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mars 05, 2026

Presse française obsolète sous perfusion et son histoire (94 millions d'euros d'aides directes. 84 millions d'aides indirectes.2023)

La presse française sous perfusion : une dépendance vieille de plus de 2 siècles

94 millions d'euros d'aides directes. 84 millions d'aides indirectes. 809 titres aidés. Et ce n'est que l'année 2023. En France, on ne subventionne pas la presse. On la maintient en vie.

Le système des aides à la presse est un monument national. Pas un monument historique — ceux-là, on les laisse se dégrader tranquillement (demandez au Louvre). Non, un monument administratif : des dizaines de dispositifs empilés sur plus de deux siècles, chacun créé pour répondre à une urgence qui a depuis disparu, et qu'aucun gouvernement n'a jamais eu le courage de supprimer.
 

 
Résultat : en 2023 (chiffres les plus récents), l'État français a versé 278 millions d'euros à la presse écrite — 194 millions en aides directes et 84 millions en aides indirectes (dont TVA à 2,1 %). Pour donner une échelle : c'est l'équivalent de ce que la France dépense pour construire 4 000 places de prison alors que les établissements pénitentiaires affichent un taux d'occupation de 123 %. C'est plus de la moitié du budget informatique de toute la Justice française (209 M€). Et c'est surtout un système que personne ne comprend, pas même ceux qui en bénéficient.
Décortiquons.

1796 : tout commence par un facteur

La plus ancienne aide à la presse remonte au Directoire. En 1796, la loi du 4 thermidor an IV accorde à la presse un tarif postal privilégié. L'idée est simple : pour que les citoyens s'informent, il faut que les journaux circulent. La Poste prendra en charge une partie du coût.
Napoléon supprime le dispositif — il n'était pas homme à subventionner ses critiques. Il est rétabli en 1930. Depuis, la presse paie moins cher que vous pour envoyer du papier par la poste. En 2023, cet avantage tarifaire représentait 181 millions d'euros par rapport au tarif postal universel (chiffre 2024, dernière estimation disponible).
Deux cent vingt-huit ans plus tard, à l'ère du numérique, de l'information instantanée et des newsletters par e-mail, l'État continue de subventionner l'acheminement physique de journaux papier par des facteurs en camionnette. Le monde a changé. Le tarif postal, non.

Début du XXe siècle : la TVA super réduite

Deuxième couche du millefeuille : la fiscalité. Au début du XXe siècle, l'État accorde à la presse un taux de TVA réduit. Aujourd'hui fixé à 2,1 % (contre 20 % pour le taux normal), ce « super taux réduit » est le plus bas de toute l'économie française. Seuls les médicaments remboursables bénéficient d'un taux aussi favorable.
Coût pour l'État en 2023 : 60 millions d'euros de dépense fiscale (estimation Bercy, en baisse par rapport aux 150 millions estimés en 2022 après un changement de méthode de calcul — ce qui en dit long sur la fiabilité de ces chiffres).
Ce taux s'applique à toute la presse — le quotidien d'information générale comme le magazine de mots croisés, le journal satirique comme le titre people. Aucune conditionnalité. Aucun critère de qualité. C'est la définition même de l'arrosage.

Années 1970 : naissance des aides directes

Troisième strate. Les difficultés économiques de la presse quotidienne justifient, à partir des années 1970, la création d'aides directes gérées par le ministère de la Culture. L'idée originelle est ciblée : soutenir les quotidiens nationaux d'information politique et générale (IPG) dont le modèle économique ne permet pas d'attirer suffisamment de publicité. On pense à L'Humanité, à La Croix, à Libération — des journaux porteurs d'une ligne éditoriale forte, que le marché publicitaire ne suffit pas à financer.
Le principe est défendable : le pluralisme de la presse est un objectif constitutionnel (article 34 de la Constitution). Si le marché ne le garantit pas, l'État intervient.
Mais le principe, comme souvent en France, a été progressivement étendu jusqu'à perdre tout sens.

L'empilement : de l'aide ciblée à l'usine à gaz

À partir de 1986, les aides se multiplient :
L'aide aux quotidiens nationaux à faibles ressources publicitaires (1986). Créée pour les quotidiens nationaux IPG dont la publicité représente moins d'un certain pourcentage des recettes. En 2023 : 10,4 millions d'euros pour 7 titres. C'est l'aide historique, la plus légitime sur le plan du pluralisme. La Croix en est le premier bénéficiaire avec 3 millions d'euros au seul titre du pluralisme — sur un total de 9,3 millions d'aides tous dispositifs confondus.
L'aide aux quotidiens régionaux à faibles ressources de petites annonces. Oui, vous avez bien lu : une aide compensant la baisse des petites annonces. Celles que Le Bon Coin a rendues obsolètes il y a quinze ans. En 2023 : 1,4 million d'euros pour 12 titres, dont Presse Océan et La Dordogne Libre. On subventionne un modèle économique qui n'existe plus.
L'aide aux publications nationales à faibles ressources publicitaires (PFRP). Extension aux magazines. En 2023 : 4 millions d'euros pour 55 titres — Politis, Pèlerin, Causette... Le périmètre s'élargit.
L'aide au pluralisme de la presse périodique régionale et locale (PPR). En 2023 : 1,47 million d'euros pour 232 titres de presse hebdomadaire régionale. Le saupoudrage atteint son apogée : 1,47 million divisé par 232 titres = 6 300 euros en moyenne par titre. On ne finance plus le pluralisme. On distribue des pourboires.
L'aide au pluralisme des titres ultramarins (2021). 2 millions d'euros, 10 publications.
L'aide aux services de presse en ligne (2022). Extension au numérique. 4 millions d'euros pour 58 titres, dont Contexte, Huffington Post, Blast-info. L'aide la plus récente — et la preuve que le système ne sait que s'étendre, jamais se réformer.
Le fonds de soutien aux médias d'information sociale et de proximité (FSMISP, 2016). 1,9 million d'euros pour 131 médias — webTV locales, newsletters citoyennes, webradios associatives.
Au total, rien que pour le « pluralisme » : 22,7 millions d'euros en 2023, distribués à 374 titres via 7 dispositifs différents. Sept guichets pour un même objectif. Sept critères d'éligibilité. Sept commissions. Sept processus administratifs. L'efficacité à la française.

Les aides au transport et à la diffusion : 133 millions d'euros pour livrer du papier

C'est le poste le plus massif et le moins débattu.
En 2023, l'État a consacré 133 millions d'euros au transport et à la diffusion de la presse :
  • Aide à la distribution de la PQN-IPG : 27 millions d'euros pour 9 titres. C'est cette aide qui explique les 11,8 millions d'euros perçus par Aujourd'hui en France (Le Parisien), premier bénéficiaire toutes aides confondues avec 12,4 millions d'euros.
  • Aide à l'exemplaire posté : 73,3 millions d'euros pour 334 titres. C'est ici que Télérama explose les compteurs : 5,25 millions d'euros d'aide au postage seul, ce qui en fait le 8e titre le plus aidé de France — davantage que Sud Ouest, Le Progrès ou La Dépêche du Midi. Un magazine TV subventionné à hauteur de 5,5 millions d'euros.
  • Aide à l'exemplaire porté : 32,6 millions d'euros pour 149 titres, en remplacement de l'ancienne aide au portage (24 millions). Budget renforcé, périmètre élargi.
Fait notable : en 2023, la nouvelle aide à l'exemplaire posté/porté a remplacé l'avantage tarifaire postal en tant qu'aide indirecte. Ce qui était caché dans les comptes de La Poste devient une aide directe visible. Conséquence : le nombre de titres aidés bondit de 446 en 2022 à 809 en 2023. L'aide n'a pas augmenté — elle est devenue visible. Ce qui pose la question : que cachait-on avant ?

Le FSDP et les aides à l'investissement : 19 millions d'euros

Le Fonds stratégique pour le développement de la presse (FSDP), créé en 2012, cofinance des projets de transition numérique et écologique. En 2023 : 7,9 millions d'euros (via le FSDP proprement dit) au sein d'une enveloppe globale de 19,1 millions pour la modernisation.
On y trouve des bourses d'émergence de 50 000 euros pour des revues naissantes, du soutien à l'IA éditoriale, de la modernisation de kiosques. C'est l'aide la moins contestable sur le principe — à condition d'admettre que l'État est légitime à décider quels projets éditoriaux méritent de l'innovation et lesquels n'en méritent pas.

L'aide papier : 30 millions d'euros exceptionnels devenus permanents

En 2023, une aide exceptionnelle de 30 millions d'euros est créée pour compenser la hausse du coût du papier liée à la guerre en Ukraine. 504 publications en bénéficient — dont 307 qui ne recevaient aucune aide auparavant.
Le mot « exceptionnel » est savoureux. En France, les aides exceptionnelles ont une durée de vie supérieure à celle des gouvernements qui les créent.

Le palmarès : qui touche quoi ?

Les aides sont versées titre par titre, mais la réalité économique se lit par groupe de presse. Quand Le Monde, Télérama, Courrier International et La Vie appartiennent au même actionnaire, c'est le groupe qu'il faut regarder.
Voici le top 24 des groupes de presse les plus aidés en 2023, toutes aides directes et filières confondues :
 




 
Quelques observations qui piquent :
Les Échos-Le Parisien, en incluant Paris Match, propriété de LVMH (Bernard Arnault, première fortune mondiale), arrive en tête avec 20,2 millions d'euros — dont 12,7 millions d'aide filière seule. L'homme le plus riche de la planète perçoit la plus grosse enveloppe d'aides à la presse de France.
Le Groupe Le Monde touche 19 millions d'euros. Ce total agrège Le Monde, Télérama (5,5 M€ à lui seul), Courrier International, La Vie, L'Obs. Le journal de référence de la gauche intellectuelle est aussi le deuxième bénéficiaire des aides publiques. Le Monde affiche un résultat net de 11,3 M€ en 2024 et perçoit 19 M€ d'aides. Autrement dit, sans les aides, le groupe serait déficitaire de 8 millions d'euros. Le bénéfice revendiqué depuis 2016 « sans discontinuer » est intégralement financé par l'État. Quand Louis Dreyfus et Jérôme Fenoglio écrivent que cette rentabilité est « le socle de notre indépendance », c'est une indépendance sous perfusion publique.
SIPA Ouest-France est déficitaire en 2024 malgré 14,6 M€ d'aides. Le CA du groupe (560 M€ en 2022) est le plus élevé de la presse française, mais le modèle papier (83 % du CA) rend le groupe structurellement vulnérable.
EBRA (Crédit Mutuel) — Le Dauphiné Libéré, L'Est Républicain, les DNA, Le Progrès, le Républicain Lorrain, le Bien Public, le Journal de Saône-et-Loire — touche 12,7 millions d'euros. Un groupe bancaire mutualiste est le quatrième bénéficiaire des aides à la presse.
La Croix, journal catholique du groupe Bayard Presse, touche 9,3 millions d'euros. C'est de loin le titre le plus subventionné par exemplaire diffusé, avec 3 millions de pluralisme, 1,4 million de portage et 4,3 millions de postage.
L'Humanité, organe historique du PCF, perçoit 6,6 millions d'euros — dont 2,9 millions de pluralisme et 5,6 millions d'aides directes au total. L'aide au pluralisme a été inventée pour des titres comme celui-ci. Mais le tirage ne cesse de baisser.
Télérama, un magazine de programmes TV appartenant au groupe Le Monde, reçoit 5,5 millions d'euros — presque intégralement en aide au postage (5,25 M€). Plus aidé que Le Progrès, quotidien régional de 600 000 lecteurs.
CMA-CGM, armateur et troisième fortune de France (Rodolphe Saadé), perçoit 2 millions d'euros pour La Provence. Artémis (François-Henri Pinault, Kering), 2,7 millions pour Le Point.
Le Canard Enchaîné : 1,14 million d'euros, exclusivement en aide au postage. Aucune aide au pluralisme. Le journal satirique reste le titre le plus « propre » du système — mais il y participe quand même.

Les aides indirectes : les 84 millions invisibles

Au-delà des 194 millions d'aides directes, la presse bénéficie de 84 millions d'euros d'aides indirectes en 2023 :
  • TVA « super réduite » à 2,1 % : 60 millions d'euros de dépense fiscale estimée.
  • Exonérations fiscales pour les diffuseurs, vendeurs-colporteurs et porteurs : 24 millions d'euros.
Ces aides sont par nature invisibles — elles n'apparaissent dans aucun tableau, aucune liste nominative. La presse en bénéficie sans condition. Un magazine de décoration intérieure a le même taux de TVA que L'Humanité.

Ce qui est obsolète en 2026

Passons en revue les dispositifs qui n'ont plus de justification en 2026 :
Les tarifs postaux préférentiels (1796). L'État subventionne l'envoi physique de papier dans un monde où l'information circule instantanément par voie électronique. En 2024, ces tarifs représentaient encore 181 millions d'euros de manque à gagner pour La Poste. C'est l'équivalent de 2 000 emplois de facteurs financés pour distribuer un support en déclin structurel (le tirage de la PQN a baissé de 64 % entre 2000 et 2021).
L'aide aux quotidiens à faibles ressources de petites annonces. Le marché des petites annonces a migré en ligne il y a plus de quinze ans. Subventionner des journaux parce qu'ils ne vendent plus de petites annonces, c'est comme subventionner des loueurs de VHS parce que Netflix existe.
L'aide au postage des magazines (73,3 M€). Télérama, Paris-Match, Le Point perçoivent des millions d'euros pour que leurs abonnés reçoivent un magazine papier par la poste. Dans un monde où ces mêmes titres ont des sites web, des applications, des newsletters, des podcasts — pourquoi l'État paie-t-il encore le facteur ? L'argument écologique pourrait également être invoqué : quel est le bilan carbone de cette aide ?
La TVA à 2,1 % sans condition. Ce taux s'applique sans distinction entre un journal d'investigation et un magazine de sudoku. C'est une aide aveugle. La conditionner à la qualification IPG ou à des critères de qualité rédactionnelle diviserait le coût par deux et renforcerait le ciblage.

Le vrai problème, le pluralisme à l'ère numérique

La justification constitutionnelle de tout ce système tient en un mot : pluralisme. L'État aide la presse pour que les citoyens aient accès à une diversité de points de vue.
Mais en 2026, le pluralisme ne se joue plus dans les kiosques. Il se joue sur les plateformes. Et c'est là que le système d'aides révèle son angle mort le plus béant.
Les 278 millions d'euros d'aides à la presse en 2023 sont intégralement orientés vers la production et la distribution de contenus. Pas un euro n'est consacré à garantir que ces contenus soient effectivement accessibles aux citoyens dans l'espace numérique.
Or, qu'est-ce qui détermine aujourd'hui si un article est lu ? L'algorithme de X, de Google, de Meta. Des entreprises américaines privées décident, par leurs choix de classement, de modération et de mise en avant, quels contenus atteignent le public français. Le pluralisme ne dépend plus du nombre de titres aidés — il dépend de la visibilité que leur accordent des plateformes sur lesquelles l'État n'a aucune prise.
On peut subventionner 809 titres. Si l'algorithme n'en affiche que 5 dans le fil d'actualité des Français, le pluralisme est un leurre.
Le vrai chantier du pluralisme en 2026 n'est pas de savoir combien de millions l'État verse à Télérama pour ses enveloppes postales. C'est de savoir si un article de La Croix, de L'Humanité ou du Canard Enchaîné a la moindre chance d'apparaître dans le fil d'un citoyen de 25 ans qui s'informe exclusivement sur son téléphone.

Conclusion : perfusion ou réforme ?

Le système des aides à la presse française est le produit de 228 ans d'empilement administratif. Chaque aide a été créée pour répondre à un problème réel. Aucune n'a été supprimée quand le problème a disparu.
Le résultat est un édifice baroque où Aujourd'hui en France (LVMH) touche 12,4 millions d'euros, où Télérama perçoit plus que Sud Ouest, où l'on subventionne des petites annonces qui n'existent plus et des facteurs qui livrent des journaux que personne ne lit.
278 millions d'euros par an. C'est le prix de la tranquillité politique : aucun gouvernement ne veut être celui qui « a tué la presse ». Alors on perfuse. On empile. On complexifie.
📌 La question que personne ne pose : peut-on encore parler de presse libre quand 278 millions d'euros d'aides sont distribués chaque année par l'État ? Quel rédacteur en chef publiera l'enquête qui fâche le ministère de la Culture, sachant que ce même ministère signe le chèque qui boucle son budget ?
 
Sources : Ministère de la Culture, « Éléments de communication — Aides à la presse 2023 » ; Tableau des titres de presse aidés en 2023 (données ouvertes) ; Tableaux 2016-2022 ; Cour des comptes ; Wikipedia, « Aides à la presse en France » ; Ministère de la Culture, « Historique des aides au transport de presse » ; Ministère de la Culture, « Soutien public à la presse ».

https://x.com/j_bg/status/2029494273784103261

 
Libération ENCORE sauvé de la faillite : 
 
le journal - parmi les plus subventionnés de l'État - a reçu un prêt de 17 MILLIONS d'euros de la part du milliardaire Daniel Kretinsky. Il s'agit du QUATRIÈME prêt reçu par le journal en trois ans pour un total de 59 MILLIONS D'EUROS.

 

février 15, 2026

Quand Le Monde fait le procès d'une anthropologue menacée de mort !

Merci Le Monde
. Je suis très fière de cet épinglage. Vous avez raconté n’importe quoi sur moi, mais vous êtes obligés ici de reconnaître que le frérisme dont j’ai analysé les ressorts dans un livre que vous avez voulu tuer est une réalité française.
J’ai gagné une chose : vous prenez le thème au sérieux, vous êtes moins virulents. Et si vous m’accordiez à présent un entretien sans avoir recours à des collègues témoignant sous anonymat ?
Je vous embarrasse, mais le monde académique lui se tait.
(Par ailleurs sachez que je n’ai à ce jour perdu aucun procès. J’en ai gagné.)
 
Florence Bergeaud-Blackler
 

 
 
Quand Le Monde fait le procès d'une anthropologue et pas sans arrière pensée
 
Réponse de FBB à l’article « La chercheuse du CNRS qui embarrasse le monde académique » Le Monde, 14 février 2026 – Youness Bousenna A paraître dans la Nouvelle Revue Politique.
 

 
En 2023, Le Monde avait déjà tenté de torpiller mon livre Le Frérisme et ses réseaux en publiant des articles truffés d’erreurs, et fondés sur des témoignages... anonymes, par definition invérifiables[1]. Rien n’y a fait : le livre est devenu un best-seller, traduit en plusieurs langues. Il a depuis inspiré un rapport du ministère de l’Intérieur commandé par le président Macron, un rapport du Sénat, un débat parlementaire et une résolution adoptée à l’Assemblée Nationale. C’est un franc succès. Je remercie donc M. Bousenna de contribuer une nouvelle fois, bien malgré lui, à la diffusion de mes travaux et de me donner l’occasion de répondre aux bêtises que l’on lit sur les réseaux sociaux et dont il se fait le porte-voix.
 
Reconnaissons-lui cependant un progrès : cette fois, l’article est moins virulent que ceux de 2023. Mais il n’en reste pas moins plein d’erreurs factuelles, d’approximations et de biais que je me propose de relever.
 
La séquence Thinkerview : un journaliste du Monde trompé par les réseaux sociaux
 
Le Monde ouvre l’article sur un prétendu « malaise » lors de mon passage sur Thinkerview le 7 octobre 2025. L’ironie est cruelle : le journaliste qui me reproche d’être trop présente sur X a manifestement forgé son opinion sur la base de montages qui ont circulé sur ces réseaux sociaux. Certes il écrit moins de posts que moi, mais c’est sans doute parce qu’il passe plus de temps à consulter ceux des autres. Pour ma part j’utilise les réseaux sociaux pour faire connaitre mes analyses et mes travaux, là où je peux le faire.
 
La séquence a été inversée dans les versions virales, comme chacun peut le vérifier en visionnant l’intégralité de l’entretien[2]. Voici ce qui s’est réellement passé : dans cette vidéo j’explique pourquoi je ne lis pas le Coran en arabe. 
 
 Je commence à raconter que je suis partie en Syrie pour apprendre l’arabe, et avant que j’aie pu terminer ma phrase, l’animateur m’interrompt par une expression que je ne comprends pas. Il est placé dans la pénombre (c’est le concept) et comme il ne peut pas parler sans être enregistré, il fait de grands gestes que je n’identifie pas, d’où ma surprise. L’expression « Kulu tamam » est du dialectal égyptien, que je n’ai jamais entendu lors de mon séjour en Syrie en 1994 à l’IFEAD (Institut Français d’Etudes à Damas). Je tente une interprétation et je dis : « manger » car en arabe classique, كُلْ (kul) qui se prononce « koul » est l’impératif du verbe أَكَلَ (akala), kul signifie « mange ! ». Ma compréhension est logique à partir de l’arabe classique. Mais de nombreux internautes manifestement ignorants de l’arabe et de l’existence de plusieurs dizaines de dialectes arabes, falsifient la séquence et la font tourner en prétendant, à tort, que j’aurais menti.
 
 Le journaliste reproduit dans les colonnes du Monde une manipulation née sur les réseaux sociaux. Pour un auteur du « quotidien de référence », c’est un sérieux problème de vérification des sources. Le problème, c’est que des députés se sont saisis de cette rumeur pour agiter leur réseau contre moi pendant des mois conduisant à un harcèlement organisé de dizaines voire centaines de messages insultants et menaçants chaque jour. Souhaite-t-il relancer la machine ?
 
Deux contre-vérités en une seule phrase
 
Le journaliste écrit :
 
« L’ancien Twitter est le terrain de jeu favori de cette chercheuse du CNRS particulièrement controversée depuis la parution de l’ouvrage Le Frérisme et ses réseaux, l’enquête ». 

Cette phrase est doublement fausse.
Premièrement, X n’est pas mon « terrain de jeu ». C’est un outil de communication que j’utilise, comme des milliers de chercheurs dans le monde, pour diffuser mes travaux et répondre aux attaques dont je fais, hélas trop souvent, l’objet. De fausses informations se retrouvent dans des journaux comme le Monde (source valide pour Wikipédia) qui permettent ensuite à des wikipédistes - dont on connait la motivation politique [3]- de les insérer sur ma fiche. Celle-ci qui contient de très nombreuses erreurs et d’omissions est ensuite lue dans le monde entier... ce qui a des répercussions professionnelles sérieuses : des contrats de recherche annulés, des universitaires qui hésitent à m’inviter craignant pour leur réputation même s’ils ne sont pas en désaccord avec mes thèses. Wikipédia peut rendre un chercheur « radioactif » et ruiner sa réputation et sa carrière. Est-ce cela l’objectif de l’article ?
 
Deuxièmement, ni moi ni mon livre ne sommes controversés. Mon livre n’a pas donné lieu à une « controverse », terme qui supposerait un débat scientifique entre pairs sur le fond de mes thèses et des leurs. Ce qu’il a suscité, c’est un acharnement systématique provenant de deux sources médiatisées par des journaux plutôt complaisants : la frérosphère, dont les réseaux d’influence sont justement l’objet de mon enquête, et une gauche radicale idéologiquement hostile à toute critique de l’islamisme. Le journaliste, en reprenant cette grille de lecture sans la questionner, montre davantage d’empathie pour mes détracteurs que de rigueur journalistique.
 
Plaintes et signalements : un inventaire trompeur
 
L’article affirme que je fais l’objet de « signalements excédant la dizaine » et d’« au moins cinq plaintes déposées, dont trois instruites ». C’est faux. Et précisons les choses : à ce jour je n’ai perdu aucun procès, j’en ai gagné. Certaines des plaintes mentionnées n’ont pas été effectivement déposées. Brandir des chiffres de signalements sans en préciser l’issue ni le profil des plaignants relève davantage de l’intimidation que de l’information.
 
Passons en revue quelques cas cités où le journaliste se fait procureur omettant quelques cruciaux détails.
Nedjib Sidi Moussa. J'ai en effet qualifié M. Sidi Moussa de « pauvre con ». Le contexte éclaire cette réaction. Au moment où Boualem Sansal, enlevé par les autorités algériennes, se trouvait détenu sans recours dans une cellule, M. Sidi Moussa a fait le choix de l'accabler publiquement prenant le risque d'aggraver sa situation. J’assume cette réaction face à une telle indignité. Pourquoi le journaliste a-t-il effacé le contexte ?
 
John Tolan. Contrairement à ce qu’affirme le journaliste, John Tolan n’a pas porté plainte en justice contre moi. Quant au projet EuQu (« Coran européen »), financé à hauteur de près de 10 millions d’euros par l’Union européenne, je maintiens qu’il peut servir un récit conforme aux intérêts de la confrérie comme je l’ai déclaré au Figaro[4].
 
El Yamine Settoul. Le journaliste omet de mentionner que ce chercheur apparait sur une video en compagnie d’un gradé des gardiens de la Révolution iranienne. Il y a là, me semble-t-il, de quoi s’interroger légitimement. Le journaliste lui accorde un long droit de parole pour se plaindre d'un « amalgame » et d'un éventuel impact sur le renouvellement de son détachement au ministère des armées tout en reconnaissant lui-même que « rien ne permet formellement » d'établir ce lien. On appréciera la rigueur : une insinuation présentée comme un fait, immédiatement démentie par celui-là même qui la formule. Quant à la vidéo en compagnie d'un gradé des gardiens de la Révolution, M. Bousenna n'en souffle mot. Le lecteur jugera de quel côté se situe l'omission.
 
Haouès Seniguer. Sa proximité avec la frérosphère n’est pas un secret et cela n’est d’ailleurs nullement interdit en France[5]. C’est un choix qu’il a fait. Mais ce choix éclaire son hostilité à mon endroit, hostilité qui s’est traduite par des publications susceptibles de ruiner ma carrière et de me mettre physiquement en danger. Rappelons que je vis sous protection policière en raison de menaces de mort. Je note que M.Bousenna, à l’inverse du traitement qu’il m’a réservé, avait été plutôt complaisant avec M.Seniguer[6].
 
Margot Dazey. Le journaliste rapporte la recension de Mme Dazey, qui qualifiait mon raisonnement d'« intrinsèquement complotiste ». Rappelons qu'en science, on répond à une thèse par une contre-thèse argumentée, non par un diagnostic infamant et disqualifiant. Que j'aie vivement réagi à une recension qui m'accusait publiquement de complotisme dans une revue de l'IREMAM — laboratoire dont je connais les orientations pour y avoir travaillé dix ans — n'a rien de surprenant. M. Bousenna omet évidemment ce contexte pour ne retenir que ma réaction.
 
L'IREMAM et le CNRS. M. Bousenna donne longuement la parole à Vincent Geisser, directeur de l'IREMAM, qui exprime son « incompréhension » et sa « forme de colère » face au fait que je puisse « continuer à injurier et humilier sans réaction des tutelles ». Mais quelles injures, exactement ? L'article ne le dit pas. Le lecteur est invité à s'indigner sans savoir de quoi.
 
La protection fonctionnelle. Le journaliste souligne que Stéphanie Latte Abdallah et Haouès Seniguer bénéficient de la protection fonctionnelle du CNRS, comme s'il s'agissait d'une preuve de ma nocivité. Il omet de rappeler que je bénéficie moi-même de cette protection fonctionnelle pour les menaces et diffamations subies en sus d’une protection policière en raison de menaces de mort.
 
Les chercheurs d'Aarhus et les « 95 pratiques problématiques ». Le journaliste invoque une recension de Lena Kühle et Manni Crone, de l'université d'Aarhus, qui auraient relevé dans mon livre traduit en danois 95 « pratiques problématiques ». Ce chiffre, jeté sans contexte, est destiné à impressionner. Mais M. Bousenna ne précise que cette recension a fait l'objet d'une réponse de ma part qui l’a réduit à moins de vingt. Il ne dit rien non plus de la nature de ces « pratiques » : compter un hyperlien défectueux ou une transcription approximative au même titre qu'une erreur de fond, c'est gonfler artificiellement un bilan pour produire un effet d'accumulation comme l’a montré un chercheur danois[7].
 
Le journaliste du Monde se livre à un exercice singulier : dénombrer mes « attaques » contre « environ 50 chercheurs et près de 30 organisations ». 
 Mais qui sont ces 50 chercheurs et ces 30 organisations ? Quels sont les propos incriminés ? Sur quels faits portaient-ils ? Le lecteur n'en saura rien. Ce procédé porte un nom : c'est l'accusation par le nombre, technique qui consiste à substituer une quantité impressionnante à la démonstration qu'on est incapable de produire.
 
Par ailleurs, nommer des chercheurs dont les positions ou les affiliations posent question, les critiquer publiquement, contester les orientations d'institutions, tout cela s'appelle le débat intellectuel. C'est le quotidien de la vie académique dans le monde entier. Si la critique devient un délit dès lors qu'elle porte sur l'islamisme, ce n'est plus mon compte X qui pose problème à M.Bousenna, c'est la liberté de la recherche que lui a pourtant rappelé le CNRS contacté par lui-même.
 
Le CERIF et le financement.L'article se conclut par une insinuation sur l'indépendance de mes recherches, au motif que le CERIF compterait parmi ses donateurs l'organisation Périclès. Le procédé est classique : la culpabilité par association. Rappelons que le CERIF est une association loi 1901, indépendante, qui ne reçoit que des dons de droite comme de gauche. Et ceci est parfaitement légal et transparent. Quant à la question de la compatibilité avec mon statut de chercheuse au CNRS, il n'y a là aucune irrégularité, mais M. Bousenna laisse planer le doute, c'est tout l'art de l'insinuation sans preuve.
 
De « l’extrême droite » à « la droite » : un recentrage que je salue, mais il reste encore un effort à faire...
 
Je note avec satisfaction que le Monde m’a « recentrée ». Dans les articles de 2023, j’étais présentée comme une figure inspirante de l’ « extrême-droite ». Me voilà désormais simplement « orientée à droite ». C’est un progrès. Le prochain pas sera de reconnaitre que ce qui me fait parler n’est pas un positionnement partisan mais seulement, mon travail de recherche mené depuis des décennies.
 
Rétablissons une réalité simple : je ne travaille pour aucun parti politique. Si une institution républicaine a recours à mes compétences, il est de mon devoir de fonctionnaire de répondre. Je n’ai jamais été membre d’aucune formation politique. Mon seul engagement est envers la connaissance et la recherche scientifique. Que mes travaux soient repris par des responsables politiques ne fait pas de moi une militante, pas plus que la citation des travaux d’un climatologue par un parti écologiste ne ferait de lui un militant vert. Pourquoi le journaliste tient-il tant à me faire passer pour une militante politique ?
 
La Légion d’honneur : un protocole républicain, pas une faveur politique
 
L’article suggère (en sous-titre) que le CNRS ne réagit pas, ce qui sous entend qu’il devrait me sanctionner. Le journaliste ne se contente pas de décrire une situation, il exerce une pression publique sur une institution pour qu'elle prenne des mesures disciplinaires contre une chercheuse !
 
Il tente même de jeter un voile de suspicion sur ma nomination au grade de chevalier de la Légion d’honneur. Rappelons comment fonctionne ce protocole républicain.
 
La Légion d’honneur est accordée par décret du président de la République, sur proposition des ministres, après délibération du conseil de l’ordre présidé par le Grand Chancelier. Les candidatures sont instruites par les préfets et les ministères de tutelle, puis transmises au Premier ministre et au Grand Chancelier. J’ai reçu cette distinction des mains du général François Lecointre, Grand Chancelier de la Légion d’honneur, dans sa propre promotion. C’est un honneur rare et insigne, qui salue plus de vingt ans de recherche « au service de l’intérêt général et de la Nation » [8]. Tenter de réduire cette reconnaissance à un jeu d’influence politique est à la fois inexact et insultant envers l’institution elle-même.
 
L’utilisation trompeuse d’anonymes
 
Ayant échoué à recueillir la réaction de Gilles Kepel - dont il écrit qu’il m’aurait « fait l’honneur » d’écrire ma préface, formulation condescendante -, le journaliste s’emploie à trouver des hommes et des femmes pour me disqualifier. Il ne cite pas les autres “grands noms de la recherche sur l’islamisme” qui auraient refusé de témoigner contre moi. Ce procédé est doublement fautif : d'une part, invoquer des témoins anonymes pour insinuer l’embarras du monde académique relève de l'argument d'autorité sans preuve ; d'autre part le journaliste passe sous silence une autre interprétation. Si ces chercheurs ont décliné, c'est peut-être tout simplement qu'ils n'avaient rien à reprocher à mes travaux, ne souhaitaient pas se prêter à un article à charge, ou bien ne souhaitaient pas exprimer un désaccord dans un simple article de presse.
 
Faute de pouvoir mobiliser « le monde académique » contre moi -bien qu’une partie m’ait manifesté son soutien[9]- M. Bousenna s'emploie alors à trouver des figures politiques pour suggérer que je serais le produit d'une galaxie de droite.
 
Et pour enfoncer le clou, le journaliste explique que "les derniers rendez-vous académiques impulsés par Florence Bergeaud-Blackler" se sont tenus dans des « amphithéâtres inattendus » plutôt que des arènes universitaires. 
 
 Il feint d’oublier que depuis trois ans toutes mes conférences dans les universités et les grandes écoles sont annulées au dernier moment sous des prétextes divers. On y autorise volontiers la tenue de meetings politiques dans les amphis, mais l'on s'offusque qu'une chercheuse du CNRS y présente ses travaux dès lors que ses thèses dérangent quelques agitateurs[10]. Cela, le journaliste l’omet-il sciemment ?
 
Un journalisme militant éloigné de la déontologie, qui veut faire taire
 
La Charte d’éthique professionnelle des journalistes établit que le journaliste « tient la véracité, l’exactitude, l’intégrité, l’équité, l’impartialité pour les piliers de l’action journalistique » et considère « l’accusation sans preuve, la déformation des faits, la non-vérification des faits » comme « les plus graves dérives professionnelles ». Au regard de ces principes, cet article pose plusieurs problèmes sérieux.
 
M. Bousenna reprend sans vérification un montage circulant sur les réseaux sociaux pour construire son entrée en matière. Il présente une accumulation de signalements et de plaintes sans en préciser l’issue, créant une impression de culpabilité par accumulation. Il dissimule des faits importants et le contexte. Il ne me donne pas la parole pour répondre aux allégations précises de l’article. J’aurais accepté un grand entretien sur mes travaux si j’avais été sollicitée. La Charte éthique rappelle pourtant qu’un journaliste « exerce la plus grande vigilance avant de diffuser des informations d’où qu’elles viennent » et « fait en sorte de rectifier rapidement toute information diffusée qui se révélerait inexacte »[11].
 
Cet article vise à produire ce qu’il crée de toutes pièces : une controverse et d’éventuelles mesures disciplinaires par le CNRS. L’idée n’est-elle pas de me réduire au silence ?
 
Florence Bergeaud-Blackler

 
Anthropologue, chargée de recherche au CNRS/GSRL
Présidente du CERIF
 
 
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