). Il enseigne le droit de la concurrence à la Faculté de Droit de Nantes-Université et la géopolitique à Excelia Business School Group (la Rochelle-Paris Cachan). Il est membre du conseil scientifique de l’Institut Valmy.

Introduction

La régulation de la concurrence ne se limite plus à un instrument économique : elle est devenue un outil stratégique, industriel et géopolitique. Aux États-Unis comme en Europe, la protection des consommateurs, la promotion de l’innovation et le contrôle des grandes plateformes numériques sont des priorités, mais elles s’inscrivent dans des cadres institutionnels et politiques différents.

Cet article propose une analyse comparative des politiques de concurrence en Europe et aux États-Unis, avec un accent sur la dimension géopolitique transatlantique. Il examine les orientations stratégiques et priorités opérationnelles sous Teresa Ribera, nouvelle Vice-présidente exécutive de la Commission européenne, chargée notamment de la compétitivité et de la politique de la concurrence en Europe et la doctrine “America First Antitrust” sous Abigail Slater (nommée à l’américaine par le prénom diminutif Gail Slater), Assistant Attorney General chef de la Division Antitrust au Département fédéral de la Justice et W. Ferguson, président de la Federal Trade Commission aux États-Unis. L’objectif est de mettre en lumière les convergences et divergences, ainsi que les implications pour la compétitivité et la souveraineté technologique sur les deux rives de l’Atlantique.

I. L’évolution de la politique de concurrence européenne avec l’arrivée de Teresa Ribera

La politique de concurrence européenne a été profondément influencée par Margrethe Vestager, Commissaire à la Concurrence de 2014 à 2024, et se poursuit sous Teresa Ribera, Vice‑Présidente exécutive chargée de la transition propre et compétitive depuis décembre 2024. Sous Vestager, l’Europe a affirmé une approche normative forte, caractérisée par un enforcement numérique robuste. Les actions antitrust contre Google, Apple, Meta et Amazon, ainsi que la mise en œuvre du Digital Markets Act (DMA) et du Digital Services Act (DSA), ont marqué sa volonté de garantir une concurrence équitable dans les marchés numériques¹.

Depuis sa prise de fonction, Teresa Ribera a poursuivi et fait évoluer la politique de concurrence européenne (la notion de « politique de la concurrence » ne figure plus dans l’intitulé de son portefeuille indiquant une mutation relevant d’une politique plus industrielle influencée par le développement durable et la transition écologique, articulant vision stratégique et mise en œuvre concrète. Ses discours à la conférence CRA de Bruxelles, en décembre 2024 et début 2025, permettent de synthétiser quatre axes principaux.

Tout d’abord, la politique de concurrence est conçue comme un outil central pour renforcer la compétitivité européenne et anticiper l’innovation dans les secteurs critiques. Ribera insiste sur la nécessité d’aligner cette politique avec la transition énergétique, la numérisation et le marché unique, afin de favoriser investissement et innovation[1].

Ensuite, l’enforcement numérique constitue une priorité. Le Digital Markets Act (DMA) est appliqué pour encadrer les plateformes dominantes et garantir un accès équitable aux nouveaux entrants[2]. Ribera souligne l’importance de la transparence et de la prévisibilité juridique pour protéger à la fois l’innovation et les consommateurs.

Troisièmement, la politique de fusions et le contrôle des aides publiques étrangères via le Foreign Subsidies Regulation (FSRégalement conçu et adopté sous MmeVerstager) sont utilisés pour prévenir les distorsions de marché et protéger l’innovation[3]. La surveillance s’étend également aux marchés essentiels affectant directement la vie quotidienne, comme l’énergie, les médicaments et les biens de consommation.

Enfin, Mme Ribera intègre des objectifs sociétaux et environnementaux dans la régulation, en veillant à ce que la concurrence soutienne la transition écologique et l’équité sociale[4]. La mise en œuvre opérationnelle reflète ainsi une politique de concurrence qui s’affiche comme proactive, alliant « enforcement », compétitivité et durabilité.


Principales différences entre les deux approches de politique de la concurrence Verstager et Ribera

Critères                                     Vestager (2014-2024)                               Ribera (2025-…)
Orientation généraleDroit strict appliqué de manière indépendante et normativePolitique de concurrence intégrée à objectifs industriels et verts
Enforcement antitrust (art. 101-102 TFUE)Très ferme, nombreuses sanctionsToujours actif, mais parfois plus flexible (soft enforcement)
Régulation numériqueDMA central, focus puissant contre Big TechMaintien du focus mais intégré à une stratégie plus large
Aides                  d’ÉtatApplication stricte, même lors de transitions          Adaptation possible pour soutenir des     objectifs « stratégiques »
Contrôle des fusionsStrict, focalisé sur intégrité du marchéLégère ouverture pour permettre la croissance des acteurs européens + propositions Draghi de réformes du contrôle des fusions (réforme à venir en 2026 ?)
Liens avec autres politiquesPlutôt autonomeFortement lié à la compétitivité, transition écologique et industrielle

Les grandes affaires récentes illustrent cette approche : Google Shopping, Apple App Store et Amazon Marketplace[5], la conformité DMA de Microsoft et Meta[6], ainsi que plusieurs cas sous le FSR[7]. Cette combinaison de stratégie et d’action concrète illustre la volonté d’affirmation par la Présidente de la Commission Européenne, Ursula von der Leyen rôle central de l’Europe dans la régulation numérique et industrielle. Il est encore trop tôt pour se prononcer clairement sur l’impact des problématiques environnementales et de transition vers l’économie verte voulue par Mme Von der Leyen au cours de son premier mandat, dont Mme Verstager avait relativement protégé la politique européenne de la concurrence en la maintenant sur ses axes historiques augmentés d’une forte attention à l’économie digitale et à la mondialisation économique. 

II. Evolution signalée de la doctrine américaine en 2025 : “America First Antitrust

Aux États-Unis, la doctrine “America First Antitrust” adoptée par Gail Slater et William Ferguson met l’accent sur la protection des consommateurs et la compétitivité nationale. Elle repose sur une application stricte du droit et sur un enforcement ciblé des comportements anticoncurrentiels[8].

La doctrine est particulièrement bien développée dans le premier discours, prononcé le 28 avril 2025, par Abigail Slater, alors nouvellement nommée Assistant Attorney General à la tête de l’Antitrust Division du DOJ. Le texte a été prononcé à Notre-Dame University (Chicago). Il s’agit d’un discours inaugural majeur sur la vision de. Mme Slater sur l’antitrust, intitulé “The Conservative Roots of America First Antitrust Enforcement”.[9] Ce discours – très peu commenté en Europe hélas – a ainsi dessiné les contours des fondements idéologiques, les priorités de l’approche et dénommé la doctrine qu’elle entend suivre à la tête de la Division Antitrust durant la seconde Administration Trump. 

A. Refondation idéologique : l’antitrust comme instrument des valeurs conservatrices avec trois principes directeurs

De manière très significative et documentée par une fort attrait pour la culture historique américaine, Mme Slater ancre l’antitrust dans la tradition conservatrice américaine, affirmant que son rôle est de défendre les principes fondateurs du pays — liberté individuelle, libre entreprise, et protection contre la tyrannie, qu’elle attribue non seulement à l’État mais aussi aux monopoles privés. Elle évoque le Sherman Act de 1890, signé à l’époque pour contrer les trusts dominants, et relie cette histoire à des mouvements populaires comme celui des « Grangers » dans le Midwest du XIXᵉ siècle. Pour elle, ces valeurs historiques légitiment une approche antitrust qui n’est pas seulement économique, mais aussi profondément ancrée dans la défense de la liberté individuelle face à la concentration de pouvoir économique. A cette occasion, Mme Slater a exposé les trois principes centraux qui guideront son action :

i) Protection de la liberté individuelle

L’antitrust doit protéger les libertés économiques des individus en empêchant que des monopoles abusifs ne restreignent les choix des consommateurs, des travailleurs et des petites entreprises. Elle fonde cette idée sur une lecture conservatrice des droits naturels garantis par la Constitution américaine. 

ii) Respect des textes originels et de la jurisprudence

Mme Slater met l’accent sur une interprétation du droit centrée sur les textes originels et le contexte historique des lois antitrust (Sherman ActClayton Act). Elle refuse que l’antitrust devienne un instrument normatif sans ancrage juridique ferme, insistant sur le rôle des lois telles qu’adoptées par le Congrès et déjà interprétées par les tribunaux. 

iii) Méfiance à l’égard de l’inflation réglementaire

Elle affirme qu’une régulation générale et ex ante risque d’“étouffer” l’innovation et de renforcer les positions des grandes entreprises plutôt que de les challenger. Selon elle, l’antitrust doit rester un outil judiciaire et ciblé, et non un ensemble de règles administratives appliquées à tous indistinctement. 

B. Antitrust au service de l’“American Dream” et de l’économie réelle et position de la Division Antitrust du Department of Justice

Mme Slater associe l’application de l’antitrust américain à la réalisation de l’“American Dream, définie comme la possibilité pour chaque individu de prospérer et de gravir les échelons économiques grâce à la concurrence. Elle affirme que des marchés réellement compétitifs permettent aux entrepreneurs, travailleurs et consommateurs d’atteindre sécurité et mobilité économique.  De manière fort intéressante et absolument mal comprise en europe – voire pas du tout -, elle critique par ailleurs les décennies de politiques néolibérales américaines (le « Washington Consensus ») qui, selon elle, ont favorisé la mondialisation, l’ouverture des marchés au commerce international notamment asiatique mais aussi européen et la sous‑application des lois antitrust, contribuant à l’érosion industrielle dans des régions comme le Midwest

Concernant son positionnement vis‑à‑vis de la régulation et le rôle du DOJ, Mme Slater exprime une grande défiance à l’inflation normative et oppose l’enforcement judiciaire du droit antitrust au cas par cas à la réglementation générale : « L’antitrust n’est pas une réglementation, mais une application du droit. » Elle présente l’antitrust comme un « outil de scalpel plutôt que de masse » (on dirait en Europe « par catégories »), capable de cibler des comportements anticoncurrentiels spécifiques plutôt que d’imposer des règles générales (comme c’est plus souvent le cas en Europe façonnée par le droit romain) ; selon Mme Slater, des séries de règles générales pourraient figer les marchés. Elle dénonce également le risque de « corporate capture », où des réglementations trop larges, trop génériques profiteraient aux grands acteurs qu’elles prétendent contrôler et étoufferaient les nouveaux entrants.

C.  Priorités concrètes, appels à l’action et tournant idéologique avec « l’America First Antitrust »

Dans son discours, Mme Slater appelle à une application vigoureuse des lois antitrust existantes pour s’attaquer aux « ill‑gotten monopolies » (littéralement monopoles mal acquis), pour défendre les consommateurs, les travailleurs et les petites entreprises, ce qu’elle décrit comme la mission centrale de l’“America First Antitrust”. Elle annonce également la création d’un Anticompetitive Regulations Task Force visant à repérer et éliminer des réglementations jugées anti‑concurrentielles (idée souvent développée depuis deux décennies à l’OCDE au sein du comité de la concurrence présidé jusqu’à 2025 par l’économiste français et ancien juge à la cour de Cassation, le professeur Frédéric Jenny). Elle souligne enfin que l’engagement des citoyens et des entreprises à signaler des pratiques anticoncurrentielles est essentiel pour l’efficacité de l’antitrust dans le contexte économique actuel. 

Ce grand discours comporte donc une dimension politique affirmée, encore une fois peu voire pas remarquée en Europe : il ancre l’antitrust non seulement dans le droit positif mais aussi dans une vision conservatrice du rôle de l’État fédéral, rejetant les approches technocratiques et prônant une participation active des citoyens à la défense de marchés compétitifs. Cette tonalité contribue à définir l’antitrust comme un élément clé de l’agenda économique transatlantique actuel. En résumé, cette prise de parole d’Abigail Slater souligne la vivacité de l’antitrust durant la Présidence Trump, marque un tournant idéologique pour l’antitrust américain, fondé sur des valeurs conservatrices, met l’accent sur la protection de la liberté individuelle, le respect du texte des lois, la méfiance envers la régulation expansive et le renforcement de l’application judiciaire des règles antitrust pour favoriser une concurrence dynamique servant les consommateurs, les travailleurs et les petites entreprises. 

La priorité américaine est d’assurer une concurrence libre et équitable, en particulier dans les secteurs numériques, où Amazon, Google et Meta sont régulièrement surveillés[10]. La politique de fusions se concentre sur des cas spécifiques, comme ceux de Microsoft et Nvidia, pour limiter la concentration et préserver l’innovation[11]. Les secteurs stratégiques tels que le cloud et les app stores font également l’objet d’une attention particulière[12]. Contrairement à l’approche européenne, l’antitrust américain est donc très nettement moins prescriptif sur les objectifs sociaux ou environnementaux (voire pas du tout), privilégiant un enforcement judiciaire ciblé et une protection de la compétitivité nationale, avec une dimension géopolitique implicite face à la compétition mondiale dans la tech mais aussi vis-à-vis de l’Union Européenne.

III. Convergences, divergences et implications transatlantiques

Une comparaison des deux approches révèle des convergences : protection de l’innovation, régulation des plateformes numériques, et mise en œuvre concrète de l’enforcement. A l’opposé, les divergences résident surtout dans la méthode et les objectifs : l’Europe adopte une approche proactive et normative, intégrant politique industrielle et transition écologique, tandis que les États-Unis privilégient l’enforcement ciblé sur l’antitrust (sur l’efficacité économique et la lutte contre les monopoles ou pratiques abusives de positions dominantes), centré sur les consommateurs et la compétitivité nationale. Enfin, les enjeux géopolitiques sont devenus majeurs. L’UE vise par une politique de la concurrence reprofilée à protéger sa souveraineté numérique et industrielle, tandis que les États-Unis cherchent à sécuriser les chaînes de valeurs technologiques et maintenir leur leadership. Une coordination transatlantique, même partielle, pourrait influencer la standardisation des règles numériques et la gouvernance des marchés mondiaux, avec des répercussions directes sur l’innovation et la compétitivité globale. Un groupe de travail transatlantique entre les Etats-Unis et l’Union Européenne existe mais ne semble pas produire de résultats concrets depuis le début de cette année 2025 : c’est à suivre néanmoins car le Rapport Draghi sur la compétitivité européenne a mentionné la nécessité d’évolutions de cette politique européenne de la concurrence dans le domaine du contrôle des concentrations[13].

a.  L’analyse comparée des politiques de concurrence en Europe et aux États-Unis révèle des convergences importantes sur plusieurs points. Les deux approches visent à protéger l’innovation, assurer un accès équitable aux marchés et encadrer les grandes plateformes numériques afin de prévenir les comportements anticoncurrentiels à tendance monopolistiques privées (appelées abusives en Europe). Dans les deux juridictions, l’accent est mis sur l’enforcement opérationnel : les affaires récentes contre Google, Apple, Amazon, Microsoft ou Meta montrent que tant la Commission européenne que le DOJ et la FTC n’hésitent pas à poursuivre, sanctionner ou à imposer des mesures correctives aux acteurs dominants.

b.   Cependant, des divergences significatives apparaissent dans la méthode et la philosophie sous-jacente. L’Europe, sous Ribera et Vestager, adopte une approche préventive et normative, intégrant la politique industrielle, la transition écologique et la protection des marchés stratégiques au sein d’un cadre cohérent. Les instruments tels que le DMA et le FSR illustrent cette volonté d’encadrer les comportements à long terme et de préserver la souveraineté économique et technologique européenne. En revanche, la doctrine américaine “America First Antitrust” se concentre sur un enforcement ciblé et réactif, centré sur la protection des consommateurs et la compétitivité nationale, avec moins de préoccupation directe pour la coordination avec les objectifs industriels ou environnementaux. Cette approche est plus juridico-réglementaire, privilégiant l’action sur des comportements anticoncurrentiels précis et des transactions concrètes plutôt qu’une régulation systémique.

 c. D’un point de vue géopolitique, cette comparaison permet de dégager plusieurs leçons transatlantiques:

  1. Une complémentarité des approches: l’approche proactive européenne peut servir d’exemple pour anticiper les risques structurels et protéger les marchés stratégiques, tandis que l’approche américaine offre un modèle efficace de sanction ciblée et rapide. Les deux approches peuvent se nourrir mutuellement : l’Europe pourrait s’inspirer d’un enforcement judiciaire plus ciblé pour certaines infractions, tandis que les États-Unis pourraient intégrer des dimensions industrielles et stratégiques plus larges.
  2. Des implications pour la gouvernance numérique mondiale : les différences de méthode influencent la standardisation internationale des règles numériques. L’Europe tend à imposer des obligations structurelles (interopérabilité, neutralité de classement), tandis que les États-Unis privilégient la correction des abus avérés. Cette dualité crée un espace où les entreprises doivent naviguer entre deux régimes, mais offre aussi l’opportunité d’élaborer des normes globales harmonisées, par exemple via l’OCDE, la CNUCED, l’International Competition Network (ICN) ou le G7/G20, chacune de ces organisations internationales ou groupement d’Etats possédant un comité d’experts développant – ou susceptible de développer – une activité de nature normative internationale en matière de concurrence.
  3. Une importante dimension géopolitique et d’exercice de souveraineté: l’antitrust n’est plus seulement un instrument économique ; il devient un levier de souveraineté technologique et industrielle. L’UE tente d’utiliser sa politique de concurrence extensive pour protéger ses champions technologiques et industriels en leur permettant de se développer face aux « gatekeepers » définis ou identifiés à l’aide du nouvel outil que constitue le DMA et limiter l’influence des acteurs étrangers subventionnés, tandis que les États-Unis cherchent à sécuriser leur leadership mondial dans les secteurs stratégiques. La coordination transatlantique, même partielle, pourrait renforcer la position des démocraties occidentales face à la concurrence globale, notamment asiatique.
  4. L’innovation et la transition écologique durable: la politique européenne intègre explicitement des objectifs environnementaux et sociaux dans le cadre concurrentiel, ce qui pourrait servir de modèle pour des approches plus larges de l’antitrust, tandis que l’approche américaine montre la force d’un enforcement ciblé capable de sanctionner rapidement les comportements abusifs. Une combinaison de ces deux logiques pourrait maximiser à la fois innovation, durabilité et justice économique.

En résumé, l’analyse comparative révèle que, malgré des priorités et méthodes différentes, l’UE et les États-Unis partagent des objectifs communs de protection de la concurrence et de stimulation de l’innovation, tout en développant des instruments distincts adaptés à leurs contextes institutionnels et stratégiques. Cette dualité constitue une opportunité d’apprentissage réciproque et souligne l’importance de la coordination transatlantique dans un monde numérique et industriel de plus en plus interconnecté, même si le modèle américain entend laisser le marché plus libre de ses évolutions que dans une Union Européenne où les institutions affichent beaucoup plus d’interventionnisme.

IV. Conclusion

La comparaison des politiques de concurrence en Europe et aux États-Unis montre que, malgré des méthodes différentes, les deux approches convergent vers la protection de l’innovation et la régulation des grandes plateformes numériques.

Sous Teresa Ribera, l’Europe tente de redéployer la politique européenne de la concurrence – sans amendement à ce stade des sources de droit originaires (les articles 101 à 106). Elle procède en revanche d’un enrichissement ou d’un renforcement des sources de droit dérivé (Règlement 1/2003 en cours de révision, Règlement FSR ou Foreign Subsidies Regulation adopté en 2023, appliqué pour les premières fois en 2024 et 2025) ou avec la création d’une nouvelle source réglementaire de droit dérivé concernant les marchés digitaux, source complémentaire au droit de la concurrence (DMA, DSA, texte réglementaires sectoriels distincts du droit de la concurrence) – vers une politique intégrée combinant enforcement, compétitivité industrielle, objectifs sociaux et environnementaux. Aux États-Unis, la doctrine “America First Antitrust” privilégie un enforcement ciblé, centré sur la protection des consommateurs et le renforcement de la compétitivité nationale. Cette différenciation ne remet pas fondamentalement en cause la matrice individuelle de développement de ces droits de part et d’autre de l’Atlantique depuis les années 1950.[14]

Au-delà des différences, l’antitrust s’affirme comme un important levier géopolitique, effectif ou potentiel, un instrument de souveraineté industrielle et technologique. La coordination transatlantique ou la simple compréhension mutuelle des stratégies de régulation est désormais essentielle pour participer à un véritable réveil industriel et technologique (digital) européen et – si une coopération internationale peut être redéployée pour garantir un marché mondial concurrentiel, innovant et durable. Ceci ne va hélas pas de soi, après la mise en sommeil du groupe de travail sur commerce international et concurrence à l’OMC depuis vingt ans.

 
François Souty est Président exécutif du Cabinet LRACG Conseil en stratégies européennes et droit de la concurrence, enseignant à Excelia Business School (La Rochelle-Tours-Cachan), à l'Université Catholique de l'Ouest (Niort) et chargé d'enseignements à la Faculté de Droit de l'Université de Nantes.

[1] Teresa Ribera, Discours à la CRA Brussels Conference, 10 décembre 2024, ieu-monitoring.com.

[2] Teresa Ribera, Discours à la CRA Brussels Conference, début 2025, linkedin.com.

[3] Ibid.

[4] Ibid

[5] Commission européenne, Google Shopping, Apple App Store and Amazon Marketplace enforcement, 2024‑2025.

[6] Commission européenne, DMA compliance actions for Microsoft and Meta, 2025.

[7] Commission européenne, Foreign Subsidies Regulation enforcement cases, 2025.

[8] Abigail Slater et Andrew Ferguson, America First Antitrust: DOJ and FTC priorities in the Biden administration, 2025.

[9] Discours d’Abigail Slater à Notre Dame Law School, 28 avril 2025 : “The Conservative Roots of America First Antitrust Enforcement”U.S. Department of Justice

[10] DOJ & FTC, Enforcement actions in digital platforms, 2024‑2025.

[11] Ibid.

[12] DOJ & FTC, Contested mergers and acquisitions: Microsoft and Nvidia, 2025.

[13] Voir notre précédent article, « Rapport Draghi : futurs défis pour la compétitivité. L’Union Européenne, le rapport Draghi sur l’avenir de la compétitivité européenne : quelles conséquences  stratégiques inspirantes pour la France ? », Le Diplomate média, 9 décembre 2025.  

[14] Voir notamment nos deux ouvrages, F. Souty, La politique de la concurrence aux Etats-Unis, Paris, PUF, 1995, coll. Que-sais-je ? n°, 128 p. et Le droit et la politique de la concurrence de l’Union européenne, Paris, Montchrestien, 2013, 4e édition, coll. Clefs, 160 p.

 

 

 

 

 

décembre 30, 2025

Loi spéciale et 310 milliards d'euros d'emprunt d'État en 2026

Budget 2026 : la France va emprunter un montant record de 310 milliards d'euros l'an prochain

Economie. Les parlementaires ont adopté la semaine dernière une loi d'urgence pour assurer la continuité des services publics en janvier, jusqu'à ce qu'un budget adéquat pour 2026 puisse être voté.

 

La France devrait emprunter, comme prévu, le montant record de 310 milliards d'euros l'an prochain sur les marchés, malgré l'absence de budget pour 2026, a indiqué ce mardi 30 décembre l'Agence France Trésor (AFT), chargée de la gestion de la dette de l'Etat.

Les emprunts pourront débuter dès janvier et la somme annuelle sera "susceptible d’être ajustée, si nécessaire, en fonction de la loi de finances pour 2026", a-t-elle indiqué dans son programme de financement pour 2026. Ces 310 milliards d'euros, déjà annoncés en octobre, englobent le montant de l'ensemble des nouvelles obligations à "moyen et long terme", c'est-à-dire à échéance d'un an et plus, auxquelles sont soustraits les rachats anticipés de dettes par l'Etat.

Un record

Il s'agit d'un record, même si, rapportée à la richesse produite durant l'année, cette somme ne devrait représenter qu'environ 10 % du PIB, ce qui ne change pas drastiquement par rapport à 2025. Selon les chiffres de l'AFT, l'Etat a emprunté cette année en net 300 milliards d'euros de dettes à moyen et long terme, une augmentation par rapport à 2024, quand cette somme avait atteint 285 milliards d'euros.

Cette hausse intervient alors que la dette publique a atteint au troisième trimestre un nouveau record en valeur, à près de 3 500 milliards d'euros, et que les coûts de l'emprunt ont grimpé sur les marchés. La France a emprunté en 2025 en moyenne avec un taux d'intérêt de 3,14 % à moyen et long terme, contre 2,91 % en 2024, selon l'AFT. A échéance dix ans, référence sur le marché des obligations, il est passé de 2,94 % à 3,37 %.

Cela s'explique d'abord par une augmentation tendancielle de l'ensemble des taux en Europe car l'Allemagne, première économie du continent et longtemps chantre de la rigueur budgétaire, a décidé d'augmenter sa dette pour financer un plan d'investissement massif.

A défaut pour l'heure de budget pour l'année prochaine, une loi spéciale visant à permettre à l'Etat de percevoir l'impôt et d'emprunter sur les marchés a été promulguée samedi par Emmanuel Macron après le feu vert de l'Assemblée nationale et du Sénat. Les discussions budgétaires au Parlement doivent reprendre en janvier.

AFP

 


Budget 2026 : la loi spéciale promulguée au Journal officiel 

En attendant un vrai budget, l’exécutif a officialisé samedi la reconduction temporaire des finances de 2025. Une procédure exceptionnelle sauve les meubles mais révèle les profondes paralysies du Parlement.

C’est désormais acté. Ce samedi, par sa publication au Journal officiel, le président Emmanuel Macron a promulgué la loi spéciale qui régira les finances publiques à compter du 1er janvier 2026. Ce texte, voté à l’unanimité par le Parlement mardi dernier, est loin d’être une victoire politique. Il constitue l’aveu criant d’un échec : l’impossibilité pour les députés et les sénateurs de s’accorder sur un projet de loi de finances dans les délais. Une situation évoquant les blocages outre-Atlantique, même si ce dispositif législatif permet précisément d’« éviter un blocage de l’Etat comme c’est parfois le cas aux Etats-Unis lors des shutdowns ».

 


 

Un budget figé, des ambitions gelées

Dans les faits, cette mesure technique « reconduit, jusqu’à l’adoption de ce budget, les impôts et les enveloppes allouées à l’Etat dans les conditions de 2025 ». L’État continuera donc de fonctionner et les services publics seront financés, mais toute perspective de nouvelle politique budgétaire est gelée. Le gouvernement ne peut ni créer de nouvel impôt ni engager de dépense inédite. Un cadre particulièrement inconfortable pour la majorité, alors que le chef de l’État a érigé la défense en priorité absolue. Les ambitions en la matière sont donc mises en suspens.

Ce scénario, hélas, commence à devenir familier. Après la chute du gouvernement Barnier en décembre 2024, la France avait déjà connu plusieurs mois de flou avant l’adoption des textes budgétaires en février 2025. L’histoire se répète, mais dans un contexte encore plus tendu.

Le dialogue engagé par le Premier ministre Sébastien Lecornu avec le Parti socialiste a certes permis l’adoption du budget de la Sécurité sociale, au prix de concessions sensibles sur les retraites. Mais ce fragile compromis n’a pas résisté au gouffre qui sépare l’Assemblée nationale du Sénat, cette dernière chambre étant « hostile à tout impôt supplémentaire ».

Le sursis de janvier

Face à cette impasse, le chef du gouvernement a affiché un optimisme de circonstance. 

« Si les calculs politiques sont mis de côté, le Parlement prendra ses responsabilités, le gouvernement aussi », a-t-il déclaré, se disant « persuadé » de parvenir à un accord.

Un vœu pieux qui sonne comme un appel du pied, tandis que son camp le presse de recourir à l’arme nucléaire du 49.3. La loi spéciale n’est qu’un répit, un sursis accordé à la représentation nationale.

La véritable bataille est simplement reportée à janvier. Elle s’annonce brutale. Les parlementaires devront non seulement boucler un budget, mais aussi se confronter à l’épineuse question de la trajectoire des finances publiques. Les discussions écoulées n’ont « pas permis de dessiner une trajectoire de réduction du déficit », alors même que la France est confrontée à un endettement croissant. La loi spéciale évite le chaos immédiat, mais elle laisse intacte cette équation politique quasi insoluble. Le pays est en pilotage automatique, et les turbulences ne font que commencer.

https://multipol360.com/budget-2026-la-loi-speciale-promulguee-au-journal-officiel/ 

 


Malgré l’absence de budget, la France empruntera bien 310 milliards d'euros en 2026, un record

Cette somme annuelle sera «susceptible d’être ajustée, si nécessaire, en fonction de la loi de finances pour 2026», a indiqué l’Agence France Trésor (AFT) dans son programme de financement pour 2026.

La France devrait emprunter, comme prévu, le montant record de 310 milliards d'euros l'an prochain sur les marchés, malgré l'absence de budget pour 2026, a indiqué mardi l'Agence France Trésor (AFT), chargée de la gestion de la dette de l'État.

Les emprunts pourront débuter dès janvier en vertu de la loi spéciale promulguée samedi par Emmanuel Macron et la somme annuelle sera «susceptible d'être ajustée, si nécessaire, en fonction de la loi de finances pour 2026», a-t-elle indiqué dans son programme de financement pour 2026.

Plus d’informations à venir...

https://www.lefigaro.fr/conjoncture/malgre-l-absence-de-budget-la-france-empruntera-bien-310-milliards-d-euros-en-2026-un-record-20251230

 


Un nouveau directeur général à la tête de l'Agence France Trésor

L'Agence France Trésor (AFT), qui gère la dette de l'Etat, a annoncé mercredi la nomination de Cyril Rousseau au poste de directeur général, où il succèdera à Anthony Requin.

Jusqu'alors directeur général adjoint de l'AFT, Cyril Rousseau remplacera à compter du 1er août Anthony Requin, nommé inspecteur général des finances après six années à la tête de l'AFT. Cyril Rousseau «a accompli l'essentiel de sa carrière à la direction générale du Trésor, rejointe en 2004 et où il était précédemment sous-directeur des affaires financières multilatérales et du développement, et vice-président du Club de Paris», a précisé l'AFT dans un communiqué.

L'Agence France Trésor est chargée de placer la dette française auprès des investisseurs et émet les obligations (OAT) qui financent les besoins en trésorerie de l'Etat.

 https://www.lefigaro.fr/flash-eco/un-nouveau-directeur-general-a-la-tete-de-l-agence-france-tresor-20210707

 

décembre 29, 2025

La liberté commence là où l’on cesse de forcer d'après Philippe LOGNOUL

La liberté commence là où l’on cesse de forcer

Texte inédit proposé par Philippe, autour de la liberté intérieure comme expérience vécue.

On parle souvent de liberté comme d’un droit, d’un principe ou d’un idéal à défendre. Mais avant d’être une idée, la liberté est une expérience

 

Elle commence parfois très simplement,
au moment où le corps cesse de se contracter,
où la pensée ralentit,
où l’on n’essaie plus d’avoir raison, ni d’agir correctement.

La liberté intérieure n’est pas une conquête.
Elle ne se gagne pas par accumulation de choix, ni par opposition à une contrainte extérieure. Elle apparaît plutôt quand quelque chose, en nous,
cesse de lutter contre ce qui est déjà là.

Un corps tendu n’est pas libre, même entouré de droits.
Un esprit en alerte permanente ne goûte pas la liberté, même dans un espace sans règles. Inversement, il arrive qu’un être humain se sente profondément libre dans un cadre restreint, dès lors que ses rythmes vitaux sont respectés.

La liberté n’est donc pas seulement affaire de structures sociales ou politiques.
Elle est aussi — et peut-être d’abord — une
question de régulation, de sécurité intérieure, de relation au vivant.

Lorsqu’un être humain se sent suffisamment en sécurité pour ne plus se défendre en permanence,
il devient naturellement plus responsable, plus attentif, plus créatif.
Non par obligation morale, mais par accord intérieur.

Penser la liberté sans tenir compte du corps, du psychisme et des relations, c’est risquer d’en faire une abstraction.
La vivre comme une conséquence d’un certain état intérieur, en revanche, ouvre une autre perspective celle d’une liberté qui ne s’oppose pas, mais qui
émerge

Philippe LOGNOUL 


Explorateur de l’être humain, de l’utérus au monde, entre liberté, plaisirs en conscience et harmonie. 
Auteur d'écrits lucides et poétiques.

décembre 28, 2025

Affaire Jacques Baud et la liberté d'expression en Europe - Entre réalités et complotisme ?

Il y a quelque chose de révélateur dans le fait qu'une vaste bureaucratie politique décide de sanctionner un simple analyste suisse pour avoir contredit le discours officiel sur l'Ukraine. Si vos arguments sont solides, vous débattez avec lui. Si votre légitimité est incontestable, vous l'ignorez. Recourir à une liste de sanctions, c'est signaler autre chose : que le récit que Bruxelles fait de cette guerre – et de son propre rôle – n'est peut-être pas assez solide pour résister à un examen ouvert et sans filtre.
L'UE a commencé à utiliser son régime de sanctions contre la Russie non seulement contre les oligarques et les responsables, mais aussi contre les analystes occidentaux. En décembre, Bruxelles a inscrit Jacques Baud – un citoyen suisse résidant en Belgique – sur sa liste de sanctions. Non pas pour avoir financé la guerre ou dirigé des unités cybernétiques, mais pour ses commentaires sur l'Ukraine et l'OTAN, qualifiés de « propagande pro-russe » et de « désinformation ». Gel des avoirs, interdiction de voyager dans toute l'UE, aucune condamnation pénale, aucun procès. Il n'est pas nécessaire d'être d'accord avec Baud pour constater le problème. Lorsqu'un organe politique peut sanctionner la liberté d'expression par décret de politique étrangère, la frontière entre défense de la démocratie et gestion de l'orthodoxie s'estompe. Mon nouvel article analyse les conséquences de ce précédent pour les citoyens européens ordinaires, qui subissent déjà le coût financier de la guerre et qui voient désormais se restreindre progressivement ce qu'ils peuvent dire sans risque sur les événements qui nous ont menés à cette situation. 
 
 Kristian Thyregod 


L'affaire Jacques Baud : la liberté d'expression est-elle en train de mourir en Europe ?

Les sanctions, quasi saluées par les médias romands, témoignent du mépris croissant pour la liberté d'expression des élites continentales. Et me rappellent une autre affaire, vieille de presque 50 ans


“Un individu controversé, apprécié des médias complotistes”

Jacques Baud, ancien colonel de l’Armée suisse, analyste en stratégie et ancien membre du renseignement stratégique suisse, vient donc d’être sanctionné, par le Conseil de l’Union Européenne. Vous en aurez peut-être entendu parler à la RTS, dans l’émission Forum, où il était décrit comme “un individu controversé”, qui se voit sanctionner “après la propagandiste suisso-camerounaise Nathalie Yamb”.

“Apprécié des sites complotistes, (…) l’ancien fonctionnaire est aussi apparu dans un congrès antivaccins et conspirationniste à Winterthour”

Le ton y était donné très rapidement :

“L’UE le qualifie de “porte-parole de la propagande pro-russe” et l’accuse de diffuser des théories du complot, comme l’idée que Kiev aurait orchestré sa propre invasion pour rejoindre l’OTAN. Présent dans des médias complotistes ou pro-russes…”

Le tout présenté avec une photo du Kremlin à l’arrière-plan, du meilleur goût, comme vous le verrez dans cet extrait, dans lequel on précise que Jacques Baud a refusé de répondre aux questions de la rédaction :

On notera que Jacques Baud conteste avoir “refusé de répondre”. Il était simplement indisponible quand ils lui ont demandé de commenter, et ils ne l’ont jamais rappelé, ce qui est tout de même, comment le dire poliment, très différent de ce qui était affirmé ci-dessus.

Mais peut-être préférez-vous lire la presse ? Le quotidien 24 Heures, par exemple?

Vous y aurez lu la même information, et surtout trouvé le même vocabulaire. Morceaux choisis :

“Apprécié des sites complotistes, (…) l’ancien fonctionnaire est aussi apparu dans un congrès antivaccins et conspirationniste à Winterthour”

Le ton est donné : si la décision de sanctionner Jacques Baud est présentée de façon plutôt objective et neutre, le vocabulaire choisi pour qualifier l’analyste, lui, ne l’est pas du tout.

On ne sent guère de sympathie pour Jacques Baud.

De la sympathie, il en aurait pourtant besoin. Ce qui l’attend risque d’être difficile.

“Impossible de payer mon loyer, mes assurances, mes impôts…”

Les sanctions européennes, qui incluent blocage de l’accès aux comptes bancaires et interdiction de voyage ou de survol au sein de l’UE, sont très loin d’être symboliques. Pour s’en faire une idée, le mieux est sans doute de lire ou d’écouter le témoignage de Nathalie Yamb, la “propagandiste suisso-camerounaise” (on appréciera une fois de plus le vocabulaire choisi) dont il était question plus haut, sanctionnée, elle, depuis juin 2025 :

Il est techniquement interdit à quiconque de l’aider financièrement, même pour un café ou un cadeau, sous peine de risquer la prison pour « contournement des sanctions », une infraction pénale. L’État allemand ne lui accorde l’accès qu’à environ 56 euros par mois

“L'une après l'autre, mes cartes de crédit sur des comptes en Suisse, en Afrique et dans des banques en ligne ont été bloquées. Mes comptes eux-mêmes ? Bloqués. Mes cryptos, inaccessibles.

Mes comptes PayPal et GoFundMe, fermés. Tout comme mes comptes Amazon, Airbnb, Booking, eBay. (…)


Impossible de payer mon loyer, mes assurances. mes impôts, mes avocats, mes médicaments. Impossible d'acheter un billet d'avion, d'écouter de la musique, de regarder Netflix, de prendre un Uber, de passer une commande en ligne, de régler une note d'hôtel.

Mais il y a mieux : impossible de retourner en Suisse pour gérer les urgences puisque les sanctions comprennent une interdiction de survol du territoire de l'Union européenne alors que la Suisse y est complètement enclavée, entourée par la France, l'Autriche, l'Allemagne et l'Italie. une dinguerie.”

C’est cette “dinguerie” qui est promise à Jacques Baud : être prisonnier d’un seul pays, celui où il réside actuellement, la Belgique, sans possibilité de revenir en Suisse (qui “étudie” la possibilité de reprendre les sanctions), et connaître une détresse économique à peu près inévitable.

Hüseyin Doğru, citoyen allemand résidant à Berlin, sanctionné, lui, en mai de cette année, décrit une situation où lui et sa famille (dont les avoirs ont aussi été gelés) sont complètement privés de revenus. Il explique qu’il est techniquement interdit à quiconque de l’aider financièrement, même pour un café ou un cadeau, sous peine de risquer la prison pour « contournement des sanctions », une infraction pénale. L’État allemand ne lui accorde l’accès qu’à environ 56 euros par mois de ses propres fonds, une somme évidemment incompatible avec une vie normale pour un père de famille à Berlin.

Pire, chaque paiement (comme des frais médicaux ou un loyer) nécessite une permission spéciale des banques centrales ou des ministères, qui peuvent arbitrairement refuser des demandes légales, comme le paiement pour le remplacement d’une carte d’identité.

C’est d’une violence inouïe.

Existe-t-il des voies de recours ?

Pas vraiment. Puisqu’il n’existe aucune loi interdisant d’être “propagandiste”, aucune infraction n’a été commise, aucun procès n’a eu lieu, aucun jugement n’a été rendu. Il s’agit d’une décision politique et administrative, basée sur une conception de la “guerre hybride” qui permet d’assimiler la parole à une arme.

Saisir la Cour de Justice de l’UE n’entraînera aucun effet suspensif. Pire encore, les sanctions, même si elles étaient levées, pourraient être rétablies immédiatement après (c’est déjà arrivé). Ces sanctions sont conçues pour conduire à la mort sociale et économique de la personne qu’elles visent, et pour un citoyen suisse résidant en Belgique, leur efficacité risque d’être redoutable.


“Un porte-parole de la propagande pro-russe” ?

Qu’a fait Jacques Baud pour mériter restriction de ses mouvements et pauvreté ?

Consultons sa fiche sur le site officiel :

Il sert de porte-parole à la propagande pro-russe et élabore des théories du complot, accusant par exemple l’Ukraine d’avoir orchestré sa propre invasion afin de rejoindre l’OTAN.

Très bien, prenons ces accusations l’une après l’autre.

Est-il un “porte-parole de la propagande russe” ?

On voit mal comment cette accusation pourrait être défendue face à un juge ou un jury. Heureusement pour le Conseil de l’UE, il n’aura pas à se justifier devant quelque instance juridique que ce soit.

Dans plusieurs interviews récentes (1, 2), Jacques Baud s’en défend. Il affirme n’avoir aucune connexion avec la Russie, aucun bien en Russie, n’avoir jamais reçu d’argent de la Russie. Il évite soigneusement d’apparaître dans des médias russes, refusant toutes les invitations, pourtant nombreuses. Finalement, Il utilise exclusivement, dans ses analyses, des sources occidentales ou ukrainiennes. Si le Conseil de l’Union Européenne devait défendre cette accusation devant un tribunal, gageons que la tâche serait impossible, parce que c’est tout simplement faux.

A-t-il au moins “accusé l’Ukraine d’avoir orchestré sa propre invasion afin de rejoindre l’OTAN ?”

Il s’en défend aussi. Il se serait contenté, comme beaucoup d’autres d’ailleurs, d’attirer l’attention sur une déclaration d’un conseiller de Zelenski, Oleksiy Arestovych, datant de 2019 et largement partagée sur les réseaux sociaux.

C’est Arestovytch lui-même qui avait, donc, déclaré :

“Avec une probabilité de 99,9%, le prix à payer pour rejoindre l’OTAN est une guerre totale avec la Russie.”

Jacques Baud n’accuse pas, il présente seulement un témoignage, venant d’une source crédible. Ici aussi, on voit mal comment cette accusation pourrait être défendue face à un juge ou un jury.

Heureusement pour le Conseil de l’UE, il n’aura pas à se justifier devant quelque instance juridique que ce soit.

Un coupable manque d’enthousiasme pour la stratégie européenne

S’il n’est pas “porte-parole de la propagande pro-russe”, que reproche-t-on vraiment à Jacques Baud ? Excellente question. L’explication la plus plausible, c’est que Jacques Baud est avant tout condamné pour son rejet, argumenté et, surtout, persuasif, de la stratégie occidentale, en particulier européenne, face à la guerre entre l’Ukraine et la Russie, qu’il voit comme une aventure sans issue favorable possible pour la population ukrainienne.

“sur l’Ukraine, avoir eu raison quand tant d’autres se sont plantés, c’est être dans le camp de Poutine. “

Depuis 2022, l’ancien officier n’a cessé d’argumenter, au travers d’interviews, d’articles et de livres, que l’impasse sanglante actuelle est le fruit d’un aveuglement stratégique occidental. Il soutient que le conflit était évitable si les accords de Minsk n’avaient pas été instrumentalisés pour préparer la confrontation, et accuse Washington et ses alliés d’avoir sciemment bloqué les opportunités de paix au printemps 2022 dans le seul but d’affaiblir le Kremlin. Il dénonce aussi une arrogance occidentale qui, en sous-estimant la résilience économique et militaire russe et en gommant la réalité complexe du Donbass, a fini par sacrifier l’Ukraine dans une guerre par procuration inefficace.

Comme le soulignait, dans un article antérieur aux sanctions, le Journal du Dimanche, Jacques Baud a, souvent, eu raison contre et surtout avant tout le monde, se montrant beaucoup plus réaliste que des médias occidentaux qui présentaient constamment l’armée russe comme étant au bord de l’effondrement.

Le JDD concluait :

En d’autres termes, sur l’Ukraine, avoir eu raison quand tant d’autres se sont plantés, c’est être dans le camp de Poutine.

C’est plutôt bien résumé.

Jacques Baud est donc puni pour avoir rejeté une guerre dont la poursuite à tout prix est voulue par des dirigeants européens qui ne semblent guère se préoccuper des morts ukrainiens. “J’ai de la peine avec les gens qui font la guerre avec le sang des autres”, a-t-il notamment déclaré.

Il est absurde d’affirmer qu’un homme sans aucun lien financier avec la Russie soit un porte-parole de la propagande russe. Et comme nous l’avons vu, il n’a pas non plus “accusé l’Ukraine d’avoir orchestré sa propre invasion”. Tout est faux. Jacques Baud est en réalité sanctionné pour avoir exercé sa liberté d’expression, pour avoir dénoncé sans relâche l’absurdité de la stratégie occidentale en Ukraine, et pour l’avoir fait d’une façon sourcée, argumentée, et, malheureusement pour lui, persuasive.

Dans l’indifférence complète des médias traditionnels, la RTS se permettant même d’être mollement hostile à cet “individu controversé” “présent dans les médias complotistes”, les autorités européennes viennent en somme, tout simplement, de punir un citoyen suisse pour ses opinions.

Il n’a pas été averti à l’avance des sanctions, n’a pas pu défendre son point de vue. Il n’a pas non plus de réelle possibilité de recours. L’Etat veut, et va, peut-être, détruire la vie d’un homme, limitant ses déplacements, bloquant ses sources de revenus, simplement parce qu’il dénonce une stratégie guerrière qu’il juge insensée.

Cela ne vous rappelle rien ?

Moi, si.

Un très vieux souvenir venu d’une autre époque.

Andrei Sakharov, des différences importantes, et… des similitudes inquiétantes

                        RIA Novosti archive, image #25981 / Vladimir Fedorenko / CC-BY-SA 3.0
 

Nous sommes en 1980, début janvier. En pleine guerre froide. Un autre homme, Andrei Sakharov, est sur le point, lui aussi, de commettre le crime de s’opposer au récit officiel concernant une autre guerre, l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS.

Ce jour-là, bravant la doctrine officielle du Kremlin, le physicien dissident et prix Nobel soviétique appelle publiquement l'ONU et le gouvernement soviétique à organiser le retrait des troupes d'Afghanistan. Il avertit que cette rupture de l'équilibre des forces en Asie centrale risque de provoquer une escalade incontrôlable menant à une troisième guerre mondiale nucléaire.

Il faut toutefois souligner évidemment un point fondamental : si la logique de la sanction est comparable (neutraliser une voix dissidente par des moyens administratifs), l’intensité de la coercition est incomparablement plus brutale dans le cas soviétique (comme on s’y attend).

Sakharov, comme Jacques Baud, dispose d’une expertise reconnue. Il est le père de la bombe H, et à ce titre comprend mieux que quiconque les risques d’une escalade militaire. Comme Baud également, il conteste la vision proposée par son gouvernement de la guerre (une aide fraternelle à un régime allié). Selon lui, c’est évidemment une guerre d’agression. Enfin, comme Baud toujours, il ne cherche pas la polémique, mais conteste posément le calcul cynique de ses dirigeants, qui misent sur un gain géopolitique permanent au prix de dommages diplomatiques jugés temporaires. Il propose une désescalade pour restaurer la stabilité stratégique régionale.

Les réactions ne se font pas attendre, et, comme prévu, elles sont très différentes selon de quel côté du rideau de fer on se place. Pour les médias publics soviétiques, Sakharov est un traître. Pour une majorité des médias occidentaux, il devient “la conscience morale de l’URSS”.

Le récit alternatif de la guerre qu’il propose est naturellement rejeté par les autorités soviétiques, tout comme l’est, aujourd’hui, celui de Baud par les autorités européennes. Et il se voit, comme Baud, sanctionné. Il faut toutefois souligner immédiatement un point fondamental : si la logique de la sanction est comparable (neutraliser une voix dissidente par des moyens administratifs), l'intensité de la coercition est incomparablement plus brutale dans le cas soviétique (comme on s’y attend de la part d’un régime totalitaire avéré), même si la comparaison de la sévérité des mesures, révèle, comme on le verra, quelques surprises.

Assigné à résidence à Gorki, Sakharov n’est pas seulement limité dans ses mouvements, comme Baud, mais prisonnier de son propre domicile. Son accès à l’information se voit strictement limité. Et il sera à plusieurs reprises, notamment lors de ses grèves de la faim, maltraité physiquement. Son intégrité physique n’était pas respectée par les autorités soviétiques, ce qui n’est pas le cas de Jacques Baud et de ses compagnons suspendus.

Sur le plan financier, en revanche, on pourrait argumenter qu’Andrei Sakharov a été mieux traité que Jacques Baud. Certes, on lui retire par décret ses titres de «Héros du travail socialiste», lui donnant accès à des primes mensuelles substantielles, une retraite dorée, l’accès aux magasins Beryozka (produits occidentaux), une datcha et une voiture avec chauffeur. Il perd aussi l’accès à ses économies en devises étrangères (les droits d’auteur de ses livres à l’Ouest et son prix Nobel), bloquées par la Vneshtorgbank, la banque du commerce extérieur. En revanche, resté membre de l’Académie des sciences, il continuera à toucher son salaire d’académicien (400 roubles) et ne sera jamais exclu du système monétaire. Il pouvait payer en liquide n’importe où et accéder à son salaire librement.

Il faudra attendre plus de 6 ans pour qu’Andrei Sakharov soit finalement réhabilité par Mikhaïl Gorbatchev.

Autre époque, même intolérance à la critique

Je suppose qu’il ne se trouve pas beaucoup de journalistes à la RTS parmi mes lecteurs. S’il y en avait, il est probable qu’ils glousseraient et poufferaient en découvrant ma comparaison entre Jacques Baud et Andrei Sakharov.

Qu’on en arrive à trouver, sans trop d’effort de notre imagination, des similitudes entre l’URSS de 1980 et l’Union Européenne de 2025 devrait, dans un monde normal, suffire à nous alarmer.

Quoi, comparer une “conscience morale” à un “individu controversé” ? Comparer un homme brutalisé et assigné à résidence à un homme dont l’intégrité physique n’a jamais été menacée, et qui peut se déplacer librement en Belgique, où il réside?

Je n’affirme pas que les deux situations soient semblables. Elles ne le sont pas. Je me borne à signaler que le motif des sanctions, lui, est exactement le même : ces deux hommes sont punis pour avoir eu le culot d’exercer leur liberté d’expression en contestant la stratégie guerrière de leurs autorités politiques respectives.

Qu’on en arrive à trouver, sans trop d’effort, des similitudes entre l’URSS de 1980 et l’Union Européenne de 2025 devrait, dans un monde normal, suffire à nous alarmer. D’autant que ce régime de sanctions administratives n’est, et de loin, pas la seule menace qui pèse sur la liberté d’expression en Europe.

La liberté d’expression est en danger en Europe

Il y a aussi le Digital Services Act, ou DSA, qui impose aux plateformes des obligations de suppression de contenus jugés “nocifs” (désinformation, discours de haine), avec des amendes massives (jusqu’à 6% du chiffre d’affaires mondial). Les contenus à censurer sont signalés en priorité par des ONG, désignées de façon très orwellienne comme “signaleurs de confiance” (évidemment) triées sur le volet.

Lucy Connolly, une femme d’une quarantaine d’années, a ainsi été condamnée à 31 mois de prison pour un tweet

Il y a enfin le projet Chat Control, qui menaçait de rendre obligatoire le scan systématique de tous les messages, y compris sur des messageries encryptées, mettant un terme définitif à la protection de la sphère privée en ligne en Europe. Fortement contesté, le texte est en voie de révision, mais il n’a pas été retiré.

On observe plus généralement, sur tout le continent, une désacralisation de la liberté d’expression, qui se manifeste aussi bien dans les discours que dans les actes. La France arrête Pavel Durov, le fondateur de la messagerie cryptée Telegram. En Allemagne, le rédacteur en chef du média conservateur Deutschland-Kurier est condamné à sept mois de prison avec sursis pour un tweet satirique visant la ministre de l’Intérieur qu’il accusait de… détester la liberté d’expression !

C’est probablement au Royaume-Uni que la répression est la plus massive. Des dizaines de milliers de personnes y sont arrêtées pour des tweets chaque année. Lucy Connolly, une femme d’une quarantaine d’années, a ainsi été condamnée à 31 mois de prison pour un tweet impulsif, raciste et violent, pourtant vite regretté et effacé. Isabel Vaughan-Spruce, militante pro-life, a été arrêtée et inculpée pour avoir simplement prié silencieusement, à distance d’un centre qui pratique des IVG, sans tenir aucune pancarte ni avoir adressé la parole à qui que ce soit. Quant à Graham Linehan, célèbre scénariste irlandais il a été arrêté à son arrivée à l’aéroport d’Heathrow à Londres par cinq policiers armés et placé en détention pendant plus de 12 heures , interrogé et menotté, pour… trois tweets critiquant l’idéologie transgenre.

Andreï Sakharov, père de la bombe H soviétique, est passé de savant du régime à dissident emblématique de l’URSS. Après avoir contribué à l’arme la plus destructrice de l’histoire, il a risqué sa vie pour dénoncer les dérives du pouvoir soviétique et défendre les droits humains.
 

Une résistance inattendue venue des Etats-Unis

On attendra en vain une prise de conscience des élites européennes, qui, depuis des années, sont tout autant acquises que les journalistes de la RTS à l’idée que la liberté d’expression doit être strictement contrôlée pour éviter désinformation (notamment antivax), propagande (notamment russe), et discours de haine (dont la définition ne cesse de s’élargir pour inclure un nombre croissant de groupes protégés).

Ironie suprême, cette toute petite sanction a transformé les plus fervents disciples européens de la censure et du contrôle en ardents défenseurs des libertés

Le salut viendra-t-il, alors, des Etats-Unis ? L’administration Trump, qui est elle-même loin d’être exemplaire dans son respect de la liberté d’expression, se montre pourtant de plus en plus critique à l’encontre des velléités européennes de censure des plateformes numériques , et vient tout juste de sanctionner plusieurs de ses principaux architectes, dont le français Thierry Breton, qui, loin de voir, lui, sa vie détruite par des sanctions, se fait simplement interdire d’entrer sur le sol américain.

Ironie suprême, cette toute petite sanction, qui aura été, elle, rapportée avec la plus digne des sobriétés par la RTS, a soudain transformé les plus fervents disciples européens de la censure et du contrôle en ardents défenseurs des libertés ! Thierry Breton dénonce ainsi un “vent de McCarthysme”, tandis qu’Ursula Von der Leyen fait la leçon aux Etats-Unis, leur rappelant fermement que “la liberté d’expression est le fondement de notre forte et vive démocratie européenne” (il fallait oser).

J’ai d’abord beaucoup ri.

(On me jure que c’est encore permis. Pour l’instant.)

Mais ensuite, j’ai pensé à Jacques Baud et à toutes les personnes suspendues, privées de leur liberté de mouvement et de leurs moyens de subsistance parce que la détestation par l’Etat de la liberté de dire et de penser est exactement la même en 2025 qu’en 1980.

Pensée pour eux. Je vous laisse avec une petite biographie de Sakharov, qui, surtout si vous êtes moins vieux que moi, vous apprendra sûrement quelque chose :

 Lire aussi:

https://universite-liberte.blogspot.com/2025/10/vie-privee-sauvegardee-lue-renonce-au.html

 


Jacques Baud, ancien colonel suisse, affirme être ciblé par l'Union européenne pour ses analyses controversées sur le conflit en Ukraine. Sanctionné depuis le 15 décembre 2025, il est bloqué à Bruxelles et dénonce une atteinte à sa liberté d'expression.

L'ex-colonel Jacques Baud sanctionné par l'UE
A quel point ce retraité suisse est-il dangereux?

Jacques Baud, ancien colonel suisse, affirme être ciblé par l'Union européenne pour ses analyses controversées sur le conflit en Ukraine. Sanctionné depuis le 15 décembre 2025, il est bloqué à Bruxelles et dénonce une atteinte à sa liberté d'expression.
 

Jacques Baud, ancien colonel de l'armée suisse et ex-collaborateur du Service de renseignement stratégique, affirme que l'on cherche à le faire taire parce que ses analyses seraient politiquement indésirables. Lors d'un entretien avec un vidéoblogueur français, il s'est comparé à Julian Assange, le fondateur de Wikileaks, poursuivi et détenu durant des années par les autorités américaines après la publication de documents secrets.

Mais, dans le cas de Jacques Baud, le «persécuteur» ne serait pas les Etats-Unis, mais l'Union européenne. Et au lieu d'être emprisonné, il se retrouve bloqué à Bruxelles. Le 15 décembre, l'UE a inscrit le ressortissant suisse sur sa liste de sanctions liées à la Russie. Bruxelles lui reproche de servir de relais à la propagande russe, d'apparaître régulièrement dans des médias prorusses et de diffuser des récits émanant de Moscou.

Les Russes présentés comme des libérateurs

Depuis le début de la guerre en Ukraine, en février 2022, de nombreuses interviews et prises de position de Jacques Baud circulent sur les réseaux sociaux, les forums et les canaux Telegram. Il a notamment affirmé que l'invasion russe n'était «certainement pas dirigée contre la population ukrainienne» et qu'elle aurait été provoquée par de prétendues attaques ukrainiennes dans les régions de Lougansk et de Donetsk. Il a également remis en question publiquement le massacre de Boutcha.

L'Union européenne lui reproche en outre de diffuser des théories du complot, par exemple l'idée selon laquelle l'Ukraine aurait elle-même mis en scène la guerre afin d'obtenir son adhésion à l'OTAN. Jacques Baud conteste ces accusations et affirme n'avoir fait que citer une source ukrainienne.

Les sanctions prises à son encontre sont lourdes: ses comptes ont été gelés, toute aide financière dans l'UE est interdite, et une interdiction d'entrée et de transit est en vigueur. Se trouvant actuellement en Belgique, il n'est pas certain qu'il puisse rentrer en Suisse. Ses avocats ont déposé des recours auprès du Conseil européen et de la Cour de justice de l'Union européenne. Dans la «Weltwoche», Jacques Baud qualifie sa situation de «pire que la prison».

«Comme un roi au Moyen Age»

Pour les détracteurs de l'Union européenne, en Suisse comme à l'étranger, l'affaire est une aubaine. Jacques Baud est présenté comme un symbole du prétendu recul de la liberté d'expression en Europe. Lui-même soigne sa mise en scène: dans les «médias alternatifs», sur YouTube et sur les réseaux sociaux, il met en garde contre des dérives autoritaires et multiplie les comparaisons radicales. Comme au Moyen Age, affirme-t-il, un «roi» déciderait seul de qui est coupable. Dans son cas, ce «roi» serait le Conseil européen.

Jacques Baud déplore l'absence du droit d'être entendu et parle d'une condamnation sans procès. Il omet toutefois de préciser que l'efficacité des sanctions repose précisément sur leur mise en oeuvre sans avertissement préalable, notamment lorsqu'elles concernent des avoirs financiers.

Il s'est également exprimé dans une longue interview de 90 minutes accordée à Roger Köppel, son soutien médiatique et rédacteur en chef de la «Weltwoche». Il y a dénoncé le manque de soutien de la Suisse, affirmant bénéficier d'appuis dans tous les pays, sauf le sien. Selon lui, son cas ferait l'objet de discussions ministérielles à l'étranger et serait même suivi aux Etats-Unis par la directrice des services de renseignement. Aucun élément ne vient étayer ces affirmations. Le Département fédéral des affaires étrangères indique par ailleurs que Jacques Baud n'a, jusqu'ici, pas sollicité la protection consulaire suisse.

Des reproches peu détaillés

Face aux autres rédactions suisses, Jacques Baud se montre nettement plus discret. Il n'a notamment pas répondu à une sollicitation de Blick. Les accusations précises formulées par l'Union européenne restent floues. Les informations communiquées depuis Bruxelles sont succinctes et aucun détail n'est fourni sur d'éventuels flux financiers ou des contacts directs avec Moscou. Selon la «NZZ am Sonntag», les reproches détaillés figureraient dans un document classifié.

De son côté, Jacques Baud nie avoir diffusé de la propagande. Il affirme d'ailleurs ne jamais être apparu dans les médias russes afin d'éviter toute instrumentalisation. Cette affirmation est toutefois incomplète. La chaîne internationale Russia Today ne s'est pas contentée de reprendre ses déclarations: Jacques Baud a également été invité à deux reprises dans l'émission «Going Underground», intégrée aux plateformes de Russia Today.

Durant l'été 2024, il a par ailleurs déclaré que la Russie ne cherchait pas à conquérir de nouveaux territoires en Ukraine. Selon lui, l'unique objectif de l'«intervention» serait de protéger la population du Donbass contre les forces armées ukrainiennes. Il reprenait ainsi des arguments centraux avancés par Vladimir Poutine pour justifier l'invasion de l'Ukraine en février 2022.

L'UE entend poursuivre sa politique de sanctions

Jacques Baud n'est pas le seul en Europe à relayer ce type de récits. Reste à savoir ce que signifie l'élargissement de la politique de sanctions de l'UE aux présumés propagandistes. Le gouvernement allemand a en tout cas annoncé vouloir poursuivre sa lutte contre la désinformation. «Toute personne qui s'engage sur ce terrain doit s'attendre à ce que ce qui est arrivé à Jacques Baud puisse lui arriver également», a déclaré un porte-parole du ministère allemand des Affaires étrangères lors d'une conférence de presse.

Cette position alimente les spéculations. Le rédacteur en chef de la «Weltwoche», Roger Köppel, pourrait lui aussi être concerné. Depuis le début de la guerre, il s'est rendu à plusieurs reprises en Russie et a rencontré des propagandistes d'Etat. Certains médias allemands évoquent une «connexion suisse à Moscou».

Reste enfin la question de la réaction de la Suisse face à une éventuelle nouvelle intervention de ce type de la part de l'Union européenne. Dans le cas de Jacques Baud, les autorités fédérales se sont jusqu'ici abstenues de tout commentaire public.

https://www.blick.ch/fr/suisse/russie-jacques-baud-ex-colonel-suisse-sanctionne-par-lue-id21553361.html

 

 

 

 

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